• Balélec en coulisses 

    Balélec en coulisses 

    Photo : ©Balélec

    FESTIVAL · Nombre d’entre vous se sont sans doute rendu·e·s, comme chaque année, au fameux Festival de Balélec sur le campus de l’EPFL. Plus grand évènement estudiantin d’Europe, Balélec est la célébration qui sait mettre tout le monde d’accord. Zoom sur cet événement estudiantin haut en couleurs.

    Plus qu’un comité, une famille

    Si nous pouvons chaque année au mois de mai nous déhancher sur des rythmes effrénés tout au long de la nuit, c’est grâce au comité de Balélec. Composé actuellement de 55 membres, il est divisé en plusieurs pôles : « Nous avons l’équipe administrative qui est responsable de la stratégie du festival et de la gestion des diverses équipes. Il y a ensuite le pôle Finances qui gère toutes les questions de comptabilité et de sponsoring, le pôle Opérations qui s’occupe de toutes les problématiques liées à la sécurité durant la soirée, le pôle Logistique pour tout ce qui est montage d’infrastructures sur le site, ainsi que le pôle Affaires Artistiques pour tout ce qui touche à l’identité visuelle ou musicale du festival », explique Lancelot Graulich, responsable presse du festival. Le comité fonctionne sur un modèle de transmission d’ancien·ne·s aux nouveaux·elle·s, le savoir-faire s’accumule donc au fil des années. Certain·e·s ancien·ne·s membres sont d’ailleurs toujours présent·e·s lors de la semaine de montage et de la soirée du festival. Une famille donc, qui ne cesse de s’agrandir depuis 40 ans. 

    « C’est important pour nous de mettre en avant la culture régionale »

    Lancelot Graulich, Responsable presse de balélec

    La semaine de montage, toute une aventure 

    Balélec étant le plus grand festival de musique estudiantin d’Europe, il demande passablement de préparation en amont. C’est ce que nous apprend Lancelot: «Nous commençons la semaine de montage le vendredi avant le festival, ce qui fait 7 jours de préparation. Nous avons énormément de bénévoles qui viennent nous aider en dehors de leurs heures de cours». En effet, tout le terrain doit être sécurisé, premièrement avec des barrières entourant le site, mais aussi avec divers matériaux d’aplanissement de terrain pour éviter toute chute, ainsi que des lumières pour éviter les endroits trop sombres. Par ailleurs, le festival contenait cette année quatre scènes: la Grande scène, Azimuts, RedOx, et la scène Squatt, qui doivent toutes être prêtes à temps pour le jour J, tout comme la décoration. L’équipe chargée de cette dernière effectue d’ailleurs tous les apparats du festival elle-même, en fonctionnant sur l’idée du recyclage et de la réutilisation d’année en année. En effet, le festival a pour ligne directrice de produire le moins de déchets possible, le site est donc agencé pour éviter une pollution abondante lors de la soirée. Le comité et les bénévoles vivent donc une semaine intense tou·te·s ensemble, où ils·elles mangent Balélec, dorment Balélec et respirent Balélec, avant le grand soir. 

    Le comité fonctionne sur un modèle de transmission d’ancien·ne·s aux nouveaux·elle·s

    Une soirée mémorable

    Le Festival Balélec a à nouveau battu des records cette année en annonçant sold out très rapidement après ses trois ventes. Le site a donc vu arriver 15’000 festivaliers et festivalières le soir du 12 mai. La soirée a démarré fort avec plusieurs groupes aux mélodies toutes plus entraînantes les unes que les autres. La scène Squatt a notamment accueilli le groupe de rock Don’t kill the cow, qui a vu son public sauter comme jamais. Lancelot explique la valeur quelque peu spéciale de cette scène : «Il s’agit de la plus ancienne scène de Balélec. Elle accueille principalement des artistes locaux et de jeunes talents, c’est important pour nous de mettre en avant la culture régionale». La Grande Scène a quant à elle, débuté avec le chanteur de rap Lujipeka qui a su mettre en joie nombre de festivaliers et festivalières reprenant ses refrains en cœur.

    Le festival propose également des spectacles en plein air en collaboration avec d’autres associations et professionnel·le·s

    Plus tard dans la soirée s’est produit sur cette même scène le célèbre rappeur français Gazo, pour qui s’est rassemblé une foule de fans immense. Les amateur·ice·s de techno ont pu quant à eux·elles aller profiter de la scène RedOx avec SHERELLE, jeune talent qui a fait danser de nombreux festivalier·ère·s sous le Rolex. Par ailleurs, le festival propose des spectacles en plein air en collaboration avec d’autres associations et professionnel·le·s. Nous avons pu voir notamment un groupe de danse enflammer le parquet devant le Rolex en début de soirée. Lancelot ajoute à ce propos : «C’est important pour nous de partager ce moment avec les autres associations de l’EPFL. Notre but est réellement de se rassembler ce soir-là pour participer tou·te·s ensemble à cette belle ambiance de Balélec». Le festival s’est également associé ce soir-là au média Tataki qui offrait la possibilité aux festivalier·ère·s d’acheter des tee-shirts inédits imprimés sur le moment. Finalement, la soirée a été un réel succès. Le public était, comme chaque année, ravi de cette ambiance festive qui vient marquer le semestre de printemps. Un festival, donc, qui ancre les mémoires de ses rythmes, de ses rencontres, et de sa joie de vivre. 

    Ylenia Dalla Palma

  • EPFL VS Unil

    EPFL VS Unil

    Photo : ©Wikimedia Commons

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    STÉRÉOTYPES • Entre haine et amour, la relation entre l’EPFL et l’Unil est tumultueuse et passionnelle. Le corps estudiantin a beau se lancer des stéréotypes au visage, tou·te·s semblent sociabiliser, indépendamment de leur appartenance à une faculté ou une université précise. Qu’en est-il de ces présupposés ? Sont-ils nés d’une réalité dure à accepter ?

    Après avoir interrogé une cinquantaine de jeunes étudiant·e·s sur l’existence et le partage de stéréotypes concernant l’EPFL et l’Unil – c’est une écrasante majorité (94,5%) qui confirme la présence de clichés bien ancrés dans la communauté universitaire. Ainsi, 68,5% des interrogé·e·s affirment avoir déjà entendu des stéréotypes à propos des deux institutions tandis que 18,5% à propos seulement de l’EPFL et 7,5% concernant uniquement l’Unil. Si les stéréotypes formés sur l’Unil et l’EPFL sont souvent créés en opposition les uns par rapport aux autres, ils confrontent souvent la Faculté des Lettres à l’entièreté de l’EPFL – à l’exception de la Faculté d’Architecture, souvent considérée comme le mouton noir de l’EPFL en termes de difficulté d’apprentissage. Car, oui, ce sont surtout des questions de différences de complexité de cursus qui viennent opposer nos chères hautes écoles, et par extension leurs corps estudiantins.

    Prof ou Pôle emploi
    Parce que l’EPFL a la réputation d’être difficile à réussir, ses étudiant·e·s sont stigmatisé·e·s comme des geeks ou des nerds, qui passent soi-disant tout leur temps à étudier, au dépend de leur vie sociale. À l’inverse, les étudiant·e·s de Lettres, qui s’intéressent plus aux sciences humaines, à la culture, et aux langues, sont considéré·e·s comme des personnes qui ne font rien, et qui possèdent comme seules possibilités d’avenir l’enseignement ou le chômage. Bien évidemment ces clichés, bien loin d’être propres à ces deux écoles spécifiques, découlent de présupposés qui trouvent leur origine dans les tréfonds de notre société.

    L’Université de Lausanne possède le label de gauchiste libéral

    Il existe des dictons qui prétendent que « ceux·elles qui savent faire, font ; ceux·elles qui ne savent pas faire, enseignent ». Ce sont justement ces maximes qui laissent suggérer un ordre hiérarchique entre les métiers éducationnels et ceux d’ingénierie, médecine ou autres. En partageant ces idées préconçues sur les voies professionnelles qui découlent d’une éducation supérieure en Sciences Sociales ou en Lettres mais aussi sur leur valeur hiérarchique ou utile dans la société humaine, les étudiant·e·s ne font donc que répéter et reproduire des stéréotypes déjà bien ancrés dans le monde professionnel – une tendance dont a pris conscience l’EPFL qui précise de manière explicite, sur la page de son site internet, les différences entre l’EPFL et l’université : « [qu’il] n’y a pas de formation qui soit meilleure qu’une autre. Les évaluations et les choix doivent être faits selon les priorités et les ambitions de chaque individu ».

    Gauchistes vs misogynes
    En dehors des présuppositions effectuées sur les difficultés éducationnelles auxquelles font face les étudiant·e·s de l’EPFL et l’Unil, ce sont surtout les stéréotypes concernant le genre et les positions politiques du corps estudiantin qui posent problèmes. L’EPFL, qui possède effectivement une majorité d’étudiants hommes, est souvent considérée comme un phare à attitudes misogynes. S’il existe bien une réalité troublante concernant les comportements inappropriés envers les femmes, ou toute autre minorité, celle-ci est cependant loin d’être propre au campus epflien, comme le démontrent les pages Instagram de @payetonunil @payetontournage, et @payetonimpro. Au contraire, ce n’est pas parce que l’Université de Lausanne possède le label de gauchiste libéral que ses étudiant·e·s ne subissent pas pour autant des violences verbales ou physiques.

    « Ceux·elles qui savent faire, font ; ceux·elles qui ne savent pas faire, enseignent »

    Donc, au lieu de se cacher derrière des étiquettes, il est plus intéressant de se rencontrer sans a priori et juger, au cas par cas, si l’on est face à quelqu’un de confiance, aux idéaux et morales semblables aux nôtres ou pas – ce que font déjà la plupart des personnes, conscientes finalement que ces stéréotypes ne sont rien d’autre que ça ; des vieux clichés sans réel fondement.

  • Rencontre avec Romane Dussez – Table Ronde du Festival Fécule

    Rencontre avec Romane Dussez – Table Ronde du Festival Fécule

    Image : ©Festival Fécule

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    ART • Une table ronde autour de la thématique « Être artiste·x·s amateu·ricexs et étudiantexs à l’université » est organisée dans le cadre du Festival Fécule, durant laquelle quatre compagnies de lieux scéniques différents vont partager leurs histoires et leurs points de vue sur la place que l’art prend dans leur parcours universitaire – Romane Dussez, organisatrice de la table ronde vous invite donc à partir à la rencontre des participant·e·s du Festival Fécule : « De leur pire galère à la joie de présenter leur création sur scène, venez profiter d’un moment de partage avec ces Féculiens et Féculiennes ! »

    Alors comment est-ce que ça a pris naissance ce projet ?

    Alors donc, moi, l’année passée j’ai participé au Festival Fécule avec un projet. C’était la première fois qu’on participait avec la troupe du Rez. On a présenté « les Physiciens » de Friedrich Dürrenmatt et on a adoré le festival. On connaissait pas du tout. La plupart de nous n’avait jamais été. On avait trouvé ça trop bien, mais je trouvais qu’il manquait un petit peu d’interaction entre les différents groupes de théâtre enfin, entre tout le monde, entre tous les arts. Et du coup, j’ai un peu réfléchi pendant l’été et puis je m’étais bien entendu avec Jonas, responsable de projet. Et puis je lui ai dit, moi j’aimerais bien qu’on fasse plus d’interactions entre artistes et des bords de plateau, une table ronde autour de ça et tout… Et j’ai un peu lancé des idées en mode : « Voilà ce que tu pourrais faire ». Et puis il m’a dit : « Ben. Viens le faire toi » et du coup c’est comme ça que je me suis un peu lancée dans le projet. Et donc l’idée de base de cette table ronde, c’était vraiment de réunir un maximum les artistes de différents groupes et idéalement de lieux scéniques un petit peu différents. Là, j’essaie d’avoir un groupe qui fait de l’impro, un groupe qui fait du théâtre un peu plus classique, à partir d’un texte connu, un groupe de théâtre qui fait une création et un groupe qui fait du théâtre de mouvements – donc du théâtre, mais sans parler et en bougeant. Donc l’idée c’était d’avoir 4 manières différentes de voir l’art vivant de la scène et puis les faire se rencontrer le temps d’une soirée pour qu’on discute de plein de thématiques autour de « Quelle place a l’art ? » – pour nous qui sommes étudiant·e·s.

    Elle se déroule quand cette table ronde et avec qui ?

    Le 27 avril, à 17h au foyer de la Grange avec La Cie ET Cetera avec la pièce « A Midsummer Night’s Dream », la Cie Astrolabe avec la pièce « Manuscrit trouvé à Khâ », Cie les Insolents avec la pièce « Les Insolents » et Michael Groneberg avec la pièce « Ici Jouera Zarathoustra ! ».

    Est-ce qu’elle a un titre cette table ronde ? Et fait-elle partie du programme officiel de Festival Fécule ?

    Elle a un titre, elle s’appelle « Être artistexs amateuricexs et étudiantexs à l’université ». Alors ce n’est pas dans le programme papier officiel, parce que pour des raisons de timing, parce que tout était pas encore super clair (les horaires, les intervenant·e·s) au moment où on a imprimé le programme papier, mais ça fait partie du Festival, sauf que ce sera communiqué plus tard. Pareil pour les bords de plateau, mais ils seront annoncés partout avant que ça ait lieu dans tous les cas.

    Voilà donc ça, c’est un projet que tu fais par plaisir ou est-ce que ça s’inscrit dans une formation ou un stage lié au Festival Fécule ?

    Je suis devenu stagiaire du Festival Fécule. Y’a une autre stagiaire qui fait ça dans le cadre de ses études avec Jonas, mais moi pas du tout. Moi, je suis en 6e année de médecine actuellement et je suis en stage à l’hôpital. Donc je fais ça vraiment en dehors, pour le plaisir, parce que j’adore ça.

    C’est la première fois que tu organise un événement de ce type ?

    Oui, complètement. J’ai souvent participé à des projets de médiation culturelle, mais un peu comme petite main à côté ou en regardant un peu comment ça se passait. Mais je n’ai jamais organisé moi quelque chose, donc c’est une première, on verra.

    Du coup ce projet, est-ce que ça en a engendré aussi d’autres ?

    Il y en aura d’autres ouais donc il va y avoir des bords de plateau – donc des rencontres avec les artistes et des intervenant·e·s, quelquefois des intervenant·e·s spécifiques que les artistes ont demandés, pour avoir une discussion autour de la thématique du spectacle ou autour du spectacle lui-même. Donc il y a plusieurs choses qui se sont un peu organisées et je suis assez contente que Jonas ait bien aimé cette idée de faire plein d’autres choses en dehors de la programmation officielle et que du coup ça donne lieu à plein de rencontres et plein d’à côté du Festival, donc ça c’est assez chouette.

    La table ronde et les bords de plateau seront payants ou gratuits ?

    Ce sera gratuit, complètement gratuit. Tous ces ‘à-côtés’ sont gratuits. En plus, ça se passe en général au foyer, donc si vous voyez de la lumière que vous débarquez et que vous dites « tiens, c’est intéressant », vous pouvez rester. Il n’y a pas de pré-inscription ou de choses comme ça, c’est vraiment très libre. Le but, c’est que ça ne ressemble pas à un cours magistral dans un auditoire. Le but c’est vraiment que ce soit une grosse discussion où tout le monde est bienvenu et donne un peu son avis.

    Est-ce que tous les membres des groupes qui ont participé au projet vont venir à la table ronde où est-ce que ce sera une sélection de quelques personnes comme représentantes ?

    Généralement, il y a justement une personne qui se détache par groupe un petit peu, pour venir être porte-parole du projet. Mais toute la compagnie est invitée donc il n’y a pas que l’auteur·e ou que le·la metteur·euse en scène ou que celui·celle qui lead le projet qui viendra. Mais c’est vrai c’est toujours cool d’avoir le point de vue de quelqu’un d’autre, parce qu’un·e metteur·e en scène qui n’aura pas forcément le même point de vue que le·la comédien·ne du projet. Donc c’est cool s’il peut y avoir aussi des représentant·e·s un peu de tous les pôles artistiques de la compagnie du coup.

    Est-ce qu’il y a des gens dans les compagnies qui ne sont pas forcément à l’université ?

    Dans les troupes en général, dans tout le Fécule, ça dépend. Y’en a qui sont pas du tout à l’uni dans les troupes, mais vu qu’il y en a un qui est à l’uni, ils viennent. Il y a des professeurs. Il y a des artistes un peu plus confirmé·e·s. Il y a vraiment de tout, un peu, c’est pour ça que ça m’intéressait de travailler avec la troupe Zara,  vu que c’est organisé dans le cadre d’un cours. J’ai donc choisi des spectacles qui m’intéressaient avant de vraiment réfléchir à comment les inscrire dans la table ronde. En gros, je me suis dit, plutôt que d’essayer de chercher déjà des spectacles qui ont l’air de se répondre entre eux, je me suis dit ; je prends 4 spectacles très différents dans des thématiques différentes donc ; un théâtre de mouvement, théâtre classique, de création etc. puis après, j’en choisissais un parmi la sélection. Mais je n’ai pas essayé de les faire coller à un thème. C’est maintenant que je dois essayer de trouver un peu un thème de discussion pour les lier tous ensemble, même si le fait d’être étudiant·e à l’uni et aimer l’art, ça me semble déjà être une très bonne base de réflexion.

    Est-ce qu’il y aura quelqu’un pour animer la conversation ? Si oui, est-ce que c’est toi ?

    Ouais, je pense que je vais le faire moi. Donc moi j’ai rencontré un peu toutes les troupes qui vont participer. Et du coup moi, ce que j’ai fait, c’est que je les ai vus tous pendant 1h, 1h15 et je leur ai demandé de me parler de leur projet. Et puis j’ai essayé de voir s’il y avait des choses qui se regroupaient – des thèmes, des thématiques importantes ou semblables justement entre les différents groupes. Et puis je vais essayer de les lancer là-dessus. Après le but c’est que les compagnies viennent (c’est-à-dire les autres compagnies du Festival Fécule) mais aussi d’autres gens en dehors du Festival. Je serais ravie que justement d’autres personnes qui aiment l’art ou qui s’intéressent à l’art d’une manière ou d’une autre dans le campus interviennent dans la conversation. Bien sûr c’est plus compliqué de les faire venir, mais ce serait idéal qu’il y ait des gens qui viennent juste pour parler d’art et de comment gérer ça avec les études. Après, moi je vais avoir une espèce de fil rouge, des questions pour rebondir, mais si la conversation part ailleurs, alors elle part ailleurs. Il n’y a pas de thème qu’on doit absolument aborder : le but, c’est vraiment qu’on se rencontre et qu’on échange.

  • À la tête de la section

    À la tête de la section

    Photo: ©Yasmine Zamparo

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    EXAMENS • Entre les régulations qui changent d’une université, voire d’une faculté ou d’un cours à l’autre, les étudiant·e·s semblent peu au courant de leurs droits lors du déroulement d’examens écrits, ce qui engendre une source de stress supplémentaire lors d’une période déjà bien chargée.

    Il existe de nombreux documents qui explicitent les conséquences en cas de tricherie ou encore les directives générales des examens dans les pages officielles des universités et hautes écoles suisses. Cependant, il semble y avoir un grand vide réglementaire et légal concernant les droits des étudiant·e·s lors du déroulement d’examens. S’il semble difficile de trouver des règles concernant les conditions d’examens de toute une université ou école, c’est d’abord parce que celles-ci peuvent varier énormément d’une faculté ou d’une section, à l’autre. À l’Unil, la durée d’examens écrits peut varier de 2 à 6 heures. Leur format change également ; questionnaire à choix multiples, dissertation ou encore exercices aux réponses développées. Il est donc logique que les réglementations qui en découlent ne soient pas uniformes. Néanmoins, il reste surprenant que de nombreuses règles soient différentes entre enseignements et même année. Il n’existe donc pas de protocole strict ou fixe pour chaque type d’examen entre les diverses institutions au sein d’un même canton ni même entre les différents organismes d’une même université.

    Des inattendus surviennent de tous les côtés
    Les étudiant·e·s interrogé·e·s sur le sujet confient qu’il·elle·s ont rarement eu accès aux informations relatives au déroulement de leurs examens suffisamment en avance pour se préparer mentalement et physiquement à leurs épreuves. Une étudiante en droit à l’Université de Zurich déplore le traitement déshumanisant des examens. Ils s’effectuent dans une salle de congrès inconnue des élèves, où seul un numéro qui leur a été attribué par l’école confirme leur bonne place dans la salle. Il·elle·s doivent également subir quinze minutes de discours sur les sanctions en cas de fraude. Nicola, étudiant de la Haute école de Commerce de Lausanne, se plaint également des places d’auditoire obtuses aux tables inclinées, qui rendent la pose à plat de stylos, gourde et autre équipement impossible. Même le droit d’aller aux toilettes subit des modifications entre examen et rattrapage : Lina, étudiante à l’Haute école de Santé La Source, n’a découvert qu’au moment de son rattrapage les nouvelles règles, énoncées par oral, sans message officiel. De plus, une différence dans la demande de recours à un examen a été découverte entre la HES et l’Unil.

    Climat intimidant, la règle plutôt que l’exception

    Si le corps estudiantin peut être gratuitement accompagné par un·e juriste dans sa démarche à l’Unil – qui est ensuite évaluée par une commission – comme explique Fanny en SSP, à la HES, la demande de recours se fait seul·e et se termine par un rendezvous avec le directeur, le jour même de la rentrée. Il y informe les étudiant·e·s de la réussite ou l’échec de leur démarche, précisent deux étudiantes. Il est possible, malgré le danger de tricherie, de rendre les sessions d’examen – des périodes à haute tension – plus agréables pour les étudiant·e·s, ne serait-ce que par une transmission anticipée des informations et une atmosphère plus légère. Il est donc fortement déplorable qu’un climat intimidant et un lieu d’examen étranger ou inconfortable soient souvent la règle plutôt que l’exception.

    L’amélioration par l’uniformisation des conditions
    Ce manque d’uniformisation ne crée pas uniquement de l’injustice entre les élèves – qui peuvent faire face à des conditions de traitement drastiquement différentes – mais elle leur rajoute à tou·te·s du stress supplémentaire. Tou·te·s les étudiant·e·s interrogé·e·s souhaiteraient avoir un meilleur accès aux informations relatives aux examens ainsi qu’aux droits qu’il·elle·s possèdent en cas d’échec, et ce regroupé à un même endroit ! Il·elle·s désirent également que les modalités d’examens soient uniformisées au sein d’une même faculté et coïncident avec celles de la faculté correspondante de toute université suisse.

  • Petites particularités helvétiques sous l’œil étonné des étudiants TANDEM en FLE

    Petites particularités helvétiques sous l’œil étonné des étudiants TANDEM en FLE

    Photo : ©Myriam Détraz

    ÉCHANGE • Noël, c’est l’occasion de revenir sur certains moments vécus par les étudiant·e·s de l’École de français langue étrangère (EFLE). Ces anecdotes témoignent pour la plupart de chocs culturels.

    Cultures cellulaires et précision horlogère

    Né en Inde et ayant vécu en Ecosse, j’ai toujours pensé que les Suisses étaient très ponctuels et soucieux du temps. Les grandes entreprises horlogères ont consolidé ma notion.

    C’était ma première semaine en Suisse et mon troisième jour de travail. « Quand avez-vous mis les cultures cellulaires en incubation ? » m’a demandé mon patron. J’ai regardé dans mon journal où j’avais consigné le temps très méticuleusement et j’ai répondu 8h43 les deux premiers matins et aujourd’hui j’étais un peu en retard donc à 8h47 aujourd’hui.

    Il a regardé son collègue et ils ont tous les deux ri en disant : « Tu es plus suisse que nous deux réunis ». 

    (Shashank, Inde/Écosse)

    Ouvrir la fenêtre, un tour de force 

    Mon premier jour ici, il y a beaucoup de choses qui m’ont intriguées. Quand je suis allé à mon hôtel à Genève, j’ai été fasciné par la fenêtre de ma chambre. Au Canada, c’est plus typique d’avoir des fenêtres qui s’ouvrent seulement horizontalement, mais quand j’ai essayé la fenêtre pour la première fois ici, j’ai commencé à tourner la poignée, mais j’ai été surpris car la poignée pouvait tourner à 180 degrés. Quand elle a tourné, j’ai sursauté quand la fenêtre a commencé à descendre.                               

    (Matthew, Canada)

    Premier jour de cours

    Nous savons tous que pour les Suisses, la ponctualité est primordiale. Ce n’est pas le cas en Italie, surtout quand on prend le train, qui est toujours en retard ou n’arrive pas du tout. Sans trop me soucier de l’heure de départ du train, je me prépare calmement comme chaque matin, puis je réalise que je n’ai que cinq minutes pour arriver à la gare. Donc je quitte la maison et commence ma « course du matin » pour essayer de ne pas rater le seul train qui me permettra d’arriver à l’heure en classe. Mais juste quand je suis presque arrivée à la gare, je le vois passer à toute vitesse devant moi. Et c’est ainsi que j’arrive en retard à mon premier cours de français au cours de vacances. Bon début…

    (Elena, Italie)

    Boire de l’alcool en public

    Le fait qu’il soit légal de boire de l’alcool en public m’a surpris aussi. Je ne le savais pas, et un jour, quand j’étais dans le métro, j’ai vu un groupe de personnes pompettes qui buvaient une bouteille de vin. Je les ai trouvés très audacieux et j’ai eu peur pour eux qu’ils aient des ennuis, mais ensuite j’ai découvert qu’ils avaient tout à fait le droit !

    (Dani, Mexique-USA)

    De l’importance de la prononciation

    Mon ami suisse romand est propriétaire d’un petit hôtel. Un jour, il m’a invité chez lui pour le dîner. Avant le dîner, il m’a appelé par téléphone et m’a demandé :

    – Qu’est-ce que tu préfères pour le repas ?

    – J’aime les légumes grillés et le poison /pwa·zon/. J’ai répondu.

    – Quoi ? Bien sûr du poison ? Je suis désolé je n’ai pas de poison. C’est dangereux ! a-t-il dit.

    – J’ai dit « le poisson » mais avec la prononciation /z/, et pas /s/. En fait, je voulais dire « poisson » c’est un animal qui vit dans la mer.

    Finalement, nous avons beaucoup ri ce jour-là. D’ailleurs, c’est vraiment une bonne leçon pour moi. La mauvaise prononciation peut être dangereuse.                         

    (Ibrahim, Turquie)

    Week-end santé !

    Je savais qu’avant d’arriver c’est une culture extrêmement différente ici en Suisse, mais j’ai trouvé ça drôle quand j’ai passé ma première journée d’un week-end à monter sur une montagne. Ceci ne correspondait pas à la manière dont je passais mes week-ends en Grande-Bretagne normalement ! Habituellement, les étudiants britanniques vont sortir les soirs d’un weekend, et passer les journées à récupérer ! Ce n’est pas un weekend sain comme celui que les Suisses semblent connaitre ! Je savais que j’aimais randonner, mais ce qui m’intéresse c’est que ce n’est pas une chose habituelle pour moi à l’université. Donc, même si c’est une différence culturelle entre ma vie en Écosse et en Suisse, cela m’a donné des journées peut être plus mémorables que certaines journées dans mon pays d’origine.

    (Charlie, Écosse)

    Un crime envers le fromage

    Mon anecdote fait référence à la nourriture typique. Un jour, une amie colombienne m’a invitée, ainsi que deux de ses amis suisses, à goûter un dessert colombien particulier et très simple. Ce dessert consiste à mélanger des bonbons à la goyave avec du fromage. Pour moi, c’était un bon souvenir de mon dessert d’enfance préféré, mais pour les amis suisses, c’était un crime contre le bon fromage. Ils ont dit que le bon fromage ne peut jamais être mélangé avec des aliments sucrés.  

    (Ivan, Colombie)

    Transport gratuit ?

    Quand je suis arrivée en Suisse, la première chose que j’ai expérimentée c’est les transports publics. A Santiago, nous avons beaucoup de bons bus et de métros, mais la ponctualité n’est pas des meilleures. En fait, les gens paient dans une machine obligatoirement pour arriver à l’entrée. Nous avons une sorte de garrot dans les bus pour entrer. Donc ici, j’ai pensé que le transport est gratuit parce que je n’ai jamais vu de garrot nulle part ; donc au début je n’ai pas payé jusqu’à ce qu’un ami me dise que les gens paient virtuellement avec une application et qu’ils ne contrôlent pas car ils font confiance aux gens. Ce système ne pourrait pas fonctionner à Santiago parce que les gens ne paieraient tout simplement pas.

    (Victoria, Chili)

    Horaires imprévisibles

    Quand j’ai voulu m’enregistrer à la commune pour un permis de séjour, j’ai essayé de passer après mes cours, à 18h30. J’ai été surpris de constater que le bureau communal avait déjà fermé pour la journée et que je l’avais manqué de quelques minutes. Un peu déçu, j’ai décidé de revenir le lendemain. Quand je suis arrivé le lendemain, j’ai vu que le bureau allait fermer à 12h30. Fatigué mais motivé de finir, j’ai couru pour ramasser tous les documents nécessaires et je me suis finalement enregistré une minute avant 12h30. En général, j’ai été supris que les entreprises suisses ferment pour le déjeuner (pour le dîner en Suisse) et qu’elles ferment si tôt, même pour une clientèle d’étudiants. C’est particulier comme ça avec la Migros de l’EPFL, alors c’est parfois difficile d’avoir un dîner tard, malheureusement.

    (Matthew, Canada)

    Le fait de cracher par terre est amendable…

    Je me promenais avec ma tante au centre-ville, lorsque j’ai vu quelqu’un qui crachait et quelques secondes après, une personne est venue vers lui et lui a infligé une amende pour avoir craché par terre, ce qui est interdit par la loi. J’ai été très surprise d’apprendre cela. J’ai trouvé cela très bizarre parce qu’en Tunisie on peut cracher sans avoir de problèmes.

    (Malek, Tunisie)

    Être en retard, une question d’appréciation

    Tout le monde est ponctuel comme une montre et ils sont toujours à l’heure. Mais, ce n’est pas juste. C’est la vie, parfois on a beaucoup de choses dans notre vie qui sont spontanées et extraordinaires. Par exemple, parfois les transports peuvent être en retard, et c’est normal. Ça m’a impressionnée qu’en Suisse (le pays le plus heureux au monde) les gens se jettent sous le train. Après le train est en retard. D’autres personnes sont mécontentes à cause de ça.

    Ce stéréotype suisse dépend de la région. Dans le canton de Vaud il y a la règle du « quart d’heure vaudois ».  Le quart d’heure vaudois est la seule demi-heure qui dure quarante-cinq minutes.

    (Lisa, Ukraine)

    Maîtriser plus de 3 langues étrangères, un prodige !

    Apprendre une langue est une tâche vraiment difficile pour moi ; c’est pourquoi j’admire les gens qui en parlent plusieurs. Un jour, j’ai dit à Marie que, comme Clara parle couramment sept langues, elle doit être une alien. Deux jours après, j’ai compris que Marie en parle huit. J’ai voulu rire et pleurer en même temps. Parler plus de trois langues est vraiment fascinant pour les Turcs, et particulièrement pour moi !

    (Hilmi, Turquie)

    Cuire des pâtes…

    Quand je suis arrivé en Suisse, j’ai vécu dans un appartement d’étudiant en colocation. Les colocataires étaient de diverses nationalités, originaires d’Italie, d’Allemagne, du Japon et de Colombie. Normalement, tout le monde aimait se rassembler dans la cuisine, donc inévitablement tout le monde remarquait ce que les autres cuisinaient. A cette époque, je ne savais que cuisiner des pâtes, mais pas vraiment. Chaque fois que je commençais à faire cuire les pâtes, l’Italien se rendait dans sa chambre. Pendant quelques semaines, j’ai pensé qu’il avait un problème personnel avec moi, mais un jour mon amie colombienne, qui était une amie de l’Italien, m’a dit qu’un jour l’Italien lui avait dit qu’il ne savait pas comment me dire que les pâtes ne se cassent jamais pour les mettre dans la marmite. Alors, ce qui pour moi était une question de cuisiner quelque chose de simple, n’était pas si simple, pas même pour mon colocataire qui m’observait. 

    (Ivan, Colombie)

    Accent écossais !

    J’ai été invité à dîner par mes voisins que je croise tous les matins lors de ma promenade matinale. Il se trouve qu’un de leurs amis était également l’un des invités. Et bien sûr, j’ai commencé le marché mental d’un non francophone de combien je peux communiquer clairement et dans quelle langue.

    L’ami de mes voisins est un Écossais vivant en France depuis environ 21 ans. Après avoir appris que j’avais vécu en Écosse, il m’a dit : « Ne vous inquiétez pas, nous pouvons parler en anglais. » À sa grande surprise, j’ai répondu en français.

    Ils étaient tous vraiment contents de me voir faire un effort. Mais en réalité, c’était un choix facile entre la douleur de comprendre l’accent écossais et la difficulté du français.

    (Shashank, Inde/Écosse)

    Se moucher en public !

    Je ne comprends pas que certaines personnes en Europe se mouchent à voix haute dans le métro. Cette situation est très mal vue en Turquie.

    (Hilmi, Turquie)

    Multinlinguisme helvétique !

    Une autre différence culturelle qui j’ai connue pendant mon temps passé en Suisse c’est le multilinguisme. Un fois de plus, avant d’arriver, je savais que la Suisse était un pays multiculturel avec plusieurs langues, pourtant j’avais confiance dans le fait que ma connaissance de la langue française serait suffisante. Pourtant, quand je suis arrivé, j’ai trouvé que parfois, je ne reconnaissais pas certains produits dans les magasins, ou que c’était assez difficile de naviguer sur des sites sur l’internet parce qu’il y a beaucoup plus d’utilisation de l’allemand que ce que j’attendais ! C’est assez différent en Grande Bretagne ou seul l’anglais est utilisé.                                                         

    (Charlie, Grande-Bretagne)

    Se servir d’abord ?

    J’étais une fois au restaurant avec ma famille, et comme d’habitude, j’ai pris la bouteille d’eau et j’ai rempli mon verre. Tout à coup, j’ai remarqué que toute ma famille me regardait bizarrement ; j’ai dit : « qu’est-ce qu’il y a ? Ça va ? ». Ma tante m’a répondu : « il faut servir les autres d’abord et puis tu te sers après. »

    J’ai dit : « d’accord, qui veut de l’eau ? »

    J’ai trouvé ça un peu bizarre parce que je n’ai pas l’habitude et dans mon pays on ne fait pas ça, parce que chaque personne se sert seule.                

    (Malek, Tunisie)

    L’anglais en Suisse

    Quand je suis arrivée à Lausanne, j’ai dû faire beaucoup de choses pour des documents administratifs. Et chaque jour, j’ai demandé à quelqu’un de m’aider et je faisais ça en anglais. La première phrase que j’ai apprise, c’est : « est-ce que vous parlez anglais ? ».

    Souvent les gens m’ont dit : « oui, un peu » (et ils essayaient de m’aider). Et après il parlaient un anglais parfait. Mais parfois des gens m’ont dit : « non ». Et ils ne m’ont pas aidée, parce que je ne parlais pas français. Peut-être que c’est normal. Historiquement, les Suisses Romands n’aiment pas l’anglais. Je sais qu’il y a quatre langues ici et l’anglais est hors de la liste. C’est normal de vouloir protéger les règles, les langues dans son pays. Mais l’anglais est international et il nous aide dans la conversation ; c’est important de le comprendre, n’est-ce pas ? dans mon pays, la situation est inverse. Par exemple, si on n’a rien compris, on essaye de gesticuler et de s’expliquer dans notre langue en parlant plus fort.

    (Lisa, Ukraine)

    Dimanche, week-end pour tous

    C’est ce qui m’impressionne le plus. Tout est fermé : les supermarchés, les pharmacies, les boutiques etc. C’est le jour pour les familles.

    Mais, ce n’est pas un secret que pas tout le monde a une famille ou des plans pour être dans la nature, faire le ménage (oh, non, c’est interdit, parce que c’est le dimanche). Nous avons besoin de faire les courses, d’acheter des vêtements ou si c’est quelque chose d’urgent et lié à la santé, nous devons acheter des médicaments, et non pas se présenter aux urgences (à cause d’un bobo).

    Dans mon pays il y a tout qui est ouvert, tout fonctionne et on peut faire tout qu’on veut. Je suis d’accord que c’est important d’avoir le week-end, mais on peut en profiter n’importe quel autre jour.

    (Lisa, Ukraine)

    Salutations un peu froides

    Les gens ici sont très froids ; je me souviens que la première semaine j’ai essayé de saluer tout le monde en faisant un bisou et un câlin, mais certaines personnes m’ont rejetée et m’ont regardée de travers. Plus tard j’ai compris qu’ici les gens ne se saluent pas comme ça. Ils sont très froids.

    Sur zoom

    Quand la pandémie a commencé, j’ai continué à aller sur le campus de l’université.  Puis j’étudiais avec mon ordinateur en classe. Il y avait aussi des étudiants là-bas.  Normalement, le cours commençait à 10h00.  Même après une heure, le cours n’avait pas encore commencé. Tous les élèves dans la même classe utilisaient leurs ordinateurs.  Ils écoutaient et regardaient quelque chose.  Mais je n’ai rien compris à ce qui se passait.  Je n’ai pu poser aucune question car tout le monde portait des écouteurs.  Le professeur n’était pas encore entré dans la classe.

    Après la première pause, j’ai appris que la leçon n’était pas en « face à face » !  C’est-à-dire c’était « en ligne ». C’était la première introduction avec « Zoom ».

    (Ibrahim, Turquie)

    Pièce de monnaie

    J’ai aussi été fasciné par la pièce de monnaie de 5 francs. J’ai comparé la taille avec ma main et j’ai trouvé que c’était la taille de trois doigts ! Au Canada, les cinq dollars sont des billets.

    (Matthew, Canada)

    Les heures d’ouverture

    La chose qui m’a surprise le plus c’est que les épiceries, les magasins, et les restaurants ferment très tôt et sont aussi fermées le dimanche ! Au Mexique et aux États-Unis, ces lieux ferment très tard, et à mon avis je préfère ça. C’était un vrai choc culturel quand je suis allée à la Migros un dimanche pour acheter quelque chose à manger, et que j’ai trouvé que rien n’était ouvert l’après-midi ! Donc, je suis allée à la gare !      

    (Dani, Mexique-USA)

    Les heures de fermeture

    Comme tous les après-midis, mes amis et moi sommes allés au métropole pour prendre un goûter et parler. Ne regardant pas l’heure sur nos téléphones, nous avons continué à parler sans trop nous préoccuper du temps qui passait. Vers 19h, nous sommes allés aux toilettes un moment, sommes retournés à notre table et avons vu que toutes les personnes qui s’étaient assises aux tables précédentes n’étaient plus là, les lumières étaient éteintes et nous étions les seuls à rester. Puis un serveur est venu et nous a demandé poliment de partir parce qu’ils étaient en train de fermer. Comment se fait-il qu’il n’était que 19 heures ?                                                                                                                        

    (Elena, Italie)

  • garden gourmet

    Texte obtenant le Prix spécial (Prix-se de risque), Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Alex Pérez

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    I

    c’est pas le moment d’écrire de la poésie
    tu mettrais quoi dedans avec tes idées
    brouillées
    tu dirais rien qui vaille la peine
    c’est quoi
    la peine tu
    mettrais
    les tripes et les viscères celles
    qu’on t’a prises qu’on a
    cuisinées servies dans des plats en argent et
    recouverts de poussière qu’on a
    fait revenir à la poêle puis au four
    étalées sur du pain ajouté du sel
    et on s’est dit
    que c’est bon
    je l’ai fait moi même

    il faut se taire pour mieux
    être il faut
    s’asseoir et
    oublier
    lentement
    sur les pavés sur le bitume l’image et
    quelques sons
    c’est la posture qui
    me
    reste
    c’est le souffle entre les os
    je marche encore
    un peu et
    JE ME SOUVIENS c’est dans le corps c’est
    la marque dans
    le corps qui reste et tout
    ce que tu ne fais pas à mon corps je
    m’en souviens aussi mais
    avec moins
    d’exactitude

    si je me remets à écrire je
    revendique la recette
    C’EST MOI QUI T’AI DIT COMMENT
    CUISINER MES TRIPES devine quoi j’ai
    recommencé déjà trois fois
    gloussements fond de gorge je
    rigole pas quand je dis qu’il me faudra te
    faire taire
    je met mes amplis très fort je recouds
    mon bide
    comme ma maman pour que je sorte
    les tissus qui accrochent j’y vais
    sans anesthésie TAIS TOI juste la nicotine
    et du fil de pêche
    avant de serrer je glisse
    quelques cailloux
    et quelques graines

    je cicatrise
    toujours
    mal
    petites gouttes en onomatopées
    à l’intérieur du crâne et
    à l’extérieur
    pour faire les mots il faut
    de plus petites structures
    tout y est mais rien vraiment
    ça coule par tous les orifices
    je passerai la serpillière
    j’imite les êtres humains
    quand ils parlent je
    deviens flaque et oscillations
    j’ai coupé un tout petit bout de ma chair
    CETTE FOIS C’EST MOI pour voir
    j’ai fait des traits pas parallèles
    on sait jamais
    si j’ose
    des dessins au fil de fer

    II

    tout petit et je vois pas
    je préfère me dire ça
    plutôt que de fermer les yeux
    je me souviens plus d’hier ou
    d’avant hier
    à cause du trou dans ma mémoire
    ou quelque chose qui la mange
    j’écrase entre mes paumes celles
    qui tournent
    et elles s’arrêtent
    si j’ai de la chance sinon
    je leur donne de l’inertie
    je les vois plus seulement le mouvement
    un peu d’air qui rappelle
    près du visage
    les mains battantes devant les yeux pour
    attraper
    je sais plus pourquoi on se tient droit
    ou comme on peut
    il faut peut-être plus
    bouger il faut
    peut-être
    plus
    penser à ce qui écrase
    le plexus et les autres choses
    prendre un peu d’élan
    un tout petit peu juste
    un pas
    et demi TU ME VOLES TOUT CE QUE TU VEUX
    TU ME VIOLES TOUT CE QUE TU VEUX c’est fini
    elle est morte et vous le
    savez et
    moi aussi
    je crois maintenant que tu m’as pris dans tes bras pour
    rien d’autre que me dire de me
    taire
    et je
    te prends par les épaules et je
    te dépose loin
    je parlerai plus fort que toi même si tu mets encore
    du scotch sur ma bouche
    je parlerai avec mes mains ou avec
    mon ordinateur
    je parlerai des langues
    que tu parles pas et je dirai tout ce que je veux et tu
    me prendra plus rien
    je brûlerais tes poèmes si je pensais pas
    quand même
    qu’il y en a quelques-uns à garder
    il y a des signes pour les sens c’est pas
    pour rien
    de l’œil à
    la bouche de
    l’eau à
    la commissure des lèvres
    j’ai peint les miennes en
    rouge
    pour le plaisir j’ai
    veillé
    toute la journée j’ai
    oublié de dormir
    et sur la peau une pellicule
    bleutée et sous
    les cils
    plus rien

    on m’a dit que je pouvais
    prendre le temps
    de respirer un peu d’emmagasiner la douceur
    les sentiments j’avais
    peut-être
    quinze ans la première fois et la
    deuxième et les suivantes je me
    souviens pas mais
    ma moelle épinière
    si ELLE SE SOUVIENT TELLEMENT
    QU’ELLE TREMBLE
    ENCORE et toi tu attends
    alors moi les
    émotions fortes tu vois je
    m’en passerais bien
    votre adrénaline je la découpe
    en lamelles je
    la lacère et je la jette
    par la fenêtre sur l’autoroute mais
    je vois avec les yeux
    nettoyés je regarde le sol et c’est
    un nouveau sol je lui dis
    je m’en fiche si tu pries ou pas
    du moment que quelque chose
    parfois
    te fait pleurer pour rien

    je me demande je sens
    il y a dans les viscères et la fatigue
    je vois
    plus rien j’éventre
    ouvrir encore la voix
    l’écho dans la caverne osseuse
    les obscénités je
    sais pas ce que ça veut dire je
    me pends je
    m’éprends de la couleur
    en tension
    obtenir la teinte
    exacte
    de mon
    absence
    je dormirai jusqu’à demain et
    le réveil c’est un larsen
    directement du trait
    aux sens
    à la texture
    de ma
    présence

    quand je DIS OUI À L’ANESTHÉSIE des sens
    c’est pour de faux
    je peux pas contenir
    tout
    les tripes qu’on a cuisinées les
    graines que j’ai plantées
    dans mon ventre j’y ai mis
    des choses que tu sauras jamais
    j’y ai mis
    de quoi
    recommencer
    j’y ai fait pousser
    toute ma tendresse
    je la cache
    pour les impies je la garde
    pour quelques temps
    au printemps j’irai cueillir
    les fleurs de mon œsophage
    je ferai deux bouquets un
    pour moi
    un pour elle

    III

    d’abord
    on se rend illisible on construit
    des maisons
    que personne peut habiter
    d’autre que soi
    je peux pas t’inviter tu dirais
    pourquoi tu as mis une marche là
    et la poutre et le carrelage il est
    trop froid
    alors que c’était la parfaite température

    ensuite
    ça s’accroche par
    vulnérabilité comme toujours et
    pour la lumière
    juste au dessus du crâne
    quand je pense
    et qu’autour des tables de cafés
    sur le sol
    dans mon lit
    tu parles avec des mots
    que personne comprends
    avec l’aisance des fourmis qui envahissent
    mon balcon
    depuis le début de l’été
    tu portes trois fois ton poids
    en bêtise attentive
    en douceur névrotique

    toi TU DIS N’IMPORTE QUOI et moi rien
    parce que si j’avais ouvert ma bouche
    fait vibrer les cordes
    vocales
    j’aurais tout vomi sur la table de jardin
    sur le béton
    j’aurais dit la vérité et
    j’ose pas
    à quelques détails près j’aurais eu le droit
    on a tracé la frontière de la morale
    invisible
    autour de ta personne
    comme je trace un arc
    autour de toi quand tu t’en vas
    et toi
    autour de moi
    quand je pleure devant toi
    si tu laisses faire je fais pas exprès
    sur la peau et dans les os
    je touche un peu
    le plus doucement possible
    dense
    fluide après un certain temps
    et par tendance je continue mais en surface
    au fond
    pareil

    cette fois c’est toi
    et moi j’attends je respire fort et
    lentement je
    joue le jeu je suis
    grand et je sais
    que pour un bandage on va dans le
    sens du cœur que pour
    mourir il faut
    vouloir que je suis pas
    si bête j’apprends à lire
    et j’apprends ce QUE TU SAIS PAS
    ENCORE alors je ferme
    tes yeux et pas
    les miens je touche avec
    la pointe et en dedans
    des trucs qui se préparent des
    envies de
    violence
    pour faire contraste

    je les trouve
    je leur crache au visage
    je leur écris des lettre
    des e-mails cinglants
    je leur explique la vie
    parce que je sais tout parce que
    j’ai toujours
    raison
    je casse leur boite aux lettres à
    main nue
    je leur fais manger leur langue
    et leur solitude
    je leur écris des poèmes
    des qu’iels voudront pas lire
    des qui les accusent
    qui les mettent en tort
    je leur fais manger mes mots

    je les fais fuir

    je te tiens les portes je te caresse les cheveux je te prends
    la main ou alors c’est toi trop fragile les os se cassent et
    s’effritent je répare à la loupe je recolle les morceaux à la
    colle forte sur le tapis et j’agence mon corps pour y mettre
    le tien et je roule tes cigarettes et je regarde le plafond et je
    regarde ta présence quand elle échappe je respire j’attends
    le lendemain pour pleurer et je
    t’écris
    des
    poèmes

    J’ÉCRIS PLUS POUR MOI J’EN
    AI RIEN À FOUTRE ou alors juste plus besoin
    et c’est un mensonge immense comme
    un immeuble
    sur mes portes sur
    toutes mes portes j’écris pour me souvenir
    de respirer et de bouger mes
    phalanges une par une de
    pas les laisser rouvrir
    suivre la césarienne suivre
    le cutter dans le tissus c’est
    moi qui le tiens
    si je lâche la pression il
    tombe
    entre les gouttes de brume je
    m’assied le carrelage et le
    liquide
    c’est moi
    plus besoin de chercher

    L’Avis du Jury
    Le choix du genre « lyrique » induit ou traduit une conscience suraiguë de la forme. Le jury a particulièrement apprécié des élans brisés par de brusques rejets, des métaphores filées qui désignent, par la bande, une écriture qui se fait points de couture. Un bon travail de découpe et un chapitrage décalé. Tout ce travail de précision produit une concentration extrême : on devine qu’il s’agit d’un combat contre une force adverse contre quoi le poème s’édifie, contre quoi il cherche à imposer sa mesure, son pas, sa respiration. On suit ce combat sans savoir exactement de quelle nature est ce phénomène.

  • Le Scaphandrier

    Texte gagnant la 3ème place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Sacha Mandelbaum

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    Il flânait au lit depuis quatre jours, plongé dans un état de quasi-hibernation, tandis que le vent d’automne hurlait sous les toits et que, dans sa modeste chambre à coucher, la radio répétait inlassablement le dernier bilan journalier des victimes de la pandémie — vies happées par Yersinia pestis et réduites au rang de statistique —, allongé sur le flan droit, soutenant sa tête de la main et les paupières closes comme je ne sais quel Bouddha couché, il attendait pourtant quelque chose, peut-être rien moins que l’absolution de Dieu, pensant Il faudrait me lever, mais pour quoi faire ? tout en pensant Tu es un moins que rien, l’être le plus fainéant que la terre ait jamais porté, lorsqu’il ouvrit soudain les yeux, persuadé de l’imminence de sa propre mort, lui dont la mauvaise santé n’avait d’égale que l’hypocondrie (il mourrait d’une crise cardiaque sans que personne ne s’en aperçoive jusqu’à ce que les flics, ameutés par l’odeur de putréfaction, viennent forcer sa porte, épiés par la concierge de l’immeuble qu’il surnommait « la grosse barrique » depuis qu’il l’avait surprise en train de dissimuler des caisses à vin dans le local à vélos et par Miss George, sa voisine de palier, ancienne chanteuse de Gospel reconvertie dans la fabrication artisanale de bougies parfumées et qui, par conséquent, était experte en odeurs), puis il aspira une large bouffée d’oxygène et, par-dessus le vacarme de la radio, hurla de toutes ses forces que le destin est un salaud, que la peste n’aurait pas le temps de le tuer à cause du pacemaker défectueux qu’on lui avait posé deux ans auparavant, qu’il serait une fois de plus privé de sa part d’histoire et qu’il enviait les pustuleux peinards nourris gratuitement dans les dispensaires chauffés au gaz russe et équipés par la Chine, nouvelle première puissance mondiale depuis que les États-Unis s’étaient disloqués, qui abondaient un peu partout à travers la Suisse, son pays natal auquel pourtant il n’arrivait pas à s’identifier, la faute sans doute à l’oncle Judas dont l’accent vaudois l’avait traumatisé durant son enfance, Judas qui se vantait d’avoir une moyenne de quatre heures de sommeil par nuit, Judas, ô Judas, grand maître international du dodo, je t’implore de me donner la force de me lever, pensa-t-il à voix haute, car il avait foi en son oncle, une foi d’autant plus surprenante qu’il ne l’avait pas vu depuis une éternité, celui-ci étant sorti de sa vie — mais pourquoi au juste ? — après son divorce d’avec tante Marge, la sœur aînée de papa, femme aux multiples intérêts parmi lesquels on comptait l’araméen, la broderie, la cuisine, la dératisation, l’épistémologie, le football, la géographie, les hyènes, l’Italie, le jardinage, le Ku Klux Klan, la littérature, la maçonnerie, Napoléon, l’onanisme, la peinture, le Quidditch, la Régence, Star Wars, la technologie, le Uno, la varappe, le water-polo, le xylophone, le yoga & les zombies, toujours est-il qu’il parvint finalement à se tirer du lit puis, la tête encore embuée de sommeil, rampa vers la salle de bain pour aller prendre une douche froide, technique éprouvée s’il en est, de nombreuses études soulignant les bienfaits de l’eau froide tant sur la circulation sanguine que sur la santé mentale, c’est pourquoi il se déshabilla avec un sursaut d’énergie, mais il se souvint alors qu’il n’aurait bientôt plus de café et que, les médias ayant annoncé une probable pénurie, il devait s’en procurer au plus vite pour parer à cette éventualité — il se contenterait donc d’une toilette sans shampoing, sans savon, sans rien, En vérité, en vérité, je vous le dis, le café est le pain qui est descendu du ciel afin que je ne meurs pas, songea-t-il en actionnant le robinet complètement vers la gauche, geste prévisible au vu de son état et qui faillit lui coûter la bite, les couilles, tout, le jet bouillant ayant surgi du pommeau de douche avec la puissance d’un geyser, roussi mais néanmoins heureux de s’être enfin réveillé, car il n’était pas le genre d’individu qui voit le verre à moitié vide, Oh que non ! je ne pourrais pas me le permettre ! Comprenez : si je hurle comme un goret, c’est pour vérifier que mon cœur tient le coup, bien sûr, mais surtout pour me repaître de mes illusions, les seules qui vaillent, puisque ce sont elles qui me font vivre dans la solitude absolue à laquelle j’aspire, et par suite, il jugea plus sage de sortir muni du scaphandre que sa défunte mère lui avait fabriqué à partir d’une marmite en fonte et qui dressait une barrière infranchissable entre lui et le monde, étant acquis que les quidams ont une méfiance innée des originaux qu’ils s’efforcent ainsi d’éviter (il pouvait dormir sur ses deux oreilles, protégé des hommes et de leurs turpitudes par sa géniale armure, merci maman !), puis il chaussa ses palmes, endossa sa bouteille de plongée, contrôla que son détendeur fonctionnait de manière optimale et s’aspergea d’un peu d’eau bénite, désormais frais et dispos, ou presque, car il n’avait rien eu le temps de se mettre sous la dent et, l’heure du couvre-feu approchant à grands pas, il lui fallait redoubler d’efficacité, ce d’autant que de longues files d’attente étaient à prévoir dans les commerces de détail, sans parler du manque de personnel ni des risques d’émeutes, ni des pillards, ni… Oui, c’est décidé ! Je prends la kalachnikov avec moi ! On n’est jamais trop prudent, pensa-t-il dans un éclair, mais le vieux fusil automatique — héritage d’un lointain cousin armurier — était rangé sous son lit avec un mélange hétéroclite d’objets de récupération, c’est pourquoi il dut ôter tout son attirail pour pouvoir mettre la main dessus, les palmes et autres ceintures de lest n’étant d’aucune aide pour pratiquer la spéléologie, tant et si bien qu’il perdit de précieuses minutes dans sa course à l’arabica, pensant Je suis une insulte à l’horlogerie suisse, le saint patron des gens en retard. Mais je veux plaider ma cause jusqu’au bout : maman a mis une semaine de plus que prévu à me mettre au monde et je n’ai jamais pu rattraper ce contretemps. J’insiste : je suis né en retard, tout comme d’autres naissent aveugles, sourds-muets, que sais-je ? C’est aussi simple que ça ! Vous qui semblez avoir fait des études, doctoresses en toc, chercheurs « made in Bangladesh », penchez-vous sur la question, parlez-en aux grosses légumes ! Je vous promets mille vierges estampillées épilées et tout le toutim si vous réussissez à me mettre au point un remède, et que ça saute ! tout en verrouillant la porte de son appartement, la kalachnikov graissée chargée et la cervelle remplie d’air comprimé, il pouvait maintenant profiter d’une courte accalmie, car le prochain bus n’arriverait pas avant un quart d’heure et, cramponné à son arme tandis qu’il patientait seul sous l’abri bus, il contempla le couchant qui s’apprêtait à disparaître derrière l’horizon, transporté par la beauté de ce spectacle qui rompait avec l’atmosphère pesante de la ville infectée qu’entretenaient les roucoulements plaintifs des pigeons privés de leur ration habituelle d’ordures, conséquence de l’exode urbain, il était à deux doigts de s’assoupir à nouveau, rêvassant de rivières de café noir et de fontaines de ristretto, lorsque le bus passa sous son nez à toute allure — Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? se demanda-t-il avec incrédulité, effaré d’être exposé à un pareil affront, lui qui payait consciencieusement tous ses trajets (il était flagrant que le chauffeur avait fait exprès de ne pas s’arrêter, soit qu’il ait été ivre, soit qu’il l’ait pris pour un ivrogne ou les deux à la fois), mais il était trop tard et déjà les réverbères éclairaient le boulevard désert comme autant d’étoiles mélancoliques, tandis qu’un hérisson s’était aventuré sur la route et qu’il se leva pour aller le mettre en lieu sûr, s’exclamant Tu es mon frère ! Dis-moi : que ferais-tu à ma place ? ce à quoi le hérisson répondit, après l’avoir remercié de son aide, qu’il devait s’inspirer de lui en mettant à profit cette nuit pour faire des réserves avant le long et rude hiver où il pourrait dormir à sa guise et, En effet, pourquoi pas une petite balade ? Tout compte fait, le supermarché n’est qu’à quatre arrêts de bus d’ici, il se remémora l’époque bénie de son école de recrue où il subjuguait ses camarades par son aptitude à dormir pendant les marches forcées au clair de lune, sorte de somnambulisme volontaire qui lui avait été rendu possible par le harassement qui caractérise la vie du soldat — il était toutefois devenu antimilitariste depuis qu’il avait appris que l’armée américaine pratiquait la privation de sommeil sur les détenus du camp de Guantánamo, ne supportant pas l’idée que d’autres êtres humains soient privés d’un besoin qui est, tout bluff à part, aussi indispensable que boire ou manger —, puis il salua le hérisson et s’ébranla, regrettant seulement de n’avoir pas emporté de canne, car la ville surprenait par ses quelque 500 mètres de dénivelé et il aurait sans doute besoin de plusieurs pauses compte tenu de ses problèmes cardiaques et, en effet, il marqua sa première halte à peine après cinq minutes de marche, un banc public bien dodu comme on les aime lui ayant fait de l’œil (oui !) au croisement avec une rue adjacente, il ne sut pas ou ne voulut pas résister à la tentation et, accélérant de peur qu’un hypothétique badaud ne s’y couche avant lui, plongea sur sa proie avec une horrible expression de singe lubrique, tout en pensant Quelle joie de découvrir de nouveaux spots ! Pour un peu, j’échangerais ce joli-petit-banc-mignon contre mon canapé, cette grosse merde, qu’on dirait une chaise percée par endroits tellement qu’il est usé ! et il sombra rapidement dans un semi-coma, épuisé après tous les efforts qu’il avait consenti (c’est ainsi que s’écoula tout l’automne, puis la majeure partie de l’hiver, sans que personne ne le remarque, camouflé sous un épais manteau de feuilles mortes, il pouvait cependant tout sentir, tout entendre, comme ces vieux chênes auprès desquels on vient chercher du réconfort, et c’était toute la petite faune — chauves-souris, lézards, loirs gris et j’en passe — qui avait trouvé refuge contre lui, si bien que son long sommeil dura jusqu’à la montée de sève, un peu avant le redoux printanier, car il ne voulait pas éveiller ses hôtes), il avait perdu toute notion de l’espace au moment où il rouvrit enfin les yeux, mais il jura aussitôt de se mettre en quête de café dès qu’il en aurait la force — puis, le jour venu, il reprit son périple avec un nouvel optimisme car, sans totalement se l’avouer, il avait pris goût à cette vie de vagabond, se sermonnant pour ses caprices d’autrefois, et, n’eût été sa voix enrouée de sommeil, il aurait chanté à la gloire de Hermès, dieu du commerce et des voyages, Pensez-y, m’sieurs dames, j’ai pourtant un si bel organe ! Et qu’on ne vienne pas me dire que je me crois meilleur que je ne le suis réellement ! Si je peux vous bouleverser, c’est plus par un concours de circonstances que par une véritable vocation d’artiste, je le sais bien ! J’ai ce que d’aucuns appellent l’oreille absolue, il finit néanmoins par se rendre à l’évidence : ses jambes ne voulaient plus le soutenir, mais il en éprouvait un étrange soulagement, pensant qu’il pourrait désormais avancer à son propre rythme, Je n’aurai qu’à ramper de bancs publics en bancs publics et, peut-être qu’avec un brin de chance, je tomberai finalement sur une chaise roulante ou même sur un chariot de cul-de-jatte, peu m’importe tant que ça roule. Et quand la nuit viendra, je ferai un bon feu et m’endormirai dans ses effluves aux vertus apaisantes. V’là-t-i’ pas un beau triomphe ? la paix et la bauge gratuites ! Expliquez-moi comment je n’y ai pas pensé plus tôt ! — il errait depuis longtemps, passé maître dans l’art de la reptation, lorsqu’il arriva devant la clôture qui marquait le périmètre de la piscine municipale et qu’une profonde nostalgie le gagna peu à peu, car il pouvait entrevoir à travers le grillage les chaises longues entassées les unes sur les autres comme des sardines et cela fit ressurgir en lui le souvenir de sa jeunesse, surtout les interminables siestes pendant les après-midis à la plage, et il se demanda pourquoi il n’irait pas piquer un somme, là, maintenant, il n’avait qu’à se glisser sous la barrière, puis il attendrait quelques instants caché dans les bosquets, et hop ! le tour serait joué, il n’aurait plus qu’à se traîner jusqu’aux transats, Alors je me laisserai bercer par le clapotis de l’eau, un peu à la façon des pédalos, insubmersibles par nature, c’est bien connu. Grand-père nous le répétait souvent : « J’veux pas de yacht ni de voilier, ni de paquebot, ni de porte avions nucléaire, j’fais pas assez confiance ! Ce que j’veux, c’est un pédalo ! Et tant que je l’aurai pas, vous continuerez d’aller naviguer sans moi ! » C’était le grand visionnaire de la famille, notre prophète bien-aimé, paix à son âme, amen et cetera, il se mit donc à creuser la terre pour se frayer un passage sous la clôture, s’aidant de sa kalachnikov comme d’une pioche, il allait creusant la terre dure de ses gestes lents et répétés, opiniâtre malgré la chaleur écrasante qui s’accumulait sous son scaphandre, et Trotski aurait peut-être ri de ce spectacle, lui qui s’était échappé à deux reprises de Sibérie par des procédés au moins aussi hasardeux, oh ! le grand farceur, mais la comparaison entre eux s’arrête là, Trotski ayant réussi ses évasions tandis que lui s’apprêtait à être pris la main dans le sac, car on l’avait repéré et, patiente et silencieuse, la meute (formée de trois maîtres-nageurs) l’avait déjà encerclé lorsqu’il réalisa enfin qu’il était en danger — il tenta bien de tirer en l’air pour effrayer ses agresseurs, mais son arme s’était enrayée, gorgée de terre et rongée par la rouille produite par les intempéries, c’est pourquoi, après l’avoir désarmé, les fumiers le couvrirent d’abord de tombereaux d’insultes : « Cafard ! », « Grosse larve ! », « Salaud de pauvre ! », « Vous le voyez bien, il préfère creuser plutôt que de travailler pour payer son entrée ! », « En plus, il cache son visage ! Vous pensez que c’est pour éviter de faire peur aux baigneurs ? », « C’est fini la peste ! Fini l’époque où les insectes comme toi pouvaient dormir la journée entière en toute impunité ! », « Et vous sentez combien il pue ? », « Beurk ! », « Va te laver, sale ordure ! » —, puis ils le rouèrent de coups et, sans l’ombre d’un doute, il ne dut son salut qu’à la solide marmite en fonte de feu sa maman, répétant à tue-tête : Siouplaît ! Siouplaît ! Siouplaît ! jusqu’à ce que les trois hommes, repus de sang, choisissent de se débarrasser de lui dans le bassin de la piscine qu’ils devaient justement vidanger ce jour-là, et alors qu’ils venaient de l’y jeter, ils lui hurlèrent qu’il avait eu ce qu’il méritait, qu’il pouvait s’estimer heureux d’être encore vivant et qu’ils se feraient une joie de le détruire pour de bon s’il osait de nouveau s’aventurer par ici, mais il avait déjà disparu, aspiré dans les canalisations (il traversa ainsi les égouts de la ville de part et d’autre, emporté par le courant impétueux qui dévalait la pente, il allait dégringolant parmi les étrons et les déchets plastiques — minuscule échantillon du « septième continent » qui s’étend des côtes du Japon à celles de l’Amérique du Nord —, mais il n’éprouvait qu’une peur diffuse, car il avait la certitude d’être seulement en train de faire un mauvais rêve), quelle ne fut pas sa surprise lorsque, à sa sortie de la station d’épuration, il atterrit dans le lac, pensant C’est comme un gigantesque tube digestif et Me voici hors de la turbine à chocolat, cependant qu’un monde inconnu, celui des fonds lacustres, se découvrait à ses yeux dans toute sa splendeur, avec ses prairies d’algues, sa clarté d’émeraude, son relief majestueux et ses bancs de poissons suspendus au firmament, il n’était qu’à quelques dizaines de mètres du rivage et, pourtant, comme un astronaute qui évolue sans attache dans le vide spatial, il avait l’impression de s’être affranchi de la notion du fini, flottant en apesanteur au-dessus du fond de roches qui s’étendait jusque dans les profondeurs, calme et serein, car il n’éprouvait plus aucune lassitude, lui dont la vie n’avait été qu’une lutte vaine pour garder les yeux ouverts, il pouvait maintenant s’étendre de tout son long sur un matelas de fraîcheur et de légèreté, Pour le plaisir, voyez vous, simplement pour le plaisir. Parce qu’il n’y a rien de plus agréable dans le vie que de roupiller, voilà tout, et il se laissa ainsi dériver vers le large, les paupières closes et les deux mains posées négligemment sur le ventre, il allait dérivant sous la surface sans même l’effleurer, pareil à un plongeur en apnée nageant à l’horizontale sous une fine couche de glace (il faut préciser à ce stade que ses bouteilles d’oxygène étaient vides, ce qui ne devrait pas plaire aux esprits cartésiens puisque, indubitablement, il n’était ni mort ni en train d’asphyxier), et, au fil des jours, son scaphandre se recouvrit d’algues et de coquillages, si bien qu’il avait viré au vert jade mâtiné de turquoise et de pistache lorsqu’il approcha de l’autre rive, du côté français, mais il n’avait cure d’où il se trouvait, car il dormait de son meilleur sommeil — cependant une étrange rumeur commençait à poindre des deux côtés du lac, différentes personnes affirmant avoir observé « une chose » dans l’eau qui, à défaut de savoir nager, semblait dériver à faible profondeur, et, à mesure que la curiosité générale grandissait sur le sujet, de toujours plus nombreux témoignages se mirent à paraître dans la presse romande et la presse française, untel disant avoir eu la peur de sa vie en apercevant « un brochet de la taille d’un homme adulte » depuis son canot pneumatique, unetelle prétendant avoir communiqué avec « la mystérieuse créature » qui n’était autre, selon elle, qu’un « Golem annonciateur de l’Apocalypse », mais pour tout dire, personne ne s’attendait à ce qu’une photographie vienne bientôt étayer la folle rumeur — ce fut alors le branle-bas de combat, on émit un arrêté préfectoral interdisant la navigation de plaisance dans un rayon de cinq milles nautiques autour de la zone où il avait été observé pour la dernière fois, puis on disposa, au large d’Évian-les-Bains, un immense filet à mailles fines (normalement conçu pour combattre les marées noires) qui avait été envoyé à grands frais pour l’occasion depuis le département du Finistère, car l’affaire avait pris une tournure politique et, par conséquent, les autorités haut-savoyardes et suisses, « dans un même esprit de coopération », estimaient que tous les moyens nécessaires devaient être mobilisés pour le capturer, mais comme c’est souvent le cas, les événements ne se déroulèrent pas de façon attendue car, emporté par les courants qui descendent vers Genève, il avait dérivé plus vite qu’à l’accoutumée et se trouvait au large du village d’Yvoire, environ 20 kilomètres plus à l’ouest, c’est pourquoi l’énorme dispositif qui avait été mis en place se révéla un cinglant échec, qu’on tenta d’abord de justifier par les nombreux départs en vacances au sein de la police de la navigation, avant de se rabattre sur une autre explication cousue de fil blanc : « le monstre du Léman » n’avait tout simplement jamais existé, fruit de l’imagination des usagers du lac qui, terrassés par la canicule qui sévissait depuis bientôt un mois partout en Europe, avaient eu des hallucinations visuelles dont le caractère similaire s’expliquait en outre par une forme de psychose collective (quant à la soi-disant photographie de « la bête » qui avait été publiée dans les médias, il s’agissait en fait de celle d’un silure, poisson pouvant atteindre les deux mètres d’envergure et dont les effectifs, peu sensibles au changement climatique du fait de sa grande plasticité alimentaire et de sa large tolérance thermique, prospéraient dans le lac), il poursuivit donc sa dérive, s’engouffrant quelques jours plus tard dans le Rhône, ce qui n’aurait pas été pour lui déplaire en d’autres circonstances, car il appréciait le charme des berges vallonnés et verdoyantes de Genève, de l’Ain et de la Savoie — puis il arriva à Lyon, où il aurait aimé déguster un tablier de sapeur accompagné de son petit verre de vin blanc dans un bouchon du quartier de Fourvière — ensuite, ce fut Valence, qui n’est qu’à une seule journée de navigation de la mer et où il faillit être percuté par une péniche pendant qu’il traversait le port fluvial —puis, au bout de deux semaines supplémentaires, il parvint en Avignon, où il aurait voulu piquer une tête depuis le pont Saint-Bénézet, dont il croyait à tort qu’il s’était partiellement effondré suite aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale — et, enfin, il rejoignit Arles, ultime ville située sur le Rhône et dont il aurait aimé voir l’amphithéâtre romain, mais il dormait toujours d’un sommeil aussi imperturbable, emporté par les eaux du fleuve comme un canard en plastique, si bien que lorsqu’il atteignit le delta de Camargue, à l’embouchure du Rhône dans la Méditerranée, il s’était mis à ronfler, mais alors qu’il était sur le point de gagner la mer, via le bras le plus important du delta, il commença soudain à couler à pic, car son scaphandre était désormais hors d’état, semblable à la coque d’une épave antédiluvienne, et ce qui devait arriver finalement arriva… il se réveilla en sursaut, aveuglé par l’importante voie d’eau qui s’infiltrait à travers la jointure du hublot que sa mère avait soudé à la marmite, pensant À peine j’ouvre les yeux que ce sont déjà les emmerdes ! tout en pensant Boudiou de boudiou, va falloir souquer ferme c’te fois-ci ! et il tenta de battre des pieds comme on le lui avait appris lors des cours de natation auxquels il avait participé durant son enfance, il tenta de se raccrocher à un tronc d’arbre dont il avait deviné la silhouette décharnée qui passait au-dessus de lui, il tenta de se délester d’une partie de son équipement de plongée, mais rien n’y faisait, une force irrésistible le tirait vers le bas, et c’était toute sa vie qu’il voyait à présent défiler, les bons et les mauvais souvenirs réunis, pêle-mêle, en mille cercles concentriques pareils à ceux qui rident la surface du Grand-Rhône sous laquelle dorment les noyés d’un sommeil sans rêves, et il pensa Je suis en train de mourir, frappé d’une intense douleur dans la poitrine, au flanc gauche, avant de clore ses paupières devenues bleuâtres sous l’effet de l’hypoxie, comme en signe d’acquiescement, tout en pensant Je suis peut-être déjà mort, lorsqu’un je-ne-sais-quoi le remonta à la surface — puis, encore à moitié sonné, il entendit :

    — R’garde Pierrot, j’crois bien que c’est la prise du siècle !
    — C’est-y pas seulement en Camargue qu’on trouve du si beau poisson !
    — Pour une prise, c’en est une !
    — La chance était avec nous !
    — On devrait essayer de le mettre dans la bouillabaisse !
    — Apportez-moi à boire ! Y faut fêter ça !
    — Et toi, prends-moi en photo avec le poisson avant qu’on accoste !
    — HA ! HA ! HA ! HA !
    mais il n’en avait pas entièrement fini de ses aventures, car les autorités de sécurité des aliments le déclarèrent impropre à la consommation humaine, demandant par ailleurs une évaluation scientifique afin de déterminer son origine et, plus globalement, les raisons de sa présence non loin de la réserve naturelle nationale de Camargue, et, sans que personne ne relie sa découverte à « l’affaire du Léman », il fut finalement catalogué comme le premier spécimen jamais observé d’une nouvelle espèce animale se trouvant à mi-chemin entre la classe des mammifères et celle des actinoptérygiens, avec la particularité saisissante d’appartenir au groupe des invertébrés (fait unique dans les annales des sciences naturelles, qui venait remettre en question le paradigme de la classification classique, en vigueur depuis près de trois siècles), il semblait toutefois mal supporter la vie en captivité, passant ses journées entières dans un état de profonde somnolence malgré le bassin qui avait été spécialement aménagé pour lui, c’est pourquoi, après de nombreuses tergiversations, il fut décidé de le relâcher à l’endroit même où il avait été capturé — alors, sans aucun doute, il aurait pu débuter une nouvelle dérive, partir à la conquête des mers et des océans, voire des pays producteurs de café, mais il avait eu le temps de mûrir quelques réflexions, pensant Je ne veux plus devoir faire semblant d’être réveillé, et lorsqu’il arriva à l’extrême pointe sud du delta, là où les eaux du Rhône se mêlent à celles de la Méditerranée, il aperçut un îlot paisible avec une petite plage de sable blanc et une cabane de pêcheur abandonnée, et, après l’avoir rallié à la nage, il pensa Ici je pourrais vivre à mon aise, ébloui par les premiers feux du jour.

    L’Avis du Jury
    Très beau texte orignal, entre rêve et réalité… Le narrateur part de son appartement et finit son périple en méditerranée… À la fin il se transforme en mi-homme mi-poisson… Jusqu’au bout, on se demande si le narrateur va se réveiller et sortir de ce rêve ou de ce cauchemar… Nous avons aimé l’idée, le style, l’ambiance, les différentes scènes et ses dialogues, le voyage. Riche en images, en images poétiques aussi.

  • Le garçon à la culotte rouge

    Texte gagnant – 1ière place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Solène Perriard

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    Assis sur le bord de la lunette blanche.
    Le ventre qui se tortille de douleur.
    Les minutes s’égrènent au rythme des perles de sang qui s’égouttent dans la cuvette.
    Production d’aquarelle pour repeindre les murs de sa chambre.
    Chaque goutte a le goût de la douleur d’enfanter, de naître, de faire naître.
    Et pourtant, iel qui était elle à la naissance, n’enfantera pas. Ce n’est pas son projet, ce qu’iel a projeté. Pas pour le moment. Pas dans ses plans.
    Ça fait plusieurs mois qu’a débuté cette ascension douloureuse du pronom féminin vers le tiret du pronom masculin. D’un nom à l’envers. D’un monde à l’endroit.
    Iel connaît tout le parcours, toutes les pierres à gravir pour passer de l’autre côté.

    Examens psychologiques et psychiatriques répétés. Oui, c’est ma volonté. Non, mes parents et mes professeurs ne m’y ont pas obligé. Au contraire, si vous saviez. Premier aval, première montée. Plutôt une descente corporelle, réduction de la poitrine. Deux cents grammes occultés de chaque côté. Prise de testostérone, affabulation des hormones qui dansent, qui chantent et qui déchantent. Iel les a avalés toutes ces pilules, à raison de trois fois par jour. Matin, pilule. Dîner, granule. Soir, gélule. Se sentir tout autre, presque un mutant avec toute cette chimie dans le corps. Se définir ainsi, une composition chimique non-identifiable, non-genrée, inclassable.

    Mais qu’importe si son désir d’enfanter s’est éteint, la Nature n’écoute pas. Elle est restée sourde à ses velléités et continue à lui prodiguer le sang des menstruées.

    Clac. La porte qui s’ouvre. Trahison du verrou mal fermé. La clé, objet phallique, est absente. Iel découvre le visage surpris d’un jeune homme bien comme il faut, avec tout ce qu’il faut, là où il faut. Il le dévisage de haut en bas, de bas en haut. Surprise mutuelle. Gêne tangible aussi. Et puis le poids qui tombe sur celui qui est assis. Comme pris en faute. Un garçon avec une serviette tâchée. Une culotte écarlate, pendante entre les jambes. Un conflit des sphères privées. Un regard qui crie muettement « tu t’es trompé de cuvette, mec ». Même le « mec » n’est plus très sûr, pas très bien placé. Iel entend « mauviette », « femmelette ». Ces mots qui raisonnent avec sa satanée « serviette ».

    Essuyer le regard gêné, l’entaille provoquée, la difficulté de la plus simple banalité que de nommer.

    Alors, dans son oscillation d’elle à il, iel ne sait même plus comment se nommer à cet instant. Une sorte de genre hybride ambulant, ou plutôt non-ambulant, juste asseyant et coulant de toutes ses veines. Iel se déteste sans avoir les mots pour s’injurier.

    Ce visage à barbe dont iel est si fier, mais qui pourtant (toujours avec ce mais qui annihile des mois d’efforts et de pilules), ce visage qui garde un éternel halo de je-ne-sais-quoi féminin. Ses lèvres fines et douces peut-être. Son regard qui se veut dur pour les oublier.

    Ces poils qui poussent en jungle sauvage sur son torse. Un peu superficiels pour les critiques qui observent d’un œil perplexe cette pelouse artificielle, ce golf entier sorti du désert de Gobi. Comme une vie humaine venant de Mars. Des poils tout droits sortis d’un cabinet de curiosités. Ces deux collines de lait maternel qu’iel réprime et contorsionne sous un corset. Squelette comprimé par cette armure en plastique, presque transparent mais qu’iel ressent quand iel se baisse et qui manque parfois de le laisser respirer. Ces deux seins, blancs bonnets passés d’un bon C à un maigre B, comme deux volcans dont on tairait l’irruption. Un passage interdit dont on boucherait tous les accès, de toutes parts et de tous horizons.

    Et puis, cet entre-jambe secret, là où si le lait s’est tari plus haut, le sang continue à couler à flots tel des chutes ardentes du Niagara. Enfin, c’est ce qu’iel ressent.

    Iel que l’on définit ainsi pour ne pas se mouiller, a envie de pleurer à ce moment-là, derrière la porte qui ferme et fait mal. Comme si ouvrir les vannes de cet autre trou, la source des eaux salées, lacrymales, sacrées pourrait diviser la douleur en deux parts égales.

    Douleur du corps qui s’épuise à expulser l’embryon plus jamais fécondé.

    Douleur du regard, du vis-à-vis. De ce miroir tendu dans ces deux pupilles, dans cette gêne, ce bref échange. De ce dévoilement involontaire de ce qui était caché sous les plis du pantalon. Dans le sexe. Dans l’entaille profonde de l’estime de soi.

    Blessure de cette identité mouvante, passant sans cesse dans l’inscription collée du passeport ancien à la chambre intime de l’être.

    Culpabilité fugace de ne jamais se sentir à sa place. D’hésiter entre deux portes surmontées de deux dessins enfantins. Carricatures du genre et de l’habillement. Du classement par couleur bleue ou rose bonbon. Toujours dans le « ou » du choix mais presque jamais (Dieu merci il en existe quelques-unes) de ce « et » de superposition. Sentiment d’osciller à la lisière de deux pronoms. D’encaisser les Mademoiselle à la place d’un genre neutre sans connotation. De ce prénom tatoué en hébreux sur son bras gauche qu’iel n’emploiera plus jamais. De se changer dans les toilettes, toujours ces mêmes cuvettes, pour éviter les regards sur son sexe. Quand la douche coule à flot et où ils font la course aux plus grands. Quand les insultes fusent sur les bancs des vestiaires. Le déo deux fois plus cher pour combler ces deux parties qui se chamaillent sans cesse à l’intérieur de ce moi seul.

    Solitude extrême entre deux roches, deux partitions.
    L’impression étrange d’être dans ce grand blanc.
    Solitude muette et multitudes antagonistes à l’intérieur de ces fragments en chaos.
    Entre ce merci à la Vie, et ce non-merci à cette vie-là qui l’oblige à la justification et aux pourquoi.
    Ce pourquoi moi et ce pourquoi pas.

    Alors ce il, cette elle, cet iel comme on l’appelle pour ne pas choisir, presse sur le bouton blanc qui fait vider le sang. Son sang sans pronom qui se dilue comme une aquarelle sur peinture vierge. Son sang qui coule sans genre et sans dénomination. Qui rejoindra le lit des égouts, des filtres transformant dégout en colère. Qui se mariera aux chants des rivières.

    Son sang qui chante. Cette voix toute singulière, unique, incolore. Cette voix qui chantera plus fort.

    Chambre en haut d’une tour d’habitation à loyer modéré.
    Ilot de sécurité, la vue offre un lac en-soleil-couché.
    Une cuvette à ciel ouvert sur les parois montagneuses.
    Quelques verres d’apéro sur la table, olives dénoyautées et cacahuètes aux vertus heureuses.

    Iel a pris sa guitare à la main et gratte quelques accords bien rythmés au coucher diurne. Tout est si parfait en cet instant. L’incident de la semaine passée a été dilué par les effluves de l’alcool, par des rencontres nouvelles dans ce bar assez hype. Et puis, il y a ce garçon, qui entre deux-trois taffes discrètes, lui a glissé à l’oreille qu’il pouvait grimper en haut de sa tour. Iel ne sait pas encore s’il a compris. Iel délaye son stress entre quelques gorgées et accords de guitare dans la nuit.

    Les genoux se frôlent sous la table au motif caracolé. La pile de cacahuètes qui se renverse. Qui se déverse sur ce beau tapis de Turquie tout neuf. La dernière tierce de guitare qui s’évanouit dans une cascade de tendresse. Premier baiser à la nuit tombée. Le cœur qui palpite, l’adrénaline, la tornade de plaisir, l’effluve des hormones… le cocktail arc-en-ciel se déverse sur un matelas de désir.

    Et puis soudain au milieu des caresses, de cette découverte et exploration de soi, de l’autre, de ces corps en magma… un frémissement s’installe à l’intérieur de l’être. Le doute est venu comme la bise à travers la fenêtre, un intrus dans cette chambre tamisée.

    – Attends, tu sais que j’suis pas vraiment un mec…

    – Je m’en fous. L’amour n’a pas de genre.

    Caresse sur un torse brisé, aux mamelons écrasés, deux cents grammes en moins de chaque côté. On dirait un vitrail d’église, avec des fragments de couleurs qui se diffusent depuis sa poitrine. Un peu de poésie dans toute cette chirurgie chimique du corps.

    Baiser sur un corps aux cellules violettes. Abolition et ablation de ces répartitions genrées. Coloration nouvelle, exploration et réparation de l’être. Écriture sur ce corps doré par le soleil comme des pages vierges. Des mots doux qui recouvrent les anciennes peaux : la page rougie de la honte, la bleuie par les pleurs et celle olivée de courroux.

    Caresse sur une pomme d’Adam naissante, sur une voix en mouvement qui se questionne. Une voix frémissante qui descend les escaliers de la portée. Soprano devient ténor. Sacrifice sur l’autel du genre. Soudainement, au milieu des tendresses nocturnes, les vibrations se libèrent en pleine ascension exponentielle, tel un oiseau qui découvre ses ailes et vocalise l’arc-en-ciel.

    L’Avis du Jury
    Texte fort, authentique et risqué. L’expression est maîtrisée et audacieuse, la prosodie est rythmée, la narration est incisive et épurée. Il faut du courage pour écrire ce texte, et du talent pour l’écrire de cette manière. L’autrice livre ici un récit exutoire, à vif, sur l’inconfort d’habiter un corps qui se soustrait aux normes sociétales. Dans une mise à nu vertigineuse, elle tranche au scalpel cette ligne de crête fugace sur laquelle se cristallise son identité. Mais « Le garçon à la culotte rouge » n’est pas que le récit d’une souffrance, c’est aussi l’espoir d’une vie libre, débarrassée de ses carcans, grâce à un amour moderne et non-genré.