• garden gourmet

    Texte obtenant le Prix spécial (Prix-se de risque), Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Alex Pérez

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    I

    c’est pas le moment d’écrire de la poésie
    tu mettrais quoi dedans avec tes idées
    brouillées
    tu dirais rien qui vaille la peine
    c’est quoi
    la peine tu
    mettrais
    les tripes et les viscères celles
    qu’on t’a prises qu’on a
    cuisinées servies dans des plats en argent et
    recouverts de poussière qu’on a
    fait revenir à la poêle puis au four
    étalées sur du pain ajouté du sel
    et on s’est dit
    que c’est bon
    je l’ai fait moi même

    il faut se taire pour mieux
    être il faut
    s’asseoir et
    oublier
    lentement
    sur les pavés sur le bitume l’image et
    quelques sons
    c’est la posture qui
    me
    reste
    c’est le souffle entre les os
    je marche encore
    un peu et
    JE ME SOUVIENS c’est dans le corps c’est
    la marque dans
    le corps qui reste et tout
    ce que tu ne fais pas à mon corps je
    m’en souviens aussi mais
    avec moins
    d’exactitude

    si je me remets à écrire je
    revendique la recette
    C’EST MOI QUI T’AI DIT COMMENT
    CUISINER MES TRIPES devine quoi j’ai
    recommencé déjà trois fois
    gloussements fond de gorge je
    rigole pas quand je dis qu’il me faudra te
    faire taire
    je met mes amplis très fort je recouds
    mon bide
    comme ma maman pour que je sorte
    les tissus qui accrochent j’y vais
    sans anesthésie TAIS TOI juste la nicotine
    et du fil de pêche
    avant de serrer je glisse
    quelques cailloux
    et quelques graines

    je cicatrise
    toujours
    mal
    petites gouttes en onomatopées
    à l’intérieur du crâne et
    à l’extérieur
    pour faire les mots il faut
    de plus petites structures
    tout y est mais rien vraiment
    ça coule par tous les orifices
    je passerai la serpillière
    j’imite les êtres humains
    quand ils parlent je
    deviens flaque et oscillations
    j’ai coupé un tout petit bout de ma chair
    CETTE FOIS C’EST MOI pour voir
    j’ai fait des traits pas parallèles
    on sait jamais
    si j’ose
    des dessins au fil de fer

    II

    tout petit et je vois pas
    je préfère me dire ça
    plutôt que de fermer les yeux
    je me souviens plus d’hier ou
    d’avant hier
    à cause du trou dans ma mémoire
    ou quelque chose qui la mange
    j’écrase entre mes paumes celles
    qui tournent
    et elles s’arrêtent
    si j’ai de la chance sinon
    je leur donne de l’inertie
    je les vois plus seulement le mouvement
    un peu d’air qui rappelle
    près du visage
    les mains battantes devant les yeux pour
    attraper
    je sais plus pourquoi on se tient droit
    ou comme on peut
    il faut peut-être plus
    bouger il faut
    peut-être
    plus
    penser à ce qui écrase
    le plexus et les autres choses
    prendre un peu d’élan
    un tout petit peu juste
    un pas
    et demi TU ME VOLES TOUT CE QUE TU VEUX
    TU ME VIOLES TOUT CE QUE TU VEUX c’est fini
    elle est morte et vous le
    savez et
    moi aussi
    je crois maintenant que tu m’as pris dans tes bras pour
    rien d’autre que me dire de me
    taire
    et je
    te prends par les épaules et je
    te dépose loin
    je parlerai plus fort que toi même si tu mets encore
    du scotch sur ma bouche
    je parlerai avec mes mains ou avec
    mon ordinateur
    je parlerai des langues
    que tu parles pas et je dirai tout ce que je veux et tu
    me prendra plus rien
    je brûlerais tes poèmes si je pensais pas
    quand même
    qu’il y en a quelques-uns à garder
    il y a des signes pour les sens c’est pas
    pour rien
    de l’œil à
    la bouche de
    l’eau à
    la commissure des lèvres
    j’ai peint les miennes en
    rouge
    pour le plaisir j’ai
    veillé
    toute la journée j’ai
    oublié de dormir
    et sur la peau une pellicule
    bleutée et sous
    les cils
    plus rien

    on m’a dit que je pouvais
    prendre le temps
    de respirer un peu d’emmagasiner la douceur
    les sentiments j’avais
    peut-être
    quinze ans la première fois et la
    deuxième et les suivantes je me
    souviens pas mais
    ma moelle épinière
    si ELLE SE SOUVIENT TELLEMENT
    QU’ELLE TREMBLE
    ENCORE et toi tu attends
    alors moi les
    émotions fortes tu vois je
    m’en passerais bien
    votre adrénaline je la découpe
    en lamelles je
    la lacère et je la jette
    par la fenêtre sur l’autoroute mais
    je vois avec les yeux
    nettoyés je regarde le sol et c’est
    un nouveau sol je lui dis
    je m’en fiche si tu pries ou pas
    du moment que quelque chose
    parfois
    te fait pleurer pour rien

    je me demande je sens
    il y a dans les viscères et la fatigue
    je vois
    plus rien j’éventre
    ouvrir encore la voix
    l’écho dans la caverne osseuse
    les obscénités je
    sais pas ce que ça veut dire je
    me pends je
    m’éprends de la couleur
    en tension
    obtenir la teinte
    exacte
    de mon
    absence
    je dormirai jusqu’à demain et
    le réveil c’est un larsen
    directement du trait
    aux sens
    à la texture
    de ma
    présence

    quand je DIS OUI À L’ANESTHÉSIE des sens
    c’est pour de faux
    je peux pas contenir
    tout
    les tripes qu’on a cuisinées les
    graines que j’ai plantées
    dans mon ventre j’y ai mis
    des choses que tu sauras jamais
    j’y ai mis
    de quoi
    recommencer
    j’y ai fait pousser
    toute ma tendresse
    je la cache
    pour les impies je la garde
    pour quelques temps
    au printemps j’irai cueillir
    les fleurs de mon œsophage
    je ferai deux bouquets un
    pour moi
    un pour elle

    III

    d’abord
    on se rend illisible on construit
    des maisons
    que personne peut habiter
    d’autre que soi
    je peux pas t’inviter tu dirais
    pourquoi tu as mis une marche là
    et la poutre et le carrelage il est
    trop froid
    alors que c’était la parfaite température

    ensuite
    ça s’accroche par
    vulnérabilité comme toujours et
    pour la lumière
    juste au dessus du crâne
    quand je pense
    et qu’autour des tables de cafés
    sur le sol
    dans mon lit
    tu parles avec des mots
    que personne comprends
    avec l’aisance des fourmis qui envahissent
    mon balcon
    depuis le début de l’été
    tu portes trois fois ton poids
    en bêtise attentive
    en douceur névrotique

    toi TU DIS N’IMPORTE QUOI et moi rien
    parce que si j’avais ouvert ma bouche
    fait vibrer les cordes
    vocales
    j’aurais tout vomi sur la table de jardin
    sur le béton
    j’aurais dit la vérité et
    j’ose pas
    à quelques détails près j’aurais eu le droit
    on a tracé la frontière de la morale
    invisible
    autour de ta personne
    comme je trace un arc
    autour de toi quand tu t’en vas
    et toi
    autour de moi
    quand je pleure devant toi
    si tu laisses faire je fais pas exprès
    sur la peau et dans les os
    je touche un peu
    le plus doucement possible
    dense
    fluide après un certain temps
    et par tendance je continue mais en surface
    au fond
    pareil

    cette fois c’est toi
    et moi j’attends je respire fort et
    lentement je
    joue le jeu je suis
    grand et je sais
    que pour un bandage on va dans le
    sens du cœur que pour
    mourir il faut
    vouloir que je suis pas
    si bête j’apprends à lire
    et j’apprends ce QUE TU SAIS PAS
    ENCORE alors je ferme
    tes yeux et pas
    les miens je touche avec
    la pointe et en dedans
    des trucs qui se préparent des
    envies de
    violence
    pour faire contraste

    je les trouve
    je leur crache au visage
    je leur écris des lettre
    des e-mails cinglants
    je leur explique la vie
    parce que je sais tout parce que
    j’ai toujours
    raison
    je casse leur boite aux lettres à
    main nue
    je leur fais manger leur langue
    et leur solitude
    je leur écris des poèmes
    des qu’iels voudront pas lire
    des qui les accusent
    qui les mettent en tort
    je leur fais manger mes mots

    je les fais fuir

    je te tiens les portes je te caresse les cheveux je te prends
    la main ou alors c’est toi trop fragile les os se cassent et
    s’effritent je répare à la loupe je recolle les morceaux à la
    colle forte sur le tapis et j’agence mon corps pour y mettre
    le tien et je roule tes cigarettes et je regarde le plafond et je
    regarde ta présence quand elle échappe je respire j’attends
    le lendemain pour pleurer et je
    t’écris
    des
    poèmes

    J’ÉCRIS PLUS POUR MOI J’EN
    AI RIEN À FOUTRE ou alors juste plus besoin
    et c’est un mensonge immense comme
    un immeuble
    sur mes portes sur
    toutes mes portes j’écris pour me souvenir
    de respirer et de bouger mes
    phalanges une par une de
    pas les laisser rouvrir
    suivre la césarienne suivre
    le cutter dans le tissus c’est
    moi qui le tiens
    si je lâche la pression il
    tombe
    entre les gouttes de brume je
    m’assied le carrelage et le
    liquide
    c’est moi
    plus besoin de chercher

    L’Avis du Jury
    Le choix du genre « lyrique » induit ou traduit une conscience suraiguë de la forme. Le jury a particulièrement apprécié des élans brisés par de brusques rejets, des métaphores filées qui désignent, par la bande, une écriture qui se fait points de couture. Un bon travail de découpe et un chapitrage décalé. Tout ce travail de précision produit une concentration extrême : on devine qu’il s’agit d’un combat contre une force adverse contre quoi le poème s’édifie, contre quoi il cherche à imposer sa mesure, son pas, sa respiration. On suit ce combat sans savoir exactement de quelle nature est ce phénomène.

  • Le Scaphandrier

    Texte gagnant la 3ème place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Sacha Mandelbaum

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    Il flânait au lit depuis quatre jours, plongé dans un état de quasi-hibernation, tandis que le vent d’automne hurlait sous les toits et que, dans sa modeste chambre à coucher, la radio répétait inlassablement le dernier bilan journalier des victimes de la pandémie — vies happées par Yersinia pestis et réduites au rang de statistique —, allongé sur le flan droit, soutenant sa tête de la main et les paupières closes comme je ne sais quel Bouddha couché, il attendait pourtant quelque chose, peut-être rien moins que l’absolution de Dieu, pensant Il faudrait me lever, mais pour quoi faire ? tout en pensant Tu es un moins que rien, l’être le plus fainéant que la terre ait jamais porté, lorsqu’il ouvrit soudain les yeux, persuadé de l’imminence de sa propre mort, lui dont la mauvaise santé n’avait d’égale que l’hypocondrie (il mourrait d’une crise cardiaque sans que personne ne s’en aperçoive jusqu’à ce que les flics, ameutés par l’odeur de putréfaction, viennent forcer sa porte, épiés par la concierge de l’immeuble qu’il surnommait « la grosse barrique » depuis qu’il l’avait surprise en train de dissimuler des caisses à vin dans le local à vélos et par Miss George, sa voisine de palier, ancienne chanteuse de Gospel reconvertie dans la fabrication artisanale de bougies parfumées et qui, par conséquent, était experte en odeurs), puis il aspira une large bouffée d’oxygène et, par-dessus le vacarme de la radio, hurla de toutes ses forces que le destin est un salaud, que la peste n’aurait pas le temps de le tuer à cause du pacemaker défectueux qu’on lui avait posé deux ans auparavant, qu’il serait une fois de plus privé de sa part d’histoire et qu’il enviait les pustuleux peinards nourris gratuitement dans les dispensaires chauffés au gaz russe et équipés par la Chine, nouvelle première puissance mondiale depuis que les États-Unis s’étaient disloqués, qui abondaient un peu partout à travers la Suisse, son pays natal auquel pourtant il n’arrivait pas à s’identifier, la faute sans doute à l’oncle Judas dont l’accent vaudois l’avait traumatisé durant son enfance, Judas qui se vantait d’avoir une moyenne de quatre heures de sommeil par nuit, Judas, ô Judas, grand maître international du dodo, je t’implore de me donner la force de me lever, pensa-t-il à voix haute, car il avait foi en son oncle, une foi d’autant plus surprenante qu’il ne l’avait pas vu depuis une éternité, celui-ci étant sorti de sa vie — mais pourquoi au juste ? — après son divorce d’avec tante Marge, la sœur aînée de papa, femme aux multiples intérêts parmi lesquels on comptait l’araméen, la broderie, la cuisine, la dératisation, l’épistémologie, le football, la géographie, les hyènes, l’Italie, le jardinage, le Ku Klux Klan, la littérature, la maçonnerie, Napoléon, l’onanisme, la peinture, le Quidditch, la Régence, Star Wars, la technologie, le Uno, la varappe, le water-polo, le xylophone, le yoga & les zombies, toujours est-il qu’il parvint finalement à se tirer du lit puis, la tête encore embuée de sommeil, rampa vers la salle de bain pour aller prendre une douche froide, technique éprouvée s’il en est, de nombreuses études soulignant les bienfaits de l’eau froide tant sur la circulation sanguine que sur la santé mentale, c’est pourquoi il se déshabilla avec un sursaut d’énergie, mais il se souvint alors qu’il n’aurait bientôt plus de café et que, les médias ayant annoncé une probable pénurie, il devait s’en procurer au plus vite pour parer à cette éventualité — il se contenterait donc d’une toilette sans shampoing, sans savon, sans rien, En vérité, en vérité, je vous le dis, le café est le pain qui est descendu du ciel afin que je ne meurs pas, songea-t-il en actionnant le robinet complètement vers la gauche, geste prévisible au vu de son état et qui faillit lui coûter la bite, les couilles, tout, le jet bouillant ayant surgi du pommeau de douche avec la puissance d’un geyser, roussi mais néanmoins heureux de s’être enfin réveillé, car il n’était pas le genre d’individu qui voit le verre à moitié vide, Oh que non ! je ne pourrais pas me le permettre ! Comprenez : si je hurle comme un goret, c’est pour vérifier que mon cœur tient le coup, bien sûr, mais surtout pour me repaître de mes illusions, les seules qui vaillent, puisque ce sont elles qui me font vivre dans la solitude absolue à laquelle j’aspire, et par suite, il jugea plus sage de sortir muni du scaphandre que sa défunte mère lui avait fabriqué à partir d’une marmite en fonte et qui dressait une barrière infranchissable entre lui et le monde, étant acquis que les quidams ont une méfiance innée des originaux qu’ils s’efforcent ainsi d’éviter (il pouvait dormir sur ses deux oreilles, protégé des hommes et de leurs turpitudes par sa géniale armure, merci maman !), puis il chaussa ses palmes, endossa sa bouteille de plongée, contrôla que son détendeur fonctionnait de manière optimale et s’aspergea d’un peu d’eau bénite, désormais frais et dispos, ou presque, car il n’avait rien eu le temps de se mettre sous la dent et, l’heure du couvre-feu approchant à grands pas, il lui fallait redoubler d’efficacité, ce d’autant que de longues files d’attente étaient à prévoir dans les commerces de détail, sans parler du manque de personnel ni des risques d’émeutes, ni des pillards, ni… Oui, c’est décidé ! Je prends la kalachnikov avec moi ! On n’est jamais trop prudent, pensa-t-il dans un éclair, mais le vieux fusil automatique — héritage d’un lointain cousin armurier — était rangé sous son lit avec un mélange hétéroclite d’objets de récupération, c’est pourquoi il dut ôter tout son attirail pour pouvoir mettre la main dessus, les palmes et autres ceintures de lest n’étant d’aucune aide pour pratiquer la spéléologie, tant et si bien qu’il perdit de précieuses minutes dans sa course à l’arabica, pensant Je suis une insulte à l’horlogerie suisse, le saint patron des gens en retard. Mais je veux plaider ma cause jusqu’au bout : maman a mis une semaine de plus que prévu à me mettre au monde et je n’ai jamais pu rattraper ce contretemps. J’insiste : je suis né en retard, tout comme d’autres naissent aveugles, sourds-muets, que sais-je ? C’est aussi simple que ça ! Vous qui semblez avoir fait des études, doctoresses en toc, chercheurs « made in Bangladesh », penchez-vous sur la question, parlez-en aux grosses légumes ! Je vous promets mille vierges estampillées épilées et tout le toutim si vous réussissez à me mettre au point un remède, et que ça saute ! tout en verrouillant la porte de son appartement, la kalachnikov graissée chargée et la cervelle remplie d’air comprimé, il pouvait maintenant profiter d’une courte accalmie, car le prochain bus n’arriverait pas avant un quart d’heure et, cramponné à son arme tandis qu’il patientait seul sous l’abri bus, il contempla le couchant qui s’apprêtait à disparaître derrière l’horizon, transporté par la beauté de ce spectacle qui rompait avec l’atmosphère pesante de la ville infectée qu’entretenaient les roucoulements plaintifs des pigeons privés de leur ration habituelle d’ordures, conséquence de l’exode urbain, il était à deux doigts de s’assoupir à nouveau, rêvassant de rivières de café noir et de fontaines de ristretto, lorsque le bus passa sous son nez à toute allure — Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? se demanda-t-il avec incrédulité, effaré d’être exposé à un pareil affront, lui qui payait consciencieusement tous ses trajets (il était flagrant que le chauffeur avait fait exprès de ne pas s’arrêter, soit qu’il ait été ivre, soit qu’il l’ait pris pour un ivrogne ou les deux à la fois), mais il était trop tard et déjà les réverbères éclairaient le boulevard désert comme autant d’étoiles mélancoliques, tandis qu’un hérisson s’était aventuré sur la route et qu’il se leva pour aller le mettre en lieu sûr, s’exclamant Tu es mon frère ! Dis-moi : que ferais-tu à ma place ? ce à quoi le hérisson répondit, après l’avoir remercié de son aide, qu’il devait s’inspirer de lui en mettant à profit cette nuit pour faire des réserves avant le long et rude hiver où il pourrait dormir à sa guise et, En effet, pourquoi pas une petite balade ? Tout compte fait, le supermarché n’est qu’à quatre arrêts de bus d’ici, il se remémora l’époque bénie de son école de recrue où il subjuguait ses camarades par son aptitude à dormir pendant les marches forcées au clair de lune, sorte de somnambulisme volontaire qui lui avait été rendu possible par le harassement qui caractérise la vie du soldat — il était toutefois devenu antimilitariste depuis qu’il avait appris que l’armée américaine pratiquait la privation de sommeil sur les détenus du camp de Guantánamo, ne supportant pas l’idée que d’autres êtres humains soient privés d’un besoin qui est, tout bluff à part, aussi indispensable que boire ou manger —, puis il salua le hérisson et s’ébranla, regrettant seulement de n’avoir pas emporté de canne, car la ville surprenait par ses quelque 500 mètres de dénivelé et il aurait sans doute besoin de plusieurs pauses compte tenu de ses problèmes cardiaques et, en effet, il marqua sa première halte à peine après cinq minutes de marche, un banc public bien dodu comme on les aime lui ayant fait de l’œil (oui !) au croisement avec une rue adjacente, il ne sut pas ou ne voulut pas résister à la tentation et, accélérant de peur qu’un hypothétique badaud ne s’y couche avant lui, plongea sur sa proie avec une horrible expression de singe lubrique, tout en pensant Quelle joie de découvrir de nouveaux spots ! Pour un peu, j’échangerais ce joli-petit-banc-mignon contre mon canapé, cette grosse merde, qu’on dirait une chaise percée par endroits tellement qu’il est usé ! et il sombra rapidement dans un semi-coma, épuisé après tous les efforts qu’il avait consenti (c’est ainsi que s’écoula tout l’automne, puis la majeure partie de l’hiver, sans que personne ne le remarque, camouflé sous un épais manteau de feuilles mortes, il pouvait cependant tout sentir, tout entendre, comme ces vieux chênes auprès desquels on vient chercher du réconfort, et c’était toute la petite faune — chauves-souris, lézards, loirs gris et j’en passe — qui avait trouvé refuge contre lui, si bien que son long sommeil dura jusqu’à la montée de sève, un peu avant le redoux printanier, car il ne voulait pas éveiller ses hôtes), il avait perdu toute notion de l’espace au moment où il rouvrit enfin les yeux, mais il jura aussitôt de se mettre en quête de café dès qu’il en aurait la force — puis, le jour venu, il reprit son périple avec un nouvel optimisme car, sans totalement se l’avouer, il avait pris goût à cette vie de vagabond, se sermonnant pour ses caprices d’autrefois, et, n’eût été sa voix enrouée de sommeil, il aurait chanté à la gloire de Hermès, dieu du commerce et des voyages, Pensez-y, m’sieurs dames, j’ai pourtant un si bel organe ! Et qu’on ne vienne pas me dire que je me crois meilleur que je ne le suis réellement ! Si je peux vous bouleverser, c’est plus par un concours de circonstances que par une véritable vocation d’artiste, je le sais bien ! J’ai ce que d’aucuns appellent l’oreille absolue, il finit néanmoins par se rendre à l’évidence : ses jambes ne voulaient plus le soutenir, mais il en éprouvait un étrange soulagement, pensant qu’il pourrait désormais avancer à son propre rythme, Je n’aurai qu’à ramper de bancs publics en bancs publics et, peut-être qu’avec un brin de chance, je tomberai finalement sur une chaise roulante ou même sur un chariot de cul-de-jatte, peu m’importe tant que ça roule. Et quand la nuit viendra, je ferai un bon feu et m’endormirai dans ses effluves aux vertus apaisantes. V’là-t-i’ pas un beau triomphe ? la paix et la bauge gratuites ! Expliquez-moi comment je n’y ai pas pensé plus tôt ! — il errait depuis longtemps, passé maître dans l’art de la reptation, lorsqu’il arriva devant la clôture qui marquait le périmètre de la piscine municipale et qu’une profonde nostalgie le gagna peu à peu, car il pouvait entrevoir à travers le grillage les chaises longues entassées les unes sur les autres comme des sardines et cela fit ressurgir en lui le souvenir de sa jeunesse, surtout les interminables siestes pendant les après-midis à la plage, et il se demanda pourquoi il n’irait pas piquer un somme, là, maintenant, il n’avait qu’à se glisser sous la barrière, puis il attendrait quelques instants caché dans les bosquets, et hop ! le tour serait joué, il n’aurait plus qu’à se traîner jusqu’aux transats, Alors je me laisserai bercer par le clapotis de l’eau, un peu à la façon des pédalos, insubmersibles par nature, c’est bien connu. Grand-père nous le répétait souvent : « J’veux pas de yacht ni de voilier, ni de paquebot, ni de porte avions nucléaire, j’fais pas assez confiance ! Ce que j’veux, c’est un pédalo ! Et tant que je l’aurai pas, vous continuerez d’aller naviguer sans moi ! » C’était le grand visionnaire de la famille, notre prophète bien-aimé, paix à son âme, amen et cetera, il se mit donc à creuser la terre pour se frayer un passage sous la clôture, s’aidant de sa kalachnikov comme d’une pioche, il allait creusant la terre dure de ses gestes lents et répétés, opiniâtre malgré la chaleur écrasante qui s’accumulait sous son scaphandre, et Trotski aurait peut-être ri de ce spectacle, lui qui s’était échappé à deux reprises de Sibérie par des procédés au moins aussi hasardeux, oh ! le grand farceur, mais la comparaison entre eux s’arrête là, Trotski ayant réussi ses évasions tandis que lui s’apprêtait à être pris la main dans le sac, car on l’avait repéré et, patiente et silencieuse, la meute (formée de trois maîtres-nageurs) l’avait déjà encerclé lorsqu’il réalisa enfin qu’il était en danger — il tenta bien de tirer en l’air pour effrayer ses agresseurs, mais son arme s’était enrayée, gorgée de terre et rongée par la rouille produite par les intempéries, c’est pourquoi, après l’avoir désarmé, les fumiers le couvrirent d’abord de tombereaux d’insultes : « Cafard ! », « Grosse larve ! », « Salaud de pauvre ! », « Vous le voyez bien, il préfère creuser plutôt que de travailler pour payer son entrée ! », « En plus, il cache son visage ! Vous pensez que c’est pour éviter de faire peur aux baigneurs ? », « C’est fini la peste ! Fini l’époque où les insectes comme toi pouvaient dormir la journée entière en toute impunité ! », « Et vous sentez combien il pue ? », « Beurk ! », « Va te laver, sale ordure ! » —, puis ils le rouèrent de coups et, sans l’ombre d’un doute, il ne dut son salut qu’à la solide marmite en fonte de feu sa maman, répétant à tue-tête : Siouplaît ! Siouplaît ! Siouplaît ! jusqu’à ce que les trois hommes, repus de sang, choisissent de se débarrasser de lui dans le bassin de la piscine qu’ils devaient justement vidanger ce jour-là, et alors qu’ils venaient de l’y jeter, ils lui hurlèrent qu’il avait eu ce qu’il méritait, qu’il pouvait s’estimer heureux d’être encore vivant et qu’ils se feraient une joie de le détruire pour de bon s’il osait de nouveau s’aventurer par ici, mais il avait déjà disparu, aspiré dans les canalisations (il traversa ainsi les égouts de la ville de part et d’autre, emporté par le courant impétueux qui dévalait la pente, il allait dégringolant parmi les étrons et les déchets plastiques — minuscule échantillon du « septième continent » qui s’étend des côtes du Japon à celles de l’Amérique du Nord —, mais il n’éprouvait qu’une peur diffuse, car il avait la certitude d’être seulement en train de faire un mauvais rêve), quelle ne fut pas sa surprise lorsque, à sa sortie de la station d’épuration, il atterrit dans le lac, pensant C’est comme un gigantesque tube digestif et Me voici hors de la turbine à chocolat, cependant qu’un monde inconnu, celui des fonds lacustres, se découvrait à ses yeux dans toute sa splendeur, avec ses prairies d’algues, sa clarté d’émeraude, son relief majestueux et ses bancs de poissons suspendus au firmament, il n’était qu’à quelques dizaines de mètres du rivage et, pourtant, comme un astronaute qui évolue sans attache dans le vide spatial, il avait l’impression de s’être affranchi de la notion du fini, flottant en apesanteur au-dessus du fond de roches qui s’étendait jusque dans les profondeurs, calme et serein, car il n’éprouvait plus aucune lassitude, lui dont la vie n’avait été qu’une lutte vaine pour garder les yeux ouverts, il pouvait maintenant s’étendre de tout son long sur un matelas de fraîcheur et de légèreté, Pour le plaisir, voyez vous, simplement pour le plaisir. Parce qu’il n’y a rien de plus agréable dans le vie que de roupiller, voilà tout, et il se laissa ainsi dériver vers le large, les paupières closes et les deux mains posées négligemment sur le ventre, il allait dérivant sous la surface sans même l’effleurer, pareil à un plongeur en apnée nageant à l’horizontale sous une fine couche de glace (il faut préciser à ce stade que ses bouteilles d’oxygène étaient vides, ce qui ne devrait pas plaire aux esprits cartésiens puisque, indubitablement, il n’était ni mort ni en train d’asphyxier), et, au fil des jours, son scaphandre se recouvrit d’algues et de coquillages, si bien qu’il avait viré au vert jade mâtiné de turquoise et de pistache lorsqu’il approcha de l’autre rive, du côté français, mais il n’avait cure d’où il se trouvait, car il dormait de son meilleur sommeil — cependant une étrange rumeur commençait à poindre des deux côtés du lac, différentes personnes affirmant avoir observé « une chose » dans l’eau qui, à défaut de savoir nager, semblait dériver à faible profondeur, et, à mesure que la curiosité générale grandissait sur le sujet, de toujours plus nombreux témoignages se mirent à paraître dans la presse romande et la presse française, untel disant avoir eu la peur de sa vie en apercevant « un brochet de la taille d’un homme adulte » depuis son canot pneumatique, unetelle prétendant avoir communiqué avec « la mystérieuse créature » qui n’était autre, selon elle, qu’un « Golem annonciateur de l’Apocalypse », mais pour tout dire, personne ne s’attendait à ce qu’une photographie vienne bientôt étayer la folle rumeur — ce fut alors le branle-bas de combat, on émit un arrêté préfectoral interdisant la navigation de plaisance dans un rayon de cinq milles nautiques autour de la zone où il avait été observé pour la dernière fois, puis on disposa, au large d’Évian-les-Bains, un immense filet à mailles fines (normalement conçu pour combattre les marées noires) qui avait été envoyé à grands frais pour l’occasion depuis le département du Finistère, car l’affaire avait pris une tournure politique et, par conséquent, les autorités haut-savoyardes et suisses, « dans un même esprit de coopération », estimaient que tous les moyens nécessaires devaient être mobilisés pour le capturer, mais comme c’est souvent le cas, les événements ne se déroulèrent pas de façon attendue car, emporté par les courants qui descendent vers Genève, il avait dérivé plus vite qu’à l’accoutumée et se trouvait au large du village d’Yvoire, environ 20 kilomètres plus à l’ouest, c’est pourquoi l’énorme dispositif qui avait été mis en place se révéla un cinglant échec, qu’on tenta d’abord de justifier par les nombreux départs en vacances au sein de la police de la navigation, avant de se rabattre sur une autre explication cousue de fil blanc : « le monstre du Léman » n’avait tout simplement jamais existé, fruit de l’imagination des usagers du lac qui, terrassés par la canicule qui sévissait depuis bientôt un mois partout en Europe, avaient eu des hallucinations visuelles dont le caractère similaire s’expliquait en outre par une forme de psychose collective (quant à la soi-disant photographie de « la bête » qui avait été publiée dans les médias, il s’agissait en fait de celle d’un silure, poisson pouvant atteindre les deux mètres d’envergure et dont les effectifs, peu sensibles au changement climatique du fait de sa grande plasticité alimentaire et de sa large tolérance thermique, prospéraient dans le lac), il poursuivit donc sa dérive, s’engouffrant quelques jours plus tard dans le Rhône, ce qui n’aurait pas été pour lui déplaire en d’autres circonstances, car il appréciait le charme des berges vallonnés et verdoyantes de Genève, de l’Ain et de la Savoie — puis il arriva à Lyon, où il aurait aimé déguster un tablier de sapeur accompagné de son petit verre de vin blanc dans un bouchon du quartier de Fourvière — ensuite, ce fut Valence, qui n’est qu’à une seule journée de navigation de la mer et où il faillit être percuté par une péniche pendant qu’il traversait le port fluvial —puis, au bout de deux semaines supplémentaires, il parvint en Avignon, où il aurait voulu piquer une tête depuis le pont Saint-Bénézet, dont il croyait à tort qu’il s’était partiellement effondré suite aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale — et, enfin, il rejoignit Arles, ultime ville située sur le Rhône et dont il aurait aimé voir l’amphithéâtre romain, mais il dormait toujours d’un sommeil aussi imperturbable, emporté par les eaux du fleuve comme un canard en plastique, si bien que lorsqu’il atteignit le delta de Camargue, à l’embouchure du Rhône dans la Méditerranée, il s’était mis à ronfler, mais alors qu’il était sur le point de gagner la mer, via le bras le plus important du delta, il commença soudain à couler à pic, car son scaphandre était désormais hors d’état, semblable à la coque d’une épave antédiluvienne, et ce qui devait arriver finalement arriva… il se réveilla en sursaut, aveuglé par l’importante voie d’eau qui s’infiltrait à travers la jointure du hublot que sa mère avait soudé à la marmite, pensant À peine j’ouvre les yeux que ce sont déjà les emmerdes ! tout en pensant Boudiou de boudiou, va falloir souquer ferme c’te fois-ci ! et il tenta de battre des pieds comme on le lui avait appris lors des cours de natation auxquels il avait participé durant son enfance, il tenta de se raccrocher à un tronc d’arbre dont il avait deviné la silhouette décharnée qui passait au-dessus de lui, il tenta de se délester d’une partie de son équipement de plongée, mais rien n’y faisait, une force irrésistible le tirait vers le bas, et c’était toute sa vie qu’il voyait à présent défiler, les bons et les mauvais souvenirs réunis, pêle-mêle, en mille cercles concentriques pareils à ceux qui rident la surface du Grand-Rhône sous laquelle dorment les noyés d’un sommeil sans rêves, et il pensa Je suis en train de mourir, frappé d’une intense douleur dans la poitrine, au flanc gauche, avant de clore ses paupières devenues bleuâtres sous l’effet de l’hypoxie, comme en signe d’acquiescement, tout en pensant Je suis peut-être déjà mort, lorsqu’un je-ne-sais-quoi le remonta à la surface — puis, encore à moitié sonné, il entendit :

    — R’garde Pierrot, j’crois bien que c’est la prise du siècle !
    — C’est-y pas seulement en Camargue qu’on trouve du si beau poisson !
    — Pour une prise, c’en est une !
    — La chance était avec nous !
    — On devrait essayer de le mettre dans la bouillabaisse !
    — Apportez-moi à boire ! Y faut fêter ça !
    — Et toi, prends-moi en photo avec le poisson avant qu’on accoste !
    — HA ! HA ! HA ! HA !
    mais il n’en avait pas entièrement fini de ses aventures, car les autorités de sécurité des aliments le déclarèrent impropre à la consommation humaine, demandant par ailleurs une évaluation scientifique afin de déterminer son origine et, plus globalement, les raisons de sa présence non loin de la réserve naturelle nationale de Camargue, et, sans que personne ne relie sa découverte à « l’affaire du Léman », il fut finalement catalogué comme le premier spécimen jamais observé d’une nouvelle espèce animale se trouvant à mi-chemin entre la classe des mammifères et celle des actinoptérygiens, avec la particularité saisissante d’appartenir au groupe des invertébrés (fait unique dans les annales des sciences naturelles, qui venait remettre en question le paradigme de la classification classique, en vigueur depuis près de trois siècles), il semblait toutefois mal supporter la vie en captivité, passant ses journées entières dans un état de profonde somnolence malgré le bassin qui avait été spécialement aménagé pour lui, c’est pourquoi, après de nombreuses tergiversations, il fut décidé de le relâcher à l’endroit même où il avait été capturé — alors, sans aucun doute, il aurait pu débuter une nouvelle dérive, partir à la conquête des mers et des océans, voire des pays producteurs de café, mais il avait eu le temps de mûrir quelques réflexions, pensant Je ne veux plus devoir faire semblant d’être réveillé, et lorsqu’il arriva à l’extrême pointe sud du delta, là où les eaux du Rhône se mêlent à celles de la Méditerranée, il aperçut un îlot paisible avec une petite plage de sable blanc et une cabane de pêcheur abandonnée, et, après l’avoir rallié à la nage, il pensa Ici je pourrais vivre à mon aise, ébloui par les premiers feux du jour.

    L’Avis du Jury
    Très beau texte orignal, entre rêve et réalité… Le narrateur part de son appartement et finit son périple en méditerranée… À la fin il se transforme en mi-homme mi-poisson… Jusqu’au bout, on se demande si le narrateur va se réveiller et sortir de ce rêve ou de ce cauchemar… Nous avons aimé l’idée, le style, l’ambiance, les différentes scènes et ses dialogues, le voyage. Riche en images, en images poétiques aussi.

  • La nageuse

    La nageuse

    Illustration : ©yulie-lune

    Texte rédigé par : Andrea Barbieri

    Championnes et champions de natation se réunissaient chaque année autour du plus grand lac du continent. L’une parmi les autres était particulièrement médiocre. Beaucoup de bruits s’écoulaient à son propos : personne n’osait croire qu’elle allait, cette année aussi, être de la course en relais. Mais Francesca n’aurait raté l’occasion pour rien.

    Si le ton semblait le même que l’an dernier – elle avait été raillée, ignorée –, un événement changeait pourtant la musique. La pluie battante. Sur l’eau, des milliers de petits ressacs en sol majeur que Francesca admirait depuis la rive.

    Après la pluie, les cigales. Chantantes, elles prirent le relai loin des sols, se tenant réactives dans les buissons. Elles importunaient les gens, athlètes comme fanatiques et à une Francesca tout ouïe, rappelaient sans gêne sa petitesse. Francesca n’accomplissait rien en grand, il est vrai, et aspirait à ne devenir rien de moins qu’une copie d’elle-même. Petite elle faisait les choses en petit.

    La tension avait monté d’un cran depuis la fin de la pluie. Les visages sans sourire ; les corps tendus. Pour Francesca, une joie saisie sur le bord de l’eau tenait bon sur ses lèvres. Elle rejoignit ainsi son groupe qui par tradition inclina les yeux devant elle et l’interpella à la troisième personne. Francesca ne répondit aucun je et consentit au plan. C’est elle qui allait ouvrir la course.

    Les athlètes commencèrent alors à s’échauffer ; les bras, le cou, les chevilles sous un silence de quelques mesures. Les cigales, au rythme du soleil, annoncèrent de nouveau leur présence perçante, réveillant à neuf chez l’assemblée, y compris la foule, les souvenirs d’une crise, d’une douceur, d’une révélation, d’une illusion.

    Selon l’ordre déterminé, les membres de chaque équipe se rendirent ensuite aux points X autour du lac, points de relai. Francesca qui ouvrait la course n’avait nulle part où aller. En attendant l’envoi, elle retrouva la plage.

    Le lac ne jouait plus en sol majeur, toutefois en une tonalité apparentée. Mi mineur transformait nostalgiques les lieux sans laisser savoir dans l’instant ce qui était regretté. Sous cette musique, composée par les cigales, le lac et d’autres sons floraux et fauniques, Francesca se releva avec un secret, inédit, entre elle et son soi futur.

    Une fois près de la ligne de départ, elle – au côté d’autres – retira ses vêtements. En dessous : son maillot de bain vert. Sur sa tête : son bonnet de bain vert. Autour de son poignet : ses lunettes à nage, et droite elle se tenait, piétinait pourtant, ses orteils vers le haut vers le bas, mais rien ne distrayait son regard fixé sur l’étendue d’eau, ni même les cigales.

    La première cohorte de nageuses et nageurs, en vert, rouge, bleu, jaune, rose, mauve, dorée, turquoise, orange occupaient maintenant leur plot attitré, en position départ plongé : les deux mains accrochées à l’avant, un pied placé devant, le second à l’arrière. La foule installée sur la rive lança quelques cris, puis un sifflement similaire à celui des cigales retentit, moins vif, interminable, fffssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssss, Francesca soudain dans les airs, les bras de chaque côté de sa tête, réunis par ses mains à l’avant en une forme-flèche prête à percer l’eau.

    La course continua, et sans que nous voulions commenter la performance des athlètes. Nous nous en tiendrons à la perspective de Francesca. Alors qu’elle se plaçait tantôt les yeux dans l’eau tantôt sur le côté pour reprendre, au crawl, son souffle, j’ai commencé à ne plus sentir mes doigts, glacés ai-je pensé ? non, disparus, ai-je constaté, la ligne droite et étroite que je formais est devenue ronde et ample, le plus troublant reste la couleur verte qui encore et encore prenait terrain sur mon corps, puis la racine repoussante à mes orteils me rattachant au fond lacustre, je n’ai pas pu crier puisque ma peur n’avait de sons, seul en bouche le silence, par lequel tout allait être à nouveau éprouvé, j’y ferai la répétition d’une joie, joie difficile, inégale, je la comprendrai de telle, de joie, de difficile, chaque son du lac, des cigales, des êtres y sera réécouté avec le seul silence, jamais unique, avec le nénuphar en moi.

    La pluie soudaine tonna tonna des tons majeurs, mineurs. Francesca riait en sourdine dans le bourgeon de son corps nénuphar, fleurissante auprès des quais tout juste atteints, après quoi on la relaya.

  • Re- nous- er

    Re- nous- er

    Re –

            Nous

                       –  Er

    L’auditoire aime la poésie. Et vous ? Peut-être y trouvez-vous un plaisir, un réconfort, une source de courage ou une échappatoire ? 

    Il est temps d’en écrire !

    Notre journal a décidé de vous offrir la possibilité de vous exprimer : Écrivez un poème, on en fera un recueil ! 

    Le projet est simple : publier un recueil de poèmes dont vous êtes les auteur·rice·s.

    En voici les règles :

    I. Qui – Il concerne toutes les personnes qui sentent en elle une voix. Voix qui attend de s’écrire. Que vous soyez un·e étudiant·e, enseignant·e, collaborateur·rice ou externe à l’Université, vous pouvez participer !

    II. Thème – Il n’y a pas de thème donné. Seul le titre du recueil vous aiguille : Re-nous-er. Vous êtes libre de composer selon ce qu’il vous évoque. Le texte doit être inédit.

    III. Forme – Vous avez toute liberté quant à la forme : vers métriques, vers libres, proses, calligrammes, jeux graphiques à partir de mots ou de lettres etc. Soyez créatif·ve·s ! 

    Par esprit d’égalité, chaque participant·e a droit à une page. Cela ouvre votre pratique à d’innombrables jeux graphiques. Nous ne comptons donc pas les caractères. Pour néanmoins cadrer votre poème et faciliter l’édition, nous vous demandons d’utiliser une police 18 avec une marge 2,5 de chaque côté sur votre traitement de texte.

    IV. Langue – Bien que chaque langue ait ses beautés, nous nous limitons au français afin de préserver une cohésion du recueil et faciliter la lecture. 

    V. Sélection – Un comité de lecture lira vos textes avec attention. Il sélectionnera les poèmes dont la qualité justifie une publication. Si l’intention paraît sérieuse mais que la qualité n’est pas suffisante, vous pourrez retravailler votre contribution à partir des éventuels commentaires du comité. 

    VI. Participation – Les personnes intéressées sont invitées à nous transmettre une contribution par courriel à auditoire@gmail.com en format Word ET en PDF, avec pour objet : « Re-nous-er, Participation ». Dans votre courriel, merci également d’indiquer votre statut universitaire (ex : étudiant·e en Lettres, assistant·e en Biologie ou externe). Veillez à rendre vos textes anonymes (même si vous utilisez un pseudonyme).

    VII. Quand – Nous acceptons vos contributions jusqu’au vendredi 15 mai 2022

    Ce projet n’est pas un concours standard. Il n’est pas question de gagner ou de perdre, mais bien de participer à un ouvrage signé de plusieurs mains. La sélection ne sert qu’à garantir une qualité minimale au recueil. Ce dernier donne une voix à des sentiments, à des impressions, à des voix. Prenez votre plume au sérieux. Offrez-lui le temps nécessaire pour qu’elle puisse créer.

  • Ode à mes seins

    Ode à mes seins

    A votre naissance,
    vous ne faisiez qu’acte de présence.
    Vous étiez là,
    tout plats.
    Personne ne vous regardait,
    ne vous jugeait laids
    ou vous sexualisait.

    Vous étiez libre d’être montrés
    par une belle journée d’été,
    ou camouflés
    sous un joli pull doré.

    Personne ne portait sur vous
    aucune exigence,
    votre existence n’était pas taboue
    mais ça c’était avant l’adolescence.

    Ce serait mentir,
    que de vous dire,
    que je n’ai pas souhaité de tout coeur
    que vous soyez aussi gros que ceux de ma soeur.
    A cette époque je voulais que vous ressembliez,
    à ceux que je voyais dans les publicités.

    J’ai vite compris que vous aviez quelque chose de mystique,
    qui de manière automatique,
    pouvait me procurer cette reconnaissance
    que je cherchais à outrance.

    Pourquoi, vous deux vulgaires bouts de gras,
    étiez plus adulés que de la pizza?
    A cet âge-là,
    Je ne le comprenais pas.

    Et quand vers mes douze ans
    vous êtes devenus captivants,
    aux yeux de tous ces vieux
    qui essayaient de ne paraître vicieux,
    quand ils vous observaient silencieux,
    Quand mes camarades de classe
    vous regardaient en susurrant « bonnasse »,
    Quand en me baladant
    j’entendais ces mots que je prenais pour glorifiants
    accompagnés d’un son strident de klaxon
    j’ai pris tous ces actes incessants
    pour quelque chose d’honorant.
    Sans évidemment bien comprendre
    à cet âge-là, cela m’aidait à prendre confiance.

    C’est aux alentours de mes douze ans, je pense,
    que j’ai conscientisé ce non-sens.
    J’ai compris qu’en étant objet de désir,
    je pouvais beaucoup plus de chose obtenir:
    l’attention
    de tout ces petits cons,
    qui jusqu’à là m’ignoraient
    et jamais ne m’écoutaient,
    l’envie
    de toutes ces filles
    qui ne vous avaient pas encore vue grandir.

    Je n’avais aucun pouvoir sur votre évolution
    et pourtant vous provoquiez une modification,
    dans mon morne quotidien de jeune fille
    essayant d’affronter la dure réalité de la vie.

    J’arborais des hauts qui vous laissaient entrevoir
    un peu des passants qui marchaient avec moi sur les trottoirs.
    Je vous compressais dans des soutien-gorge rembourrés,
    qui vous donnaient une forme galbée.
    Dans les magasines futiles
    qui me servaient de Bible,
    ils conseillaient de prendre une taille inférieure
    de soutif pour rendre votre apparence meilleure.

    Vous n’étiez plus qu’une partie de mon corps
    vous étiez LA partie qui valait de l’or.
    Celle que je pouvait un peu exhiber
    et qui attirait les regards intéressés.

    A cette époque je n’éprouvait aucune volonté
    d’avec qui que ce soit forniquer.
    Non, je faisais cela uniquement pour me valoriser
    au même titre que je passais du temps
    à lisser mes cheveux dorés,
    et à les secouer à l’air agréable du printemps.

    Vous étiez devenus sexuels
    sans même que je le comprenne.

    Un jour ma prof de sport,
    m’a reproché le port,
    d’un petit décolleté,
    qui empêchait les garçons de se concentrer.
    forcée de porter un t-shirt XXL
    pour arrêter de provoquer chez ces garçons des envies charnelles,
    C’est la première fois que ça m’est arrivé
    de me faire slutshamer.

    Et ça ne s’est jamais arrêté:
    Constamment jugée,
    parce que soi-disant trop dénudée
    vous m’étiez volés
    vous n’étiez plus ma propriété

    vous n’étiez plus naturels
    vous étiez sexuels.

    « On voit ces bretelles
    ça se voit qu’elle veut du sexe, elle !»
    « C’est pas en étant vulgaire
    que tu vas lui plaire! »
    « Tu devrais te respecter
    sinon faudra pas t’étonner de te faire violer! »
    Phrases qui resteront gravées
    dans mes pensées,
    qui seront difficile à éradiquer
    malgré leur stupidité.

    Nous vivons donc une relation ambivalente
    qui ne fut à vivre pas évidente.
    Dans mon quotidien je n’osais vous regarder
    juste après ma douche je me précipitais pour vous cacher
    de toute façon vous ne faisiez pas
    la même taille et ça a eu le don de me complexer. Vous arboriez même des traces dégueulasses
    de votre développement,
    marque rouge que je ne pouvais regarder dans la glace
    sans me dévaloriser affreusement.

    Quel fut mon étonnement,
    quand vers mes 20 ans,
    pour la première fois
    j’ai arboré des soutien-gorge plats.
    Et je n’eus plus cette constante impression
    que vous n’étiez qu’objets d’attraction.
    Que je vous ai replacés à cette juste place la même que ma face.

    la même que ma face.
    Vous n’étiez plus une partie différente,
    vous étiez comme les autres juste présente.

    Je peux désormais vous regarder,
    vous sexualiser,
    quand j’en ai envie
    tout comme les autres parties
    de cette chair qui entoure mes os
    et qui forme ma peau.
    Vous n’êtes pas sexuellement supérieurs
    ou inférieurs aux autres parties de mon corps.

    Je ne peux m’empêcher,
    de repenser
    à cette fois ou vous avez provoqué,
    une engueulade enflammée
    avec mon ancien copain,
    qui marqua de notre relation la fin.
    Ils vous reprochait de vous être montrés
    sur un plage dénudés,
    et argumentait que le plaisir de vous admirer
    lui était strictement réservé.
    Il voulut de vous faire sa propriété. Dans quel monde vit-on pour qu’il ait assimilé
    qu’il avait le droit de décider
    que vous n’aviez pas le droit de bronzer?

    Je ne veux pas l’incriminer
    car il ne fait malheureusement pas part d’une minorité.
    De nos corps beaucoup pensent pouvoir diriger
    ce qui est autorisé d’effectuer.
    Et si d’un élan de liberté
    nous allons contre leur volonté;
    nous serons stigmatisée
    de dépravée. hystérique nonne ou frustrée.

    A mes vingt et un ans
    J’ai fait un truc étonnant
    avec une amie d’enfance.
    Pour me marrer je me suis amusée
    dans du plâtre à vous mouler.
    Et vous êtes désormais affichés
    à mon mur comme une fierté.

    A mes vingt-deux ans pour la première fois
    je vous ai utilisés, ma foi,
    pour essayer de déconstruire,
    ce que la société continue à instruire.

    J’ai écrit sur vous, un message essentiel;
    JE NE SUIS PAS SEXUELLE.

    C’était si plaisant de sentir les rayons du Soleil
    réchauffer pour la première fois, mon torse fier.
    Torse, qui pour une fois n’était pas instrumentalisé
    dans un but grossier de sexualité
    mais bien pour un message fort, délivrer.

    Cette étrange journée
    où j’ai osé vous montrer,
    elle fut bien compliquée. Compliqué
    de vous dévoiler après tant d’années.
    Peur du jugement
    que lors de ce 14 juin les gens
    allait porter sur vous, porter sur cette action.

    Mais c’est accompagnée
    d’une multitude de femmes fortes
    que j’ai osé de la sorte
    regagner du pouvoir,
    sur cette partie de mon corps que la société croyait m’avoir
    subtilisée à coup de normes insensées.

    Et même si malheureusement
    vous continuez à vivre la majeur partie de votre temps
    sous mille couches cachés,
    car le regard des autres, lui n’a pas changé,

    dans mon esprit vous êtes maintenant différents.
    Et ça c’est le plus important.

    Vous avez un parcours complexe
    parfois utilisé dans une partie de sexe.
    Une fois grâce à vous j’ai eu un orgasme,
    vous m’avez fait ressentir d’intenses spasmes.

    Mais la plupart du temps
    vous n’êtes pas importants.
    Vous n’êtes que deux vulgaires tas de graisse
    et je suis heureuse d’être enfin à l’aise,
    de vous considérer comme ce que vous êtes
    et pas comme cette idée réductrice que l’humanité a en tête.

    Le chemin sera long pour que toutes les personnes porteuses de seins puissent avec eux entretenir un rapport sain.
    Et comme pour beaucoup d’autres réalités insensées
    j’espère que sur ce point notre société va évoluer.

  • Photographie

    Photographie
    Océane Lepre, photo tirée d’un projet sur les agressions sexuelles.

  • Errance sylvestre

    Errance sylvestre
    Embrasse les siècles, polaire Esprit.
    l’épopée reste gravée dans mes évasions
    Imrahil Eärendur Shagrat
    Voici l’Utopie de ceux qui s’attardent.
     
     
    nos âmes épargnent les vies aux seigneurs vétustes
    héros sénéchaux ostrogoths 
    « Vie antérieure au temps fractionné. »
    la voie est close pour tes païens
     
     
    Marach Zimrathôn Umbardacil, rassasiez vos palpitations 
    l’Utopie de ceux qui demeurent 
    est à vous, mon Amour
    fulgurantes évocations tant de rêves organiques
     
     
    peupliers de Fangorn et Druàdan rassemblez
    les serments    des étourdissements
    Mousse bruisse et froisse nos charmes ancestraux
    demain l’énigme percera l’immortalité et les eaux de la Résurgence
    - que puis-je contre l’hardiesse de la communauté ?
     
     
    Tata Amon Hen, Amon Hen Haleth Hàma
    brumeux Idéal de porphyre – laissez-moi…
    Vous seul le pouvez, Eminence
    soulevez vos sveltes encensoirs  conservons l’espèce
     
     
    Il existe, le chemin du sacrifice.
    l’effritement de lignées sous hypnose
    magiciens des ruines, languir, elfes d’Orient
    dites seulement une parole
     
    une parole
     
    et je serai embrasé
     
     
    Pimpernel Ecthelion I Carcharoth, rentitissez, feuillages 
    les Havres gémissent
     
    à l’horizon le rêve du silence
    aventure d’ambroisie où le délice contamine
     
     
    Une nouvelle aube perce votre épave, Excellence.
    comme moi, la conscience du Temps linceul déshérité vous a ranci
    puisse le vaisseau cicatriser le bijou 
    Onirisme des gloires 
     
     
    Rhudaur Pinnath Nivrim, imaginez
    Imaginez.
     
    tel précipice
     
                l’amour immémorial
    au service de votre clémence
     
    - j’éprouve vos Arcanes et vos naufrages
    les Temples des hommes trépassés
    mes marécages me bouleversent
    Elégie  oh  l’accalmie de belligérance
    carcasses valeurs et pantelances
    Prenez ma main, Monseigneur.
    Je possède vos tendres vertiges
     
    Pelargir Sorontil: la chimère
    Sylve des rois, bois des élégants 
    émousse le songe de ceux qui restent.

    Aline Scherer

  • L’IMAGINATION

    L’IMAGINATION
    Par petits ruisseaux tu coules
    Dans les interstices de mes envies tu fuis
    Assoiffée tu t’échappes, sans effort
    Par sauts de mante, sans même que l’on n’ait cherché à te lancer
    Lorsque j’essaie de te brider
    Lance-pierre 
    Tu me nargues
    Tu t’en fiches
    Tu ris 
    Tu construis mes intrigues, sans dépendre ni de mes demandes ni de ma fatigue
    Sans limite sauf celle de mes convoitises
    L’ultime 
    Sans fin
    Sans fond
    Inlassable répétition 
    Comme au théâtre je peux m’asseoir
    Observer tes images
    Tourner des centaines de pages, toujours les mêmes phrases
    Sans toi je ne sais pas
    Je n’ai jamais cherché à te fuir
    Je te laisse, gambader 
    Machine en route
    Parfaitement autonome
    Parfois tu m’épuises
    Tu m’écrases avec tes vouloir
    Tu me pousses à viser toujours mieux, haut 
    Plus
    Fort
    Autre 
    Tu me frustres
    Indocile 
    Je te jette et te réclame de te taire
    Tu me comprends
    Alors tu fais semblant
    T’évanouis
    Pour un temps
    Mais tu reviens, par le même chemin
    Tu es mon chien, ou je suis le tien
    Puis 
    Tu finis par me faire sourire
    Et par me dire
    Pourquoi sans l’imagination ?
     
    Mais moi avec toi 
    C’est ta belle guerre sans le hasard

    Julianne Piergiovanni

  • Au-delà des mots

    Au-delà des mots

    Assis devant moi, ton verre, la table, notre distance comme rempart, j’essaie de t’atteindre. Un coup de téléphone hier m’a appris que ça n’allait pas fort. Fort de mon statut d’amis, te voir et t’écouter, mon programme. 2h plus tard, pas un mot, je suis à des lieues de te rejoindre. Tentative de te faire accoucher, questions frontales « comment ça va? », « qu’est-ce qui ne va pas? », et c’est ton verre que tu prends. « Hier ça n’allait pas fort, tu veux en parler » et c’est tes doigts qui s’agitent. « J’aimerais t’aider », rien n’y fait, toujours pas un mot. 

    Alors j’observe s’écrire devant moi une partition qu’il me faut décoder. 

    Tes yeux qui se baissent, ton doigté nerveux accéléré, ce léger frémissement du coin de ta bouche, la sueur coule alors dans MON cou, et si je faisais fausse route ? Je réalise qu’il ne manque plus que la lampe pointée sur toi. Plus de doute, je sais qui je suis, en cet instant précis fourvoyé jusqu’au bout, je me vois mener avec stupeur un interrogatoire acéré. Qu’est-ce qui m’a pris ? Forte de mes motivations empathiques doucereuses, voilà que j’ai coiffé le képi. 

    Soudain, je sors de ma rêverie, la cloche au-dessus de la porte vient de sonner et le courant d’air glacé qui s’est glissé entre mes pieds me confirme que nous ne sommes plus seuls dans ce café. Habillée de noir, l’impromptue, une femme, s’assoit à côté de moi. A peine rétabli du choc de sa soudaine proximité, je l’entends me dire : « Je te rencontre enfin », « après tout ce temps », « mon nom est détresse », « je connais ton ami », « regarde je vais te montrer qui je suis ». Puis elle me touche le bras. Comme en réponse à ces quelques mots, mes sens se mettent à s’affoler. Je vois trouble, mon pouls s’accélère, une noirceur m’envahit. Je rouvre les yeux et je ne suis plus dans ce café, tout ce qui m’entoure n’est que désolation, pas d’arbuste, la terre est grise, à l’horizon je ne fais plus la différence entre elle et le ciel assombri, les éléments semblent se noyer entre eux. Soudain, je réalise que le sol glisse, m’entraînant avec lui. J’ai peur. Alors s’amorce ma descente, dans une tentative vaine de m’en sortir, je cherche quoi que ce soit, une touffe, un caillou, une racine, à laquelle m’accrocher, mais rien, seule la chute comme possibilité. Le trou se creuse, ma terreur augmente. Je veux crier mais aucun son ne sort de ma bouche, c’est comme si la terre y était entrée, tout ce que je sais c’est que je vais étouffer. 

    Alors je suis projeté à nouveau dans le café. Je me retrouve assis sur ma chaise, le temps semblant ne pas s’être écoulé. Je lève les yeux, mon ami est là, elle, n’est plus là, rien ne semble avoir bougé. Tout-à-coup, la cloche de la porte sonne, comme un fouet qui me ramène tout-à-fait. M’attendant à la revoir, je suis surpris quand je ne vois qu’une équipe d’écoliers s’engouffrer dans le café. 

    J’ai besoin de comprendre, qu’est-il arrivé après que détresse m’ait touché le bras ? 

    Me voyant désemparé, mon ami prononce alors ses premiers mots : « Qu’est-ce qui ne va pas? » et c’est mon verre que je prends. « Ça n’a pas l’air d’aller fort » et c’est mes doigts qui s’agitent. Je ne sais comment en parler, raconter ne fait pas sens, je refuse de devenir une conteuse macabre et de revivre en paroles ce qui vient d’arriver. Mon corps convulse, mes yeux se baissent, ma bouche frémit. Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Cette question se martèle en moi. Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Je lève les yeux et les re-baisse aussitôt, éblouis par une lampe frontale, mon ami porte un képi. Je comprends alors finalement, la détresse ne se communique pas, elle se vit.

    Nathalie Schmid

  • Lutte

    Lutte

    Que peut-on espérer contrôler, lorsque notre champ d’action direct se limite à une périphérie dont le rayon est égal à la seule longueur de notre bras ? Que peut-on espérer accomplir, quand notre maladresse n’a d’égale que notre timidité ? Ajoutons à cela la stupidité et la connerie humaine… On a là un fameux cocktail ! L’argent, la gloire, le status social, la popularité ? On a meilleur temps de s’en foutre.

    Mais qu’en est-il de cet examen redouté depuis des mois ? Et ce nouveau job tant convoité ? Trouver la tranquillité, garantir sa sécurité, partir à l’aventure… Établir une relation de respect et de confiance avec cet homme ou cette femme ayant su faire chavirer notre cœur… Construire une amitié sincère… Peu importe ce que nous visons à obtenir ; comment peut-on parvenir à accomplir une seule de ces choses, si nous ne pouvons totalement contrôler notre propre vie ? 

    Comment peut-on espérer un avenir lumineux lorsqu’autour de nous, beaucoup ne paraissent pas satisfaits ? Des génies de puissante renommé mondiale tels qu’Einstein ou Mozart ont tous subi des échecs dans des situations où ils étaient dépassés. Comment peut-on espérer pouvoir parvenir à quelque chose ? La vie est remplie de tant d’obstacles… De même nous serions en train de nous battre avec une hydre aux multiples têtes : dès que nous en coupons une, deux autres réapparaissent à sa place. L’évidence de l’impossibilité grandit quant au fait de s’imaginer une vie sans aucune contrainte, où tout irait de soi. Où les problèmes se résoudraient forcément, et où les compagnes et compagnons se comprendraient aisément. 

    Évidemment, même si une telle vie pourrait sembler ennuyeuse en prime abord, n’est-elle pas également attractive ? Pour les personnes préférant éviter les problèmes d’ordinaire, quel paradis cela serait ! Alors que lutter constamment pour ce que nous désirons nous apporte peut-être plus de souffrances et de complications que si nous renoncions à nos désirs, à nos tentations, à nos rêves… Après tout, savoir lorsqu’une cause est perdue est une force. Jadis, elle permit à de nombreux soldats de conserver la vie, lorsque leurs généraux étaient assez avisés pour voir que la bataille était échouée d’avance, et qu’ils surent choisir la retraite plutôt que le suicide.

    Pourquoi lutter ? Pourquoi ne pas choisir la retraite ? Ne serait-ce pas la voie la plus facile ? Bien sûr que oui ! Cependant, il faut parfois se battre, même pour les plus dociles et les plus pacifiques d’entre nous. Car, pour rester dans notre exemple des guerres rapportées par les historiens, s’engager dans un combat difficile est certes risqué, mais il peut s’avérer déterminant pour une plus grande bataille. L’être humain n’est pas fait pour renoncer à ses rêves les plus chers. Car ce faisant, il en souffre. C’est tout simplement dans notre nature. Aussi, le renoncement devrait se faire uniquement si la souffrance endurée devenait inférieure à celle provoquée et subie en continuant, voire en réussissant.

    La solution serait de cibler distinctement nos objectifs. De cette façon, nous pouvons lâcher prise sur ceux qui ne sont pas si importants au final. En revanche, si nous faisons face à ce qui nous tient le plus à cœur, ou que nous possédons de plus cher, il est de notre devoir de nous battre pour le défendre. À la fois pour nous-mêmes, mais aussi pour donner l’exemple. 

    Si un jour, on me posait la question : « comment fait-on ? », je dirais qu’il faut fournir l’effort, persévérer, faire preuve de ténacité et de détermination. Et si à cela on relançait : «Oui, mais comment y parvient-on ? », je répondrais qu’on ne peut qu’essayer. Il faut se jeter à corps perdu. Et pour ça, il faut se lancer.

    Alessandro Cuozzo Vilá