Au-delà des mots

Assis devant moi, ton verre, la table, notre distance comme rempart, j’essaie de t’atteindre. Un coup de téléphone hier m’a appris que ça n’allait pas fort. Fort de mon statut d’amis, te voir et t’écouter, mon programme. 2h plus tard, pas un mot, je suis à des lieues de te rejoindre. Tentative de te faire accoucher, questions frontales « comment ça va? », « qu’est-ce qui ne va pas? », et c’est ton verre que tu prends. « Hier ça n’allait pas fort, tu veux en parler » et c’est tes doigts qui s’agitent. « J’aimerais t’aider », rien n’y fait, toujours pas un mot. 

Alors j’observe s’écrire devant moi une partition qu’il me faut décoder. 

Tes yeux qui se baissent, ton doigté nerveux accéléré, ce léger frémissement du coin de ta bouche, la sueur coule alors dans MON cou, et si je faisais fausse route ? Je réalise qu’il ne manque plus que la lampe pointée sur toi. Plus de doute, je sais qui je suis, en cet instant précis fourvoyé jusqu’au bout, je me vois mener avec stupeur un interrogatoire acéré. Qu’est-ce qui m’a pris ? Forte de mes motivations empathiques doucereuses, voilà que j’ai coiffé le képi. 

Soudain, je sors de ma rêverie, la cloche au-dessus de la porte vient de sonner et le courant d’air glacé qui s’est glissé entre mes pieds me confirme que nous ne sommes plus seuls dans ce café. Habillée de noir, l’impromptue, une femme, s’assoit à côté de moi. A peine rétabli du choc de sa soudaine proximité, je l’entends me dire : « Je te rencontre enfin », « après tout ce temps », « mon nom est détresse », « je connais ton ami », « regarde je vais te montrer qui je suis ». Puis elle me touche le bras. Comme en réponse à ces quelques mots, mes sens se mettent à s’affoler. Je vois trouble, mon pouls s’accélère, une noirceur m’envahit. Je rouvre les yeux et je ne suis plus dans ce café, tout ce qui m’entoure n’est que désolation, pas d’arbuste, la terre est grise, à l’horizon je ne fais plus la différence entre elle et le ciel assombri, les éléments semblent se noyer entre eux. Soudain, je réalise que le sol glisse, m’entraînant avec lui. J’ai peur. Alors s’amorce ma descente, dans une tentative vaine de m’en sortir, je cherche quoi que ce soit, une touffe, un caillou, une racine, à laquelle m’accrocher, mais rien, seule la chute comme possibilité. Le trou se creuse, ma terreur augmente. Je veux crier mais aucun son ne sort de ma bouche, c’est comme si la terre y était entrée, tout ce que je sais c’est que je vais étouffer. 

Alors je suis projeté à nouveau dans le café. Je me retrouve assis sur ma chaise, le temps semblant ne pas s’être écoulé. Je lève les yeux, mon ami est là, elle, n’est plus là, rien ne semble avoir bougé. Tout-à-coup, la cloche de la porte sonne, comme un fouet qui me ramène tout-à-fait. M’attendant à la revoir, je suis surpris quand je ne vois qu’une équipe d’écoliers s’engouffrer dans le café. 

J’ai besoin de comprendre, qu’est-il arrivé après que détresse m’ait touché le bras ? 

Me voyant désemparé, mon ami prononce alors ses premiers mots : « Qu’est-ce qui ne va pas? » et c’est mon verre que je prends. « Ça n’a pas l’air d’aller fort » et c’est mes doigts qui s’agitent. Je ne sais comment en parler, raconter ne fait pas sens, je refuse de devenir une conteuse macabre et de revivre en paroles ce qui vient d’arriver. Mon corps convulse, mes yeux se baissent, ma bouche frémit. Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Cette question se martèle en moi. Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Je lève les yeux et les re-baisse aussitôt, éblouis par une lampe frontale, mon ami porte un képi. Je comprends alors finalement, la détresse ne se communique pas, elle se vit.

Nathalie Schmid

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