• Arkhaï : le nouveau volume

    Arkhaï : le nouveau volume

    Rédigé par : Valentine GIRARDIER

    COLLECTIF · L’association Arkhaï, éditrice de la revue, puis de volumes du même nom, a récemment publié son dernier ouvrage. Mélangeant les horizons comme les disciplines, l’ouvrage se veut collaboratif et unificateur. Somme toute, une diversité de regards philosophiques, artistiques et réflexifs qui invite à penser.

    L’association Arkhaï est un projet qui a vu le jour à l’Université de Lausanne en 1992. Elle est née d’une volonté d’unir les disciplines, il s’agissait de réunir tant des physicien·ne·s, des historien·ne·s, des mathématicien·nes que des poète·sse·s, des philosophes ou des artistes, au sein d’une œuvre collective, d’abord sous la forme d’une revue, puis, aujourd’hui, sous le même nom (Arkhaï), de véritables livres, mis en série, mais autonomes. Aujourd’hui, tout en poursuivant cette entreprise, elle a pour but de promouvoir la culture sur le campus. Elle va aussi au-delà des murs universitaires pour toucher l’univers romand plus largement au travers de diverses activités et ateliers, notamment en partenariat avec une école lausannoise, autour des questions sur la technologie. La revue Arkhaï fait particulièrement parler d’elle, car elle vient de publier son nouveau volume paru cet automne 2021. Cet ouvrage thématique regroupe des textes, des illustrations, des photographies et des réflexions philosophiques. Il est le fruit d’une collaboration étroite du nouveau comité directeur et éditorial avec des artistes venu·e·s des bancs de l’Unil, du canton de Vaud ou de France. Toujours dans l’idée d’offrir un contenu transdisciplinaire, le volume 2021 interroge les relations et les tensions entre le texte et l’image, sous l’angle d’« interface », notion très actuelle à l’ère du numérique.

    Texte-image-interface

    Le volume 2021 se présente avant tout comme introspectif et réflexif, interrogeant la place de l’image et du texte au travers de l’objet : le livre. L’esthétique graphique de l’ouvrage a, de ce fait, été travaillée pour capter le regard, interpeler la pensée, autant dans les illustrations qui parcourent le contenu que sur la couverture. Lorsque l’on se risque à ouvrir ledit livre, l’on découvre une composition en cinq parties ; graphes, cadres, planches, programmes et formes. Chacune d’elles permet de penser l’interface… Graphiquement, l’interface est paradoxale, à la fois répétition du sens et de la forme, mais sensible à l’irrégularité et à la mobilité du réel. L’interface, prise comme cadre, peut être pensée comme circonscription, comme limite ­– limitant quoi ? Que trouve-t-on en dehors ? Sur les planches, l’interface devient neutre, elle se donne comme surface, comme espace d’illustrations visuelles animées ou non, elle est un support à l’action. Encapsulée dans la notion de « programme », l’interface se double. Elle donne à voir ce qui n’est pas encore, mais elle est aussi un ensemble clos, un langage défini, programmé. Finalement, l’interface peut se faire forme. Au sens où elle devient canevas et contenant, mais aussi indissociable de son contenu – voire modelée par lui – c’est ainsi que l’interface se décline comme médium. Ceci n’est qu’un aperçu du profond voyage philosophique, à la jonction du texte et de l’image, que suggère le travail d’Arkhaï 2021. Pour en découvrir davantage, jetez-y vous-mêmes un œil curieux et suivez l’actualité de L’Auditoire. Rendez-vous sur https://www.arkhai.com/vol2021.php pour toute information complémentaire sur l’association et ses activités, ainsi qu’à Basta pour acquérir Arkhaï 2021. Texte – Image – Interface, au prix de 25 CHF.

  • Ginkgo

    Ce matin encore je te tenais dans mes bras.

    Toi qui étais si doux, toi qui faisais ma joie.

    Puis un véhicule passe, et tu n’es plus là.

    Je n’ai rien vu, j’aurais voulu empêcher ça.

    Certains peut-être ne comprendront pas,

    L’attachement que j’avais envers toi.

    Ils ne t’ont jamais eu sous leur toit.

    Tu étais comme un enfant pour moi.

    Je t’ai nourri, je t’ai élevé.

    Je t’ai laissé ta liberté.

    Tu avais ton lit et ton panier,

    Tes jouets et un collier.

    Je ne te verrai plus marcher.

    Ni courir et gambader.

    C’est si injuste et prématuré.

    Tu avais la moitié d’une année.

    Ta beauté plus grande que celle des rois,

    Tes petites dents mordillant mes doigts,

    Et tes miaulements par-ci par-là,

    Faisaient de moi comme un heureux papa.

    Tu me faisais rire en volant mes repas,

    En sautant sur la table et reniflant les plats.

    Un sacré numéro, avec tes patatras.

    Tu vas me manquer, mon gentil, mon petit chat.

  • Ode à mes seins

    Ode à mes seins

    A votre naissance,
    vous ne faisiez qu’acte de présence.
    Vous étiez là,
    tout plats.
    Personne ne vous regardait,
    ne vous jugeait laids
    ou vous sexualisait.

    Vous étiez libre d’être montrés
    par une belle journée d’été,
    ou camouflés
    sous un joli pull doré.

    Personne ne portait sur vous
    aucune exigence,
    votre existence n’était pas taboue
    mais ça c’était avant l’adolescence.

    Ce serait mentir,
    que de vous dire,
    que je n’ai pas souhaité de tout coeur
    que vous soyez aussi gros que ceux de ma soeur.
    A cette époque je voulais que vous ressembliez,
    à ceux que je voyais dans les publicités.

    J’ai vite compris que vous aviez quelque chose de mystique,
    qui de manière automatique,
    pouvait me procurer cette reconnaissance
    que je cherchais à outrance.

    Pourquoi, vous deux vulgaires bouts de gras,
    étiez plus adulés que de la pizza?
    A cet âge-là,
    Je ne le comprenais pas.

    Et quand vers mes douze ans
    vous êtes devenus captivants,
    aux yeux de tous ces vieux
    qui essayaient de ne paraître vicieux,
    quand ils vous observaient silencieux,
    Quand mes camarades de classe
    vous regardaient en susurrant « bonnasse »,
    Quand en me baladant
    j’entendais ces mots que je prenais pour glorifiants
    accompagnés d’un son strident de klaxon
    j’ai pris tous ces actes incessants
    pour quelque chose d’honorant.
    Sans évidemment bien comprendre
    à cet âge-là, cela m’aidait à prendre confiance.

    C’est aux alentours de mes douze ans, je pense,
    que j’ai conscientisé ce non-sens.
    J’ai compris qu’en étant objet de désir,
    je pouvais beaucoup plus de chose obtenir:
    l’attention
    de tout ces petits cons,
    qui jusqu’à là m’ignoraient
    et jamais ne m’écoutaient,
    l’envie
    de toutes ces filles
    qui ne vous avaient pas encore vue grandir.

    Je n’avais aucun pouvoir sur votre évolution
    et pourtant vous provoquiez une modification,
    dans mon morne quotidien de jeune fille
    essayant d’affronter la dure réalité de la vie.

    J’arborais des hauts qui vous laissaient entrevoir
    un peu des passants qui marchaient avec moi sur les trottoirs.
    Je vous compressais dans des soutien-gorge rembourrés,
    qui vous donnaient une forme galbée.
    Dans les magasines futiles
    qui me servaient de Bible,
    ils conseillaient de prendre une taille inférieure
    de soutif pour rendre votre apparence meilleure.

    Vous n’étiez plus qu’une partie de mon corps
    vous étiez LA partie qui valait de l’or.
    Celle que je pouvait un peu exhiber
    et qui attirait les regards intéressés.

    A cette époque je n’éprouvait aucune volonté
    d’avec qui que ce soit forniquer.
    Non, je faisais cela uniquement pour me valoriser
    au même titre que je passais du temps
    à lisser mes cheveux dorés,
    et à les secouer à l’air agréable du printemps.

    Vous étiez devenus sexuels
    sans même que je le comprenne.

    Un jour ma prof de sport,
    m’a reproché le port,
    d’un petit décolleté,
    qui empêchait les garçons de se concentrer.
    forcée de porter un t-shirt XXL
    pour arrêter de provoquer chez ces garçons des envies charnelles,
    C’est la première fois que ça m’est arrivé
    de me faire slutshamer.

    Et ça ne s’est jamais arrêté:
    Constamment jugée,
    parce que soi-disant trop dénudée
    vous m’étiez volés
    vous n’étiez plus ma propriété

    vous n’étiez plus naturels
    vous étiez sexuels.

    « On voit ces bretelles
    ça se voit qu’elle veut du sexe, elle !»
    « C’est pas en étant vulgaire
    que tu vas lui plaire! »
    « Tu devrais te respecter
    sinon faudra pas t’étonner de te faire violer! »
    Phrases qui resteront gravées
    dans mes pensées,
    qui seront difficile à éradiquer
    malgré leur stupidité.

    Nous vivons donc une relation ambivalente
    qui ne fut à vivre pas évidente.
    Dans mon quotidien je n’osais vous regarder
    juste après ma douche je me précipitais pour vous cacher
    de toute façon vous ne faisiez pas
    la même taille et ça a eu le don de me complexer. Vous arboriez même des traces dégueulasses
    de votre développement,
    marque rouge que je ne pouvais regarder dans la glace
    sans me dévaloriser affreusement.

    Quel fut mon étonnement,
    quand vers mes 20 ans,
    pour la première fois
    j’ai arboré des soutien-gorge plats.
    Et je n’eus plus cette constante impression
    que vous n’étiez qu’objets d’attraction.
    Que je vous ai replacés à cette juste place la même que ma face.

    la même que ma face.
    Vous n’étiez plus une partie différente,
    vous étiez comme les autres juste présente.

    Je peux désormais vous regarder,
    vous sexualiser,
    quand j’en ai envie
    tout comme les autres parties
    de cette chair qui entoure mes os
    et qui forme ma peau.
    Vous n’êtes pas sexuellement supérieurs
    ou inférieurs aux autres parties de mon corps.

    Je ne peux m’empêcher,
    de repenser
    à cette fois ou vous avez provoqué,
    une engueulade enflammée
    avec mon ancien copain,
    qui marqua de notre relation la fin.
    Ils vous reprochait de vous être montrés
    sur un plage dénudés,
    et argumentait que le plaisir de vous admirer
    lui était strictement réservé.
    Il voulut de vous faire sa propriété. Dans quel monde vit-on pour qu’il ait assimilé
    qu’il avait le droit de décider
    que vous n’aviez pas le droit de bronzer?

    Je ne veux pas l’incriminer
    car il ne fait malheureusement pas part d’une minorité.
    De nos corps beaucoup pensent pouvoir diriger
    ce qui est autorisé d’effectuer.
    Et si d’un élan de liberté
    nous allons contre leur volonté;
    nous serons stigmatisée
    de dépravée. hystérique nonne ou frustrée.

    A mes vingt et un ans
    J’ai fait un truc étonnant
    avec une amie d’enfance.
    Pour me marrer je me suis amusée
    dans du plâtre à vous mouler.
    Et vous êtes désormais affichés
    à mon mur comme une fierté.

    A mes vingt-deux ans pour la première fois
    je vous ai utilisés, ma foi,
    pour essayer de déconstruire,
    ce que la société continue à instruire.

    J’ai écrit sur vous, un message essentiel;
    JE NE SUIS PAS SEXUELLE.

    C’était si plaisant de sentir les rayons du Soleil
    réchauffer pour la première fois, mon torse fier.
    Torse, qui pour une fois n’était pas instrumentalisé
    dans un but grossier de sexualité
    mais bien pour un message fort, délivrer.

    Cette étrange journée
    où j’ai osé vous montrer,
    elle fut bien compliquée. Compliqué
    de vous dévoiler après tant d’années.
    Peur du jugement
    que lors de ce 14 juin les gens
    allait porter sur vous, porter sur cette action.

    Mais c’est accompagnée
    d’une multitude de femmes fortes
    que j’ai osé de la sorte
    regagner du pouvoir,
    sur cette partie de mon corps que la société croyait m’avoir
    subtilisée à coup de normes insensées.

    Et même si malheureusement
    vous continuez à vivre la majeur partie de votre temps
    sous mille couches cachés,
    car le regard des autres, lui n’a pas changé,

    dans mon esprit vous êtes maintenant différents.
    Et ça c’est le plus important.

    Vous avez un parcours complexe
    parfois utilisé dans une partie de sexe.
    Une fois grâce à vous j’ai eu un orgasme,
    vous m’avez fait ressentir d’intenses spasmes.

    Mais la plupart du temps
    vous n’êtes pas importants.
    Vous n’êtes que deux vulgaires tas de graisse
    et je suis heureuse d’être enfin à l’aise,
    de vous considérer comme ce que vous êtes
    et pas comme cette idée réductrice que l’humanité a en tête.

    Le chemin sera long pour que toutes les personnes porteuses de seins puissent avec eux entretenir un rapport sain.
    Et comme pour beaucoup d’autres réalités insensées
    j’espère que sur ce point notre société va évoluer.

  • Photographie

    Photographie
    Océane Lepre, photo tirée d’un projet sur les agressions sexuelles.

  • Errance sylvestre

    Errance sylvestre
    Embrasse les siècles, polaire Esprit.
    l’épopée reste gravée dans mes évasions
    Imrahil Eärendur Shagrat
    Voici l’Utopie de ceux qui s’attardent.
     
     
    nos âmes épargnent les vies aux seigneurs vétustes
    héros sénéchaux ostrogoths 
    « Vie antérieure au temps fractionné. »
    la voie est close pour tes païens
     
     
    Marach Zimrathôn Umbardacil, rassasiez vos palpitations 
    l’Utopie de ceux qui demeurent 
    est à vous, mon Amour
    fulgurantes évocations tant de rêves organiques
     
     
    peupliers de Fangorn et Druàdan rassemblez
    les serments    des étourdissements
    Mousse bruisse et froisse nos charmes ancestraux
    demain l’énigme percera l’immortalité et les eaux de la Résurgence
    - que puis-je contre l’hardiesse de la communauté ?
     
     
    Tata Amon Hen, Amon Hen Haleth Hàma
    brumeux Idéal de porphyre – laissez-moi…
    Vous seul le pouvez, Eminence
    soulevez vos sveltes encensoirs  conservons l’espèce
     
     
    Il existe, le chemin du sacrifice.
    l’effritement de lignées sous hypnose
    magiciens des ruines, languir, elfes d’Orient
    dites seulement une parole
     
    une parole
     
    et je serai embrasé
     
     
    Pimpernel Ecthelion I Carcharoth, rentitissez, feuillages 
    les Havres gémissent
     
    à l’horizon le rêve du silence
    aventure d’ambroisie où le délice contamine
     
     
    Une nouvelle aube perce votre épave, Excellence.
    comme moi, la conscience du Temps linceul déshérité vous a ranci
    puisse le vaisseau cicatriser le bijou 
    Onirisme des gloires 
     
     
    Rhudaur Pinnath Nivrim, imaginez
    Imaginez.
     
    tel précipice
     
                l’amour immémorial
    au service de votre clémence
     
    - j’éprouve vos Arcanes et vos naufrages
    les Temples des hommes trépassés
    mes marécages me bouleversent
    Elégie  oh  l’accalmie de belligérance
    carcasses valeurs et pantelances
    Prenez ma main, Monseigneur.
    Je possède vos tendres vertiges
     
    Pelargir Sorontil: la chimère
    Sylve des rois, bois des élégants 
    émousse le songe de ceux qui restent.

    Aline Scherer

  • L’IMAGINATION

    L’IMAGINATION
    Par petits ruisseaux tu coules
    Dans les interstices de mes envies tu fuis
    Assoiffée tu t’échappes, sans effort
    Par sauts de mante, sans même que l’on n’ait cherché à te lancer
    Lorsque j’essaie de te brider
    Lance-pierre 
    Tu me nargues
    Tu t’en fiches
    Tu ris 
    Tu construis mes intrigues, sans dépendre ni de mes demandes ni de ma fatigue
    Sans limite sauf celle de mes convoitises
    L’ultime 
    Sans fin
    Sans fond
    Inlassable répétition 
    Comme au théâtre je peux m’asseoir
    Observer tes images
    Tourner des centaines de pages, toujours les mêmes phrases
    Sans toi je ne sais pas
    Je n’ai jamais cherché à te fuir
    Je te laisse, gambader 
    Machine en route
    Parfaitement autonome
    Parfois tu m’épuises
    Tu m’écrases avec tes vouloir
    Tu me pousses à viser toujours mieux, haut 
    Plus
    Fort
    Autre 
    Tu me frustres
    Indocile 
    Je te jette et te réclame de te taire
    Tu me comprends
    Alors tu fais semblant
    T’évanouis
    Pour un temps
    Mais tu reviens, par le même chemin
    Tu es mon chien, ou je suis le tien
    Puis 
    Tu finis par me faire sourire
    Et par me dire
    Pourquoi sans l’imagination ?
     
    Mais moi avec toi 
    C’est ta belle guerre sans le hasard

    Julianne Piergiovanni

  • Au-delà des mots

    Au-delà des mots

    Assis devant moi, ton verre, la table, notre distance comme rempart, j’essaie de t’atteindre. Un coup de téléphone hier m’a appris que ça n’allait pas fort. Fort de mon statut d’amis, te voir et t’écouter, mon programme. 2h plus tard, pas un mot, je suis à des lieues de te rejoindre. Tentative de te faire accoucher, questions frontales « comment ça va? », « qu’est-ce qui ne va pas? », et c’est ton verre que tu prends. « Hier ça n’allait pas fort, tu veux en parler » et c’est tes doigts qui s’agitent. « J’aimerais t’aider », rien n’y fait, toujours pas un mot. 

    Alors j’observe s’écrire devant moi une partition qu’il me faut décoder. 

    Tes yeux qui se baissent, ton doigté nerveux accéléré, ce léger frémissement du coin de ta bouche, la sueur coule alors dans MON cou, et si je faisais fausse route ? Je réalise qu’il ne manque plus que la lampe pointée sur toi. Plus de doute, je sais qui je suis, en cet instant précis fourvoyé jusqu’au bout, je me vois mener avec stupeur un interrogatoire acéré. Qu’est-ce qui m’a pris ? Forte de mes motivations empathiques doucereuses, voilà que j’ai coiffé le képi. 

    Soudain, je sors de ma rêverie, la cloche au-dessus de la porte vient de sonner et le courant d’air glacé qui s’est glissé entre mes pieds me confirme que nous ne sommes plus seuls dans ce café. Habillée de noir, l’impromptue, une femme, s’assoit à côté de moi. A peine rétabli du choc de sa soudaine proximité, je l’entends me dire : « Je te rencontre enfin », « après tout ce temps », « mon nom est détresse », « je connais ton ami », « regarde je vais te montrer qui je suis ». Puis elle me touche le bras. Comme en réponse à ces quelques mots, mes sens se mettent à s’affoler. Je vois trouble, mon pouls s’accélère, une noirceur m’envahit. Je rouvre les yeux et je ne suis plus dans ce café, tout ce qui m’entoure n’est que désolation, pas d’arbuste, la terre est grise, à l’horizon je ne fais plus la différence entre elle et le ciel assombri, les éléments semblent se noyer entre eux. Soudain, je réalise que le sol glisse, m’entraînant avec lui. J’ai peur. Alors s’amorce ma descente, dans une tentative vaine de m’en sortir, je cherche quoi que ce soit, une touffe, un caillou, une racine, à laquelle m’accrocher, mais rien, seule la chute comme possibilité. Le trou se creuse, ma terreur augmente. Je veux crier mais aucun son ne sort de ma bouche, c’est comme si la terre y était entrée, tout ce que je sais c’est que je vais étouffer. 

    Alors je suis projeté à nouveau dans le café. Je me retrouve assis sur ma chaise, le temps semblant ne pas s’être écoulé. Je lève les yeux, mon ami est là, elle, n’est plus là, rien ne semble avoir bougé. Tout-à-coup, la cloche de la porte sonne, comme un fouet qui me ramène tout-à-fait. M’attendant à la revoir, je suis surpris quand je ne vois qu’une équipe d’écoliers s’engouffrer dans le café. 

    J’ai besoin de comprendre, qu’est-il arrivé après que détresse m’ait touché le bras ? 

    Me voyant désemparé, mon ami prononce alors ses premiers mots : « Qu’est-ce qui ne va pas? » et c’est mon verre que je prends. « Ça n’a pas l’air d’aller fort » et c’est mes doigts qui s’agitent. Je ne sais comment en parler, raconter ne fait pas sens, je refuse de devenir une conteuse macabre et de revivre en paroles ce qui vient d’arriver. Mon corps convulse, mes yeux se baissent, ma bouche frémit. Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Cette question se martèle en moi. Comment mettre des mots s’ils ne sont pas ? Je lève les yeux et les re-baisse aussitôt, éblouis par une lampe frontale, mon ami porte un képi. Je comprends alors finalement, la détresse ne se communique pas, elle se vit.

    Nathalie Schmid

  • Lutte

    Lutte

    Que peut-on espérer contrôler, lorsque notre champ d’action direct se limite à une périphérie dont le rayon est égal à la seule longueur de notre bras ? Que peut-on espérer accomplir, quand notre maladresse n’a d’égale que notre timidité ? Ajoutons à cela la stupidité et la connerie humaine… On a là un fameux cocktail ! L’argent, la gloire, le status social, la popularité ? On a meilleur temps de s’en foutre.

    Mais qu’en est-il de cet examen redouté depuis des mois ? Et ce nouveau job tant convoité ? Trouver la tranquillité, garantir sa sécurité, partir à l’aventure… Établir une relation de respect et de confiance avec cet homme ou cette femme ayant su faire chavirer notre cœur… Construire une amitié sincère… Peu importe ce que nous visons à obtenir ; comment peut-on parvenir à accomplir une seule de ces choses, si nous ne pouvons totalement contrôler notre propre vie ? 

    Comment peut-on espérer un avenir lumineux lorsqu’autour de nous, beaucoup ne paraissent pas satisfaits ? Des génies de puissante renommé mondiale tels qu’Einstein ou Mozart ont tous subi des échecs dans des situations où ils étaient dépassés. Comment peut-on espérer pouvoir parvenir à quelque chose ? La vie est remplie de tant d’obstacles… De même nous serions en train de nous battre avec une hydre aux multiples têtes : dès que nous en coupons une, deux autres réapparaissent à sa place. L’évidence de l’impossibilité grandit quant au fait de s’imaginer une vie sans aucune contrainte, où tout irait de soi. Où les problèmes se résoudraient forcément, et où les compagnes et compagnons se comprendraient aisément. 

    Évidemment, même si une telle vie pourrait sembler ennuyeuse en prime abord, n’est-elle pas également attractive ? Pour les personnes préférant éviter les problèmes d’ordinaire, quel paradis cela serait ! Alors que lutter constamment pour ce que nous désirons nous apporte peut-être plus de souffrances et de complications que si nous renoncions à nos désirs, à nos tentations, à nos rêves… Après tout, savoir lorsqu’une cause est perdue est une force. Jadis, elle permit à de nombreux soldats de conserver la vie, lorsque leurs généraux étaient assez avisés pour voir que la bataille était échouée d’avance, et qu’ils surent choisir la retraite plutôt que le suicide.

    Pourquoi lutter ? Pourquoi ne pas choisir la retraite ? Ne serait-ce pas la voie la plus facile ? Bien sûr que oui ! Cependant, il faut parfois se battre, même pour les plus dociles et les plus pacifiques d’entre nous. Car, pour rester dans notre exemple des guerres rapportées par les historiens, s’engager dans un combat difficile est certes risqué, mais il peut s’avérer déterminant pour une plus grande bataille. L’être humain n’est pas fait pour renoncer à ses rêves les plus chers. Car ce faisant, il en souffre. C’est tout simplement dans notre nature. Aussi, le renoncement devrait se faire uniquement si la souffrance endurée devenait inférieure à celle provoquée et subie en continuant, voire en réussissant.

    La solution serait de cibler distinctement nos objectifs. De cette façon, nous pouvons lâcher prise sur ceux qui ne sont pas si importants au final. En revanche, si nous faisons face à ce qui nous tient le plus à cœur, ou que nous possédons de plus cher, il est de notre devoir de nous battre pour le défendre. À la fois pour nous-mêmes, mais aussi pour donner l’exemple. 

    Si un jour, on me posait la question : « comment fait-on ? », je dirais qu’il faut fournir l’effort, persévérer, faire preuve de ténacité et de détermination. Et si à cela on relançait : «Oui, mais comment y parvient-on ? », je répondrais qu’on ne peut qu’essayer. Il faut se jeter à corps perdu. Et pour ça, il faut se lancer.

    Alessandro Cuozzo Vilá