• Le monde de demain

    Le monde de demain

    SCIENCE-FICTION • V pour Vendetta, Farenheit 451, Ghost in the Shell… La science-fiction, depuis ses débuts, n’a eu de cesse d’interroger: quel sera le monde de demain?

    Désastres environnementaux et pandémies incontrôlables; censure et totalitarismes montants; surveillance de masse et peur de l’Autre; technologies dérivantes et libéralisme effréné; citoyenneté asphyxiée et libertés enlevées… Aux siècles précédents comme aujourd’hui, la science-fiction s’est toujours érigée en miroir des dérives sociétales et de nos peurs les plus rampantes. Trop souvent déconsidérée, la science-fiction ne s’adresse pourtant pas qu’aux amateur·ice·s du genre. Entre dystopies et utopies, ces mondes imaginaires nous conduisent à cette question, terrifiante, bouleversante: et si ce futur était déjà en marche?

    Si ce monde vous déplaît

    Ce sont ces questionnements qu’aborde Si ce monde vous déplaît, un podcast créé par la Maison d’Ailleurs, le musée de la science-fiction, de l’utopie et des voyages extraordinaires situé à Yverdon-les-Bains, en partenariat avec l’Unil. De Fahrenheit 451 à V pour Vendetta, en passant par Ghost in the Shell, Soleil Vert et d’autres classiques de la science-fiction, le podcast aborde en dix épisodes des sujets aussi vastes que le genre lui-même.

    «Et moi, dans mon monde à moi?»

    Marc Atallah

    Chaque épisode analyse une oeuvre majeure et invite un·e chercheur·euse de l’Unil à les questionner. Le but? Décrypter les visions plurielles que nous offrent ces oeuvres, grâce auxquelles nous pouvons méditer sur notre présent et les directions possibles que peuvent prendre nos sociétés. «Une des fonctions de la fiction, et ça marche particulièrement bien pour la science-fiction, c’est d’être capable de nous décentrer. Comme je vis une autre vie, je peux inspecter autrement ma propre vie», nous dit Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs et hôte principal du podcast. Que ce soit au travers de Montag, V, ou encore le major Kusanagi, l’on se pose à la place des protagonistes et l’on s’interroge: et si j’étais à leur place? Et si leur monde est en fait le mien? «La science-fiction a vite tendance à inverser les choses», expose Marc Atallah. Dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, par exemple, on appelle pompiers ceux qui brûlent les livres. Dans cette société, les pompiers protègent la population de la dissidence, de la liberté. «Le·la lecteur·ice qui sort de Fahrenheit 451 doit se rendre compte que ces pompiers protègent la société de la prise de conscience que le bonheur promis est factice. Et logiquement l’étape d’après c’est de se demander: et moi, dans mon monde à moi?»

    Consommer, divertir, bousculer

    De telles oeuvres nous rappellent, de temps en temps, de prêter attention à notre consommation personnelle de contenu médiatique: «Dans ce que je consomme, est-ce qu’il y a la place pour la dissidence, pour la révolte, pour la critique, pour la faculté de jugement?» interroge Marc Atallah dans Si ce monde vous déplaît. Les meilleures oeuvres de science-fiction bousculent, interrogent, bouleversent, dérangent, chamboulent. Et comme le rappelle le professeur Faber dans Fahrenheit 451, «Les livres sont faits pour nous rappeler quels ânes, quels imbéciles nous sommes. Ils sont comme la garde prétorienne de César murmurant dans le vacarme des défilés triomphants: Souviens-toi, César, que tu es mortel».

    Méribé Estermann

  • Pour l’Amour du Grain

    Pour l’Amour du Grain

    Photo : ©Gabriel Delarageaz @delarageaz

    Rédigé par : Patrick Hirling

    PHOTOGRAPHIE • Tandis que la qualité des capteurs numériques ne cesse de s’améliorer et que même les smartphones rivalisent avec un appareil photo d’entrée de gamme, on assiste aujourd’hui à une renaissance de la photographie argentique, autant auprès de passionné·e·s qu’auprès du grand public.

    La révolution digitale a affranchi nombre de formes d’art de leur dépendance d’un support matériel. Autrefois, chaque photographie existait comme négatif sur une pellicule, donc comme objet matériel qui implique un coût et nécessite un certain nombre de traitements. À l’inverse, une photo digitale est presque instantanée, n’a pas de coût réel et ne prend pas de place physique. Si l’on ajoute à cela que les capteurs numériques sont en principe capable d’égaler leurs ancêtres analogiques en termes purement techniques, il est surprenant que, tout comme les disques refont surface en musique, la pellicule et son grain semblent séduire une génération habituée à l’instantané.

    Plus que de la simple nostalgie ?
    Le phénomène n’est pas complètement récent. Depuis les années 2010, l’esthétique du film connaît un retour à la mode considérable. Il suffit de penser aux premiers filtres Instagram comme Nashville et Hudson ou aux applications simulant des imperfections et du grain comme Retrica. Vient ensuite la renaissance des polaroids avec les produits Instax de Fujifilm, puis des appareils dits « jetables » qui portent en eux une vraie pellicule 35mm. En parallèle, dans des milieux artistiques et en particulier dans la photographie de mode, l’argentique a su garder encore longtemps une place importante, considérée par beaucoup comme ayant des qualités visuelles propres et un savoir-faire associé méritant d’être conservés.

    « L’argentique m’a permis de donner de la valeur à la photo que je vais prendre avant même de l’avoir prise »

    « J’ai découvert la photo argentique autour de 2015, quand elle était presque à son point le plus bas », nous dit Gabriel Delarageaz, photographe de formation. « Si j’ai le choix, je fais de l’argentique simplement parce que j’aime le rendu. J’aime les couleurs, la plage dynamique, la définition, et tout ça même sans faire beaucoup de retouches » dit-il, bien qu’admettant qu’« en ce moment, je suis plus sur le numérique, mais honnêtement c’est juste le coût. Si l’argentique était plus abordable, j’en ferais plus, c’est certain ».

    Le poids de l’image
    Outre les qualités esthétiques de l’argentique, c’est peut-être justement dans les limitations qu’elle impose que se trouve une partie de son intérêt aujourd’hui. « L’argentique m’a permis de développer un sens en photographie où je donne vraiment de la valeur à la photo que je vais prendre avant même de l’avoir prise, et donc je prends pas en photo n’importe quoi. » Habitude imposée par le coût donc, mais qui se préser ve même lorsqu’on retourne vers les outils d’aujourd’hui. « Des fois ça m’arrive, même en digital, de porter mon appareil à mon œil et me dire « ah c’est pas si intéressant que ça » et de ne pas prendre la photo, même si rien ne m’en empêche ». En plus du coût, le processus argentique se différencie du digital en imposant une étape supplémentaire entre la prise de vue et la création d’une image : le développement.

    Une gratification différée
    Cette impossibilité devoir immédiatement le résultat oblige un apprentissage des aspects techniques de la photographie (gestion de la lumière, du cadre, du flou) qui est facile à négliger, surtout en tant qu’amateur·ice, lorsqu’on peut simplement essayer et refaire en numérique. Le développement consiste en deux étapes : d’abord, la pellicule est, dans l’obscurité totale, soumise à un traitement chimique qui fait apparaître en négatif les images que l’on a prises. Ensuite, ces négatifs sont soit scannés, soit reproduits sur du papier photographique. Cette reproduction, largement automatique et en partie numérique pour les pellicules couleur, est un procédé souvent entièrement manuel pour le noir et blanc et se passe en chambre noire, à la lumière rouge.

    L’esthétique du film connaît un retour à la mode considérable.

    Elle constitue pour nombre de photographes une grande partie du plaisir qu’il·elle·s ont à faire de l’argentique. Gabriel Delarageaz, qui a travaillé dans un laboratoire qui proposait ce genre de tirages à ses client·e·s, se souvient avec joie de cet aspect-là de son travail. « Même si on le faisait très rarement pour des clients, car c’était cher, les jours de congé je le faisais pour moi, j’en ai fait pleins, pas autant que j’aurais voulu ! »

    Photo : © Patrick Hirling

    Il est bon à savoir, pour les lecteur·ice·s intéressé·e·s par la photographie en noir et blanc, que développer ses photos soi-même est une pratique relativement accessible, du moins l’étape de développement des pellicules, et qu’il existe un grand nombre de ressources sur internet à ce sujet. De plus, le club photo de l’EPFL propose des formations et met à disposition de ses membres un laboratoire équipé. Pourquoi donc la photographie argentique séduit-elle toujours? D’un côté, elle permet de créer des images dont l’apparence a aujourd’hui acquis quelque chose d’intemporel et dont certaines qualités visuelles sont difficiles à imiter. D’un autre, la lenteur et le coût du processus qui mène de l’appui sur le déclencheur à la naissance d’une image lui confèrent une unicité et rendent compte de façon sensible que pouvoir capturer et préserver un instant, devenu presque une évidence, a bien encore quelque chose de miraculeux.

  • Rencontre avec Romane Dussez – Table Ronde du Festival Fécule

    Rencontre avec Romane Dussez – Table Ronde du Festival Fécule

    Image : ©Festival Fécule

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    ART • Une table ronde autour de la thématique « Être artiste·x·s amateu·ricexs et étudiantexs à l’université » est organisée dans le cadre du Festival Fécule, durant laquelle quatre compagnies de lieux scéniques différents vont partager leurs histoires et leurs points de vue sur la place que l’art prend dans leur parcours universitaire – Romane Dussez, organisatrice de la table ronde vous invite donc à partir à la rencontre des participant·e·s du Festival Fécule : « De leur pire galère à la joie de présenter leur création sur scène, venez profiter d’un moment de partage avec ces Féculiens et Féculiennes ! »

    Alors comment est-ce que ça a pris naissance ce projet ?

    Alors donc, moi, l’année passée j’ai participé au Festival Fécule avec un projet. C’était la première fois qu’on participait avec la troupe du Rez. On a présenté « les Physiciens » de Friedrich Dürrenmatt et on a adoré le festival. On connaissait pas du tout. La plupart de nous n’avait jamais été. On avait trouvé ça trop bien, mais je trouvais qu’il manquait un petit peu d’interaction entre les différents groupes de théâtre enfin, entre tout le monde, entre tous les arts. Et du coup, j’ai un peu réfléchi pendant l’été et puis je m’étais bien entendu avec Jonas, responsable de projet. Et puis je lui ai dit, moi j’aimerais bien qu’on fasse plus d’interactions entre artistes et des bords de plateau, une table ronde autour de ça et tout… Et j’ai un peu lancé des idées en mode : « Voilà ce que tu pourrais faire ». Et puis il m’a dit : « Ben. Viens le faire toi » et du coup c’est comme ça que je me suis un peu lancée dans le projet. Et donc l’idée de base de cette table ronde, c’était vraiment de réunir un maximum les artistes de différents groupes et idéalement de lieux scéniques un petit peu différents. Là, j’essaie d’avoir un groupe qui fait de l’impro, un groupe qui fait du théâtre un peu plus classique, à partir d’un texte connu, un groupe de théâtre qui fait une création et un groupe qui fait du théâtre de mouvements – donc du théâtre, mais sans parler et en bougeant. Donc l’idée c’était d’avoir 4 manières différentes de voir l’art vivant de la scène et puis les faire se rencontrer le temps d’une soirée pour qu’on discute de plein de thématiques autour de « Quelle place a l’art ? » – pour nous qui sommes étudiant·e·s.

    Elle se déroule quand cette table ronde et avec qui ?

    Le 27 avril, à 17h au foyer de la Grange avec La Cie ET Cetera avec la pièce « A Midsummer Night’s Dream », la Cie Astrolabe avec la pièce « Manuscrit trouvé à Khâ », Cie les Insolents avec la pièce « Les Insolents » et Michael Groneberg avec la pièce « Ici Jouera Zarathoustra ! ».

    Est-ce qu’elle a un titre cette table ronde ? Et fait-elle partie du programme officiel de Festival Fécule ?

    Elle a un titre, elle s’appelle « Être artistexs amateuricexs et étudiantexs à l’université ». Alors ce n’est pas dans le programme papier officiel, parce que pour des raisons de timing, parce que tout était pas encore super clair (les horaires, les intervenant·e·s) au moment où on a imprimé le programme papier, mais ça fait partie du Festival, sauf que ce sera communiqué plus tard. Pareil pour les bords de plateau, mais ils seront annoncés partout avant que ça ait lieu dans tous les cas.

    Voilà donc ça, c’est un projet que tu fais par plaisir ou est-ce que ça s’inscrit dans une formation ou un stage lié au Festival Fécule ?

    Je suis devenu stagiaire du Festival Fécule. Y’a une autre stagiaire qui fait ça dans le cadre de ses études avec Jonas, mais moi pas du tout. Moi, je suis en 6e année de médecine actuellement et je suis en stage à l’hôpital. Donc je fais ça vraiment en dehors, pour le plaisir, parce que j’adore ça.

    C’est la première fois que tu organise un événement de ce type ?

    Oui, complètement. J’ai souvent participé à des projets de médiation culturelle, mais un peu comme petite main à côté ou en regardant un peu comment ça se passait. Mais je n’ai jamais organisé moi quelque chose, donc c’est une première, on verra.

    Du coup ce projet, est-ce que ça en a engendré aussi d’autres ?

    Il y en aura d’autres ouais donc il va y avoir des bords de plateau – donc des rencontres avec les artistes et des intervenant·e·s, quelquefois des intervenant·e·s spécifiques que les artistes ont demandés, pour avoir une discussion autour de la thématique du spectacle ou autour du spectacle lui-même. Donc il y a plusieurs choses qui se sont un peu organisées et je suis assez contente que Jonas ait bien aimé cette idée de faire plein d’autres choses en dehors de la programmation officielle et que du coup ça donne lieu à plein de rencontres et plein d’à côté du Festival, donc ça c’est assez chouette.

    La table ronde et les bords de plateau seront payants ou gratuits ?

    Ce sera gratuit, complètement gratuit. Tous ces ‘à-côtés’ sont gratuits. En plus, ça se passe en général au foyer, donc si vous voyez de la lumière que vous débarquez et que vous dites « tiens, c’est intéressant », vous pouvez rester. Il n’y a pas de pré-inscription ou de choses comme ça, c’est vraiment très libre. Le but, c’est que ça ne ressemble pas à un cours magistral dans un auditoire. Le but c’est vraiment que ce soit une grosse discussion où tout le monde est bienvenu et donne un peu son avis.

    Est-ce que tous les membres des groupes qui ont participé au projet vont venir à la table ronde où est-ce que ce sera une sélection de quelques personnes comme représentantes ?

    Généralement, il y a justement une personne qui se détache par groupe un petit peu, pour venir être porte-parole du projet. Mais toute la compagnie est invitée donc il n’y a pas que l’auteur·e ou que le·la metteur·euse en scène ou que celui·celle qui lead le projet qui viendra. Mais c’est vrai c’est toujours cool d’avoir le point de vue de quelqu’un d’autre, parce qu’un·e metteur·e en scène qui n’aura pas forcément le même point de vue que le·la comédien·ne du projet. Donc c’est cool s’il peut y avoir aussi des représentant·e·s un peu de tous les pôles artistiques de la compagnie du coup.

    Est-ce qu’il y a des gens dans les compagnies qui ne sont pas forcément à l’université ?

    Dans les troupes en général, dans tout le Fécule, ça dépend. Y’en a qui sont pas du tout à l’uni dans les troupes, mais vu qu’il y en a un qui est à l’uni, ils viennent. Il y a des professeurs. Il y a des artistes un peu plus confirmé·e·s. Il y a vraiment de tout, un peu, c’est pour ça que ça m’intéressait de travailler avec la troupe Zara,  vu que c’est organisé dans le cadre d’un cours. J’ai donc choisi des spectacles qui m’intéressaient avant de vraiment réfléchir à comment les inscrire dans la table ronde. En gros, je me suis dit, plutôt que d’essayer de chercher déjà des spectacles qui ont l’air de se répondre entre eux, je me suis dit ; je prends 4 spectacles très différents dans des thématiques différentes donc ; un théâtre de mouvement, théâtre classique, de création etc. puis après, j’en choisissais un parmi la sélection. Mais je n’ai pas essayé de les faire coller à un thème. C’est maintenant que je dois essayer de trouver un peu un thème de discussion pour les lier tous ensemble, même si le fait d’être étudiant·e à l’uni et aimer l’art, ça me semble déjà être une très bonne base de réflexion.

    Est-ce qu’il y aura quelqu’un pour animer la conversation ? Si oui, est-ce que c’est toi ?

    Ouais, je pense que je vais le faire moi. Donc moi j’ai rencontré un peu toutes les troupes qui vont participer. Et du coup moi, ce que j’ai fait, c’est que je les ai vus tous pendant 1h, 1h15 et je leur ai demandé de me parler de leur projet. Et puis j’ai essayé de voir s’il y avait des choses qui se regroupaient – des thèmes, des thématiques importantes ou semblables justement entre les différents groupes. Et puis je vais essayer de les lancer là-dessus. Après le but c’est que les compagnies viennent (c’est-à-dire les autres compagnies du Festival Fécule) mais aussi d’autres gens en dehors du Festival. Je serais ravie que justement d’autres personnes qui aiment l’art ou qui s’intéressent à l’art d’une manière ou d’une autre dans le campus interviennent dans la conversation. Bien sûr c’est plus compliqué de les faire venir, mais ce serait idéal qu’il y ait des gens qui viennent juste pour parler d’art et de comment gérer ça avec les études. Après, moi je vais avoir une espèce de fil rouge, des questions pour rebondir, mais si la conversation part ailleurs, alors elle part ailleurs. Il n’y a pas de thème qu’on doit absolument aborder : le but, c’est vraiment qu’on se rencontre et qu’on échange.

  • La face cachée de l’art

    La face cachée de l’art

    Photo : ©Yasminie Zamparo – Édouard Besson dans l’atelier du MCBA.

    Rédigé par : Mélissa Hulmann

    ART • Dans le monde de l’art, toute une panoplie de métiers se retrouve cachée dans l’ombre d’une exposition finale. Rencontre avec Édouard Besson, technicien de musée, qui donne un aperçu des rouages techniques de l’atelier du Musée Cantonal des Beaux-Arts.

    Dans les « coulisses » d’un musée justement, Édouard Besson explique que le montage d’une exposition prend environ quatre ans, de la négociation de prêts à l’installation finale. Il est donc seulement possible d’imaginer le nombre de personnes à intervenir dans son processus. À retenir de l’atelier technique du MCBA, son emplacement étonnamment accessible non loin de l’entrée du musée même, et son accueil engageant d’odeur de bois et de bruit de machines rythmées par un fond musical très dynamique – Édouard, qui y travaille depuis le déplacement du musée suite au projet Plateforme 10, affirme que la musique fait partie intégrante de son mode de travail. Il fait partie de l’équipe depuis une dizaine d’années. Après plus de 20 ans d’expérience dans la menuiserie, une envie de changer de cadre le mène à un poste mis à concours à 40% au Musée Cantonal des Beaux-Arts. C’était une « prise de risque » et il a fallu « faire ses preuves », mais trois ans après il est engagé à 100%.

    Une exposition d’art, son côté technique
    Il n’existerait pas de formation spécifique pour le poste qu’il occupe : dans son cas, Édouard admet que lui-même n’était pas conscient de toutes les possibilités professionnelles qui s’offraient à lui. La polyvalence semble être le maître mot du métier : « Dans l’atelier, on est tous polyvalents, mais on a chacun nos tâches précises », dit-il.

    « Souvent tu apprends sur le tas »

    L’accrochage est ce qui résumait autrefois une grande partie de sa profession, cependant elle s’est aujourd’hui remarquablement diversifiée. Son expérience de menuisier lui permet d’élaborer des cadres ou des socles pour les œuvres, mais il intervient également dans le montage final de l’exposition et parfois lors de la constatation d’une œuvre à l’ouverture de sa caisse. Au sein de l’atelier, ils sont cinq techniciens ayant presque tous un parcours différent. L’un d’entre eux, qui a suivi une formation de polydesigner 3D axée sur le travail des matériaux, maîtrise parfaitement l’art de l’adhésif qui permet d’obscurcir les fenêtres d’une salle. Tandis que la coordination est plutôt du ressort du responsable technique, qui a également acquis quelques compétences en électricité en cours de route : « Souvent tu apprends sur le tas, tu as besoin d’essayer de faire un stage ». D’autres tâches consistent aussi à la gestion des multimédias ou à la mise sous cadre, touchant plutôt au secteur de conservation et restauration qui se trouve en revanche à l’autre bout du musée dans un espace plus « aseptisé ».

    L’art évolue, avec lui de nouveaux challenges professionnels
    L’exigence demandée à un·e technicien·ne de musée a augmenté au rythme des normes protocolaires et de conservation. Ce sont des changements qu’Édouard a pu remarquer durant ses dernières années dans le métier. Il est facile d’imaginer l’accrochage comme une tâche totalement banale, mais moins de se rendre compte de l’énorme responsabilité qui y est impliquée. Ce sont parfois des tableaux d’une valeur inestimable qu’ils ont entre les mains et les prix d’assurance qui vont avec, « une tâche simple peut donc devenir très complexe, c’est ce que je pense, les visiteurs n’ont pas conscience » ajoute-t-il.

    « Une tâche simple peut devenir très complexe, c’est ce dont le public n’a pas conscience. »

    De plus, le MCBA est un musée d’État, avec une mission de conservation du patrimoine vaudois. Il ne s’agit pas que de valeurs pécuniaires, mais également historiques. L’installation d’une exposition ne se résume plus uniquement à placer des tableaux sur des murs (bien que celle-ci, relève Édouard, peut déjà être considérée comme une science puisqu’elle nécessite un savoir-faire bien spécifique). L’évolution de l’art contemporain dans des formes plus variées implique l’apparition de nouvelles tâches. Édouard évoque par exemple le projet artistique de Julian Charrière ayant eu lieu en 2014 au Palais de Rumine, pour lequel il a fallu déplacer 25 tonnes de carottes de sel de Bolivie : « On se retrouve à faire des tâches particulières, les briques de sel sont arrivées deux jours avant le vernissage et on s’est vite rendus compte qu’il fallait mettre des gants, car le sel piquait ! »

  • Dans la peau d’une Drag Queen : interview avec Frani ELLE

    Dans la peau d’une Drag Queen : interview avec Frani ELLE

    Photo : ©Frani ELLE

    Propos recueillis par Ylenia Dalla Palma

    Retrouvez Frani ELLE sur TikTok: @frani_tiktok

    PERFORMANCE • « Drag-Queen » : nous connaissons tou·te·s ces termes, parfois confondus avec ceux de travesti·e·s ou de transsexuel·le·s. Ils nous évoquent la fête, l’extravagance, une féminité poussée à l’extrême. Mais qui se cache derrière ces joues fardées ? L’auditoire est allé à la rencontre de Frani ELLE, nouvelle étoile montante suisse du drag.

    Bonjour Frani, pourrais-tu d’abord te présenter ? Qui es-tu ?

    On me connaît surtout sous le nom de Frani ELLE sur les réseaux sociaux, que ce soit Instagram ou TikTok. Je suis une Drag Queen originaire du Valais qui propose des contenus humoristiques sur le quotidien des suisse·esse·s, mais aussi des tutos maquillages. À côté de mon activité artistique, je travaille dans une banque, désormais à taux réduit, afin de pouvoir avoir plus de temps pour mes projets en tant que Drag.

    Qu’est-ce que le drag ? Comment toi-même as-tu commencé ?

    Le drag de manière générale est le fait de se transformer dans le genre opposé au sien, que ce soit pour de la comédie ou pour soi-même. On peut donc voir des Drag Queens, mais aussi des Drag Kings, dont on ne parle pas beaucoup. C’est quelque chose qui est né il y a des années, lorsque les femmes ne pouvaient pas jouer de rôles au théâtre. C’étaient les hommes qui, maquillés en femme, occupaient les rôles féminins. Aujourd’hui, c’est quelque chose qui se démocratise de plus en plus.

    « Le ELLE est un hommage à toutes les femmes qui sont en moi lorsque je me transforme »

    – Frani ELLE

    Personnellement, depuis tout petit, j’ai toujours rêvé de me transformer. Ma mère était infirmière et lorsqu’elle partait travailler le soir, je piquais ses affaires. Donc, ça a commencé un peu comme ça et finalement, un dimanche ennuyant lors du premier confinement, je me suis dit que j’allais essayer de me maquiller et de poster mon look sur le net. J’ai adoré, et je crois que mes abonné·e·s aussi. C’est donc de là que tout est parti.

    Comment as-tu choisis ton pseudonyme, Frani ELLE ?

    J’ai vécu à Lausanne en colocation et Frani était le surnom que l’on me donnait, inspiré de mon prénom civil qui est Francesco. Pour le ELLE, j’avais une volonté de marquer la féminité de mon personnage mais c’est aussi une référence à l’un de mes magazines fétiches du même nom. Le ELLE est finalement un hommage à toutes les femmes qui sont en moi lorsque je me transforme.

    Comment décrirais-tu ton style et qu’as-tu envie de renvoyer avec ?

    J’essaie de me rapprocher du style de la femme de tous les jours : quelque chose de classe et de sexy en même temps. Je m’inspire notamment des top models des années 90 mais aussi de l’iconique Marylin Monroe. J’aime aussi prendre pour modèle des looks que je vois dans la rue ou dans le bus. Dans mon parcours professionnel, j’ai aussi été maquilleur. J’avais donc déjà une base à ce niveau-là mais le maquillage de drag est un peu différent puisqu’il est dix fois plus couvrant que le maquillage classique. Donc, finalement, je me base sur divers looks que je vois au quotidien tout en accentuant les traits.

    Pourquoi as-tu choisi TikTok pour publier tes vidéos ?

    J’ai d’abord commencé sur Instagram par des simples photos. Mais, comme j’ai toujours eu un côté comique, j’ai eu un jour envie de faire une vidéo humoristique TikTok sur mes vacances au Portugal. Ça a beaucoup plu aux internautes et j’ai donc décidé de faire des gags sur la vie de tous les jours. J’ai eu et ai toujours beaucoup de retours positifs sur mes vidéos. Après cela, le nombre de vues et de followers a augmenté très vite, c’est assez impressionnant.

    « Le plus important est de faire les choses avec sincérité et passion »

    – Frani ELLE

    Qu’as-tu envie de transmettre avec ces vidéos ?

    Dans ces vidéos, je surjoue parfois des situations de mon propre quotidien, mais je touche aussi de temps en temps à des sujets de société. Mon but n’est pas d’être influenceur mais de réveiller les gens sur certaines choses grâce à l’humour. En Suisse, on voit que beaucoup de jeunes ne votent pas et, sans prétendre à quoi que ce soit, j’essaie à l’aide du drag et de la comédie de sensibiliser les gens à mon niveau.

    Tu as été la Maîtresse de la Pride de Bulle 2022, est-ce que cela a été important pour toi de jouer ce rôle ?

    C’était la première fois que je présentais un événement et que je montais sur une scène. Les organisateur·ice·s m’avaient annoncé qu’il y aurait 10’000 personnes ce jour-là, j’avais donc un peu d’appréhension. Finalement, ça s’est très bien passé, le cortège était magnifique. C’était une expérience fabuleuse et pleine d’amour. Pour moi, c’était important de faire cette pride à Bulle parce que c’est une ville qui n’est pas encore acquise à la cause LGBTQIA+. C’est notamment pour cette raison que j’ai accepté d’être Maîtresse de cérémonie, pour rencontrer le public et partager ce moment avec lui.

    L’organisateur de la Pride, Bernard Clerc, t’a qualifiée de « nouvelle Marie-Thérèse Porchet », est-ce que toi tu te vois un peu comme ça ?

    Marie-Thérèse Porchet est une personne que j’admire énormément. C’est très gentil de me comparer à elle, mais je pense avoir encore beaucoup de choses à prouver. Si je pouvais avoir sa carrière, je ne dirais pas non. Je suis très fière d’être suisse et devenir une icône du pays ne serait pas sans me déplaire mais je pense avoir encore un peu de chemin à faire pour arriver à son rang.

    Quels sont tes prochains projets artistiques ?

    J’ai été contacté il y a quelque mois par un photographe parisien qui prend beaucoup de clichés de mode de Drag Queens, notamment pour l’émission « Drag Race ». Il m’a proposé de shooter avec lui, et j’ai accepté avec grand plaisir. Je vais donc en décembre à Paris pour prendre des photos avec lui en studio. C’est un super départ en France.

    Autrement, je suis également en train de monter un spectacle qui sera joué en Suisse fin 2023. Ce sera l’histoire de mon personnage Frani ELLE, la valaisanne qui parle de son quotidien et de celui de ses concitoyen·ne·s.

    Pour finir, un conseil à donner aux personnes qui voudraient se lancer dans le drag ?

    Je conseillerais déjà de le faire : si vous avez envie de vous lancer, faites-le lorsque vous êtes prêt·e·s. Il faudra aussi s’armer de patience pour apprendre toutes les techniques, mais aussi prendre en compte l’aspect financier, puisque le drag coûte cher. Ce qui est bien pour commencer c’est d’emprunter des accessoires à des copines et d’apprendre petit à petit. Le plus important est de faire les choses avec sincérité et passion.

  • Musées isolés et adorés

    Musées isolés et adorés

    Photo : © »Citrouille » de Yayoi Kusama par Kirill

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    TOURISME • Des musées esseulés sur des îles ou au milieu de la forêt parviennent à attirer suffisamment de public pour subvenir à leurs besoins. Tout en faisant découvrir des œuvres en symbiose avec l’environnement dans lequel ils se trouvent, ces musées sensibilisent la population sur les questions relatives à la santé de leur planète.

    Il existe plusieurs musées qui, loin d’être au centre-ville ou dans des régions denses, se trouvent cachés dans la forêt, dans le désert ou isolés du monde sur une île. Parmi eux, on compte le parc artistique d’Inhotim au Brésil, le musée James Turrell en Argentine ou encore l’île-musée de Naoshima au Japon. Non seulement ces musées attirent un public toujours grandissant, mais ils ont également fait, dans certains cas, renaître l’économie moribonde de ces régions isolées. Le site artistique de Benesse, créé à la fin des années 1980 par Tetsuhiko Fukutake et Chikatsugu Miyake, a permis de raviver l’intérêt envers cette île japonaise. Fukutake, président d’une compagnie d’édition, et Miyake, maire de l’île de Naoshima, ont su créer un centre culturel florissant qui attire de nos jours un public international. Le premier musée du site artistique a été ouvert en 1992 et a été suivi de dix-sept autres constructions à travers les années – qu’il s’agisse de musées, d’installations externes ou bâtiments complémentaires. La pêche et l’industrie de fusion de cuivre constituaient les deux activités économiques principales de l’île de Naoshima avant l’arrivée du projet.

    Le site artistique Benesse a transformé l’île en un espace hybride liant agriculture, nature et art

    Des musées reclus et pourtantprospères
    Cependant, grâce à la conception translocale de l’espace, le projet Benesse a pu transformer l’île en un espace hybride liant agriculture, nature et art. Bien que commencé sur l’île de Naoshima, le site Benesse est de nos jours constitué des trois îles ; Naoshima, Teshima et Inujima, toutes situées dans la mer intérieure de Seto. Les installations artistiques servent donc à raviver l’économie des îles fortement dépendantes de leur production agricole et piscicole. L’anthropologue J.W. Traphagan souligne que la promotion du tourisme est une solution qui est employée par de nombreux·ses fonctionnaires gouvernementaux·ales dans des zones rurales, en périphérie des villes ou isolées comme les îles et montagnes. Ainsi, le potentiel de ces îles japonaises, en tant que destinations touristiques rurales, est amplifié par la mise en place de jardins botaniques, notamment le « Jardin de Vie », ou de balades artistiques comme la « Forêt des murmures » et bien d’autres installations. Afin d’attirer du public, des hôtels, spas, parcs, restaurants et plages furent également développés, transformant ainsi la visite de musée en une expédition pouvant s’étaler sur plusieurs jours.

    L’art en symbiose avec la nature
    La première construction de Naoshima fusionne l’hôtel et le musée. Les chambres offrent non seulement une magnifique vue du site, mais elles permettent d’entrer en contact avec les œuvres du musée. Bien que le projet artistique japonais ait été conçu dans une optique de régénération économique, il a tout de même permis aux îles d’obtenir le statut de réserve naturelle, une première au Japon.

    © Inhotim par Camilla soares

    Il existe également plusieurs installations qui ont été conçues pour l’île et qui s’intègrent parfaitement dans cette recherche d’une « coexistence de l’art, la nature et l’architecture » – l’objectif du site artistique de Benesse, d’après leur site officiel. En incorporant plusieurs œuvres dans le paysage naturel de l’île, le site permet ainsi d’étendre les expositions des musées en dehors de leurs murs. Parmi les installations externes, se trouvent « Tom Na H-iu » par Mariko Mori – une sculpture en verre qui brille en fonction des données reçues sur la mort de supernovae – ainsi que la « Forêt des murmures » – une balade à travers des carillons, qui sonnent au rythme du vent– ou encore la sculpture « Citrouille » de la célèbre artiste Yayoi Kusama. En dehors du site Benesse, il existe d’autres musées qui prônent la fusion entre art et nature.

    L’objectif du site Benesse : « La coexistence de l’art, la nature et l’architecture. »

    L’institut artistique et jardin botanique d’Inhotim est l’un des plus grands complexes muséaux en plein air du monde. Il offre l’opportunité de découvrir des œuvres d’art contemporaines, tout en restant plongé dans la végétation de la forêt atlantique et la savane tropicale du Cerrado. Cette fondation permet ainsi au public de découvrir plus de quatre mille espèces botaniques, tout en aidant à préserver l’environnement de la région.

    L’art isolé, écologiquement engagé
    Les cas des sites artistiques d’Inhotim et de Benesse démontrent qu’il existe un futur prospère pour les musées à l’écart du monde et de la densité des mégapoles. Cet engouement envers une nouvelle manière d’expérimenter le musée, en faisant de celui-ci une destination artistique à part entière, est marqué par la naissance de nouveaux projets comme le musée Xinatli. Ce musée se veut orienté écologiquement et cherche à atteindre l’équilibre entre art et nature tout en se réappropriant le plan des pyramides à degrés. L’utilisation de l’expérience artistique pour ouvrir un discours sur l’écologie est loin d’être nouvelle, mais celle-ci confirme un intérêt grandissant autour de la valorisation et protection de notre planète. Les destinations artistiques sont donc peut-être l’avenir du musée, permettant ainsi de sensibiliser la population sur les dangers écologiques tout en découvrant des lieux atypiques reclus.

  • Au fil des œuvres : Le reflet

    Au fil des œuvres : Le reflet

    Photo : Yayoi Kusama, Infinity Mirrored Room: The Souls of Millions of Light Years Away, 2013

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    À travers les siècles, le reflet évolue, réfléchissant la nature, la ville et l’observateur·ice. Bien qu’image d’une image, il parvient à prendre vie et paraître plus réel que l’objet même qu’il réfléchit.

    Les jeux de reflets dans l’art atteignent leur apogée à la fin du XIXe siècle grâce aux impressionnistes, tels que Claude Monet dans ses marines. Dans ses paysages urbains, la ville surplombant un cours d’eau est rendue double et difforme, lorsqu’elle se mélange à l’eau et au ciel. Il devient ardu d’établir la limite entre reflet et réalité. Monet invite son public, par le biais de jeux de miroir, à se plonger dans l’œuvre, à y voir le temps et la vie s’écouler au rythme de l’eau. Il existe donc une connotation poétique et romantique associée à la notion d’eau – aussi considérée comme source de vie – qui est déjà présente dans les tableaux de William Turner et autres artistes romantiques dès le début du siècle. Cependant les œuvres de Turner se concentrent majoritairement sur des paysages naturels et ne parviennent pas à mettre en contraste l’immuabilité du reflet avec la versatilité de la vie humaine. C’est donc par l’opposition entre monde urbain et naturel que Monet pousse l’observateur à voir la vie dans le reflet et à comparer la cadence de la vie humaine à celle des éléments naturels. Dans l’Impression de Monet, la ville urbaine, noyée dans la rosée du matin, prend vie et se dresse à la vitesse du soleil levant.

    L’illusion du reflet, entre ombre et lumière
    Après un peu plus d’un siècle, le reflet – modifié par les avancées techniques et les efforts d’illusion – n’a plus la même signification ni le même rôle au sein d’une œuvre. Au lieu de refléter parfaitement la réalité, via la réfraction de la lumière sur une surface, le reflet est déformé afin de reproduire l’image conçue par l’artiste. Kumi Yamashita, une artiste japonaise, parvient à altérer les ombres des sculptures qu’elle crée à partir d’objets divers – feuilles de papier, nombres et amas d’ordures. La lumière est modelée par la sculpture difforme afin de créer une forme humaine et le mur devient la toile d’un spectacle régi par les ombres. Yamashita parvient donc à faire de l’immatériel l’objet principal de son œuvre et non le simple reflet de celui-ci.

    L’expansion du monde réel par son reflet
    Bien que Yayoi Kusama ne déforme pas le reflet dans ses Infinity Mirror, elle parvient à le multiplier en recouvrant les salles de miroirs. L’expérience incorpore le public ainsi qu’une multitude de lanternes dans l’œuvre et ouvre la porte sur un monde irréel, intemporel et pourtant bien visible. En élargissant les murs de la pièce vers l’infini, les miroirs engloutissent le public dans une avalanche lumineuse. L’effet magique produit par l’extension du volume de la pièce fait de l’observateur un acteur central dans l’œuvre. Ce n’est ni le public ni les lumières qui sont l’objet de l’œuvre mais bien leurs réflexions. Que ce soit il y a deux siècles ou deux ans, le reflet permet d’élargir l’œuvre d’art en dehors de son cadre. Il fait disparaître la frontière entre réalité et imaginaire et crée de la profondeur au sein d’une surface pourtant plate.

  • Le sens social de la danse

    Le sens social de la danse

    Rédigé par : IRIS CAPPAI

    DANSE • Un divertissement, un rite, un moyen de s’émanciper… la danse peut revêtir une abondance de sens dans notre société. Nous verrons comment sa fonction sociale évolue au fil du temps et en quoi elle est créatrice de liens sociaux.

    Un·e danseur·euse étoile interprétant le rôle principal d’un ballet, les invité·e·s d’un mariage célébrant une danse traditionnelle ou encore l’ami·e toujours prêt·e à s’amuser en boîte de nuit… tou·te·s pratiquent la même activité : danser. Toutefois, le sens que nous accordons à la danse peut dépendre du contexte, du style de danse et de son histoire ou encore de l’expérience de chacun·e. En effet, pour certains il peut s’agir d’un travail ou d’un moyen de se divertir, pour d’autres, d’un art, d’une manière de s’émanciper et de s’exprimer. En somme, il existe « des » danses avec des pratiques, des fonctions et des formes diverses que l’on peut regrouper sous le terme générique de « la danse ». La danse au singulier se réfère à une pratique sociale et artistique qui est, selon Mariem Guellouz, chercheuse affiliée au Centre d’Anthropologie Culturelle à l’Université Paris Descartes, « fortement liée aux structures socioculturelles et aux liens entre les individus d’une même société ». Ainsi, la danse, et plus particulièrement son sens et sa fonction sociale, évoluent à l’image de la société.

    La danse, miroir de la société ?
    Les archéologues ont retrouvé des peintures rupestres attestant l’existence de danses primitives déjà à la période du paléolithique. A ce stade, il s’agissait avant tout d’un acte cérémonial et rituel adressé à une entité supérieure visant, par exemple, à célébrer la chasse. Selon l’ethnomusicologue Curt Sachs, c’est dans le cadre des premières cités-États antiques, lorsque les individus ont commencé à se penser en société, que la danse est considérée comme un art, une invention proprement culturelle.

    Son sens et sa fonction sociale, évoluent à l’image de la société

    Ainsi, la danse revêt un sens social avec des codes évoluant en même temps que les sociétés qui la pratiquent. A titre d’exemple, la danse au Moyen-Âge se soumet à une morale stricte limitant le moindre contact physique, tandis qu’elle commence à s’érotiser avec l’apparition des premières danses de couple au XVIe siècle. Selon le sociologue et danseur Christophe Apprill, l’individualisme s’étant imposé dans notre société, la danse est, aujourd’hui, davantage libérale. Cette transition est marquée, selon lui, par l’apparition du twist : plus besoin d’inviter son·sa partenaire, « on s’engage seul dans cette danse, dont le régime physique intense est radicalement opposé à celui des danses de couple fermées ».

    Danser seul mais avec les autres
    Ce n’est pas parce que la danse est devenue plus individualiste aujourd’hui qu’elle ne se pense pas avec les autres. Par exemple, une danse comme le HipHop, bien qu’elle se danse seule, se pratique presque toujours au milieu d’autres danseur·euse·s et est composée de nombreux moments de cohésion. Ainsi, comme le soulignait Jacqueline Robinson, danseuse et chorégraphe française, « par l’expression personnelle, la danse permet de se diriger à la rencontre de l’autre pour communiquer ses sentiments, partager ses émotions ».