• Talma – Interview avec Matteo Capponi

    Talma – Interview avec Matteo Capponi

    Illustration : ©Talma

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    THÉÂTRE • Rencontre avec Talma et la troupe Zara pour parler de leurs performances qui auront lieu le 5 mai à la Grange de Dorigny dans le cadre du Festival Fécule. (interview 1/2)

    Le titre du projet, c’est « Dans l’ombre. Une autre Énéide », c’est ça?

    Entre-temps, on a laissé tomber « dans l’ombre » pour avoir un seul concept et donc ça s’appelle finalement « Une autre Énéide ». Dans le programme, ça s’appelle encore « Dans l’ombre. Une autre Énéide », mais il faut plutôt accentuer sur l’altérité de cette « Énéide ».

    Mais du coup de quoi ça parle ?

    Eh bien, assez formellement, c’est une traversée de l’Énéide, de cette grande épopée contant la légende de Rome, qui a été commanditée par Auguste, un petit peu avant Jésus-Christ à son grand poète national : Virgile. Il s’agissait donc de doter Rome d’une épopée fondatrice. On a d’abord réagi à un appel, qui était celui du festival latin grec qui, chaque année, met une œuvre en avant. Is avaient proposé l’Énéide cette année. Et comme on fait une alternance – grec, latin, grec, latin – l’année passée on était avec Aristophane, on a décidé de saisir cette occasion de jouer une épopée latine. On aime assez bien ce principe d’avoir une matière rétive au théâtre, qu’il s’agit d’adapter pour la scène. Donc c’est un c’est un grand poème, en hexamètre de douze chants, c’est-à-dire 12’000 vers à peu près. C’est difficile à compresser et le pari, c’était d’arriver à résumer ça en 1h15–1h30. Donc on joue une épopée de 12’000 vers en 1h15.

    on joue une épopée de 12’000 vers en 1h15

    Contrairement à Ulysse ou à Achille, Enée n’a pas beaucoup de relief. Et même le traducteur Paul Veyne dit que « l’Énéide, c’est un très beau film, mais avec un acteur qui ne joue pas très bien ». Et c’est vrai que c’est un personnage qui est tellement le jouet du destin et qui a une telle destinée – celle de fonder Rome – qu’il a très peu de choses dans lesquelles on peut se reconnaître. On a l’impression qu’il va fonder un futur peuple conquérant, impérial, et qu’il fait de la propagande pour ce peuple-là. Donc lui-même ne nous est pas très sympathique.

    En revanche, il traîne autour de lui nombre de figures, qu’elles soient importantes ou qu’elles soient plus humbles, qui, elles, sont plus proches de nous. Et donc ce qu’on a essayé, c’est vraiment d’en rendre compte ; d’abord à travers la figure du chœur , qui nous représente nous qui ne sommes pas des Enée, qui ne sommes pas des roi·reine·s, pas des Achille ; et puis de montrer quelques figures, qui se détachent de ce chœur, qui vont tout à coup prendre apparence et après replonger dans la masse.

    La mise en scène sert ce propos, avec un chœur et des comédiens masqués qui sont complètement neutres, qui font disparaître les visages. Et puis il y a des moments où les acteurs enlèvent le masque et tout d’un coup peuvent exister individuellement. Et j’ai trouvé cette image très belle, en fait, plutôt que de mettre un masque pour jouer un personnage, d’enlever le masque de l’anonymat pour, avec sa propre apparence, devenir Didon, la femme abandonnée qui se suicide; devenir Palinure, le timonier du bateau qui va rester fidèle à son poste, tombé à la mer mais gardant le gouvernail contre lui. On va encore voir Lavinia, un personnage qui ne dit pas un seul mot de toute l’Énéide. Et donc, nous, on la fait vivre là, tout à coup on lui donne un autre sens justement parce qu’elle ne parle pas. Et puis celui qui va devenir le rival d’Énée, Turnus, qui se fait piquer sa fiancée Lavinia, et dont on aimerait que ce soit le méchant, mais qui est lui aussi victime du destin. On fait apparaître un peu tous ces personnages différents – Camille encore, la reine Amazone, qui vient sur le champ de bataille pour y défier les hommes – dès qu’on enlève cette grande figure mâle, qui canalise l’intérêt, beaucoup d’autres apparaissent. Donc, c’est vraiment ce qu’on essaie de mettre en scène : « en enlevant l’arbre, on découvre la forêt », si on peut dire.

    La création des dialogues, c’est toi qui les as écrits ou c’est un travail de groupe ?

    C’est un travail qui a été fait par les étudiant·e·s, mené par le latiniste de la bande, Olivier Thévenaz, qui est mon compère depuis le début de la création de Talma. Il a fait des ateliers d’écriture où ce sont les étudiant·e·s, eux·elles-mêmes, qui ont résumé, simplifié, allégé le chant entier pour en garder juste le squelette et puis transformer parfois humoristiquement, parfois plus tragiquement, et en tout cas plus théâtralement ce texte qui n’est pas théâtral au départ. J’ai toujours mon mot à dire et j’interviens ci et là. C’est un peu le calvaire pour les comédiens, mais pour moi, un texte n’est jamais définitif, et du coup jusqu’au dernier soir je change encore une virgule, un adjectif, une formulation. Parce que c’est une matière vivante, justement. Il n’y a pas Beckett, qui est derrière nous, qui regarde toutes les virgules, tous les mots. Il n’y a pas Molière. On fait ce qu’on veut et du coup on garde une certaine liberté par rapport à cette matière.

    Est-ce que ça va prendre le format d’une pièce de théâtre classique ?

    Ce qu’on a fait pour rendre ce texte théâtral, c’est qu’on a créé des dialogues, alors que c’est un récit à la troisième personne, dans le format d’une épopée. L’autre défi qu’on a, avec Talma, c’est qu’on est toujours beaucoup sur scène. On est une vingtaine et donc il faut aussi concevoir une mise en scène qui va pour cette multitude de personnes. Dès qu’on a dix personnes, on ne peut pas faire du théâtre habituel, en fait. Le théâtre moderne c’est plutôt une personne, trois ou quatre quand on a plus d’argent. Nous on est très pauvres, mais notre richesse, c’est le nombre de comédien·ne·s. Entre le fait qu’il s’agissait d’adapter une épopée, et le fait qu’on avait plein de personnes, on est arrivé à une formule de mise en scène assez particulière, à mon sens, et assez rare. L’élément principal, c’est le chœur. Ça c’est vraiment ma volonté de metteur en scène, de travailler sur une masse de gens et non sur des héros comme Énée. C’est pour ça que ça devient « Une autre Énéide », parce qu’on a éjecté Énée, qui nous gêne un peu, qui prend toute la lumière, pour braquer le projecteur sur les autres personnages. Ça, c’est le concept général.

    Pourquoi l’Énéide ?

    Parce que c’est une œuvre incroyable… Mais difficile d’accès. Moi j’ai attendu d’avoir 45 ans pour la lire en entier. Mais notre idée c’est d’amener ces classiques au plus grand nombre. Ne pas jouer que pour nos copains, les profs et les universitaires, mais sortir du cadre de l’université. Effectuer un travail académique à l’Unil, oui, mais aller ensuite vers le grand public. Donc on prévoit plutôt la performance pour des gens qui ne connaissent rien de rien au monde romain, à l’épopée, à l’Antiquité.

    Pour ça, il faut quitter l’Unil, quitter la Grange et aller vers des publics, des endroits, qui ne sont pas faits pour l’université. C’est pour ça qu’on descend dans la cité et qu’on va au centre de la ville dans cette Maison de Quartier sous gare. Le théâtre n’est pas des plus adaptés, ce n’est pas du tout la Grange de Dorigny, mais il y a une rencontre intéressante – un centre culturel où il y a plein de gens qui passent, qui circulent. Donc ça devient très improbable de jouer une épopée latine là-bas. Mais c’est là que, pour moi, c’est le plus intéressant, là où il y a un vrai enjeu en fait.

    Ça commence sous gare et ça finit au Festival Fécule, ou il y a d’autres dates de prévues ?

    Ça, c’est ce qu’on fait pour cette année. C’est déjà un gros morceau d’arriver à faire la création. On répète depuis septembre. C’est comme une récompense de pouvoir jouer et puis, pour des étudiant·e·s, c’est quand même pas mal d’investissement. La semaine où on joue, il·elle·s finissent tous les soirs à 23h, sans parler des répétitions qu’il·elle·s auront faites tout le long. Je pense que pour un programme d’une année, c’est suffisant. L’idée, c’est ensuite de le reprendre pour une tournée qu’on irait si possible faire pour les classes du secondaire ou dans des festivals.

    Est-ce que du coup ce projet est associé à un cours qui est offert à l’Unil ?

    C’est un atelier-théâtre qui existe comme cours, à 3 crédits en option. Donc on peut faire des crédits pour autant qu’on s’implique pendant l’année pour faire le projet. Il n’y a pas besoin de background, pas besoin de connaissance du grec, du latin. D’ailleurs, la plupart n’a pas fait de latin et il leur faut un petit temps pour entrer là-dedans..

    Est-ce que vous avez déjà proposé d’autres projets, avec Talma, pour le Festival Fécule, pour les années précédentes, vu que c’est un cours récurrent ?

    C’est une troupe qui existe depuis six ans maintenant. On a commencé pour l’anniversaire d’Ovide. C’est mon collègue Olivier Thévenaz, latiniste, qui est venu vers moi et qui m’a dit:  « Tu ne veux pas fêter les 2000 ans d’Ovide ? » Et j’ai dit oui, c’est une bonne idée et on a créé une troupe sur le modèle de celle qui existe à Neuchâtel que j’ai longtemps dirigée, « le groupe de théâtre antique ». 

    On a créé d’abord un spectacle autour d’Ovide, après un autre autour d’Homère, Mille et une Iliade. Donc on aime bien ce qui n’est pas de théâtral en fait. Après, c’était le COVID, du coup on a fait un film autour des Métamorphoses d’Apulée, qui est un roman antique, de nouveau pas théâtral. Puis on est revenu à Aristophane, auteur comique, mais on a fait une sorte de pot-pourri de ses pièces. C’est mon auteur favori, donc je voulais une fois pouvoir le célébrer. Donc c’est le cinquième spectacle qu’on fait et on les a tous joués ici à La Grange.

    Est-ce c’est la première fois que ça s’ouvre aussi en dehors pour le grand public ?

    Non, on a toujours joué à l’extérieur aussi. Et puis on a fait des tournées. On a déjà joué à Neuchâtel, joué en Valais, à Genève. C’est compliqué à organiser mais ça fait partie du projet en fait de pouvoir emmener la pièce ailleurs, quitter la famille, quitter les amis et puis se confronter à d’autres publics. Et parfois, c’est la catastrophe. On est allé jouer devant un public allophone à Liège, qui n’a rien pigé au spectacle. Donc là c’était un peu le bide… A l’inverse, on est allé jouer l’Iliade devant des collégien·ne·s et gymnasien·ne·s à Genève. Et là, il y avait une sorte d’osmose entre nos jeunes étudiant·e·s et puis les étudiant·e·s de la salle. Ça a été un spectacle ‘feu d’artifice’, hyper joyeux, avec le public qui nous soutenait presque dans cette mise en scène de l’épopée. Ça c’est un de mes grands souvenirs de l’épopée de Talma.

    Comment est-ce que les dialogues et l’ensemble en général ont été organisés et préparés ?

    On a donné une grande autonomie à chaque étudiant·e, qui avait un chant à soi. Il·elle·s ont discuté avec Olivier des éléments qu’il fallait faire ressortir et puis après, il·elle·s ont eu liberté pour écrire le dialogue. Du coup, les dialogues sont assez différents d’une scène à l’autre. Et on devait faire attention, vu que parfois, en simplifiant, on fait sauter des éléments fondamentaux, on ne se rend pas compte qu’il y a un élément qui est important pour la narration, ou bien on veut écrire une blague, mais elle vient à contresens de tout ce que dit la pièce. Donc nous on est plutôt là pour vérifier, pour donner une caution académique et philologique au texte.

    Effectuer un travail académique à l’Unil, mais aller après vers le grand public

    Mais sinon, dans les mots eux-mêmes, les auteur·ices sont relativement libres. Par exemple, à un moment, Camille l’Amazone se fait berner par un guerrier qui la défie de descendre de son cheval pour l’affronter. Puis il remonte sur son cheval et se tire. Et là, l’étudiante a décidé de mettre ce terme qui n’apparaît pas chez Virgile : « Petit coq gonflé d’orgueil, ta ruse ne te sauvera pas ! ». On n’est pas exact par rapport à Virgile, mais l’expression est tellement cinglante et bien placée dans la bouche de Camille qu’on l’accepte comme un trait de génie d’une étudiante. Participer au processus de création, c’est vraiment quelque chose à quoi je tiens dans mes enseignements et dans Talma, qu’il y ait une part d’autonomie et de créativité. Parce que je trouve que, souvent, les cours étouffent la créativité des étudiant·e·s. Plus je travaille dans ce sens, plus je me rends compte des talents incroyables chez les un·e·s et les autres – entre les musicien·ne·s, entre les écrivain·e·s, entre les dessinateur·trice·s, entre ceux·celles qui maîtrisent les programmesinformatiques. Enfin, vraiment toute une réserve de talents qui n’attendent que de se révéler dans des projets de ce genre-là. Donc c’est pas du tout hiérarchique, je ne me vois pas comme un maître qui dirige les choses. C’est plutôt une collaboration entre nous, les enseignants, qui sommes là pour mener la troupe, pour la perpétuer, et puis ceux·celles qui en sont le cœur, sans qui on ne serait rien du tout.

    Les participant·e·s sont des habitué·e·s ou est-ce une équipe qui change chaque année ?

    Il y a quand même une douzaine de personnes qui sont les mêmes depuis le début. Donc il y a toujours un petit noyau commun. Sinon chaque année, 5-6 personnes de plus viennent s’ajouter, et quelques-un·e·s partent aussi. Et c’est pour ça qu’il est important qu’il y ait nous deux, Olivier et moi, pour qu’il y ait une continuité du projet. Parce qu’on sait que, petit à petit, chacun va vivre sa vie, quittera la barque – même si c’est triste, mais ça fait partie du projet, de se renouveler comme ça.

    Et quel est le public cible ?

    On ne s’adresse pas aux antiquisants, au contraire. Je n’ai pas envie que ce soit que des profs, que des latinistes qui viennent. Au contraire, on part de de l’idée qu’on peut ne rien connaître et faire une immersion dans un monde fascinant parce qu’on le connaît que par ouï-dire ou par quelques idées. On a une matière antique, mais la représentation, pour moi, est contemporaine. Je suis un amateur de théâtre contemporain, donc mes modèles, je ne vais pas les chercher dans l’Antiquité. Je n’aurai jamais de toge. Il n’y aura jamais une colonne en spectacle – ou bien elle sera faussement construite avec des caisses, ça sera un rappel, un clin d’œil. Il ne faut vraiment pas s’attendre à du théâtre poussiéreux.

    Avec des sons complètement contemporains qui sont un peu des clins d’œil à la musique d’aujourd’hui

    Au contraire, j’essaie d’emprunter les codes du théâtre contemporain pour faire vivre une matière que je connais bien, parce que c’est mon travail d’étude. Donc on est fidèle par rapport au fond et complètement traître par rapport à la forme. Oui, une vulgarisation, c’est vraiment ce qu’on vise. Je préfère qu’il y ait des connaisseurs ébranlés que des non connaisseurs ennuyés. À ces conditions, ces oeuvres peuvent encore parler aujourd’hui.

    Un exemple, c’est celui de la musique. On fait toujours appel à des artistes contemporains. Là, c’est Christophe Gonet, qui travaille pour le théâtre et qui est une sorte de multi-instrumentiste talentueux, à qui on a demandé une partition électro à greffer sur la pièce. Il faut donc s’attendre à un fond virgilien, mais avec des sons complètement contemporains qui nous accompagnent dans ce voyage de 2000-3000 ans dans la mythologie gréco-romaine. La musique est essentielle. C’est vraiment la pulsation de ce spectacle. On essaie d’être à la hauteur de cette musique par nos prestations d’amateur·ice·s éclairé·e·s

  • Rencontre avec Romane Dussez – Table Ronde du Festival Fécule

    Rencontre avec Romane Dussez – Table Ronde du Festival Fécule

    Image : ©Festival Fécule

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    ART • Une table ronde autour de la thématique « Être artiste·x·s amateu·ricexs et étudiantexs à l’université » est organisée dans le cadre du Festival Fécule, durant laquelle quatre compagnies de lieux scéniques différents vont partager leurs histoires et leurs points de vue sur la place que l’art prend dans leur parcours universitaire – Romane Dussez, organisatrice de la table ronde vous invite donc à partir à la rencontre des participant·e·s du Festival Fécule : « De leur pire galère à la joie de présenter leur création sur scène, venez profiter d’un moment de partage avec ces Féculiens et Féculiennes ! »

    Alors comment est-ce que ça a pris naissance ce projet ?

    Alors donc, moi, l’année passée j’ai participé au Festival Fécule avec un projet. C’était la première fois qu’on participait avec la troupe du Rez. On a présenté « les Physiciens » de Friedrich Dürrenmatt et on a adoré le festival. On connaissait pas du tout. La plupart de nous n’avait jamais été. On avait trouvé ça trop bien, mais je trouvais qu’il manquait un petit peu d’interaction entre les différents groupes de théâtre enfin, entre tout le monde, entre tous les arts. Et du coup, j’ai un peu réfléchi pendant l’été et puis je m’étais bien entendu avec Jonas, responsable de projet. Et puis je lui ai dit, moi j’aimerais bien qu’on fasse plus d’interactions entre artistes et des bords de plateau, une table ronde autour de ça et tout… Et j’ai un peu lancé des idées en mode : « Voilà ce que tu pourrais faire ». Et puis il m’a dit : « Ben. Viens le faire toi » et du coup c’est comme ça que je me suis un peu lancée dans le projet. Et donc l’idée de base de cette table ronde, c’était vraiment de réunir un maximum les artistes de différents groupes et idéalement de lieux scéniques un petit peu différents. Là, j’essaie d’avoir un groupe qui fait de l’impro, un groupe qui fait du théâtre un peu plus classique, à partir d’un texte connu, un groupe de théâtre qui fait une création et un groupe qui fait du théâtre de mouvements – donc du théâtre, mais sans parler et en bougeant. Donc l’idée c’était d’avoir 4 manières différentes de voir l’art vivant de la scène et puis les faire se rencontrer le temps d’une soirée pour qu’on discute de plein de thématiques autour de « Quelle place a l’art ? » – pour nous qui sommes étudiant·e·s.

    Elle se déroule quand cette table ronde et avec qui ?

    Le 27 avril, à 17h au foyer de la Grange avec La Cie ET Cetera avec la pièce « A Midsummer Night’s Dream », la Cie Astrolabe avec la pièce « Manuscrit trouvé à Khâ », Cie les Insolents avec la pièce « Les Insolents » et Michael Groneberg avec la pièce « Ici Jouera Zarathoustra ! ».

    Est-ce qu’elle a un titre cette table ronde ? Et fait-elle partie du programme officiel de Festival Fécule ?

    Elle a un titre, elle s’appelle « Être artistexs amateuricexs et étudiantexs à l’université ». Alors ce n’est pas dans le programme papier officiel, parce que pour des raisons de timing, parce que tout était pas encore super clair (les horaires, les intervenant·e·s) au moment où on a imprimé le programme papier, mais ça fait partie du Festival, sauf que ce sera communiqué plus tard. Pareil pour les bords de plateau, mais ils seront annoncés partout avant que ça ait lieu dans tous les cas.

    Voilà donc ça, c’est un projet que tu fais par plaisir ou est-ce que ça s’inscrit dans une formation ou un stage lié au Festival Fécule ?

    Je suis devenu stagiaire du Festival Fécule. Y’a une autre stagiaire qui fait ça dans le cadre de ses études avec Jonas, mais moi pas du tout. Moi, je suis en 6e année de médecine actuellement et je suis en stage à l’hôpital. Donc je fais ça vraiment en dehors, pour le plaisir, parce que j’adore ça.

    C’est la première fois que tu organise un événement de ce type ?

    Oui, complètement. J’ai souvent participé à des projets de médiation culturelle, mais un peu comme petite main à côté ou en regardant un peu comment ça se passait. Mais je n’ai jamais organisé moi quelque chose, donc c’est une première, on verra.

    Du coup ce projet, est-ce que ça en a engendré aussi d’autres ?

    Il y en aura d’autres ouais donc il va y avoir des bords de plateau – donc des rencontres avec les artistes et des intervenant·e·s, quelquefois des intervenant·e·s spécifiques que les artistes ont demandés, pour avoir une discussion autour de la thématique du spectacle ou autour du spectacle lui-même. Donc il y a plusieurs choses qui se sont un peu organisées et je suis assez contente que Jonas ait bien aimé cette idée de faire plein d’autres choses en dehors de la programmation officielle et que du coup ça donne lieu à plein de rencontres et plein d’à côté du Festival, donc ça c’est assez chouette.

    La table ronde et les bords de plateau seront payants ou gratuits ?

    Ce sera gratuit, complètement gratuit. Tous ces ‘à-côtés’ sont gratuits. En plus, ça se passe en général au foyer, donc si vous voyez de la lumière que vous débarquez et que vous dites « tiens, c’est intéressant », vous pouvez rester. Il n’y a pas de pré-inscription ou de choses comme ça, c’est vraiment très libre. Le but, c’est que ça ne ressemble pas à un cours magistral dans un auditoire. Le but c’est vraiment que ce soit une grosse discussion où tout le monde est bienvenu et donne un peu son avis.

    Est-ce que tous les membres des groupes qui ont participé au projet vont venir à la table ronde où est-ce que ce sera une sélection de quelques personnes comme représentantes ?

    Généralement, il y a justement une personne qui se détache par groupe un petit peu, pour venir être porte-parole du projet. Mais toute la compagnie est invitée donc il n’y a pas que l’auteur·e ou que le·la metteur·euse en scène ou que celui·celle qui lead le projet qui viendra. Mais c’est vrai c’est toujours cool d’avoir le point de vue de quelqu’un d’autre, parce qu’un·e metteur·e en scène qui n’aura pas forcément le même point de vue que le·la comédien·ne du projet. Donc c’est cool s’il peut y avoir aussi des représentant·e·s un peu de tous les pôles artistiques de la compagnie du coup.

    Est-ce qu’il y a des gens dans les compagnies qui ne sont pas forcément à l’université ?

    Dans les troupes en général, dans tout le Fécule, ça dépend. Y’en a qui sont pas du tout à l’uni dans les troupes, mais vu qu’il y en a un qui est à l’uni, ils viennent. Il y a des professeurs. Il y a des artistes un peu plus confirmé·e·s. Il y a vraiment de tout, un peu, c’est pour ça que ça m’intéressait de travailler avec la troupe Zara,  vu que c’est organisé dans le cadre d’un cours. J’ai donc choisi des spectacles qui m’intéressaient avant de vraiment réfléchir à comment les inscrire dans la table ronde. En gros, je me suis dit, plutôt que d’essayer de chercher déjà des spectacles qui ont l’air de se répondre entre eux, je me suis dit ; je prends 4 spectacles très différents dans des thématiques différentes donc ; un théâtre de mouvement, théâtre classique, de création etc. puis après, j’en choisissais un parmi la sélection. Mais je n’ai pas essayé de les faire coller à un thème. C’est maintenant que je dois essayer de trouver un peu un thème de discussion pour les lier tous ensemble, même si le fait d’être étudiant·e à l’uni et aimer l’art, ça me semble déjà être une très bonne base de réflexion.

    Est-ce qu’il y aura quelqu’un pour animer la conversation ? Si oui, est-ce que c’est toi ?

    Ouais, je pense que je vais le faire moi. Donc moi j’ai rencontré un peu toutes les troupes qui vont participer. Et du coup moi, ce que j’ai fait, c’est que je les ai vus tous pendant 1h, 1h15 et je leur ai demandé de me parler de leur projet. Et puis j’ai essayé de voir s’il y avait des choses qui se regroupaient – des thèmes, des thématiques importantes ou semblables justement entre les différents groupes. Et puis je vais essayer de les lancer là-dessus. Après le but c’est que les compagnies viennent (c’est-à-dire les autres compagnies du Festival Fécule) mais aussi d’autres gens en dehors du Festival. Je serais ravie que justement d’autres personnes qui aiment l’art ou qui s’intéressent à l’art d’une manière ou d’une autre dans le campus interviennent dans la conversation. Bien sûr c’est plus compliqué de les faire venir, mais ce serait idéal qu’il y ait des gens qui viennent juste pour parler d’art et de comment gérer ça avec les études. Après, moi je vais avoir une espèce de fil rouge, des questions pour rebondir, mais si la conversation part ailleurs, alors elle part ailleurs. Il n’y a pas de thème qu’on doit absolument aborder : le but, c’est vraiment qu’on se rencontre et qu’on échange.

  • garden gourmet

    Texte obtenant le Prix spécial (Prix-se de risque), Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Alex Pérez

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    I

    c’est pas le moment d’écrire de la poésie
    tu mettrais quoi dedans avec tes idées
    brouillées
    tu dirais rien qui vaille la peine
    c’est quoi
    la peine tu
    mettrais
    les tripes et les viscères celles
    qu’on t’a prises qu’on a
    cuisinées servies dans des plats en argent et
    recouverts de poussière qu’on a
    fait revenir à la poêle puis au four
    étalées sur du pain ajouté du sel
    et on s’est dit
    que c’est bon
    je l’ai fait moi même

    il faut se taire pour mieux
    être il faut
    s’asseoir et
    oublier
    lentement
    sur les pavés sur le bitume l’image et
    quelques sons
    c’est la posture qui
    me
    reste
    c’est le souffle entre les os
    je marche encore
    un peu et
    JE ME SOUVIENS c’est dans le corps c’est
    la marque dans
    le corps qui reste et tout
    ce que tu ne fais pas à mon corps je
    m’en souviens aussi mais
    avec moins
    d’exactitude

    si je me remets à écrire je
    revendique la recette
    C’EST MOI QUI T’AI DIT COMMENT
    CUISINER MES TRIPES devine quoi j’ai
    recommencé déjà trois fois
    gloussements fond de gorge je
    rigole pas quand je dis qu’il me faudra te
    faire taire
    je met mes amplis très fort je recouds
    mon bide
    comme ma maman pour que je sorte
    les tissus qui accrochent j’y vais
    sans anesthésie TAIS TOI juste la nicotine
    et du fil de pêche
    avant de serrer je glisse
    quelques cailloux
    et quelques graines

    je cicatrise
    toujours
    mal
    petites gouttes en onomatopées
    à l’intérieur du crâne et
    à l’extérieur
    pour faire les mots il faut
    de plus petites structures
    tout y est mais rien vraiment
    ça coule par tous les orifices
    je passerai la serpillière
    j’imite les êtres humains
    quand ils parlent je
    deviens flaque et oscillations
    j’ai coupé un tout petit bout de ma chair
    CETTE FOIS C’EST MOI pour voir
    j’ai fait des traits pas parallèles
    on sait jamais
    si j’ose
    des dessins au fil de fer

    II

    tout petit et je vois pas
    je préfère me dire ça
    plutôt que de fermer les yeux
    je me souviens plus d’hier ou
    d’avant hier
    à cause du trou dans ma mémoire
    ou quelque chose qui la mange
    j’écrase entre mes paumes celles
    qui tournent
    et elles s’arrêtent
    si j’ai de la chance sinon
    je leur donne de l’inertie
    je les vois plus seulement le mouvement
    un peu d’air qui rappelle
    près du visage
    les mains battantes devant les yeux pour
    attraper
    je sais plus pourquoi on se tient droit
    ou comme on peut
    il faut peut-être plus
    bouger il faut
    peut-être
    plus
    penser à ce qui écrase
    le plexus et les autres choses
    prendre un peu d’élan
    un tout petit peu juste
    un pas
    et demi TU ME VOLES TOUT CE QUE TU VEUX
    TU ME VIOLES TOUT CE QUE TU VEUX c’est fini
    elle est morte et vous le
    savez et
    moi aussi
    je crois maintenant que tu m’as pris dans tes bras pour
    rien d’autre que me dire de me
    taire
    et je
    te prends par les épaules et je
    te dépose loin
    je parlerai plus fort que toi même si tu mets encore
    du scotch sur ma bouche
    je parlerai avec mes mains ou avec
    mon ordinateur
    je parlerai des langues
    que tu parles pas et je dirai tout ce que je veux et tu
    me prendra plus rien
    je brûlerais tes poèmes si je pensais pas
    quand même
    qu’il y en a quelques-uns à garder
    il y a des signes pour les sens c’est pas
    pour rien
    de l’œil à
    la bouche de
    l’eau à
    la commissure des lèvres
    j’ai peint les miennes en
    rouge
    pour le plaisir j’ai
    veillé
    toute la journée j’ai
    oublié de dormir
    et sur la peau une pellicule
    bleutée et sous
    les cils
    plus rien

    on m’a dit que je pouvais
    prendre le temps
    de respirer un peu d’emmagasiner la douceur
    les sentiments j’avais
    peut-être
    quinze ans la première fois et la
    deuxième et les suivantes je me
    souviens pas mais
    ma moelle épinière
    si ELLE SE SOUVIENT TELLEMENT
    QU’ELLE TREMBLE
    ENCORE et toi tu attends
    alors moi les
    émotions fortes tu vois je
    m’en passerais bien
    votre adrénaline je la découpe
    en lamelles je
    la lacère et je la jette
    par la fenêtre sur l’autoroute mais
    je vois avec les yeux
    nettoyés je regarde le sol et c’est
    un nouveau sol je lui dis
    je m’en fiche si tu pries ou pas
    du moment que quelque chose
    parfois
    te fait pleurer pour rien

    je me demande je sens
    il y a dans les viscères et la fatigue
    je vois
    plus rien j’éventre
    ouvrir encore la voix
    l’écho dans la caverne osseuse
    les obscénités je
    sais pas ce que ça veut dire je
    me pends je
    m’éprends de la couleur
    en tension
    obtenir la teinte
    exacte
    de mon
    absence
    je dormirai jusqu’à demain et
    le réveil c’est un larsen
    directement du trait
    aux sens
    à la texture
    de ma
    présence

    quand je DIS OUI À L’ANESTHÉSIE des sens
    c’est pour de faux
    je peux pas contenir
    tout
    les tripes qu’on a cuisinées les
    graines que j’ai plantées
    dans mon ventre j’y ai mis
    des choses que tu sauras jamais
    j’y ai mis
    de quoi
    recommencer
    j’y ai fait pousser
    toute ma tendresse
    je la cache
    pour les impies je la garde
    pour quelques temps
    au printemps j’irai cueillir
    les fleurs de mon œsophage
    je ferai deux bouquets un
    pour moi
    un pour elle

    III

    d’abord
    on se rend illisible on construit
    des maisons
    que personne peut habiter
    d’autre que soi
    je peux pas t’inviter tu dirais
    pourquoi tu as mis une marche là
    et la poutre et le carrelage il est
    trop froid
    alors que c’était la parfaite température

    ensuite
    ça s’accroche par
    vulnérabilité comme toujours et
    pour la lumière
    juste au dessus du crâne
    quand je pense
    et qu’autour des tables de cafés
    sur le sol
    dans mon lit
    tu parles avec des mots
    que personne comprends
    avec l’aisance des fourmis qui envahissent
    mon balcon
    depuis le début de l’été
    tu portes trois fois ton poids
    en bêtise attentive
    en douceur névrotique

    toi TU DIS N’IMPORTE QUOI et moi rien
    parce que si j’avais ouvert ma bouche
    fait vibrer les cordes
    vocales
    j’aurais tout vomi sur la table de jardin
    sur le béton
    j’aurais dit la vérité et
    j’ose pas
    à quelques détails près j’aurais eu le droit
    on a tracé la frontière de la morale
    invisible
    autour de ta personne
    comme je trace un arc
    autour de toi quand tu t’en vas
    et toi
    autour de moi
    quand je pleure devant toi
    si tu laisses faire je fais pas exprès
    sur la peau et dans les os
    je touche un peu
    le plus doucement possible
    dense
    fluide après un certain temps
    et par tendance je continue mais en surface
    au fond
    pareil

    cette fois c’est toi
    et moi j’attends je respire fort et
    lentement je
    joue le jeu je suis
    grand et je sais
    que pour un bandage on va dans le
    sens du cœur que pour
    mourir il faut
    vouloir que je suis pas
    si bête j’apprends à lire
    et j’apprends ce QUE TU SAIS PAS
    ENCORE alors je ferme
    tes yeux et pas
    les miens je touche avec
    la pointe et en dedans
    des trucs qui se préparent des
    envies de
    violence
    pour faire contraste

    je les trouve
    je leur crache au visage
    je leur écris des lettre
    des e-mails cinglants
    je leur explique la vie
    parce que je sais tout parce que
    j’ai toujours
    raison
    je casse leur boite aux lettres à
    main nue
    je leur fais manger leur langue
    et leur solitude
    je leur écris des poèmes
    des qu’iels voudront pas lire
    des qui les accusent
    qui les mettent en tort
    je leur fais manger mes mots

    je les fais fuir

    je te tiens les portes je te caresse les cheveux je te prends
    la main ou alors c’est toi trop fragile les os se cassent et
    s’effritent je répare à la loupe je recolle les morceaux à la
    colle forte sur le tapis et j’agence mon corps pour y mettre
    le tien et je roule tes cigarettes et je regarde le plafond et je
    regarde ta présence quand elle échappe je respire j’attends
    le lendemain pour pleurer et je
    t’écris
    des
    poèmes

    J’ÉCRIS PLUS POUR MOI J’EN
    AI RIEN À FOUTRE ou alors juste plus besoin
    et c’est un mensonge immense comme
    un immeuble
    sur mes portes sur
    toutes mes portes j’écris pour me souvenir
    de respirer et de bouger mes
    phalanges une par une de
    pas les laisser rouvrir
    suivre la césarienne suivre
    le cutter dans le tissus c’est
    moi qui le tiens
    si je lâche la pression il
    tombe
    entre les gouttes de brume je
    m’assied le carrelage et le
    liquide
    c’est moi
    plus besoin de chercher

    L’Avis du Jury
    Le choix du genre « lyrique » induit ou traduit une conscience suraiguë de la forme. Le jury a particulièrement apprécié des élans brisés par de brusques rejets, des métaphores filées qui désignent, par la bande, une écriture qui se fait points de couture. Un bon travail de découpe et un chapitrage décalé. Tout ce travail de précision produit une concentration extrême : on devine qu’il s’agit d’un combat contre une force adverse contre quoi le poème s’édifie, contre quoi il cherche à imposer sa mesure, son pas, sa respiration. On suit ce combat sans savoir exactement de quelle nature est ce phénomène.

  • Le Scaphandrier

    Texte gagnant la 3ème place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Sacha Mandelbaum

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    Il flânait au lit depuis quatre jours, plongé dans un état de quasi-hibernation, tandis que le vent d’automne hurlait sous les toits et que, dans sa modeste chambre à coucher, la radio répétait inlassablement le dernier bilan journalier des victimes de la pandémie — vies happées par Yersinia pestis et réduites au rang de statistique —, allongé sur le flan droit, soutenant sa tête de la main et les paupières closes comme je ne sais quel Bouddha couché, il attendait pourtant quelque chose, peut-être rien moins que l’absolution de Dieu, pensant Il faudrait me lever, mais pour quoi faire ? tout en pensant Tu es un moins que rien, l’être le plus fainéant que la terre ait jamais porté, lorsqu’il ouvrit soudain les yeux, persuadé de l’imminence de sa propre mort, lui dont la mauvaise santé n’avait d’égale que l’hypocondrie (il mourrait d’une crise cardiaque sans que personne ne s’en aperçoive jusqu’à ce que les flics, ameutés par l’odeur de putréfaction, viennent forcer sa porte, épiés par la concierge de l’immeuble qu’il surnommait « la grosse barrique » depuis qu’il l’avait surprise en train de dissimuler des caisses à vin dans le local à vélos et par Miss George, sa voisine de palier, ancienne chanteuse de Gospel reconvertie dans la fabrication artisanale de bougies parfumées et qui, par conséquent, était experte en odeurs), puis il aspira une large bouffée d’oxygène et, par-dessus le vacarme de la radio, hurla de toutes ses forces que le destin est un salaud, que la peste n’aurait pas le temps de le tuer à cause du pacemaker défectueux qu’on lui avait posé deux ans auparavant, qu’il serait une fois de plus privé de sa part d’histoire et qu’il enviait les pustuleux peinards nourris gratuitement dans les dispensaires chauffés au gaz russe et équipés par la Chine, nouvelle première puissance mondiale depuis que les États-Unis s’étaient disloqués, qui abondaient un peu partout à travers la Suisse, son pays natal auquel pourtant il n’arrivait pas à s’identifier, la faute sans doute à l’oncle Judas dont l’accent vaudois l’avait traumatisé durant son enfance, Judas qui se vantait d’avoir une moyenne de quatre heures de sommeil par nuit, Judas, ô Judas, grand maître international du dodo, je t’implore de me donner la force de me lever, pensa-t-il à voix haute, car il avait foi en son oncle, une foi d’autant plus surprenante qu’il ne l’avait pas vu depuis une éternité, celui-ci étant sorti de sa vie — mais pourquoi au juste ? — après son divorce d’avec tante Marge, la sœur aînée de papa, femme aux multiples intérêts parmi lesquels on comptait l’araméen, la broderie, la cuisine, la dératisation, l’épistémologie, le football, la géographie, les hyènes, l’Italie, le jardinage, le Ku Klux Klan, la littérature, la maçonnerie, Napoléon, l’onanisme, la peinture, le Quidditch, la Régence, Star Wars, la technologie, le Uno, la varappe, le water-polo, le xylophone, le yoga & les zombies, toujours est-il qu’il parvint finalement à se tirer du lit puis, la tête encore embuée de sommeil, rampa vers la salle de bain pour aller prendre une douche froide, technique éprouvée s’il en est, de nombreuses études soulignant les bienfaits de l’eau froide tant sur la circulation sanguine que sur la santé mentale, c’est pourquoi il se déshabilla avec un sursaut d’énergie, mais il se souvint alors qu’il n’aurait bientôt plus de café et que, les médias ayant annoncé une probable pénurie, il devait s’en procurer au plus vite pour parer à cette éventualité — il se contenterait donc d’une toilette sans shampoing, sans savon, sans rien, En vérité, en vérité, je vous le dis, le café est le pain qui est descendu du ciel afin que je ne meurs pas, songea-t-il en actionnant le robinet complètement vers la gauche, geste prévisible au vu de son état et qui faillit lui coûter la bite, les couilles, tout, le jet bouillant ayant surgi du pommeau de douche avec la puissance d’un geyser, roussi mais néanmoins heureux de s’être enfin réveillé, car il n’était pas le genre d’individu qui voit le verre à moitié vide, Oh que non ! je ne pourrais pas me le permettre ! Comprenez : si je hurle comme un goret, c’est pour vérifier que mon cœur tient le coup, bien sûr, mais surtout pour me repaître de mes illusions, les seules qui vaillent, puisque ce sont elles qui me font vivre dans la solitude absolue à laquelle j’aspire, et par suite, il jugea plus sage de sortir muni du scaphandre que sa défunte mère lui avait fabriqué à partir d’une marmite en fonte et qui dressait une barrière infranchissable entre lui et le monde, étant acquis que les quidams ont une méfiance innée des originaux qu’ils s’efforcent ainsi d’éviter (il pouvait dormir sur ses deux oreilles, protégé des hommes et de leurs turpitudes par sa géniale armure, merci maman !), puis il chaussa ses palmes, endossa sa bouteille de plongée, contrôla que son détendeur fonctionnait de manière optimale et s’aspergea d’un peu d’eau bénite, désormais frais et dispos, ou presque, car il n’avait rien eu le temps de se mettre sous la dent et, l’heure du couvre-feu approchant à grands pas, il lui fallait redoubler d’efficacité, ce d’autant que de longues files d’attente étaient à prévoir dans les commerces de détail, sans parler du manque de personnel ni des risques d’émeutes, ni des pillards, ni… Oui, c’est décidé ! Je prends la kalachnikov avec moi ! On n’est jamais trop prudent, pensa-t-il dans un éclair, mais le vieux fusil automatique — héritage d’un lointain cousin armurier — était rangé sous son lit avec un mélange hétéroclite d’objets de récupération, c’est pourquoi il dut ôter tout son attirail pour pouvoir mettre la main dessus, les palmes et autres ceintures de lest n’étant d’aucune aide pour pratiquer la spéléologie, tant et si bien qu’il perdit de précieuses minutes dans sa course à l’arabica, pensant Je suis une insulte à l’horlogerie suisse, le saint patron des gens en retard. Mais je veux plaider ma cause jusqu’au bout : maman a mis une semaine de plus que prévu à me mettre au monde et je n’ai jamais pu rattraper ce contretemps. J’insiste : je suis né en retard, tout comme d’autres naissent aveugles, sourds-muets, que sais-je ? C’est aussi simple que ça ! Vous qui semblez avoir fait des études, doctoresses en toc, chercheurs « made in Bangladesh », penchez-vous sur la question, parlez-en aux grosses légumes ! Je vous promets mille vierges estampillées épilées et tout le toutim si vous réussissez à me mettre au point un remède, et que ça saute ! tout en verrouillant la porte de son appartement, la kalachnikov graissée chargée et la cervelle remplie d’air comprimé, il pouvait maintenant profiter d’une courte accalmie, car le prochain bus n’arriverait pas avant un quart d’heure et, cramponné à son arme tandis qu’il patientait seul sous l’abri bus, il contempla le couchant qui s’apprêtait à disparaître derrière l’horizon, transporté par la beauté de ce spectacle qui rompait avec l’atmosphère pesante de la ville infectée qu’entretenaient les roucoulements plaintifs des pigeons privés de leur ration habituelle d’ordures, conséquence de l’exode urbain, il était à deux doigts de s’assoupir à nouveau, rêvassant de rivières de café noir et de fontaines de ristretto, lorsque le bus passa sous son nez à toute allure — Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? se demanda-t-il avec incrédulité, effaré d’être exposé à un pareil affront, lui qui payait consciencieusement tous ses trajets (il était flagrant que le chauffeur avait fait exprès de ne pas s’arrêter, soit qu’il ait été ivre, soit qu’il l’ait pris pour un ivrogne ou les deux à la fois), mais il était trop tard et déjà les réverbères éclairaient le boulevard désert comme autant d’étoiles mélancoliques, tandis qu’un hérisson s’était aventuré sur la route et qu’il se leva pour aller le mettre en lieu sûr, s’exclamant Tu es mon frère ! Dis-moi : que ferais-tu à ma place ? ce à quoi le hérisson répondit, après l’avoir remercié de son aide, qu’il devait s’inspirer de lui en mettant à profit cette nuit pour faire des réserves avant le long et rude hiver où il pourrait dormir à sa guise et, En effet, pourquoi pas une petite balade ? Tout compte fait, le supermarché n’est qu’à quatre arrêts de bus d’ici, il se remémora l’époque bénie de son école de recrue où il subjuguait ses camarades par son aptitude à dormir pendant les marches forcées au clair de lune, sorte de somnambulisme volontaire qui lui avait été rendu possible par le harassement qui caractérise la vie du soldat — il était toutefois devenu antimilitariste depuis qu’il avait appris que l’armée américaine pratiquait la privation de sommeil sur les détenus du camp de Guantánamo, ne supportant pas l’idée que d’autres êtres humains soient privés d’un besoin qui est, tout bluff à part, aussi indispensable que boire ou manger —, puis il salua le hérisson et s’ébranla, regrettant seulement de n’avoir pas emporté de canne, car la ville surprenait par ses quelque 500 mètres de dénivelé et il aurait sans doute besoin de plusieurs pauses compte tenu de ses problèmes cardiaques et, en effet, il marqua sa première halte à peine après cinq minutes de marche, un banc public bien dodu comme on les aime lui ayant fait de l’œil (oui !) au croisement avec une rue adjacente, il ne sut pas ou ne voulut pas résister à la tentation et, accélérant de peur qu’un hypothétique badaud ne s’y couche avant lui, plongea sur sa proie avec une horrible expression de singe lubrique, tout en pensant Quelle joie de découvrir de nouveaux spots ! Pour un peu, j’échangerais ce joli-petit-banc-mignon contre mon canapé, cette grosse merde, qu’on dirait une chaise percée par endroits tellement qu’il est usé ! et il sombra rapidement dans un semi-coma, épuisé après tous les efforts qu’il avait consenti (c’est ainsi que s’écoula tout l’automne, puis la majeure partie de l’hiver, sans que personne ne le remarque, camouflé sous un épais manteau de feuilles mortes, il pouvait cependant tout sentir, tout entendre, comme ces vieux chênes auprès desquels on vient chercher du réconfort, et c’était toute la petite faune — chauves-souris, lézards, loirs gris et j’en passe — qui avait trouvé refuge contre lui, si bien que son long sommeil dura jusqu’à la montée de sève, un peu avant le redoux printanier, car il ne voulait pas éveiller ses hôtes), il avait perdu toute notion de l’espace au moment où il rouvrit enfin les yeux, mais il jura aussitôt de se mettre en quête de café dès qu’il en aurait la force — puis, le jour venu, il reprit son périple avec un nouvel optimisme car, sans totalement se l’avouer, il avait pris goût à cette vie de vagabond, se sermonnant pour ses caprices d’autrefois, et, n’eût été sa voix enrouée de sommeil, il aurait chanté à la gloire de Hermès, dieu du commerce et des voyages, Pensez-y, m’sieurs dames, j’ai pourtant un si bel organe ! Et qu’on ne vienne pas me dire que je me crois meilleur que je ne le suis réellement ! Si je peux vous bouleverser, c’est plus par un concours de circonstances que par une véritable vocation d’artiste, je le sais bien ! J’ai ce que d’aucuns appellent l’oreille absolue, il finit néanmoins par se rendre à l’évidence : ses jambes ne voulaient plus le soutenir, mais il en éprouvait un étrange soulagement, pensant qu’il pourrait désormais avancer à son propre rythme, Je n’aurai qu’à ramper de bancs publics en bancs publics et, peut-être qu’avec un brin de chance, je tomberai finalement sur une chaise roulante ou même sur un chariot de cul-de-jatte, peu m’importe tant que ça roule. Et quand la nuit viendra, je ferai un bon feu et m’endormirai dans ses effluves aux vertus apaisantes. V’là-t-i’ pas un beau triomphe ? la paix et la bauge gratuites ! Expliquez-moi comment je n’y ai pas pensé plus tôt ! — il errait depuis longtemps, passé maître dans l’art de la reptation, lorsqu’il arriva devant la clôture qui marquait le périmètre de la piscine municipale et qu’une profonde nostalgie le gagna peu à peu, car il pouvait entrevoir à travers le grillage les chaises longues entassées les unes sur les autres comme des sardines et cela fit ressurgir en lui le souvenir de sa jeunesse, surtout les interminables siestes pendant les après-midis à la plage, et il se demanda pourquoi il n’irait pas piquer un somme, là, maintenant, il n’avait qu’à se glisser sous la barrière, puis il attendrait quelques instants caché dans les bosquets, et hop ! le tour serait joué, il n’aurait plus qu’à se traîner jusqu’aux transats, Alors je me laisserai bercer par le clapotis de l’eau, un peu à la façon des pédalos, insubmersibles par nature, c’est bien connu. Grand-père nous le répétait souvent : « J’veux pas de yacht ni de voilier, ni de paquebot, ni de porte avions nucléaire, j’fais pas assez confiance ! Ce que j’veux, c’est un pédalo ! Et tant que je l’aurai pas, vous continuerez d’aller naviguer sans moi ! » C’était le grand visionnaire de la famille, notre prophète bien-aimé, paix à son âme, amen et cetera, il se mit donc à creuser la terre pour se frayer un passage sous la clôture, s’aidant de sa kalachnikov comme d’une pioche, il allait creusant la terre dure de ses gestes lents et répétés, opiniâtre malgré la chaleur écrasante qui s’accumulait sous son scaphandre, et Trotski aurait peut-être ri de ce spectacle, lui qui s’était échappé à deux reprises de Sibérie par des procédés au moins aussi hasardeux, oh ! le grand farceur, mais la comparaison entre eux s’arrête là, Trotski ayant réussi ses évasions tandis que lui s’apprêtait à être pris la main dans le sac, car on l’avait repéré et, patiente et silencieuse, la meute (formée de trois maîtres-nageurs) l’avait déjà encerclé lorsqu’il réalisa enfin qu’il était en danger — il tenta bien de tirer en l’air pour effrayer ses agresseurs, mais son arme s’était enrayée, gorgée de terre et rongée par la rouille produite par les intempéries, c’est pourquoi, après l’avoir désarmé, les fumiers le couvrirent d’abord de tombereaux d’insultes : « Cafard ! », « Grosse larve ! », « Salaud de pauvre ! », « Vous le voyez bien, il préfère creuser plutôt que de travailler pour payer son entrée ! », « En plus, il cache son visage ! Vous pensez que c’est pour éviter de faire peur aux baigneurs ? », « C’est fini la peste ! Fini l’époque où les insectes comme toi pouvaient dormir la journée entière en toute impunité ! », « Et vous sentez combien il pue ? », « Beurk ! », « Va te laver, sale ordure ! » —, puis ils le rouèrent de coups et, sans l’ombre d’un doute, il ne dut son salut qu’à la solide marmite en fonte de feu sa maman, répétant à tue-tête : Siouplaît ! Siouplaît ! Siouplaît ! jusqu’à ce que les trois hommes, repus de sang, choisissent de se débarrasser de lui dans le bassin de la piscine qu’ils devaient justement vidanger ce jour-là, et alors qu’ils venaient de l’y jeter, ils lui hurlèrent qu’il avait eu ce qu’il méritait, qu’il pouvait s’estimer heureux d’être encore vivant et qu’ils se feraient une joie de le détruire pour de bon s’il osait de nouveau s’aventurer par ici, mais il avait déjà disparu, aspiré dans les canalisations (il traversa ainsi les égouts de la ville de part et d’autre, emporté par le courant impétueux qui dévalait la pente, il allait dégringolant parmi les étrons et les déchets plastiques — minuscule échantillon du « septième continent » qui s’étend des côtes du Japon à celles de l’Amérique du Nord —, mais il n’éprouvait qu’une peur diffuse, car il avait la certitude d’être seulement en train de faire un mauvais rêve), quelle ne fut pas sa surprise lorsque, à sa sortie de la station d’épuration, il atterrit dans le lac, pensant C’est comme un gigantesque tube digestif et Me voici hors de la turbine à chocolat, cependant qu’un monde inconnu, celui des fonds lacustres, se découvrait à ses yeux dans toute sa splendeur, avec ses prairies d’algues, sa clarté d’émeraude, son relief majestueux et ses bancs de poissons suspendus au firmament, il n’était qu’à quelques dizaines de mètres du rivage et, pourtant, comme un astronaute qui évolue sans attache dans le vide spatial, il avait l’impression de s’être affranchi de la notion du fini, flottant en apesanteur au-dessus du fond de roches qui s’étendait jusque dans les profondeurs, calme et serein, car il n’éprouvait plus aucune lassitude, lui dont la vie n’avait été qu’une lutte vaine pour garder les yeux ouverts, il pouvait maintenant s’étendre de tout son long sur un matelas de fraîcheur et de légèreté, Pour le plaisir, voyez vous, simplement pour le plaisir. Parce qu’il n’y a rien de plus agréable dans le vie que de roupiller, voilà tout, et il se laissa ainsi dériver vers le large, les paupières closes et les deux mains posées négligemment sur le ventre, il allait dérivant sous la surface sans même l’effleurer, pareil à un plongeur en apnée nageant à l’horizontale sous une fine couche de glace (il faut préciser à ce stade que ses bouteilles d’oxygène étaient vides, ce qui ne devrait pas plaire aux esprits cartésiens puisque, indubitablement, il n’était ni mort ni en train d’asphyxier), et, au fil des jours, son scaphandre se recouvrit d’algues et de coquillages, si bien qu’il avait viré au vert jade mâtiné de turquoise et de pistache lorsqu’il approcha de l’autre rive, du côté français, mais il n’avait cure d’où il se trouvait, car il dormait de son meilleur sommeil — cependant une étrange rumeur commençait à poindre des deux côtés du lac, différentes personnes affirmant avoir observé « une chose » dans l’eau qui, à défaut de savoir nager, semblait dériver à faible profondeur, et, à mesure que la curiosité générale grandissait sur le sujet, de toujours plus nombreux témoignages se mirent à paraître dans la presse romande et la presse française, untel disant avoir eu la peur de sa vie en apercevant « un brochet de la taille d’un homme adulte » depuis son canot pneumatique, unetelle prétendant avoir communiqué avec « la mystérieuse créature » qui n’était autre, selon elle, qu’un « Golem annonciateur de l’Apocalypse », mais pour tout dire, personne ne s’attendait à ce qu’une photographie vienne bientôt étayer la folle rumeur — ce fut alors le branle-bas de combat, on émit un arrêté préfectoral interdisant la navigation de plaisance dans un rayon de cinq milles nautiques autour de la zone où il avait été observé pour la dernière fois, puis on disposa, au large d’Évian-les-Bains, un immense filet à mailles fines (normalement conçu pour combattre les marées noires) qui avait été envoyé à grands frais pour l’occasion depuis le département du Finistère, car l’affaire avait pris une tournure politique et, par conséquent, les autorités haut-savoyardes et suisses, « dans un même esprit de coopération », estimaient que tous les moyens nécessaires devaient être mobilisés pour le capturer, mais comme c’est souvent le cas, les événements ne se déroulèrent pas de façon attendue car, emporté par les courants qui descendent vers Genève, il avait dérivé plus vite qu’à l’accoutumée et se trouvait au large du village d’Yvoire, environ 20 kilomètres plus à l’ouest, c’est pourquoi l’énorme dispositif qui avait été mis en place se révéla un cinglant échec, qu’on tenta d’abord de justifier par les nombreux départs en vacances au sein de la police de la navigation, avant de se rabattre sur une autre explication cousue de fil blanc : « le monstre du Léman » n’avait tout simplement jamais existé, fruit de l’imagination des usagers du lac qui, terrassés par la canicule qui sévissait depuis bientôt un mois partout en Europe, avaient eu des hallucinations visuelles dont le caractère similaire s’expliquait en outre par une forme de psychose collective (quant à la soi-disant photographie de « la bête » qui avait été publiée dans les médias, il s’agissait en fait de celle d’un silure, poisson pouvant atteindre les deux mètres d’envergure et dont les effectifs, peu sensibles au changement climatique du fait de sa grande plasticité alimentaire et de sa large tolérance thermique, prospéraient dans le lac), il poursuivit donc sa dérive, s’engouffrant quelques jours plus tard dans le Rhône, ce qui n’aurait pas été pour lui déplaire en d’autres circonstances, car il appréciait le charme des berges vallonnés et verdoyantes de Genève, de l’Ain et de la Savoie — puis il arriva à Lyon, où il aurait aimé déguster un tablier de sapeur accompagné de son petit verre de vin blanc dans un bouchon du quartier de Fourvière — ensuite, ce fut Valence, qui n’est qu’à une seule journée de navigation de la mer et où il faillit être percuté par une péniche pendant qu’il traversait le port fluvial —puis, au bout de deux semaines supplémentaires, il parvint en Avignon, où il aurait voulu piquer une tête depuis le pont Saint-Bénézet, dont il croyait à tort qu’il s’était partiellement effondré suite aux bombardements de la Seconde Guerre mondiale — et, enfin, il rejoignit Arles, ultime ville située sur le Rhône et dont il aurait aimé voir l’amphithéâtre romain, mais il dormait toujours d’un sommeil aussi imperturbable, emporté par les eaux du fleuve comme un canard en plastique, si bien que lorsqu’il atteignit le delta de Camargue, à l’embouchure du Rhône dans la Méditerranée, il s’était mis à ronfler, mais alors qu’il était sur le point de gagner la mer, via le bras le plus important du delta, il commença soudain à couler à pic, car son scaphandre était désormais hors d’état, semblable à la coque d’une épave antédiluvienne, et ce qui devait arriver finalement arriva… il se réveilla en sursaut, aveuglé par l’importante voie d’eau qui s’infiltrait à travers la jointure du hublot que sa mère avait soudé à la marmite, pensant À peine j’ouvre les yeux que ce sont déjà les emmerdes ! tout en pensant Boudiou de boudiou, va falloir souquer ferme c’te fois-ci ! et il tenta de battre des pieds comme on le lui avait appris lors des cours de natation auxquels il avait participé durant son enfance, il tenta de se raccrocher à un tronc d’arbre dont il avait deviné la silhouette décharnée qui passait au-dessus de lui, il tenta de se délester d’une partie de son équipement de plongée, mais rien n’y faisait, une force irrésistible le tirait vers le bas, et c’était toute sa vie qu’il voyait à présent défiler, les bons et les mauvais souvenirs réunis, pêle-mêle, en mille cercles concentriques pareils à ceux qui rident la surface du Grand-Rhône sous laquelle dorment les noyés d’un sommeil sans rêves, et il pensa Je suis en train de mourir, frappé d’une intense douleur dans la poitrine, au flanc gauche, avant de clore ses paupières devenues bleuâtres sous l’effet de l’hypoxie, comme en signe d’acquiescement, tout en pensant Je suis peut-être déjà mort, lorsqu’un je-ne-sais-quoi le remonta à la surface — puis, encore à moitié sonné, il entendit :

    — R’garde Pierrot, j’crois bien que c’est la prise du siècle !
    — C’est-y pas seulement en Camargue qu’on trouve du si beau poisson !
    — Pour une prise, c’en est une !
    — La chance était avec nous !
    — On devrait essayer de le mettre dans la bouillabaisse !
    — Apportez-moi à boire ! Y faut fêter ça !
    — Et toi, prends-moi en photo avec le poisson avant qu’on accoste !
    — HA ! HA ! HA ! HA !
    mais il n’en avait pas entièrement fini de ses aventures, car les autorités de sécurité des aliments le déclarèrent impropre à la consommation humaine, demandant par ailleurs une évaluation scientifique afin de déterminer son origine et, plus globalement, les raisons de sa présence non loin de la réserve naturelle nationale de Camargue, et, sans que personne ne relie sa découverte à « l’affaire du Léman », il fut finalement catalogué comme le premier spécimen jamais observé d’une nouvelle espèce animale se trouvant à mi-chemin entre la classe des mammifères et celle des actinoptérygiens, avec la particularité saisissante d’appartenir au groupe des invertébrés (fait unique dans les annales des sciences naturelles, qui venait remettre en question le paradigme de la classification classique, en vigueur depuis près de trois siècles), il semblait toutefois mal supporter la vie en captivité, passant ses journées entières dans un état de profonde somnolence malgré le bassin qui avait été spécialement aménagé pour lui, c’est pourquoi, après de nombreuses tergiversations, il fut décidé de le relâcher à l’endroit même où il avait été capturé — alors, sans aucun doute, il aurait pu débuter une nouvelle dérive, partir à la conquête des mers et des océans, voire des pays producteurs de café, mais il avait eu le temps de mûrir quelques réflexions, pensant Je ne veux plus devoir faire semblant d’être réveillé, et lorsqu’il arriva à l’extrême pointe sud du delta, là où les eaux du Rhône se mêlent à celles de la Méditerranée, il aperçut un îlot paisible avec une petite plage de sable blanc et une cabane de pêcheur abandonnée, et, après l’avoir rallié à la nage, il pensa Ici je pourrais vivre à mon aise, ébloui par les premiers feux du jour.

    L’Avis du Jury
    Très beau texte orignal, entre rêve et réalité… Le narrateur part de son appartement et finit son périple en méditerranée… À la fin il se transforme en mi-homme mi-poisson… Jusqu’au bout, on se demande si le narrateur va se réveiller et sortir de ce rêve ou de ce cauchemar… Nous avons aimé l’idée, le style, l’ambiance, les différentes scènes et ses dialogues, le voyage. Riche en images, en images poétiques aussi.

  • Les nuages blancs

    Texte gagnant la 2ième place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Ilian Guesmia

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décider d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    – Alors, tu es allée te promener ce matin ?
    Elle tourne la tête dans ma direction et entrouvre la bouche pour me répondre.
    – …
    Elle me regarde. Enfin, je crois.
    Après un bref instant, elle détourne le regard et ses petits yeux marron se remettent à errer au
    hasard, entre la terre et le ciel.
    Un océan de champs – d’herbes folles d’abord, puis au loin de colza – ondule devant nous. Le soleil, déjà bas dans le ciel éternel, a revêtu ses rayons les plus doux. Il fait bon. La lumière est enivrante. Un vieux chêne contemple notre scène. Sur une des branches du tilleul à l’ombre duquel nous nous sommes assis chante l’adorable serin cini. Quelques nuages flottent. Une buse plane. Le temps respire.
    Suspendu.

    – Tu n’as pas été faire de promenade après le déjeuner ?
    Elle cligne des yeux, cherche ma voix.
    Je répète.
    – Une promenade… non ?
    Elle me dévisage. Le serin se tait.
    – Oh tu sais, moi je… bon j’ai un… un petit tour, vers… tu vois là où il y a… où tu es toi. Et puis ben
    j’ai regardé si vous étiez mais… voilà je… je me suis dit « non tu vas quand même pas… », enfin je voulais
    pas vous déranger.

    Une abeille bourdonne. Le tilleul frissonne.
    – Et qu’est-ce que tu as vu de beau pendant ta balade ? Tu as vu de jolies fleurs ?
    – Oui, quand je passais sur mon… tu sais… mon…
    – Ton chemin ?
    – Oui, il y avait des fleurs que… que je… enfin…
    – Des fleurs que tu n’avais encore jamais vues ?…
    – Oui, voilà.
    Je la prends dans mes bras.

    Des fleurs qu’elle n’avait jamais vues… Je l’aurais parié !
    Il y a quelques années, au temps où ses yeux ne scrutaient pas encore le vide, elle m’aurait dit : « Tu sais, dans mon talus, et bien il y a des fleurs qu’on n’a jamais vues ! Ils disaient justement ce matin aux Jardiniers à la radio – je sais pas si tu écoutes ça toi ? – ils disaient qu’il y a des graines qui restent sous terre, qu’elles ne sortent que lorsque c’est le bon moment et après ça donne des fleurs qu’on n’a jamais vues ! ».
    Cette théorie, je la connais par cœur. Depuis qu’elle a la maladie d’Alzheimer, elle ne cesse de la répéter.
    La seule différence, c’est qu’hier encore – avant-hier peut-être – elle pouvait encore former une phrase grammaticalement correcte. Mais elle a oublié. Les mots. Les verbes. La syntaxe. Un jour, elle oubliera de parler aussi. De respirer.

    Et elle ne verra plus de fleurs qu’elle n’a jamais vues.

    – Tout se passe bien ?
    Je lève la tête et je remarque Ophélie, l’aide-soignante qui s’occupe de Grand-Maman. Cette dernière l’observe d’un œil suspicieux, mais ne répond pas.
    – Oui, tout va bien, ai-je fait.
    – Il est temps pour Madame Hugo de passer à table, annonce-t-elle.
    Je jette un coup d’œil à ma montre. 16h30. J’avais oublié que l’on soupait à 17h00 en EMS. Et qu’il faut trente minutes pour atteindre la salle à manger lorsqu’on est accompagné d’un résident.
    – J’ai réservé une place pour pouvoir manger à ses côtés.
    – Alors je vous laisse y aller gentiment.
    Je remercie la jeune femme et entreprends de me lever.
    – Tu viens, Grand-Maman ?
    – Pourquoi ? Je dois partir ?
    – Non, on va manger, c’est tout.
    Elle me jette un regard paniqué.
    – On va juste manger, Grand-Maman. J’ai vu qu’il y a de la dorade au menu. Tu viens ?
    Elle marmonne quelques mots incompréhensibles.
    Je l’aide à se lever et nous avançons vers l’entrée à pas de tortues asthmatiques. À la hauteur d’une fenêtre, Grand-Maman se fige. Nous n’avons même pas atteint la porte d’entrée.
    – Qu’est-ce qu’il y a Grand-Maman ?
    – Tu vois les… ces grands… là-devant, qui sont dans le… ?
    – Les nuages ?
    – Oui. Tu as vu comme ils sont blancs ?
    – C’est beau hein ?
    – Y a pas d’eau.
    – Où est-ce qu’il n’y a pas d’eau ?
    – Dedans.
    – Dans quoi ?
    – Les grands trucs là.
    – Les nuages ?
    – Oui. Ils sont blancs, ça veut dire qu’y a pas d’eau dedans.
    Je m’abstiens de lui rappeler que les nuages sont des amas de vapeur d’eau condensée en fines gouttelettes maintenues en suspension dans l’atmosphère et approuve sa nouvelle théorie.
    – Les gens qui s’occupent de… dans les champs… ils vont pas être contents.
    – Les paysans, tu dis ?
    – Oui, parce que tu comprends, depuis des mois, pas une goutte. Et on n’aura plus rien à manger.
    – En parlant de manger, tu ne veux pas aller souper ?
    – Pourquoi ?
    – Parce que c’est l’heure.
    Nous nous remettons en marche.

    Blancs comme l’écume
    Flottent dans l’azur


    Dans le vent se dessinent
    Libres et légers


    Veillent sur le temps
    Adoucissent le jour
    Voile de rêve
    Toile immaculée


    Une larme est tombée du ciel

    À peine avons-nous franchi le seuil d’entrée que nous sommes contraints de céder le passage à une vieille dame toute voûtée, à l’air courroucé.
    – Tu as vu celle-là ? me fait Grand-Maman.
    – Oui… Et bien quoi ?
    – Elle est juste à côté de…
    – De ta chambre ?
    – Non, non ! Dans !
    – Ah d’accord. Et alors ?
    – Hein ? Je comprends pas de quoi tu parles.

    Nous avançons de quelques millimètres, puis croisons Jacqueline, une mamie sympathique au premier abord, mais qui n’a plus toute sa tête et dont le verbe s’avère rapidement fatigant.
    – Eh, mais c’est Marianne ! fait-elle sans me prêter la moindre attention. Oh ben ça me fait plaisir de te voir ! Figure-toi que je parlais justement de toi à Henriette l’autre jour ! D’ailleurs, en parlant d’Henriette, …
    – Avance, me fait Grand-Maman sans la moindre discrétion. Ah, celle-là ! J’sais pas ce qu’elle me veut c’te bonne femme !
    Mal à l’aise, je tente d’expliquer à Jacqueline que l’on doit passer à table, mais la vieille femme – qui ne m’a pas remarqué je présume – ne daigne pas arrêter de parler. Grand-Maman grommelle en me tirant la manche et je finis par céder.
    Et nous la laissons cancaner toute seule dans le hall.

    Arrivés à la salle à manger, nous cherchons notre table et trouvons la petite étiquette « Mme Hugo » placée sur une table entourée de quatre chaises. Un membre du personnel m’aperçoit et approche, mal
    à l’aise.
    – Est-ce que ça vous dérange que deux autres pensionnaires s’assoient à votre table ?
    – Non, pas de souci, je serai ravi de faire leur connaissance.
    L’employé me remercie et retourne à l’entrée accueillir les pensionnaires de l’EMS.
    Grand-Maman fronce les sourcils.
    – Dit quoi le bonhomme ?
    J’esquisse un sourire.
    – Il dit que deux autres résidents vont venir manger à notre table.
    Grand-Maman me regarde sans broncher.
    – Deux résidents que tu connais vont discuter avec nous pendant le repas.
    La maison de retraite des Tilleuls est toute petite et ne peut accueillir qu’un nombre très limité de résidents, ce qui assure une ambiance conviviale au sein de l’établissement. Seulement voilà, Grand-Maman Marianne étant de nature solitaire, elle n’a créé que très peu de liens avec les autres pensionnaires, pour ne pas dire aucun. Aussi, lorsque les deux messieurs viennent maladroitement s’asseoir à notre table, Grand-Maman fait les gros yeux.
    – Qui c’est ceux-là ?
    – Lui, c’est Monsieur Cherpillod, dis-je en lui indiquant le petit monsieur aux yeux méfiants ; on a
    discuté avec lui au salon l’autre jour, tu te rappelles ?
    Si je me souviens parfaitement du moment passé en compagnie de ce vieux ronchon rabougri, cela n’a pas l’air d’être le cas de Grand-Maman, au vu des yeux de calmar géant qu’elle pointe dans sa direction.
    – L’ai jamais vu celui-là.
    Je commence à m’excuser auprès de Monsieur Cherpillod, mais il me coupe la parole dans l’instant.
    – Bof, ici de toute façon personne ne me respecte, même l’équipe d’animation. Ils veulent tous que
    je meure le plus vite possible pour être débarrassés de moi.
    Monsieur Cherpillod étant paranoïaque, je ne peux m’empêcher de hausser un sourcil. La dernière fois que j’ai eu le privilège de l’entendre s’écouter parler, il avait prétendu que les cuisiniers tentaient de l’empoisonner en remplaçant les médicaments pour son arthrose par des « pastilles de cyanure ». Heureusement, il s’en était aperçu et les refilait depuis à M. Sanchez, dont la tête ne lui revenait pas.
    Je me tourne vers l’autre homme. Il est grand, avec des cheveux argentés et un air avenant.
    – Et vous, comment vous appelez-vous ?
    – Je m’appelle Ernest Blanc, mais appelez-moi Ernest, répond-il en dépliant sa serviette, les mains tremblantes.
    La serveuse s’approche de nous. Je ferme les yeux. C’est de la soupe, j’en suis sûr. Avec un peu de chance ça ne sera pas celle aux patates. Je rouvre les yeux. Elle sert de généreuses portions de soupe aux patates dans quatre bols.
    – Ça sent bon, dit Grand-Maman, enthousiasmée, dont les dernières soupes de patates préparées
    dans sa cuisine avaient pour base l’eau des patates vapeurs qu’elle s’était concoctées la veille…
    – Vous trouvez ? répondit gentiment l’employée en posant les bols sur la table, avec un manque
    de conviction évident.
    – De quoi elle parle ? m’interroge Grand-Maman, en se mettant à boire la soupe directement dans son bol et en prenant soin d’en renverser partout sur sa jupe.
    L’employée nous souhaite bon appétit et passe à la table suivante en souriant. J’en viens à me demander si la raison de son sourire est la dernière réplique de Grand-Maman, son incapacité à utiliser une cuillère ou… la soupe elle-même.

    – C’est dégueulasse c’te bouillasse qu’ils nous servent !
    Ça y est. Je me disais que cela faisait longtemps que Monsieur Cherpillod ne nous avait pas régalé de son habituel concert de grognements et de postillons.
    Et si je dois bien admettre que la soupe de patates est – comme à son habitude – absolument ignoble, je ne peux que me montrer impressionné par la purée de pommes de terre – oui, ici on aime bien varier les féculents – et la dorade. Même les légumes, habituellement cuits à outrance pour éviter de fâcheux accidents avec les dentiers, se révèlent étonnamment comestibles.
    Je me tourne vers Ernest qui n’a pas dit un mot de tout le repas.
    – Ernest, vous ne dites rien, est-ce que quelque chose ne va pas ?
    – Non, c’est rien, je suis juste un peu fatigué.
    – C’est son anniversaire et personne n’est venu le voir aujourd’hui, corrige Cherpillod en haussant les yeux au ciel. En même temps, je ne sais pas à quoi il s’attend ; personne ne vient jamais le voir.
    Je me retiens de fusiller Monsieur Cherpillod du regard.
    – C’est vrai ça, Ernest ? C’est votre anniversaire aujourd’hui ?
    Le pauvre homme soupire.
    – Oui, mais c’est pas grave. Je peux pas en vouloir à ma fille, elle est partie vivre en France avec son mari.
    – Et le reste de votre famille ? intervient maladroitement Grand-Maman Marianne, levant ainsi pour la première fois les yeux de son assiette.
    Ernest avale sa salive.
    – Je n’en ai plus, de famille. Ma femme est morte il y a plus de quarante ans et je ne me suis jamais remarié depuis. Je n’ai ni frère ni sœur. Mes amis sont tous décédés. Et les services sociaux trouvent que ma ferme est en trop mauvais état. Du coup, ils m’ont mis en appartement protégé, et puis…
    – Et puis il est devenu trop infirme pour se débrouiller tout seul ! finit Cherpillod en ricanant.
    Je lui lance un regard noir. Ernest conclut :
    – Comme j’ai du Parkinson, je pouvais plus rester seul.
    – Il cassait toutes ses tasses en porcelaine, complète Cherpillod joyeusement.
    – Vous pouvez vous taire ? demande Grand-Maman Marianne, à ma grande surprise et à l’hilarité de l’employée qui ramasse les assiettes de la table à côté.
    Cherpillod se renfrogne. Je l’ignore et reprends :
    – Je suis sincèrement désolé, Ernest. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour égayer votre journée ?
    – Non, je ne crois pas. Comme disait M’sieur Cherpillod, j’ai l’habitude d’être tout seul pour mon anniversaire. Je suis déjà bien content de pouvoir manger avec vous. Et puis, l’équipe m’aura sûrement préparé un beau gâteau.
    Grand-Maman avale goulûment sa dernière bouchée de dorade puis articule :
    – Moi aussi, j’ai… à l’école de… pour les femmes, enfin avec une recette mais… et puis, ça allait
    comme ça. Voilà.

    18h00. Grand-Maman et moi quittons la salle à manger et rejoignons la porte d’entrée de l’EMS.
    – Bon, et bien… je crois qu’il est temps que je rentre chez moi.
    Elle paraît surprise. Peut-être parce qu’elle n’a pas la moindre idée de l’heure qu’il est.
    – Ah. D’accord… bon. Alors à… à bientôt.
    Je la serre contre moi. Ses bras restent un instant le long de son corps chétif. Puis elle porte ses mains jusqu’à moi. Elle m’agrippe. Elle ne sait pas qui je suis. Mais elle sait qu’elle me connaît. Et elle ne veut pas que je parte.
    Au bout d’une longue minute, je desserre mon étreinte. Je fais un pas en arrière. Elle me dévisage avec de grands yeux mélancoliques.
    – Je reviens demain.
    Ses yeux sont embués.
    – C’est vrai ? Demain ?
    Je prends ses mains dans les miennes.
    – Oui. Demain.
    Et je m’en vais.

    Par la fenêtre.
    Une ombre immobile.


    Elle fixe le néant.
    Vertige du monde.


    Son âme s’échappe.
    À chaque seconde.


    Une vision brouillée.
    Les échos du passé.


    Elle ne comprend pas.
    Elle ne sait plus.


    Elle se cherche dans le noir.
    Elle me cherche au hasard.


    Puis elle se retourne.

    – Pourriez-vous m’indiquer où se trouve Madame Hugo, mademoiselle ?
    – Elle lit le journal dans la véranda.
    – Merci.
    – Je vous en prie.
    Elle lit le journal ?… Observer le journal serait plus adéquat. Grand-Maman ne sait plus lire, et même si elle savait, elle ne comprendrait pas un mot.
    Je croise Sylvie, une adorable petite grand-mère toujours de bonne humeur, qui fait son footing tous les matins.
    – Bonjour Madame Pahud. Vous allez bien aujourd’hui ?
    – Toujours ! Pourquoi aller mal quand on peut aller bien ? J’ai bien dormi, le soleil brille, j’ai eu
    mon café ce matin et la vie est belle !
    – Et bien, c’est fantastique ! À plus tard Madame Pahud !
    Je passe ensuite à côté d’une autre dame, que je n’avais encore jamais eu l’occasion de rencontrer
    auparavant. En me voyant, elle se met à hurler :
    – De l’eau ! De l’eeaauu ! ! DE L’EEAAUU !
    Je la regarde un instant, interloqué.
    – JE VEUX DE L’EEEAAAUUU !
    Je m’enfuis.

    Dans la véranda, je cherche Grand-Maman du regard.
    Elle est là, tout de vert pâle vêtue, assise dans son fauteuil habituel, le journal à la main, le regard perdu quelque part dans un gros titre. Ses cheveux noirs blanchissants sont en désordre.
    – Grand-Maman ?
    Elle lève les yeux de son journal.
    Il m’arrive parfois de me demander si c’est vraiment ma Grand-Maman que j’ai devant moi. Si elle n’est pas déjà partie, ne laissant derrière elle qu’un clone, un sosie égaré, une pâle imitation. Une illusion.
    – Grand-Maman, c’est moi, ton petit fils.
    Elle se lève, se jette dans mes bras et m’inonde de larmes.
    – J’attendais, j’espérais tellement…
    – Je suis là Grand-Maman. Je suis là.
    J’essuie ses larmes à l’aide d’un mouchoir. Elle rit, je ne sais pas pourquoi.
    – Je suis venu te voir hier, tu ne te souviens pas ?
    Elle fronce les sourcils.
    – C’est pas grave, je suis très content de te voir, moi aussi. Que veux-tu faire aujourd’hui?
    – Oh tu sais, moi je sais pas.
    – Tu aimerais participer à une activité avec l’équipe d’animation ?
    Elle me regarde avec des yeux effarés.
    – Non, ça non. Je m’en passe très bien.
    – Tu préfères qu’on aille se promener, peut-être ?
    – Si tu veux.
    – Ce que je veux n’a pas d’importance. C’est ce que tu veux toi qui compte.
    – Tu sais moi je sais pas.
    – On va se promener ?
    – Oui.

    Nous décidons de passer dans sa chambre afin de récupérer sa jaquette. Il fait une température estivale, mais elle a froid, allez savoir pourquoi.
    En nous y rendant, nous passons près du salon où quelques résidents et animateurs se sont réunis autour du canapé à côté du piano pour fêter l’anniversaire de Madame Delisle. Une employée dépose un gâteau au chocolat devant la petite vieille.
    – Joyeux anniversaire, Madame Delisle !
    – Ça me fait quel âge ?
    – Qu’est-ce que vous pensez, Madame Delisle ?
    – Bah, je sais pas moi… 50 ans ?
    – Ah non, Madame Delisle, ça vous fait 98 ans aujourd’hui !
    – Ah bon.
    L’employée regarde une de ses collègues en riant.
    Il est effrayant de voir à quel point les personnes âgées perdent la notion du temps, en particulier celles atteintes de maladies neurodégénératives. Grand-Maman non plus ne sait jamais quel jour de la semaine nous sommes, ni quelle heure il est, ni même quel mois ou saison nous vivons. Elle erre dans un hasard chancelant, dans un espace temps complètement flou, sans repères ni frontières, dort lorsqu’on lui dit de dormir, mange lorsqu’on on lui dit de manger et survit lorsqu’on on lui dit de vivre.

    – Tu vois les gros machins blancs, là ? me fait Grand-Maman.
    – Les nuages…
    – Qu’est-ce que c’est beau. C’est tout blanc, partout.
    – Oui, c’est magnifique, en effet.
    – Comme un tableau.
    Je me demande d’où peut bien venir cette fascination subite pour les nuages blancs. Il doit bien y avoir une raison… S’y reconnaîtrait-elle ? Eux non plus n’ont pas les pieds sur Terre… Ils flottent, sans amarre.
    Ou peut-être y voit-elle quelque chose que je ne vois pas. Les enfants couchés dans l’herbe y voient bien des sirènes et des dragons.
    – J’ai trop chaud, me fait Grand-Maman.
    Sans blague.
    Nous continuons de marcher en silence. Au bout de quelques minutes, je finis par lui poser la question.
    – Tu te souviens quand on allait voir le TGV de 09h22 partir de la gare de Lausanne ?
    – Non.
    La rapidité et la brutalité de sa réponse me prennent par surprise.
    – Alors, peut-être te souviens-tu de nos sorties à Sauvabelin. On faisait le tour du lac.
    – Non.
    Je sens mon cœur se serrer.
    – Tu n’as pas oublié toutes les fois où nous sommes allés écouter le guet sonner l’heure ? Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
    – Non.
    – La Cathédrale de Lausanne, ton grille-pain « oiseau », Passe-Moi les Jumelles, le coucou de ton appartement, la place de jeu d’Epalinges, les kebabs au Bosphore, le piano, rien ?
    Elle ne répond plus, mais peu importe. Je connais la réponse.
    Je ne sais pas pourquoi je lui pose toutes ces questions. Je nous fais mal. Rien de ce que nous avons vécu ensemble n’existe encore dans sa mémoire et je le sais.


    Notre serin cini chante dans un érable. Je me demande s’il s’est jamais arrêté.

    Ils fuient
    S’effacent
    S’évaporent
    S’échappent
    Disparaissent
    Hors d’atteinte
    Cèdent au temps
    Qui passe


    S’y accroche
    S’y attache
    Mais ils filent
    S’en arrachent
    Brisés nets
    Se détachent
    Dans le vide
    Ils se cachent

    De retour de promenade, Grand-Maman et moi allons nous asseoir sur un des canapés du salon. Une dame d’une soixantaine d’années est assise au piano et massacre consciencieusement La Lettre à Élise de
    Beethoven. Grand-Maman ne l’a pas remarquée et me regarde d’un air ahuri.
    – C’est quoi ce bruit ?
    – Du piano. Tu vois, c’est la dame là-bas qui en joue.
    Grand-Maman reste silencieuse quelques secondes. Elle ne comprend pas. Soudain, son regard s’allume. Et là, à mon immense surprise, elle déclare :
    – Ça me rappelle… tu sais… le piano… quand tu… à Noël, tu jouais !
    Je tressaille.
    Elle se souvient. Je n’arrive pas à y croire.
    – Tu veux bien m’en… m’en jouer ?
    Mon cœur s’arrête. Je suis obligé de retenir mes larmes.
    – Je… Oui, Grand-Maman, je peux te jouer quelque chose si tu veux.
    Elle hoche simplement la tête.
    Je jette un coup d’œil à la vieille dame qui jouait du piano. Elle est retournée s’asseoir dans un fauteuil. Je m’avance vers le piano, lentement, pour être sûr de ne pas briser l’instant que je suis en train de vivre. Comme une illusion. La plus belle, assurément. Je m’assieds sur le tabouret devant le piano. Le choix s’impose de lui-même : les Nocturnes opus 9 n°2 de Chopin, le morceau que j’avais joué au dernier Noël auquel Grand-Maman avait pu assister. Je place mes doigts sur les touches du piano, puis me retourne vers Grand-Maman. Elle attend. Je ferme les yeux. J’ai l’impression que le monde entier retient son souffle.
    Les notes se mettent alors à remonter le long de mes doigts pour imprégner tous mes membres. Je me laisse transporter par la mélodie et sens mon corps s’incliner avec lenteur, au rythme de la musique. Mes bras ondulent sur le piano, je caresse les touches et m’enivre doucement. Je vacille petit à petit dans un état second, loin de la réalité. Le temps est suspendu et je flotte dans un rayon de lumière, en plein centre d’une aveuglante obscurité. Le visage de Grand-Maman se reflète dans le piano. Elle sourit. Elle me tend la main. Je la lui prends. Les étoiles scintillent soudain tout autour de nous. L’agitation et les soucis du monde sont loin, très loin, imperceptibles sur notre îlot de paix. Il n’y a que la musique, Grand-Maman et moi.
    Je frissonne et rouvre les yeux, tout en laissant mes mains se balader avec délicatesse sur le piano. Je regarde autour de moi. Quelques résidents se sont approchés et me fixent de leurs yeux curieux. Ernest est là, un sourire nostalgique sur le visage. Il y a Sylvie aussi, qui a forcé Jacqueline – assise à côté d’elle – à se taire. Quelques autres petits vieux sont venus écouter. Les uns paraissent émerveillés, les autres ennuyés. D’autres encore semblent ne pas écouter. Je parcours tout le salon jusqu’à ce que mon regard se pose sur Grand-Maman. Elle est toujours assise dans son fauteuil, les bras croisés, un sourire presque
    imperceptible aux lèvres. Un sourire que je ne lui connaissais plus. Ses yeux sont emplis de larmes. Et les miens aussi.
    Mes doigts cessent de jouer. Le silence s’empare de la pièce.
    Grand-Maman me regarde. J’en suis sûr cette fois.

    Je me lève du tabouret. Les résidents applaudissent, mais je ne les entends pas. Ma vision est opaque. Grand-Maman s’est levée. Je la prends dans mes bras et la serre fort contre mon cœur. C’est ma grand-maman. Je suis son petit-fils. Et rien ni personne ne le lui fera oublier. Au bout d’une longue minute, je desserre mon étreinte et sèche ses larmes.
    Je n’oublierai jamais le moment que je viens de vivre. Pour la première fois depuis bien des années, j’ai vu ma grand-maman en face de moi. Pas le sosie égaré. Ma grand-maman, bien vivante, les pieds sur Terre, la grand-maman de mon enfance. La grand-maman que j’aime.
    Je vois Ernest se lever et s’approcher de moi.
    – Je ne savais pas que vous faisiez du piano. Ma femme en jouait aussi autrefois. Vous m’avez rappelé bien des souvenirs. Merci.
    L’émotion est si forte. Les mots ne me viennent pas. Je réponds simplement :
    – Merci à vous.

    La lueur du jour s’éteint peu à peu. Il fait doux. Grand-Maman et moi profitons du calme et de la fraîcheur de la nuit naissante, qui tombe sur Les Tilleuls. Au loin, le soleil descend derrière les montagnes. Les nuages ont pris une teinte rosée dans le ciel de feu. Un grillon en quête d’amour frotte
    ses ailes frénétiquement. Il flotte un parfum de regain.
    Nous restons là, assis côte à côte à l’ombre de notre tilleul, dans le silence. Parler n’est pas nécessaire. La lumière baisse de plus en plus jusqu’à ce que les nuages prennent des reflets bleutés.
    – Tu as vu ? me fait Grand-Maman en pointant les nuages du doigt. Ils sont tout bleus.
    – Ça veut peut-être dire qu’il va pleuvoir, tu ne penses pas ?
    – Ça serait bien.
    Et nous cessons à nouveau de parler.
    Les ténèbres emportent le paysage. Les étoiles scintillent encore une fois tout autour de nous.
    La porte d’entrée s’ouvre derrière nous. J’entends des bruits de pas. Je me retourne. Ophélie.
    – Il serait temps pour Madame Hugo d’aller se coucher, vous ne croyez pas ? Elle ne dort pas beaucoup, vous savez.
    – Oui, je sais.
    Je soupire.
    – Je dois te laisser, Grand-Maman.
    – Pourquoi ?
    – La nuit est tombée. Il est l’heure que tu ailles dormir.
    – Ah bon.
    Nous nous levons et je la serre encore une fois dans mes bras.
    – Tu m’abandonnes ?
    – Non, Grand-Maman, je reviendrai te voir un de ces jours.
    – C’est vrai ?
    – Oui, je te le promets.
    – D’accord.
    Je desserre mon étreinte.
    – Bonne nuit, Grand-Maman.
    – Bonne nuit.
    Je regarde Ophélie prendre la main de Grand-Maman et la ramener dans l’EMS. Grand-Maman se retourne une dernière fois. Elle me fait un signe de la main. Je le lui rends.
    Je mets les mains dans les poches pour rentrer chez moi.


    Englouti dans la nuit noire.

    Réveil en sursaut. Un bruit sourd dans ma poitrine. C’est mon cœur. Il bat trop fort. Je sors de mon lit et ouvre les volets précipitamment. Le ciel bleu est constellé de petits nuages blancs. Je m’affole. Il s’est passé quelque chose. Je ne prends même pas le temps de m’habiller et descends les escaliers en courant. Je me jette dehors en pyjama et me mets à courir sur la route. Les voisins peuvent bien me regarder, je m’en moque. Le ciel se dégage peu à peu. Les nuages avancent vers l’horizon. Je cours plus vite, mon cœur cogne, prêt à se rompre. Je tombe à terre. Mon pyjama est déchiré et mon genou en sang. Peu importe, je me relève et me remets à courir. Les nuages avancent vers l’horizon. L’EMS apparaît devant moi. J’accélère encore. Je n’ai jamais couru aussi vite. Je me rue dans le bâtiment et tombe nez-à-nez avec une aide-soignante.
    – Quelque chose…
    Je l’ignore, la bouscule et continue de courir à toute vitesse. Je fais irruption dans le corridor qui mène au salon et passe à côté d’une fenêtre. Les nuages avancent vers l’horizon.

    Je me précipite vers le lit. Je cherche son corps dans les draps. Mais le lit est vide. Mon cœur lâche.
    Mon regard est alors attiré par la fenêtre de la chambre. Je m’en approche et regarde au dehors. Les nuages sont loin, prêts à disparaître à l’horizon. Une buse vole haut dans le ciel. Je crois avoir compris.

    L’Avis du Jury
    Très beau texte, qui touche au plus près de nos émotions. Le texte mélange à la fois récit et passages de poésie. Le récit est facile à suivre et à comprendre car le vocabulaire et la syntaxe utilisée sont accessibles y compris pour les personnes qui ne sont pas francophones. Le narrateur nous raconte lui-même l’histoire ce qui permet de s’immerger complètement et de vivre la scène au même instant.

  • Le garçon à la culotte rouge

    Texte gagnant – 1ière place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Solène Perriard

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    Assis sur le bord de la lunette blanche.
    Le ventre qui se tortille de douleur.
    Les minutes s’égrènent au rythme des perles de sang qui s’égouttent dans la cuvette.
    Production d’aquarelle pour repeindre les murs de sa chambre.
    Chaque goutte a le goût de la douleur d’enfanter, de naître, de faire naître.
    Et pourtant, iel qui était elle à la naissance, n’enfantera pas. Ce n’est pas son projet, ce qu’iel a projeté. Pas pour le moment. Pas dans ses plans.
    Ça fait plusieurs mois qu’a débuté cette ascension douloureuse du pronom féminin vers le tiret du pronom masculin. D’un nom à l’envers. D’un monde à l’endroit.
    Iel connaît tout le parcours, toutes les pierres à gravir pour passer de l’autre côté.

    Examens psychologiques et psychiatriques répétés. Oui, c’est ma volonté. Non, mes parents et mes professeurs ne m’y ont pas obligé. Au contraire, si vous saviez. Premier aval, première montée. Plutôt une descente corporelle, réduction de la poitrine. Deux cents grammes occultés de chaque côté. Prise de testostérone, affabulation des hormones qui dansent, qui chantent et qui déchantent. Iel les a avalés toutes ces pilules, à raison de trois fois par jour. Matin, pilule. Dîner, granule. Soir, gélule. Se sentir tout autre, presque un mutant avec toute cette chimie dans le corps. Se définir ainsi, une composition chimique non-identifiable, non-genrée, inclassable.

    Mais qu’importe si son désir d’enfanter s’est éteint, la Nature n’écoute pas. Elle est restée sourde à ses velléités et continue à lui prodiguer le sang des menstruées.

    Clac. La porte qui s’ouvre. Trahison du verrou mal fermé. La clé, objet phallique, est absente. Iel découvre le visage surpris d’un jeune homme bien comme il faut, avec tout ce qu’il faut, là où il faut. Il le dévisage de haut en bas, de bas en haut. Surprise mutuelle. Gêne tangible aussi. Et puis le poids qui tombe sur celui qui est assis. Comme pris en faute. Un garçon avec une serviette tâchée. Une culotte écarlate, pendante entre les jambes. Un conflit des sphères privées. Un regard qui crie muettement « tu t’es trompé de cuvette, mec ». Même le « mec » n’est plus très sûr, pas très bien placé. Iel entend « mauviette », « femmelette ». Ces mots qui raisonnent avec sa satanée « serviette ».

    Essuyer le regard gêné, l’entaille provoquée, la difficulté de la plus simple banalité que de nommer.

    Alors, dans son oscillation d’elle à il, iel ne sait même plus comment se nommer à cet instant. Une sorte de genre hybride ambulant, ou plutôt non-ambulant, juste asseyant et coulant de toutes ses veines. Iel se déteste sans avoir les mots pour s’injurier.

    Ce visage à barbe dont iel est si fier, mais qui pourtant (toujours avec ce mais qui annihile des mois d’efforts et de pilules), ce visage qui garde un éternel halo de je-ne-sais-quoi féminin. Ses lèvres fines et douces peut-être. Son regard qui se veut dur pour les oublier.

    Ces poils qui poussent en jungle sauvage sur son torse. Un peu superficiels pour les critiques qui observent d’un œil perplexe cette pelouse artificielle, ce golf entier sorti du désert de Gobi. Comme une vie humaine venant de Mars. Des poils tout droits sortis d’un cabinet de curiosités. Ces deux collines de lait maternel qu’iel réprime et contorsionne sous un corset. Squelette comprimé par cette armure en plastique, presque transparent mais qu’iel ressent quand iel se baisse et qui manque parfois de le laisser respirer. Ces deux seins, blancs bonnets passés d’un bon C à un maigre B, comme deux volcans dont on tairait l’irruption. Un passage interdit dont on boucherait tous les accès, de toutes parts et de tous horizons.

    Et puis, cet entre-jambe secret, là où si le lait s’est tari plus haut, le sang continue à couler à flots tel des chutes ardentes du Niagara. Enfin, c’est ce qu’iel ressent.

    Iel que l’on définit ainsi pour ne pas se mouiller, a envie de pleurer à ce moment-là, derrière la porte qui ferme et fait mal. Comme si ouvrir les vannes de cet autre trou, la source des eaux salées, lacrymales, sacrées pourrait diviser la douleur en deux parts égales.

    Douleur du corps qui s’épuise à expulser l’embryon plus jamais fécondé.

    Douleur du regard, du vis-à-vis. De ce miroir tendu dans ces deux pupilles, dans cette gêne, ce bref échange. De ce dévoilement involontaire de ce qui était caché sous les plis du pantalon. Dans le sexe. Dans l’entaille profonde de l’estime de soi.

    Blessure de cette identité mouvante, passant sans cesse dans l’inscription collée du passeport ancien à la chambre intime de l’être.

    Culpabilité fugace de ne jamais se sentir à sa place. D’hésiter entre deux portes surmontées de deux dessins enfantins. Carricatures du genre et de l’habillement. Du classement par couleur bleue ou rose bonbon. Toujours dans le « ou » du choix mais presque jamais (Dieu merci il en existe quelques-unes) de ce « et » de superposition. Sentiment d’osciller à la lisière de deux pronoms. D’encaisser les Mademoiselle à la place d’un genre neutre sans connotation. De ce prénom tatoué en hébreux sur son bras gauche qu’iel n’emploiera plus jamais. De se changer dans les toilettes, toujours ces mêmes cuvettes, pour éviter les regards sur son sexe. Quand la douche coule à flot et où ils font la course aux plus grands. Quand les insultes fusent sur les bancs des vestiaires. Le déo deux fois plus cher pour combler ces deux parties qui se chamaillent sans cesse à l’intérieur de ce moi seul.

    Solitude extrême entre deux roches, deux partitions.
    L’impression étrange d’être dans ce grand blanc.
    Solitude muette et multitudes antagonistes à l’intérieur de ces fragments en chaos.
    Entre ce merci à la Vie, et ce non-merci à cette vie-là qui l’oblige à la justification et aux pourquoi.
    Ce pourquoi moi et ce pourquoi pas.

    Alors ce il, cette elle, cet iel comme on l’appelle pour ne pas choisir, presse sur le bouton blanc qui fait vider le sang. Son sang sans pronom qui se dilue comme une aquarelle sur peinture vierge. Son sang qui coule sans genre et sans dénomination. Qui rejoindra le lit des égouts, des filtres transformant dégout en colère. Qui se mariera aux chants des rivières.

    Son sang qui chante. Cette voix toute singulière, unique, incolore. Cette voix qui chantera plus fort.

    Chambre en haut d’une tour d’habitation à loyer modéré.
    Ilot de sécurité, la vue offre un lac en-soleil-couché.
    Une cuvette à ciel ouvert sur les parois montagneuses.
    Quelques verres d’apéro sur la table, olives dénoyautées et cacahuètes aux vertus heureuses.

    Iel a pris sa guitare à la main et gratte quelques accords bien rythmés au coucher diurne. Tout est si parfait en cet instant. L’incident de la semaine passée a été dilué par les effluves de l’alcool, par des rencontres nouvelles dans ce bar assez hype. Et puis, il y a ce garçon, qui entre deux-trois taffes discrètes, lui a glissé à l’oreille qu’il pouvait grimper en haut de sa tour. Iel ne sait pas encore s’il a compris. Iel délaye son stress entre quelques gorgées et accords de guitare dans la nuit.

    Les genoux se frôlent sous la table au motif caracolé. La pile de cacahuètes qui se renverse. Qui se déverse sur ce beau tapis de Turquie tout neuf. La dernière tierce de guitare qui s’évanouit dans une cascade de tendresse. Premier baiser à la nuit tombée. Le cœur qui palpite, l’adrénaline, la tornade de plaisir, l’effluve des hormones… le cocktail arc-en-ciel se déverse sur un matelas de désir.

    Et puis soudain au milieu des caresses, de cette découverte et exploration de soi, de l’autre, de ces corps en magma… un frémissement s’installe à l’intérieur de l’être. Le doute est venu comme la bise à travers la fenêtre, un intrus dans cette chambre tamisée.

    – Attends, tu sais que j’suis pas vraiment un mec…

    – Je m’en fous. L’amour n’a pas de genre.

    Caresse sur un torse brisé, aux mamelons écrasés, deux cents grammes en moins de chaque côté. On dirait un vitrail d’église, avec des fragments de couleurs qui se diffusent depuis sa poitrine. Un peu de poésie dans toute cette chirurgie chimique du corps.

    Baiser sur un corps aux cellules violettes. Abolition et ablation de ces répartitions genrées. Coloration nouvelle, exploration et réparation de l’être. Écriture sur ce corps doré par le soleil comme des pages vierges. Des mots doux qui recouvrent les anciennes peaux : la page rougie de la honte, la bleuie par les pleurs et celle olivée de courroux.

    Caresse sur une pomme d’Adam naissante, sur une voix en mouvement qui se questionne. Une voix frémissante qui descend les escaliers de la portée. Soprano devient ténor. Sacrifice sur l’autel du genre. Soudainement, au milieu des tendresses nocturnes, les vibrations se libèrent en pleine ascension exponentielle, tel un oiseau qui découvre ses ailes et vocalise l’arc-en-ciel.

    L’Avis du Jury
    Texte fort, authentique et risqué. L’expression est maîtrisée et audacieuse, la prosodie est rythmée, la narration est incisive et épurée. Il faut du courage pour écrire ce texte, et du talent pour l’écrire de cette manière. L’autrice livre ici un récit exutoire, à vif, sur l’inconfort d’habiter un corps qui se soustrait aux normes sociétales. Dans une mise à nu vertigineuse, elle tranche au scalpel cette ligne de crête fugace sur laquelle se cristallise son identité. Mais « Le garçon à la culotte rouge » n’est pas que le récit d’une souffrance, c’est aussi l’espoir d’une vie libre, débarrassée de ses carcans, grâce à un amour moderne et non-genré.

  • Fécule : vous reprendrez bien une frite ?

    Fécule : vous reprendrez bien une frite ?

    Image : ©Fécule

    Propos recueillis par : Johanna Codourey

    FESTIVAL • À l’occasion de la 15ème édition du Festival Fécule, L’auditoire s’est entretenu avec Jonas Guyot, organisateur du festival, et Céline Bignotti, l’une de ses stagiaires.

    15ème édition, c’est un chiffre anniversaire. Qu’est-ce qui change cette année ?
    CB : Surtout le fait qu’on soit sur deux sites différents entre la Grange et le Vortex. Dans la programmation, il y a un spectacle belge, La grande marche, axé sur la question de l’engagement politique, et un spectacle français, Les êtres de papiers qui s’intéresse à la question de la liberté. Fécule accueille aussi des artistes suisses, comme le groupe alémanique Händel à Paris qui improvise de la musique dans un style baroque. À titre personnel, je gère un projet de court-métrage Piazzale d’Italia produit par le tessinois Enea Zucchetti. C’est un projet vraiment intéressant avec des inspirations riches dont Michelangelo Antonioni. À l’issu de la projection, il y aura une discussion (en italien) ouverte à tous·te·s.

    Quelle est la programmation de cette 15ème édition ?
    JG : Il y aura du théâtre, de la danse, de la musique, une exposition sonore, une comédie musicale et des lectures. C’est un festival pluridisciplinaire qui était initialement dédié au théâtre. Au fil des éditions, il s’est ouvert à d’autres disciplines. Cette année, on compte 34 projets sur deux semaines avec plus de 300 étudiant·e·s impliqué·e·s. Le festival a aussi le sous-titre festival des cultures universitaires. Pour y participer, il faut donc être inscrit·e à l’université ou dans une haute école. La majeure partie des productions sont issues de l’Unil et de l’EPFL, mais aussi d’autres universités en Suisse romande comme celle de Neuchâtel avec une adaptation d’un texte antique.
    CB : Il y a aussi des soirées spéciales. Par exemple, on présente une soirée spéciale « cinéma » où on projette trois films différents. Il y a aussi une soirée « antique » et une autre soirée « improvisation ». Si on s’intéresse au théâtre, le festival propose cette année à la fois des textes classiques, avec J. Ford et O. Wild mais aussi F. Dürrenmatt, des textes antiques actualisés et des créations contemporaines sur la question de l’immigration de l’altérité, etc. On accueille aussi une forme un peu absurde inspirée des sitcoms actuelles avec Expo 22.

    Deux salles deux ambiances, qu’est-ce qui va habiter le Vortex particulièrement ?
    JG : C’est une scène assez propice aux concerts, donc il y aura de la musique : du rock, de la musique barock et du swing avec le Big Band de Dorigny. Nous avons même une DJ qui va clôturer le festival. C’est l’édition la plus musicale depuis la création, aussi grâce au Vortex.

    Quelles performances particulières dans cette édition ?
    JG : Dommage qu’elle soit une putain notamment. C’est un spectacle assez audacieux car il touche à l’inceste, une thématique qui pourrait être mal interprétée. C’est pourquoi, il y aura une discussion à la fin de la représentation afin que le public ait des clés de lecture et n’imagine pas que nous faisons l’apologie de l’inceste. Il nous semble important d’en discuter car le propos est un peu plus complexe.
    CB : On peut aussi évoquer les différents formats, notamment les spectacles qui seront joués à l’extérieur : un format improvisé dont le lieu reste caché pour le public et les improvisateur·ice·s (ICI) ; un dans le jardin de La Pel’ – c’est une forme d’escape room théâtralisé – et un spectacle itinérant avec 5 écrivain·e·s qui présente un portrait singulier de « Chloé », permettant à chacun·e d’ébaucher sa propre image du personnage.

    Quelle est la philosophie du festival ?
    JG : Philosophie s’il y a, c’est un festival étudiant pour les étudiant·e·s avec un public assez éclectique : des ami·e·s, mais aussi les proches. C’est un lieu d’expérimentation où on sent une envie de tester des choses. Fécule, c’est un moyen pour beaucoup d’étudiant·e·s de poursuivre leurs études en confrontant théorie et pratique, en s’emparant d’un objet étudié en cours, adapté en objet de création. On met à disposition le plateau de la Grange dans un contexte bienveillant pour une expérience professionnalisante, car le festival permet de voir ce que de tels projets impliquent, tout en restant encadré·e. C’est aussi une diversité des langues, des parcours, etc.

    Quelles attentes avez-vous après deux ans de « pause » ?
    JG : Elles sont énormes. Lors de la rencontre avec les artistes, on a vu l’envie qu’ils·elles ont de monter sur scène, de re-proposer des choses, de rencontrer un public. Une salle de concert ou de théâtre sont des lieux où tout est basé sur l’échange et je crois que ça nous a manqué. Il y a sûrement des gens qui ont oublié que ça leur avait manqué… On espère que le Fécule va le leur rappeler et qu’ils·elles vont se joindre à nous, en nombre.

    Infos pratiques :
    Entrée : 5.-
    Abonnement : 15.- pour 2 semaines
    Le programme complet est disponible sur le site de la Grange :
    https://www.grange-unil.ch/evenement/festival-fecule/