• Symptomania, art et psyché

    Symptomania, art et psyché

    ©Elisa Bagnoud

    FESTIVAL • Du 1er au 3 octobre 2025, la Grange s’ouvre, à cœur et à foyer ouverts, pour parler de santé mentale. Entre conférences, discussions et spectacles, Symptomania invite à «renverser les perspectives sur la psychiatrie». L’auditoire a rencontré trois étudiants à l’origine de spectacles présentés pour l’occasion.

    Le festival Symptomania met à l’honneur l’œuvre de l’artiste Caroline Bernard, accompagnée par l’historienne et philosophe de la psychologie et de la psychiatrie à l’UNIL, Camille Jaccard, et la musicienne Joell Nicolas, alias Verveine. De nature transdisciplinaire, le festival propose un colloque, Voix sur dossier, qui interroge les archives et dossiers psychiatriques tout en donnant la parole à divers témoignages. Soignant·es, pair-aidant·es , historien·nes et sociologues partageront leur vécu, pour dépasser le prisme médical qui reste aujourd’hui majoritaire. Le nom du festival, Symptomania, fait office de rappel: les symptômes règnent toujours en maîtres dans les diagnostics. Et enlacées parmi ces témoignages, deux créations étudiantes, Avec mes yeux je comprends pas et Celui qui dort, traitent la santé mentale à travers l’art et la scène.

    Avec mes yeux je comprends pas

    Seul·e sur scène, Jimmy Capdevila livrera un monologue percutant rédigé par Bastien Ribordy, dramaturge de la pièce, et avec une mise en scène aidée par Pauline Lebet. Dans cette pièce, un étudiant en histoire de l’art, Rod, doit donner une conférence sur Jean Dubuffet, premier théoricien de l’art brut. Le sujet le bouleverse, entraînant une perte de sens par rapport à sa thèse, sa vie, et au comédien sur scène. C’est un appel de la Grange pour une œuvre sur le thème de la santé mentale qui avait semé la graine de l’inspiration pour Jimmy, étudiant·e en Lettres, cinéma et histoire de l’art, à l’origine du projet. Et cette conférence sur l’art brut s’insère à merveille dans la thématique de Symptomania: l’art brut, «c’est de la création en dehors de la culture», rappelle Bastien. L’enjeu était ainsi d’interroger la fétichisation de ces œuvres. «La fétichisation pour moi c’est aussi le processus de faire d’un objet une curiosité. Dans le cas de l’art brut, ça serait d’exposer un objet créé en hôpital psychiatrique derrière une vitrine», ajoute Jimmy.

    Interroger la fétichisation des oeuvres brutes

    Inspiré·e par Antonin Artaud et Sarah Kane, l’un et l’autre passé·e par l’hôpital psychiatrique, Jimmy rapproche Avec mes yeux je comprends pas du mouvement In-yer-face. «C’est une volonté de confrontation. Il y a l’idée d’explorer la frontalité, la confrontation entre le public et ce qu’il se passe sur scène pour provoquer un questionnement.», explique-t-iel. Un avertissement au public, par rapport à des références explicites au suicide et à l’automutilation, a justement été nécessaire. Mais c’est bien parce que Jimmy et Bastien ont à cœur la thématique de la santé mentale qu’en parler ainsi est essentiel: «Et pour moi c’est important aussi de rappeler la violence que c’est», exprime Jimmy. «Si ça crée une gêne aussi, c’est que ça concerne beaucoup de gens aujourd’hui», ajoute Bastien. La création de la pièce a été l’histoire d’un été. «Avec Bastien, on a fait deux séjours à la montagne cet été, qui étaient un peu des séances de thérapie.» Si Jimmy a réfléchi aux thématiques, au ton et à la forme, au fil des discussions, «Bastien a posé les mots sur le squelette qu’on avait bâti.» Alors que le spectacle approche, le texte rédigé doit être appris et assimilé par lae comédien·ne, face à un monologue qui inspire à la fois une sérénité et une grande responsabilité. Mais avec près de vingt ans de théâtre et un passage au conservatoire de Genève, ce n’est pas la scène en soi qui angoisse Jimmy: c’est plutôt l’après, et la réaction du public. «Le fait que ce soit autant dans l’affirmation de nos idées, moi ça me provoque une certaine vulnérabilité», avoue-t-iel. Une vulnérabilité que l’on retrouvera également dans l’interprétation très personnelle d’Un homme qui dort, second spectacle étudiant.

    Celui qui dort

    Réadaptation de l’œuvre Un homme qui dort de Georges Perec, Les Endormis nous présentent pour la seconde fois leur pièce Celui qui dort, après leur première représentation dans le cadre du Festival Fécule 2025. L’auditoire a ainsi pu rencontrer Théo Krebs, membre de la troupe en tant que créateur et metteur en scène du spectacle. Milo Cavadini, à la base de la conception du projet, portera un jeu corporel que Théo qualifie de «physique», tandis qu’Antoine Fritz sera «chargé de lire des textes traduisant son état mental». La pièce aborde «la solitude, l’absence de la volonté de faire quelque chose», explique Théo Krebs. La thématique de la santé mentale est ainsi implicite dans la pièce, explorant «les effets à long terme de cet enfermement. On devine en sous-texte l’addiction.» C’est cette thématique qui avait tout d’abord résonné en Milo, allant toucher à ses angoisses personnelles et ses démons.

    « On devine en sous-texte l’addiction »

    Théo Krebs, créateur et metteur en scène de « Celui qui dort »

    «On a deux comédiens qui sont d’une part le corps, d’autre part l’esprit», une représentation très visuelle et parlante des troubles psychiques, qu’il décrit par la suite comme une «sorte de dichotomie entre ce qu’on veut faire et ce qu’on peut faire.» La pièce se prête à des interprétations multiples. Alors que le café, central à la pièce, s’est soudainement affirmé comme de la cocaïne aux yeux de Théo, le public pourrait tout aussi bien le percevoir pour ce qu’il est: du café. Et par rapport à l’ajout de trigger warnings, la question reste compliquée pour lui: «J’ai eu peur que ce soit une ouverture à se choquer, de préparer le·la spectateur·rices à ‘attention ça peut être dur’ alors que ça peut ne pas l’être du tout.» À l’instar de la première pièce, Les Endormis ont été sélectionnés sur dossier après l’appel de la Grange. Pour Théo, qui après un Master à l’UNIL étudie désormais le théâtre au Tessin, cette pièce a été le moyen «de dire au revoir en investissant un lieu […] qui a été formateur pour [son] parcours.» Cette seconde représentation a exigé un nouveau comédien, mais également un décor plus sobre, foyer oblige. Pour le reste, «c’est revenu assez facilement, mais il a fallu redompter la bête après la pause estivale», convient Théo.

    Les 2 et 3 octobre, à 13h et à 17h, le foyer de la Grange sera investi de Jimmy Capdevila, puis de Milo Cavadini et de sa voix. L’occasion de découvrir, ou de redécouvrir, cet espace culte du campus et de parler de santé mentale avec un regard artistique grâce aux nombreuses propositions du festival Symptomania.

    Alice Côté-Gendreau

  • Iman, jamais sans créer

    Iman, jamais sans créer

    ©Iman Makzume

    INTERVIEW • À 25 ans, Iman Makzume touche à tout: peinture, tatouage, projets créatifs en tous genres. Après des expositions au Holy Art Fair à Londres en 2023 ou récemment au Cabanon de l’UNIL, l’artiste lausannoise poursuit sa quête d’un style personnel entre détails subtils et histoires intimes.

    Qu’est-ce qui t’a amenée dans le monde de l’art?

    J’ai toujours peint depuis que je suis toute petite. Ma mère, elle aussi très créative, m’a toujours encouragée à bricoler. Je cousais des habits pour mes poupées, je fabriquais mes propres jeux de société. En fait, je n’ai jamais arrêté de créer. Si je ne fais rien de mes mains, je déprime. J’ai commencé à peindre vers vingt ans et aujourd’hui je suis vraiment en plein dedans, en train d’essayer de trouver mon style, la direction artistique que j’aimerais vraiment prendre.

    Quel est ton processus de création?

    J’ai toujours plein d’idées. Je n’ai jamais l’angoisse de la page blanche. Au contraire, j’ai une to-do list énorme de peintures à réaliser; c’est juste le temps qui me manque! Quand je commence un tableau, j’ai une idée vague de départ, puis ça commence à me parler. Plus je peins, plus ça raconte une histoire. Je rajoute alors des détails pour le faire prendre vie, des petits messages, des mots, des chiffres, des éléments très concrets.

    «Ça prend du temps de trouver sa voie artistique, ça évolue»

    Iman Makzume

    Et aussi, j’aime beaucoup tester de nouvelles techniques de peinture, je n’ai pas encore trouvé celle qui me définit totalement. Ça prend du temps de trouver sa voie artistique, cela évolue avec moi et je pense qu’un jour je trouverai mon style.

    Comment décrirais-tu ton art?

    Le but de mon art, c’est vraiment que ça raconte une histoire. J’ai besoin que mes œuvres parlent aux gens, qu’ils puissent se sentir connectés à ce que je raconte. Je ne cherche pas à faire du «beau» au sens classique du terme, même si j’imagine que des choses plus soft avec des couleurs plus pastelles auraient plus de chance de finir en décoration dans un salon. Mais en général, dès que je peins pour plaire au plus grand nombre, c’est là que ça bloque; ce n’est plus moi.

    Les corps féminins sont très présents dans ton travail, qu’est-ce que ça représente pour toi?

    Comme je suis une femme, j’arrive mieux à m’identifier à mes personnages et à comprendre leurs émotions. Peindre des corps féminins me touche plus parce que ça raconte un peu mes histoires aussi, ce que je ressens moi. Et puis, je trouve simplement que ces corps de femmes sont beaux et inspirants. Ayant toujours eu un peu de mal avec moi-même, mon corps, mon image, le fait de peindre ces personnages avec autant de confiance de force et de liberté, ça m’aide aussi, d’une certaine manière.

    La nudité est aussi très présente dans tes tableaux. Tu peux nous en parler?

    Oui, c’est vrai qu’il y a beaucoup de nudité. Lorsque j’ai exposé à Londres, beaucoup de personnes se sont dites choquées: «C’est quand même vachement sexuel», m’a-t-on dit. Mais ce n’est pas une démarche sexuelle, je cherche juste à peindre les personnes comme elles sont. Je ne comprends pas pourquoi cela dérange. C’est sûrement juste parce que ce n’est pas une Vénus idéalisée qui sort d’un coquillage, c’est une fille normale, on voit ses seins, ses marques, sa réalité.

    Quel message souhaites-tu transmettre à travers tes œuvres?

    Le message, c’est plein de messages. Ce qui m’intéresse, ce sont les relations humaines, toutes les dynamiques qui se passent entre les personnes mais aussi ce qui se passe dans nos têtes, ce qu’on montre, ce qu’on cache. Je m’inspire de mes expériences personnelles mais aussi de ce que les autres me racontent ou ce que je peux observer.

    «Cela dérange sûrement parce que ce n’est pas une Vénus idéalisée»

    Iman Makzume

    Ce sont ces histoires que je mets en scène de manière imagée et qui s’adaptent ensuite forcément à la personne qui regarde. J’ai envie que mes tableaux poussent à la réflexion. Que les gens cherchent les détails et se posent des questions: quelle est l’histoire de cette personne? Qu’est-ce qu’elle fait là? Qu’est-ce qui se passe dans sa tête? Qu’est-ce qui se passe dans ma tête?

    Quels sont tes projets artistiques actuels et à venir?

    En ce moment, je me concentre pour créer un portfolio solide. Mon objectif est de peindre une série de tableaux qui me rendent fière et qui soient cohérents entre eux. L’idée ensuite c’est d’aller les présenter dans des expositions ou des galeries comme Skopia ou Sébastien Bertrand, à Genève. Et mon rêve ultime c’est de participer en 2028 ou 2029 à Art Basel, la plus grosse foire de l’art au monde, où il y a tous·tes les artistes du moment, et aussi un coin d’artistes émergent·es, où j’aimerais bien être. J’ai déjà même un petit carnet «Art Basel 2029» où j’ai inscrit les étapes par lesquelles passer pour y arriver. Ça prendra du temps, mais j’y crois!

    Propos recueillis par Justine Pellissier

    Instagram de l’artiste @imanmakz

  • BDFIL, une ode au 9ème art

    BDFIL, une ode au 9ème art

    BD • Le festival BDFIL s’est déroulé à Lausanne du 15 au 28 avril 2024, accueillant le bédéiste Tom Tirabosco en invité d’honneur, la fribourgeoise Vamille ainsi qu’une centaine d’autres artistes et spécialistes du milieu de la BD. Retour sur une programmation bien chargée.

    Cette année, c’est l’humour qui était au cœur du festival lausannois. A travers le scénario ou les dessins, les moyens de faire rire ne manquent pas. Et là, il s’agissait de rigoler autour d’une situation bien particulière: un colis qui n’arrive pas à bon port et un quiproquo avec le facteur. En collaboration avec la Poste Suisse et couleur 3, plusieurs bédéistes ont suivi la consigne en offrant un panorama de ce qui se fait de mieux en ce moment, avec la participation de Elodie Shanta, Vamille ou Debuhme.

    Lausanne, ville de BD

    A côté de cette pièce dédiée à ce projet nommé Rire en Plan(ches), se tenait, au cœur du quartier des arts Plateforme 10, à quelques pas de la gare de Lausanne, un cabinet des curiosités mis en place par le centre BD. Ce centre de conservation et de valorisation de l’univers de la BD constitue le deuxième plus grand fond d’Europe. Nous pouvons alors parcourir des vitrines truffées d’accessoires et d’objets en lien avec la BD, d’un sac à main, à des figurines de schtroumpfs revisitées par des artistes. De plus, le centre BD, dirigé par Estelle Gautschi et Sébastien Riond, s’enrichit cette année avec des bourses de soutien à la création.

    Gare truffée de planches

    Pour sa 18ème édition, le festival a décidé d’investir l’espace public et une partie de la gare de Lausanne. Avec une exposition temporaire en lien avec l’écologie ainsi que l’occupation de l’ancien dépôt de poste qui accueille le vernissage de l’œuvre de Vamille, qui a eu carte blanche pour cette édition. Cette artiste suisse, qui a passé quelques temps à Tokyo dans une résidence d’artistes, sort son premier manga, Histoire de Sakana Kid. S’ensuit le travail de Tom Tirabosco, qui pour l’occasion présente son nouvel album, intitulé Terra Anima (La joie de vivre), coécrit avec Patrick Mallet. L’invité d’honneur a aussi participé à des tables rondes autour de sujet comme les liens féconds entre la BD et l’environnement. Le monstre genevois de la BD suisse est un artiste engagé. «On a entre les mains des choses assez folles» Son œuvre est traversé par le sentiment et l’urgence d’agir. Il défend que les BD puissent constituer un médium fort qui peut servir comme levier pour exposer des enjeux importants, qu’ils soient écologiques ou politiques. L’auteur insiste sur tout le travail d’efficacité visuel et de lisibilité que font les artistes, ainsi que de la difficulté de résumer les problématiques en un seul dessin. Un peu plus loin dans le quartier de la gare, se situe également l’exposition Aya et Akissi, réalisée par Marguerite Abouet, qui dépeint le quotidien de deux jeunes filles en Côte d’Ivoire, rythmé par leur défis et rêves du quotidien, loin des clichés sur l’Afrique. Le festival a également décidé de proposer un cycle sur les métiers de la bande dessinée, en mettant l’accent cette année sur le métier de coloriste. Métier dont les enjeux ont été discuté lors d’une table ronde qui mettait en évidence la méconnaissance de la part des maisons d’édition de cette profession . Selon ces professionnels, cette méconnaissance se manifeste, d’une part, par peu de conscience autour de toutes les techniques spécifiques du travail avec la couleur et, de l’autre, par une tendance à percevoir la BD comme une œuvre complète qui se veut appartenir à un·e seul·e auteur·e.

    Des liens avec l’Unil

    Le festival a pu se constituer en partie grâce au travail de ces deux co-directrices. À la fin de la journée presse qui présentait l’ensemble de la programmation, Léonore Porchet, co-directrice du festival, en voyant l’équipe de L’auditoire, se rappelle ses moments passés comme présidente de la FAE. Plusieurs des modérateur·ice·s sont des chercheur·euse·s en bande dessinée à l’Unil Elle nous raconte alors les liens primordiaux qu’entretient le festival avec l’Université lausannoise. Bon nombre de conférences, de chercheur·euse·s de l’Unil ou même le groupe d’étude sur la bande dessinée (GrEBD), qui constitue un des seuls groupes d’Europe en lien avec la BD, collaborent avec le festival. Plusieurs tables rondes dans les salles de recherche universitaire ainsi qu’à la maison de quartier sous-gare ont eu lieu, notamment autour de la BD et l’environnement ainsi que l’influence du numérique et des IA. Plusieurs des modérateur·ice·s sont des chercheur·euse·s en bande dessinée à L’Unil, comme Maëlys Tirehote-Corbin, doctorante qui s’intéresse en partie aux questions de genre dans le milieu de la bande dessinée ou encore Gaëlle Kovaliv, également co-directrice du festival. Une programmation très riche, un moment de partage et des questionnements autour des enjeux qui traversent le monde de la BD, la manifestation lausannoise fut l’occasion de naviguer entre nost algie, émer veillement et espoirs pour le futur. Il faut donc profiter de ce 9ème art et comme le dit Tom Tirabosco,«on a entre les mains des choses assez folles:ces dessins narratifs, des mots et des possibilités de créer des leviers et d’interpeller les gens».

    Olga Matveeva et Alexandra Bender

    Illustration par: Cécile Guillard

  • Past Lives: un triangle amoureux subtil et sincère

    Past Lives: un triangle amoureux subtil et sincère

    CHRONIQUE DE FILM – Celine Song, réalisatrice et dramaturge d’origine sud-coréenne et canadienne, nous livre son premier film, un chef-d’œuvre authentique et autobiographique qui a fait sensation dans les plus prestigieux festivals de cinéma de 2023 (Sundance, Berlin, Deauville). Retour sur les qualités de ce film également nominé pour les Oscars 2024, dans les catégories du meilleur film et du meilleur scénario original.

    Past Lives – Nos vies d’avant, retrace le parcours migratoire d’une vingtaine d’années de Nora (Greta Lee), une immigrée sud-coréenne s’installant à New York dans le but de poursuivre sa carrière en tant qu’écrivaine, laissant derrière elle son ancienne vie, ses amis·e· et son amour d’enfance. De Séoul à New York, on suit l’itinéraire de la protagoniste, mais aussi de celui dont son départ précipité l’a séparée, son amour d’enfance Hae Sung (Yoo Teo), resté en Corée. Ce dernier poursuit sa vie sans tumultes en achevant son service militaire obligatoire en Corée et entame des études en tant qu’ingénieur dans une bonne école. Aux États-Unis, Norarefait quant à elle sa vie avec Arthur (John Magaro), un Américain également écrivain avec qui elle se marie. Vingt-quatre ans après leur séparation, Nora et Hae Sung se revoient à New York après avoir repris contact sur les réseaux sociaux. Ils retrouvent entre eux un lien ancré qui se ravive. Cette rencontre pousse Nora à se questionner sur des thèmes comme le pouvoir du destin, l’amour, et sur les conséquences directes ou indirectes de décisions prises dans une vie. Ces interrogations deviennent les thèmes centraux du film et sont traités à travers des dialogues d’une sincérité déconcertante et inhabituelle sur nos écrans. Le film rejette toutes les conventions hétéronormées du couple et du triangle amoureux pour laisser place à la bienveillance, l’authenticité et au respect que chacun·e accorde au passé de l’autre. Et c’est jouissif.

    Mot-clé – Inyeon, qui se traduirait par providence ou destin. Il renvoie au lien qui unirait deux personnes dans une Past Live – une vie antérieure. Est-ce que les rencontres qu’on fait sont liées à une question d’opportunités fortuites ou à quelque chose de bien plus grand, comme le pouvoir du destin, le Inyeon?

    Un amour à contretemps

    Past Lives n’est pas un film romantique de type hollywoodien, inévitablement prévisible. C’est une œuvre vraie et authentique dans sa manière d’exprimer des émotions traitées avec subtilité et dans leur forme la plus pure. Le concept de fatalité Inyeon pourrait être employé, mais on se rend bien compte que le potentiel de rencontre est encore plus compliqué lorsque des dimensions géographiques et culturelles entrent en jeux. Effectivement, comme la trajectoire de Nora l’illustre, le déracinement et la migration peuvent devenir coûteux en termes d’opportunités de vie et de rencontres. À quel point la vie de Nora aurait été différente si elle était restée en Corée ? La protagoniste prend le temps d’apprécier et de chérir chaque moment lorsque qu’elle revoit son amour d’enfance Hae Sung, comme si elle cherchait à compenser les années perdues. Elle se retrouve confrontée 24 ans plus tard aux conséquences inévitables de son destin.

    Scène du film dans un bar à New York réunissant les 3 protagonistes : Hae Sung à gauche, Nora et Arthur. La réalisatrice Celine Song s’est inspirée d’une scène qu’elle a réellement vécu dans un bar avec son amour d’enfance coréen et son mari américain. (Courtesy of Twenty Years Rights/A24 Films)

    Une histoire universelle sur la migration

    La trajectoire migratoire de Nora l’amène à prendre de nouvelles marques et à assimiler un nouveau langage et d’autres normes et codes sociaux. Cependant, son bagage culturel et social coréen ne la quitte pas tout à fait et, après 24 ans, elle ressent le besoin de renouer avec sa vie passée. C’est ce qui la conduit à reprendre contact avec son amour d’enfance, Hae Sung. Rapidement, il devient évident que Hae Sung évoque inconsciemment tous les souvenirs de son enfance qu’elle avait laissé derrière elle dans son pays d’origine.

    « […] je ne me sens pas coréenne quand je suis avec lui (parlant de Hae Sung), mais aussi d’une certaine façon, davantage coréenne. C’est vraiment bizarre. »

    Nora, protagoniste de Past Lives

    Tout au long du film, l’actrice principale semble être confrontée à un conflit identitaire. Elle navigue entre les normes, les valeurs et les pratiques culturelles auxquelles elle est attachée, tout en démontrant une fluidité dans ses relations, que ce soit avec Hae Sung ou Arthur. Par exemple, lors de la scène dans le bar, elle alterne entre une conversation en coréen avec Hae Sung et une autre en anglais avec son mari américain, Arthur. Cette dualité linguistique et culturelle reflète plusieurs perspectives sur la vie et les relations sociales. Ni Hae Sung, Coréen, ni son mari Arthur, Américain, n’ont accès à la totalité de son identité. Chacun voit un reflet partiel d’elle, ce qui souligne le conflit intérieur qu’elle traverse tout au long du récit, vacillant entre ses deux relations amoureuses.

    Kaltrina Voirol

  • La muse: structure patriarcale?

    La muse: structure patriarcale?

    DOMINATION • Dans l’art occidental, la muse est associée depuis l’Antiquité à une femme qui guide et inspire les artistes. La libération de la parole des femmes dans les milieux artistiques aujourd’hui devrait nous pousser à repenser le concept.

    Dans la mythologie grecque, les neuf Muses représentent autant de domaines poétiques et intellectuels. Elles sont dépeintes sous les traits de femmes, celles-ci étant les filles de Zeus. Mais si initialement les muses étaient des êtres mythologiques et métaphysiques, la postérité les a incarnées. Dès lors, une muse fait d’avantage référence à une femme qui accompagne et pose pour un artiste, qui se trouve être dans l’immense majorité des cas, un homme.

    La muse, un objet

    La muse n’est célèbre que par les représentations visuelles ou poétiques qui sont faites d’elle. À vrai dire, elle n’est qu’une image passive. L’homme qui l’a peinte utilise alors son modèle pour s’inspirer et produire son œuvre. Cette femme qui pose pendant des heures devant le peintre est quelque part réduite à la nature d’objet. Un objet de désirs et de fantasmes pour l’homme qui les partage via la représentation artistique, mais pas que. Actuellement, dans le monde du cinéma, des voix féminines s’élèvent justement contre ces acteurs ou réalisateurs qui font d’elles des poupées vivantes. Elles sont perçues comme un objet qu’on peut utiliser et toucher à sa guise, minimisant leur rôle d’artistes.

    Effacer la femme

    Même en étant au centre de la toile ou au milieu de la scène, la femme est reléguée au statut d’objet de l’œuvre. On l’associe quasiment exclusivement à l’homme qui l’a mise en scène. Emilie Flöge est d’abord une toile de Gustav Klimt avant d’être une femme à la remarquable carrière de styliste. On retrouve là un processus de domination masculine assez récurrent dans l’histoire de l’art, qui place la femme sur un piédestal pour mieux l’effacer. La volonté de domination peut être induite par les valeurs de la société patriarcale ou être clairement motivée, à l’image de Pablo Picasso qui ne pouvait pas supporter que sa muse, la photographe Dora Maar, ne rencontre le succès en tant qu’artiste. Le peintre espagnol a tout fait pour que sa notoriété chute et qu’elle ne se dédie plus qu’à lui.

    Être muse pour s’émanciper?

    Malgré tout n’y-a-t-il pas des contre-exemples? Des artistes féminines qui ont su s’élever dans le monde culturel via leur statut de muse? Sans doute. Nous pouvons penser à la carrière de l’actrice et chanteuse Jane Birkin, qui n’aurait sans doute pas été la même sans Serge Gainsbourg qui l’a prise sous son aile mais aussi maltraitée. Cependant, cet exemple induit l’idée selon laquelle la réussite de la femme artiste ne se produirait que grâce au rôle d’un mentor homme. Un artiste masculin permettrait de lancer la carrière d’une femme, très souvent d’abord prise pour amante. Aujourd’hui des voix s’élèvent pour montrer que la réussite en tant que femme et artiste peut se faire sans être dépendante des choix d’un homme. Il reste cependant clair que le milieu de l’art ne fait exception au système de domination patriarcale dont la société est profondément empreinte. Ce sont les femmes qui sont peintes, les hommes qui peignent. La tradition artistique en déborde d’exemples et le public ne semble pas encore avoir réussi à retourner le chevalet.

    Mathieu Nerfin

    Photo: Gustav Klimt – Emilie Flöge. Emilie Flöge était créatrice de mode et Gustav Klimt la considérait comme sa muse.

  • Poor Things, film féministe?

    Poor Things, film féministe?

    CINEMA – Le film Pauvres Créatures est en salle depuis quelques semaines. Il explore la vie d’une femme vivant avec le cerveau d’un enfant, elle découvre alors le monde qui l’entoure sans y avoir été socialisée.

    Il y a des scénarios comme celui de Poor Things qui perturbent. Le réalisateur grec Yórgos Lánthimos s’est inspiré du livre de l’écrivain Alasadair Gray, publié en 1992 pour créer un film qui lui a valu le Lion d’Or à la Mostra de Venise en septembre dernier. Il raconte à l’écran l’histoire de Bella Baxter, jeune femme enceinte qui, après s’être jetée d’un pont, est «sauvée» par un docteur savant-fou décidant de la réanimer avec le cerveau de son fœtus. On suivra ainsi les aventures de ce personnage qui est une enfant dans un corps d’adulte, interprété majestueusement par l’actrice et coproductrice, Emma Stone.

    Une adulte-enfant hypersexualisée

    Le film aux décors surréalistes, se déroule à l’époque victorienne. De Londres à Paris, en passant par Lisbonne, nous suivrons les voyages de la protagoniste accompagnée d’un homme séduit par sa beauté et son innocence libératrice. Bella, dont on ne connaît pas l’âge mental (ce qui est passablement dérangeant) est confrontée, dès le début du récit, à toutes les caractéristiques imaginables d’un monde dirigé par des hommes : contrôle, enfermement, objectification sexuelle, etc. Certaines critiques saluent la réussite d’un récit d’émancipation, où le personnage principal se libère des normes patriarcales pour se frayer un chemin avec ses propres règles. Seulement, la représentation de sa sexualité dans la première partie du film est loin d’être féministe. N’ayant pas été socialisée, le film s’amuse à rendre «naturelles» ou innées les premières expériences de Bella. Les scènes ont tendance à l’objectifier et à refléter les fantasmes du réalisateur au lieu de nous transmettre ce à quoi ressemble la découverte de la sexualité d’un point de vue d’une enfant. Bien que l’histoire se focalise sur la découverte de son corps et du plaisir qu’il peut lui procurer, les séquences sont marquées par un «male gaze» tout en reproduisant certaines images des films pornographiques mainstreams.

    «Mon corps, mon choix»?

    La suite du long- métrage est légère- ment plus réjouissante. L’héroïne exclut effectivement de plus en plus la plupart des codes genrés qui lui sont infligés, ainsi que les hommes qui font partie de sa vie, dont on comprend qu’il s’agit de « Pauvres Créatures » que l’on méprise.  Après avoir travaillé en tant que travailleuse du sexe dans une maison close, c’est de la bouche d’un personnage masculin qu’on lui fait soudainement savoir que son corps lui appartient et qu’elle est libre. Une révélation imprégnée par une sorte de «Mon corps, mon choix» simpliste et dont on aurait préféré que le «créateur» de Bella soit alerte avant de faire des expériences sur son corps et celui d’autres femmes. Malgré les beaux décors et l’esthétique léchée, ce film semble reprendre des principes du féminisme de manière presque grotesque et dont on peine parfois à percevoir l’intention. Pourquoi ne pas avoir poussé le potentiel de cet univers et de ce personnage non socialisé pour découvrir un monde encore plus expérimental et révolutionnaire?

    Clémence Reymond

  • Particularités helvétiques

    Particularités helvétiques

    ECHANGE • Les étudiant·e·s du cours TANDEM «pratique de l’oral en tandems interculturels» de l’École de français langue étrangère, sous la supervision de Mme Myriam Détraz, ont préparé pour L’auditoire des anecdotes sur leur expérience et découverte de la culture suisse.

    Ponctualité helvétique

    Nous étions en route pour le cours et là, je semblais un peu stressé (d’après ce que ma collègue, qui vient d’Italie, m’a raconté), car nous n’avions pas encore pris place 10 minutes avant le début. Ma collègue a un peu souri, car elle m’a dit qu’en Italie, on arrive 15 minutes après le début du cours et que c’est normal chez eux. Ici, en Suisse, on arrive «trop à l’heure», c’est-à-dire environ 5-10 minutes avant le début, selon la devise: «Ponctuel comme une horloge suisse», selon ma collègue.

    (Elena, Suisse)

    Comme dans les magazines

    Je ne sais pas si c’est parce que je suis arrivée en Suisse à la fin d’été, alors qu’il y avait encore beaucoup de soleil, mais la première chose que j’ai remarquée dans le train de l’aéroport a été «wow… tous les gens sont vraiment beaux…». Moi, je ne me considère pas comme moche, mais bien sûr je ressemble à quelqu’un qui a passé les vingt dernières années dans un pays avec un indice UV qui n’atteint que 3 ou 4 même pendant l’été. Tout le monde en Suisse me semblait avoir une certaine allure de jeunesse et de santé qui me manquait. C’était comme regarder les gens dans un catalogue de vêtements; des gens normaux, du quotidien, mais sans doute plus attractifs que la moyenne. Pourrait-il y avoir quelque chose d’autre, de plus que l’exposition au soleil? Et c’est là que j’ai pensé que peut-être c’était la magie d’un régime composé de charcuterie et de chocolat. De toute façon, il n’y avait qu’une seule manière de savoir: vivre comme les locaux. Jusqu’à maintenant je n’ai pas noté de différence dans mon apparence, mais mes poches sont évidemment plus vides.

    (Elyse, Ecosse)

    Les étudiant·e·s de l’Unil, poli·e·s ou timoré·e·s?

    Les Néerlandais·es sont direct·e·s et bruyant·e·s. En général, nous savons cela de nous-mêmes, mais ce n’est qu’à l’étranger que nous y sommes confronté·e·s. Il en va de même dans les salles de cours. Avec un sourire enjoué, le professeur commence son cours en posant quelques questions sur la matière. Qu’avez-vous pensé de cet article?  Et… la salle est restée complètement silencieuse. La question a été répétée: tout le monde avait-il compris? Pas de réponse. Après une troisième fois, quelques étudiant·e·s hochent la tête et marmonnent. C’est avec une grande stupéfaction que j’ai assisté à tout cela. Aux Pays-Bas, vous auriez dû faire de votre mieux pour ajouter quelque chose. Est-ce de la politesse? Est-ce de la timidité?

    (Bouke, Pays-Bas)

    Le dimanche un jour tranquille

    Un dimanche après mon arrivée, j’ai voulu faire ma lessive, mais je n’ai pas réalisé qu’il n’est pas normal en Suisse de faire du bruit excessif un dimanche. Étant donné que la machine à laver fera un bruit qui pourrait déranger les voisin·e·s de l’appartement, je pensais que j’avais réussi à ne pas déranger mes voisin·e·s en ne faisant pas ma lessive le samedi soir (après 22h). Alors, le dimanche matin, je me suis réveillée tôt et j’ai pris ma lessive à laver. Lorsque ma colocataire m’a vue, elle m’a demandé: «Où vas-tu avec tous ces vêtements? Tu voyages quelque part et tu ne me l’as pas dit?» Je lui ai répondu «non, je vais faire la lessive» et elle m’a dit que je ne pouvais pas faire ça parce que le dimanche nous ne faisons pas de bruit. Je suppose que les dimanches sont des jours très calmes en Suisse, alors nous avons regardé des films et mangé des pizzas et des glaces, et j’ai fait ma lessive le lendemain.

    (Ekua, Ghana)

    Baignade, plage et féminisme

    En été, j’ai vu plusieurs femmes qui nageaient dans le lac sans un haut de bikini, qui sont donc à demi nues. Ça m’a vraiment choquée parce que ce n’est pas la norme chez moi. Je ne pourrais pas faire ça, mais chacun son choix! Je me sentais un peu mal à l’aise parce que je ne voulais pas que les femmes pensent que je les regardais et je ne voulais pas non plus sembler irrespectueuse. Je pense que c’est une excellente chose du point de vue culturel, car cela me rappelle le féminisme. Pourquoi devrait-il être normal pour les hommes de nager torse nu, mais pas pour les femmes?

    (Poppy, Angleterre)

    Pourquoi devrait-il être normal pour les hommes de nager torse nu, mais pas pour les femmes?

    Poppy

    Service spécial

    Quand je suis arrivé en suisse, la première chose que j’ai trouvée bizarre, c’est l’horaire des restaurants. Une fois, je voulais manger dans un restaurant à 20 heures 45, une heure dite normale pour manger à Gibraltar. Ils m’ont laissé manger sans problème et le repas était cher mais délicieux. Cependant, pendant mon repas ils avaient un air un peu bizarre et mécontent mais je n’ai pas trop fait attention à ça, sauf que j’étais la seule personne dans le restaurant donc c’était comme un endroit spécial juste pour moi. Cependant à la fin quand j’ai demandé l’addition, ils m’ont dit que j’étais la seule personne car la cuisine fermait à 21:00 heures. Je me suis senti gêné et mal pour eux car ils ont travaillé une heure supplémentaire de sorte que je puisse manger mon hamburger. C’était drôle mais gênant à la fois.

    (Niran, Gibraltar)

    Recevoir en Suisse

    En Suisse, tout doit toujours être exact et parfait quand on reçoit des invité·e·s. Quand nous recevons des invité·e·s, mes parents font toujours en sorte que tout soit rangé et propre. Très important, en été, la pelouse doit être tondue! Mon père fait aussi secrètement un concours avec notre voisin pour savoir quelle pelouse est la plus belle. En Suisse, l’hospitalité est souvent associée à la précision, à l’ordre et à la perfection. Donc aussi un peu chez mes parents.

    (Aïna, Suisse)

    Prendre le temps de se détendre

    Chaque fois quand je me promène sur le campus, il y a toujours beaucoup de gens qui sont en train de «faire le vide», c’est-à-dire qu’ils ne pensent plus à rien, et se relaxent. Ils ne font rien, ils sont juste allongés au soleil pour se reposer. C’est une grande surprise pour moi que le rythme de la vie en Suisse soit plus lent que d’où je viens. Les gens ne sont pas stressés et c’est aussi la raison pour laquelle ils ont du temps pour faire ce qu’ils veulent.

    (Ted, Taïwan)

    Petites confusions

    Au début, je disais «Madame Nicole» ou «Madame Christina». Cela provoquait une réaction de rire et de surprise. Puis on m’a expliqué que lorsqu’on appelle une femme «Madame», il faut ajouter non pas le prénom, mais le nom. Un autre exemple est que j’ai du mal à me souvenir des déterminants. Et pour avoir l’air plus compétente, quand je demande quelque chose, je dis toujours non pas un/une, mais plusieurs. C’est pour ça que j’achète non pas une glace, mais deux. Je demande de me servir non pas une assiette, mais deux.

    (Anastasiia, Ukraine)

    Un dépôt pour un linge…

    Je suis allée à Zermatt un week-end en octobre, et j’ai séjourné dans une auberge de jeunesse, mais après être arrivée je me suis rendu compte que j’avais oublié mon linge. Heureusement, l’auberge avait des linges disponibles, mais pour les utiliser, il faut déposer trois francs et puis après le retour on récupère l’argent. Pas de problème, j’avais de toute façon l’intention de le rendre aux employées et de récupérer mes trois francs. Mais après avoir fini ma douche, j’ai regardé le linge et j’ai pensé «…c’est de la bonne qualité». Si je ne le redonne pas à l’auberge, je perds trois francs, et ils gagnent trois francs. C’est presque comme si je l’avais acheté, non? Personne ne peut dire que je l’ai vraiment volé. Finalement, je ne l’ai pas gardé, mais je me suis demandé s’il ne vaudrait pas mieux ne pas avoir un échange d’argent dans cette situation.

    (Elyse, Ecosse)

    Où acheter de l’alcool en Suisse?

    Ce qui m’a vraiment surpris en arrivant en Suisse, c’est l’absence d’alcool dans les magasins. Comment pouvait-il être si difficile d’acheter une bière? Sans parler des alcools plus forts! Je pense que c’est l’une des différences culturelles les plus visibles. Je viens de Pologne, et dans mon pays, vous pouvez probablement trouver au moins quelques magasins dans une rue qui vendent de l’alcool. On en trouve dans les supermarchés, dans les épiceries locales, dans les magasins de spiritueux et même chez les petits marchands de journaux. Il n’y a pas non plus de distinction entre l’alcool fort et l’alcool léger. Si un magasin vend de la bière, il vendra aussi du whisky, de la vodka ou du vin. Par exemple, à côté de ma maison à Poznan, une ville polonaise d’environ 500’000 habitants, je peux acheter de l’alcool de toutes sortes dans environ 7 magasins qui se trouvent tous à 5 minutes à pied de ma maison. C’est quelque chose de normal, on peut acheter un snack, un café, un Pepsi, des chips mais aussi de l’alcool. Lorsque je suis arrivé en Suisse et que je suis allé à la Migros, j’ai été surpris de ne trouver de l’alcool nulle part. En marchant dans la rue, je n’ai vu que du vin, mais aucun autre alcool. C’était vraiment étrange.

    (Kacper, Pologne)

    Contrôle aléatoire: plus rapide et efficace

    La situation où j’ai eu un choc culturel, c’est que dans le métro, il n’y a personne pour scanner les billets ou le swiss travel pass, ce qui était bizarre pour moi. La première fois que j’ai utilisé les transports publics à Lausanne, je suis monté à l’avant du bus et j’ai montré mon abonnement suisse au conducteur; et il m’a regardé avec un air un peu confus de quelqu’un qui ne comprend pas pourquoi je montrais mon travel pass. Par la suite, quand j’ai utilisé les transports publics, j’ai appris que tout le monde monte dans le bus ou le métro et que l’État fait confiance aux personnes pour payer et c’est la manière de voyager la plus efficace. Par ailleurs, il y a une machine pour scanner le pass dans le métro et dans le bus, et vous n’avez pas besoin de montrer le pass au conducteur comme en Angleterre. Donc quand je suis monté à l’avant du bus, en effet, j’ai ralenti le conducteur, le service et tout le monde attendait à cause de moi.

    (Niran, Gibraltar)

    Confusion gênante

    Le gros problème pour moi, c’est que les mots français se ressemblent quand on les prononce. C’est très difficile de comprendre un discours. Un jour, je me préparais pour une randonnée et mon voisin m’a donné quelque chose et m’a dit : «C’est un sac à dos». Mais à la place j’ai entendu : «c’est un cadeau». J’ai alors rougi. En fait, ce n’était pas un cadeau. Je me sentais stupide. Ça arrive.

    (Anastasiia, Ukraine)

    Abstinence forcée

    Je voulais faire une soirée vin avec une amie. Nous sommes donc allées à 19h20 chez Denner pour acheter du vin. Le problème, c’est que nous ne savions pas que l’on ne pouvait plus acheter d’alcool ici à partir de 19 heures. Donc nous n’avions pas de vin pour notre soirée vin.

    (Nicola, Allemagne)

    L’heure de manger

    Avant d’arriver en Suisse, je ne savais pas que les Suisse·sse·s étaient très attentif·ve·s à l’heure du dîner (à midi). Quelque temps après mon arrivée, j’ai donc prévu d’aller à la banque. J’avais un cours le matin et pensais arriver à la banque quelques minutes après midi. Pensant que je serais à l’heure, que toutes mes affaires seraient rangées et que je pourrais rentrer chez moi, je me suis rendue à la banque. Mais en arrivant, j’ai découvert qu’elle était fermée pour le déjeuner et qu’elle n’ouvrirait pas avant 14 heures. Imaginez ma surprise, car au Ghana, d’où je viens, il n’y a pas d’heure fixe pour le repas de midi et dans un environnement de travail, les gens prennent leur pause déjeuner à des heures différentes, de sorte qu’il n’y a jamais vraiment de fermeture juste pour manger à midi. Alors, après avoir découvert cela, j’ai appelé mon ami qui habite près de la banque et nous sommes également sortis pour manger.

    (Ekua, Ghana)

    Les trains, les montres et les vaches

    La Suisse est le pays des trains et des montres. Si vous combinez les deux, vous obtenez les CFF, l’entreprise qui veille à ce que tous les Suisse·sse·s puissent respecter la ponctualité lorsqu’ils traversent le paysage montagneux. La Suisse, les montagnes, les trains et les montres. Alors, que nous manque-t-il encore…? Le chocolat au lait, provenant des vaches qui paissent sur ces magnifiques montagnes. Alors que les SBB s’efforcent d’être ponctuels, les vaches semblent l’être moins. Après un voyage en train avec les trains allemands, j’ai aspiré à la ponctualité des Suisses. Mais hélas… une approche du train avec une vache. Qui l’aurait cru en Suisse, pays si bien réglementé?

    (Bouke, Pays-Bas).

    Être poli·e·s, même si c’est dans la rue

    À Taiwan, les gens traversent la route quand il n’y a pas de voitures, et les conducteur·ices·s quand il n’y a pas de piétons, même si les feux sont rouges. Donc il y a beaucoup d’accidents de la route tous les jours. Mais les gens en Suisse sont polis et suivent toujours les règles de la circulation, et ça me rend confiant chaque fois que je marche dans la rue.

    (Ted, Taïwan)

    Faire des réserves

    Nous, les Suisse·sse·s, avons toujours du chocolat en masse à la maison, voire même une armoire entière remplie de chocolat. Chez moi, je dois veiller à ce que le seul chocolat ne fonde pas. Je pense qu’il y a des Suisse·sse·s qui aiment manger beaucoup et souvent du chocolat, et d’autres qui apprécient une consommation de chocolat modérée.

    (Elena, Suisse)

    Conduire à droite, une hérésie!

    Je viens d’Angleterre alors on conduit à gauche (mais en réalité c’est le côté correct 😉 ). Cela a été un peu difficile de m’adapter ici en Suisse car ils·elles conduisent sur le côté droit. Le weekend dernier, j’étais en train de traverser la rue, et j’ai juste regardé à gauche, quand une voiture m’a presque percutée. Il y avait d’autres piétons qui ont trouvé cela drôle. C’était assez embarrassant. Je vais faire plus attention à l’avenir… C’était une question de vie ou de mort!

    (Poppy, Angleterre)

    Marijuana

    J’ai l’impression que beaucoup de jeunes gens à Lausanne fument de la marijuana. Quand je me promène au bord du lac, il y a beaucoup de gens qui fument. Je m’attendais à ce que la Suisse soit très stricte avec l’interdiction de la marijuana et j’ai été surpris.

    (Leopold, Allemagne)

    Un petit déjeuner un peu cher…

    Lors de mon tout premier matin à Lausanne, je suis allée à la boulangerie pour acheter un petit déjeuner pour la route. J’ai pris un sandwich avec de la salade…. Alors que je cherchais mon porte-monnaie, la vendeuse a mis mon petit pain dans un sac. Sur la route de l’arrêt de bus, j’ai mangé une part de ce petit pain, mais j’ai soudain remarqué qu’il était fourré au thon. Je ne comprends pas en quoi c’est typiquement suisse. Malheureusement, je déteste le goût du thon. Donc j´ai dépensé CHF 9.-  pour un petit-déjeuner que je n’ai pas aimé….

    (Nicola, Allemagne)

    Dans mon pays, la Pologne, il n’y a pas de pause au milieu de la journée

    Kacper

    La sacro-sainte pause de midi

    L’une des choses les plus étranges que j’ai remarquée en Suisse est l’interruption du travail au milieu de la journée. J’ai trouvé cela tellement bizarre! Ce que je veux dire, c’est que c’est quelque chose de complètement différent de ce à quoi je suis habitué. Dans mon pays, la Pologne, il n’y a pas de pause au milieu de la journée. Je suis allé au bureau de l’agence de location et il était fermé à 13 heures parce qu’il y avait une pause. J’étais tellement en colère, comment peut-on ne pas acheter quelque chose ou ne pas voir quelque chose dans un magasin ou un bureau au milieu de la journée? En Pologne, si les gens bénéficient d’une pause de deux heures au milieu de la journée, ils ne retourneront probablement pas au travail après la pause. En Pologne, la plupart des gens préfèrent travailler en une seule fois, par exemple commencer à 6 heures du matin et travailler jusqu’à 14 heures, ou faire des heures supplémentaires et travailler jusqu’à 16 heures. Mais il est toujours possible de rentrer chez soi après. Je trouve étrange qu’en Suisse, les gens préfèrent avoir une pause plus longue et rentrer chez eux plus tard.

    (Kacper, Pologne)

    Faire du patin

    Avec mes origines néerlandaises, je suis bien sûr une patineuse. Il n’y a rien de mieux que de faire des tours de piste sur la glace en hiver avec une brise fraîche autour de moi lorsque le soleil se lève. Lorsque j’ai parlé de ce hobby en Suisse, j’ai été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. «Bien sûr que nous faisons du patin à glace!» Il y a même une patinoire ici à Lausanne, vous devriez y aller un jour. Je me suis donc rendue avec plaisir à la Vaudoise, munie de mes longs patins à clapet. Il s’avère que patiner aux Pays-Bas n’est pas la même chose que patiner en Suisse. C’est un sport complètement différent!

    (Bouke, Pays-Bas)

    Au pays des clichés

    Le cliché sur la nature en Suisse est complètement vrai. Quand on traverse le pays avec le train, on peut voir des vaches partout, les montagnes et des drapeaux suisses. Je pensais que la Suisse était jolie, mais pas comme ça.

    (Leopold, Allemagne)

    Raclette virale…

    Le premier août, nous faisons toujours de la raclette à la maison. J’aurais préféré quelque chose de différent, par exemple un barbecue avec une salade à cette période de l’année. Mais non, nous mangeons toujours de la raclette ce jour-là. La Suisse est connue pour son goût pour le fromage, dont la raclette. Et en plus le 1er août! Cela ne pourrait pas être plus traditionnel.

    (Aïna/Suisse)

  • Et la lumière fut

    Et la lumière fut

    Photo : Brassaï

    FIAT LUX • Qu’elle soit sujet central ou métaphore, la lumière est omniprésente dans le monde de l’art. Littéraires, peintres et photographes tentent ainsi de la saisir.

    La clarté n’existe que par rapport à son antagonisme, l’obscurité. Ce n’est pas le célèbre allumeur de réverbères du Petit Prince de Saint-Exupéry qui dirait le contraire, lui qui ne cesse d’alterner entre jour et nuit, et pour cause: la lumière est une composante majeure de l’art et de son histoire.

    Contraste, incandescence et incendie

    S’il est l’un des oxymores les plus connus de la littérature française, l’«obscure clarté qui tombe des étoiles» évoquée par Don Rodrigue dans Le Cid de Corneille illustre parfaitement cette complémentarité entre les opposés que sont l’ombre et la lumière. Mais il n’y a pas que dans la littérature que s’entremêlent clarté et obscurité. En effet, les peintres sont les premiers à se soucier de représenter cette énergie qui met en valeur leurs sujets. À l’époque moderne, en 1835, William Turner réalise L’Incendie de la Chambre des Lords et des Communes sur la base de son observation, depuis la Tamise, du brasier qui détruisit le palais de Westminster en 1834.

    Même dans la nuit, la lumière traverse les arts, intemporelle

    Éclatant, le feu ravageur est intensifié par les teintes froides du fleuve dans lequel il se reflète. Dans l’extrémité supérieure droite du tableau est épargné un pan de ciel bleu vif, qui valorise par contraste le mordoré des flammes. Considéré comme le chef de file du romantisme en Angleterre, Turner est parfois aussi perçu comme un précurseur de l’impressionnisme en raison de son habilité à faire vibrer la lumière.

    Lampes à pétrole et éclats impressionnistes

    Reconnue comme l’une des fondatrices de l’impressionnisme, l’indépendante Berthe Morisot sait parfaitement capturer les miroitements lumineux. La palette claire que lui inspira Camille Corot, dont elle fut l’élève, permet à l’artiste de sublimer ses modèles. Peint en 1869, La Soeur de l’artiste à la fenêtre donne à voir, plus que la femme elle-même, la robe de celle-ci. D’un blanc vif, voire chatoyant, l’habit minutieusement cousu de dentelle devient le sujet principal du tableau ainsi agité de teintes diaprées, contrastant avec le bois sombre du parquet. Quelques années plus tard, loin du confort bourgeois parisien, la bergère de Midi sur les Alpes (1891) peinte par un Giovanni Segantini apatride mais conquis par les lumières de l’Engadine, est baignée d’un soleil à son zénith, seulement protégée par l’ombre de son chapeau et de sa main. La blanche luminosité éclaire cette scène pastorale d’une lumière quasi artificielle tandis que la touche pointilliste confère une agitation étrange au sujet.

    De son côté, le photographe Brassaï, passionné par la vie nocturne parisienne, capture l’avènement de la lumière moderne; en témoigne L’allumeur de gaz Place de la Concorde à Paris (1933), photographie qui saisit le geste du travailleur veillant à l’éclairage public dans la capitale nocturne mais illuminée. Même dans la nuit, la lumière traverse les arts, intemporelle.

    Allumeur de réverbères, place de la Concorde 1933, Brassaï

    Marine Almagbaly

  • Zoom sur la palme d’or 2023 : La spectatrice en chute libre…

    Zoom sur la palme d’or 2023 : La spectatrice en chute libre…

    Après un registre comique bien maîtrisé avec Victoria (2019), la réalisatrice Justine Triet revient avec Anatomie d’une chute qui décroche la palme d’or 2023. Elle devient la troisième réalisatrice à remporter le fameux Graal après Julie Ducournau pour Titane (2021) et Jane Campion pour La leçon de piano (1993).

    Justine Triet s’impose cette fois-ci dans un thriller judiciaire. Le film va suivre le procès d’une femme, Sandra, accusée du meurtre de son mari après que celui-ci ait été retrouvé par leur fils de 11 ans, ensanglanté et étalé dans la neige, devant le chalet familial. Une enquête s’ouvre pour déterminer la cause de cette chute. Suicide ? Meurtre ? C’est presque en huit-clos que nous allons suivre le procès aux assises de Sandra seule suspecte possible… Faute de preuve formelle, le contenu du procès va graviter autour de la reconstitution tantôt objective de la scène du crime par des experts, tantôt de manière subjective en disséquant la faillite du couple.

    La réalisatrice revient avec ses thèmes et actrices fétiches avec l’hypnotisante Sandra Hüller dans le rôle homonyme de la suspecte. Ce long-métrage a vocation de « mettre en récit » selon différents points de vue les péripéties qui ont traversé le couple et qui aurait pu motiver la femme à commettre le crime. Justine Triet mêle également justice et littérature avec la profession des protagonistes, tous deux écrivain·e·s, mais aussi avec les références littéraires utilisées lors du procès, l’avocat général citant directement un passage d’un des livres de Sandra pour l’incriminer. Comme dans le reste de sa filmographie, Justine Triet consacre une place centrale à la parole. Les personnages qu’elle choisit dans ses films ont souvent l’art de manier les mots : ils sont écrivain·e·s, avocat·e·s ou psychanalystes. Ce long-métrage se concentre ainsi sur la manière dont Sandra raconte sa relation avec son mari. Il s’agit de montrer les différentes subjectivités des personnages qui tentent de mettre en mots les tensions latentes existantes au sein du couple qui conduiront au drame. Tout cela est illustré au milieu du film par une scène de disputes viscéral et d’un réalisme brutal.

    Ce long-métrage a vocation de « mettre en récit » selon différents points de vue les péripéties qui ont traversé le couple et qui aurait pu motiver la femme à commettre le crime.

    Si le film opère un retournement intéressant sur les enjeux de pouvoir et la manière dont des frustrations peuvent se cristalliser dans l’histoire d’un couple, la réalisatrice propose, à travers des plans proches et dépouillés de tout artifices, un film brut très intimiste. Il s’étire néanmoins longuement (2h30 de durée) et peut risquer de plomber l’ambiance pesante qu’il arrive pourtant à installer en début de séance.

    Je ressors ainsi de la salle avec un sentiment perplexe. J’ai été touché par les thèmes du film et leur profondeur ainsi que par le jeu des personnages. J’ai également aimé la manière dont la réalisatrice façonne la personnalité des protagonistes. Cependant, je trouve qu’il manque un petit quelque chose au film pour en faire un grand film. Personnellement, je trouve très difficile d’être réellement transporté au niveau artistique lorsque l’on a affaire à un film qui s’apparente au documentaire hyperréaliste.

    Les relations de pouvoirs dépeintes à travers le drame ne laissent néanmoins personne indifférent·e et promettent de longues discussions après le visionnage. Je vous conseille donc d’aller le voir accompagné pour réveiller le film avec une discussion post-séance.

    Et vous, qu’avez-vous pensé du film ? Vos avis nous intéressent !

    N’hésitez pas à nous faire parvenir vos ressentis à auditoire@gmail.com.

    Alexandra Bender

  • Au rythme d’une autodidacte

    Au rythme d’une autodidacte

    Photo : Laura Rio par ©Delio Testa

    Rédigé par : Clément Porchet

    MODE • À l’heure de la fast fashion, quelle est la situation des designers de mode ? Le milieu de la mode est traversé par la concurrence et dans ce contexte Laura, étudiante, designer de mode a accepté de s’entretenir avec la rédaction de L’auditoire pour partager sa passion et sa vision du domaine.

    Salut Laura, pour commencer où en es-tu dans ton parcours ?

    Pour commencer, j’ai fait mon projet de maturité en art et j’ai créé ma première collection. Suite à cela, j’avais vraiment envie d’approfondir mes connaissances et de me plonger dans ce monde-là. J’ai décidé de partir de la Suisse pour trois ans, au Portugal.

    « Si l’on veut travailler dans la mode, la chose à faire c’est quitter la Suisse. »

    J’ai fait ma première année propédeutique à la Lisbon School of Design. C’était comme un avant-goût du métier. On nous a tout montré, de l’illustration aux bases de coutures. Ensuite, je suis allée à l’École de technologie, d’innovation et de création (ETIC), durant deux années, grâce à laquelle j’ai obtenu un diplôme national supérieur BTEC. Là-bas, on a pu approfondir les choses, c’était bien plus intense. Maintenant, il me reste une troisième année à effectuer pour conclure mon bachelor, que j’aimerais aller faire à Londres.

    Pourrais-tu nous parler de tes créations ?

    Le thème de toute ma collection finale, c’était le mouvement. Je suis partie d’une vidéo d’une fille qui danse et j’en ai extrait une forme à partir de laquelle j’ai fait des collages. Suite à de multiples modifications de cette forme – qui m’obsède depuis quelque temps, je la dessine à chaque coin de feuille – j’ai pu l’appliquer sur un tissu élastique et en faire un vêtement. Cette élasticité du tissu reprend bien mon idée originale de mouvement. C’est comme s’il prenait vie. On retrouve cet aspect lorsque la personne qui porte l’habit est elle-même en mouvement, avec tout ce qui est plis et poids de la gravité sur le tissu.

    Laura Rio par ©Delio Testa

    Où parviens-tu à trouver ton inspiration ?

    Alors évidemment, j’ai mes designers préféré·e·s. Je vais souvent me plonger dans leurs livres pour m’inspirer. Mais je pense qu’il y a des idées un peu partout dans le monde qui nous entoure. Personnellement, je suis beaucoup allée voir dans le passé de ma famille. Dans l’un de mes projets, j’ai décidé de m’intéresser à l’histoire de mon oncle, quelqu’un qui recyclait énormément. C’est aussi une personne qui avait un style bien à lui. Je me suis concentrée sur ses bottes, des santiags desquelles j’ai repris certains éléments pour les intégrer sur un vêtement.

    « Être designer, c’est extraire ce qui nous touche en éliminant le reste »

    Le but était d’arriver à quelque chose de vraiment unique dans un projet d’upcycling. Je tire donc une bonne partie de mon inspiration du passé. Je pense qu’il nous apprend beaucoup de choses pour composer avec la vie d’un vêtement dans sa dégénérescence.

    Selon toi, que faire de la mode ? Comment composer avec les tendances actuelles ?

    À l’origine, je suis une personne qui vit beaucoup dans sa bulle. Oui, je m’informe, j’essaie d’être au courant de ce qui sort, mais je sais quelle est ma vision et où je veux aller. J’aimerais vraiment créer et être appréciée pour cela. Mes éventuel·le·s client·e·s devront pouvoir se définir grâce à mes créations. Pour moi, c’est important d’avoir sa propre signature qui laisse transparaître l’affirmation d’une différence. J’aimerais que les personnes portent ce que je crée grâce à cette différence. Je n’ai pas spécialement envie d’accéder à de hautes sphères comme la Fashion Week. Je pense que c’est un lieu assez ingrat. Je souhaite plutôt atteindre des personnes assez singulières.


    Mais peut-on être totalement libre de ces tendances ?

    Évidemment, j’estime que mes créations doivent être portables. On doit pouvoir en faire une utilisation quotidienne tout en y ajoutant un aspect décalé, inattendu. Ce serait trop radical de dire qu’il n’y a rien à prendre des autres. Pour moi, être designer de mode, c’est composer avec ce qui existe, en extraire ce qui nous touche en éliminant le reste, sans quoi on ne ferait que copier. La question c’est comment y ajouter notre essence. C’est un peu du jonglage entre notre identité et le monde.

    ©Delio Testa

    Comment faire pour trouver un travail en tant que designer de mode en Suisse ? Quels sont les avantages et les désavantages ?

    Alors, comme j’ai pas encore terminé mes études et que je ne me suis jamais vraiment confrontée au monde du travail, je sais pas si ma vision sera très correcte. Il me semble que si l’on veut travailler dans la mode, la première chose à faire, c’est quitter la Suisse. Il y a trop peu d’offres d’emploi. On aurait un plus grand intérêt à créer son propre business, mais là aussi, on aurait de la peine à avoir un contact avec le lieu de fabrication du vêtement et avec les usines pour pouvoir suivre sa réalisation. C’est quelque chose qui compte pour moi en tous cas.

    Quelle serait alors la situation parfaite pour toi ?

    De ne surtout pas travailler pour une grande marque et de ne pas être dans une logique de fast fashion. Je n’aimerais pas que mes produits soient manufacturés dans des pays en développement. C’est important pour moi de faire quelque chose qui soit écologiquement viable. Je ne veux surtout pas être conditionnée par une vision préconstruite. Je me verrais bien créer ma marque avec mon propre univers. J’aimerais apporter quelque chose de vraiment travaillé, ne pas me lancer comme ça, sans avoir de structure. Je ne veux pas que ce soit une marque parmi tant d’autres.

  • Talma – Interview avec Matteo Capponi

    Talma – Interview avec Matteo Capponi

    Illustration : ©Talma

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    THÉÂTRE • Rencontre avec Talma et la troupe Zara pour parler de leurs performances qui auront lieu le 5 mai à la Grange de Dorigny dans le cadre du Festival Fécule. (interview 1/2)

    Le titre du projet, c’est « Dans l’ombre. Une autre Énéide », c’est ça?

    Entre-temps, on a laissé tomber « dans l’ombre » pour avoir un seul concept et donc ça s’appelle finalement « Une autre Énéide ». Dans le programme, ça s’appelle encore « Dans l’ombre. Une autre Énéide », mais il faut plutôt accentuer sur l’altérité de cette « Énéide ».

    Mais du coup de quoi ça parle ?

    Eh bien, assez formellement, c’est une traversée de l’Énéide, de cette grande épopée contant la légende de Rome, qui a été commanditée par Auguste, un petit peu avant Jésus-Christ à son grand poète national : Virgile. Il s’agissait donc de doter Rome d’une épopée fondatrice. On a d’abord réagi à un appel, qui était celui du festival latin grec qui, chaque année, met une œuvre en avant. Is avaient proposé l’Énéide cette année. Et comme on fait une alternance – grec, latin, grec, latin – l’année passée on était avec Aristophane, on a décidé de saisir cette occasion de jouer une épopée latine. On aime assez bien ce principe d’avoir une matière rétive au théâtre, qu’il s’agit d’adapter pour la scène. Donc c’est un c’est un grand poème, en hexamètre de douze chants, c’est-à-dire 12’000 vers à peu près. C’est difficile à compresser et le pari, c’était d’arriver à résumer ça en 1h15–1h30. Donc on joue une épopée de 12’000 vers en 1h15.

    on joue une épopée de 12’000 vers en 1h15

    Contrairement à Ulysse ou à Achille, Enée n’a pas beaucoup de relief. Et même le traducteur Paul Veyne dit que « l’Énéide, c’est un très beau film, mais avec un acteur qui ne joue pas très bien ». Et c’est vrai que c’est un personnage qui est tellement le jouet du destin et qui a une telle destinée – celle de fonder Rome – qu’il a très peu de choses dans lesquelles on peut se reconnaître. On a l’impression qu’il va fonder un futur peuple conquérant, impérial, et qu’il fait de la propagande pour ce peuple-là. Donc lui-même ne nous est pas très sympathique.

    En revanche, il traîne autour de lui nombre de figures, qu’elles soient importantes ou qu’elles soient plus humbles, qui, elles, sont plus proches de nous. Et donc ce qu’on a essayé, c’est vraiment d’en rendre compte ; d’abord à travers la figure du chœur , qui nous représente nous qui ne sommes pas des Enée, qui ne sommes pas des roi·reine·s, pas des Achille ; et puis de montrer quelques figures, qui se détachent de ce chœur, qui vont tout à coup prendre apparence et après replonger dans la masse.

    La mise en scène sert ce propos, avec un chœur et des comédiens masqués qui sont complètement neutres, qui font disparaître les visages. Et puis il y a des moments où les acteurs enlèvent le masque et tout d’un coup peuvent exister individuellement. Et j’ai trouvé cette image très belle, en fait, plutôt que de mettre un masque pour jouer un personnage, d’enlever le masque de l’anonymat pour, avec sa propre apparence, devenir Didon, la femme abandonnée qui se suicide; devenir Palinure, le timonier du bateau qui va rester fidèle à son poste, tombé à la mer mais gardant le gouvernail contre lui. On va encore voir Lavinia, un personnage qui ne dit pas un seul mot de toute l’Énéide. Et donc, nous, on la fait vivre là, tout à coup on lui donne un autre sens justement parce qu’elle ne parle pas. Et puis celui qui va devenir le rival d’Énée, Turnus, qui se fait piquer sa fiancée Lavinia, et dont on aimerait que ce soit le méchant, mais qui est lui aussi victime du destin. On fait apparaître un peu tous ces personnages différents – Camille encore, la reine Amazone, qui vient sur le champ de bataille pour y défier les hommes – dès qu’on enlève cette grande figure mâle, qui canalise l’intérêt, beaucoup d’autres apparaissent. Donc, c’est vraiment ce qu’on essaie de mettre en scène : « en enlevant l’arbre, on découvre la forêt », si on peut dire.

    La création des dialogues, c’est toi qui les as écrits ou c’est un travail de groupe ?

    C’est un travail qui a été fait par les étudiant·e·s, mené par le latiniste de la bande, Olivier Thévenaz, qui est mon compère depuis le début de la création de Talma. Il a fait des ateliers d’écriture où ce sont les étudiant·e·s, eux·elles-mêmes, qui ont résumé, simplifié, allégé le chant entier pour en garder juste le squelette et puis transformer parfois humoristiquement, parfois plus tragiquement, et en tout cas plus théâtralement ce texte qui n’est pas théâtral au départ. J’ai toujours mon mot à dire et j’interviens ci et là. C’est un peu le calvaire pour les comédiens, mais pour moi, un texte n’est jamais définitif, et du coup jusqu’au dernier soir je change encore une virgule, un adjectif, une formulation. Parce que c’est une matière vivante, justement. Il n’y a pas Beckett, qui est derrière nous, qui regarde toutes les virgules, tous les mots. Il n’y a pas Molière. On fait ce qu’on veut et du coup on garde une certaine liberté par rapport à cette matière.

    Est-ce que ça va prendre le format d’une pièce de théâtre classique ?

    Ce qu’on a fait pour rendre ce texte théâtral, c’est qu’on a créé des dialogues, alors que c’est un récit à la troisième personne, dans le format d’une épopée. L’autre défi qu’on a, avec Talma, c’est qu’on est toujours beaucoup sur scène. On est une vingtaine et donc il faut aussi concevoir une mise en scène qui va pour cette multitude de personnes. Dès qu’on a dix personnes, on ne peut pas faire du théâtre habituel, en fait. Le théâtre moderne c’est plutôt une personne, trois ou quatre quand on a plus d’argent. Nous on est très pauvres, mais notre richesse, c’est le nombre de comédien·ne·s. Entre le fait qu’il s’agissait d’adapter une épopée, et le fait qu’on avait plein de personnes, on est arrivé à une formule de mise en scène assez particulière, à mon sens, et assez rare. L’élément principal, c’est le chœur. Ça c’est vraiment ma volonté de metteur en scène, de travailler sur une masse de gens et non sur des héros comme Énée. C’est pour ça que ça devient « Une autre Énéide », parce qu’on a éjecté Énée, qui nous gêne un peu, qui prend toute la lumière, pour braquer le projecteur sur les autres personnages. Ça, c’est le concept général.

    Pourquoi l’Énéide ?

    Parce que c’est une œuvre incroyable… Mais difficile d’accès. Moi j’ai attendu d’avoir 45 ans pour la lire en entier. Mais notre idée c’est d’amener ces classiques au plus grand nombre. Ne pas jouer que pour nos copains, les profs et les universitaires, mais sortir du cadre de l’université. Effectuer un travail académique à l’Unil, oui, mais aller ensuite vers le grand public. Donc on prévoit plutôt la performance pour des gens qui ne connaissent rien de rien au monde romain, à l’épopée, à l’Antiquité.

    Pour ça, il faut quitter l’Unil, quitter la Grange et aller vers des publics, des endroits, qui ne sont pas faits pour l’université. C’est pour ça qu’on descend dans la cité et qu’on va au centre de la ville dans cette Maison de Quartier sous gare. Le théâtre n’est pas des plus adaptés, ce n’est pas du tout la Grange de Dorigny, mais il y a une rencontre intéressante – un centre culturel où il y a plein de gens qui passent, qui circulent. Donc ça devient très improbable de jouer une épopée latine là-bas. Mais c’est là que, pour moi, c’est le plus intéressant, là où il y a un vrai enjeu en fait.

    Ça commence sous gare et ça finit au Festival Fécule, ou il y a d’autres dates de prévues ?

    Ça, c’est ce qu’on fait pour cette année. C’est déjà un gros morceau d’arriver à faire la création. On répète depuis septembre. C’est comme une récompense de pouvoir jouer et puis, pour des étudiant·e·s, c’est quand même pas mal d’investissement. La semaine où on joue, il·elle·s finissent tous les soirs à 23h, sans parler des répétitions qu’il·elle·s auront faites tout le long. Je pense que pour un programme d’une année, c’est suffisant. L’idée, c’est ensuite de le reprendre pour une tournée qu’on irait si possible faire pour les classes du secondaire ou dans des festivals.

    Est-ce que du coup ce projet est associé à un cours qui est offert à l’Unil ?

    C’est un atelier-théâtre qui existe comme cours, à 3 crédits en option. Donc on peut faire des crédits pour autant qu’on s’implique pendant l’année pour faire le projet. Il n’y a pas besoin de background, pas besoin de connaissance du grec, du latin. D’ailleurs, la plupart n’a pas fait de latin et il leur faut un petit temps pour entrer là-dedans..

    Est-ce que vous avez déjà proposé d’autres projets, avec Talma, pour le Festival Fécule, pour les années précédentes, vu que c’est un cours récurrent ?

    C’est une troupe qui existe depuis six ans maintenant. On a commencé pour l’anniversaire d’Ovide. C’est mon collègue Olivier Thévenaz, latiniste, qui est venu vers moi et qui m’a dit:  « Tu ne veux pas fêter les 2000 ans d’Ovide ? » Et j’ai dit oui, c’est une bonne idée et on a créé une troupe sur le modèle de celle qui existe à Neuchâtel que j’ai longtemps dirigée, « le groupe de théâtre antique ». 

    On a créé d’abord un spectacle autour d’Ovide, après un autre autour d’Homère, Mille et une Iliade. Donc on aime bien ce qui n’est pas de théâtral en fait. Après, c’était le COVID, du coup on a fait un film autour des Métamorphoses d’Apulée, qui est un roman antique, de nouveau pas théâtral. Puis on est revenu à Aristophane, auteur comique, mais on a fait une sorte de pot-pourri de ses pièces. C’est mon auteur favori, donc je voulais une fois pouvoir le célébrer. Donc c’est le cinquième spectacle qu’on fait et on les a tous joués ici à La Grange.

    Est-ce c’est la première fois que ça s’ouvre aussi en dehors pour le grand public ?

    Non, on a toujours joué à l’extérieur aussi. Et puis on a fait des tournées. On a déjà joué à Neuchâtel, joué en Valais, à Genève. C’est compliqué à organiser mais ça fait partie du projet en fait de pouvoir emmener la pièce ailleurs, quitter la famille, quitter les amis et puis se confronter à d’autres publics. Et parfois, c’est la catastrophe. On est allé jouer devant un public allophone à Liège, qui n’a rien pigé au spectacle. Donc là c’était un peu le bide… A l’inverse, on est allé jouer l’Iliade devant des collégien·ne·s et gymnasien·ne·s à Genève. Et là, il y avait une sorte d’osmose entre nos jeunes étudiant·e·s et puis les étudiant·e·s de la salle. Ça a été un spectacle ‘feu d’artifice’, hyper joyeux, avec le public qui nous soutenait presque dans cette mise en scène de l’épopée. Ça c’est un de mes grands souvenirs de l’épopée de Talma.

    Comment est-ce que les dialogues et l’ensemble en général ont été organisés et préparés ?

    On a donné une grande autonomie à chaque étudiant·e, qui avait un chant à soi. Il·elle·s ont discuté avec Olivier des éléments qu’il fallait faire ressortir et puis après, il·elle·s ont eu liberté pour écrire le dialogue. Du coup, les dialogues sont assez différents d’une scène à l’autre. Et on devait faire attention, vu que parfois, en simplifiant, on fait sauter des éléments fondamentaux, on ne se rend pas compte qu’il y a un élément qui est important pour la narration, ou bien on veut écrire une blague, mais elle vient à contresens de tout ce que dit la pièce. Donc nous on est plutôt là pour vérifier, pour donner une caution académique et philologique au texte.

    Effectuer un travail académique à l’Unil, mais aller après vers le grand public

    Mais sinon, dans les mots eux-mêmes, les auteur·ices sont relativement libres. Par exemple, à un moment, Camille l’Amazone se fait berner par un guerrier qui la défie de descendre de son cheval pour l’affronter. Puis il remonte sur son cheval et se tire. Et là, l’étudiante a décidé de mettre ce terme qui n’apparaît pas chez Virgile : « Petit coq gonflé d’orgueil, ta ruse ne te sauvera pas ! ». On n’est pas exact par rapport à Virgile, mais l’expression est tellement cinglante et bien placée dans la bouche de Camille qu’on l’accepte comme un trait de génie d’une étudiante. Participer au processus de création, c’est vraiment quelque chose à quoi je tiens dans mes enseignements et dans Talma, qu’il y ait une part d’autonomie et de créativité. Parce que je trouve que, souvent, les cours étouffent la créativité des étudiant·e·s. Plus je travaille dans ce sens, plus je me rends compte des talents incroyables chez les un·e·s et les autres – entre les musicien·ne·s, entre les écrivain·e·s, entre les dessinateur·trice·s, entre ceux·celles qui maîtrisent les programmesinformatiques. Enfin, vraiment toute une réserve de talents qui n’attendent que de se révéler dans des projets de ce genre-là. Donc c’est pas du tout hiérarchique, je ne me vois pas comme un maître qui dirige les choses. C’est plutôt une collaboration entre nous, les enseignants, qui sommes là pour mener la troupe, pour la perpétuer, et puis ceux·celles qui en sont le cœur, sans qui on ne serait rien du tout.

    Les participant·e·s sont des habitué·e·s ou est-ce une équipe qui change chaque année ?

    Il y a quand même une douzaine de personnes qui sont les mêmes depuis le début. Donc il y a toujours un petit noyau commun. Sinon chaque année, 5-6 personnes de plus viennent s’ajouter, et quelques-un·e·s partent aussi. Et c’est pour ça qu’il est important qu’il y ait nous deux, Olivier et moi, pour qu’il y ait une continuité du projet. Parce qu’on sait que, petit à petit, chacun va vivre sa vie, quittera la barque – même si c’est triste, mais ça fait partie du projet, de se renouveler comme ça.

    Et quel est le public cible ?

    On ne s’adresse pas aux antiquisants, au contraire. Je n’ai pas envie que ce soit que des profs, que des latinistes qui viennent. Au contraire, on part de de l’idée qu’on peut ne rien connaître et faire une immersion dans un monde fascinant parce qu’on le connaît que par ouï-dire ou par quelques idées. On a une matière antique, mais la représentation, pour moi, est contemporaine. Je suis un amateur de théâtre contemporain, donc mes modèles, je ne vais pas les chercher dans l’Antiquité. Je n’aurai jamais de toge. Il n’y aura jamais une colonne en spectacle – ou bien elle sera faussement construite avec des caisses, ça sera un rappel, un clin d’œil. Il ne faut vraiment pas s’attendre à du théâtre poussiéreux.

    Avec des sons complètement contemporains qui sont un peu des clins d’œil à la musique d’aujourd’hui

    Au contraire, j’essaie d’emprunter les codes du théâtre contemporain pour faire vivre une matière que je connais bien, parce que c’est mon travail d’étude. Donc on est fidèle par rapport au fond et complètement traître par rapport à la forme. Oui, une vulgarisation, c’est vraiment ce qu’on vise. Je préfère qu’il y ait des connaisseurs ébranlés que des non connaisseurs ennuyés. À ces conditions, ces oeuvres peuvent encore parler aujourd’hui.

    Un exemple, c’est celui de la musique. On fait toujours appel à des artistes contemporains. Là, c’est Christophe Gonet, qui travaille pour le théâtre et qui est une sorte de multi-instrumentiste talentueux, à qui on a demandé une partition électro à greffer sur la pièce. Il faut donc s’attendre à un fond virgilien, mais avec des sons complètement contemporains qui nous accompagnent dans ce voyage de 2000-3000 ans dans la mythologie gréco-romaine. La musique est essentielle. C’est vraiment la pulsation de ce spectacle. On essaie d’être à la hauteur de cette musique par nos prestations d’amateur·ice·s éclairé·e·s

  • Pour l’Amour du Grain

    Pour l’Amour du Grain

    Photo : ©Gabriel Delarageaz @delarageaz

    Rédigé par : Patrick Hirling

    PHOTOGRAPHIE • Tandis que la qualité des capteurs numériques ne cesse de s’améliorer et que même les smartphones rivalisent avec un appareil photo d’entrée de gamme, on assiste aujourd’hui à une renaissance de la photographie argentique, autant auprès de passionné·e·s qu’auprès du grand public.

    La révolution digitale a affranchi nombre de formes d’art de leur dépendance d’un support matériel. Autrefois, chaque photographie existait comme négatif sur une pellicule, donc comme objet matériel qui implique un coût et nécessite un certain nombre de traitements. À l’inverse, une photo digitale est presque instantanée, n’a pas de coût réel et ne prend pas de place physique. Si l’on ajoute à cela que les capteurs numériques sont en principe capable d’égaler leurs ancêtres analogiques en termes purement techniques, il est surprenant que, tout comme les disques refont surface en musique, la pellicule et son grain semblent séduire une génération habituée à l’instantané.

    Plus que de la simple nostalgie ?
    Le phénomène n’est pas complètement récent. Depuis les années 2010, l’esthétique du film connaît un retour à la mode considérable. Il suffit de penser aux premiers filtres Instagram comme Nashville et Hudson ou aux applications simulant des imperfections et du grain comme Retrica. Vient ensuite la renaissance des polaroids avec les produits Instax de Fujifilm, puis des appareils dits « jetables » qui portent en eux une vraie pellicule 35mm. En parallèle, dans des milieux artistiques et en particulier dans la photographie de mode, l’argentique a su garder encore longtemps une place importante, considérée par beaucoup comme ayant des qualités visuelles propres et un savoir-faire associé méritant d’être conservés.

    « L’argentique m’a permis de donner de la valeur à la photo que je vais prendre avant même de l’avoir prise »

    « J’ai découvert la photo argentique autour de 2015, quand elle était presque à son point le plus bas », nous dit Gabriel Delarageaz, photographe de formation. « Si j’ai le choix, je fais de l’argentique simplement parce que j’aime le rendu. J’aime les couleurs, la plage dynamique, la définition, et tout ça même sans faire beaucoup de retouches » dit-il, bien qu’admettant qu’« en ce moment, je suis plus sur le numérique, mais honnêtement c’est juste le coût. Si l’argentique était plus abordable, j’en ferais plus, c’est certain ».

    Le poids de l’image
    Outre les qualités esthétiques de l’argentique, c’est peut-être justement dans les limitations qu’elle impose que se trouve une partie de son intérêt aujourd’hui. « L’argentique m’a permis de développer un sens en photographie où je donne vraiment de la valeur à la photo que je vais prendre avant même de l’avoir prise, et donc je prends pas en photo n’importe quoi. » Habitude imposée par le coût donc, mais qui se préser ve même lorsqu’on retourne vers les outils d’aujourd’hui. « Des fois ça m’arrive, même en digital, de porter mon appareil à mon œil et me dire « ah c’est pas si intéressant que ça » et de ne pas prendre la photo, même si rien ne m’en empêche ». En plus du coût, le processus argentique se différencie du digital en imposant une étape supplémentaire entre la prise de vue et la création d’une image : le développement.

    Une gratification différée
    Cette impossibilité devoir immédiatement le résultat oblige un apprentissage des aspects techniques de la photographie (gestion de la lumière, du cadre, du flou) qui est facile à négliger, surtout en tant qu’amateur·ice, lorsqu’on peut simplement essayer et refaire en numérique. Le développement consiste en deux étapes : d’abord, la pellicule est, dans l’obscurité totale, soumise à un traitement chimique qui fait apparaître en négatif les images que l’on a prises. Ensuite, ces négatifs sont soit scannés, soit reproduits sur du papier photographique. Cette reproduction, largement automatique et en partie numérique pour les pellicules couleur, est un procédé souvent entièrement manuel pour le noir et blanc et se passe en chambre noire, à la lumière rouge.

    L’esthétique du film connaît un retour à la mode considérable.

    Elle constitue pour nombre de photographes une grande partie du plaisir qu’il·elle·s ont à faire de l’argentique. Gabriel Delarageaz, qui a travaillé dans un laboratoire qui proposait ce genre de tirages à ses client·e·s, se souvient avec joie de cet aspect-là de son travail. « Même si on le faisait très rarement pour des clients, car c’était cher, les jours de congé je le faisais pour moi, j’en ai fait pleins, pas autant que j’aurais voulu ! »

    Photo : © Patrick Hirling

    Il est bon à savoir, pour les lecteur·ice·s intéressé·e·s par la photographie en noir et blanc, que développer ses photos soi-même est une pratique relativement accessible, du moins l’étape de développement des pellicules, et qu’il existe un grand nombre de ressources sur internet à ce sujet. De plus, le club photo de l’EPFL propose des formations et met à disposition de ses membres un laboratoire équipé. Pourquoi donc la photographie argentique séduit-elle toujours? D’un côté, elle permet de créer des images dont l’apparence a aujourd’hui acquis quelque chose d’intemporel et dont certaines qualités visuelles sont difficiles à imiter. D’un autre, la lenteur et le coût du processus qui mène de l’appui sur le déclencheur à la naissance d’une image lui confèrent une unicité et rendent compte de façon sensible que pouvoir capturer et préserver un instant, devenu presque une évidence, a bien encore quelque chose de miraculeux.