• Symptomania, art et psyché

    Symptomania, art et psyché

    ©Elisa Bagnoud

    FESTIVAL • Du 1er au 3 octobre 2025, la Grange s’ouvre, à cœur et à foyer ouverts, pour parler de santé mentale. Entre conférences, discussions et spectacles, Symptomania invite à «renverser les perspectives sur la psychiatrie». L’auditoire a rencontré trois étudiants à l’origine de spectacles présentés pour l’occasion.

    Le festival Symptomania met à l’honneur l’œuvre de l’artiste Caroline Bernard, accompagnée par l’historienne et philosophe de la psychologie et de la psychiatrie à l’UNIL, Camille Jaccard, et la musicienne Joell Nicolas, alias Verveine. De nature transdisciplinaire, le festival propose un colloque, Voix sur dossier, qui interroge les archives et dossiers psychiatriques tout en donnant la parole à divers témoignages. Soignant·es, pair-aidant·es , historien·nes et sociologues partageront leur vécu, pour dépasser le prisme médical qui reste aujourd’hui majoritaire. Le nom du festival, Symptomania, fait office de rappel: les symptômes règnent toujours en maîtres dans les diagnostics. Et enlacées parmi ces témoignages, deux créations étudiantes, Avec mes yeux je comprends pas et Celui qui dort, traitent la santé mentale à travers l’art et la scène.

    Avec mes yeux je comprends pas

    Seul·e sur scène, Jimmy Capdevila livrera un monologue percutant rédigé par Bastien Ribordy, dramaturge de la pièce, et avec une mise en scène aidée par Pauline Lebet. Dans cette pièce, un étudiant en histoire de l’art, Rod, doit donner une conférence sur Jean Dubuffet, premier théoricien de l’art brut. Le sujet le bouleverse, entraînant une perte de sens par rapport à sa thèse, sa vie, et au comédien sur scène. C’est un appel de la Grange pour une œuvre sur le thème de la santé mentale qui avait semé la graine de l’inspiration pour Jimmy, étudiant·e en Lettres, cinéma et histoire de l’art, à l’origine du projet. Et cette conférence sur l’art brut s’insère à merveille dans la thématique de Symptomania: l’art brut, «c’est de la création en dehors de la culture», rappelle Bastien. L’enjeu était ainsi d’interroger la fétichisation de ces œuvres. «La fétichisation pour moi c’est aussi le processus de faire d’un objet une curiosité. Dans le cas de l’art brut, ça serait d’exposer un objet créé en hôpital psychiatrique derrière une vitrine», ajoute Jimmy.

    Interroger la fétichisation des oeuvres brutes

    Inspiré·e par Antonin Artaud et Sarah Kane, l’un et l’autre passé·e par l’hôpital psychiatrique, Jimmy rapproche Avec mes yeux je comprends pas du mouvement In-yer-face. «C’est une volonté de confrontation. Il y a l’idée d’explorer la frontalité, la confrontation entre le public et ce qu’il se passe sur scène pour provoquer un questionnement.», explique-t-iel. Un avertissement au public, par rapport à des références explicites au suicide et à l’automutilation, a justement été nécessaire. Mais c’est bien parce que Jimmy et Bastien ont à cœur la thématique de la santé mentale qu’en parler ainsi est essentiel: «Et pour moi c’est important aussi de rappeler la violence que c’est», exprime Jimmy. «Si ça crée une gêne aussi, c’est que ça concerne beaucoup de gens aujourd’hui», ajoute Bastien. La création de la pièce a été l’histoire d’un été. «Avec Bastien, on a fait deux séjours à la montagne cet été, qui étaient un peu des séances de thérapie.» Si Jimmy a réfléchi aux thématiques, au ton et à la forme, au fil des discussions, «Bastien a posé les mots sur le squelette qu’on avait bâti.» Alors que le spectacle approche, le texte rédigé doit être appris et assimilé par lae comédien·ne, face à un monologue qui inspire à la fois une sérénité et une grande responsabilité. Mais avec près de vingt ans de théâtre et un passage au conservatoire de Genève, ce n’est pas la scène en soi qui angoisse Jimmy: c’est plutôt l’après, et la réaction du public. «Le fait que ce soit autant dans l’affirmation de nos idées, moi ça me provoque une certaine vulnérabilité», avoue-t-iel. Une vulnérabilité que l’on retrouvera également dans l’interprétation très personnelle d’Un homme qui dort, second spectacle étudiant.

    Celui qui dort

    Réadaptation de l’œuvre Un homme qui dort de Georges Perec, Les Endormis nous présentent pour la seconde fois leur pièce Celui qui dort, après leur première représentation dans le cadre du Festival Fécule 2025. L’auditoire a ainsi pu rencontrer Théo Krebs, membre de la troupe en tant que créateur et metteur en scène du spectacle. Milo Cavadini, à la base de la conception du projet, portera un jeu corporel que Théo qualifie de «physique», tandis qu’Antoine Fritz sera «chargé de lire des textes traduisant son état mental». La pièce aborde «la solitude, l’absence de la volonté de faire quelque chose», explique Théo Krebs. La thématique de la santé mentale est ainsi implicite dans la pièce, explorant «les effets à long terme de cet enfermement. On devine en sous-texte l’addiction.» C’est cette thématique qui avait tout d’abord résonné en Milo, allant toucher à ses angoisses personnelles et ses démons.

    « On devine en sous-texte l’addiction »

    Théo Krebs, créateur et metteur en scène de « Celui qui dort »

    «On a deux comédiens qui sont d’une part le corps, d’autre part l’esprit», une représentation très visuelle et parlante des troubles psychiques, qu’il décrit par la suite comme une «sorte de dichotomie entre ce qu’on veut faire et ce qu’on peut faire.» La pièce se prête à des interprétations multiples. Alors que le café, central à la pièce, s’est soudainement affirmé comme de la cocaïne aux yeux de Théo, le public pourrait tout aussi bien le percevoir pour ce qu’il est: du café. Et par rapport à l’ajout de trigger warnings, la question reste compliquée pour lui: «J’ai eu peur que ce soit une ouverture à se choquer, de préparer le·la spectateur·rices à ‘attention ça peut être dur’ alors que ça peut ne pas l’être du tout.» À l’instar de la première pièce, Les Endormis ont été sélectionnés sur dossier après l’appel de la Grange. Pour Théo, qui après un Master à l’UNIL étudie désormais le théâtre au Tessin, cette pièce a été le moyen «de dire au revoir en investissant un lieu […] qui a été formateur pour [son] parcours.» Cette seconde représentation a exigé un nouveau comédien, mais également un décor plus sobre, foyer oblige. Pour le reste, «c’est revenu assez facilement, mais il a fallu redompter la bête après la pause estivale», convient Théo.

    Les 2 et 3 octobre, à 13h et à 17h, le foyer de la Grange sera investi de Jimmy Capdevila, puis de Milo Cavadini et de sa voix. L’occasion de découvrir, ou de redécouvrir, cet espace culte du campus et de parler de santé mentale avec un regard artistique grâce aux nombreuses propositions du festival Symptomania.

    Alice Côté-Gendreau

  • Toujours en mouvement

    Toujours en mouvement

    ©Vincent Gianolli

    SPRINT • À 19 ans, en pleine dépression, Coralie Ambrosini franchit la ligne d’arrivée des championnats suisses. Les larmes montent: pour la première fois, elle se dit que la guérison est possible. Aujourd’hui, à 28 ans, la sprinteuse fribourgeoise termine un Master en psychologie et plaide pour un meilleur accompagnement des athlètes. Rencontre.

    Comment as-tu découvert le sprint et construit ton parcours sport-études?

    J’ai commencé l’athlétisme très jeune, le sprint était mon domaine de prédilection, là où j’étais la plus forte. J’ai couru pendant dix ans sur 100 et 200m tout en suivant mes études à distance en psychologie. Aujourd’hui, je termine un Master en psychologie du travail et de la santé et je travaille depuis une année en ressources humaines.

    Dans The Resilient Run, tu exposes les moments sombres de ta vie. Qu’est-ce qui t’a poussée à parler publiquement de santé mentale?

    J’ai souffert d’anorexie à 15 ans, puis d’une dépression profonde vers 18-19 ans, au moment où je me spécialisais dans le sprint. Après en avoir parlé dans la presse régionale, le réalisateur Titouan Bessire m’a proposé de co-construire un documentaire. En plus de mon histoire d’athlète, je voulais surtout raconter mon histoire en tant que personne. Nous avons alors mis deux ans à le réaliser et SwissOlympics a été d’accord de le financer entièrement.

    «La santé mentale est essentielle pour la performance»

    Coralie Ambrosini, athlète fribourgeoise

    Je voulais que le film soit centré sur la prévention et sur la façon d’améliorer les choses. Je ne voulais incriminer personne. D’ailleurs, quand il est sorti, il m’a fallu quelques jours pour digérer cette exposition, qui tombait au même moment de mon insertion dans le monde du travail.

    Ton rapport au corps a-t-il été compliqué?

    Oui, je faisais très attention à mon image. Lors des évènements, j’étais maquillée, coiffée, avec la bonne tenue. Dans l’athlétisme et surtout sur le 100m, il y a une sorte de jeu lié à l’apparence. Le 100m, c’est aussi un jeu d’acteur·ice: impressionner ses adversaires avant l’échauffement peut avoir une influence. C’est une discipline d’ego, très tournée vers le spectacle. Mais cette mise en scène va de pair avec des regards et des remarques qui s’invitent au bord de la piste.

    «Malgré les félicitations, ma confiance n’augmentait pas»

    Coralie Ambrosini, athlète fribourgeoise

    Avant l’ère MeToo, nos corps étaient constamment scrutés, parfois dès le plus jeune âge. À cela s’ajoutaient les injonctions du type «moins tu as de masse graisseuse, plus tu es performante» qui entretenaient une exigence permanente.

    Choisir le sprint au moment de l’apparition de tes troubles mentaux, était-ce une manière de compenser des fragilités?

    Oui, c’était à la fois une recherche de reconnaissance et un refuge. Mais c’est à double tranchant: malgré les félicitations et la visibilité, ma confiance n’augmentait pas, je devais viser toujours plus haut. L’entraînement était aussi un exutoire, mais la pression mentale restait forte. D’où l’importance de l’entourage: famille, ami·e·s, coach.

    La préparation mentale semble aujourd’hui incontournable dans le sport. Qu’en penses-tu?

    On ouvre la parole, on ouvre le débat. On a compris que la santé mentale est essentielle pour la performance… mais qu’il y a aussi tout un business. Je pense que l’important, c’est de s’entourer de personnes compétentes. Aujourd’hui, beaucoup de «coachs mentaux» se manifestent – j’ai moi-même reçu des propositions sur Instagram après mon documentaire -, mais je pense qu’il faut des professionnel·les formé·es.Quand on a une blessure, on va chez le·la médecin du sport ou chez le·la physio; ça devrait être pareil pour la santé mentale et l’alimentation.

    Quels conseils donnerais-tu aux étudiant·es, souvent sous pression?

    Ne pas hésiter à consulter un·e psychothérapeute. Essayer d’aménager son environnement dans la mesure du possible, prendre un semestre en plus si nécessaire, même si cela demande du temps et de l’argent. Et surtout, ne pas rester seul·e. Les groupes de parole peuvent être extrêmements utiles, surtout lorsqu’ils sont encadrés scientifiquement.

    Propos recueillis par Alexandra Bender

  • Tuées par le patriarcat

    Tuées par le patriarcat

    ©Jessica Jaccoud

    FÉMINICIDES • L’auditoire s’est rendu au Palais fédéral à Berne, où Mme Jessica Jaccoud, avocate et conseillère nationale, a partagé son analyse politique et juridique sur les féminicides. Le Prof. Philippe Delacrausaz, médecin-chef et directeur de l’Institut de psychiatrie légale du CHUV, a apporté son éclairage sur les mécanismes derrière ces violences.

    La conseillère nationale, Mme Jaccoud, nous éclaire sur la définition du féminicide et son cadre juridique.

    C’est quoi un féminicide?

    Aujourd’hui il n’y a pas de définition légale du féminicide, ce sont essentiellement les sciences sociales qui apportent des définitions, donc il est important de savoir ce à quoi on se réfère. Il faut à mon sens comprendre le féminicide comme un crime de propriétaire et c’est vraiment celui d’un homme qui agit par une motivation de l’ordre de la domination pour atteindre directement une femme parce que précisément celle-ci est une femme et que son rôle, sa place dans la société, est défini par les règles du patriarcat. Donc cela impose vraisemblablement une relation de couple, mais pas seulement. On peut également imaginer par exemple le fait qu’un homme qui assassine une prostituée, précisément parce que c’est une travailleuse du sexe, comme entrant dans la définition du féminicide.

    Le féminicide est-il un terme officiel?

    L’officialité ne dépend pas de l’inscription dans le code pénal. On peut avoir des termes qui sont utilisés dans des communiqués de presse par exemple et qui ne sont pas dans le code pénal. En revanche, ce qui est vrai c’est que le féminicide n’est pas une infraction en tant que telle. Le code pénal va parler soit de meurtre, donc le fait d’ôter la vie à quelqu’un de manière intentionnelle. Il peut y avoir aussi l’assassinat, qui est un homicide avec une absence particulière de scrupules, donc une version punie plus sévèrement que le meurtre.

    Selon vous, c’est important d’appeler ces crimes un féminicide plutôt qu’un homicide?

    On ne peut combattre que ce qui est dit et défini, et les féminicides répondent à des logiques assez différentes de celles d’un homicide classique. Il est absolument essentiel de pouvoir les identifier, d’utiliser les bons mots, parce que ça permet d’une part de sortir de la sphère domestique des crimes qui doivent être compris comme une problématique publique et avoir des réponses collectives.

    «Aujourd’hui il n’y a pas de définition légale du féminicide»

    Jessica Jaccoud, avocate et conseillère nationale

    Et puis c’est également le seul moyen de mettre en avant les mécanismes qui conduisent à ces types d’homicides pour que nous puissions mettre en place des outils pour les limiter. En gros, si vous souhaitez mettre en place des mesures pour limiter les passages à l’acte, vous ne faites pas la même chose pour limiter les homicides dans le monde de la criminalité, commis majoritairement par des hommes contre des hommes, que les mesures que vous mettez en place pour limiter les féminicides. Ils ne répondent en effet pas à des logiques similaires.

    Comment expliquer que le féminicide ne soit toujours pas inscrit dans le code pénal?

    Déjà parce qu’on vit dans une société qui, jusqu’à il n’y a pas très longtemps, considérait qu’on pouvait tuer par amour. Pendant longtemps, l’amour et la passion étaient considérés comme des sentiments qui expliquaient ou qui excusaient les actes qui pouvaient conduire jusqu’à la mort. Je pense que c’est intégré de manière très profonde dans nos sociétés, avec Roméo et Juliette et d’autres mythologies qui lient cette idée de mort avec la passion amoureuse. On peut aussi se rappeler la manière dont le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat a été traité médiatiquement. À l’époque, les médias ne parlaient que de crime passionnel. Puis, sur le plan du code pénal, beaucoup d’auteur·ices s’opposent à l’inscription du féminicide car elle serait selon eux·elles une entrave au principe d’universalité du droit.

    Pensez-vous que le féminicide va être un jour inscrit dans le code pénal?

    Je ne sais pas quand le Parlement sera prêt à franchir ce pas. Mais pour être parfaitement honnête, l’inscription du féminicide dans le code pénal n’est pas la solution miracle qui permettra de résoudre la problématique. Je milite vraiment pour une approche holistique, pour une prise en compte d’une multitude de mesures structurelles pour limiter les féminicides. La seule inscription du féminicide dans le code pénal ne suffira pas en soi à éradiquer ce fléau.

    «On ne luttera pas contre les féminicides sans injecter énormément d’argent»

    Jessica Jaccoud, avocate et conseillère nationale

    Et je vous prends un exemple: l’Italie de Giorgia Meloni a inscrit le féminicide dans le code pénal. Je doute très honnêtement de la volonté politique d’un gouvernement d’extrême droite d’agir sur les féminicides, alors que d’autres mesures avec beaucoup plus d’effets, comme des mesures structurelles et de prévention, ne sont, elles, pas intégrées au dispositif italien.

    Est-ce que pour vous le cadre légal actuel permet de protéger ces victimes?

    Non, le cadre actuel fédéral est tout à fait lacunaire. Les campagnes de prévention sont sous-dotées. Il n’y a aucune obligation pour les cantons, par exemple, d’avoir des brigades de police spécialisées ou des procureurs spécialisés. Il n’y a aucune norme minimale de places d’hébergement pour les femmes et leurs enfants dans les cantons. J’en suis convaincue, les dispositifs légaux, réglementaires et budgétaires sur le plan fédéral et cantonal sont clairement insuffisants.

    Avez-vous, en tant qu’avocate, constaté une évolution du phénomène?

    Les statistiques vaudoises sont très éclairantes: le nombre de plaintes, dénonciations, instructions, appels à la police pour des violences dites conjugales sont en augmentation. Je pense qu’il y a deux phénomènes: en facilitant l’accès à des mesures de protection, on a fait sortir du huis clos certaines situations qui sont aujourd’hui visibles dans les statistiques alors qu’elles ne l’étaient pas avant. En parallèle, je pense aussi que nous sommes dans une période où la violence masculine est plus forte et plus importante, exacerbée notamment par les mouvements masculinistes sur les réseaux sociaux et par le backlash . Il y a vrai risque de radicalisation. Je suis très inquiète du retour en arrière que l’on est en train de vivre, de la résurgence de mouvements comme les tradwives, de l’apologie de la violence comme étant un mode de communication au sein du couple, de la domination masculine, etc. Pour moi, ce sont des signaux plutôt inquiétants qui montrent qu’on doit vraiment apporter des mesures structurelles pour lutter contre ce fléau.

    Qu’est-ce qu’on peut faire pour prévenir les féminicides?

    Pour la prévention des féminicides, il y a toute une série de mesures structurelles qui doivent être prises. Il doit y avoir bien évidemment des formations spécifiques pour tous·tes les acteur·ices de la chaîne pénale: les policier·ères, les procureur·es, les juges, les avocat·es, etc. La réalité, il faut en être absolument conscient·e, c’est qu’on ne luttera pas contre les féminicides sans injecter énormément d’argent dans cette lutte, notamment pour les mesures de prédiction des risques, de protection des victimes et de suivi des auteurs. Aujourd’hui, le Parlement suisse est prêt à débloquer des milliards en faveur de l’armée pour «la sécurité du pays». Moi, j’appelle le Parlement à débloquer des centaines de millions pour garantir la sécurité de la moitié de sa population, c’est-à-dire la sécurité des femmes. On doit créer aujourd’hui les outils pour développer une politique féministe de la sécurité en Suisse.

    Mais finalement, pourquoi les hommes tuent-ils les femmes?

    Le Prof. Delacrausaz nous éclaire à présent sur les mécanismes et les conditions dans lesquelles les féminicides prennent place.

    Selon lui, il est «plutôt rare de trouver des troubles psychiatriques avérés chez les auteurs de ces crimes. Ce qui rend la prévention difficile est qu’il n’existe par ailleurs pas forcément d’antécédents de violence auparavant». Il affirme que la plupart du temps, les auteurs ne présentent «aucun antécédent psychiatrique mais à un moment donné, il survient quelque chose d’insupportable dans la relation. Souvent, l’insupportable, c’est la séparation, la rupture, mais parfois c’est pour des questions de jalousie ou pour des aspects de possession et de domination que la violence surgit. C’est pour cela que le moment de la rupture est connu comme un moment à risque. Ce n’est pas forcément le moment de l’annonce de la rupture, mais plutôt le moment où il y a une prise de conscience du caractère inéluctable de la séparation. Il existe, d’autre part, un schéma, bien connu, de violences antérieures qui peuvent aller en s’aggravant et qui peuvent conduire jusqu’au meurtre mais ce n’est qu’un des scénarios possibles pour en arriver là.»

    «Le moment de la rupture est connu comme un moment à risque»

    Prof. Philippe Delacrausaz, directeur de l’Institut de psychiatrie légale du CHUV

    Pour lui, «une forme extrême de domination se manifeste notamment par ce qu’on appelle la relation d’emprise, ou ce qu’on appelle aussi aujourd’hui le contrôle coercitif. Il va y avoir une non-prise en compte de l’autre dans son altérité et une non-capacité à prendre en compte les besoins ou les désirs de l’autre, parce que seuls ses propres besoins ou ses propres envies comptent finalement. L’autre n’est alors pas vu·e comme un·e égal·e dans la relation mais comme un objet à disposition.»

    À travers ces échanges, nous comprenons que les féminicides, bien qu’ils ne disposent pas encore d’un statut officiel, notamment sur le plan juridique, ne relèvent pas de faits divers isolés liés à des troubles individuels ou psychiques. Ils s’inscrivent dans un contexte patriarcal et trouvent leurs causes dans des mécanismes systémiques. L’année 2025 s’annonce particulièrement sombre, puisque nous comptons déjà davantage de féminicides que l’année dernière. Il est donc essentiel de continuer à s’emparer de ce sujet, de le dénoncer, afin que les violences faites aux femmes soient pleinement reconnues, sanctionnées et, surtout, qu’elles cessent une fois pour toutes.

    Propos recueillis par Jéssica Sousa

  • Voyage au bout de l’enfer

    Voyage au bout de l’enfer

    DÉRIVES · Si certain·es optent pour des vacances paradisiaques, d’autres explorent sciemment des endroits macabres ou dangereux. Cette pratique, appelée dark tourism, fascine toujours plus de curieux·euses, mais soulève également des questions éthiques.

    Le dark tourism, ou tourisme sombre, consiste à visiter des lieux associés à la mort, à la souffrance, ou à des catastrophes, passées ou contemporaines. Son origine remonte avant celle du tourisme moderne car, dès le début de notre ère, les pèlerinages religieux attiraient déjà des foules vers des sites marqués par le martyre ou le sacrifice. De nos jours, outre des cimetières ou des catacombes, des zones à risque (Syrie, Afghanistan, Corée du Nord, etc.) sont également prisées par des touristes de l’extrême, non sans conséquences.

    L’adrénaline de l’inconnu

    En juin 2025, alors qu’il traversait l’Iran à vélo, Lennart Monterlos, un touriste franco-allemand de 19 ans, a été arrêté pour avoir commis un délit, d’après les autorités iraniennes. Cette affaire, dont l’issue demeure inconnue à ce jour, rappelle les dangers encourus par les voyageur·euses dans des régions considérées comme risquées, en raison des conflits armés et de l’aide consulaire limitée. Pourtant, le Département fédéral des affaires étrangères observe un nombre croissant de la population suisse voyageant dans des pays déconseillés, à l’instar de Tim Messner, un étudiant en histoire et géographie à l’UNIL, qui a séjourné en Iran en août 2025. Passionné par la culture persane, il a plusieurs fois reporté son voyage à cause des crises traversées par le pays.

    «Le dark tourism permet également de porter un ‘regard sur nous-mêmes’»

    Nathanaël Wadbled

    L’énième escalade de tensions avec Israël l’a paradoxalement motivé à se rendre sur place, de peur que le patrimoine qu’il rêvait de découvrir ne disparaisse un jour. En outre, il souhaitait se faire son propre avis sur la situation, sans le prisme des médias occidentaux. «Il faut distinguer l’État de la population», affirme le jeune homme de 28 ans, qui s’est senti en sécurité, malgré la méfiance des autorités. Il a notamment dû passer par une agence de voyage iranienne pour obtenir un visa et un tour organisé, de quoi s’interroger sur la commercialisation de ces destinations.

    Tourisme noir vs travail de mémoire

    En ce qui concerne les lieux figés dans le passé, il convient de rappeler que le dark tourism comporte différents degrés. Dans l’émission Forum de la RTS, Emmanuel Salim, maître de Conférences en géographie à l’Université de Toulouse et chercheur associé à l’UNIL, a souligné deux principales questions éthiques. D’une part, celle de la temporalité – difficile à mesurer –, c’est-à-dire déterminer le moment à partir duquel il devient moralement «acceptable» de se rendre sur les lieux d’un drame et, d’autre part, celle de l’attitude du·de la visiteur·euse. En effet, si le respect et le recul critique relèvent du tourisme mémoriel, prendre des selfies et se mettre en scène dans un endroit chargé de souffrances, tel qu’Auschwitz, s’apparentent davantage à un voyeurisme déplacé. Cela dit, le dark tourism permet également de porter un «regard sur nous-mêmes», notre histoire et l’horreur dont l’humanité est capable, selon le chercheur français Nathanaël Wadbled, au micro de la RTS. Les voyages vers des destinations «obscures» ne sont donc pas systématiquement blâmables, à condition que notre bon sens ne se fasse pas la malle.

    Justin Müller

  • Conditions de participation au 30e Prix littéraire de la Sorge

    Conditions de participation au 30e Prix littéraire de la Sorge

    Le Prix de la Sorge, organisé par L’auditoire, célèbre cette année ses 30 ans d’existence ! En effet, chaque année depuis 1995, ce concours littéraire récompense les plus belles plumes du campus UNIL-EPFL. Il est ouvert à toute la communauté universitaire actuelle. Tous·tes les étudiant·es, doctorant·es, professeur·es, assistant·es et membres du personnel administratif ou technique à l’UNIL ou l’EPFL sont libres d’y participer.

    Le thème de l’édition 2025 est « Mettre les voiles ». Nous attendons un texte en français d’une longueur maximale de 20’000 caractères (espaces compris), dans la forme et le genre de votre choix, d’ici au 13 novembre 2025 à 23h59.

    Conditions de participation

    Le texte ne doit pas avoir déjà été soumis à un autre concours, primé (par une édition précédente du Prix de la Sorge ou un autre concours) ou publié. Un seul texte par personne peut être envoyé. Le Prix de la Sorge est réparti entre trois lauréat·es. Les candidat·es sont prié·es d’envoyer leur texte en format PDF par courriel à l’adresse auditoire@gmail.com. Afin de maintenir l’anonymat, les informations personnelles (incluant la signature) ne doivent pas être inscrites dans le texte, mais uniquement dans le courriel d’accompagnement. Nous vous demandons d’y inclure vos nom, prénom, date de naissance, adresse courriel, et faculté/section et école, ainsi que la mention suivante suivie de la date et d’une signature :

    « Je confirme que les données ci-dessus sont exactes, que [titre de votre texte], envoyé pour le Prix de la Sorge 2025, n’a pas déjà été publié ou primé et qu’il a été composé par mes soins. J’autorise les organisateur·ices du concours à publier mon nom, mon texte ou des extraits de leur choix et, dans le cas où je serais primé·e, à communiquer aux médias mon nom, mon texte et mes coordonnées. »

    Les textes seront jugés par un jury réunissant les univers littéraires de l’édition, de l’université, de l’écriture et de L’auditoire.

    La cérémonie de remise des prix, qui aura lieu le jeudi 27 novembre 2025 dès 18h30 à la Grange, est ouverte à tous·tes les candidat·es, mais aussi à tout·e passionné·e de littérature. Vous y découvrirez des extraits des textes primés, en alternance avec des interludes musicales.

    Au plaisir de vous lire !

    Alice Côté-Gendreau et Alexandra Bender, co-rédactrices en chef de L’auditoire

    Roman Wüthrich, responsable évènements

  • Iman, jamais sans créer

    Iman, jamais sans créer

    ©Iman Makzume

    INTERVIEW • À 25 ans, Iman Makzume touche à tout: peinture, tatouage, projets créatifs en tous genres. Après des expositions au Holy Art Fair à Londres en 2023 ou récemment au Cabanon de l’UNIL, l’artiste lausannoise poursuit sa quête d’un style personnel entre détails subtils et histoires intimes.

    Qu’est-ce qui t’a amenée dans le monde de l’art?

    J’ai toujours peint depuis que je suis toute petite. Ma mère, elle aussi très créative, m’a toujours encouragée à bricoler. Je cousais des habits pour mes poupées, je fabriquais mes propres jeux de société. En fait, je n’ai jamais arrêté de créer. Si je ne fais rien de mes mains, je déprime. J’ai commencé à peindre vers vingt ans et aujourd’hui je suis vraiment en plein dedans, en train d’essayer de trouver mon style, la direction artistique que j’aimerais vraiment prendre.

    Quel est ton processus de création?

    J’ai toujours plein d’idées. Je n’ai jamais l’angoisse de la page blanche. Au contraire, j’ai une to-do list énorme de peintures à réaliser; c’est juste le temps qui me manque! Quand je commence un tableau, j’ai une idée vague de départ, puis ça commence à me parler. Plus je peins, plus ça raconte une histoire. Je rajoute alors des détails pour le faire prendre vie, des petits messages, des mots, des chiffres, des éléments très concrets.

    «Ça prend du temps de trouver sa voie artistique, ça évolue»

    Iman Makzume

    Et aussi, j’aime beaucoup tester de nouvelles techniques de peinture, je n’ai pas encore trouvé celle qui me définit totalement. Ça prend du temps de trouver sa voie artistique, cela évolue avec moi et je pense qu’un jour je trouverai mon style.

    Comment décrirais-tu ton art?

    Le but de mon art, c’est vraiment que ça raconte une histoire. J’ai besoin que mes œuvres parlent aux gens, qu’ils puissent se sentir connectés à ce que je raconte. Je ne cherche pas à faire du «beau» au sens classique du terme, même si j’imagine que des choses plus soft avec des couleurs plus pastelles auraient plus de chance de finir en décoration dans un salon. Mais en général, dès que je peins pour plaire au plus grand nombre, c’est là que ça bloque; ce n’est plus moi.

    Les corps féminins sont très présents dans ton travail, qu’est-ce que ça représente pour toi?

    Comme je suis une femme, j’arrive mieux à m’identifier à mes personnages et à comprendre leurs émotions. Peindre des corps féminins me touche plus parce que ça raconte un peu mes histoires aussi, ce que je ressens moi. Et puis, je trouve simplement que ces corps de femmes sont beaux et inspirants. Ayant toujours eu un peu de mal avec moi-même, mon corps, mon image, le fait de peindre ces personnages avec autant de confiance de force et de liberté, ça m’aide aussi, d’une certaine manière.

    La nudité est aussi très présente dans tes tableaux. Tu peux nous en parler?

    Oui, c’est vrai qu’il y a beaucoup de nudité. Lorsque j’ai exposé à Londres, beaucoup de personnes se sont dites choquées: «C’est quand même vachement sexuel», m’a-t-on dit. Mais ce n’est pas une démarche sexuelle, je cherche juste à peindre les personnes comme elles sont. Je ne comprends pas pourquoi cela dérange. C’est sûrement juste parce que ce n’est pas une Vénus idéalisée qui sort d’un coquillage, c’est une fille normale, on voit ses seins, ses marques, sa réalité.

    Quel message souhaites-tu transmettre à travers tes œuvres?

    Le message, c’est plein de messages. Ce qui m’intéresse, ce sont les relations humaines, toutes les dynamiques qui se passent entre les personnes mais aussi ce qui se passe dans nos têtes, ce qu’on montre, ce qu’on cache. Je m’inspire de mes expériences personnelles mais aussi de ce que les autres me racontent ou ce que je peux observer.

    «Cela dérange sûrement parce que ce n’est pas une Vénus idéalisée»

    Iman Makzume

    Ce sont ces histoires que je mets en scène de manière imagée et qui s’adaptent ensuite forcément à la personne qui regarde. J’ai envie que mes tableaux poussent à la réflexion. Que les gens cherchent les détails et se posent des questions: quelle est l’histoire de cette personne? Qu’est-ce qu’elle fait là? Qu’est-ce qui se passe dans sa tête? Qu’est-ce qui se passe dans ma tête?

    Quels sont tes projets artistiques actuels et à venir?

    En ce moment, je me concentre pour créer un portfolio solide. Mon objectif est de peindre une série de tableaux qui me rendent fière et qui soient cohérents entre eux. L’idée ensuite c’est d’aller les présenter dans des expositions ou des galeries comme Skopia ou Sébastien Bertrand, à Genève. Et mon rêve ultime c’est de participer en 2028 ou 2029 à Art Basel, la plus grosse foire de l’art au monde, où il y a tous·tes les artistes du moment, et aussi un coin d’artistes émergent·es, où j’aimerais bien être. J’ai déjà même un petit carnet «Art Basel 2029» où j’ai inscrit les étapes par lesquelles passer pour y arriver. Ça prendra du temps, mais j’y crois!

    Propos recueillis par Justine Pellissier

    Instagram de l’artiste @imanmakz

  • Festivals, tout un business!

    Festivals, tout un business!

    ÉCONOMIE · Derrière le show des artistes, les festivals cachent une réalité économique bien plus rude. Pour les organisateur·ices, la saison estivale rime souvent avec casse-tête budgétaire, contraintes logistiques et concurrence accrue. L’Auditoire lève le rideau sur ce défi de taille auquel font face nos évènements de l’été.

    Au cours des dernières semaines, les informations sont enfin tombées. Comme chaque année, il s’agit de la période où les festivals annoncent leur programmation. Montreux JazzSion sous les étoilesFesti’neuch ou encore Balélec, chacun nous délivre les secrets de sa nouvelle édition et promet au public un lot de concerts mémorables. Au lendemain de ces annonces, c’est pourtant une approche bien diverse qu’adoptent ces organisateur·ices. Dès lors que les têtes d’affiche ont été révélées, il est déjà temps de planifier la billetterie. L’aspect financier de l’évènement reprend ainsi vite le dessus. 

    Un bénéfice garanti?

    S’il on en croit la SMPA, la société des professionnel·les suisses de l’événementiel musical, organiser un festival paraît plutôt rentable. En effet, près de 2750 festivals et manifestations ont été recensées sur l’année 2023, soit une augmentation d’environ 20% par rapport à l’offre culturelle de l’année précédente. Cette tendance semble aussi se retrouver dans les médias. « Paléo complet en seulement treize minutes », voilà ce que titrait récemment le 24 heures en Une de son journal, traduisant l’effervescence du public par un bénéfice économique assuré. Toutefois, cette idée est démentie par les professionnel·les, du secteur. « Même si le stade est plein, le match n’est pas joué » déclarait Daniel Rosselat, syndic de Nyon et président du Paléo au micro de la RTS.

    Autrement dit, la billetterie ne fait pas tout, car la rentabilité de l’évènement se joue aussi sur d’autres terrains.

    A cela s’ajoutent des dépenses souvent invisibles pour le public, comme les salaires du personnel technique, les coûts de sécurité ou encore les infrastructures temporaires, autant d’éléments qui pèsent lourd dans le budget final.

    Une économie défavorable 

    Avec un budget annuel de 3 millions de francs, Festi’neuch se situe dans la moyenne romande, mais se retrouve bien en dessous des 28 millions du Montreux Jazz. Le financement d’un festival implique ainsi forcément des choix budgétaires parfois complexes. D’une part, les cachets des artistes sont en forte augmentation. En cause, l’effondrement des ventes de disque depuis les années 2000 et la pandémie de COVID-19 ont donné un nouvel élan aux requêtes astronomiques de certains artistes. Actuellement, les tarifs oscillent entre 150’000 francs pour des têtes d’affiche francophones à près d’un million pour des stars internationales.

    Pour répondre à ces prix démesurés et ne pas renoncer à certains artistes, les festivals doivent trouver des ressources financières supplémentaires. Parmi ces ressources, on compte le sponsoring, une pratique largement popularisée dans les évènements culturels, mais fragilisée par le contexte économique.

    Comme le dit Rafaël Binggeli, directeur de l’agence Sponsorize, « plusieurs sponsors historiques en Suisse connaissent des restructurations. Dans ces situations, on coupe dans les dépenses, et le sponsoring-événementiel est généralement l’un des premiers budgets à être réduit ». Une autre méthode de compensation budgétaire est la hausse du prix des billets. Comme révélée par la SonntagsZeitung en 2024, assister à un concert ou un festival coute en moyenne 90 francs, un chiffre en hausse de 12% par rapport à 2019 et qui n’a jamais été aussi élevé. Cette augmentation soulève aussi la question de l’accessibilité: pour de nombreux festivalier·ères, ces tarifs élevés deviennent un frein, limitant l’accès à la culture populaire.

    Un modèle à saturation

    En soi, le modèle suisse des festivals est assez particulier. L’offre de festivals organisés chaque année est plutôt vaste pour un pays comptant à peine 9 millions d’habitant·es. Cette étendue peut donner l’impression que les festivals se marchent sur les pieds les uns des autres, et c’est bien le cas. La vastité de l’offre rend le marché des festivals bien saturé et, si ceux bien implantés parviennent à se maintenir, le développement des nouveaux « concurrents » est beaucoup plus complexe, comme le montre le cas de Vibiscum. En 2024, le festival veveysan a été contraint d’annuler sa 3ème édition en raison d’une vente de billets insuffisante. En réaction, le directeur de Sion sous les étoiles, Michael Drieberg, déclarait: « Il n’y a pas de place à prendre pour un nouvel acteur, qui met 4 ou 5 millions de budget sur la table. Ils ont beau avoir tout l’argent qu’ils veulent, on en oublie que l’essentiel c’est les artistes et ils ne poussent pas comme des petits pains ». Un avis partagé par Julien Rouyer, co-directeur de Caribana: « C’est une réalité. Aujourd’hui, les festivals n’ont plus les mêmes marges qu’auparavant. Dans ce contexte-là, un acteur économique d’une telle taille ne peut s’introduire dans ce secteur ». Malgré cette situation, les communes sont toujours plus envieuses d’avoir un festival chez elles. Pour les acteurs·ices politiques, la promesse de retombées économiques dans la région demeure un argument fort les poussant à projeter l’organisation d’un évènement de ce genre dans leurs environs.  

    Diego Mignogna

  • Moins pour vivre mieux 

    Moins pour vivre mieux 

    © Timothée Parrique

    ÉCONOMIE · Face à l’urgence climatique, la décroissance émerge comme une alternative à la croissance économique. Entre critique du PIB, remise en question de la croissance verte et pistes concrètes de transition, L’auditoire a rencontré l’économiste à HEC-UNIL Timothée Parrique, qui éclaire les enjeux de ce modèle et ouvre les horizons de pensée. 

    Bonjour, merci d’avoir accepté cet interview. Pour commencer, pourriez-vous présenter brièvement les principes clés de la décroissance ?

    Dans Ralentir ou périr (2022), je la définis comme une réduction de la production et de la consommation pour alléger l’empreinte écologique, planifiée démocratiquement dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être. On peut la résumer comme un phénomène – le ralentissement économique – guidé par 4 principes : la durabilité, la démocratie, la justice sociale et le bien-être. La décroissance postule qu’une baisse de la production et de la consommation serait plus efficace que les stratégies existantes visant à seulement essayer de verdir la croissance. Il faut imaginer une sorte de grand régime macroéconomique avec des instruments de déconsommation et de renoncement production visant les biens et services qui alourdissent le plus l’empreinte écologique – c’est l’aspect durabilité. Comme toute stratégie de transition, la décroissance doit être politiquement acceptable, socialement juste, et humainement désirable. 

    La décroissance agit sur l’effet volume : produire et consommer moins.

    La contrainte démocratique nous permet de différencier décroissance et récession ; la première étant planifiée et choisie, alors que la seconde est imposée et subie. Le critère de justice sociale demande une transition à plusieurs vitesses avec un niveau d’effort proportionnel aux différentes empreintes individuelles. Et enfin, par « souci du bien-être », on doit comprendre que ce délestage économique doit être fait de la manière la plus prudente possible, en commençant par les biens et services les moins essentiels pour en pas mettre en péril la qualité de vie. 

    En quoi la décroissance vous semble-t-elle être une alternative crédible – voire nécessaire – face au modèle économique fondé sur la croissance, ou sur la croissance dite « verte » ?

    Pour que la croissance économique soit réellement soutenable, nous devrions complètement dissocier hausse du PIB des pressions environnementales, à un rythme suffisamment rapide pour revenir à temps sous le seuil des limites planétaires. 

    Travailler moins, c’est libérer du temps pour vivre mieux.

    Cette croissance-là n’a jamais existé et je n’ai vu aucune preuve convaincante montrant qu’elle pourrait se matérialiser, encore moins dans les années qui viennent. Si nous voulons voir baisser l’empreinte écologique totale d’une économie, tout semble indiquer qu’il va falloir produire et consommer moins. Concernant la croissance verte, les deux approches sont plus complémentaires qu’on ne le pense. L’approche de la décroissance (simplification des besoins, sobriété, minimalisme, meilleur partage des infrastructures existantes, etc.) permet d’éviter de produire des choses dont on pourrait se passer. Les choses que l’on ne peut pas éviter de produire doivent l’être de la manière la plus écologiquement parcimonieuse possible ; on retrouve ici des outils classiques (énergies bas carbones, matériaux recyclés, longévité des produits, réparabilité, etc.). la décroissance agit sur l’effet volume (moins) et la croissance verte sur l’effet composition (mieux). 

    Existe-t-il déjà des exemples de pays, villes ou régions qui mettent en place des politiques ou pratiques en résonnance avec les principes de la décroissance ?

    La suppression des publicités pour les produits à forte empreinte carbone à La Haye, la mise en place d’alternatives au PIB pour mesurer l’activité d’un pays (les budgets bien-être en Nouvelle-Zélande, par exemple), les expérimentations de réduction du temps de travail en Islande et en Suède, la fermeture de lignes aériennes en France après la Convention Citoyenne pour le Climat. Toutes ces initiatives résonnent avec certains des principes de la décroissance. Si un pays venait à introduire toutes ces politiques (et de nombreuses autres) en même temps, et que cela entraînait une baisse de son niveau d’activité économique total, on pourrait alors parler de décroissance. Pour le moment, ça reste un scénario hypothétique. 

    Enfin, quels seraient selon vous les co-bénéfices d’un modèle de décroissance pour la population, au-delà de sa soutenabilité écologique ?

    Si l’on peut se permettre de produire et de consommer moins, cela veut aussi dire que l’on peut travailler moins, avec tous les bénéfices que cela suppose, à condition que cette baisse du temps de travail ne vienne pas aggraver la précarité. Travailler moins, c’est libérer du temps libre pour des activités à forte utilité sociale comme le bénévolat, l’éducation des enfants ou la participation à la vie politique. « Moins de biens, plus de liens », disaient les premiers théoriciens de la décroissance. 

    Tout semble indiquer qu’il va falloir produire et consommer moins. 

    Une économie qui décide d’allouer moins de ressources humaines à la production de marchandises pourrait donc, en théorie, allouer ces ressources ailleurs, avec des gains en termes de qualité de vie. 

    Merci. Il semble en effet que la décroissance, loin d’un simple ralentissement, invite à repenser notre rapport au progrès, au bien-être et à la nature. Une piste audacieuse pour un futur durable. 

    Propos recueillis par Leif Favre 

  • Être parent à l’UNIL 

    Être parent à l’UNIL 

    PARENTALITÉ · Devenir parent tout en travaillant, c’est devoir réaménager sa vie afin de pouvoir concilier le familial et le professionnel. Et à l’UNIL, ça se passe comment ? Entretien avec Frédérique Auger et Michèle Gendroz, collaboratrices à l’UNIL et mères d’enfants accueillis dans l’une des crèches du campus. 

    À la question de la plus grande difficulté rencontrée par les parents qui travaillent, Frédérique Auger répond sans hésiter qu’il s’agit de trouver une place en crèche. « Les réseaux des communes sont souvent pleins. La possibilité de mettre mon enfant en crèche s’est offerte parce que je suis collaboratrice à l’UNIL, ce qui est une vraie chance. » L’université met à disposition de ses membres quatre crèches, toutes situées sur le campus, accueillant des enfants « dont un des parents au moins a un contrat UNIL, EPFL ou y étudie » d’après le site de l’Université, ce qui permet presque toujours d’obtenir rapidement des places. 

    Standardiser le congé maternité, c’est déjà problématique en soi. 

    « En plus, c’est une service de qualité, que ce soit au niveau de la nourriture, des éducateur·rices qui sont très présent·es, ou des horaires élargis », raconte Frédérique. Le télétravail et les congés accordés aux parents sont également composantes importantes pour allier parentalité et vie professionnelle. « Quand les enfants sont malades, nous avons le droit à cinq jours de congé maladie enfant sans justificatif médical. C’est semblable à l’université de Genève ou aux autres institutions étatiques dans lesquelles j’ai travaillé. Dans le système public, on a quand même beaucoup de mesures d’accompagnements pour les parents. » enfin, Frédérique souligne l’importance d’avoir « un·e responsable qui soit flexible et qui comprend très bien la dynamique actuelle des crèches. » De son côté, Michèle Gendroz s’estime « très satisfaite et chanceuse », même si elle craint de ne pas retrouver de place en crèche si son avenir professionnel devait l’amener à quitter l’UNIL.

    Tous·tes égaux·ales face à la parentalité ?

    D’après Frédérique Auger, « l’UNIL vise une parité homme-femme, même si ce n’est jamais parfait. » Ces structures d’accueil extrafamiliales sont en effet essentielles pour que les collaborateur·rices n’aient pas à baisser leurs taux de travail, tout en gardant à l’esprit que selon l’Office fédéral de la statistique, dans un couple hétéroparental, ce sont majoritairement les mères ayant des enfants de moins de 13 ans qui travaillent à temps partiel alors que les pères, eux, travaillent majoritairement à temps plein. « Je n’aurais même pas pu accepter mon poste si je n’avais pas eu ces places en crèche », affirme Frédérique. Cependant, quelques inégalités persistent, notamment au niveau du congé maternité. Actuellement les collaboratrices disposent d’un congé maternité de 16 semaines, 20 si elles allaitent, tandis que les collaborateurs disposent de seulement 2 semaines. « Il faudrait remplacer le congé maternité par un congé parentalité, sans faire de différence par rapport à l’allaitement ou au genre. Typiquement, moi, je n’ai pas allaité, alors mon mari aurait très bien pu s’occuper des enfants, mais nos employeur.euses ne nous donnaient pas ce choix. Aussi, pour se remettre d’un accouchement, quatre mois, ce n’est pas toujours suffisant. Standardiser le congé maternité, c’est déjà problématique en soi », explique-t-elle. 

    Parentalité et travail, un problème sociétal

    Les deux collaboratrices s’accordent sur le fait que la grossesse est bien reçue à l’UNIL. « Mon entourage professionnel s’est montré bienveillant à l’annonce de ma grossesse et pour mon retour au travail », affirme Michèle. « Mes collègues ont accepté de changer leur jour de présence afin que je puisse avoir les meilleures conditions possibles à la crèche et mon contrat a été renouvelé pendant ma grossesse. » De plus, « des locaux sont mis à disposition si nous souhaitons tirer le lait ou allaiter en toute tranquillité », ajoute-t-elle. Cependant, si cette situation est propre aux institutions étatiques suisses, à l’échelle globale, Frédérique constate un recul dans le soutien social apporté aux familles. En mars 2024, le conseil fédéral a rejeté l’initiative sur les crèches, qui visait à garantir « un accueil extrafamilial des enfants qui soit de qualité et abordable pour tous·tes ». 

    J’espère que l’UNIL ne va jamais reculer dans ses offres. 

    « Les gouvernements tendent de plus en plus vers la droite, défendent de plus en plus le modèle traditionnel de la femme à la maison. En tant que femme qui aime son travail, cela m’inquiète. J’espère que l’UNIL ne va jamais reculer dans ses offres. Avoir des crèches, en plus de cette qualité-là, c’est assez incroyable », conclut Frédérique.

    Marine Pellissier 

  • Mawtini, animer la mémoire

    Mawtini, animer la mémoire

    © Tabarak Allah Abbas pour Mawtini

    CINÉMA · Première à avoir réalisé un anime suisse, Tabarak Allah Abbas raconte, à travers Mawtini, le combat migratoire de ses parents ayant fui l’Irak dans les années 1990. Son film est un récit mêlant mémoire, esthétique japonaise et imaginaire technologique. Un univers qui a suscité la curiosité de L’auditoire

    En quelques mots, comment te présenterais-tu ?

    Moi c’est Tabarak, je suis suissesse d’origine irakienne et j’ai 27 ans. J’ai commencé relativement tard à faire de l’art : c’est à 22 ans, en entrant à la HEAD en cinéma, que j’ai découvert ma passion pour la direction et la réalisation. En arrivant dans ce milieu, je me suis vite rendu compte que je ne partageais pas les mêmes références que mes camarades. J’ai grandi avec mes propres références : des films hyper mainstream et surtout des animes japonais. À cause de cela j’ai reçu pas mal de critiques mais j’ai toujours assumé mes goûts. 

    Tu es la première à avoir réalisé un anime suisse. Quelles ont été tes inspis anime ?

    Après de longues recherches, officiellement, c’est effectivement le premier anime suisse. Même Heidi a été fait dans des studios japonais. Mes inspirations étaient nombreuses mais les principales ont été les suivantes : Full metal alchimist brotherhood avec l’univers hyper robotique, Bleach, One piece, L’attaque des titans pour les combats. Les décors du film sont inspirés de la vraie vie. 

    Je voulais faire ressortir de ces thèmes lourds et tristes, un sentiment positif.

    Comment est née l’idée de Mawtini ?

    Dès mon arrivée à la HEAD, j’ai sur que je voulais que mon projet de diplôme soit un film d’animation sur l’histoire de mes parents. J’ai commencé à en parler avec elles.eux mais ils·elles étaient d’abord très réticent·es. J’ai fini par réussir à les convaincre en disant que c’était un film métaphorique et avant tout un hommage. Je voulais faire ressortir de ces thèmes lourds et tristes, un sentiment positif. C’était pour moi également l’opportunité de prouver qu’avec mes références, je pouvais créer quelque chose. 

    L’exil est toujours un drame et il est souvent marqué par le silence. Comment cette histoire t’a-t’elle été transmise ?

    Certaines anecdotes sortaient de cette manière assez spontanée, au repas de famille. À certains moments, c’était trop douloureux, alors cela sortait sous forme de blague. Je pense que c’était un mécanisme de défense. C’est dans cette même logique que je voulais réaliser un film avec un message positif. Je crois que je ne réalise toujours pas ce que mes parents ont vécu. Ma mère est partie à 27 ans, seule, avec un bébé de 4 mois, pour rejoindre un autre continent. Mon père, lui, espérait encore que la guerre ne commencerait pas, il est donc resté. Deux mois plus tard, les aéroports ont fermé, il a alors dû prendre un bus jusqu’en Jordanie pour pouvoir les rejoindre. J’ai une immense fascination pour mes parents, qui ont tout quitté pour tout reconstruire.

    Quel est le pouvoir de l’animation et des animes ?

    L’animation te permet une réalisation infinie, c’est magique, tout ce que tu veux faire, tu peux le faire. J’ai choisi le style anime car je voulais toucher un public beaucoup plus jeune. Les animes font partie de la pop culture, j’ai voulu prendre ces cartes pour parler de la colonisation de l’Irak par les États-Unis.

    Pourquoi avoir choisi des robots tueurs comme métaphore ? Qu’incarnent-ils pour toi ?

    Je voulais représenter des militaires colons, en d’autres mots : les soldats américains. Dans le film, ils sont les seuls à parler en anglais avec un fort accent américain alors que tout le monde parle l’arabe. Je voulais même mettre le drapeau des États-Unis mais on m’a conseillé de ne pas rentrer dans des combats politiques. Alors que les Irakien·nes sont des cyborgs à moitié humains, les robots sont des machines à tuer, sans aucune humanité et sans émotion. Je voulais inverser les rôles et mettre fin à l’apologie des soldats américains, trop souvent vus comme les sauveurs du monde et de la démocratie. Il est vrai que la politique de Saddam a fait beaucoup de dégâts, mais ce que les Américain·es ont amené, c’était pire. 

    Il fallait inverser les rôles et mettre fin à l’apologie des soldats américains.

    Qu’est-ce que le titre Mawtini évoque chez toi ?

    Mawtini signifie « ma patrie ». L’Irak, c’est ma patrie, même si avant le film je n’y étais jamais allée. Je pense que pour toute la diaspora irakienne ce « ma » te donne la possession. Mawtini c’est aussi le titre d’un poème palestinien écrit dans les années 40. Il a été repris par tout le Moyen-Orient dans les chants de révolte des années 60. Après la chute du pouvoir de Saddam Hussein, en 2003, l’Irak a repris le poème comme hymne national. 

    Ton film a reçu plusieurs prix et beaucoup d’éloges. Comment vis-tu ce succès ?

    Je n’ai rien compris à ma life. On a gagné le prix de Visions du réel, je ne réalise pas, c’est incroyable. Le film a été sélectionné au Brésil et a gagné le prix- on a aussi reçu un prix à Varsovie, ce qui a rendu le film éligible aux Oscars 2026, c’est fou !

    C’est à travers la fierté de mes parents que le film est un succès. 

    Je pense que mes parents se sont rendu compte que c’était une lettre d’hommage. C’était important pour moi de mettre la voix de ma mère à la fin pour montrer que c’était fictionnel, mais basé sur une histoire vraie. 

    Qu’est-ce qui t’attend après Mawtini ?

    Je suis en train de réaliser mon premier long métrage avec ma boite de production. J’ai un projet de série documentaire sur l’émergence des sports de combats en Europe et je vais tourner à Tunis pour un projet avec la Biennale. Je remercie Dieu tous les jours de ne pas avoir la page blanche, c’est cette hyperactivité qui me permet de tenir le cap. 

    Propos recueillis par Sarah Pfitzmann

    Instagram de l’artiste : @tabusedubail

  • Écrire et traduire pour inclure

    Écrire et traduire pour inclure

    @ Collectif Grève Féministe Unil

    INTERVIEW · Travail de recherche sur la place de l’écriture dégenrée dans le monde éditorial, en collaboration avec le Collectif de la grève féministe de l’UNIL et Roxane Bovet, éditrice de la maison d’édition genevoise Clinamen.

    Dans le cadre du programme de spécialisation en traduction littéraire de l’UNIL, j’ai décidé d’effectuer mon projet personnel d’études traductologiques sur l’écriture dite «inclusive» ou dégenrée. Je suis partie du constat que pour traduire de l’anglais, langue avec un genre grammatical relativement neutre, au français, langue marquée structurellement et historiquement par le genre, il fallait prendre la décision, ou pas, de traduire en français inclusif. Le français inclusif reste, pour le moment, un projet relativement niche et se développe principalement dans les milieux militants, qui deviennent des laboratoires linguistiques et expérimentent avec la langue française. Il commence à s’implanter petit à petit dans le monde éditorial, sous forme de re-féminisation du langage, mais reste une exception. Quant au langage neutre, sans binarité de genre, il n’évolue, pour le moment, qu’au sein des sphères militantes. Pour alimenter ce travail de recherche, je me suis penchée sur mes travaux effectués avec le Collectif de la Grève Féministe de l’Université de Lausanne. Ce collectif, qui existe depuis 2018, a pour but de promouvoir l’égalité et la lutte contre les discriminations systémiques au sein de l’UNIL. Les membres·x du collectif s’occupent, entre autres, de sélectionner différents zines, de les imprimer et de les distribuer dans les infokiosques des bars associatifs de l’UNIL (Zelig) et de l’EPFL (Satellite) ainsi que dans la cafétéria associative et autogérée du bâtiment Anthropole (NoCAP). Avec le collectif, nous avons sélectionné des zines qui traitent de problématiques féministes et transidentitaires, rédigés en anglais, pour les traduire en français afin qu’ils soient davantage accessibles à tous·tes·x. Mais alors, qu’est-ce qu’un zine? C’est un petit fascicule autoédité et autodistribué. Toute personne peut rédiger un zine, ce qui offre une grande liberté créatrice. Ces livrets se concentrent généralement sur des problématiques liées aux populations marginalisées et sur des thématiques engagées. L’inclusivité, au niveau des thèmes abordés et de la langue, est donc de mise. 

    Pour m’informer de la traduction du langage inclusif de l’anglais vers le français, je me suis entretenue avec Roxane Bovet, co-fondatrice de la maison d’édition genevoise Clinamen. La maison d’édition a vu le jour en 2014 et valorise une littérature dont les positionnements sont particulièrement «ambigus, expérimentaux et difficilement définissables». Toutes leurs publications sont rédigées en écriture inclusive. 

    Peux-tu te présenter en quelques mots?

    Roxane Bovet, curatrice (Rita Residenza) et éditrice (Éditions Clinamen). Clinamen est spécialisée dans l’édition d’art et de pensée critique, nous menons actuellement un projet de traduction collective d’une anthologie anarchiste qui a pour objectif de faire de la traduction un espace social.

    Quelle est la place du langage inclusif dans le monde de l’édition?

    Le monde de l’édition est si vaste qu’il me semble impossible de répondre de manière homogène. Tandis que certaines structures ne se posent même pas encore la question, pour d’autres le langage inclusif est au centre de toute la pratique éditoriale. Les éditions du Commun, à Rennes, par exemple, ou Hystériques & AssociéEs en Belgique, militent pour un renversement des codes normatifs avec une attention au langage comme outil de transformation sociale.

    Préfères-tu utiliser toutes les options inclusives (point médian, épicènes, formulations impersonnelles ou passives, …) que tu as à disposition ou choisir une seule option et garder une sorte de cohérence tout au long de tes écrits? 

    Je choisis l’option inclusive en fonction de différents critères, parmi lesquels le public de destination, le type de texte (singularité poétique de l’écriture, volonté d’oralité fluide, etc.). En tant qu’éditrice, cela se fait toujours en conversation avec les auteurices. Pour un texte théorique ou critique à l’écriture simple, nous privilégions les points médians et ajoutons le X du neutre. En tant qu’autrice, j’essaie le plus souvent d’éviter les formes genrées, de trouver des termes épicènes ou des tournures de phrases sans accords. Lorsqu’il s’agit de mon écriture, j’aime les mots-valises sans points médians, ni tirets: éditeurices, auteurices, etc. Selon moi, rendre l’écriture la plus fluide possible est également une attention essentielle à l’inclusivité, notamment en termes de classe et de migration. C’est pour cette raison que je privilégie les solutions inventives aux règles académiques.  

    Le langage inclusif est-il, selon toi, seulement militant? Et si oui, penses-tu qu’il pourra devenir la norme dans les années à venir? 

    Chaque communauté se construit notamment par le langage, c’est une composante essentielle qui permet aux personnes de définir qui fait partie du groupe et qui en est exclu. Cela s’observe dans tous les types de communautés et c’est, je pense, encore le cas pour le langage inclusif aujourd’hui. Son usage courant se cantonne à certains milieux, et la mobilité langagière reste un privilège. J’aimerais que le langage inclusif devienne une norme, mais savoir si ce sera le cas dépend principalement de volontés politiques (et donc capitalistes) qui n’ont pas grand-chose à voir avec le fait que cela soit souhaitable ou juste. 

    Y a-t-il, selon toi, un phénomène de langage inclusif-washing?

    Certainement, aux côtés du pink-washing, green-washing, etc. Cela rejoint mon commentaire précédent. Le langage de nos sociétés occidentales contemporaines est fondamentalement capitaliste. Le capitalisme étant structurellement construit de manière à se transformer pour se perpétuer, il fera du langage inclusif sa prochaine bataille si cela peut le servir. La tokenisation des luttes est un phénomène qui permet d’intégrer les luttes marginales sans pour autant opérer de transformation effective et fondamentale quant aux problèmes systémiques qui rendaient nécessaires les luttes initiales. Aujourd’hui, la réalité du langage inclusif en termes de genre est brouillonne et foisonnante:  coexistence de règles multiples, confrontation de codes représentant les mille nuances subtiles des questions de genre, etc. Cette réalité en perpétuelle évolution et accompagnée d’une réflexion sincère sur ces questions me parait plus souhaitable qu’une application homogène mais simplement administrative ou conventionnelle du «é-e-x». Le capitalisme néo-libéral réfléchit par formule, c’est encore plus flagrant dans nos nouvelles réalités algorithmiques, je pense qu’une marge d’irrationalité et d’inventivité nous permettra d’être moins directement récupérables. Je désire un langage inclusif qui soit plein d’erreurs, celui des artistes et des travailleureuses, pas celui du marketing et des multinationales. 

    Utilises-tu un langage non-binaire? Et est-ce que tu trouves que les options de langage non-binaire en français sont adaptées et à l’écoute de la non-binarité? 

    Comme pour l’écriture, mon langage s’adapte au milieu dans lequel je suis. Si je porte toujours une attention particulière à la représentation de l’inclusivité dans ma parole, je ne le fais pas toujours de la même manière. Je travaille à la HEAD [ndlr, Haute école d’art et de design] et évolue dans les milieux de l’art contemporain. Dans ces espaces, l’utilisation du X final, même à l’oral, est totalement banalisée. Ce n’est pas forcément le cas dans d’autres milieux que je fréquente où je préfère utiliser d’autres stratégies de manière à pouvoir réellement communiquer avec et autour de ces questions. 

    Quels sont tes projets présents?

    Liés à ces questions… Une publication avec Gorge Bataille, autrice et poétesse française, qui parle de sexualité, transgresse la distinction des sexes et questionne les normes et les rôles. Le projet de traduction collective Translating the impossible avec Lore Desalys, qui évolue autour de plusieurs événements et tente de faire de la traduction un espace social. FestaRita, une exposition et festival cet été avec plusieurs artistes et notamment Como Contemporanea, qui propose un atelier pour inventer des histoires. Leur installation visera à générer un acte performatif d’imagination collective; une rédaction ludique pour définir le destin de quatre personnages magiques, qui ont perdu tout espoir dans la censure. Iels nous invitent à suivre les règles pour mieux les briser. Ou alors Juri Bizotto et Natura Violenta qui proposent un atelier explorant les pratiques queer de survie (plutôt qu’artistiques) développées dans et en relation avec le contexte rural. 

    Propos recueillis par Clélia Colin

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  • Le monde de demain

    Le monde de demain

    INTERVIEWS · L’auditoire est allé à la rencontre des étudiant.es de l’UNIL et de l’EPFL pour savoir de quoi vous rêvez, cher·ères lecteur·ices, pour le monde de demain et au-delà. Afin de représenter fidèlement notre lectorat, nous avons interrogé des étudiant·es dans plusieurs bâtiments de l’EPFL et de l’UNIL. Parole aux étudiant·es.

    « De quoi rêves-tu pour le monde dans 10 ou 15 ans ? Que souhaites-tu pour l’avenir, que ce soit pour la Suisse, la politique, l’université, ou autres ? » C’est la question qu’a posé L’auditoire à sept étudiant·es du campus. Voici leurs réponses. 

    Arthur, Master en FGSE, UNIL

    Je vois un campus beaucoup plus vert, avec plus d’endroits où se poser et avec plus d’endroits sympathiques où travailler à l’extérieur.

    Je vois aussi un campus beaucoup plus axé sur le vélo, avec un peu moins de voitures. Les idées de développement durable et les géosciences montent gentiment donc je souhaiterais que ce développement continue et que les politiques s’orientent plus sur le développement durable. 

    Noah, Master en HEC, UNIL

    Pour le futur, je rêverais que l’UNIL développe plus les infrastructures et soit moins tournée vers l’écologie, le social, etc. Ce qui nous manque cruellement c’est de l’espace pour étudier. 

    Plus largement, l’écologie peut bloquer le développement de la ville de Lausanne et de l’UNIL, par exemple pour la rénovation des bâtiments. Je rêve que les infrastructures se développent et soient modernisées et que le campus soit plus dense en bâtiments, pour avoir plus d’espaces où travailler. Dans le futur, je rêve que ce soit plus facile de se déplacer en voiture et que le vélo et les transports publics cessent de rendre difficile le trafic des voitures et bus à Lausanne. À l’avenir, j’espère qu’on aura un développement plus intelligent, comme en Asie, et aussi que les travaux iront plus rapidement. Actuellement, c’est trop lent. Même pour le site d’inscription aux cours, le développement est trop lent car on se concentre sur des choses pas prioritaires, selon moi. 

    L., Bachelor en psychologie, UNIL

    Je vis dans le Lavaux et j’espère qu’il ne changera pas. J’aimerais aussi que les élèves puissent continuer à suivre les cours en visio. Dans le futur, j’aimerais que l’accès en transports publics à l’université soit amélioré. 

    Il faudra aussi un peu améliorer l’accompagnement lors de l’entrée à l’université, surtout pour les personnes qui n’ont personne dans leur entourage à être déjà allé·e à l’université. La séance d’information n’est pas assez complète. 

    E., Master en psychologie, UNIL 

    Si j’avais une baguette magique, je réduirais les inégalités, car il reste beaucoup de travail là-dessus et on est capables de le faire en mettant les bonnes choses en place, par exemple via l’éducation. On peut apprendre aux jeunes une certaine ouverture afin qu’ils·elles grandissent en acceptant tout le monde. Cela résoudrait pas mal de choses, par exemple pour le racisme et le féminisme. Dans l’avenir, j’espère qu’on mettra l’argent dans des ingénieur.es qui ont les bonnes idées pour résoudre le problème écologique. 

    Enfin, je rêve que dans 20 ans, des choses soient mises en place pour que les personnes qui ne naissent pas avec certaines facilités puissent saisir toutes les opportunités qu’ils souhaitent, afin de réduire les inégalités. 

    Gregory, Master en actuariat, HEC, UNIL

    J’aime beaucoup skier et comme le climat se réchauffe, j’aimerais pouvoir continuer à skier à l’avenir. Je suis également préoccupé par le nombre d’étudiant·es en sciences actuarielles. Nous sommes 30 à Lausanne. J’espère qu’il y aura plus d’étudiant·es en sciences actuarielles parce que nous avons besoin de plus d’actuaires. 

    Mathys, Bachelor en Maths, EPFL

    À l’avenir, j’aimerais bien voir de nouvelles formes de liens entre les maths et d’autres branches, et aussi de nouvelles applications car actuellement c’est très abstrait. 

    Je rêve qu’on trouve des manières de résoudre des problèmes dans de nouvelles branches grâce à ce que je fais. De manière générale, ce serait super chouette que l’on voie de nouveaux crossovers entre les disciplines, car on en aurait bien besoin. Concernant l’art, j’aimerais voir émerger de nouvelles formes d’art. 

    J’espère que la poésie se sera démocratisée. Même si je n’y crois plus beaucoup, j’espère aussi qu’il y aura plus de fonds alloués à la question écologique. Ce qui serait bien, c’est que les petits groupes militants, qui peuvent avoir le plus d’impact en faveur de l’écologie, gagnent du pouvoir et puissent prendre la parole dans l’espace public. Sur le plan social, j’espère que les grands au pouvoir auront arrêté de jouer avec les fusils et de créer des guerres inutiles. Dans 20 ans, j’apprécierais voir l’impact de mes actions en faveur des causes que je défends.

    Cassandra, Bachelor en en droit, UNIL 

    Dans le futur, j’espère que l’université sera plus inclusive et moins sélective. Les méthodes d’enseignement ne sont pas adaptées à tout le monde. C’est déjà compliqué à l’école obligatoire pour certain.es et à l’université c’est pire. Par exemple, en droit on n’a quasiment aucun cours en visio. Par ailleurs, aujourd’hui l’université n’est pas accessible à tout le monde. Par exemple, il n’y a pas d’université au Tessin. 

    Dans 10 ans, je rêve que les étudiant·es soient bien accueilli·es, que les bâtiments soient plus chaleureux et modernisés, en préservant la nature qu’il y a sur le campus.

    Et vu que tout le monde n’arrive pas à se faire de grands groupes d’ami·es, dans le futur, on ne devrait pas avoir ces amphithéâtres horribles avec 400 personnes. J’aimerais que l’enseignement ressemble un peu plus au gymnase, qu’on laisse plus le temps aux gens et qu’on leur mette moins la pression. 

    Propos recueillis par Diego Fernandez