• Tuées par le patriarcat

    Tuées par le patriarcat

    ©Jessica Jaccoud

    FÉMINICIDES • L’auditoire s’est rendu au Palais fédéral à Berne, où Mme Jessica Jaccoud, avocate et conseillère nationale, a partagé son analyse politique et juridique sur les féminicides. Le Prof. Philippe Delacrausaz, médecin-chef et directeur de l’Institut de psychiatrie légale du CHUV, a apporté son éclairage sur les mécanismes derrière ces violences.

    La conseillère nationale, Mme Jaccoud, nous éclaire sur la définition du féminicide et son cadre juridique.

    C’est quoi un féminicide?

    Aujourd’hui il n’y a pas de définition légale du féminicide, ce sont essentiellement les sciences sociales qui apportent des définitions, donc il est important de savoir ce à quoi on se réfère. Il faut à mon sens comprendre le féminicide comme un crime de propriétaire et c’est vraiment celui d’un homme qui agit par une motivation de l’ordre de la domination pour atteindre directement une femme parce que précisément celle-ci est une femme et que son rôle, sa place dans la société, est défini par les règles du patriarcat. Donc cela impose vraisemblablement une relation de couple, mais pas seulement. On peut également imaginer par exemple le fait qu’un homme qui assassine une prostituée, précisément parce que c’est une travailleuse du sexe, comme entrant dans la définition du féminicide.

    Le féminicide est-il un terme officiel?

    L’officialité ne dépend pas de l’inscription dans le code pénal. On peut avoir des termes qui sont utilisés dans des communiqués de presse par exemple et qui ne sont pas dans le code pénal. En revanche, ce qui est vrai c’est que le féminicide n’est pas une infraction en tant que telle. Le code pénal va parler soit de meurtre, donc le fait d’ôter la vie à quelqu’un de manière intentionnelle. Il peut y avoir aussi l’assassinat, qui est un homicide avec une absence particulière de scrupules, donc une version punie plus sévèrement que le meurtre.

    Selon vous, c’est important d’appeler ces crimes un féminicide plutôt qu’un homicide?

    On ne peut combattre que ce qui est dit et défini, et les féminicides répondent à des logiques assez différentes de celles d’un homicide classique. Il est absolument essentiel de pouvoir les identifier, d’utiliser les bons mots, parce que ça permet d’une part de sortir de la sphère domestique des crimes qui doivent être compris comme une problématique publique et avoir des réponses collectives.

    «Aujourd’hui il n’y a pas de définition légale du féminicide»

    Jessica Jaccoud, avocate et conseillère nationale

    Et puis c’est également le seul moyen de mettre en avant les mécanismes qui conduisent à ces types d’homicides pour que nous puissions mettre en place des outils pour les limiter. En gros, si vous souhaitez mettre en place des mesures pour limiter les passages à l’acte, vous ne faites pas la même chose pour limiter les homicides dans le monde de la criminalité, commis majoritairement par des hommes contre des hommes, que les mesures que vous mettez en place pour limiter les féminicides. Ils ne répondent en effet pas à des logiques similaires.

    Comment expliquer que le féminicide ne soit toujours pas inscrit dans le code pénal?

    Déjà parce qu’on vit dans une société qui, jusqu’à il n’y a pas très longtemps, considérait qu’on pouvait tuer par amour. Pendant longtemps, l’amour et la passion étaient considérés comme des sentiments qui expliquaient ou qui excusaient les actes qui pouvaient conduire jusqu’à la mort. Je pense que c’est intégré de manière très profonde dans nos sociétés, avec Roméo et Juliette et d’autres mythologies qui lient cette idée de mort avec la passion amoureuse. On peut aussi se rappeler la manière dont le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat a été traité médiatiquement. À l’époque, les médias ne parlaient que de crime passionnel. Puis, sur le plan du code pénal, beaucoup d’auteur·ices s’opposent à l’inscription du féminicide car elle serait selon eux·elles une entrave au principe d’universalité du droit.

    Pensez-vous que le féminicide va être un jour inscrit dans le code pénal?

    Je ne sais pas quand le Parlement sera prêt à franchir ce pas. Mais pour être parfaitement honnête, l’inscription du féminicide dans le code pénal n’est pas la solution miracle qui permettra de résoudre la problématique. Je milite vraiment pour une approche holistique, pour une prise en compte d’une multitude de mesures structurelles pour limiter les féminicides. La seule inscription du féminicide dans le code pénal ne suffira pas en soi à éradiquer ce fléau.

    «On ne luttera pas contre les féminicides sans injecter énormément d’argent»

    Jessica Jaccoud, avocate et conseillère nationale

    Et je vous prends un exemple: l’Italie de Giorgia Meloni a inscrit le féminicide dans le code pénal. Je doute très honnêtement de la volonté politique d’un gouvernement d’extrême droite d’agir sur les féminicides, alors que d’autres mesures avec beaucoup plus d’effets, comme des mesures structurelles et de prévention, ne sont, elles, pas intégrées au dispositif italien.

    Est-ce que pour vous le cadre légal actuel permet de protéger ces victimes?

    Non, le cadre actuel fédéral est tout à fait lacunaire. Les campagnes de prévention sont sous-dotées. Il n’y a aucune obligation pour les cantons, par exemple, d’avoir des brigades de police spécialisées ou des procureurs spécialisés. Il n’y a aucune norme minimale de places d’hébergement pour les femmes et leurs enfants dans les cantons. J’en suis convaincue, les dispositifs légaux, réglementaires et budgétaires sur le plan fédéral et cantonal sont clairement insuffisants.

    Avez-vous, en tant qu’avocate, constaté une évolution du phénomène?

    Les statistiques vaudoises sont très éclairantes: le nombre de plaintes, dénonciations, instructions, appels à la police pour des violences dites conjugales sont en augmentation. Je pense qu’il y a deux phénomènes: en facilitant l’accès à des mesures de protection, on a fait sortir du huis clos certaines situations qui sont aujourd’hui visibles dans les statistiques alors qu’elles ne l’étaient pas avant. En parallèle, je pense aussi que nous sommes dans une période où la violence masculine est plus forte et plus importante, exacerbée notamment par les mouvements masculinistes sur les réseaux sociaux et par le backlash . Il y a vrai risque de radicalisation. Je suis très inquiète du retour en arrière que l’on est en train de vivre, de la résurgence de mouvements comme les tradwives, de l’apologie de la violence comme étant un mode de communication au sein du couple, de la domination masculine, etc. Pour moi, ce sont des signaux plutôt inquiétants qui montrent qu’on doit vraiment apporter des mesures structurelles pour lutter contre ce fléau.

    Qu’est-ce qu’on peut faire pour prévenir les féminicides?

    Pour la prévention des féminicides, il y a toute une série de mesures structurelles qui doivent être prises. Il doit y avoir bien évidemment des formations spécifiques pour tous·tes les acteur·ices de la chaîne pénale: les policier·ères, les procureur·es, les juges, les avocat·es, etc. La réalité, il faut en être absolument conscient·e, c’est qu’on ne luttera pas contre les féminicides sans injecter énormément d’argent dans cette lutte, notamment pour les mesures de prédiction des risques, de protection des victimes et de suivi des auteurs. Aujourd’hui, le Parlement suisse est prêt à débloquer des milliards en faveur de l’armée pour «la sécurité du pays». Moi, j’appelle le Parlement à débloquer des centaines de millions pour garantir la sécurité de la moitié de sa population, c’est-à-dire la sécurité des femmes. On doit créer aujourd’hui les outils pour développer une politique féministe de la sécurité en Suisse.

    Mais finalement, pourquoi les hommes tuent-ils les femmes?

    Le Prof. Delacrausaz nous éclaire à présent sur les mécanismes et les conditions dans lesquelles les féminicides prennent place.

    Selon lui, il est «plutôt rare de trouver des troubles psychiatriques avérés chez les auteurs de ces crimes. Ce qui rend la prévention difficile est qu’il n’existe par ailleurs pas forcément d’antécédents de violence auparavant». Il affirme que la plupart du temps, les auteurs ne présentent «aucun antécédent psychiatrique mais à un moment donné, il survient quelque chose d’insupportable dans la relation. Souvent, l’insupportable, c’est la séparation, la rupture, mais parfois c’est pour des questions de jalousie ou pour des aspects de possession et de domination que la violence surgit. C’est pour cela que le moment de la rupture est connu comme un moment à risque. Ce n’est pas forcément le moment de l’annonce de la rupture, mais plutôt le moment où il y a une prise de conscience du caractère inéluctable de la séparation. Il existe, d’autre part, un schéma, bien connu, de violences antérieures qui peuvent aller en s’aggravant et qui peuvent conduire jusqu’au meurtre mais ce n’est qu’un des scénarios possibles pour en arriver là.»

    «Le moment de la rupture est connu comme un moment à risque»

    Prof. Philippe Delacrausaz, directeur de l’Institut de psychiatrie légale du CHUV

    Pour lui, «une forme extrême de domination se manifeste notamment par ce qu’on appelle la relation d’emprise, ou ce qu’on appelle aussi aujourd’hui le contrôle coercitif. Il va y avoir une non-prise en compte de l’autre dans son altérité et une non-capacité à prendre en compte les besoins ou les désirs de l’autre, parce que seuls ses propres besoins ou ses propres envies comptent finalement. L’autre n’est alors pas vu·e comme un·e égal·e dans la relation mais comme un objet à disposition.»

    À travers ces échanges, nous comprenons que les féminicides, bien qu’ils ne disposent pas encore d’un statut officiel, notamment sur le plan juridique, ne relèvent pas de faits divers isolés liés à des troubles individuels ou psychiques. Ils s’inscrivent dans un contexte patriarcal et trouvent leurs causes dans des mécanismes systémiques. L’année 2025 s’annonce particulièrement sombre, puisque nous comptons déjà davantage de féminicides que l’année dernière. Il est donc essentiel de continuer à s’emparer de ce sujet, de le dénoncer, afin que les violences faites aux femmes soient pleinement reconnues, sanctionnées et, surtout, qu’elles cessent une fois pour toutes.

    Propos recueillis par Jéssica Sousa

  • Voyage au bout de l’enfer

    Voyage au bout de l’enfer

    DÉRIVES · Si certain·es optent pour des vacances paradisiaques, d’autres explorent sciemment des endroits macabres ou dangereux. Cette pratique, appelée dark tourism, fascine toujours plus de curieux·euses, mais soulève également des questions éthiques.

    Le dark tourism, ou tourisme sombre, consiste à visiter des lieux associés à la mort, à la souffrance, ou à des catastrophes, passées ou contemporaines. Son origine remonte avant celle du tourisme moderne car, dès le début de notre ère, les pèlerinages religieux attiraient déjà des foules vers des sites marqués par le martyre ou le sacrifice. De nos jours, outre des cimetières ou des catacombes, des zones à risque (Syrie, Afghanistan, Corée du Nord, etc.) sont également prisées par des touristes de l’extrême, non sans conséquences.

    L’adrénaline de l’inconnu

    En juin 2025, alors qu’il traversait l’Iran à vélo, Lennart Monterlos, un touriste franco-allemand de 19 ans, a été arrêté pour avoir commis un délit, d’après les autorités iraniennes. Cette affaire, dont l’issue demeure inconnue à ce jour, rappelle les dangers encourus par les voyageur·euses dans des régions considérées comme risquées, en raison des conflits armés et de l’aide consulaire limitée. Pourtant, le Département fédéral des affaires étrangères observe un nombre croissant de la population suisse voyageant dans des pays déconseillés, à l’instar de Tim Messner, un étudiant en histoire et géographie à l’UNIL, qui a séjourné en Iran en août 2025. Passionné par la culture persane, il a plusieurs fois reporté son voyage à cause des crises traversées par le pays.

    «Le dark tourism permet également de porter un ‘regard sur nous-mêmes’»

    Nathanaël Wadbled

    L’énième escalade de tensions avec Israël l’a paradoxalement motivé à se rendre sur place, de peur que le patrimoine qu’il rêvait de découvrir ne disparaisse un jour. En outre, il souhaitait se faire son propre avis sur la situation, sans le prisme des médias occidentaux. «Il faut distinguer l’État de la population», affirme le jeune homme de 28 ans, qui s’est senti en sécurité, malgré la méfiance des autorités. Il a notamment dû passer par une agence de voyage iranienne pour obtenir un visa et un tour organisé, de quoi s’interroger sur la commercialisation de ces destinations.

    Tourisme noir vs travail de mémoire

    En ce qui concerne les lieux figés dans le passé, il convient de rappeler que le dark tourism comporte différents degrés. Dans l’émission Forum de la RTS, Emmanuel Salim, maître de Conférences en géographie à l’Université de Toulouse et chercheur associé à l’UNIL, a souligné deux principales questions éthiques. D’une part, celle de la temporalité – difficile à mesurer –, c’est-à-dire déterminer le moment à partir duquel il devient moralement «acceptable» de se rendre sur les lieux d’un drame et, d’autre part, celle de l’attitude du·de la visiteur·euse. En effet, si le respect et le recul critique relèvent du tourisme mémoriel, prendre des selfies et se mettre en scène dans un endroit chargé de souffrances, tel qu’Auschwitz, s’apparentent davantage à un voyeurisme déplacé. Cela dit, le dark tourism permet également de porter un «regard sur nous-mêmes», notre histoire et l’horreur dont l’humanité est capable, selon le chercheur français Nathanaël Wadbled, au micro de la RTS. Les voyages vers des destinations «obscures» ne sont donc pas systématiquement blâmables, à condition que notre bon sens ne se fasse pas la malle.

    Justin Müller

  • Crimes suisses: un podcast sang pour sang vrai

    Crimes suisses: un podcast sang pour sang vrai

    PODCAST – Parmi la variété de podcasts disponibles sur les plateformes d’écoute, les true crimes, ou affaires criminelles vraies, semblent trouver leur public. De son côté, la RTS nous plonge dans le passé noir de notre histoire, avec Crimes suisses.

    Après Hondelatte raconte sur Europe 1 ou L’heure du Crime sur RTL, le genre documentaire du true crime a encore frappé. Disponible depuis janvier 2024, Crimes suisses est la nouvelle série audio de la RTS mettant en lumière les affaires sanglantes qui ont marqué nos coins de pays, dont certaines inédites. Proposées par le journaliste Antoine Droux, ces histoires lèvent le voile sur un passé oublié ou que l’on préfère parfois occulter. Or, ce podcast tend, au contraire, à nous faire écouter «des histoires qui nous tendent un miroir», comme l’affirme son auteur.

    Entre fascination et appréhension

    Aux yeux du narrateur, si la pulsion du crime est ancrée dans la nature humaine, l’intérêt médiatique que suscitent ces histoires réside dans le passage à l’acte et les raisons qui ont amené à le commettre. Outre un effet cathartique, s’intéresser aux crimes ne s’apparente pas à de la curiosité morbide, mais permet, selon lui, de «mieux comprendre l’humain et d’appréhender la fragilité de nos sociétés». Dans Crimes suisses, l’attrait est renforcé par la proximité et l’aspect local des affaires relatées qui nous rappellent que la violence est bel et bien présente à côté de chez nous, dans cette Suisse habituellement perçue comme tranquille et bien rangée.

    Raconter la Suisse autrement

    Faire entendre le pays en retraçant des époques, des lieux et des affaires symptomatiques, telle est l’intention de ce podcast, qui tient à aller au-delà du fait divers lui-même et nous en apprendre davantage sur l’évolution d’un contexte, qu’il soit scientifique, judiciaire, politique ou sociétal. Le récit est d’ailleurs suivi d’une interview d’un·e expert·e, afin de souligner les enjeux de l’affaire. Cependant, Crimes suisses «n’a pas la prétention de se substituer à la justice», précise Antoine Droux. Les enquêtes traitées doivent donc avoir un début, un milieu et une fin, qu’elles soient résolues ou prescrites. Épaulé par un recherchiste, il s’appuie sur la documentation publique existante et des bases de données d’archives pour la rédaction des épisodes. Jusqu’à présent, le podcast est consacré à des affaires contemporaines – hors de l’actualité – et romandes, bien que le journaliste n’exclue pas de se pencher du côté alémanique. Il n’en demeure pas moins que Crimes suisses est un format exportable dans le reste de la francophonie, moyennant quelques adaptations de termes helvétiques.

    Une mise en ondes immersive

    Un peu plus de six jours sont nécessaires pour concevoir un épisode de Crimes suisses, durant lesquels Antoine Droux identifie l’affaire, se plonge dans la documentation, écoute puis procède au montage des archives sélectionnées, établit une chronologie des faits et recherche un·e invité·e, avant de rédiger l’histoire et de l’enregistrer. Le true crime étant par définition une mise en récit du réel, plusieurs éléments contribuent à l’immersion sonore recherchée par le podcast: les archives contextuelles enrichissent le cadre de l’histoire et une musique originale a été composée par la designer sonore Renée Jeanne Acquaviva. La particularité tient au fait que les motifs de cette trame sont remixés, selon les scènes du récit, par le réalisateur radio David Golan. Cette démarche de création s’accompagne de plusieurs ressorts de narration développés par le journaliste et son équipe, de sorte à capter l’attention de l’auditeur·ice, tout en restant dans le strict respect de la réalité. Il ne s’agit en aucun cas de tordre la vérité ni même de romancer les true crimes. Malgré la dimension sombre et brutale inhérente de ces affaires criminelles, ces Droux crimes éclairent une autre facette de la Suisse, son fonctionnement, son histoire et les profondeurs de l’âme humaine.

    Crimes suisses s’écoute un vendredi sur deux sur Play RTS et toutes les plateformes de streaming audio, ainsi que cet été à la radio, les dimanches de 17h à 18h, sur La Première.

    Justin Müller

  • Unil: nouvelles du doctorat de Mussolini

    Unil: nouvelles du doctorat de Mussolini

    DEBAT : En 2020, l’Unil est revenu sur le doctorat honoris causa décerné à Mussolini 83 ans auparavant. La publication d’un rapport sur la question a proposé le financement de cinq programmes pour une politique mémorielle. Une décision qui ne fait pas l’unanimité. L’Auditoire revient sur le débat et se questionne sur l’avancée des programmes.

    Il y a 120 ans, un jeune italien en exil suivait des cours à l’Unil. Son nom : Benito Mussolini. En effet, c’est au début du 20ème siècle qu’il étudie à la faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. Quelques décennies plus tard, en 1937 dans un contexte de montée du totalitarisme en Europe, l’Unil lui décerne un doctorat honoris causa « pour avoir conçu et réalisé dans sa patrie une organisation sociale qui a enrichi la science sociologique et qui laissera dans l’histoire une trace profonde ». En 1987, pour le cinquantenaire de l’événement et face à une incompréhension et une opposition déjà persistante de la part du public, l’Unil publie un livre blanc sur la question. Cependant, celui-ci, ne répondant pas aux problèmes éthiques et historiques d’une telle démarche, est jugé globalement insatisfaisant.

    Repenser la posture à adopter

    Ce n’est qu’en 2020 que l’Unil décide de prendre une position institutionnelle sur la question. L’Université prend la décision de mandater le Centre interdisciplinaire en éthique (CIRE) et de constituer un groupe d’experts internes pour réfléchir à la posture qui doit être adoptée quant à cette distinction. A la lumière des événements passés, la question de son potentiel retrait est centrale. Toutefois, l’Université donne le ton en affirmant souhaiter gérer son passé de manière cohérente ; que tous puissent se saisir du problème, dans le présent ou dans le futur, afin qu’une telle erreur ne se reproduise plus. En février 2022, le Recteur Frédéric Herman s’oppose au retrait du doctorat honoris dans l’émission Forum de la RTS : « Le retirer, c’est l’enlever du débat démocratique. ».         Le mois suivant, Ensemble à gauche Vaud réagit et dépose une motion au Grand conseil vaudois pour que le doctorat soit retiré. Celle-ci est jugée irrecevable : l’Etat de Vaud n’a pas de compétence pour obliger l’Unil à retirer le doctorat.

    « Le retirer, c’est l’enlever du débat démocratique ».

    Frédéric Herman, RECTEUR DE L’UNIL

    En mai, le groupe de travail du CIRE publie un rapport. Pour des questions juridiques et éthiques, il y est conseillé de ne pas retirer le doctorat : « la réalité des faits (une université, dans une situation démocratique, a honoré un fasciste notoire) est indélébile ». Entre autres dans une volonté d’ouvrir la discussion et de ne pas s’enfermer dans une binarité du « pour » ou du « contre », le financement de cinq programmes autour du fascisme est proposé. Pour encourager la constitution d’un savoir sur ce pan de l’histoire, sont proposés la mise à disposition de matériel pédagogique, la création d’un prix d’excellence et le déblocage de fonds pour des travaux spécifiques à la question. Pour inciter à la discussion : la mise en place d’un atelier à destination des écoles et gymnases et l’organisation d’un colloque pluridisciplinaire sur les enjeux mémoriels du fascisme.

    Des actions jugées insuffisantes 

    Suite à la publication du rapport, le Recteur s’est exprimé une nouvelle fois sur le maintien du titre honorifique sur le site de l’Unil.  Il affirme : « Le mode d’action d’une université va au-delà du simple rappel de valeurs. Il repose plutôt sur la constitution de savoirs, le développement d’outils d’analyse et de déconstruction, de mise en relation des composantes qui constituent une situation. ». Toutefois, ce mode d’action ne fait pas l’unanimité. En juillet de la même année, la députée de Gauche, Elodie Lopez, dépose un postulat pour que l’État de Vaud se positionne contre le maintien du titre. Une demande votée et rejetée par le Grand conseil vaudois qui suit la politique de l’université. En mars 2023, une nouvelle pétition est déposée contre cette décision par un comité de militants. Sans succès. Mais comment comprendre cette divergence d’opinions ? Stéphanie Prezioso, professeure d’histoire à l’Unil et conseillère nationale publie en 2023 un article sur la question pour la revue Laboratoire italien. Elle revient notamment sur les lacunes du rapport. On y lit que les revendications pour le retrait ne se sont jamais appuyées sur un désir d’effacer le passé et que la politique mémorielle ne répondrait donc pas à tous les enjeux de la question. Celle-ci aurait dû être jointe d’une révocation du titre. Un acte aussi fort aurait alors, entre autres, contribué à soulager « la dette que nous avons envers les vaincus des luttes passées » : des victimes dont la mémoire ne serait pas suffisamment honorée par la politique de l’université.

    Photographies de Benito Mussolini prises par la police de Berne le 19 juin 1903 après l’avoir appréhendé pour incitation à la grève. Archives du canton de Berne.

    Des programmes, mais encore ? 

    Où en sont les plans deux après la remise du rapport du CIRE? «Ils sont sur le point de se concrétiser», nous apprend Nadja Eggert, directrice du CIRE. Une exposition devrait se tenir cette année pour «que cet épisode soit diffusé et raconté» hors des murs de l‘Université, pour permettre une appropriation plus globale de la question, notamment auprès des plus jeunes générations. En effet, elle ajoute : « On tenait à ce que les acteurs plus jeunes puissent aussi s’approprier cette question-là pour éventuellement dans 20 ans ou dans 10 ans, que cette jeune génération décide peut-être alors de retirer le prix. » Un colloque aura lieu à l’Unil et au Palais de Rumine du 7 au 9 novembre 2024 dans l’optique de «poser l’état des lieux de la recherche actuelle et d’identifier les pistes à creuser». Enfin, la directrice du CIRE parle d’une future collaboration avec le Festival Histoire et Cité, un événement romand annuel, qui remplacerait l’idée présentée préalablement d’octroyer un prix d’excellence pour des recherches sur le fascisme: «On s’est rendu compte que la pertinence du prix, son contour, n’était pas clair et cette collaboration avec le Festival semblait beaucoup plus adéquate pour assurer une pérennité. L’idée c’est d’avoir une activité, chaque année, qui puisse, non pas se remémorer le prix évidemment, mais se remémorer que l’Unil a fauté.»

    « L’idée c’est d’avoir une activité, chaque année, qui puisse, non pas se remémorer le prix évidemment, mais se remémorer que l’Unil a fauté. »

    Nadja Eggert, directrice du CIRE

    Interrogée sur l’opposition quant au maintien du titre, Nadja Eggert insiste sur le besoin de prendre en compte la spécificité du cas suisse, qui doit être comprise et assumée. Si d’autres pays, sous occupation au moment des faits – notamment sous régime hitlérien – qui ont octroyé des dhc regrettables sous la contrainte n’ont pas tardé à organiser leur retrait, « dans notre cas, la situation n’est pas la même ». « Ce qu’on a pu voir en ayant recours à des experts c’est qu’il n’y a pas eu de ‘carte forcée’. Cette décision a été prise du plein gré de l’Université dans un contexte politique et philosophique fasciste. « Pour nous il est important d’insister sur cette nuance, de ne pas risquer de la balayer par un retrait, d’où l’idée de faire un colloque ». Une affaire qui, loin d’être clause, reste à suivre de très près.

    Raquel Alonso Felgueiras

  • Le racolage, bientôt derrière les écrans?

    Le racolage, bientôt derrière les écrans?

    PROSTITUTION – Avec l’utilisation des outils numériques, le travail du sexe change considérablement. Rencontre avec l’association Fleur de Pavé, présente sur le terrain pour aider les travailleur·euse·s du sexe.

    6’000. C’est le nombre de travailleur·euse·s du sexe en Suisse, selon une estimation tirée d’une étude menée par l’Office fédéral de la police (Fedpol) en 2023. La plupart d’entre eux·elles sont issu·e·s de la migration et sont arrivé·e·s en Suisse en étant dans une situation des plus précaires. Pourtant qui dit précarité ne veut pas nécessairement dire fatalité. C’est le crédo de l’association lausannoise Fleur de Pavé. Si certains individus pratiquent cette activité par nécessité économique, d’autres ont décidé d’en faire un métier à part entière. C’est ainsi que la prostitution se déploie désormais sous différentes formes. «Il n’est plus possible de parler seulement de prostitution de rue», déclare Silvia Pongelli, directrice de Fleur de Pavé.

     «Il n’est plus possible de parler seulement de prostitution de rue»

    Silvia Pongelli, directrice de Fleur de pavé

    Une activité comme les autres

    L’association est née en 1996. Presque entièrement subventionnée par les pouvoirs publics, elle est composée d’un comité de six membres et d’une dizaine d’intervenantes sociales. L’équipe se relaie 5j/7j, pour garantir une présence au bureau sur le terrain ou encore au sein des salons. «La mission principale de Fleur de Pavé est d’accueillir, soutenir et accompagner toutes les personnes qui à un moment donné décident de pratiquer la prostitution.», commente la responsable. Il y a aussi tout un suivi de réduction des risques liés à cette activité tout comme de la prévention liée à la consommation de substances. Les services proposés par Fleur de Pavé sont nombreux. En partant des visites nocturnes avec un camping-car qui stationne dans le périmètre concerné jusqu’aux permanences de bureau (suivis administratifs entre autres) sur rendez-vous en passant par les visites de salons, l’équipe intervient sur tous les fronts. Fleur de Pavé est présente dans tout le canton de Vaud, bien que sa présence se concentre surtout à Lausanne, ville qui a légiféré sur la prostitution de rue en imposant un périmètre et des horaires bien définis. La particularité chez Fleur de Pavé c’est que «la prostitution est considérée comme une activité économique réglementée pour autant que la personne qui l’exerce soit âgée d’au moins 18 ans et qu’elle exerce de manière indépendante sans aucune forme de pression», explique Silvia Pongelli. Cela signifie que ces individus ont un statut d’indépendant et peuvent pratiquer ce métier pour autant qu’ils ont un permis de séjour valable. Concernant la fixation des tarifs, l’association n’en est pas en charge. Néanmoins, elle peut intervenir pour aider à une certaine prise de conscience. Certaines prostituées n’ont peu, voire pas du tout conscience du système suisse ou encore du coût de la vie comme l’explique la responsable. Pour celles qui démarrent l’activité, l’association donne une fourchette de prix et peut les conseiller. Il est expliqué aux prostituées que le client n’a pas à imposer un prix de lui-même c’est à elles-mêmes d’avoir ce droit et cette liberté de demander le tarif comme bon leur semble.

    Changement dans la pratique

    Fleur de Pavé défend aussi les droits des prostituées. L’association est donc chargée, en collaboration avec d’autres réseaux, de faciliter l’accès à des services juridiques, médicaux ou encore sociaux selon les besoins. La pratique s’est néanmoins bien transformée avec les années. À ses débuts dans l’association, vers 2010, Silvia Pongelli se souvient d’avoir vu près de 80 personnes dans la rue en moyenne chaque soir. La cause principale de cette évolution ne tient pas seulement à la pandémie de Covid-19 comme beaucoup pourraient le croire. Au contraire, la prostitution de rue reste toujours quelque chose de stigmatisée et de mal perçue et cela s’est accentué ces dix dernières années. Les travaux d’urbanisation lausannois au sein du quartier de Sévelin accentuent d’autant plus la visibilité publique de cette population qui se doit de cohabiter avec les nouveaux·elle·s habitant·e·s.

    La technologie s’invite dans les relations intimes

    Une nouvelle tendance se dessine aussi, celle du sex cam, autrement dit des relations sexuelles derrière un écran. En 2018, est née Callmetoplay.ch une plateforme d’annonces érotiques, d’information et de prévention grâce à une collaboration avec l’association Aspasie de Genève et l’association Fleur de pavé. La plateforme aide les personnes qui ne travaillent ni en rue ni dans des salons. Elle fournit des informations liées à la prévention et à la promotion de la santé. «La nouvelle réalité adapte nos pratiques et champs d ’ action, pour s’aligner aux besoins» détaille la directrice.

    «Il a fallu qu’on adapte nos pratiques et champs d’action»

    Silvia Pongelli, directrice de Fleur de pavé

    Et devrait-on se soucier de la place croissante que l’IA prend dans notre quotidien? Va-t-elle peut-être un jour aussi remplacer ce travail de service à la personne?

    Jessica Vicente

  • Le white saviorism

    Le white saviorism

    Photo : DR

    HUMANITAIRE • Partir en voyage humanitaire semble avoir la cote. Les clichés de jeunes influenceur·euse·s parti·e·s en mission de volontariat envahissent les réseaux sociaux: une pratique parfois problématique et éthiquement sensible. Eclairage avec Nicolas Bancel, Professeur ordinaire à l’Université de Lausanne.

    Bon nombre d’Occidentaux·ales éprouvent le désir, bien que souvent teinté de bonne volonté, de partir secourir «le Sud». Du fait de sa position privilégiée, le·la white savior se sent investi·e d’une mission: sauver les populations des pays en voie de développement. Le white saviorism se traduit ainsi fréquemment par des missions de volontariat auprès de communautés marginalisées. Néanmoins, cette pulsion altruiste masque, dans certains cas, des motivations bien plus personnelles. Le·la white savior envisage l’impact de ses actions uniquement de son point de vue. Elles sont guidées par un besoin de reconnaissance et la volonté de se donner bonne conscience. Nicolas Bancel, spécialiste de l’histoire coloniale et postcoloniale, prône un revirement des perspectives. «On ne répond pas ici prioritairement à un besoin des populations locales, mais à un désir proprement occidental».

    Le rôle des réseaux sociaux

    À l’ère des réseaux sociaux, le phénomène s’est encore exacerbé: il faut montrer que l’on fait le bien! Les pays du Sud sont ainsi présentés comme le théâtre de pseudo-héros·ines. Pour le Professeur ordinaire de l’Unil, Nicolas Bancel, cette autoreprésentation de soi comme sauveur·euse résulte d’un double héritage. Premièrement, l’ère coloniale, à travers un flot de représentations, a popularisé cette image du·de la héros·ine blanc·he partant civiliser l’Afrique.

    Le travail humanitaire requiert des compétences spécifiques

    La seconde représentation provient directement des missions humanitaires où, dès les années 60, dévouement, générosité et courage sont magnifiés. La frénésie actuelle de mise en scène de sa personne et de sa vie s’inscrit donc certainement dans cette configuration historique, souligne l’historien.

    Un business rentable?

    Ces dernières années, face à une demande grandissante, un véritable business de l’humanitaire se développe. Certains organismes tirent alors profit de cette croyance occidentale du·de la sauveur·euse blanc·he en proposant des voyages humanitaires à plusieurs milliers de francs. Les volontaires, souvent motivé·e·s par ce que «l’expérience» peut leur apporter, cherchent à lier volontariat et vacances. Cette tendance est décriée par plusieurs ONG professionnelles qui dénoncent cette marchandisation d’une partie du secteur humanitaire. Le travail requiert des compétences et ne peut être envisagé uniquement à des fins économiques. Nicolas Bancel relève, quant à lui, une double exploitation par certaines organisations, d’une part de la bonne volonté d’une partie des jeunes occidentaux·ales, et de l’autre des populations locales qu’ils instrumentalisent, sans que celles-ci, généralement, n’en tirent profit. Le phénomène du volontourisme a pris une ampleur considérable. Au Cambodge, un véritable business touristique s’est développé autour d’orphelinats, qui ont vu leur nombre triplé en trente ans dans le pays. Selon l’Unicef, le nombre d’orphelin·e·s est, quant à lui, passé de 7’000 à 47’000. Une augmentation surprenante qui suit le développement du volontourisme dans le pays. Des enquêtes ont ensuite révélé que plus de 80% des orphelin·e·s ne l’étaient pas vraiment et avaient été recruté·e·s par ces établissements. De plus, les orphelinats sont maintenus intentionnellement en mauvais état afin de continuer à attirer de jeunes volontaires et à faire tourner ce marché de la pitié. C’est pourquoi il est nécessaire que l’aide émane d’une demande précise de la population locale: le travail humanitaire doit être réalisé en collaboration avec elle. Un dialogue permanent doit être engagé avec les acteur·ice·s locaux·ales.

    «On ne répond pas ici prioritairement à un besoin des populations locales»

    Nicolas bancel

    Le volontariat ne doit pas être considéré comme «une manière de réinventer sa vie, de se réincarner en acteur positif, et pourquoi pas en sauveur·euse, avec pour décor les populations aidées», selon Nicolas Bancel.

    Matteo Crescenti

  • Féministes : l’union fait la force

    Féministes : l’union fait la force

    Photo : ©natalie hua

    Rédigé par : Eden Alves

    MILITANTISME • Lorsque plusieurs générations militantes se rencontrent, comment conjuguent-elles leurs différentes convictions ? Exemple avec les débats internes au féminisme.

    Cinquante ans après l’obtention du droit de vote des femmes suisses, le féminisme continue d’animer le monde politique. Les générations d’activistes se succèdent, chacune mettant en lumière des problématiques particulières, telles que la reconnaissance du travail domestique, le droit à l’avortement ou encore l’application de la notion d’intersectionnalité dans les débats et théories féministes. D’une génération à une autre, les avis divergent quant aux choix des problématiques à prioriser, ce qui crée des tensions dans les débats féministes intergénérationnels.

    Les générations d’activistes se succèdent, chacune mettant en lumière des problématiques particulières

    Émergeant au début des années 2000, la quatrième vague féministe s’est démarquée des générations précédente par sa façon de militer, inédite dans l’histoire du féminisme. Son utilisation des réseaux sociaux est centrale: ceux-ci permettent de diffuser des revendications à travers de mouvements en ligne tels que le #MeToo, qui dénonce les violences sexuelles ou dans le cas de Ni una menos, de rendre virales les mobilisations argentines dans les rues contre les féminicides, qui seront alors étendues à toute l’Amérique latine.

    Les conflits intergénérationnels portent sur certains thèmes ainsi que certaines formes de militantisme parfois considérés comme moins légitimes car étant plus abstraits ou ayant des conséquences moins directes, par exemple les questions autour du langage inclusif. En effet, une partie des féministes veulent recentrer le débat sur des questions plus matérielles, comme assurer le droit à l’avortement ou la parité dans le monde du travail. Quant à la façon de militer, celle du féminisme des années 90 était ancrée dans la recherche théorique effectuée par les générations précédentes, mettant l’accent sur l’effet du sexisme sur le groupe social « femmes ». Le féminisme actuel s’intéresse aux individues au sein de ce groupe et ce qui les lie, par exemple la sororité et comment elle peut être utilisée dans le militantisme quotidien.

    Une partie des féministes veut recentrer le débat sur des questions plus matérielles

    Mais les femmes ne sont plus les seules concernées par la lutte féministe, car le genre nous touche tous·tes. La convergence des luttes sociales a pris une place importante dans le féminisme, qui intègre les combats contre le racisme, l’homophobie, la transphobie ou le validisme dans ses objectifs. Ce ne sont plus seulement les droits des femmes qui intéressent les féministes mais la remise en question du système normatif qu’est le genre et l’étude de ses répercussions sur la société et donc sur tous ses membres, quelle que soit leur identité.

  • Chèr·e détenu·e…

    Chèr·e détenu·e…

    Illustration & rédigé par : ©Elvire Akhundov

    LETTRES • Une vraie prémisse de roman : deux inconnu·e·s s’écrivent et apprennent à se connaître au fur et à mesure de lettres. Il reste une particularité ; l’un·e des correspondant·e·s est un prisonnier·ère pour qui ces lettres peuvent être source de joie.

    On parle souvent de criminel·le·s, mais pas aux criminel·le·s. Comment vivent ces personnes dont les vies sont si différentes des nôtres ? Une existence sous les barreaux, une peine à purger, coupé·e·s du monde extérieur et considéré·e·s comme des gens à part, qui n’ont et ne doivent rien avoir à faire avec nous. Leur écrire est un moyen d’entrer en communication avec eux·elles. Leur parler directement, par lettre est un moyen de les comprendre. Des associations comme le Courrier de Bouvet conseillent d’utiliser un pseudonyme pour correspondre avec les détenu·e·s, ce qui permet de garder l’anonymat et distance si voulu. Les bénévoles s’engagent à ne pas demander les raisons de la détention de leur interlocuteur·trice. Ces histoires de vie sont souvent lourdes et traumatiques. Les détenu·e·s consentent également à ne pas demander d’aide financière. Pour des raisons de sécurité, certaines lettres sont surveillées.

    Lettre pour sauver
    Écrire est une arme, Amnesty International l’a bien compris. L’ONG encourage à écrire des lettres pour libérer des victimes de violation des droits humains, injustement détenues par leur régime politique. L’initiative, qui existe depuis 22 ans, a déjà pu sauver quelques vies. Car ces lettres envoyées par milliers témoignent du soutien mondial pour ces individus, elles contestent l’injustice. Alors qu’une correspondance avec des incarcéré·e·s peut avoir un effet libérateur au niveau émotionnel, les lettres pour Amnesty International libèrent physiquement. Elles sont un symbole militant.

    Écrire pour connaître
    Pourquoi écrire à un·e prisonnier·ère ? Mille et une raisons possibles, peut-être par curiosité de connaître comment vit ce groupe marginalisé de la société, ou par altruisme, vouloir compatir avec le quotidien pas très joyeux d’un·e détenu·e ou par simple envie d’expérience. Leur écrire personnellement les humanise, les visibilise. Cela est une expérience enrichissante des deux côtés. Avoir quelqu’un à qui raconter ses peines et ses joies peut grandement aider contre la solitude et à relativiser. Ces lettres peuvent être le seul contact avec l’extérieur pour les incarcéré·e·s, s’ils·elles sont délaissé·e·s par leur famille. Ce sont des petites joies, une lumière dans une journée sombre. Que ce soit un passe-temps ou une méthode thérapeutique, écrire soulage.

    Leur écrire personnellement les humanise, les visibilise

    La prison accentue la solitude, elle prive les condamné·e·s de tout contact avec l’extérieur et est souvent douloureuse. Impossible d’échapper à ces mêmes quatre murs, impossible de se promener en nature, les détenu·e·s sont coincé·e·s dans une même monotonie. Les prisonnier·ière·s sont réellement isolé·e·s, et on ne cherche habituellement pas à leur parler. Les lettres sont au moins un contact, une ouverture, une surprise. Si le courant passe bien, les deux parties peuvent poursuivre leur relation épistolaire. Elle peut se développer en amitié et même parfois amour. Le Courrier de Bouvet relate d’un mariage grâce au programme, mais précise que « ce n’est pas une agence matrimoniale » !

  • Les villes en bois s’élèvent

    Les villes en bois s’élèvent

    Photo : ®EvanChen

    Rédigé par : Jeanne Möschler

    CONSTRUCTION • À l’heure où la société se transforme, en termes d’avancées technologiques et d’écologie, le secteur de la construction évolue en conséquence. Depuis quelques années, le bois est devenu un matériau très attrayant pour les bureaux d’architectes. Quels sont les enjeux écologiques, économiques et pratiques d’un tel matériau ?

    « Quand je dis à mes potes que je suis ingénieur en bois, beaucoup pensent que je fais des tables et des chaises » s’exclame Timo, un Bachelor de la BFH (Haute école spécialisée bernoise) de Bienne en ingénierie du bois en poche et s’apprêtant à commencer son premier travail. Le bois est en réalité une matière première très précieuse dans le domaine de la construction. Ses avantages sont nombreux : « les gens qui travaillent avec diront qu’il n’y a que du positif », confie Timo. Il précise : « C’est un matériau très polyvalent, on peut autant l’utiliser pour des rénovations que pour la construction. Il faut en revanche être plus minutieux·se, si tu fais les choses vite et pas soigneusement, tu es rattrapé·e par des problèmes techniques ou d’isolation, contrairement au béton ».

    « On habite tous et toutes quelque part, la preuve que ça concerne tout le monde ! »

    – TIMO, UN BACHELIER DE LA BFH

    Et inutile de trembler à chaque fois qu’on allume une bougie, les risques d’incendie dans les constructions ont été considérablement réduits. Timo explique « qu’avant, il y avait des normes très strictes et du coup ce type de construction ne pouvait pas vraiment se développer ». Seulement, grâce aux assouplissements des normes et à des recherches sur ce matériau – on ne pouvait construire auparavant à plus de 30 mètres de haut – son essor a été rendu possible.

    Green living
    Les constructions en bois permettent de continuer à nous abriter de manière durable. En effet, elles sont faites avec un matériau qui stocke du CO2, contrairement au béton qui en émet. Dans un mètre cube de bois, on peut trouver jusqu’à une tonne de CO2, un chiffre qui donne le tournis. « Le côté écologique m’intéresse pas mal et c’est vrai que dans le domaine de la construction, on peut vraiment faire beaucoup d’efforts ». Pour une empreinte encore plus verte, on utilise aussi des produits locaux : « il y a un potentiel d’utiliser du bois suisse, mais il est un peu négligé. Il est cher et pas disponible en très grande quantité, et pourtant les forêts sont si denses que ça pourrait se développer ». Notre interlocuteur précise cependant que les gens deviennent de plus en plus sensibles à l’utilisation du bois de chez eux·elles et que certains bureaux affichent maintenant un logo attestant que c’est bien du bois helvétique dont il s’agit.

    Dans un mètre cube de bois, on peut trouver jusqu’à une tonne de CO2

    Une tour de 60 mètres de haut devrait voir le jour dans les années qui suivent près de la Galicienne, construite entièrement avec de la matière première du Nord vaudois et des forêts jurassiennes.

    Photo: ©Josh Olade

    Retour vers le futur
    Il est donc possible de produire des habitations uniquement en bois, ou en matériaux mixtes, et de taille très conséquente. En Suisse, beaucoup d’immeubles sont fabriqués uniquement à partir de cette matière et on ne parle pas que des chalets ; le canton de Zoug se démarque avec un premier immeuble en mixte bois-béton de 36 mètres et un autre building végétal est en pleine élaboration, de 80 mètres, avec un squelette en bois. Cependant, notre douce contrée helvétique reste devancée de loin par la Finlande : « Ils ont clairement une longueur d’avance, là-bas, la structure même est en bois, pas juste l’habillage ». Cela montre les défis à relever pour la suite, pleins de challenges qui peuvent échapper aux personnes complètement en-dehors de ces questions-là. « Dans le milieu estudiantin, le domaine de la construction et du chantier est vraiment mis de côté alors que c’est essentiel, on habite tous et toutes quelque part, la preuve que ça concerne tout le monde! » avance Timo. Il poursuit : « Le travail sur le chantier est certes rude, mais j’ai toujours travaillé dans de bonnes conditions, avec des gens très variés – plus authentiques ou « rustres » que des étudiant·e·s mais pas moins sympathiques pour autant – et ça a été super enrichissant ». En conclusion, il faudrait encore médiatiser le sujet, pour que les gens qui profitent de ces constructions soient plus instruit·e·s sur les enjeux qui ont précédé leur habitation.

    « il convient de faire le meilleur des mariages pour avoir la construction la plus écologique possible »

    – Timo, UN BACHELIER DE LA BFH

    Est-ce qu’en 2100, on pourra voir des cités entières construites en bois ? Timo en doute : « Le mieux, c’est de combiner les matériaux, tout en intégrant le plus de bois possible dans les constructions et les rénovations. Il existe par exemple des dalles bois-béton, donc ça se fait déjà ». Une consommation frénétique de bois engendrerait alors aussi d’autres questionnements, comme la préservation des forêts ou les effets des produits utilisés pour assembler les matériaux. « Le mélange est la solution la plus durable et la plus logique, il ne faut donc pas non plus se fermer à tous les autres matières, qui deviendraient obsolètes ; il convient de faire le meilleur des mariages pour avoir la construction la plus écologique possible », conclut notre ingénieur, qui nous incite donc à nous renseigner sur ce domaine encore trop peu connu de la majorité.

  • Immersion dans la magie

    Immersion dans la magie

    Photo : ©Edson Junior

    Rédigé par : Jeanne Möschler

    MENTALISME • La magie n’est pas réservée aux romans fantastiques ou aux films à effets spéciaux. Il existe à Lausanne des magicien·ne·s, dont des mentalistes, peu nombreux·ses, mais il·elle·s sont passionné·e·s. L’auditoire s’en est allé les rencontrer afin d’en savoir plus sur ces pratiques peu communes.

    Pour nous, moldus facilement fourvoyé·e·s, la différence entre les types de magie est plutôt obscure, alors qu’il existe pléthore de manières de pratiquer cet art. Le close-up, c’est le un à un avec des objets du quotidien (pièce de monnaie, briquets, etc.), à exécuter très proche du public. La magie de scène, c’est également de la manipulation d’objets, mais devant plus de monde. Le mentalisme est aussi l’une des disciplines de la magie. Zack, enseignant et mentaliste, le définit comme « tout ce qui a trait à des pouvoirs cognitifs et à donner l’impression que l’on peut extraire des informations de la tête des gens ». C’est une pratique qui connaît un succès florissant depuis une dizaine d’années, note Yannick, étudiant et magicien engagé dans des restaurants pour faire du close-up.

    Des tours appris aux conseils à transmettre
    D’où est venu leur intérêt pour la magie ? Zack, passionné par les maths et la mémoire, a constaté que ses élèves avaient quantité de matière à apprendre par cœur, mais qu’on ne leur apprenait jamais à apprendre. Il a donc commencé à s’intéresser à des moyens mnémotechniques, puis au domaine même du mentalisme, qui touche à la psychologie. Yannick, c’est avec quelques tours de cartes appris sur YouTube, de nombreuses représentations devant ses proches et de la curiosité qu’il est devenu magicien.

    L’honnêteté et les intentions de la personne sont primordiales avant de transmettre des conseils

    Nos deux passionnés insistent sur le rôle fondamental qu’ont joué leurs mentors : « il habite dans le sud de la France, il donnait un stage de mentalisme où j’étais le seul inscrit. J’ai passé une semaine chez lui à faire des master class de 15 heures et à développer plein de trucs. Si je bloque sur la préparation d’un tour, je peux l’appeler et il est toujours là pour moi », confie Zack. Yannick a rencontré le sien chez Jouets Davidson. « J’allais toutes les semaines acheter des objets en rapport avec la magie, alors on a sympathisé. C’est un mec hyper généreux qui m’a transmis une bonne partie de son savoir, car il a vu que j’étais honnête et que j’allais en faire quelque chose de bien. »

    On veut faire de la magie plus accessible et narrative

    C’est un point qui compte aussi pour Zack, mentor de magicien·ne·s d’une génération plus jeune : l’honnêteté et les intentions de la personne sont primordiales avant de transmettre des conseils. Les clubs de magie sont également un moyen de partager sa passion pour cette pratique et les avis les concernant sont multiples.

    ©Milad Fakuian

    Certain·e·s en sont très critiques, comme Zack qui les voit comme des lieux « masculins, rétrogrades et conservateurs ». Il est vrai que dans le club de magie de Lausanne, ils sont soixante hommes pour deux femmes. Yannick voit les clubs de magie comme le reflet du fait que cette pratique est une branche très masculine, plutôt que d’en être la cause. Jessi nuance également le côté conservateur : « les nouveaux tours sont toujours bienvenus et il y a bien une certaine appréhension des vieux face à la technologie, mais ça, c’est comme partout. »

    De lapin à magicien
    Quand on pense à la magie, on imagine bien vite un lapin jaillissant d’un chapeau tapoté par une grande baguette magique alors que la réalité est tout autre. Les magicien·ne·s cherchent continuellement à se renouveler. « Les grandes illusions ne sont plus très populaires chez les jeunes. On veut vraiment se détacher de l’image du magicien avec son assistante, et plutôt faire de la magie plus accessible et narrative et de faire vivre des émotions au public », assume Jessi, étudiant·e à l’Unil et magicien·ne. Afin de trouver de l’inspiration et se renouveler, Yannick raconte qu’il pioche ses idées dans les livres, sur internet, dans ses expériences de vie, puis utilise ce matériel pour créer des tours. Pour l’hypnose et le mentalisme, Zack utilise le même procédé : « Il faut être bienveillant et original. On a assez entendu le discours classique du mentaliste selon lequel on n’utiliserait que 10 pour cent des capacités de notre cerveau… mais que lui en utilise 20 ! C’est très centré sur le moi du mentaliste et il adopte une posture supérieure. Pour me diversifier, je choisis une thématique (libre arbitre, déterminisme, mémoire) ou une émotion que j’ai envie de faire vivre aux gens – et ensuite je regarde avec quelle technique c’est réalisable.

    « Il faut être transmetteur, mais pas autocentré et pas chiant »

    En ce moment, je travaille sur un spectacle avec la mémoire comme fil rouge, et l’idée c’est vraiment de transmettre quelque chose au public qu’il peut emmener chez lui, des moyens mnémotechniques, des émotions… » La posture de l’artiste est alors importante. « Il faut être transmetteur, mais pas autocentré et pas chiant », estime Zack. Jessi aime quant à lui·elle varier les postures : « on cherche à émerveiller plus qu’à impressionner. Dans beaucoup de tours, on se met au niveau du public et on fait semblant de découvrir en même temps que lui. Et parfois, on a une position de présentateur mais tout en gardant l’échange avec le public ». Et cela afin de sortir de la division magicien·ne/scène, public/salle et de nous faire vivre, sous nos yeux ébahis, des moments extraordinaires… et magiques !

  • Boycotte du 2 mai

    Boycotte du 2 mai

    Photo : ©Hansjörg Keller

    Propos recueillis par : Maxime Hoffmann

    Le 2 mai 2022, le Conseil national suisse a invité huit chercheur·se·s pour présenter leurs recherches sur le dérèglement climatique et ses conséquences sur la biodiversité. Or une partie des élu·e·s n’était pas là pour cette séance. Antoine Guisan, professeur à l’Unil, nous fait part de son expérience.

    Qui n’a pas eu chaud l’été dernier ? Sous le soleil brûlant, les gens slalomaient entre les ombres en quête de fraîcheur. S’apercevaient-il·elle·s qu’il·elle·s piétinent les herbes jaunies et les feuilles cramoisies étrangement tombées avant l’automne ? Sans doute, car la cause – le déréglément climatique – est un phénomène devenu sensible. La planète et ses biosphères en subissent chaque année plus durement les conséquences.

    Rappelons-le : les activités humaines provoquent des changements climatiques incontrôlés et dangereux pour la vie sur terre. Des quantités massives de gaz à effet de serre sont projetées dans l’atmosphère. Parmi ces gaz se trouve, en premier lieu, une molécule connue : la vapeur d’eau (H2O). Celle-ci est naturellement présente puisqu’elle compose, à l’état liquide, majorité de la surface terrestre. Seulement, d’autres gaz comme le carbone (CO2), le méthane (MH4) et l’azote (N2O), tous trois extraits des sous-sols par l’exploitation minière ou issus des productions agraires, s’accumulent eux-aussi dans l’atmosphère. Leur concentration croissante a pour conséquence l’augmentation de l’absorption des rayonnements solaires, ce qui entraîne, entre autres, l’élévation de la température sur terre. Les dérèglements qui en découlent légitiment ce que beaucoup nomment « l’urgence écologique ».

         Pour en parler, le 2 mai 2022, le Conseil national suisse a organisé une séance dédiée à l’évolution du climat sur le territoire helvétique et son impact sur la biodiversité. Huit chercheur·se·s ont été invité·e·s pour présenter leurs travaux. Or, séance mal agendée ou thématiques aux antipodes de certaines convictions, une partie significative des représentant·e·s étaient absente ce jour-là. Nous avons recueilli l’expérience de deux acteurs importants de cet événement : Guillermo Fernandez, activiste du climat qui a fait une grève de la faim sur la place Fédérale à Berne et Antoine Guisan, professeur spécialiste de la biodiversité à l’Unil

    Vos recherches portent sur l’environnement. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

    Mes recherches se situent dans le domaine de la biogéographie, et donc de la géographie du vivant. Et plus particulièrement dans la compréhension et la prédiction des distributions d’espèces au moyen de modèles statistiques appliqués dans un contexte géographique. Ces modèles permettent ensuite de prédire les changements de distribution attendus selon différents scénarios de changements environnementaux, tels que le climat, l’utilisation des terres, la pollution ou les invasions biologiques. Ce sont donc des outils importants pour identifier et anticiper les menaces actuelles et futures sur la biodiversité.

    Vous avez participé à la séance du Conseil national du 2 mai. Quelles sont les problématiques et solutions que vous avez présentées aux membres du Conseil national ?

    Nous étions huit scientifiques à présenter huit courtes interventions sur les différentes facettes de ce que nous avons appelé « la double crise du climat et de la biodiversité ». Une vingtaine d’autres scientifiques étaient également présents dans la salle, tou·te·s expert·e·s sur le climat ou la biodiversité. Les interventions étaient groupées en deux blocs : l’état de la situation d’abord, puis les solutions possibles. Nous avions aussi préparé un document (handout) résumant le contenu de nos interventions. Tout ce matériel dédié à cet événement est présent sur le site de l’Académie Suisse des Sciences Naturelles : https://sciencesnaturelles.ch/trendwende.

    Pour ma part, j’ai présenté l’état actuel de la biodiversité en Suisse et dans le monde, ainsi que les principaux facteurs qui la menacent : destruction d’habitats, surexploitation des ressources naturelles, pollution, changement climatique et invasions biologiques. En raison de ces multiples pressions négatives, l’état de la biodiversité est très préoccupant à l’échelle mondiale, comme l’avait révélé le premier rapport global du Panel Intergouvernemental sur la Biodiversité et les Services Ecosystémiques (IPBES) publié en 2019, mais il est également très préoccupant en Suisse, au contraire d’un mythe malheureusement toujours bien répandu (voir notamment : https://www.pronatura.ch/fr/2022/suisses-sous-estiment-la-crise-de-la-biodiversite). Il est donc important pour les scientifiques de communiquer de manière beaucoup plus importante sur l’urgence de stopper le changement climatique et l’érosion de la biodiversité.

    Qu’avez-vous ressenti en constatant qu’une majeure partie des membres du Conseil étaient absent·e·s le 2 mai 2022 pour écouter des scientifiques présenter leurs recherches sur l’évolution du climat et des biodiversités ?

    Tout d’abord, je tiens à souligner que des parlementaires de tous bords nous ont aidés à préparer et étaient présent·e·s à cet événement, et que ceux·celles qui étaient là ont interagi de manière constructive, quel que soit leur parti. Il est cependant regrettable que la date de l’événement n’ait malheureusement pas pu être bloquée fermement dans l’agenda des parlementaires, et donc que des commissions et séances de travail aient notamment pu avoir lieu en parallèle. Et comme dans toutes les sessions parlementaires, certain·e·s peuvent aussi simplement manquer en raison d’autres obligations privées ou professionnelles. Il était donc déjà assez réjouissant d’avoir eu un bon tiers du Parlement présent. Bien sûr, si certain·e·s avaient volontairement boycotté l’événement, on devrait alors légitimement s’interroger – au vu de l’ampleur de ces deux crises conjointes – sur leur sens des responsabilités. Quoi qu’il en soit, avec le fait que toutes les interventions sont désormais disponibles sous forme de vidéos accessibles librement sur internet, et soutenues par un document synthétique également accessible, les parlementaires ne pourront plus à l’avenir dire qu’il·elle·s n’étaient pas au courant ! En ce sens, c’est une étape assez cruciale qui a été franchie.

    Pensez-vous, comme l’affirment certain·e·s, que l’on puisse, voire doive, distinguer la science de la politique ? Est-il possible de créer un dialogue et de collaborer ?

    Oui, je pense qu’il faudrait effectivement dépolitiser le débat, car la science n’est pas politisée, et les messages que nous avons rapportés ce jour-là sont purement scientifiques, basés sur des faits et des analyses, et devraient impérativement être entendus de tou·te·s les parlementaires. Cet événement du 2 mai devrait au final plutôt rester inscrit comme le début d’un dialogue, de plus en plus intense, entre science et société, plutôt que comme une finalité en soi. Le processus est lancé et nous devons le maintenir, pour impérativement et très rapidement trouver des solutions aux immenses défis qui nous font face. Cela ne peut être obtenu qu’en mettant tous les acteur·ice·s des changements nécessaires autour d’une même table. Des pistes ont été proposées, que nous allons explorer plus en détail durant les mois à venir.

    Quel est, d’après vous, le chemin à prendre face aux évolutions climatiques à venir ?

    Une chose est claire, car elle ressort de notre intervention et est exprimée sans aucune ambiguïté dans les derniers rapports du GIEC : nous devons absolument tout faire pour stopper le changement climatique et maintenir le réchauffement en-dessous de 1.5°C, au plus 2.0°C. Le même raisonnement peut être appliqué au déclin de la biodiversité, qu’il faut également endiguer aussi vite que possible. Sans cela, des points de bascule pourraient être franchis, amenant des effets qui affecteraient de manière disproportionnée et possiblement irréversible la biodiversité et les écosystèmes ainsi que le fonctionnement de nos sociétés, et donc à terme notre qualité de vie et notre bien-être. Stopper le changement climatique et le déclin de la biodiversité sont des objectifs qui, tous deux, nécessitent des transformations assez radicales de la société, notamment concernant le fonctionnement de l’économie et la gouvernance. C’est ici à mon sens que les universités peuvent aussi jouer un rôle majeur, en tant que catalyseurs de la réflexion et sources des solutions nécessaires pour effectuer les virages salutaires. Développer une telle culture du changement est précisément un des objectifs du Centre de Compétence en Durabilité (CCD) de l’Unil, mais celui-ci ne pourra être atteint à mon sens qu’avec l’aide de l’ensemble de la communauté académique universitaire, des étudiant·e·s aux enseignant·e·s, et de la société.

    Rencontre avec Guillermo Fernandez, activiste du climat qui a fait une grève de la faim de 39 jours sur la place Fédérale à Berne en novembre et décembre 2021.

    Le 1er novembre 2021, vous avez entamé une grève de la faim qui a duré 39 jours. Votre objectif était alors d’inciter les autorités politiques suisses à ouvrir un dialogue avec des scientifiques sur les évolutions du climat présentes et à venir. Pourriez-vous décrire l’expérience d’un jeûne aussi long et les réflexions qui étaient les vôtres lorsque le Conseil national a accepté votre requête ?

    Oui. Contrairement à ce que j’avais anticipé, une grève de la faim de cette durée ne représente pas une vraie douleur physique. Rien de comparable à un accouchement (dont je ne sais rien mais qui m’inspire le plus grand respect vu de l’extérieur) ou à un calcul rénal (dont j’ai l’expérience). La partie la plus douloureuse physiquement est venue par après, avec la reprise de l’alimentation et la remise en marche de mon appareil digestif.

    Au cours de ma grève, trois sentiments saillants m’ont accompagné dès le 18 novembre 2021 :

    Le premier. Après la visite de Madame Sommaruga, j’avais compris qu’elle me laisserait mourir sur place. Notre dialogue fut celui du pouvoir qui n’a pas besoin d’écouter, puisque c’est lui qui a les canons (en l’occurrence quatre policiers bien armés). Je me suis donc raffermi dans ma volonté d’aller jusqu’au bout, puisque dans mon calcul, même ma mort porterait des fruits, à l’image d’Erbu Timtik, dont la mort permit la libération d’autres prisonnier·ère·s politiques. Un gréviste de la faim, en se posant en sacrifice impuissant, en appelle à l’humanité de ses interlocuteur·ice·s, pour qu’il·elle·s écoutent sa requête et l’évaluent avec sincérité. J’ai trouvé cette humanité auprès de nombreux·ses citoyen·ne·s, de nombreux·ses scientifiques, de nombreux·ses Kurdes et Irlandais et citoyen·ne·s du monde, et de quatre courageuses parlementaires. Pas dans notre exécutif fédéral.

    Le deuxième sentiment fut la joie, l’amour, la bienveillance permanente, l’espérance de toutes ces personnes merveilleuses qui sont venues me soutenir et lutter pour donner un avenir à nos enfants. C’est grâce à elles que j’ai vécu 39 jours d’intense bonheur, et que j’ai acquis la certitude qu’avec des êtres humains comme cela, même en enfer, nous pourrons construire le paradis.

    Le troisième fut le malaise de recevoir les remerciements de centaines d’enfants, venant parfois par classes entières, parfois accompagnés de leurs enseignant·e·s, parfois non. Ils venaient me dire merci, merci d’être un adulte qui prend enfin leur avenir au sérieux. C’est à ces moments-là que la trahison de ma génération, de celle de mes parents, m’apparaissait avec le plus d’acuité. Et j’en souffre par solidarité générationnelle et incompréhension. Comment des adultes responsables peuvent-ils abandonner ainsi leurs descendant·e·s ? Un jour, une jeune fille, restée en retrait, me dit en pleurant, que mes enfants avaient de la chance de m’avoir pour père. Il faut mesurer la profondeur du sentiment d’abandon, de trahison et de désespoir d’une telle enfant, pour estimer que mes enfants avaient de la chance d’avoir un père en train de mourir pour eux. J’en ai eu le cœur brisé, et j’ai aussi pleuré.

    Le jour de la victoire fut un moment très étrange. La veille encore, je savais que des individus étaient prêt·e·s à tout faire capoter. Je sais leurs noms. En mon coeur, je les considère comme ayant délibérément voulu me tuer. Pour parodier Anonymous, je n’oublie jamais, mais je pardonne à qui fait amende honorable.

    Je suis donc entré dans ma nuit, puis dans cette journée du 9 décembre, en évacuant toute anticipation de ce qui allait se passer. Un échec eût été trop dur à vivre si j’y avais investi trop d’espoir. Quand la merveilleuse héroïne qui devait confirmer l’issue m’appela sur mon téléphone, j’ai eu un sentiment plutôt plat : voilà, c’est fait. Ce n’est que plus tard que j’ai pu vivre pleinement la joie d’avoir survécu, de retrouver mon épouse et mes enfants, pour qui je dois faire mon devoir : créer un futur dans lequel l’espoir existe, et leur léguer un ancêtre dont ils pourront être fiers et qui leur servira de repère pour s’orienter dans des temps difficiles.

    Entre la fin de votre grève de la faim et la séance du Conseil national qui a eu lieu le 2 mai, avez-vous entretenu un dialogue avec le Conseil ?


    Non. Aucun dialogue. J’ai passé mon temps à récupérer et à aimer mes enfants et mon épouse. J’ai été invité par un sénateur français pour l’aider à défendre un projet de loi similaire à ce que la Suisse a fait. J’ai soutenu et conseillé d’autres grévistes de la faim dans d’autres pays (ils ont tous gagné, la même chose qu’en Suisse). J’ai aussi passé du temps à faire des fresques du climat. J’en ai fait à des adultes, sans problème, il·elle·s sont responsables. J’en ai fait à des jeunes (16-18 ans), trop. Les jeunes me brisent le cœur, parce qu’à chaque débrief, il·elle·s me renvoient cette certitude que ma génération, leurs parents, les ont abandonnés. A ma dernière fresque, une jeune femme de 17 ans m’a demandé : « Si vous aviez su ce que je sais aujourd’hui, il y a 20 ans, auriez-vous fait vos enfants ?”

    J’ai répondu : “Sincèrement, je ne sais pas. C’est vrai que cela fait peur. Mais maintenant qu’ils sont là, je dis oui. L’histoire de l’humanité vaut encore la peine d’être racontée. Ils pourront faire de belles vies. Je me bats pour eux, pour vous.”


    Quand elle m’a répondu ”Vous ne connaissez pas mes parents et leurs amis. Je ne ferai jamais d’enfants.”, mon âme s’est brisée, j’ai pleuré, je suis resté 4 semaines en dépression.

    Qu’avez-vous ressenti en constatant qu’une majeure partie des membres du Conseil étaient absent·e·s le 2 mai 2022 pour écouter des scientifiques présenter leurs recherches sur l’évolution du climat et des biodiversités ?


    Une grande joie.


    Les buts de cette présentation étaient les suivants:

    1. Créer un consensus scientifique inattaquable, facile à communiquer, pour la Suisse, qui serait la référence pour la presse, les citoyens et les politiciens
    2. Révéler quels parlementaires ne se soucient pas assez de l’avenir de nos enfants et de la Suisse pour recevoir un topo sur la situation
    3. Établir un état de fait informationnel tel que les citoyens puissent savoir ce que les parlementaires devraient savoir et ainsi juger si leurs actions sont conformes à ce que l’on peut attendre d’eux pour affronter la situation.


    Pour 1), nos scientifiques ont fait un travail sensationnel, et je recommande à tout le monde d’en lire le rapport[1].

    Pour 2), cela s’est passé mieux que je ne l’espérais. La presse romande a joué son vrai rôle, et a mis la droite absente en demeure de justifier son absence. Dans leur arrogance, il·elle·s n’avaient pas anticipé qu’il y aurait un prix politique à payer pour se montrer indifférent à la science et à l’avenir de nos enfants et de la nation. Mal préparé·e·s à la question, il·elle·s nous ont offert quelques charmantes prises de tapis. M. Matthias Michel a pu donc nous apprendre qu’il ne fallait pas “regarder le nombre, mais la qualité, de ceux qui étaient venus”. Il est vrai qu’il est un des rares PLR de qualité.

    M. Philippe Nantermod a dû aussi révéler, parmi ses justifications maladroites, qu’il côtoyait des thèses complotistes fumeuses, en accusant nos scientifiques de pratiquer une “messe anticapitaliste décroissante” et que le GIEC était douteux, rappelez-vous du climategate[2].

    In fine, le PLR et l’UDC ont fait tomber le masque, et leur désintérêt pour notre futur les hantera.

    Il reste néanmoins à traverser le röstigraben. La presse suisse alémanique est restée curieusement plus distante que[DB1]  pendant la grève de la faim elle-même. Je ne sais dire si elle est plus servile ou captive que la presse romande.


    Pour 3), c’est du travail en cours. Propager et diffuser cette information auprès de la population, afin qu’elle puisse exiger de prendre ses responsabilités.

    Pensez-vous, comme l’affirment certain·e·s, que l’on puisse, voire doive, distinguer la science de la politique ? Est-il possible de créer un dialogue et de collaborer ?

    Très clairement, la science n’est pas la politique. La science décrit la réalité, décrit les moyens d’agir dessus. Elle peut même aujourd’hui, grâce aux progrès de l’informatique, jouer des scénarios pour évaluer comment une décision politique impacterait la réalité dans le futur.


    La politique sert à définir quels sont nos buts, quels sont les changements que nous voulons opérer et qui seront les gagnants et les perdants de ces changements.

    La réalité nous pose un problème très bien décrit par la science. Pour le résumer, je citerai M. Antonio Guterres, secrétaire  général de l’ONU qui en a donné une formule compacte[3] : “Nous pouvons soit sauver notre monde, soit condamner l’humanité à un avenir infernal.” Les politiques actuelles du PLR et de l’UDC nous conduisent à cet “avenir infernal”. La science sait prédire cela. Leur absence le 2 mai montre aussi leur indifférence au bien-être de nos enfants. Assez simplement, cette politique a défini que les gagnants du changement seraient ceux qui ont le capital pour surfer sur l’enfer. Les perdants seront tou·te·s les autres (classes moyennes, défavorisés) et particulièrement nos enfants.

    Les buts poursuivis sont simples : garder l’échelle hiérarchique telle qu’elle est. Que ceux·celles qui sont puissant·e·s (dotés en capital, riches) aujourd’hui, le restent demain, même si c’est au prix de l’habitabilité de la terre.

    On peut imaginer facilement une politique différente, qui déciderait que le but premier est de “sauver notre monde”. Les premier·ère·s perdant·e·s seraient, à l’évidence, tous ceux·celles dont le pouvoir dérive d’énergies fossiles. Elle pourrait aussi définir que nous voulons que cela se passe bien pour la majorité (classes moyennes, défavorisés) et donc prélever chez celui·celle qui peut, pour aider celui·celle qui a besoin.

    Ce choix est politique.

     
    La science peut simplement prévoir que le premier choix conduit à un futur où la vie sur terre sera dégradée, misérable et sans espoir, puisque les températures continueraient à monter durant la vie de nos enfants et petits-enfants, au moins.


    La science peut aussi prévoir que si c’est la deuxième voie politique que nous choisissons, nos enfants auraient encore des moments durs à passer, mais les dégâts seraient maîtrisés, et de leur vivant, les températures commenceraient à baisser.


    La science ne juge pas de ce qui est bien, elle prédit ce qu’il advient en fonction des paramètres choisis, politiquement. C’est nous, au travers de qui nous élisons, de comment nous votons, qui jugeons. Et à la fin, ce seront nos enfants qui, vivant les conséquences de nos choix, nous jugeront.

    Quelle est, d’après vous, le chemin à prendre face aux évolutions climatiques à venir ?

    D’abord en parler, le plus possible, sur le ton de la responsabilité adulte, et du devoir transgénérationnel, celui que les ancêtres doivent à leurs descendant·e·s. On ne brûle pas la maison et les champs de ses héritier·ère·s, on n’empoisonne pas leurs puits.

    • Si on est jeune, mettre ses parents devant leurs responsabilités. C’est dur et inconfortable, mais c’est leur avenir qui se joue.
    • Si on est parent, éduquer ses enfants pour qu’il·elle·s aient envie de se battre pour un avenir digne, plutôt que de s’anesthésier par la consommation en brûlant ce qu’il reste à brûler. Faire vis-à-vis de ses propres parents comme les jeunes devraient le faire avec les leurs.
    • Si on est grand-parent, mettre ses enfants devant leurs responsabilités. Qu’il·elle·s fassent ce qu’il faut pour sauver leurs petits-enfants. 

    Sur les méthodes, nous sommes tellement tard, notre fenêtre d’action est tellement petite[4], que nous devons tous y aller avec courage et entrain.

    Les intérêts fossiles ont la puissance. Ils ont de l’argent pour financer leurs campagnes. Ils ont des parlementaires comme Albert Rösti, président de Swissoil. Ils ont des lobbies qui courtisent le parlement et le Conseil fédéral en permanence. Ils ont des agences de communication qui parasitent sans cesse les canaux de communication : web, réseaux sociaux, journaux, radio, télévision, murs. La publicité elle-même répète inlassablement le même message : “Consomme. La liberté c’est la satisfaction immédiate de ta pulsion.” Et la pulsion, c’est bien la publicité qui la crée. La publicité est une machine à transformer des adultes responsables en enfants capricieux·ses, incapables de différer leur plaisir.

    Dans ce contexte, traverser ce mur de bruit et distractions, sans budget, exige le courage et la solidarité : désobéissance civile, blocage d’autoroutes, grèves de la faim, du travail, des impôts, etc. C’est le seul moyen qui permet de toucher la conscience du public, de créer la “news” mobilisant la presse.
    Pour ceux qui ont de l’argent, une âme, et le souci de leur héritage, investissez tout pour soutenir les héros engagés dans la désobéissance civile, et promouvoir le contenu du 2 mai dans tous les canaux de communication.
    Pour ceux qui ont une position sociale en vue, l’utiliser pour mettre la population, les institutions et les politiques face à leurs responsabilités.
    Pour ceux·celles qui ont moins d’argent, mais assez pour des vacances en avion, arbitrer entre des vacances ou financer les amendes de zadistes.
    Pour ceux·celles qui n’ont pas encore trouvé assez de courage, manifester. C’est le minimum syndical.


    Pour tous et toutes, rejoindre des groupes de lutte pour sauver l’avenir.

    Finalement, voter correctement. Le PLR et l’UDC se sont discrédités dans la perspective de donner un avenir qui ne soit pas désespérant et désespéré à nos enfants.

    Dès 2030, nos enfants sauront, scientifiquement et sans doute, où nous les aurons menés.
    Si leur futur sera éternellement infernal, il·elle·s poseront la question à leurs parents, avec ressentiment :”Qu’as-tu fait pour éviter cela?”. Les adultes responsables qui auront eu le courage d’être les héros d’aujourd’hui sauront quoi répondre. Il·elle·s auront, de plus, offert à leurs enfants le compas moral, dont il·elle·s auront besoin pour traverser des temps difficiles et désespérants.

    Si nous les avons mis sur la bonne voie, il·elle·s sauront qu’il·elle·s auront eux·elles-mêmes encore des efforts à faire et des difficultés à surmonter, mais il·elle·s sauront que leurs propres enfants vivront dans un monde où la température baisse et où les catastrophes diminuent avec le temps.

    Nous sommes à la croisée des chemins. Nous vivons le moment le plus historique que l’humanité ait jamais connu. Nos actions d’aujourd’hui auront des conséquences pour les milliers d’années à venir.

    Nous écrivons l’Histoire. A nous de choisir, si dans les yeux de nos enfants, nous en serons les héros, ou les salauds.


    [1] https://scnat.ch/fr/scnat/for_the_network/corporate_design/uuid/i/a5ae57bd-0b54-5e38-ac56-431d034af10f-Inverser_la_tendance_dans_les_domaines_du_climat_et_de_la_biodiversit%C3%A9

    [2] Conspiration datant de 2009, où suite au piratage du serveur de mail du Climatic Research Unit, des agences de communication négationnistes en avaient fait des montages pour faire croire que les températures étaient manipulées. Je ne connais personne, à part des conspirationnistes, qui se rappellent en 2022 de cette hisoire.

    [3] https://twitter.com/antonioguterres/status/1443704909300371457?lang=en

    [4] Rapport SCNAT 2002.05.02 – p.18: « Afin de limiter le réchauffement à 1,5 °C, les émissions mondiales doivent atteindre leur niveau maximal avant 2025, puis être réduites de moitié par rapport à leur niveau actuel d’ici 2030 et atteindre zéro d’ici 2050. »

  • Vélocité, ça fait suer !

    Vélocité, ça fait suer !

    Photos : ©Mathieu Gex

    Rédigé par : Jeanne Möschler

    RENCONTRE • Reconnaissables à leur habit moulant rouge, leur casque bien vissé sur la tête et leur gros sac à dos, les coursier·ère·s sillonnent Lausanne et les alentours. De tels trajets à vélo, ça doit quand même demander un sacré effort, non ? Écoutons ce que les cyclistes ont à nous dire !

    Vélocité fait partie du service de livraison le plus rapide de Suisse. Les coursier·ère·s se déplacent essentiellement à vélo et utilisent ponctuellement le train, pour quelques livraisons éloignées.

    Un effort à la fois physique… mais aussi mental !
    Avant de commencer ce job, quel était leur niveau de condition physique et est-ce qu’il·elle·s redoutaient l’effort à fournir ? « Oui et non. Je savais que j’étais prête, mais j’appréhendais car ce n’est pas le même type d’effort que le cyclisme sur les cols et routes de campagnes… », témoigne Estelle, coursière depuis un an et demi. « Au début, c’est dur, dans les trois jours de formation, tu fais un énorme tour où tu prends tous les chemins habituels que les coursier·ère·s prennent, à la fin j’étais hyper fatiguée. À l’époque, je n’avais jamais fait autant de vélo en une journée… Les premières semaines, je faisais 1h30 de sieste après le shift », raconte Giovanni. Pour Arianne, cela s’est passé ainsi : « J’étais en bonne condition physique, je faisais pas mal de sport et j’avais une bonne endurance… mais en tant que meuf, on se met de la pression et on se sent moins légitime à postuler dans des jobs avec de l’activité physique. Donc oui, j’appréhendais pas mal l’effort à fournir, mais Lausanne c’est le pinacle de la ville pour faire du vélo, et finalement c’est moins physique que ce à quoi je m’attendais : pas de Ouchy-Epalinges trois fois par jour, car le but du job, c’est aussi d’optimiser les trajets que tu fais ».

    « C’est super pour la santé mentale ! Entre bouger au grand air et avoir des collègues et patrons géniaux »

    – Estelle, coursière de Vélocité

    Les distances et dénivelés sont tout de même conséquents, entre 30 et 60 km pour un shift simple (environ 4h) et entre 500m et 1’200m de dénivelé. Cependant, ce job, c’est aussi un sport de la tête ! Il faut savoir s’organiser et connaître ses limites afin de faire du bon boulot, comme le fait remarquer Giovanni : « Pour être le plus efficace, les gestes pratiques (cadenasser ton vélo, sortir ton carnet, savoir où sont les adresses) ça doit pas être quelque chose qui te fait perdre du temps », et les personnes du bureau qui organisent le trajets doivent pouvoir être en contact permanent avec les coursier·ère·s, afin de les prévenir d’éventuels changements de dernière minute – une livraison qui s’annule, un paquet en plus à chercher – et ça demande de l’adaptation !

    Ça fait du bien au corps et à la tête
    Est-ce qu’une telle dose de sport a provoqué des améliorations sur la santé ? « Il peut y avoir des soucis annexes, liés au fait de porter une charge sur le dos pendant l’effort ou des blessures provoquées par un vélo mal réglé et aussi une fatigue, une forme d’usure si l’on gère mal son effort et ses plannings, mais en apprenant à se connaître et à respecter ses besoins/limites, on peut éviter ça », raconte Estelle, avant d’ajouter : « C’est super pour la santé mentale ! Entre bouger au grand air et avoir des collègues et patrons géniaux ou être enfermée seule dans un huis clos, les yeux sur un écran, y a pas photo… ». Giovanni ajoute : « J’ai un rythme de vie bien plus sain. Avant de faire Vélocité, j’avais des chutes de pression, mais maintenant que je fais tellement de sport, je mange plus et ça va mieux. Je dors toujours au moins 7h ou plus, et je mange toujours un petit déj’ pour ne jamais rouler le ventre vide ! »

    Rouler et s’entraider avec le sourire
    Ce qui ressort également du discours des coursier·ère·s interrogé·e·s, c’est l’ambiance d’entraide qui lie les personnes chez Vélocité. Giovanni décrit avec le sourire : « C’est une communauté mondiale, donc il y a peu de gens qui finissent le shift et rentrent direct à la maison. On est tous et toutes plus ou moins potes. Si un jour t’es vraiment pas bien et que tu te sens pas de rouler, tu peux trouver facilement quelqu’un qui propose de te remplacer, et comme y a des gens qui ont des gosses parfois malades, ou des étudiant·e·s qui veulent plus d’heures, ça finit par arranger tout le monde ».

    Photos : ©Mathieu Gex

    Vélocité essaye également « de recruter d’autres profils et encourage les candidatures féminines », fait remarquer Arianne. « De base c’est un milieu assez masculin. Il y a trois ans encore, il n’y avait que des mecs. Mais les choses changent gentiment, maintenant on est environ un petit tiers de meufs et c’est vraiment cool… et le fait de voir des filles rouler dans la rue, ça en motive d’autres à postuler ! En tout cas, l’ambiance du job aide hyper beaucoup, c’est un climat trop sympa que je n’ai jamais revu ailleurs », conclut-elle. Estelle rappelle que quand elle est arrivée, elles n’étaient que « trois femmes pour environ 20 mecs », contre « environ 10 femmes pour 20 mecs maintenant ». Et selon elle, cette évolution doit se faire en « donnant confiance aux femmes et en les valorisant, à l’inverse de la discrimination positive » que les femmes subissent aussi au travail et qui « a un effet dégradant ». Elle ajoute, déterminée qu’« il est grand temps que les femmes se sentent légitimes dans des jobs comme ça ! »