• garden gourmet

    Texte obtenant le Prix spécial (Prix-se de risque), Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Alex Pérez

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    I

    c’est pas le moment d’écrire de la poésie
    tu mettrais quoi dedans avec tes idées
    brouillées
    tu dirais rien qui vaille la peine
    c’est quoi
    la peine tu
    mettrais
    les tripes et les viscères celles
    qu’on t’a prises qu’on a
    cuisinées servies dans des plats en argent et
    recouverts de poussière qu’on a
    fait revenir à la poêle puis au four
    étalées sur du pain ajouté du sel
    et on s’est dit
    que c’est bon
    je l’ai fait moi même

    il faut se taire pour mieux
    être il faut
    s’asseoir et
    oublier
    lentement
    sur les pavés sur le bitume l’image et
    quelques sons
    c’est la posture qui
    me
    reste
    c’est le souffle entre les os
    je marche encore
    un peu et
    JE ME SOUVIENS c’est dans le corps c’est
    la marque dans
    le corps qui reste et tout
    ce que tu ne fais pas à mon corps je
    m’en souviens aussi mais
    avec moins
    d’exactitude

    si je me remets à écrire je
    revendique la recette
    C’EST MOI QUI T’AI DIT COMMENT
    CUISINER MES TRIPES devine quoi j’ai
    recommencé déjà trois fois
    gloussements fond de gorge je
    rigole pas quand je dis qu’il me faudra te
    faire taire
    je met mes amplis très fort je recouds
    mon bide
    comme ma maman pour que je sorte
    les tissus qui accrochent j’y vais
    sans anesthésie TAIS TOI juste la nicotine
    et du fil de pêche
    avant de serrer je glisse
    quelques cailloux
    et quelques graines

    je cicatrise
    toujours
    mal
    petites gouttes en onomatopées
    à l’intérieur du crâne et
    à l’extérieur
    pour faire les mots il faut
    de plus petites structures
    tout y est mais rien vraiment
    ça coule par tous les orifices
    je passerai la serpillière
    j’imite les êtres humains
    quand ils parlent je
    deviens flaque et oscillations
    j’ai coupé un tout petit bout de ma chair
    CETTE FOIS C’EST MOI pour voir
    j’ai fait des traits pas parallèles
    on sait jamais
    si j’ose
    des dessins au fil de fer

    II

    tout petit et je vois pas
    je préfère me dire ça
    plutôt que de fermer les yeux
    je me souviens plus d’hier ou
    d’avant hier
    à cause du trou dans ma mémoire
    ou quelque chose qui la mange
    j’écrase entre mes paumes celles
    qui tournent
    et elles s’arrêtent
    si j’ai de la chance sinon
    je leur donne de l’inertie
    je les vois plus seulement le mouvement
    un peu d’air qui rappelle
    près du visage
    les mains battantes devant les yeux pour
    attraper
    je sais plus pourquoi on se tient droit
    ou comme on peut
    il faut peut-être plus
    bouger il faut
    peut-être
    plus
    penser à ce qui écrase
    le plexus et les autres choses
    prendre un peu d’élan
    un tout petit peu juste
    un pas
    et demi TU ME VOLES TOUT CE QUE TU VEUX
    TU ME VIOLES TOUT CE QUE TU VEUX c’est fini
    elle est morte et vous le
    savez et
    moi aussi
    je crois maintenant que tu m’as pris dans tes bras pour
    rien d’autre que me dire de me
    taire
    et je
    te prends par les épaules et je
    te dépose loin
    je parlerai plus fort que toi même si tu mets encore
    du scotch sur ma bouche
    je parlerai avec mes mains ou avec
    mon ordinateur
    je parlerai des langues
    que tu parles pas et je dirai tout ce que je veux et tu
    me prendra plus rien
    je brûlerais tes poèmes si je pensais pas
    quand même
    qu’il y en a quelques-uns à garder
    il y a des signes pour les sens c’est pas
    pour rien
    de l’œil à
    la bouche de
    l’eau à
    la commissure des lèvres
    j’ai peint les miennes en
    rouge
    pour le plaisir j’ai
    veillé
    toute la journée j’ai
    oublié de dormir
    et sur la peau une pellicule
    bleutée et sous
    les cils
    plus rien

    on m’a dit que je pouvais
    prendre le temps
    de respirer un peu d’emmagasiner la douceur
    les sentiments j’avais
    peut-être
    quinze ans la première fois et la
    deuxième et les suivantes je me
    souviens pas mais
    ma moelle épinière
    si ELLE SE SOUVIENT TELLEMENT
    QU’ELLE TREMBLE
    ENCORE et toi tu attends
    alors moi les
    émotions fortes tu vois je
    m’en passerais bien
    votre adrénaline je la découpe
    en lamelles je
    la lacère et je la jette
    par la fenêtre sur l’autoroute mais
    je vois avec les yeux
    nettoyés je regarde le sol et c’est
    un nouveau sol je lui dis
    je m’en fiche si tu pries ou pas
    du moment que quelque chose
    parfois
    te fait pleurer pour rien

    je me demande je sens
    il y a dans les viscères et la fatigue
    je vois
    plus rien j’éventre
    ouvrir encore la voix
    l’écho dans la caverne osseuse
    les obscénités je
    sais pas ce que ça veut dire je
    me pends je
    m’éprends de la couleur
    en tension
    obtenir la teinte
    exacte
    de mon
    absence
    je dormirai jusqu’à demain et
    le réveil c’est un larsen
    directement du trait
    aux sens
    à la texture
    de ma
    présence

    quand je DIS OUI À L’ANESTHÉSIE des sens
    c’est pour de faux
    je peux pas contenir
    tout
    les tripes qu’on a cuisinées les
    graines que j’ai plantées
    dans mon ventre j’y ai mis
    des choses que tu sauras jamais
    j’y ai mis
    de quoi
    recommencer
    j’y ai fait pousser
    toute ma tendresse
    je la cache
    pour les impies je la garde
    pour quelques temps
    au printemps j’irai cueillir
    les fleurs de mon œsophage
    je ferai deux bouquets un
    pour moi
    un pour elle

    III

    d’abord
    on se rend illisible on construit
    des maisons
    que personne peut habiter
    d’autre que soi
    je peux pas t’inviter tu dirais
    pourquoi tu as mis une marche là
    et la poutre et le carrelage il est
    trop froid
    alors que c’était la parfaite température

    ensuite
    ça s’accroche par
    vulnérabilité comme toujours et
    pour la lumière
    juste au dessus du crâne
    quand je pense
    et qu’autour des tables de cafés
    sur le sol
    dans mon lit
    tu parles avec des mots
    que personne comprends
    avec l’aisance des fourmis qui envahissent
    mon balcon
    depuis le début de l’été
    tu portes trois fois ton poids
    en bêtise attentive
    en douceur névrotique

    toi TU DIS N’IMPORTE QUOI et moi rien
    parce que si j’avais ouvert ma bouche
    fait vibrer les cordes
    vocales
    j’aurais tout vomi sur la table de jardin
    sur le béton
    j’aurais dit la vérité et
    j’ose pas
    à quelques détails près j’aurais eu le droit
    on a tracé la frontière de la morale
    invisible
    autour de ta personne
    comme je trace un arc
    autour de toi quand tu t’en vas
    et toi
    autour de moi
    quand je pleure devant toi
    si tu laisses faire je fais pas exprès
    sur la peau et dans les os
    je touche un peu
    le plus doucement possible
    dense
    fluide après un certain temps
    et par tendance je continue mais en surface
    au fond
    pareil

    cette fois c’est toi
    et moi j’attends je respire fort et
    lentement je
    joue le jeu je suis
    grand et je sais
    que pour un bandage on va dans le
    sens du cœur que pour
    mourir il faut
    vouloir que je suis pas
    si bête j’apprends à lire
    et j’apprends ce QUE TU SAIS PAS
    ENCORE alors je ferme
    tes yeux et pas
    les miens je touche avec
    la pointe et en dedans
    des trucs qui se préparent des
    envies de
    violence
    pour faire contraste

    je les trouve
    je leur crache au visage
    je leur écris des lettre
    des e-mails cinglants
    je leur explique la vie
    parce que je sais tout parce que
    j’ai toujours
    raison
    je casse leur boite aux lettres à
    main nue
    je leur fais manger leur langue
    et leur solitude
    je leur écris des poèmes
    des qu’iels voudront pas lire
    des qui les accusent
    qui les mettent en tort
    je leur fais manger mes mots

    je les fais fuir

    je te tiens les portes je te caresse les cheveux je te prends
    la main ou alors c’est toi trop fragile les os se cassent et
    s’effritent je répare à la loupe je recolle les morceaux à la
    colle forte sur le tapis et j’agence mon corps pour y mettre
    le tien et je roule tes cigarettes et je regarde le plafond et je
    regarde ta présence quand elle échappe je respire j’attends
    le lendemain pour pleurer et je
    t’écris
    des
    poèmes

    J’ÉCRIS PLUS POUR MOI J’EN
    AI RIEN À FOUTRE ou alors juste plus besoin
    et c’est un mensonge immense comme
    un immeuble
    sur mes portes sur
    toutes mes portes j’écris pour me souvenir
    de respirer et de bouger mes
    phalanges une par une de
    pas les laisser rouvrir
    suivre la césarienne suivre
    le cutter dans le tissus c’est
    moi qui le tiens
    si je lâche la pression il
    tombe
    entre les gouttes de brume je
    m’assied le carrelage et le
    liquide
    c’est moi
    plus besoin de chercher

    L’Avis du Jury
    Le choix du genre « lyrique » induit ou traduit une conscience suraiguë de la forme. Le jury a particulièrement apprécié des élans brisés par de brusques rejets, des métaphores filées qui désignent, par la bande, une écriture qui se fait points de couture. Un bon travail de découpe et un chapitrage décalé. Tout ce travail de précision produit une concentration extrême : on devine qu’il s’agit d’un combat contre une force adverse contre quoi le poème s’édifie, contre quoi il cherche à imposer sa mesure, son pas, sa respiration. On suit ce combat sans savoir exactement de quelle nature est ce phénomène.

  • Le Scaphandrier

    Texte gagnant la 3ème place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Sacha Mandelbaum

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    Il flânait au lit depuis quatre jours, plongé dans un état de quasi-hibernation, tandis que le vent d’automne hurlait sous les toits et que, dans sa modeste chambre à coucher, la radio répétait inlassablement le dernier bilan journalier des victimes de la pandémie — vies happées par Yersinia pestis et réduites au rang de statistique —, allongé sur le flan droit, soutenant sa tête de la main et les paupières closes comme je ne sais quel Bouddha couché, il attendait pourtant quelque chose, peut-être rien moins que l’absolution de Dieu, pensant Il faudrait me lever, mais pour quoi faire ? tout en pensant Tu es un moins que rien, l’être le plus fainéant que la terre ait jamais porté, lorsqu’il ouvrit soudain les yeux, persuadé de l’imminence de sa propre mort, lui dont la mauvaise santé n’avait d’égale que l’hypocondrie (il mourrait d’une crise cardiaque sans que personne ne s’en aperçoive jusqu’à ce que les flics, ameutés par l’odeur de putréfaction, viennent forcer sa porte, épiés par la concierge de l’immeuble qu’il surnommait « la grosse barrique » depuis qu’il l’avait surprise en train de dissimuler des caisses à vin dans le local à vélos et par Miss George, sa voisine de palier, ancienne chanteuse de Gospel reconvertie dans la fabrication artisanale de bougies parfumées et qui, par conséquent, était experte en odeurs), puis il aspira une large bouffée d’oxygène et, par-dessus le vacarme de la radio, hurla de toutes ses forces que le destin est un salaud, que la peste n’aurait pas le temps de le tuer à cause du pacemaker défectueux qu’on lui avait posé deux ans auparavant, qu’il serait une fois de plus privé de sa part d’histoire et qu’il enviait les pustuleux peinards nourris gratuitement dans les dispensaires chauffés au gaz russe et équipés par la Chine, nouvelle première puissance mondiale depuis que les États-Unis s’étaient disloqués, qui abondaient un peu partout à travers la Suisse, son pays natal auquel pourtant il n’arrivait pas à s’identifier, la faute sans doute à l’oncle Judas dont l’accent vaudois l’avait traumatisé durant son enfance, Judas qui se vantait d’avoir une moyenne de quatre heures de sommeil par nuit, Judas, ô Judas, grand maître international du dodo, je t’implore de me donner la force de me lever, pensa-t-il à voix haute, car il avait foi en son oncle, une foi d’autant plus surprenante qu’il ne l’avait pas vu depuis une éternité, celui-ci étant sorti de sa vie — mais pourquoi au juste ? — après son divorce d’avec tante Marge, la sœur aînée de papa, femme aux multiples intérêts parmi lesquels on comptait l’araméen, la broderie, la cuisine, la dératisation, l’épistémologie, le football, la géographie, les hyènes, l’Italie, le jardinage, le Ku Klux Klan, la littérature, la maçonnerie, Napoléon, l’onanisme, la peinture, le Quidditch, la Régence, Star Wars, la technologie, le Uno, la varappe, le water-polo, le xylophone, le yoga & les zombies, toujours est-il qu’il parvint finalement à se tirer du lit puis, la tête encore embuée de sommeil, rampa vers la salle de bain pour aller prendre une douche froide, technique éprouvée s’il en est, de nombreuses études soulignant les bienfaits de l’eau froide tant sur la circulation sanguine que sur la santé mentale, c’est pourquoi il se déshabilla avec un sursaut d’énergie, mais il se souvint alors qu’il n’aurait bientôt plus de café et que, les médias ayant annoncé une probable pénurie, il devait s’en procurer au plus vite pour parer à cette éventualité — il se contenterait donc d’une toilette sans shampoing, sans savon, sans rien, En vérité, en vérité, je vous le dis, le café est le pain qui est descendu du ciel afin que je ne meurs pas, songea-t-il en actionnant le robinet complètement vers la gauche, geste prévisible au vu de son état et qui faillit lui coûter la bite, les couilles, tout, le jet bouillant ayant surgi du pommeau de douche avec la puissance d’un geyser, roussi mais néanmoins heureux de s’être enfin réveillé, car il n’était pas le genre d’individu qui voit le verre à moitié vide, Oh que non ! je ne pourrais pas me le permettre ! Comprenez : si je hurle comme un goret, c’est pour vérifier que mon cœur tient le coup, bien sûr, mais surtout pour me repaître de mes illusions, les seules qui vaillent, puisque ce sont elles qui me font vivre dans la solitude absolue à laquelle j’aspire, et par suite, il jugea plus sage de sortir muni du scaphandre que sa défunte mère lui avait fabriqué à partir d’une marmite en fonte et qui dressait une barrière infranchissable entre lui et le monde, étant acquis que les quidams ont une méfiance innée des originaux qu’ils s’efforcent ainsi d’éviter (il pouvait dormir sur ses deux oreilles, protégé des hommes et de leurs turpitudes par sa géniale armure, merci maman !), puis il chaussa ses palmes, endossa sa bouteille de plongée, contrôla que son détendeur fonctionnait de manière optimale et s’aspergea d’un peu d’eau bénite, désormais frais et dispos, ou presque, car il n’avait rien eu le temps de se mettre sous la dent et, l’heure du couvre-feu approchant à grands pas, il lui fallait redoubler d’efficacité, ce d’autant que de longues files d’attente étaient à prévoir dans les commerces de détail, sans parler du manque de personnel ni des risques d’émeutes, ni des pillards, ni… Oui, c’est décidé ! Je prends la kalachnikov avec moi ! On n’est jamais trop prudent, pensa-t-il dans un éclair, mais le vieux fusil automatique — héritage d’un lointain cousin armurier — était rangé sous son lit avec un mélange hétéroclite d’objets de récupération, c’est pourquoi il dut ôter tout son attirail pour pouvoir mettre la main dessus, les palmes et autres ceintures de lest n’étant d’aucune aide pour pratiquer la spéléologie, tant et si bien qu’il perdit de précieuses minutes dans sa course à l’arabica, pensant Je suis une insulte à l’horlogerie suisse, le saint patron des gens en retard. Mais je veux plaider ma cause jusqu’au bout : maman a mis une semaine de plus que prévu à me mettre au monde et je n’ai jamais pu rattraper ce contretemps. J’insiste : je suis né en retard, tout comme d’autres naissent aveugles, sourds-muets, que sais-je ? C’est aussi simple que ça ! Vous qui semblez avoir fait des études, doctoresses en toc, chercheurs « made in Bangladesh », penchez-vous sur la question, parlez-en aux grosses légumes ! Je vous promets mille vierges estampillées épilées et tout le toutim si vous réussissez à me mettre au point un remède, et que ça saute ! tout en verrouillant la porte de son appartement, la kalachnikov graissée chargée et la cervelle remplie d’air comprimé, il pouvait maintenant profiter d’une courte accalmie, car le prochain bus n’arriverait pas avant un quart d’heure et, cramponné à son arme tandis qu’il patientait seul sous l’abri bus, il contempla le couchant qui s’apprêtait à disparaître derrière l’horizon, transporté par la beauté de ce spectacle qui rompait avec l’atmosphère pesante de la ville infectée qu’entretenaient les roucoulements plaintifs des pigeons privés de leur ration habituelle d’ordures, conséquence de l’exode urbain, il était à deux doigts de s’assoupir à nouveau, rêvassant de rivières de café noir et de fontaines de ristretto, lorsque le bus passa sous son nez à toute allure — Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? se demanda-t-il avec incrédulité, effaré d’être exposé à un pareil affront, lui qui payait consciencieusement tous ses trajets (il était flagrant que le chauffeur avait fait exprès de ne pas s’arrêter, soit qu’il ait été ivre, soit qu’il l’ait pris pour un ivrogne ou les deux à la fois), mais il était trop tard et déjà les réverbères éclairaient le boulevard désert comme autant d’étoiles mélancoliques, tandis qu’un hérisson s’était aventuré sur la route et qu’il se leva pour aller le mettre en lieu sûr, s’exclamant Tu es mon frère ! Dis-moi : que ferais-tu à ma place ? ce à quoi le hérisson répondit, après l’avoir remercié de son aide, qu’il devait s’inspirer de lui en mettant à profit cette nuit pour faire des réserves avant le long et rude hiver où il pourrait dormir à sa guise et, En effet, pourquoi pas une petite balade ? Tout compte fait, le supermarché n’est qu’à quatre arrêts de bus d’ici, il se remémora l’époque bénie de son école de recrue où il subjuguait ses camarades par son aptitude à dormir pendant les marches forcées au clair de lune, sorte de somnambulisme volontaire qui lui avait été rendu possible par le harassement qui caractérise la vie du soldat — il était toutefois devenu antimilitariste depuis qu’il avait appris que l’armée américaine pratiquait la privation de sommeil sur les détenus du camp de Guantánamo, ne supportant pas l’idée que d’autres êtres humains soient privés d’un besoin qui est, tout bluff à part, aussi indispensable que boire ou manger —, puis il salua le hérisson et s’ébranla, regrettant seulement de n’avoir pas emporté de canne, car la ville surprenait par ses quelque 500 mètres de dénivelé et il aurait sans doute besoin de plusieurs pauses compte tenu de ses problèmes cardiaques et, en effet, il marqua sa première halte à peine après cinq minutes de marche, un banc public bien dodu comme on les aime lui ayant fait de l’œil (oui !) au croisement avec une rue adjacente, il ne sut pas ou ne voulut pas résister à la tentation et, accélérant de peur qu’un hypothétique badaud ne s’y couche avant lui, plongea sur sa proie avec une horrible expression de singe lubrique, tout en pensant Quelle joie de découvrir de nouveaux spots ! Pour un peu, j’échangerais ce joli-petit-banc-mignon contre mon canapé, cette grosse merde, qu’on dirait une chaise percée par endroits tellement qu’il est usé ! et il sombra rapidement dans un semi-coma, épuisé après tous les efforts qu’il avait consenti (c’est ainsi que s’écoula tout l’automne, puis la majeure partie de l’hiver, sans que personne ne le remarque, camouflé sous un épais manteau de feuilles mortes, il pouvait cependant tout sentir, tout entendre, comme ces vieux chênes auprès desquels on vient chercher du réconfort, et c’était toute la petite faune — chauves-souris, lézards, loirs gris et j’en passe — qui avait trouvé refuge contre lui, si bien que son long sommeil dura jusqu’à la montée de sève, un peu avant le redoux printanier, car il ne voulait pas éveiller ses hôtes), il avait perdu toute notion de l’espace au moment où il rouvrit enfin les yeux, mais il jura aussitôt de se mettre en quête de café dès qu’il en aurait la force — puis, le jour venu, il reprit son périple avec un nouvel optimisme car, sans totalement se l’avouer, il avait pris goût à cette vie de vagabond, se sermonnant pour ses caprices d’autrefois, et, n’eût été sa voix enrouée de sommeil, il aurait chanté à la gloire de Hermès, dieu du commerce et des voyages, Pensez-y, m’sieurs dames, j’ai pourtant un si bel organe ! Et qu’on ne vienne pas me dire que je me crois meilleur que je ne le suis réellement ! Si je peux vous bouleverser, c’est plus par un concours de circonstances que par une véritable vocation d’artiste, je le sais bien ! J’ai ce que d’aucuns appellent l’oreille absolue, il finit néanmoins par se rendre à l’évidence : ses jambes ne voulaient plus le soutenir, mais il en éprouvait un étrange soulagement, pensant qu’il pourrait désormais avancer à son propre rythme, Je n’aurai qu’à ramper de bancs publics en bancs publics et, peut-être qu’avec un brin de chance, je tomberai finalement sur une chaise roulante ou même sur un chariot de cul-de-jatte, peu m’importe tant que ça roule. Et quand la nuit viendra, je ferai un bon feu et m’endormirai dans ses effluves aux vertus apaisantes. V’là-t-i’ pas un beau triomphe ? la paix et la bauge gratuites ! Expliquez-moi comment je n’y ai pas pensé plus tôt ! — il errait depuis longtemps, passé maître dans l’art de la reptation, lorsqu’il arriva devant la clôture qui marquait le périmètre de la piscine municipale et qu’une profonde nostalgie le gagna peu à peu, car il pouvait entrevoir à travers le grillage les chaises longues entassées les unes sur les autres comme des sardines et cela fit ressurgir en lui le souvenir de sa jeunesse, surtout les interminables siestes pendant les après-midis à la plage, et il se demanda pourquoi il n’irait pas piquer un somme, là, maintenant, il n’avait qu’à se glisser sous la barrière, puis il attendrait quelques instants caché dans les bosquets, et hop ! le tour serait joué, il n’aurait plus qu’à se traîner jusqu’aux transats, Alors je me laisserai bercer par le clapotis de l’eau, un peu à la façon des pédalos, insubmersibles par nature, c’est bien connu. Grand-père nous le répétait souvent : « J’veux pas de yacht ni de voilier, ni de paquebot, ni de porte avions nucléaire, j’fais pas assez confiance ! Ce que j’veux, c’est un pédalo ! Et tant que je l’aurai pas, vous continuerez d’aller naviguer sans moi ! » C’était le grand visionnaire de la famille, notre prophète bien-aimé, paix à son âme, amen et cetera, il se mit donc à creuser la terre pour se frayer un passage sous la clôture, s’aidant de sa kalachnikov comme d’une pioche, il allait creusant la terre dure de ses gestes lents et répétés, opiniâtre malgré la chaleur écrasante qui s’accumulait sous son scaphandre, et Trotski aurait peut-être ri de ce spectacle, lui qui s’était échappé à deux reprises de Sibérie par des procédés au moins aussi hasardeux, oh ! le grand farceur, mais la comparaison entre eux s’arrête là, Trotski ayant réussi ses évasions tandis que lui s’apprêtait à être pris la main dans le sac, car on l’avait repéré et, patiente et silencieuse, la meute (formée de trois maîtres-nageurs) l’avait déjà encerclé lorsqu’il réalisa enfin qu’il était en danger — il tenta bien de tirer en l’air pour effrayer ses agresseurs, mais son arme s’était enrayée, gorgée de terre et rongée par la rouille produite par les intempéries, c’est pourquoi, après l’avoir désarmé, les fumiers le couvrirent d’abord de tombereaux d’insultes : « Cafard ! », « Grosse larve ! », « Salaud de pauvre ! », « Vous le voyez bien, il préfère creuser plutôt que de travailler pour payer son entrée ! », « En plus, il cache son visage ! Vous pensez que c’est pour éviter de faire peur aux baigneurs ? », « C’est fini la peste ! Fini l’époque où les insectes comme toi pouvaient dormir la journée entière en toute impunité ! », « Et vous sentez combien il pue ? », « Beurk ! », « Va te laver, sale ordure ! » —, puis ils le rouèrent de coups et, sans l’ombre d’un doute, il ne dut son salut qu’à la solide marmite en fonte de feu sa maman, répétant à tue-tête : Siouplaît ! Siouplaît ! Siouplaît ! jusqu’à ce que les trois hommes, repus de sang, choisissent de se débarrasser de lui dans le bassin de la piscine qu’ils devaient justement vidanger ce jour-là, et alors qu’ils venaient de l’y jeter, ils lui hurlèrent qu’il avait eu ce qu’il méritait, qu’il pouvait s’estimer heureux d’être encore vivant et qu’ils se feraient une joie de le détruire pour de bon s’il osait de nouveau s’aventurer par ici, mais il avait déjà disparu, aspiré dans les canalisations (il traversa ainsi les égouts de la ville de part et d’autre, emporté par le courant impétueux qui dévalait la pente, il allait dégringolant parmi les étrons et les déchets plastiques — minuscule échantillon du « septième continent » qui s’étend des côtes du Japon à celles de l’Amérique du Nord —, mais il n’éprouvait qu’une peur diffuse, car il avait la certitude d’être seulement en train de faire un mauvais rêve), quelle ne fut pas sa surprise lorsque, à sa sortie de la station d’épuration, il atterrit dans le lac, pensant C’est comme un gigantesque tube digestif et Me voici hors de la turbine à chocolat, cependant qu’un monde inconnu, celui des fonds lacustres, se découvrait à ses yeux dans toute sa splendeur, avec ses prairies d’algues, sa clarté d’émeraude, son relief majestueux et ses bancs de poissons suspendus au firmament, il n’était qu’à quelques dizaines de mètres du rivage et, pourtant, comme un astronaute qui évolue sans attache dans le vide spatial, il avait l’impression de s’être affranchi de la notion du fini, flottant en apesanteur au-dessus du fond de roches qui s’étendait jusque dans les profondeurs, calme et serein, car il n’éprouvait plus aucune lassitude, lui dont la vie n’avait été qu’une lutte vaine pour garder les yeux ouverts, il pouvait maintenant s’étendre de tout son long sur un matelas de fraîcheur et de légèreté, Pour le plaisir, voyez vous, simplement pour le plaisir. Parce qu’il n’y a rien de plus agréable dans le vie que de roupiller, voilà tout, et il se laissa ainsi dériver vers le large, les paupières closes et les deux mains posées négligemment sur le ventre, il allait dérivant sous la surface sans même l’effleurer, pareil à un plongeur en apnée nageant à l’horizontale sous une fine couche de glace (il faut préciser à ce stade que ses bouteilles d’oxygène étaient vides, ce qui ne devrait pas plaire aux esprits cartésiens puisque, indubitablement, il n’était ni mort ni en train d’asphyxier), et, au fil des jours, son scaphandre se recouvrit d’algues et de coquillages, si bien qu’il avait viré au vert jade mâtiné de turquoise et de pistache lorsqu’il approcha de l’autre rive, du côté français, mais il n’avait cure d’où il se trouvait, car il dormait de son meilleur sommeil — cependant une étrange rumeur commençait à poindre des deux côtés du lac, différentes personnes affirmant avoir observé « une chose » dans l’eau qui, à défaut de savoir nager, semblait dériver à faible profondeur, et, à mesure que la curiosité générale grandissait sur le sujet, de toujours plus nombreux témoignages se mirent à paraître dans la presse romande et la presse française, untel disant avoir eu la peur de sa vie en apercevant « un brochet de la taille d’un homme adulte » depuis son canot pneumatique, unetelle prétendant avoir communiqué avec « la mystérieuse créature » qui n’était autre, selon elle, qu’un « Golem annonciateur de l’Apocalypse », mais pour tout dire, personne ne s’attendait à ce qu’une photographie vienne bientôt étayer la folle rumeur — ce fut alors le branle-bas de combat, on émit un arrêté préfectoral interdisant la navigation de plaisance dans un rayon de cinq milles nautiques autour de la zone où il avait été observé pour la dernière fois, puis on disposa, au large d’Évian-les-Bains, un immense filet à mailles fines (normalement conçu pour combattre les marées noires) qui avait été envoyé à grands frais pour l’occasion depuis le département du Finistère, car l’affaire avait pris une tournure politique et, par conséquent, les autorités haut-savoyardes et suisses, « dans un même esprit de coopération », estimaient que tous les moyens nécessaires devaient être mobilisés pour le capturer, mais comme c’est souvent le cas, les événements ne se déroulèrent pas de façon attendue car, emporté par les courants qui descendent vers Genève, il avait dérivé plus vite qu’à l’accoutumée et se trouvait au large du village d’Yvoire, environ 20 kilomètres plus à l’ouest, c’est pourquoi l’énorme dispositif qui avait été mis en place se révéla un cinglant échec, qu’on tenta d’abord de justifier par les nombreux départs en vacances au sein de la police de la navigation, avant de se rabattre sur une autre explication cousue de fil blanc : « le monstre du Léman » n’avait tout simplement jamais existé, fruit de l’imagination des usagers du lac qui, terrassés par la canicule qui sévissait depuis bientôt un mois partout en Europe, avaient eu des hallucinations visuelles dont le caractère similaire s’expliquait en outre par une forme de psychose collective (quant à la soi-disant photographie de « la bête » qui avait été publiée dans les médias, il s’agissait en fait de celle d’un silure, poisson pouvant atteindre les deux mètres d’envergure et dont les effectifs, peu sensibles au changement climatique du fait de sa grande plasticité alimentaire et de sa large tolérance thermique, prospéraient dans le lac), il poursuivit donc sa dérive, s’engouffrant quelques jours plus tard dans le Rhône, ce qui n’aurait pas été pour lui déplaire en d’autres circonstances, car il appréciait le charme des berges vallonnés et verdoyantes de Genève, de l’Ain et de la Savoie — puis il arriva à Lyon, où il aurait aimé déguster un tablier de sapeur accompagné de son petit verre de vin blanc dans un bouchon du quartier de Fourvière — ensuite, ce fut Valence, qui n’est qu’à une seule journée de navigation de la mer et où il faillit être percuté par une péniche pendant qu’il traversait le port fluvial —puis, au bout de deux semaines supplémentaires, il parvint en Avignon, où il aurait voulu piquer une tête depuis le pont Saint-Bénézet, dont il croyait à tort qu’il s’était partiellement effondré suite aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale — et, enfin, il rejoignit Arles, ultime ville située sur le Rhône et dont il aurait aimé voir l’amphithéâtre romain, mais il dormait toujours d’un sommeil aussi imperturbable, emporté par les eaux du fleuve comme un canard en plastique, si bien que lorsqu’il atteignit le delta de Camargue, à l’embouchure du Rhône dans la Méditerranée, il s’était mis à ronfler, mais alors qu’il était sur le point de gagner la mer, via le bras le plus important du delta, il commença soudain à couler à pic, car son scaphandre était désormais hors d’état, semblable à la coque d’une épave antédiluvienne, et ce qui devait arriver finalement arriva… il se réveilla en sursaut, aveuglé par l’importante voie d’eau qui s’infiltrait à travers la jointure du hublot que sa mère avait soudé à la marmite, pensant À peine j’ouvre les yeux que ce sont déjà les emmerdes ! tout en pensant Boudiou de boudiou, va falloir souquer ferme c’te fois-ci ! et il tenta de battre des pieds comme on le lui avait appris lors des cours de natation auxquels il avait participé durant son enfance, il tenta de se raccrocher à un tronc d’arbre dont il avait deviné la silhouette décharnée qui passait au-dessus de lui, il tenta de se délester d’une partie de son équipement de plongée, mais rien n’y faisait, une force irrésistible le tirait vers le bas, et c’était toute sa vie qu’il voyait à présent défiler, les bons et les mauvais souvenirs réunis, pêle-mêle, en mille cercles concentriques pareils à ceux qui rident la surface du Grand-Rhône sous laquelle dorment les noyés d’un sommeil sans rêves, et il pensa Je suis en train de mourir, frappé d’une intense douleur dans la poitrine, au flanc gauche, avant de clore ses paupières devenues bleuâtres sous l’effet de l’hypoxie, comme en signe d’acquiescement, tout en pensant Je suis peut-être déjà mort, lorsqu’un je-ne-sais-quoi le remonta à la surface — puis, encore à moitié sonné, il entendit :

    — R’garde Pierrot, j’crois bien que c’est la prise du siècle !
    — C’est-y pas seulement en Camargue qu’on trouve du si beau poisson !
    — Pour une prise, c’en est une !
    — La chance était avec nous !
    — On devrait essayer de le mettre dans la bouillabaisse !
    — Apportez-moi à boire ! Y faut fêter ça !
    — Et toi, prends-moi en photo avec le poisson avant qu’on accoste !
    — HA ! HA ! HA ! HA !
    mais il n’en avait pas entièrement fini de ses aventures, car les autorités de sécurité des aliments le déclarèrent impropre à la consommation humaine, demandant par ailleurs une évaluation scientifique afin de déterminer son origine et, plus globalement, les raisons de sa présence non loin de la réserve naturelle nationale de Camargue, et, sans que personne ne relie sa découverte à « l’affaire du Léman », il fut finalement catalogué comme le premier spécimen jamais observé d’une nouvelle espèce animale se trouvant à mi-chemin entre la classe des mammifères et celle des actinoptérygiens, avec la particularité saisissante d’appartenir au groupe des invertébrés (fait unique dans les annales des sciences naturelles, qui venait remettre en question le paradigme de la classification classique, en vigueur depuis près de trois siècles), il semblait toutefois mal supporter la vie en captivité, passant ses journées entières dans un état de profonde somnolence malgré le bassin qui avait été spécialement aménagé pour lui, c’est pourquoi, après de nombreuses tergiversations, il fut décidé de le relâcher à l’endroit même où il avait été capturé — alors, sans aucun doute, il aurait pu débuter une nouvelle dérive, partir à la conquête des mers et des océans, voire des pays producteurs de café, mais il avait eu le temps de mûrir quelques réflexions, pensant Je ne veux plus devoir faire semblant d’être réveillé, et lorsqu’il arriva à l’extrême pointe sud du delta, là où les eaux du Rhône se mêlent à celles de la Méditerranée, il aperçut un îlot paisible avec une petite plage de sable blanc et une cabane de pêcheur abandonnée, et, après l’avoir rallié à la nage, il pensa Ici je pourrais vivre à mon aise, ébloui par les premiers feux du jour.

    L’Avis du Jury
    Très beau texte orignal, entre rêve et réalité… Le narrateur part de son appartement et finit son périple en méditerranée… À la fin il se transforme en mi-homme mi-poisson… Jusqu’au bout, on se demande si le narrateur va se réveiller et sortir de ce rêve ou de ce cauchemar… Nous avons aimé l’idée, le style, l’ambiance, les différentes scènes et ses dialogues, le voyage. Riche en images, en images poétiques aussi.

  • Les nuages blancs

    Texte gagnant la 2ième place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Ilian Guesmia

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décider d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    – Alors, tu es allée te promener ce matin ?
    Elle tourne la tête dans ma direction et entrouvre la bouche pour me répondre.
    – …
    Elle me regarde. Enfin, je crois.
    Après un bref instant, elle détourne le regard et ses petits yeux marron se remettent à errer au
    hasard, entre la terre et le ciel.
    Un océan de champs – d’herbes folles d’abord, puis au loin de colza – ondule devant nous. Le soleil, déjà bas dans le ciel éternel, a revêtu ses rayons les plus doux. Il fait bon. La lumière est enivrante. Un vieux chêne contemple notre scène. Sur une des branches du tilleul à l’ombre duquel nous nous sommes assis chante l’adorable serin cini. Quelques nuages flottent. Une buse plane. Le temps respire.
    Suspendu.

    – Tu n’as pas été faire de promenade après le déjeuner ?
    Elle cligne des yeux, cherche ma voix.
    Je répète.
    – Une promenade… non ?
    Elle me dévisage. Le serin se tait.
    – Oh tu sais, moi je… bon j’ai un… un petit tour, vers… tu vois là où il y a… où tu es toi. Et puis ben
    j’ai regardé si vous étiez mais… voilà je… je me suis dit « non tu vas quand même pas… », enfin je voulais
    pas vous déranger.

    Une abeille bourdonne. Le tilleul frissonne.
    – Et qu’est-ce que tu as vu de beau pendant ta balade ? Tu as vu de jolies fleurs ?
    – Oui, quand je passais sur mon… tu sais… mon…
    – Ton chemin ?
    – Oui, il y avait des fleurs que… que je… enfin…
    – Des fleurs que tu n’avais encore jamais vues ?…
    – Oui, voilà.
    Je la prends dans mes bras.

    Des fleurs qu’elle n’avait jamais vues… Je l’aurais parié !
    Il y a quelques années, au temps où ses yeux ne scrutaient pas encore le vide, elle m’aurait dit : « Tu sais, dans mon talus, et bien il y a des fleurs qu’on n’a jamais vues ! Ils disaient justement ce matin aux Jardiniers à la radio – je sais pas si tu écoutes ça toi ? – ils disaient qu’il y a des graines qui restent sous terre, qu’elles ne sortent que lorsque c’est le bon moment et après ça donne des fleurs qu’on n’a jamais vues ! ».
    Cette théorie, je la connais par cœur. Depuis qu’elle a la maladie d’Alzheimer, elle ne cesse de la répéter.
    La seule différence, c’est qu’hier encore – avant-hier peut-être – elle pouvait encore former une phrase grammaticalement correcte. Mais elle a oublié. Les mots. Les verbes. La syntaxe. Un jour, elle oubliera de parler aussi. De respirer.

    Et elle ne verra plus de fleurs qu’elle n’a jamais vues.

    – Tout se passe bien ?
    Je lève la tête et je remarque Ophélie, l’aide-soignante qui s’occupe de Grand-Maman. Cette dernière l’observe d’un œil suspicieux, mais ne répond pas.
    – Oui, tout va bien, ai-je fait.
    – Il est temps pour Madame Hugo de passer à table, annonce-t-elle.
    Je jette un coup d’œil à ma montre. 16h30. J’avais oublié que l’on soupait à 17h00 en EMS. Et qu’il faut trente minutes pour atteindre la salle à manger lorsqu’on est accompagné d’un résident.
    – J’ai réservé une place pour pouvoir manger à ses côtés.
    – Alors je vous laisse y aller gentiment.
    Je remercie la jeune femme et entreprends de me lever.
    – Tu viens, Grand-Maman ?
    – Pourquoi ? Je dois partir ?
    – Non, on va manger, c’est tout.
    Elle me jette un regard paniqué.
    – On va juste manger, Grand-Maman. J’ai vu qu’il y a de la dorade au menu. Tu viens ?
    Elle marmonne quelques mots incompréhensibles.
    Je l’aide à se lever et nous avançons vers l’entrée à pas de tortues asthmatiques. À la hauteur d’une fenêtre, Grand-Maman se fige. Nous n’avons même pas atteint la porte d’entrée.
    – Qu’est-ce qu’il y a Grand-Maman ?
    – Tu vois les… ces grands… là-devant, qui sont dans le… ?
    – Les nuages ?
    – Oui. Tu as vu comme ils sont blancs ?
    – C’est beau hein ?
    – Y a pas d’eau.
    – Où est-ce qu’il n’y a pas d’eau ?
    – Dedans.
    – Dans quoi ?
    – Les grands trucs là.
    – Les nuages ?
    – Oui. Ils sont blancs, ça veut dire qu’y a pas d’eau dedans.
    Je m’abstiens de lui rappeler que les nuages sont des amas de vapeur d’eau condensée en fines gouttelettes maintenues en suspension dans l’atmosphère et approuve sa nouvelle théorie.
    – Les gens qui s’occupent de… dans les champs… ils vont pas être contents.
    – Les paysans, tu dis ?
    – Oui, parce que tu comprends, depuis des mois, pas une goutte. Et on n’aura plus rien à manger.
    – En parlant de manger, tu ne veux pas aller souper ?
    – Pourquoi ?
    – Parce que c’est l’heure.
    Nous nous remettons en marche.

    Blancs comme l’écume
    Flottent dans l’azur


    Dans le vent se dessinent
    Libres et légers


    Veillent sur le temps
    Adoucissent le jour
    Voile de rêve
    Toile immaculée


    Une larme est tombée du ciel

    À peine avons-nous franchi le seuil d’entrée que nous sommes contraints de céder le passage à une vieille dame toute voûtée, à l’air courroucé.
    – Tu as vu celle-là ? me fait Grand-Maman.
    – Oui… Et bien quoi ?
    – Elle est juste à côté de…
    – De ta chambre ?
    – Non, non ! Dans !
    – Ah d’accord. Et alors ?
    – Hein ? Je comprends pas de quoi tu parles.

    Nous avançons de quelques millimètres, puis croisons Jacqueline, une mamie sympathique au premier abord, mais qui n’a plus toute sa tête et dont le verbe s’avère rapidement fatigant.
    – Eh, mais c’est Marianne ! fait-elle sans me prêter la moindre attention. Oh ben ça me fait plaisir de te voir ! Figure-toi que je parlais justement de toi à Henriette l’autre jour ! D’ailleurs, en parlant d’Henriette, …
    – Avance, me fait Grand-Maman sans la moindre discrétion. Ah, celle-là ! J’sais pas ce qu’elle me veut c’te bonne femme !
    Mal à l’aise, je tente d’expliquer à Jacqueline que l’on doit passer à table, mais la vieille femme – qui ne m’a pas remarqué je présume – ne daigne pas arrêter de parler. Grand-Maman grommelle en me tirant la manche et je finis par céder.
    Et nous la laissons cancaner toute seule dans le hall.

    Arrivés à la salle à manger, nous cherchons notre table et trouvons la petite étiquette « Mme Hugo » placée sur une table entourée de quatre chaises. Un membre du personnel m’aperçoit et approche, mal
    à l’aise.
    – Est-ce que ça vous dérange que deux autres pensionnaires s’assoient à votre table ?
    – Non, pas de souci, je serai ravi de faire leur connaissance.
    L’employé me remercie et retourne à l’entrée accueillir les pensionnaires de l’EMS.
    Grand-Maman fronce les sourcils.
    – Dit quoi le bonhomme ?
    J’esquisse un sourire.
    – Il dit que deux autres résidents vont venir manger à notre table.
    Grand-Maman me regarde sans broncher.
    – Deux résidents que tu connais vont discuter avec nous pendant le repas.
    La maison de retraite des Tilleuls est toute petite et ne peut accueillir qu’un nombre très limité de résidents, ce qui assure une ambiance conviviale au sein de l’établissement. Seulement voilà, Grand-Maman Marianne étant de nature solitaire, elle n’a créé que très peu de liens avec les autres pensionnaires, pour ne pas dire aucun. Aussi, lorsque les deux messieurs viennent maladroitement s’asseoir à notre table, Grand-Maman fait les gros yeux.
    – Qui c’est ceux-là ?
    – Lui, c’est Monsieur Cherpillod, dis-je en lui indiquant le petit monsieur aux yeux méfiants ; on a
    discuté avec lui au salon l’autre jour, tu te rappelles ?
    Si je me souviens parfaitement du moment passé en compagnie de ce vieux ronchon rabougri, cela n’a pas l’air d’être le cas de Grand-Maman, au vu des yeux de calmar géant qu’elle pointe dans sa direction.
    – L’ai jamais vu celui-là.
    Je commence à m’excuser auprès de Monsieur Cherpillod, mais il me coupe la parole dans l’instant.
    – Bof, ici de toute façon personne ne me respecte, même l’équipe d’animation. Ils veulent tous que
    je meure le plus vite possible pour être débarrassés de moi.
    Monsieur Cherpillod étant paranoïaque, je ne peux m’empêcher de hausser un sourcil. La dernière fois que j’ai eu le privilège de l’entendre s’écouter parler, il avait prétendu que les cuisiniers tentaient de l’empoisonner en remplaçant les médicaments pour son arthrose par des « pastilles de cyanure ». Heureusement, il s’en était aperçu et les refilait depuis à M. Sanchez, dont la tête ne lui revenait pas.
    Je me tourne vers l’autre homme. Il est grand, avec des cheveux argentés et un air avenant.
    – Et vous, comment vous appelez-vous ?
    – Je m’appelle Ernest Blanc, mais appelez-moi Ernest, répond-il en dépliant sa serviette, les mains tremblantes.
    La serveuse s’approche de nous. Je ferme les yeux. C’est de la soupe, j’en suis sûr. Avec un peu de chance ça ne sera pas celle aux patates. Je rouvre les yeux. Elle sert de généreuses portions de soupe aux patates dans quatre bols.
    – Ça sent bon, dit Grand-Maman, enthousiasmée, dont les dernières soupes de patates préparées
    dans sa cuisine avaient pour base l’eau des patates vapeurs qu’elle s’était concoctées la veille…
    – Vous trouvez ? répondit gentiment l’employée en posant les bols sur la table, avec un manque
    de conviction évident.
    – De quoi elle parle ? m’interroge Grand-Maman, en se mettant à boire la soupe directement dans son bol et en prenant soin d’en renverser partout sur sa jupe.
    L’employée nous souhaite bon appétit et passe à la table suivante en souriant. J’en viens à me demander si la raison de son sourire est la dernière réplique de Grand-Maman, son incapacité à utiliser une cuillère ou… la soupe elle-même.

    – C’est dégueulasse c’te bouillasse qu’ils nous servent !
    Ça y est. Je me disais que cela faisait longtemps que Monsieur Cherpillod ne nous avait pas régalé de son habituel concert de grognements et de postillons.
    Et si je dois bien admettre que la soupe de patates est – comme à son habitude – absolument ignoble, je ne peux que me montrer impressionné par la purée de pommes de terre – oui, ici on aime bien varier les féculents – et la dorade. Même les légumes, habituellement cuits à outrance pour éviter de fâcheux accidents avec les dentiers, se révèlent étonnamment comestibles.
    Je me tourne vers Ernest qui n’a pas dit un mot de tout le repas.
    – Ernest, vous ne dites rien, est-ce que quelque chose ne va pas ?
    – Non, c’est rien, je suis juste un peu fatigué.
    – C’est son anniversaire et personne n’est venu le voir aujourd’hui, corrige Cherpillod en haussant les yeux au ciel. En même temps, je ne sais pas à quoi il s’attend ; personne ne vient jamais le voir.
    Je me retiens de fusiller Monsieur Cherpillod du regard.
    – C’est vrai ça, Ernest ? C’est votre anniversaire aujourd’hui ?
    Le pauvre homme soupire.
    – Oui, mais c’est pas grave. Je peux pas en vouloir à ma fille, elle est partie vivre en France avec son mari.
    – Et le reste de votre famille ? intervient maladroitement Grand-Maman Marianne, levant ainsi pour la première fois les yeux de son assiette.
    Ernest avale sa salive.
    – Je n’en ai plus, de famille. Ma femme est morte il y a plus de quarante ans et je ne me suis jamais remarié depuis. Je n’ai ni frère ni sœur. Mes amis sont tous décédés. Et les services sociaux trouvent que ma ferme est en trop mauvais état. Du coup, ils m’ont mis en appartement protégé, et puis…
    – Et puis il est devenu trop infirme pour se débrouiller tout seul ! finit Cherpillod en ricanant.
    Je lui lance un regard noir. Ernest conclut :
    – Comme j’ai du Parkinson, je pouvais plus rester seul.
    – Il cassait toutes ses tasses en porcelaine, complète Cherpillod joyeusement.
    – Vous pouvez vous taire ? demande Grand-Maman Marianne, à ma grande surprise et à l’hilarité de l’employée qui ramasse les assiettes de la table à côté.
    Cherpillod se renfrogne. Je l’ignore et reprends :
    – Je suis sincèrement désolé, Ernest. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour égayer votre journée ?
    – Non, je ne crois pas. Comme disait M’sieur Cherpillod, j’ai l’habitude d’être tout seul pour mon anniversaire. Je suis déjà bien content de pouvoir manger avec vous. Et puis, l’équipe m’aura sûrement préparé un beau gâteau.
    Grand-Maman avale goulûment sa dernière bouchée de dorade puis articule :
    – Moi aussi, j’ai… à l’école de… pour les femmes, enfin avec une recette mais… et puis, ça allait
    comme ça. Voilà.

    18h00. Grand-Maman et moi quittons la salle à manger et rejoignons la porte d’entrée de l’EMS.
    – Bon, et bien… je crois qu’il est temps que je rentre chez moi.
    Elle paraît surprise. Peut-être parce qu’elle n’a pas la moindre idée de l’heure qu’il est.
    – Ah. D’accord… bon. Alors à… à bientôt.
    Je la serre contre moi. Ses bras restent un instant le long de son corps chétif. Puis elle porte ses mains jusqu’à moi. Elle m’agrippe. Elle ne sait pas qui je suis. Mais elle sait qu’elle me connaît. Et elle ne veut pas que je parte.
    Au bout d’une longue minute, je desserre mon étreinte. Je fais un pas en arrière. Elle me dévisage avec de grands yeux mélancoliques.
    – Je reviens demain.
    Ses yeux sont embués.
    – C’est vrai ? Demain ?
    Je prends ses mains dans les miennes.
    – Oui. Demain.
    Et je m’en vais.

    Par la fenêtre.
    Une ombre immobile.


    Elle fixe le néant.
    Vertige du monde.


    Son âme s’échappe.
    À chaque seconde.


    Une vision brouillée.
    Les échos du passé.


    Elle ne comprend pas.
    Elle ne sait plus.


    Elle se cherche dans le noir.
    Elle me cherche au hasard.


    Puis elle se retourne.

    – Pourriez-vous m’indiquer où se trouve Madame Hugo, mademoiselle ?
    – Elle lit le journal dans la véranda.
    – Merci.
    – Je vous en prie.
    Elle lit le journal ?… Observer le journal serait plus adéquat. Grand-Maman ne sait plus lire, et même si elle savait, elle ne comprendrait pas un mot.
    Je croise Sylvie, une adorable petite grand-mère toujours de bonne humeur, qui fait son footing tous les matins.
    – Bonjour Madame Pahud. Vous allez bien aujourd’hui ?
    – Toujours ! Pourquoi aller mal quand on peut aller bien ? J’ai bien dormi, le soleil brille, j’ai eu
    mon café ce matin et la vie est belle !
    – Et bien, c’est fantastique ! À plus tard Madame Pahud !
    Je passe ensuite à côté d’une autre dame, que je n’avais encore jamais eu l’occasion de rencontrer
    auparavant. En me voyant, elle se met à hurler :
    – De l’eau ! De l’eeaauu ! ! DE L’EEAAUU !
    Je la regarde un instant, interloqué.
    – JE VEUX DE L’EEEAAAUUU !
    Je m’enfuis.

    Dans la véranda, je cherche Grand-Maman du regard.
    Elle est là, tout de vert pâle vêtue, assise dans son fauteuil habituel, le journal à la main, le regard perdu quelque part dans un gros titre. Ses cheveux noirs blanchissants sont en désordre.
    – Grand-Maman ?
    Elle lève les yeux de son journal.
    Il m’arrive parfois de me demander si c’est vraiment ma Grand-Maman que j’ai devant moi. Si elle n’est pas déjà partie, ne laissant derrière elle qu’un clone, un sosie égaré, une pâle imitation. Une illusion.
    – Grand-Maman, c’est moi, ton petit fils.
    Elle se lève, se jette dans mes bras et m’inonde de larmes.
    – J’attendais, j’espérais tellement…
    – Je suis là Grand-Maman. Je suis là.
    J’essuie ses larmes à l’aide d’un mouchoir. Elle rit, je ne sais pas pourquoi.
    – Je suis venu te voir hier, tu ne te souviens pas ?
    Elle fronce les sourcils.
    – C’est pas grave, je suis très content de te voir, moi aussi. Que veux-tu faire aujourd’hui?
    – Oh tu sais, moi je sais pas.
    – Tu aimerais participer à une activité avec l’équipe d’animation ?
    Elle me regarde avec des yeux effarés.
    – Non, ça non. Je m’en passe très bien.
    – Tu préfères qu’on aille se promener, peut-être ?
    – Si tu veux.
    – Ce que je veux n’a pas d’importance. C’est ce que tu veux toi qui compte.
    – Tu sais moi je sais pas.
    – On va se promener ?
    – Oui.

    Nous décidons de passer dans sa chambre afin de récupérer sa jaquette. Il fait une température estivale, mais elle a froid, allez savoir pourquoi.
    En nous y rendant, nous passons près du salon où quelques résidents et animateurs se sont réunis autour du canapé à côté du piano pour fêter l’anniversaire de Madame Delisle. Une employée dépose un gâteau au chocolat devant la petite vieille.
    – Joyeux anniversaire, Madame Delisle !
    – Ça me fait quel âge ?
    – Qu’est-ce que vous pensez, Madame Delisle ?
    – Bah, je sais pas moi… 50 ans ?
    – Ah non, Madame Delisle, ça vous fait 98 ans aujourd’hui !
    – Ah bon.
    L’employée regarde une de ses collègues en riant.
    Il est effrayant de voir à quel point les personnes âgées perdent la notion du temps, en particulier celles atteintes de maladies neurodégénératives. Grand-Maman non plus ne sait jamais quel jour de la semaine nous sommes, ni quelle heure il est, ni même quel mois ou saison nous vivons. Elle erre dans un hasard chancelant, dans un espace temps complètement flou, sans repères ni frontières, dort lorsqu’on lui dit de dormir, mange lorsqu’on on lui dit de manger et survit lorsqu’on on lui dit de vivre.

    – Tu vois les gros machins blancs, là ? me fait Grand-Maman.
    – Les nuages…
    – Qu’est-ce que c’est beau. C’est tout blanc, partout.
    – Oui, c’est magnifique, en effet.
    – Comme un tableau.
    Je me demande d’où peut bien venir cette fascination subite pour les nuages blancs. Il doit bien y avoir une raison… S’y reconnaîtrait-elle ? Eux non plus n’ont pas les pieds sur Terre… Ils flottent, sans amarre.
    Ou peut-être y voit-elle quelque chose que je ne vois pas. Les enfants couchés dans l’herbe y voient bien des sirènes et des dragons.
    – J’ai trop chaud, me fait Grand-Maman.
    Sans blague.
    Nous continuons de marcher en silence. Au bout de quelques minutes, je finis par lui poser la question.
    – Tu te souviens quand on allait voir le TGV de 09h22 partir de la gare de Lausanne ?
    – Non.
    La rapidité et la brutalité de sa réponse me prennent par surprise.
    – Alors, peut-être te souviens-tu de nos sorties à Sauvabelin. On faisait le tour du lac.
    – Non.
    Je sens mon cœur se serrer.
    – Tu n’as pas oublié toutes les fois où nous sommes allés écouter le guet sonner l’heure ? Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
    – Non.
    – La Cathédrale de Lausanne, ton grille-pain « oiseau », Passe-Moi les Jumelles, le coucou de ton appartement, la place de jeu d’Epalinges, les kebabs au Bosphore, le piano, rien ?
    Elle ne répond plus, mais peu importe. Je connais la réponse.
    Je ne sais pas pourquoi je lui pose toutes ces questions. Je nous fais mal. Rien de ce que nous avons vécu ensemble n’existe encore dans sa mémoire et je le sais.


    Notre serin cini chante dans un érable. Je me demande s’il s’est jamais arrêté.

    Ils fuient
    S’effacent
    S’évaporent
    S’échappent
    Disparaissent
    Hors d’atteinte
    Cèdent au temps
    Qui passe


    S’y accroche
    S’y attache
    Mais ils filent
    S’en arrachent
    Brisés nets
    Se détachent
    Dans le vide
    Ils se cachent

    De retour de promenade, Grand-Maman et moi allons nous asseoir sur un des canapés du salon. Une dame d’une soixantaine d’années est assise au piano et massacre consciencieusement La Lettre à Élise de
    Beethoven. Grand-Maman ne l’a pas remarquée et me regarde d’un air ahuri.
    – C’est quoi ce bruit ?
    – Du piano. Tu vois, c’est la dame là-bas qui en joue.
    Grand-Maman reste silencieuse quelques secondes. Elle ne comprend pas. Soudain, son regard s’allume. Et là, à mon immense surprise, elle déclare :
    – Ça me rappelle… tu sais… le piano… quand tu… à Noël, tu jouais !
    Je tressaille.
    Elle se souvient. Je n’arrive pas à y croire.
    – Tu veux bien m’en… m’en jouer ?
    Mon cœur s’arrête. Je suis obligé de retenir mes larmes.
    – Je… Oui, Grand-Maman, je peux te jouer quelque chose si tu veux.
    Elle hoche simplement la tête.
    Je jette un coup d’œil à la vieille dame qui jouait du piano. Elle est retournée s’asseoir dans un fauteuil. Je m’avance vers le piano, lentement, pour être sûr de ne pas briser l’instant que je suis en train de vivre. Comme une illusion. La plus belle, assurément. Je m’assieds sur le tabouret devant le piano. Le choix s’impose de lui-même : les Nocturnes opus 9 n°2 de Chopin, le morceau que j’avais joué au dernier Noël auquel Grand-Maman avait pu assister. Je place mes doigts sur les touches du piano, puis me retourne vers Grand-Maman. Elle attend. Je ferme les yeux. J’ai l’impression que le monde entier retient son souffle.
    Les notes se mettent alors à remonter le long de mes doigts pour imprégner tous mes membres. Je me laisse transporter par la mélodie et sens mon corps s’incliner avec lenteur, au rythme de la musique. Mes bras ondulent sur le piano, je caresse les touches et m’enivre doucement. Je vacille petit à petit dans un état second, loin de la réalité. Le temps est suspendu et je flotte dans un rayon de lumière, en plein centre d’une aveuglante obscurité. Le visage de Grand-Maman se reflète dans le piano. Elle sourit. Elle me tend la main. Je la lui prends. Les étoiles scintillent soudain tout autour de nous. L’agitation et les soucis du monde sont loin, très loin, imperceptibles sur notre îlot de paix. Il n’y a que la musique, Grand-Maman et moi.
    Je frissonne et rouvre les yeux, tout en laissant mes mains se balader avec délicatesse sur le piano. Je regarde autour de moi. Quelques résidents se sont approchés et me fixent de leurs yeux curieux. Ernest est là, un sourire nostalgique sur le visage. Il y a Sylvie aussi, qui a forcé Jacqueline – assise à côté d’elle – à se taire. Quelques autres petits vieux sont venus écouter. Les uns paraissent émerveillés, les autres ennuyés. D’autres encore semblent ne pas écouter. Je parcours tout le salon jusqu’à ce que mon regard se pose sur Grand-Maman. Elle est toujours assise dans son fauteuil, les bras croisés, un sourire presque
    imperceptible aux lèvres. Un sourire que je ne lui connaissais plus. Ses yeux sont emplis de larmes. Et les miens aussi.
    Mes doigts cessent de jouer. Le silence s’empare de la pièce.
    Grand-Maman me regarde. J’en suis sûr cette fois.

    Je me lève du tabouret. Les résidents applaudissent, mais je ne les entends pas. Ma vision est opaque. Grand-Maman s’est levée. Je la prends dans mes bras et la serre fort contre mon cœur. C’est ma grand-maman. Je suis son petit-fils. Et rien ni personne ne le lui fera oublier. Au bout d’une longue minute, je desserre mon étreinte et sèche ses larmes.
    Je n’oublierai jamais le moment que je viens de vivre. Pour la première fois depuis bien des années, j’ai vu ma grand-maman en face de moi. Pas le sosie égaré. Ma grand-maman, bien vivante, les pieds sur Terre, la grand-maman de mon enfance. La grand-maman que j’aime.
    Je vois Ernest se lever et s’approcher de moi.
    – Je ne savais pas que vous faisiez du piano. Ma femme en jouait aussi autrefois. Vous m’avez rappelé bien des souvenirs. Merci.
    L’émotion est si forte. Les mots ne me viennent pas. Je réponds simplement :
    – Merci à vous.

    La lueur du jour s’éteint peu à peu. Il fait doux. Grand-Maman et moi profitons du calme et de la fraîcheur de la nuit naissante, qui tombe sur Les Tilleuls. Au loin, le soleil descend derrière les montagnes. Les nuages ont pris une teinte rosée dans le ciel de feu. Un grillon en quête d’amour frotte
    ses ailes frénétiquement. Il flotte un parfum de regain.
    Nous restons là, assis côte à côte à l’ombre de notre tilleul, dans le silence. Parler n’est pas nécessaire. La lumière baisse de plus en plus jusqu’à ce que les nuages prennent des reflets bleutés.
    – Tu as vu ? me fait Grand-Maman en pointant les nuages du doigt. Ils sont tout bleus.
    – Ça veut peut-être dire qu’il va pleuvoir, tu ne penses pas ?
    – Ça serait bien.
    Et nous cessons à nouveau de parler.
    Les ténèbres emportent le paysage. Les étoiles scintillent encore une fois tout autour de nous.
    La porte d’entrée s’ouvre derrière nous. J’entends des bruits de pas. Je me retourne. Ophélie.
    – Il serait temps pour Madame Hugo d’aller se coucher, vous ne croyez pas ? Elle ne dort pas beaucoup, vous savez.
    – Oui, je sais.
    Je soupire.
    – Je dois te laisser, Grand-Maman.
    – Pourquoi ?
    – La nuit est tombée. Il est l’heure que tu ailles dormir.
    – Ah bon.
    Nous nous levons et je la serre encore une fois dans mes bras.
    – Tu m’abandonnes ?
    – Non, Grand-Maman, je reviendrai te voir un de ces jours.
    – C’est vrai ?
    – Oui, je te le promets.
    – D’accord.
    Je desserre mon étreinte.
    – Bonne nuit, Grand-Maman.
    – Bonne nuit.
    Je regarde Ophélie prendre la main de Grand-Maman et la ramener dans l’EMS. Grand-Maman se retourne une dernière fois. Elle me fait un signe de la main. Je le lui rends.
    Je mets les mains dans les poches pour rentrer chez moi.


    Englouti dans la nuit noire.

    Réveil en sursaut. Un bruit sourd dans ma poitrine. C’est mon cœur. Il bat trop fort. Je sors de mon lit et ouvre les volets précipitamment. Le ciel bleu est constellé de petits nuages blancs. Je m’affole. Il s’est passé quelque chose. Je ne prends même pas le temps de m’habiller et descends les escaliers en courant. Je me jette dehors en pyjama et me mets à courir sur la route. Les voisins peuvent bien me regarder, je m’en moque. Le ciel se dégage peu à peu. Les nuages avancent vers l’horizon. Je cours plus vite, mon cœur cogne, prêt à se rompre. Je tombe à terre. Mon pyjama est déchiré et mon genou en sang. Peu importe, je me relève et me remets à courir. Les nuages avancent vers l’horizon. L’EMS apparaît devant moi. J’accélère encore. Je n’ai jamais couru aussi vite. Je me rue dans le bâtiment et tombe nez-à-nez avec une aide-soignante.
    – Quelque chose…
    Je l’ignore, la bouscule et continue de courir à toute vitesse. Je fais irruption dans le corridor qui mène au salon et passe à côté d’une fenêtre. Les nuages avancent vers l’horizon.

    Je me précipite vers le lit. Je cherche son corps dans les draps. Mais le lit est vide. Mon cœur lâche.
    Mon regard est alors attiré par la fenêtre de la chambre. Je m’en approche et regarde au dehors. Les nuages sont loin, prêts à disparaître à l’horizon. Une buse vole haut dans le ciel. Je crois avoir compris.

    L’Avis du Jury
    Très beau texte, qui touche au plus près de nos émotions. Le texte mélange à la fois récit et passages de poésie. Le récit est facile à suivre et à comprendre car le vocabulaire et la syntaxe utilisée sont accessibles y compris pour les personnes qui ne sont pas francophones. Le narrateur nous raconte lui-même l’histoire ce qui permet de s’immerger complètement et de vivre la scène au même instant.

  • Le garçon à la culotte rouge

    Texte gagnant – 1ière place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Solène Perriard

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    Assis sur le bord de la lunette blanche.
    Le ventre qui se tortille de douleur.
    Les minutes s’égrènent au rythme des perles de sang qui s’égouttent dans la cuvette.
    Production d’aquarelle pour repeindre les murs de sa chambre.
    Chaque goutte a le goût de la douleur d’enfanter, de naître, de faire naître.
    Et pourtant, iel qui était elle à la naissance, n’enfantera pas. Ce n’est pas son projet, ce qu’iel a projeté. Pas pour le moment. Pas dans ses plans.
    Ça fait plusieurs mois qu’a débuté cette ascension douloureuse du pronom féminin vers le tiret du pronom masculin. D’un nom à l’envers. D’un monde à l’endroit.
    Iel connaît tout le parcours, toutes les pierres à gravir pour passer de l’autre côté.

    Examens psychologiques et psychiatriques répétés. Oui, c’est ma volonté. Non, mes parents et mes professeurs ne m’y ont pas obligé. Au contraire, si vous saviez. Premier aval, première montée. Plutôt une descente corporelle, réduction de la poitrine. Deux cents grammes occultés de chaque côté. Prise de testostérone, affabulation des hormones qui dansent, qui chantent et qui déchantent. Iel les a avalés toutes ces pilules, à raison de trois fois par jour. Matin, pilule. Dîner, granule. Soir, gélule. Se sentir tout autre, presque un mutant avec toute cette chimie dans le corps. Se définir ainsi, une composition chimique non-identifiable, non-genrée, inclassable.

    Mais qu’importe si son désir d’enfanter s’est éteint, la Nature n’écoute pas. Elle est restée sourde à ses velléités et continue à lui prodiguer le sang des menstruées.

    Clac. La porte qui s’ouvre. Trahison du verrou mal fermé. La clé, objet phallique, est absente. Iel découvre le visage surpris d’un jeune homme bien comme il faut, avec tout ce qu’il faut, là où il faut. Il le dévisage de haut en bas, de bas en haut. Surprise mutuelle. Gêne tangible aussi. Et puis le poids qui tombe sur celui qui est assis. Comme pris en faute. Un garçon avec une serviette tâchée. Une culotte écarlate, pendante entre les jambes. Un conflit des sphères privées. Un regard qui crie muettement « tu t’es trompé de cuvette, mec ». Même le « mec » n’est plus très sûr, pas très bien placé. Iel entend « mauviette », « femmelette ». Ces mots qui raisonnent avec sa satanée « serviette ».

    Essuyer le regard gêné, l’entaille provoquée, la difficulté de la plus simple banalité que de nommer.

    Alors, dans son oscillation d’elle à il, iel ne sait même plus comment se nommer à cet instant. Une sorte de genre hybride ambulant, ou plutôt non-ambulant, juste asseyant et coulant de toutes ses veines. Iel se déteste sans avoir les mots pour s’injurier.

    Ce visage à barbe dont iel est si fier, mais qui pourtant (toujours avec ce mais qui annihile des mois d’efforts et de pilules), ce visage qui garde un éternel halo de je-ne-sais-quoi féminin. Ses lèvres fines et douces peut-être. Son regard qui se veut dur pour les oublier.

    Ces poils qui poussent en jungle sauvage sur son torse. Un peu superficiels pour les critiques qui observent d’un œil perplexe cette pelouse artificielle, ce golf entier sorti du désert de Gobi. Comme une vie humaine venant de Mars. Des poils tout droits sortis d’un cabinet de curiosités. Ces deux collines de lait maternel qu’iel réprime et contorsionne sous un corset. Squelette comprimé par cette armure en plastique, presque transparent mais qu’iel ressent quand iel se baisse et qui manque parfois de le laisser respirer. Ces deux seins, blancs bonnets passés d’un bon C à un maigre B, comme deux volcans dont on tairait l’irruption. Un passage interdit dont on boucherait tous les accès, de toutes parts et de tous horizons.

    Et puis, cet entre-jambe secret, là où si le lait s’est tari plus haut, le sang continue à couler à flots tel des chutes ardentes du Niagara. Enfin, c’est ce qu’iel ressent.

    Iel que l’on définit ainsi pour ne pas se mouiller, a envie de pleurer à ce moment-là, derrière la porte qui ferme et fait mal. Comme si ouvrir les vannes de cet autre trou, la source des eaux salées, lacrymales, sacrées pourrait diviser la douleur en deux parts égales.

    Douleur du corps qui s’épuise à expulser l’embryon plus jamais fécondé.

    Douleur du regard, du vis-à-vis. De ce miroir tendu dans ces deux pupilles, dans cette gêne, ce bref échange. De ce dévoilement involontaire de ce qui était caché sous les plis du pantalon. Dans le sexe. Dans l’entaille profonde de l’estime de soi.

    Blessure de cette identité mouvante, passant sans cesse dans l’inscription collée du passeport ancien à la chambre intime de l’être.

    Culpabilité fugace de ne jamais se sentir à sa place. D’hésiter entre deux portes surmontées de deux dessins enfantins. Carricatures du genre et de l’habillement. Du classement par couleur bleue ou rose bonbon. Toujours dans le « ou » du choix mais presque jamais (Dieu merci il en existe quelques-unes) de ce « et » de superposition. Sentiment d’osciller à la lisière de deux pronoms. D’encaisser les Mademoiselle à la place d’un genre neutre sans connotation. De ce prénom tatoué en hébreux sur son bras gauche qu’iel n’emploiera plus jamais. De se changer dans les toilettes, toujours ces mêmes cuvettes, pour éviter les regards sur son sexe. Quand la douche coule à flot et où ils font la course aux plus grands. Quand les insultes fusent sur les bancs des vestiaires. Le déo deux fois plus cher pour combler ces deux parties qui se chamaillent sans cesse à l’intérieur de ce moi seul.

    Solitude extrême entre deux roches, deux partitions.
    L’impression étrange d’être dans ce grand blanc.
    Solitude muette et multitudes antagonistes à l’intérieur de ces fragments en chaos.
    Entre ce merci à la Vie, et ce non-merci à cette vie-là qui l’oblige à la justification et aux pourquoi.
    Ce pourquoi moi et ce pourquoi pas.

    Alors ce il, cette elle, cet iel comme on l’appelle pour ne pas choisir, presse sur le bouton blanc qui fait vider le sang. Son sang sans pronom qui se dilue comme une aquarelle sur peinture vierge. Son sang qui coule sans genre et sans dénomination. Qui rejoindra le lit des égouts, des filtres transformant dégout en colère. Qui se mariera aux chants des rivières.

    Son sang qui chante. Cette voix toute singulière, unique, incolore. Cette voix qui chantera plus fort.

    Chambre en haut d’une tour d’habitation à loyer modéré.
    Ilot de sécurité, la vue offre un lac en-soleil-couché.
    Une cuvette à ciel ouvert sur les parois montagneuses.
    Quelques verres d’apéro sur la table, olives dénoyautées et cacahuètes aux vertus heureuses.

    Iel a pris sa guitare à la main et gratte quelques accords bien rythmés au coucher diurne. Tout est si parfait en cet instant. L’incident de la semaine passée a été dilué par les effluves de l’alcool, par des rencontres nouvelles dans ce bar assez hype. Et puis, il y a ce garçon, qui entre deux-trois taffes discrètes, lui a glissé à l’oreille qu’il pouvait grimper en haut de sa tour. Iel ne sait pas encore s’il a compris. Iel délaye son stress entre quelques gorgées et accords de guitare dans la nuit.

    Les genoux se frôlent sous la table au motif caracolé. La pile de cacahuètes qui se renverse. Qui se déverse sur ce beau tapis de Turquie tout neuf. La dernière tierce de guitare qui s’évanouit dans une cascade de tendresse. Premier baiser à la nuit tombée. Le cœur qui palpite, l’adrénaline, la tornade de plaisir, l’effluve des hormones… le cocktail arc-en-ciel se déverse sur un matelas de désir.

    Et puis soudain au milieu des caresses, de cette découverte et exploration de soi, de l’autre, de ces corps en magma… un frémissement s’installe à l’intérieur de l’être. Le doute est venu comme la bise à travers la fenêtre, un intrus dans cette chambre tamisée.

    – Attends, tu sais que j’suis pas vraiment un mec…

    – Je m’en fous. L’amour n’a pas de genre.

    Caresse sur un torse brisé, aux mamelons écrasés, deux cents grammes en moins de chaque côté. On dirait un vitrail d’église, avec des fragments de couleurs qui se diffusent depuis sa poitrine. Un peu de poésie dans toute cette chirurgie chimique du corps.

    Baiser sur un corps aux cellules violettes. Abolition et ablation de ces répartitions genrées. Coloration nouvelle, exploration et réparation de l’être. Écriture sur ce corps doré par le soleil comme des pages vierges. Des mots doux qui recouvrent les anciennes peaux : la page rougie de la honte, la bleuie par les pleurs et celle olivée de courroux.

    Caresse sur une pomme d’Adam naissante, sur une voix en mouvement qui se questionne. Une voix frémissante qui descend les escaliers de la portée. Soprano devient ténor. Sacrifice sur l’autel du genre. Soudainement, au milieu des tendresses nocturnes, les vibrations se libèrent en pleine ascension exponentielle, tel un oiseau qui découvre ses ailes et vocalise l’arc-en-ciel.

    L’Avis du Jury
    Texte fort, authentique et risqué. L’expression est maîtrisée et audacieuse, la prosodie est rythmée, la narration est incisive et épurée. Il faut du courage pour écrire ce texte, et du talent pour l’écrire de cette manière. L’autrice livre ici un récit exutoire, à vif, sur l’inconfort d’habiter un corps qui se soustrait aux normes sociétales. Dans une mise à nu vertigineuse, elle tranche au scalpel cette ligne de crête fugace sur laquelle se cristallise son identité. Mais « Le garçon à la culotte rouge » n’est pas que le récit d’une souffrance, c’est aussi l’espoir d’une vie libre, débarrassée de ses carcans, grâce à un amour moderne et non-genré.

  • Jeunesse chancelante

    Jeunesse chancelante

    Photo : ©Yasmine Zamparo

    Rédigé par : Ylenia Dalla Palma

    ÉCONOMIE • Après une période COVID compliquée, c’est la guerre qui nous tombe dessus, apportant son lot d’inflations et de coûts économiques. Être jeune de nos jours semble plus complexe que ce qu’on nous avait promis. Comment la jeunesse est touchée par l’inflation ?

    Le 17 Février dernier, le Conseil Fédéral levait les mesures COVID. Hourra ! C’est la fin de deux longues et pénibles années de restrictions. Mais la joie fût de courte durée : le 24 Février commençait la guerre en Ukraine. S’en suivirent alors de nombreuses décisions politiques : gel des avoirs russes, restrictions à l’entrée sur le territoire de l’UE et annulation des divers sommets UE-Russie. Ainsi, cette intervention militaire russe et les sanctions prises à son encontre ont obligé les diverses nations de l’Europe à réorganiser leurs approvisionnements, notamment en pétrole, gaz, huile et blé. Ceci, accompagné de la faiblesse de l’euro et de la relance budgétaire massive, provoqua alors une hausse de l’inflation en flèche. Ainsi, en Suisse, durant le premier semestre 2022, la hausse des prix est de 1.4% sur une année, selon Comparis, plateforme suisse de comparaison. Entre l’augmentation du prix des denrées alimentaires, la hausse du coût de l’électricité, du chauffage mais aussi des assurances maladies pour 2023, comment font les jeunes suisse·esse·s pour s’en sortir au quotidien ?

    Les jeunes, une population impactée
    Selon un sondage effectué par L’auditoire sur Instagram auquel ont répondu 60 personnes âgé·e·s de 15 à 30 ans, 75% d’entre eux·elles se sentiraient touché·e·s par l’inflation qui se met en place depuis 2021, contre 25% qui ne repèrent pas de changements drastiques dans leurs quotidiens. La Fédération des Associations des Etudiant·e·x·s (FAE) tente d’ailleurs de prendre des mesures pour limiter la casse. Elle a premièrement augmenté son fond d’aide pour les étudiant·e·s de 5’000 francs et va ouvrir la discussion avec les cafétérias pour faire redescendre les prix des plats qui ont récemment augmenté. Par ailleurs, d’autres associations agissent, telles que SUD qui organise régulièrement des « bouffes populaires » pour les plus précaires.

    « Manger à Lausanne va devenir compliqué. »

    – Un·x·e étudiant·x·e de
    l’Unil

    Quant aux bourses, aucune augmentation n’est prévue du côté des autorités. Le SASME a remarqué une hausse des demandes cet été mais elles proviendraient majoritairement de jeunes ukrainien·ne·s réfugié·e·s. Malgré cela, l’étau semble se resserrer autour de la jeunesse. « J’ai remarqué la hausse des prix cet été, au Giga Tacos : l’entreprise a augmenté de 1 CHF tous ses plats, ce qui fait quand même 12.5% d’augmentation. Manger à Lausanne va devenir compliqué. », s’est exclamé·x·e un·x·e étudiant·x·e de l’Unil. Une augmentation qui pourrait paraitre minime pour certain·e·s mais qui peut vite devenir dramatique pour des jeunes ne pouvant pas compter sur un apport financier de la part de leur famille. En effet, dans le même sondage effectué par L’auditoire, 26% des votant·e·s semblent très inquiet·ète·s de la situation, et ce à juste titre : quid de la sécurité de l’emploi et du logement ? Certaines étudiantes se sont même dit prêtes à renoncer à aller chez le gynécologue pour éviter des frais supplémentaires.

    Comment devenir adulte alors même que l’avenir n’est pas sûr ?

    Un futur instable
    Il s’avère alors compliqué de croire à un « retour à la normale » pour les jeunes suisse·sse·s. Après une période de pandémie difficile, la jeunesse se retrouve une fois de plus livrée à elle-même. Faire des études, c’est bien, tout en travaillant à côté, c’est mieux, nous dit-on. Effectuer son apprentissage, et prendre son envol, c’est le but, renchérit-on. Comment cela pourrait-il être possible dans un monde où le coût de la vie change drastiquement de manière rapide dans le temps ? Comment devenir adulte alors même que l’avenir n’est pas sûr ? L’inflation touche, certes, tout le monde, mais pas de la même manière. La jeunesse a besoin d’aides ciblées et efficaces, ce qui n’est actuellement pas le cas. Il serait donc nécessaire d’apporter des soutiens aux divers groupes de la populations en prenant en compte leurs situations dans toute leur particularité, pour un « monde d’après » où l’on puisse devenir adulte de manière sereine.

  • Pas d’avion parasite

    Pas d’avion parasite

    Photo : ©CCNC

    Rédigé par : Chaïmae Sarira

    COMBAT ÉTHIQUE • À l’heure où la politique suisse peine à appliquer strictement les mesures nécessaires pour préserver l’écosystème, des mouvements citoyens se créent. Ces dernier·ère·s ont décidé de défendre eux·elles-mêmes des zones naturelles exposées à des risques d’extinction…

    La ZAD, ou zone à défendre, est un projet de résistance citoyenne contre un mode de vie humain incompatible avec la préservation de l’écosystème et le développement durable de l’environnement. La ZAD s’inscrit plus généralement dans un mouvement citoyen qui refuse de contribuer à la destruction de terres fertiles par la construction de routes, bâtiments ou toute autre zone bétonnée. Ce projet repousse également le système capitaliste qui se fonde sur la productivité et la notion de l’offre et la demande en prônant l’autosuffisance et l’autogestion.

    Un monde en béton altère tout l’équilibre du vivant et conduit vers l’extinction.

    Les zadistes s’organisent autour de la nature et s’y adaptent en réduisant leur empreinte carbone et en adoptant une agriculture durable. Ainsi, par leur résistance à des projets d’exploitation néfaste de terrains, les zadistes s’établissent en un circuit social autosuffisant et autonome. Plus précisément, le projet ZAD a pour but d’empêcher l’avancée des GIIP, les « Grands projets inutiles imposés » en s’imposant sur les territoires naturels visés par les projets de construction.

    D’une lutte à un mode de vie
    Afin d’empêcher la construction d’un aéroport à Nantes, 200 personnes se sont établies en 2014 sur de grands terrains agricoles en région de Loire-Atlantique. Les zadistes refusent qu’une des rares régions humides qui abrite un écosystème riche et particulier soit mise en péril et bétonnée pour la construction d’un aéroport non essentiel. En effet, des naturalistes se sont engagé·e·s à répertorier la faune et la flore de la zone pour peser dans leurs négociations avec les autorités. Ils ont ainsi découvert une espèce du règne végétal, Pulicaria vulgaris, Exaculum Pusillum, listée dans la liste rouge de l’UICN. L’UICN, ou l’union internationale pour la conservation de la nature, travaille pour protéger la biodiversité et dénombre les espèces en risque d’extinction et voie de disparition. La protection de la biodiversité est essentielle afin de garantir le bon fonctionnement des écosystèmes dont l’équilibre est fragilisé. Les espèces sont interdépendantes et fondent un système du vivant qui résiste tant bien que mal au changement climatique. La biodiversité est la terre. Un monde en béton altère tout l’équilibre du vivant et conduit vers l’extinction. Pour concrétiser cette lutte et protéger leurs convictions, les zadistes ont établi une société autonome qui bénéficie durablement des ressources à sa disposition.

    Plus de 60 sites différents sont fondés sur l’entraide et la solidarité

    Il·elle·s produisent leurs propres lait, beurre et miel et ont développé plus de 60 sites différents fondés sur l’entraide et la solidarité (boulangeries, projets agricoles, culture de plantes comestibles et médicinales). Hélas, sous la présidence de Macron en 2018, le lieu occupé se fait attaquer par des grenades, brûler et les gens expulsés. Malgré tout, leur victoire est marquante ; la construction de l’aéroport a été totalement abandonnée par les autorités.

    Un mouvement répandu
    Les zadistes sont déjà établi·e·s dans une dizaine de sites en France et ailleurs. En Suisse, la ZAD de la colline du Mormont au pied du Jura, à la Sarraz, lutte afin de contrer les avancées d’une grande entreprise de cimenterie. Le projet d’extension de cette dernière fera disparaître le plateau Birette et touchera directement à colline du Mormont, une zone abritant l’une des plus riches flores vaudoises, et listée dans l’inventaire fédéral des paysages.

    Un retour vers la conscience
    Construction de niches, gestion de forêts et ses ressources, indépendance de l’état et responsabilité individuelle. Les zadistes semblent se réapproprier un mode de vie qui stimule l’humain et ses fonctions physiologiques : il construit, détruit, réfléchit, vit en communauté et s’adapte à son environnement en vivant en symbiose avec la nature. Les zadistes s’approprient ce que les humains ont sacrifié pour le confort de la société humaine dictée par la monotonie et la consommation. Ils refusent que la vie humaine piétine tout l’environnement qui les entoure.

  • À Lausanne on respire le cinéma

    À Lausanne on respire le cinéma

    Photo : ©Alicia Mendy, extrait de « Entre Mer et Ciel »

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    FILM • À la découverte du monde cinématographique lausannois avec l’aide de plusieurs jeunes cinéastes lausannois·es. Quelles sont ces opportunités qu’il a à offrir aux étudiant·e·s en cinéma et aux réalisateur·trice·s amateur·trice·s et seront-elles suffisantes pour faire de notre chère ville la prochaine Hollywood ?

    Il existe de nombreuses formations en Suisse qui permettent de découvrir les métiers du cinéma – que ce soit à l’ECAL, à la HEAD ou encore à l’Unil. Ces formations produisent des cinéastes qui se lancent dans la création de court-métrage. Afin de mieux comprendre les opportunités et difficultés que peuvent rencontrer de jeunes producteur·trice·s en Suisse, quatre lausannois·es; Alicia Mendy, Ilù Seydoux, Samuel Damiani et David Gonseth partagent leurs expériences dans la réalisation de film.

    Un environnement propice
    La culture cinématographique à Lausanne – comme dans l’ensemble du canton de Vaud – est fortement développée et possède un grand nombre d’institutions qui permettent la projection de films, l’organisation de rétrospectives ou encore de festivals de films. La cinémathèque suisse à Lausanne projette un grand panorama de films suisses et d’origine étrangère à travers des hommages, rétrospectives et des cycles de films organisés autour d’un courant ou genre cinématographique.

    « Le matin je sais que je vais faire ça et c’est vraiment ce qui me passionne »

    – Samuel Damiani

    Il existe également le cinéma Bellevaux, Oblò, Zinéma ou encore le City-Club de Pully qui proposent tous un programme qui s’éloigne des habituels films commerciaux que l’on peut trouver au Box-Office. Grâce à ces salles plus intimistes, il est possible de découvrir des productions locales, des documentaires, courts-métrages, animations et films indépendants, dont l’accès n’est pas toujours évident. Encouragés par de motivations politiques, sociales et esthétiques, ces cinémas tiennent à permettre au public lausannois d’enrichir ses horizons, par la projection de courts-métrages et documentaires locaux ou encore par l’organisation de ciné-concerts. Mais s’il existe un grand nombre de lieux où visionner des films suisses, il reste à déterminer si ces opportunités s’étendent aux projets amateurs.

    Les débuts filmiques
    Samuel et David ont produit leur premier court-métrage, à travers le collectif Masvida, avant même d’avoir commencé une formation dans le cinéma. Pourtant, ceci ne les a pas empêchés de remporter un prix pour leur film « Sers-moi un Rêve » au festival Aventiclap en 2021. Le court-métrage plonge son public dans un monde noir aux lueurs d’exaucer de souhaits, où deux jeunes en quête de fortune perdent le contrôle de leur business illégal. Depuis, ils ont produit plus d’une dizaine de projets. Ayant expérimenté la réalisation de courts-métrages en autodidacte ainsi qu’en école, ils soulignent les avantages que peut apporter une formation en cinéma – non seulement pour se rassurer sur son avenir professionnel, mais également pour se sentir légitime face à ses parents et les spécialistes du milieu.

    ©Masvida, extrait tiré de « Sur la Croix »

    Samuel, actuellement en master de cinéma à l’Unil, dit : « L’avantage c’est que tu baignes tout le temps là-dedans […] quand je me lève le matin je sais que je vais faire ça et c’est vraiment ce qui me passionne ». De plus David, Ilù et Alicia, qui suivent des formations à l’ECAL et à la HEAD, notent l’importance d’avoir accès à du matériel de qualité ou encore de pouvoir rencontrer des professionnel·le·s, offrant diverses perspectives sur les aspects techniques du cinéma. Ilù applaudit aussi la mise en contact avec des élèves d’écoles de théâtre, qui facilitent la rencontre avec de potentiel·le·s acteur·trice·s.

    L’avenir en Suisse
    Tou·te·s affirment que la scène cinématographique suisse possède un grand budget et que sa petite taille est avantageuse lorsqu’il est question de se faire des contacts dans le milieu. De plus, la plupart des festivals de cinéma possèdent une section étudiante qui permet de présenter ses projets (e.g. Locarno, NIFFF) – bien que les contraintes au niveau du format ou encore l’absence d’un tampon institutionnel pour les autodidactes peuvent rendre leur accès difficile, remarque Masvida. Alicia note aussi que s’il ne manque pas d’opportunités où inscrire ses projets : « ça touche toujours les mêmes publics – des vieux bourgeois ». Contrairement à la majorité qui se voit rester en suisse ou en tout cas en Europe, le discours politique qu’Alicia souhaite défendre la pousse « vers le Sénégal et la Guinée-Bissau, d’où vient [son] papa ». Ses productions s’éloignent du genre thriller et humour noir de Masvida pour entrer dans un monde fantastique, influencé par des photographes ouest-africains. Elle produit une image tantôt féérique et tantôt menaçante, jouant avec les tons de chaque plan pour projeter l’audience dans un monde lointain.

    « Ça touche toujours les mêmes publics – des vieux bourgeois »

    – Alicia Mendy

    Pourtant Alicia rejoint Ilù dans son intérêt du documentaire et du cinéma réel. « Le Plafond » par Ilù, dénonce les dangers de la folie créative, mêlant une critique sur les conditions de la vie d’artiste à un univers fictif intemporel. Tandis que le nouveau film d’Alicia, « Entre Mer et Ciel », produit en Guinée Bissau et au Sénégal, présente le parcours d’un concierge qui quitte son pays. Entre exil forcé et rêves brisés, le film associe images ésotériques à un discours ancré dans la réalité. « Sur la Croix » – le projet bientôt disponible de Masvida – s’inscrit, quant à lui, dans un monde noir et sinistre, exposant un amour malsain et empli de manipulation. Si les productions lausannoises sont nombreuses et variées, les plateformes où elles peuvent être exposées ne font qu’augmenter ; il ne reste donc plus qu’à les découvrir.

  • Utopie ou enfer du sport

    Utopie ou enfer du sport

    Photo : ©AFP – Leemage. Le 1er août 1936, à Berlin, le porteur du flambeau olympique arrive au Lustgarten pour allumer le feu de l’autel

    Rédigé par : Laura Mascher

    DYSTOPIE • Le régime nazi a utilisé le sport pour briller lors des Jeux olympiques de 1936. Pour Hitler, c’est l’idéal de la race aryenne qui doit être glorifiée par tou·te·s à cette occasion. Mais dans l’ombre, la dictature emploie également le sport à des fins toutes autres, comme nous l’enseigne durement l’ouvrage de George Perec.

    Une harmonie et un ordre parfaits où un seul chef donne la direction, le rythme, le ton. Des athlètes beaux, grands, forts, blancs, alignés, lèvent le bras d’une même impulsion pour saluer leur grand architecte. Quelle fierté pour la Nation allemande et pour son Guide quand entre dans l’arène de Berlin leur armée d’athlètes olympiques ! En 1936, les sportifs allemands, immaculés, dominent le stade. C’est un excellent moyen de propagande pour le régime nazi, à l’interne et aussi envers la communauté internationale. Par l’intermédiaire de ces corps en santé, forts, plus forts que les autres, Hitler affirme sa puissance et la supériorité de la race aryenne. L’esthétique proposée par les régimes fascistes en a impressionné plus d’un. Pourquoi utiliser l’univers du sport ?

    Le sport est censé être une voie d’évasion dans lequel l’on va pour se sentir mieux.

    La réponse paraît évidente : le sport répond à un idéal de forme physique et un moyen de bien-être psychique. Mais au fond, le sport c’est quoi ? Une activité de mise en mouvement du corps, sous forme de jeu la plupart du temps, souvent ponctuelle et avec un objectif, mais improductive. Elle procure un bien être physique réel et un bien-être psychique et subjectif; une reconnaissance des possibilités qu’offre le corps, une impression de liberté. Il y a des bienfaits physiques indéniables du sport, mais l’aspect mental est moins évident à saisir et plus fragile.

    La comparaison de Perec
    Cette fragilité, l’écrivain George Perec l’exploite dans son autobiographie fictionnelle W ou le souvenir d’enfance. Dans son ouvrage, il raconte en parallèle l’histoire de sa propre vie et le destin d’un enfant nommé Gaspard Winkler. Ce dernier est porté disparu lors d’un naufrage au milieu de l’océan, là où rien ne semble exister. Mais il y a pourtant bien une île, habitée, l’île de W. Le narrateur décrit ensuite ce lieu et les pratiques de ses habitants. La vie à W est rythmée par ses rencontres sportives, dont on apprend les règles au fur et à mesure de l’ouvrage. D’abord amusé par la monotonie de cette société où rien d’autre n’a lieu que le sport, le·a lecteur·rice sera de plus en plus choqué·e par les contraintes inhumaines et l’injustice imposées aux athlètes. Peu à peu, on comprend que le lieu et la souffrance décrits sont en réalité une image d’un camp de concentration. Mais dans quel but utiliser l’image du sport justement pour décrire l’horreur des camps nazis ? Le sport est censé être une voie d’évasion, un autre monde avec d’autres règles, dans lequel on va pour se sentir mieux, un sentiment, certes subjectif, de liberté. Perec pervertit donc cet idéal en transgressant les caractères essentiels du sport, dans une critique subtile du régime nazi. Il opère cette comparaison par trois perversions successives.

    Opération perversion du sport
    Une première règle essentielle est que le sport n’est pas rémunérateur, il est pratiqué par conviction. Il est déconnecté des autres intérêts quotidiens. À W, la seule autorité connue étant celle des arbitres, la barrière entre le monde du sport et les autres univers de la vie des athlètes n’existe plus. Hitler utilisait ses sportifs pour faire sa publicité, les sportifs allemands servaient donc ses objectifs. Les gagnants n’étaient alors plus que des instruments de la gloire des nazis. Les sportifs de Hitler servaient son idéologie. Dans l’ombre, les prisonnier·ère·s des camps travaillaient pour bâtir son empire.

    Les sportifs de Hitler servaient son idéologie.

    Une autre règle est que le sport doit être pratiqué ponctuellement, afin également de nous sortir de notre quotidien. A W, le sport est au centre de toutes les préoccupations, il n’est plus une option, mais le seul horizon possible de la vie des habitants. Dans cette optique, ce n’est plus une échappatoire, c’est le quotidien monotone. Dans les camps, comme à W, les détenu·e·s n’avaient pas d’autre horizon de vie que de faire les activités physiques qu’on leur ordonnait. C’est la seconde perversion. Alors où est l’échappatoire ? Dans les pensées, dans l’irréel ? La dernière transgression est la pire. Le sport est une activité dont on ne connaît pas l’issue, mais elle est réglée. Si les règles sont injustes, changeantes au gré de l’humeur de quelques-uns, l’incertitude occupe toutes les pensées. C’est ce que pratiquent les juges de W, tout comme les gardes des camps. Cela achève d’occuper entièrement les pensées des prisonniers, ne leur laissant plus aucune marge, aucun espoir, aucune pensée libératrice, en les détruisant de l’intérieur.

    Plongée dans l’horreur
    La comparaison de Perec nous plonge sans nous en rendre compte au cœur de l’horreur. Ce faisant, il montre l’autre versant du régime de Hitler. Le sport est pour les prisonnier·ère·s comme pour les athlètes de W, le seul univers possible. Il·elle·s n’ont plus rien à quoi se raccrocher. Il·elle·s n’ont que « l’espoir indicible et la peur insensée », sont affaibli·e·s et terrorisé·e·s. Ainsi, ceux qui prônaient la bonne santé et une nation forte grâce au sport l’ont utilisé pour conduire d’autres au désespoir et à la mort, transformant le loisir en supplice.

  • Ciao l’Unil, bonjour l’écologie

    Ciao l’Unil, bonjour l’écologie

    Photo : ©Alice Bottarelli

    Propos recueillis par : Jeanne Möschler

    MILITANTISME • Alice Bottarelli inspirante et déterminée a quitté le campus et son projet de thèse le mois dernier, un geste de renoncement qui fait sonner encore une fois l’alarme d’urgence climatique. Portrait d’Alice Bottarelli en 5 questions, lors d’une après-midi de soleil, loin du campus, loin des regards.

    Peux-tu te présenter en quelques mots ?
    Maintenant, j’ose dire que je suis autrice. J’ai renoncé au salaire et contrat de thèse et suis encore inscrite mais ne pense pas forcément continuer. J’ai reçu un prix littéraire pour mon premier roman et ai enchaîné avec un autre. Ce qui me préoccupe au quotidien, c’est la question écologique (comme tout le monde devrait d’ailleurs l’être, selon moi).

    Qu’est-ce qui t’a poussé à quitter le campus et en quoi cet acte est-il lié à la question écologique ?
    L’université subit les contraintes du néolibéralisme, comme n’importe quelle institution ou entreprise. Quand on est étudiant·e, on ne s’en rend pas forcément compte car le savoir nous est dispensé dans le cadre qu’on connaît ; mais de l’autre côté (celui obscur de la force), il y a une vraie injonction à la productivité, à la médiatisation, à montrer ce que tu as fait et produit (au final, c’est souvent le CV avec le plus de lignes qui fonctionne).

    « Il faudrait retrouver une écologie profonde, collective et intérieure. »

    – Alice Bottarelli

    C’est une structure très hiérarchique, il y a tout le temps des gens au-dessus (les directeur·rice·s de thèse ou de section, puis le décanat, le rectorat, le FNS, l’État, etc.) et on est tout le temps en compétition potentielle. En Lettres, il paraît absurde d’être productivistes alors que notre « utilité » dans la société n’est pas (ou ne devrait pas être ?) mesurable, quantifiable. C’est un drôle de paradoxe : si on ne sert à rien dans la société, alors qu’on nous foute la paix – et si notre travail est jugé pertinent, voire indispensable, alors qu’on nous permette de le faire dans des conditions justes et sereines ! Le corps intermédiaire, par exemple, est précarisé, car il y a très peu de postes stabilisés, mais souffre quand même de cette injonction à l’efficience et à l’excellence. Entre la bureaucratie, les demandes de financements et les rapports à écrire, on n’a plus le temps de lutter contre cette énorme machine qui va nous écraser. C’est lié à la question écologique, car ce système suit la même dynamique de croissance qui caractérise nos modes de vie. Il faudrait retrouver une écologie profonde, une écologie collective et intérieure.

    Tu es activiste à XR (extinction rébellion) depuis 2019 et au mouvement Ag!ssons… Milites-tu par peur de l’avenir ?
    Je n’aime pas la peur et les discours qui mobilisent ce sentiment : la peur autour de l’écologie, ça pousse juste les gens à consommer plus. On met vite les gens dans une tétanie sociale, avec l’idée qu’on devra se priver de tout, que tous les gens qui militent sont des tarés à seins nus ou des terroristes en puissance… Alors que non seulement, l’écologie c’est maintenant, mais en plus, c’est kiffant de se reconnecter au corp, aux émotions et au réel.

    Qu’est-ce que prônent exactement des mouvements comme XR ou Ag!ssons ?
    XR a trois revendications fondamentales : que le gouvernement dise la vérité, baisser les émissions de gaz à effet de serre et restaurer la biodiversité, fonder des assemblées citoyennes contraignantes par tirage au sort. C’est un outil politique plus intéressant que la « démocratie » représentative actuelle, car les participant·e·s de ces assemblées citoyennes représenteraient par pourcentage les différents âges, genres, origines, milieux sociaux de la population vivant sur le territoire. Mais quand on demande ça aux politicien·ne·s, il·elle·s sont choqué·e·s que des gens « normaux » veuillent donner franchement leur voix. Pourtant, le tirage au sort est un système qui a beaucoup été utilisé dans le passé, dans les républiques italiennes médiévales et renaissantes, ou en Grèce antique. XR se définit comme un mouvement apolitique, justement en réponse aux outils politiques qui ne sont pas adaptés ou complètement biaisés. Et ce ne sont pas les référendums qui vont nous sauver, parce que le processus est si lent ! On peut attendre vingt ans avant qu’une proposition dérisoire passe vraiment. Et en plus, le pouvoir politique suisse n’est pas représentatif de la population en termes de sexe, d’âge, de genre, de milieux socioculturels… On se vante d’une sorte de politique de milice en disant que nos élu·e·s connaissent les enjeux de la société, mais après ce sont ces gens qui sont en même temps président de Swissoil… L’idée d’Ag!ssons, c’est d’inonder les politiques d’initiatives pour qu’on en parle dans le débat public.

    Dans tes livres, l’écologie est-elle aussi un thème phare ? Et quels sont tes projets littéraires en ce moment ?
    On retrouve dans mon premier texte un retour au sauvage, au corps, au spirituel – il y a bien ce mouvement de libération mais ce n’est pas pour autant une fable écologique.

    « Il faut adopter un regard positif sur les mesures climatiques à prendre »

    – Alice Bottarelli

    Et actuellement un des projets qui me motive trop, c’est une collaboration avec le Centre de Compétences en Durabilité de l’Unil avec des élèves de Géosciences autour de la théorie du Donut (qui signifie imaginer les limites planétaires à ne pas dépasser comme le cercle extérieur du donut, et les besoins vitaux de base comme le cercle intérieur ; et voir comment il est possible de lier les deux par l’intérieur du donut). Les étudiant·e·s ont lu Ecotopia, récit éco-utopique des années 1970 qui reste encore tout à fait pertinent aujourd’hui, car il montre déjà tellement de solutions, c’est fou ! Je vais devoir écrire un roman sur la base des recherches des étudiant·e·s, avec tout un univers, un langage qui aura certainement changé d’ici une cinquantaine d’années… L’idée c’est de montrer comment adopter un regard positif sur les mesures climatiques à prendre et cesser de tout voir comme une privation dont on va souffrir. Au lieu de considérer les limites planétaires à ne pas dépasser et les besoins vitaux comme deux aspects contradictoires, le défi est de les lier et de trouver un mode de vie plus joyeux qui les réunit. Et sinon, une semaine sur deux, le mercredi de 19h à 21h, je donne des ateliers d’écriture à la Néo Martine, au Flon côté Vigie. C’est un moment de partage et d’échange, prix libre, où tout le monde est le·la bienvenu·e !

  • Comment vivre mieux ?

    Comment vivre mieux ?

    Photos : ©Ylenia Dalla Palma

    Rédigé par : Diego Fernandez

    ÉCOLOGIE • La rentrée universitaire pousse comme chaque année des étudiant·e·s à prendre pour la première fois leur indépendance, en colocation par exemple. La montée du prix des combustibles fossiles pour le chauffage peut être l’occasion de s’interroger sur les différents types de logement disponibles. L’auditoire est donc allé voir comment l’écologie est abordée par la coopérative MOUL2, à Bioley Magnoux (VD).

    Il y a 14 ans, après 13 ans de vie dans un squat renanais, 6 ami·e·s ont eu envie de créer un nouveau lieu de vie, de coopération, de construction et d’autonomie, en se fondant sur leur sensibilité écologique et leur désir d’habiter à la campagne ensemble. Les coopératives d’habitation de l’époque étant déjà pleines, il·elle·s ont donc décidé d’acheter un moulin exploité entre 1901 et 1980 à Bioley-Magnoux, composé d’une partie industrielle et d’une petite maison.

    « C’est riche car plein de gens amènent leurs savoirs »

    – Claudine Meier, membre fondatrice de la coopérative

    Ayant peu de moyens financiers, les entrepreneur·ice·s ont rénové eux·elles-mêmes le moulin, afin d’en faire neuf appartements et un « interbat », pièce commune conviviale reliant la maison rénovée et la partie industrielle. La plupart n’ayant jamais œuvré sur un chantier, il·elle·s ont acquis les compétences techniques nécessaires sur le tas, parfois appuyé·e·s par des entreprises locales : « C’est riche car plein de gens amènent leurs savoirs donc on est capable de faire plein de choses », raconte Claudine Meier, membre fondatrice de la coopérative. Par ailleurs, les coopérateur·ice·s ont pu compter sur le soutien de la communauté qui a financé en partie les travaux grâce à un crowdfunding. Lionel, habitant de la coopérative ajoute d’ailleurs : « C’est vraiment la philosophie sur laquelle se base la vie ici : le recyclage, la récup’ et l’entraide ».

    Une coopérative écologique
    Vivre dans ce moulin rénové semble plutôt économique : les coopérateur·ice·s ne paient que 10 CHF par mois pour se chauffer. Pour arriver à ces économies, les bricoleur·euse·s (avec l’expertise de professionnel·le·s lorsque nécessaire) ont détuilé elles·eux-mêmes leur toit et ont posé 60 m2 de panneaux solaires thermiques. Grâce à ceux-ci, au design bioclimatique de la maison et à l’importante isolation, la chaudière à bûches n’a dû être allumée que trois fois entre le 23 septembre et le 10 octobre de cette année. « On a investi toute notre énergie, notre temps et les moyens donnés par la banque pour isoler » rapporte Mme Meier. En outre, 100 m2 de panneaux solaires photovoltaïques produisent 39% de l’électricité directement consommée.

    « C’est la philosophie sur laquelle se base la vie ici : le recyclage, la récup’ et l’entraide »

    – Lionel, habitant de la coopérative

    Le reste est revendu. Mme Meier, explique à ce propos : « On est en train de regarder pour des batteries mais elles sont chères, pas au point et peu écologiques ». Ainsi, l’autonomie totale n’est pas encore acquise. Sur le plan énergétique, la coopérative n’utilise pas de mazout et est donc relativement autonome au niveau électrique. L’évocation de la crise énergétique les fait donc sourire, puisqu’il·elle·s risquent moins le blackout total contrairement aux autres habitations.

    ©Ylenia Dalla Palma

    En dehors des mesures liées à l’énergie, la coopérative a travaillé sur d’autres mesures écologiques ; les toilettes sèches offrent un excellent compost ; deux ruches et 50 nichoirs pour oiseaux ont été installés ; 60 arbustes ont été plantés pour former une haie, le potager est certifié par ProNatura, les matériaux de construction sont le plus écologique possible. Et Mme Meier se permet de dire plutôt fièrement : « On va faire un jardin-forêt. On a commandé une vingtaine d’arbres fruitiers ». Lionel ajoute : « On fait pousser nos patates, tomates, herbes aromatiques, de la vigne, des kiwis, des figues, rhubarbe, poireaux, salade, un peu de tout ! ». Il avoue tout de même que l’autonomie alimentaire de quinze personnes est un défi et ajoute en riant que « le jour où on s’ennuiera, on s’y attaquera ».

    Des projets peu faciles à mener
    Pour ce qui est des relations avec les autorités, Mme Meier est mitigée : « II·elle·s sont correct·e·s, ne nous mettent pas de bâtons dans les roues mais ne nous déroulent pas le tapis rouge non plus ». Par exemple, la phytoépuration (système d’assainissement des eaux usées par les plantes) qui est un projet cher à la coopérative n’a pas pu se concrétiser. De même, la création d’un rucher plus grand n’a pu se faire. Claudine fait le bilan : « On pensait vivre les lieux dès le début, faire des concerts, etc. et c’est seulement en 2019 qu’on a fini le gros œuvre ». Les prochains projets seront d’augmenter leur autonomie alimentaire et électrique, ainsi que la construction d’un poulailler et la finition de la terrasse, qui est « la dernière grosse affaire » selon Lionel.

    « Lorsqu’on travaille tou·te·s dans la même direction au même moment, on est beaucoup plus efficaces »

    – Lionel et Claudine

    Lionel et Claudine conseilleraient à toute personne désirant se lancer dans un tel projet « de trouver et d’investir sur un bon noyau solide humainement », même si elles sont aussi « ce qu’il y a de plus compliqué ». Il·elle·s ajoutent : « On voit sur les travaux à plusieurs que lorsqu’on travaille tou·te·s dans la même direction au même moment, on est beaucoup plus efficaces ». Enfin, il ne faut pas hésiter à demander de l’aide aux autres coopératives : l’entre-aide est sans doute la clé pour un meilleur vivre ensemble sur cette planète.

    Plus d’informations sur :
    https ://coopmoul2.wixsite.com/moulin

  • Neutralité ou indifférence ?

    Neutralité ou indifférence ?

    Photo : ©Ronnie Schmutz

    Rédigé par : Murielle Guénette

    DIPLOMATIE • Depuis que la guerre en Ukraine a éclaté, les voix fusent. « La Suisse a violé sa neutralité », dit-on un peu partout. Mais qu’en est-il vraiment ? Si l’on fait fi de la question ukrainienne, où en est la diplomatie suisse ? Retour sur les traditions diplomatiques de la Suisse, son histoire et ses défis.

    « La neutralité n’est pas synonyme d’indifférence ». Telles étaient les déclarations d’Ignazio Cassis quelques jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Et si ces mots sont toujours de rigueur aujourd’hui, ils suscitent débats et discussions. Même la Russie exige de la Suisse qu’elle « revienne à la neutralité ». L’ancien député tessinois, désigné président de la Confédération suisse en 2022 et actuellement à la tête du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), a donc commencé son mandat avec du pain sur la planche. Si certains lui reprochent d’avoir violé le concept de neutralité, d’autres décident d’appréhender la situation avec du recul.

    « La neutralité n’est pas synonyme d’indifférence »

    – Ignazio Cassis

    Rappelons également les déclarations du Conseil fédéral, qui affirmait début septembre de cette année que « les décisions prises par le Conseil fédéral depuis le début du conflit en Ukraine, comme la reprise des sanctions de l’Union européenne envers la Russie, [étaient] compatibles avec la politique de neutralité de la Suisse. Cette politique laisse suffisamment de marge de manœuvre au gouvernement pour réagir aux événements que traverse le continent européen depuis le début du conflit».

    La Suisse, toujours neutre ?
    « La neutralité de la Suisse ne doit pas dépendre des circonstances », avait déclaré un peu plus tôt cette année Roger Köppel, élu UDC au Conseil national. Au-delà du parti de l’Union démocrate du centre, beaucoup de citoyens sont décontenancés par l’adhésion de la Suisse aux sanctions contre la Russie. En réalité, pour la Suisse et la plupart des États neutres (notamment la Suède et la Finlande jusqu’au début de cette année), on semblerait s’éloigner du concept de neutralité traditionnel. Selon l’expert autrichien en droit international Peter Hilpold, de l’Université d’Innsbruck, « la neutralité au sens classique du terme est difficilement compatible avec l’appartenance aux Nations Unies et encore moins avec l’appartenance à l’UE ». Mais cela signifierait-il donc que la Suisse ne serait plus neutre depuis son adhésion à l’Organisation des Nations Unies ?

    Mais la neutralité, c’est quoi ?
    Il s’agirait donc en premier lieu d’éclaircir ce que signifie « neutralité ». Au sens juridique, la neutralité est pourtant claire : ne pas fournir d’armes de manière directe dans des zones de conflit et ne pas s’immiscer dans des affaires étrangères sans être sollicité constituent deux exemples assez évidents de cette notion.

    « la neutralité au sens classique du terme est difficilement compatible avec l’appartenance aux Nations Unies »

    – Peter Hilpold

    Dans La politique extérieure suisse au défi du XXIe siècle, Joëlle Kuntz, journaliste et écrivaine suisse, se questionne : « La neutralité qu’elle [la Suisse] fixait comme un moyen important de sa politique étrangère a-t-elle encore une valeur protectrice dès lors que presque tous les domaines d’activité sont l’objet de coopérations multilatérales négociées dans des systèmes d’alliance ? »

    Une longue tradition
    Si la Suisse a son identité propre sur le plan diplomatique, cela ne date pas d’hier. Partout dans le monde, on parle d’elle et de ses spécificités. Symbole de la neutralité, d’excellence et de compromis, ce petit pays serait « parvenu à compenser sa faible position sur le plan politique hégémonique par un engagement prononcé en faveur d’un droit international opérationnel, à se positionner très tôt comme lieu d’implantation des organisations multilatérales, et à mettre sa neutralité au service des autres », éclaire Sacha Zala, professeur d’histoire suisse à l’université de Berne. Mais ce principe de neutralité placerait la Suisse devant un dilemme constant de l’engagement ou de l’isolement, explique-t-il encore dans l’ouvrage La politique extérieure suisse au défi du XXIe siècle.

    Le XXIe siècle pousse la Suisse dans ses retranchements, la forçant à trouver sa place

    Autrement dit, difficile de rester neutre tout en faisant partie de la chaîne d’interdépendance de l’ordre mondial actuel.

    Les défis de la diplomatie suisse
    Le XXIe siècle pousse la Suisse dans ses retranchements, la forçant à trouver sa place dans un monde globalisé et aux relations internationales profondément transformées. Car oui, plusieurs défis, certains plus coriaces que d’autres, s’annoncent. Comment finira l’éternelle discussion sur la collaboration forte, si ce n’est l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne ? Comment réagir aux relations entre la Chine et les États-Unis ? Quid de la montée de la Chine et de son levier économique colossal, qui empêche nombre d’États de la critiquer ? Comment assumer une politique qui se veut indépendante sans froisser d’autres États ? Les Nations Unies sont-elles archaïques et sans grandes marches de manœuvre face à des défis mondiaux ? Dans sa stratégie sur la coopération internationale (stratégie CI 2021-2022), le Conseil fédéral déclare « [qu’]il est dans l’intérêt de la Suisse d’influencer la politique mondiale ». En définitive, le défi principal de la Suisse sera donc de jongler entre une contribution à la stabilité de l’ordre mondial et d’affirmer son identité, encore incertaine et beaucoup remise en question.

  • Rencontre avec Masvida

    Rencontre avec Masvida

    Photo : screenshot du court métrage Sur la Croix de Masvida (David Gonseth et Samuel Damiani), 2022

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    Est-ce que vous suivez une formation de cinéma ? Si oui, laquelle et depuis combien de temps ?

    David: On a deux formations différentes. Du coup, moi, je suis à l’ECAL en première année en cinéma, j’ai fait ma propédeutique, c’est l’année préparatoire. Et puis là je commence ma première année de bachelor.

    Samuel: En soit, on a commencé Masvida quand j’ai commencé l’uni, au premier semestre, donc en vrai on n’a pas commencé à travers des études, c’était plutôt en autodidacte. Là, je fais un master en ciné avec spécialisation 120 crédits. Dans ce master là on fait un peu plus de pratique, on commence un peu, mais c’est surtout théorique ; l’histoire du cinéma etc. En vrai notre pratique a toujours été en parallèle de ça, même si on a des formations complémentaires maintenant.

    Quels sont les avantages d’une formation officielle en cinéma, dans votre production de film ?

    David: Déjà, que tu peux faire ça à plein temps. Dans le sens où, si t’enchaine avec un autre travail, si tu dois payer un loyer ou ce genre de chose, être indépendant, c’est compliqué de faire les deux. Et en vrai, faut pas se mentir, mais y’a le regard des parents aussi, ça les rassure ; Mon enfant, il fait du ciné mais il est encadré dans un truc un peu sérieux, c’est pas juste lui qui s’amuse avec sa caméra. Après, y’a tout l’aspect du matériel aussi, ce qui est cool c’est que tu peux en louer. T’as les studios à disposition et la formation en soi.

    Samuel: De base je voulais quand même faire l’ECAL ou une école de ciné, mais en soi j’ai commencé l’uni, parce que j’ai pas été pris à l’ECAL et ça s’est vite enchainé et ça m’a plu aussi. Je dirais que l’avantage c’est que tu baignes tout le temps, là en tout cas je fais que ça, quand je me lève le matin je sais que je vais faire ça et c’est vraiment ce qui me passionne, au moins t’as tout le temps la tête dans le guidon.  Ça aide pour les parents mais aussi peut-être pour le milieu, ça peut être un tampon, ‘Ah ok il a une certification’ et ça va t’apporter des contacts etc. Mais en soi dans notre expérience, on était beaucoup plus indépendants des études et ça marche aussi très bien. Mais je pense que les études c’est aussi une manière de se rassurer et de se dire au moins je fais ça, du coup y’a une formation qui va déboucher sur un truc professionnel.

    David: Pour les contacts aussi des gens de ce milieu-là, ça te permet d’être en contact avec d’autres étudiants, ça t’ouvre aussi tellement de portes, d’autres visions étant donné que le cinéma c’est un métier où t’es obligé de travailler en équipe, c’est hyper cool déjà à ce stade-là d’avoir un agenda hyper rempli.

    Samuel: Mais t’as aussi les intervenants qui viennent à l’ECAL ou à l’Unil. Là j’ai un cours pratique du scénario avec une scénariste française qui est venue et puis on a aussi des trucs assez cools. Mais aussi t’as des cours bien précis, un enseignement de qualité sur un truc précis – que peut-être sur des tuto YouTube tu peux apprendre aussi comment faire et t’apprends aussi par l’expérience – mais c’est bien d’avoir des gens qualifiés qui t’apportent une vision, une manière de faire, etc…

    David: La culture en soi ; je sais que l’ECAL nous pousse vraiment à regarder des œuvres que j’aurai jamais regardé. 

    Samuel: C’est vrai qu’à l’Unil, j’ai bouffé trop de films, de textes, un discours sur la manière d’aborder des films. Ça t’ouvre aussi à ça et ça te force aussi d’aller dans des directions où tu ne serais peut-être pas allé.

    Quelles sont vos influences (réalisateur·trice, genre de cinéma, pays, période) ?

    Samuel: On regard beaucoup de films ensemble mais on a pas forcément les mêmes influences. Moi j’aime bien les films de Harmony Korine, un réalisateur américain, c’est vrai que ça m’a ouvert les portes à un cinéma un peu différent. J’essaie de voir un peu de tout.

    David: J’ai toujours de la peine de répondre à cette question. Parce que je n’ai pas l’impression de suivre un genre de cinéma, qu’on ne suit pas un style de cinéma ou une période. On se fait influencer un peu par tout ce qu’on regarde.

    Samuel: Récemment un truc qui nous a marqué les deux – on est allé au festival de Venise cet été, on a vu Bones and All, le nouveau film de Lucas Guadagnino, le réalisateur de Call Me By Your Name. Dans le genre, c’est un peu horrifique mais en même temps c’est un film d’amour, c’était trop stylé.

    David: Ce genre de films un peu pleins de vie, où y’a vraiment tout un périple de personnages qui mélangent pleins de genres différents. 

    Samuel: On aime bien les films qui inspirent vraiment la vie. Waves [de Trey Edward Shults], c’est un film qu’on kiffe les deux d’ouf. C’est un film assez récent. On a aussi pleins de références qui viennent d’anciens [films] mais c’est vrai que le cinéma qui se fait maintenant [nous plaît].

    Dans la production de vos courts métrages, quels sont vos rôle(s) ?

    Samuel: Généralement on se partage tous les rôles, après on est que deux comme équipe technique, donc basiquement on s’est dit que c’est lui [David] qui faisait l’image et moi le son sur le plateau. Mais après au niveau de la direction des acteurs c’est nous deux. Vraiment on essaye de tout taffer à deux, même l’image et le son.

    David: Arrivé au stade final t’as juste besoin que quelqu’un tienne physiquement la caméra et que quelqu’un tienne physiquement le son, donc pour ça il faut se répartir les rôles mais en soit tout le travail se fait à deux, sur tous les plans. On va vraiment réfléchir l’idée de base à deux, on va écrire à deux, on va faire le découpage à deux et sur le tournage on va réfléchir l’image à deux, même si c’est moi qui actionne la caméra et vice-versa au niveau du son. Ça va être un travail complémentaire sur tous les aspects.

    Samuel: Je pense on a aussi de la peine à déléguer le travail.

    David: C’est aussi, vu qu’étant-donnée qu’on a commencé ensemble au même niveau, qui était le niveau zéro, y’avait aussi ce truc de : On voulait apprendre à tout faire, donc c’est aussi compliqué de se dire ‘bah vas-y allez occupe-toi de la lumière’ alors que t’as envie d’apprendre à faire la lumière, et c’est aussi en faisant que t’apprends donc forcément c’est hyper compliqué de se dire ‘vas-y fais ça tout seul’. 

    Samuel: Typiquement, les quatre courts-métrages qu’on a sorti cet été, y’en a deux à David, deux à moi. En vrai on a taffé les deux comme on taffe d’habitude. On s’est dit vas-y toi t’écris ton truc et t’as peut-être plus une vision de réalisateur, et c’est peut-être plus ton projet – comme ça t’as plus une vision, un point de vue. Bien sûr, on s’est toujours aidé. Typiquement même sur les miens, c’était toujours moi qui faisais le son et lui [David] à la caméra – ça, ça ne change pas.

    David: Mais y’avait quand même l’un des deux qui avait le dernier mot sur toutes les décisions. 

    Samuel: C’était cool aussi mais en vrai ça n’a pas vraiment changé notre manière de travailler.

    Quand et comment est-ce que le collectif Masvida a été créé ?

    Samuel: Fin 2019, début 2020. Enfin, la première vidéo qu’on a mis en ligne était fin 2020.

    David: En soit ça date de l’Australie ; pas Masvida en soit, mais l’envie de créer quelque chose à deux. On a fait la maturité bilingue en 2017-2018. On s’est rencontré là-bas – on était voisins à la base – mais c’est là-bas qu’on est devenu vraiment potes. Et du coup, c’est là qu’on a essayé une première vidéo, au téléphone.

    Samuel: On a fait un court-métrage avec un téléphone. Après ça a quand même pris du temps avant qu’on s’achète du matos. On était aussi dans la même année au gymnase. Mais là je crois qu’on ne parlait pas trop de faire du cinéma. C’était vraiment à la fin [du gymnase]… Je crois que l’idée de créer un collectif est venue un peu naturellement, dans le sens où on voulait apprendre et à deux c’est toujours plus cool que de se lancer tout seul dans un truc.

    David: Et le cinéma c’est un métier d’équipe donc si tu peux commencer avec un pote y’a rien de mieux. Je pense c’est aussi plus rassurant de te dire que tu es accompagné. 

    Samuel: C’est pas toi [David] qui disait si on avait pas trouvé le nom de Masvida on aurait pas vraiment fait de collectif ?

    Mais il vient d’où le nom ?

    Samuel: En vrai c’est un peu un anagramme de nos deux prénoms, Mas (Sam) et Vida (David) et ‘mas vida’ ça veut dire plus de vie en espagnol et c’est un peu que la vie augmente en faisant du cinéma… On faisait tellement ça parallèlement à nos activités que c’était limite un autre niveau de vie qu’on s’est imposé mais c’est que du kiffe.

    David: C’est très juste. Même par rapport aux influences, dans l’optique dans laquelle on fait les films c’est aussi…[Samuel] des moments un peu précieux de la vie, où tu sens que y’a plus d’ampleur. Ce principe que la vie augmente, ce truc vivant – même si souvent y’a de gens qui meurent dans nos courts-métrages.

    Vous mettriez vos productions cinématographiques dans quel genre ?

    Les deux: C’est souvent des drames, des thrillers, y’a souvent des problèmes un truc un peu dark.

    Combien de courts métrages avez-vous déjà réalisé ?

    Samuel: Une dizaine, je pense. Mais c’est que y’a beaucoup de projets qu’on a jamais sorti, des fois des trucs qu’on tourne mais qu’on a pas monté.

    David: Mais typiquement – on était parti, presqu’une semaine, cinq jours à la montagne, dans un chalet, dans l’optique de tourner un court-métrage. On s’était dit : On a cinq jours pour trouver une idée, tourner et après on monte au retour. En vrai l’expérience était incroyable, c’était vraiment trop bien. On avait le chalet pour nous. Dans la neige, il faisait 0° ou -2° degrés. Les conditions étaient un peu compliquées.

    Samuel: Y’a mon frère qui jouait, on l’a enterré dans la neige pour un plan et tout. Mais on ne l’a jamais sorti [le court-métrage].

    David: On la même pas monté le truc.

    Samuel: Y’a des trucs qui sont pas sortis, qui vont jamais sortir. Y’en a d’autres qu’on a prévu de sortir : Par exemple, «Sur la Croix» c’est le grand court métrage qui nous a pris tout l’été qui va bientôt sortir.

    Vous avez gagné un prix pour votre court métrage «Sers-moi un Rêve» au festival Aventiclap, est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur l’expérience ?

    Samuel: C’était trop bien. On s’y attendait pas du tout, on l’avait déjà mis sur YouTube il y avait à peu près un an. On avait envoyé le court-métrage à l’organisateur du festival pour un retour et il nous avait dit : ‘Essayez de le présenter l’année prochaine’ et on a été pris. On a essayé qu’à celui-là et on est allé et on a ramené tous nos potes, notre famille. 

    David: C’était trop bien, parce que tu fais des rencontres. On a rencontré Jacob Berger, un réalisateur suisse, avec qui on a gardé contact.

    Samuel: C’était aussi la première fois qu’on voyait notre travail sur un grand écran.

    David: Tu peux le défendre sur scène, le présenter. C’est un peu la vraie concrétisation d’un projet.

    Samuel: Ça faisait bizarre un peu, vu que ça faisait quasiment un an qu’il était sorti.  [David: Tu redécouvres presque ton projet]. «Sers-moi un Rêve», on l’adore maintenant, mais c’est vrai que quand on l’a fait c’était hyper instinctif. Donc il y a pleins de trucs qui sont pas mal amateurs. Du coup c’était dur de défendre un projet alors qu’on avait déjà un peu passé à d’autres choses.

    David: C’était notre premier ‘gros’ projet. Dans le sens, qu’on avait fait ça pendant les vacances d’été, ça nous avait pris plus de temps que nos autres projets. Vu que nous, on est en train d’apprendre, qu’on est au tout début de notre ‘carrière’, on évolue assez rapidement. D’un projet à un autre, on apprend tellement de choses, parce qu’on a encore tout à apprendre. Donc forcément quand tu finis un projet, tu as déjà appris tellement de tes erreurs que y’a des trucs de ton projet dont t’es plus trop fier. Donc un an après, t’as un peu l’impression que c’est un truc que t’as fait il y a dix ans.

    Samuel: D’ailleurs là ils l’ont fait cette année, puis ils nous ont réinvité à la cérémonie d’ouverture parce qu’on s’est tou·te·s bien entendus. Il y avait vraiment une bonne ambiance et de bons souvenirs. C’est vrai qu’aussi la victoire ça nous a permis d’avoir une marque ou un tampon. Même si y’a pleins de gens [avec qui on travaille] qui nous connaissent, là on nous prend plus au sérieux. C’est aussi plus simple maintenant de se présenter, parce que là y’a vraiment une carte de visite reconnue.

    David: Même quand t’approches des acteur·rice·s pour qu’il·elle·s jouent dans tes projets, c’est plus rassurant pour eux·elles de se dire : ‘Ok ils ont présentés en festival, ils ont gagnés en plus, je me lance avec des gens qui font ça sérieusement’. C’est vrai qu’il y en a beaucoup qui ne font pas ça sérieusement et c’est juste une perte de temps.

    Comment trouvez-vous des acteur·rice·s pour filmer vos projets ?

    David: Soit tu fais une annonce sur les réseaux sociaux que tu cherches un profil, soit on cherche sur des sites.

    Samuel: Je remarque qu’on ne s’est jamais disputé sur un choix de casting. Et des fois, on écrit des rôles pour des gens qu’on n’a même pas encore contacté. 

    David: C’est aussi plus facile quand t’as quelqu’un en tête et que quand t’imagines la scène t’as déjà un visage clair en tête. 

    Samuel: Je crois qu’on a fait une seule fois des vrais castings, où on a auditionné plusieurs gens pour un même rôle. J’avoue que l’expérience n’était pas top non plus, j’ai l’impression qu’il faudrait qu’on l’aborde différemment. Parce que de base c’est vraiment qu’on a des acteurs fétiches, avec lesquels on aime bien jouer. C’est souvent – on écrit un truc pour quelqu’un et on lui envoie dès que c’est écrit et on lui dit : ‘ouais s’il te plaît tu peux faire ça et tout’ et ça a toujours marché, je crois on a jamais pas eu quelqu’un qu’on voulait.

    Est-ce facile ?

    Samuel: Je dirais que ça peut être assez compliqué. On tourne souvent avec les mêmes personnes donc ça peut être dur de chercher quelqu’un de nouveau. Dans «Sers-moi un Rêve» y’avait zéro vrai acteur – c’était nos potes, mon frère, mon père. Du coup, on a quand même l’habitude de travailler avec des gens qui ne sont pas acteur·trice·s de base. On a plus du mal à travailler avec des vrais acteur·trice·s, lorsque c’est leur métier et aussi juger qui va correspondre à un rôle etc.

    David: C’est aussi par rapport à l’ambiance du tournage et l’optique dans laquelle on tourne. On est toujours attiré par des gens qu’on connait, parce qu’on essaye vraiment de créer une ambiance à la cool, où tout le monde prend du plaisir et effacer un peu ce truc de ‘travail’. Donc instinctivement on se tourne vers les mêmes acteur·trice·s avec lesquel·le·s on sait que ça matche trop bien.

    Samuel: À notre niveau, en tout cas, on a peut-être peur ou on se sent pas forcément légitime d’aborder des gens connus au niveau de l’acting et de leur proposer de venir jouer […] Nous, on tourne chez nous. Ce n’est pas très ‘professionnel’. Quand on a commencé y’avait donc peut-être une gêne d’appeler quelqu’un du milieu et de travailler de manière vraiment hyper carrée. On est hyper carré, mais on va plutôt créer un esprit de famille sur le tournage.

    Considérez-vous qu’il existe suffisamment d’opportunité en Suisse pour que les jeunes réalisateur·trice·s montrent leur travail au public ?

    Samuel: Nous, notre court-métrage [«Sur La Croix»] on a essayé de l’envoyer mais après c’est vrai que c’est plutôt à des festivals en France. En Suisse, pour les ‘amateur·trice·s’, c’est un peu moins accessible. Après si tu veux être dans les festivals, ce sont des trucs assez institutionalisés. Il y en a pleins quand même – Locarno, le NIFF, Visions du Réel. Il y a vraiment pas mal de festivals qui font la promotion de court-métrages. Mais c’est vrai qu’après, typiquement les court-métrages de la HEAD et de l’ECAL rentrent plus facilement, parce que y’a une marque, un tampon qui dit que ça a été fait en école. Mais si on fait des court-métrages autoproduits, il y a un peu moins de chance [d’être pris], simplement parce qu’il y a tellement de choses envoyées, qu’on n’a pas vraiment un nom [ou une institution derrière nous] et que la qualité est peut-être aussi en dessous. Après il y a quand même pas mal d’événements qui se font autour du cinéma amateur ; que ce soient des projections privées et autres.

    David: Y’en a pas mal, mais après c’est aussi une question de format – c’est très régulé. Quand t’es dans une tranche de 15-20 minutes, dans certains festivals, ils vont dans tous les cas pas te prendre parce que y’a tout un système, un programme – et t’empêche d’en mettre trois de 5 minutes. Donc en soit tu peux être pris dans n’importe quel festival, mais il faut bien réfléchir à l’avance à ton format, ton sujet.

    Samuel: Après vraiment pour le côté amateur; si t’as une boîte de production associé à ton projet t’as directement plus de chance.

    Est-ce que vous voyez poursuivre une carrière à Lausanne ou en Suisse ?

    Les deux : oui

    David: Déjà en terme de formation – elles sont tellement poussées les formations en Suisse. On a tellement de chance en termes de matériel, de contacts et même de financement. On a la chance d’avoir un pays si petit, que forcément le milieu est également petit. Y’a un truc où tout le monde se connaît, donc tu fais deux fois les festivals pour limite connaître tout le milieu – évidemment je grossis les traits, mais c’est un peu ça. Du moment que tu travailles avec une personne, tu la recroises à un festival, elle te présente les gens avec qui elle est et assez rapidement tu crées ta toile de contact, ce qui peut être plus difficile de faire à Paris, par exemple.

    Samuel: En tout cas pour nous, je pense qu’on a encore pleins de cartes à jouer en Suisse, soit travailler avec une boîte de production pour faire un court-métrage ou un long-métrage avant d’aller peut-être se délocaliser, ça fait pas trop de sens maintenant. Après s’il y a une opportunité pourquoi pas.

    David: On est pas pressé de partir.