• Boycotte du 2 mai

    Boycotte du 2 mai

    Photo : ©Hansjörg Keller

    Propos recueillis par : Maxime Hoffmann

    Le 2 mai 2022, le Conseil national suisse a invité huit chercheur·se·s pour présenter leurs recherches sur le dérèglement climatique et ses conséquences sur la biodiversité. Or une partie des élu·e·s n’était pas là pour cette séance. Antoine Guisan, professeur à l’Unil, nous fait part de son expérience.

    Qui n’a pas eu chaud l’été dernier ? Sous le soleil brûlant, les gens slalomaient entre les ombres en quête de fraîcheur. S’apercevaient-il·elle·s qu’il·elle·s piétinent les herbes jaunies et les feuilles cramoisies étrangement tombées avant l’automne ? Sans doute, car la cause – le déréglément climatique – est un phénomène devenu sensible. La planète et ses biosphères en subissent chaque année plus durement les conséquences.

    Rappelons-le : les activités humaines provoquent des changements climatiques incontrôlés et dangereux pour la vie sur terre. Des quantités massives de gaz à effet de serre sont projetées dans l’atmosphère. Parmi ces gaz se trouve, en premier lieu, une molécule connue : la vapeur d’eau (H2O). Celle-ci est naturellement présente puisqu’elle compose, à l’état liquide, majorité de la surface terrestre. Seulement, d’autres gaz comme le carbone (CO2), le méthane (MH4) et l’azote (N2O), tous trois extraits des sous-sols par l’exploitation minière ou issus des productions agraires, s’accumulent eux-aussi dans l’atmosphère. Leur concentration croissante a pour conséquence l’augmentation de l’absorption des rayonnements solaires, ce qui entraîne, entre autres, l’élévation de la température sur terre. Les dérèglements qui en découlent légitiment ce que beaucoup nomment « l’urgence écologique ».

         Pour en parler, le 2 mai 2022, le Conseil national suisse a organisé une séance dédiée à l’évolution du climat sur le territoire helvétique et son impact sur la biodiversité. Huit chercheur·se·s ont été invité·e·s pour présenter leurs travaux. Or, séance mal agendée ou thématiques aux antipodes de certaines convictions, une partie significative des représentant·e·s étaient absente ce jour-là. Nous avons recueilli l’expérience de deux acteurs importants de cet événement : Guillermo Fernandez, activiste du climat qui a fait une grève de la faim sur la place Fédérale à Berne et Antoine Guisan, professeur spécialiste de la biodiversité à l’Unil

    Vos recherches portent sur l’environnement. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

    Mes recherches se situent dans le domaine de la biogéographie, et donc de la géographie du vivant. Et plus particulièrement dans la compréhension et la prédiction des distributions d’espèces au moyen de modèles statistiques appliqués dans un contexte géographique. Ces modèles permettent ensuite de prédire les changements de distribution attendus selon différents scénarios de changements environnementaux, tels que le climat, l’utilisation des terres, la pollution ou les invasions biologiques. Ce sont donc des outils importants pour identifier et anticiper les menaces actuelles et futures sur la biodiversité.

    Vous avez participé à la séance du Conseil national du 2 mai. Quelles sont les problématiques et solutions que vous avez présentées aux membres du Conseil national ?

    Nous étions huit scientifiques à présenter huit courtes interventions sur les différentes facettes de ce que nous avons appelé « la double crise du climat et de la biodiversité ». Une vingtaine d’autres scientifiques étaient également présents dans la salle, tou·te·s expert·e·s sur le climat ou la biodiversité. Les interventions étaient groupées en deux blocs : l’état de la situation d’abord, puis les solutions possibles. Nous avions aussi préparé un document (handout) résumant le contenu de nos interventions. Tout ce matériel dédié à cet événement est présent sur le site de l’Académie Suisse des Sciences Naturelles : https://sciencesnaturelles.ch/trendwende.

    Pour ma part, j’ai présenté l’état actuel de la biodiversité en Suisse et dans le monde, ainsi que les principaux facteurs qui la menacent : destruction d’habitats, surexploitation des ressources naturelles, pollution, changement climatique et invasions biologiques. En raison de ces multiples pressions négatives, l’état de la biodiversité est très préoccupant à l’échelle mondiale, comme l’avait révélé le premier rapport global du Panel Intergouvernemental sur la Biodiversité et les Services Ecosystémiques (IPBES) publié en 2019, mais il est également très préoccupant en Suisse, au contraire d’un mythe malheureusement toujours bien répandu (voir notamment : https://www.pronatura.ch/fr/2022/suisses-sous-estiment-la-crise-de-la-biodiversite). Il est donc important pour les scientifiques de communiquer de manière beaucoup plus importante sur l’urgence de stopper le changement climatique et l’érosion de la biodiversité.

    Qu’avez-vous ressenti en constatant qu’une majeure partie des membres du Conseil étaient absent·e·s le 2 mai 2022 pour écouter des scientifiques présenter leurs recherches sur l’évolution du climat et des biodiversités ?

    Tout d’abord, je tiens à souligner que des parlementaires de tous bords nous ont aidés à préparer et étaient présent·e·s à cet événement, et que ceux·celles qui étaient là ont interagi de manière constructive, quel que soit leur parti. Il est cependant regrettable que la date de l’événement n’ait malheureusement pas pu être bloquée fermement dans l’agenda des parlementaires, et donc que des commissions et séances de travail aient notamment pu avoir lieu en parallèle. Et comme dans toutes les sessions parlementaires, certain·e·s peuvent aussi simplement manquer en raison d’autres obligations privées ou professionnelles. Il était donc déjà assez réjouissant d’avoir eu un bon tiers du Parlement présent. Bien sûr, si certain·e·s avaient volontairement boycotté l’événement, on devrait alors légitimement s’interroger – au vu de l’ampleur de ces deux crises conjointes – sur leur sens des responsabilités. Quoi qu’il en soit, avec le fait que toutes les interventions sont désormais disponibles sous forme de vidéos accessibles librement sur internet, et soutenues par un document synthétique également accessible, les parlementaires ne pourront plus à l’avenir dire qu’il·elle·s n’étaient pas au courant ! En ce sens, c’est une étape assez cruciale qui a été franchie.

    Pensez-vous, comme l’affirment certain·e·s, que l’on puisse, voire doive, distinguer la science de la politique ? Est-il possible de créer un dialogue et de collaborer ?

    Oui, je pense qu’il faudrait effectivement dépolitiser le débat, car la science n’est pas politisée, et les messages que nous avons rapportés ce jour-là sont purement scientifiques, basés sur des faits et des analyses, et devraient impérativement être entendus de tou·te·s les parlementaires. Cet événement du 2 mai devrait au final plutôt rester inscrit comme le début d’un dialogue, de plus en plus intense, entre science et société, plutôt que comme une finalité en soi. Le processus est lancé et nous devons le maintenir, pour impérativement et très rapidement trouver des solutions aux immenses défis qui nous font face. Cela ne peut être obtenu qu’en mettant tous les acteur·ice·s des changements nécessaires autour d’une même table. Des pistes ont été proposées, que nous allons explorer plus en détail durant les mois à venir.

    Quel est, d’après vous, le chemin à prendre face aux évolutions climatiques à venir ?

    Une chose est claire, car elle ressort de notre intervention et est exprimée sans aucune ambiguïté dans les derniers rapports du GIEC : nous devons absolument tout faire pour stopper le changement climatique et maintenir le réchauffement en-dessous de 1.5°C, au plus 2.0°C. Le même raisonnement peut être appliqué au déclin de la biodiversité, qu’il faut également endiguer aussi vite que possible. Sans cela, des points de bascule pourraient être franchis, amenant des effets qui affecteraient de manière disproportionnée et possiblement irréversible la biodiversité et les écosystèmes ainsi que le fonctionnement de nos sociétés, et donc à terme notre qualité de vie et notre bien-être. Stopper le changement climatique et le déclin de la biodiversité sont des objectifs qui, tous deux, nécessitent des transformations assez radicales de la société, notamment concernant le fonctionnement de l’économie et la gouvernance. C’est ici à mon sens que les universités peuvent aussi jouer un rôle majeur, en tant que catalyseurs de la réflexion et sources des solutions nécessaires pour effectuer les virages salutaires. Développer une telle culture du changement est précisément un des objectifs du Centre de Compétence en Durabilité (CCD) de l’Unil, mais celui-ci ne pourra être atteint à mon sens qu’avec l’aide de l’ensemble de la communauté académique universitaire, des étudiant·e·s aux enseignant·e·s, et de la société.

    Rencontre avec Guillermo Fernandez, activiste du climat qui a fait une grève de la faim de 39 jours sur la place Fédérale à Berne en novembre et décembre 2021.

    Le 1er novembre 2021, vous avez entamé une grève de la faim qui a duré 39 jours. Votre objectif était alors d’inciter les autorités politiques suisses à ouvrir un dialogue avec des scientifiques sur les évolutions du climat présentes et à venir. Pourriez-vous décrire l’expérience d’un jeûne aussi long et les réflexions qui étaient les vôtres lorsque le Conseil national a accepté votre requête ?

    Oui. Contrairement à ce que j’avais anticipé, une grève de la faim de cette durée ne représente pas une vraie douleur physique. Rien de comparable à un accouchement (dont je ne sais rien mais qui m’inspire le plus grand respect vu de l’extérieur) ou à un calcul rénal (dont j’ai l’expérience). La partie la plus douloureuse physiquement est venue par après, avec la reprise de l’alimentation et la remise en marche de mon appareil digestif.

    Au cours de ma grève, trois sentiments saillants m’ont accompagné dès le 18 novembre 2021 :

    Le premier. Après la visite de Madame Sommaruga, j’avais compris qu’elle me laisserait mourir sur place. Notre dialogue fut celui du pouvoir qui n’a pas besoin d’écouter, puisque c’est lui qui a les canons (en l’occurrence quatre policiers bien armés). Je me suis donc raffermi dans ma volonté d’aller jusqu’au bout, puisque dans mon calcul, même ma mort porterait des fruits, à l’image d’Erbu Timtik, dont la mort permit la libération d’autres prisonnier·ère·s politiques. Un gréviste de la faim, en se posant en sacrifice impuissant, en appelle à l’humanité de ses interlocuteur·ice·s, pour qu’il·elle·s écoutent sa requête et l’évaluent avec sincérité. J’ai trouvé cette humanité auprès de nombreux·ses citoyen·ne·s, de nombreux·ses scientifiques, de nombreux·ses Kurdes et Irlandais et citoyen·ne·s du monde, et de quatre courageuses parlementaires. Pas dans notre exécutif fédéral.

    Le deuxième sentiment fut la joie, l’amour, la bienveillance permanente, l’espérance de toutes ces personnes merveilleuses qui sont venues me soutenir et lutter pour donner un avenir à nos enfants. C’est grâce à elles que j’ai vécu 39 jours d’intense bonheur, et que j’ai acquis la certitude qu’avec des êtres humains comme cela, même en enfer, nous pourrons construire le paradis.

    Le troisième fut le malaise de recevoir les remerciements de centaines d’enfants, venant parfois par classes entières, parfois accompagnés de leurs enseignant·e·s, parfois non. Ils venaient me dire merci, merci d’être un adulte qui prend enfin leur avenir au sérieux. C’est à ces moments-là que la trahison de ma génération, de celle de mes parents, m’apparaissait avec le plus d’acuité. Et j’en souffre par solidarité générationnelle et incompréhension. Comment des adultes responsables peuvent-ils abandonner ainsi leurs descendant·e·s ? Un jour, une jeune fille, restée en retrait, me dit en pleurant, que mes enfants avaient de la chance de m’avoir pour père. Il faut mesurer la profondeur du sentiment d’abandon, de trahison et de désespoir d’une telle enfant, pour estimer que mes enfants avaient de la chance d’avoir un père en train de mourir pour eux. J’en ai eu le cœur brisé, et j’ai aussi pleuré.

    Le jour de la victoire fut un moment très étrange. La veille encore, je savais que des individus étaient prêt·e·s à tout faire capoter. Je sais leurs noms. En mon coeur, je les considère comme ayant délibérément voulu me tuer. Pour parodier Anonymous, je n’oublie jamais, mais je pardonne à qui fait amende honorable.

    Je suis donc entré dans ma nuit, puis dans cette journée du 9 décembre, en évacuant toute anticipation de ce qui allait se passer. Un échec eût été trop dur à vivre si j’y avais investi trop d’espoir. Quand la merveilleuse héroïne qui devait confirmer l’issue m’appela sur mon téléphone, j’ai eu un sentiment plutôt plat : voilà, c’est fait. Ce n’est que plus tard que j’ai pu vivre pleinement la joie d’avoir survécu, de retrouver mon épouse et mes enfants, pour qui je dois faire mon devoir : créer un futur dans lequel l’espoir existe, et leur léguer un ancêtre dont ils pourront être fiers et qui leur servira de repère pour s’orienter dans des temps difficiles.

    Entre la fin de votre grève de la faim et la séance du Conseil national qui a eu lieu le 2 mai, avez-vous entretenu un dialogue avec le Conseil ?


    Non. Aucun dialogue. J’ai passé mon temps à récupérer et à aimer mes enfants et mon épouse. J’ai été invité par un sénateur français pour l’aider à défendre un projet de loi similaire à ce que la Suisse a fait. J’ai soutenu et conseillé d’autres grévistes de la faim dans d’autres pays (ils ont tous gagné, la même chose qu’en Suisse). J’ai aussi passé du temps à faire des fresques du climat. J’en ai fait à des adultes, sans problème, il·elle·s sont responsables. J’en ai fait à des jeunes (16-18 ans), trop. Les jeunes me brisent le cœur, parce qu’à chaque débrief, il·elle·s me renvoient cette certitude que ma génération, leurs parents, les ont abandonnés. A ma dernière fresque, une jeune femme de 17 ans m’a demandé : « Si vous aviez su ce que je sais aujourd’hui, il y a 20 ans, auriez-vous fait vos enfants ?”

    J’ai répondu : “Sincèrement, je ne sais pas. C’est vrai que cela fait peur. Mais maintenant qu’ils sont là, je dis oui. L’histoire de l’humanité vaut encore la peine d’être racontée. Ils pourront faire de belles vies. Je me bats pour eux, pour vous.”


    Quand elle m’a répondu ”Vous ne connaissez pas mes parents et leurs amis. Je ne ferai jamais d’enfants.”, mon âme s’est brisée, j’ai pleuré, je suis resté 4 semaines en dépression.

    Qu’avez-vous ressenti en constatant qu’une majeure partie des membres du Conseil étaient absent·e·s le 2 mai 2022 pour écouter des scientifiques présenter leurs recherches sur l’évolution du climat et des biodiversités ?


    Une grande joie.


    Les buts de cette présentation étaient les suivants:

    1. Créer un consensus scientifique inattaquable, facile à communiquer, pour la Suisse, qui serait la référence pour la presse, les citoyens et les politiciens
    2. Révéler quels parlementaires ne se soucient pas assez de l’avenir de nos enfants et de la Suisse pour recevoir un topo sur la situation
    3. Établir un état de fait informationnel tel que les citoyens puissent savoir ce que les parlementaires devraient savoir et ainsi juger si leurs actions sont conformes à ce que l’on peut attendre d’eux pour affronter la situation.


    Pour 1), nos scientifiques ont fait un travail sensationnel, et je recommande à tout le monde d’en lire le rapport[1].

    Pour 2), cela s’est passé mieux que je ne l’espérais. La presse romande a joué son vrai rôle, et a mis la droite absente en demeure de justifier son absence. Dans leur arrogance, il·elle·s n’avaient pas anticipé qu’il y aurait un prix politique à payer pour se montrer indifférent à la science et à l’avenir de nos enfants et de la nation. Mal préparé·e·s à la question, il·elle·s nous ont offert quelques charmantes prises de tapis. M. Matthias Michel a pu donc nous apprendre qu’il ne fallait pas “regarder le nombre, mais la qualité, de ceux qui étaient venus”. Il est vrai qu’il est un des rares PLR de qualité.

    M. Philippe Nantermod a dû aussi révéler, parmi ses justifications maladroites, qu’il côtoyait des thèses complotistes fumeuses, en accusant nos scientifiques de pratiquer une “messe anticapitaliste décroissante” et que le GIEC était douteux, rappelez-vous du climategate[2].

    In fine, le PLR et l’UDC ont fait tomber le masque, et leur désintérêt pour notre futur les hantera.

    Il reste néanmoins à traverser le röstigraben. La presse suisse alémanique est restée curieusement plus distante que[DB1]  pendant la grève de la faim elle-même. Je ne sais dire si elle est plus servile ou captive que la presse romande.


    Pour 3), c’est du travail en cours. Propager et diffuser cette information auprès de la population, afin qu’elle puisse exiger de prendre ses responsabilités.

    Pensez-vous, comme l’affirment certain·e·s, que l’on puisse, voire doive, distinguer la science de la politique ? Est-il possible de créer un dialogue et de collaborer ?

    Très clairement, la science n’est pas la politique. La science décrit la réalité, décrit les moyens d’agir dessus. Elle peut même aujourd’hui, grâce aux progrès de l’informatique, jouer des scénarios pour évaluer comment une décision politique impacterait la réalité dans le futur.


    La politique sert à définir quels sont nos buts, quels sont les changements que nous voulons opérer et qui seront les gagnants et les perdants de ces changements.

    La réalité nous pose un problème très bien décrit par la science. Pour le résumer, je citerai M. Antonio Guterres, secrétaire  général de l’ONU qui en a donné une formule compacte[3] : “Nous pouvons soit sauver notre monde, soit condamner l’humanité à un avenir infernal.” Les politiques actuelles du PLR et de l’UDC nous conduisent à cet “avenir infernal”. La science sait prédire cela. Leur absence le 2 mai montre aussi leur indifférence au bien-être de nos enfants. Assez simplement, cette politique a défini que les gagnants du changement seraient ceux qui ont le capital pour surfer sur l’enfer. Les perdants seront tou·te·s les autres (classes moyennes, défavorisés) et particulièrement nos enfants.

    Les buts poursuivis sont simples : garder l’échelle hiérarchique telle qu’elle est. Que ceux·celles qui sont puissant·e·s (dotés en capital, riches) aujourd’hui, le restent demain, même si c’est au prix de l’habitabilité de la terre.

    On peut imaginer facilement une politique différente, qui déciderait que le but premier est de “sauver notre monde”. Les premier·ère·s perdant·e·s seraient, à l’évidence, tous ceux·celles dont le pouvoir dérive d’énergies fossiles. Elle pourrait aussi définir que nous voulons que cela se passe bien pour la majorité (classes moyennes, défavorisés) et donc prélever chez celui·celle qui peut, pour aider celui·celle qui a besoin.

    Ce choix est politique.

     
    La science peut simplement prévoir que le premier choix conduit à un futur où la vie sur terre sera dégradée, misérable et sans espoir, puisque les températures continueraient à monter durant la vie de nos enfants et petits-enfants, au moins.


    La science peut aussi prévoir que si c’est la deuxième voie politique que nous choisissons, nos enfants auraient encore des moments durs à passer, mais les dégâts seraient maîtrisés, et de leur vivant, les températures commenceraient à baisser.


    La science ne juge pas de ce qui est bien, elle prédit ce qu’il advient en fonction des paramètres choisis, politiquement. C’est nous, au travers de qui nous élisons, de comment nous votons, qui jugeons. Et à la fin, ce seront nos enfants qui, vivant les conséquences de nos choix, nous jugeront.

    Quelle est, d’après vous, le chemin à prendre face aux évolutions climatiques à venir ?

    D’abord en parler, le plus possible, sur le ton de la responsabilité adulte, et du devoir transgénérationnel, celui que les ancêtres doivent à leurs descendant·e·s. On ne brûle pas la maison et les champs de ses héritier·ère·s, on n’empoisonne pas leurs puits.

    • Si on est jeune, mettre ses parents devant leurs responsabilités. C’est dur et inconfortable, mais c’est leur avenir qui se joue.
    • Si on est parent, éduquer ses enfants pour qu’il·elle·s aient envie de se battre pour un avenir digne, plutôt que de s’anesthésier par la consommation en brûlant ce qu’il reste à brûler. Faire vis-à-vis de ses propres parents comme les jeunes devraient le faire avec les leurs.
    • Si on est grand-parent, mettre ses enfants devant leurs responsabilités. Qu’il·elle·s fassent ce qu’il faut pour sauver leurs petits-enfants. 

    Sur les méthodes, nous sommes tellement tard, notre fenêtre d’action est tellement petite[4], que nous devons tous y aller avec courage et entrain.

    Les intérêts fossiles ont la puissance. Ils ont de l’argent pour financer leurs campagnes. Ils ont des parlementaires comme Albert Rösti, président de Swissoil. Ils ont des lobbies qui courtisent le parlement et le Conseil fédéral en permanence. Ils ont des agences de communication qui parasitent sans cesse les canaux de communication : web, réseaux sociaux, journaux, radio, télévision, murs. La publicité elle-même répète inlassablement le même message : “Consomme. La liberté c’est la satisfaction immédiate de ta pulsion.” Et la pulsion, c’est bien la publicité qui la crée. La publicité est une machine à transformer des adultes responsables en enfants capricieux·ses, incapables de différer leur plaisir.

    Dans ce contexte, traverser ce mur de bruit et distractions, sans budget, exige le courage et la solidarité : désobéissance civile, blocage d’autoroutes, grèves de la faim, du travail, des impôts, etc. C’est le seul moyen qui permet de toucher la conscience du public, de créer la “news” mobilisant la presse.
    Pour ceux qui ont de l’argent, une âme, et le souci de leur héritage, investissez tout pour soutenir les héros engagés dans la désobéissance civile, et promouvoir le contenu du 2 mai dans tous les canaux de communication.
    Pour ceux qui ont une position sociale en vue, l’utiliser pour mettre la population, les institutions et les politiques face à leurs responsabilités.
    Pour ceux·celles qui ont moins d’argent, mais assez pour des vacances en avion, arbitrer entre des vacances ou financer les amendes de zadistes.
    Pour ceux·celles qui n’ont pas encore trouvé assez de courage, manifester. C’est le minimum syndical.


    Pour tous et toutes, rejoindre des groupes de lutte pour sauver l’avenir.

    Finalement, voter correctement. Le PLR et l’UDC se sont discrédités dans la perspective de donner un avenir qui ne soit pas désespérant et désespéré à nos enfants.

    Dès 2030, nos enfants sauront, scientifiquement et sans doute, où nous les aurons menés.
    Si leur futur sera éternellement infernal, il·elle·s poseront la question à leurs parents, avec ressentiment :”Qu’as-tu fait pour éviter cela?”. Les adultes responsables qui auront eu le courage d’être les héros d’aujourd’hui sauront quoi répondre. Il·elle·s auront, de plus, offert à leurs enfants le compas moral, dont il·elle·s auront besoin pour traverser des temps difficiles et désespérants.

    Si nous les avons mis sur la bonne voie, il·elle·s sauront qu’il·elle·s auront eux·elles-mêmes encore des efforts à faire et des difficultés à surmonter, mais il·elle·s sauront que leurs propres enfants vivront dans un monde où la température baisse et où les catastrophes diminuent avec le temps.

    Nous sommes à la croisée des chemins. Nous vivons le moment le plus historique que l’humanité ait jamais connu. Nos actions d’aujourd’hui auront des conséquences pour les milliers d’années à venir.

    Nous écrivons l’Histoire. A nous de choisir, si dans les yeux de nos enfants, nous en serons les héros, ou les salauds.


    [1] https://scnat.ch/fr/scnat/for_the_network/corporate_design/uuid/i/a5ae57bd-0b54-5e38-ac56-431d034af10f-Inverser_la_tendance_dans_les_domaines_du_climat_et_de_la_biodiversit%C3%A9

    [2] Conspiration datant de 2009, où suite au piratage du serveur de mail du Climatic Research Unit, des agences de communication négationnistes en avaient fait des montages pour faire croire que les températures étaient manipulées. Je ne connais personne, à part des conspirationnistes, qui se rappellent en 2022 de cette hisoire.

    [3] https://twitter.com/antonioguterres/status/1443704909300371457?lang=en

    [4] Rapport SCNAT 2002.05.02 – p.18: « Afin de limiter le réchauffement à 1,5 °C, les émissions mondiales doivent atteindre leur niveau maximal avant 2025, puis être réduites de moitié par rapport à leur niveau actuel d’ici 2030 et atteindre zéro d’ici 2050. »

  • Noël vert ou plastique ?

    Noël vert ou plastique ?

    Photo : ©Sven Brandsma

    Rédigé par : Natalia Montowtt

    DURABILITÉ • La tradition de Noël veut que chaque foyer soit orné d’un sapin d’un verdâtre somptueux. Mais avec les changements climatiques, le sapin synthétique serait-il une meilleure solution ? Un groupe de Montréal a étudié la question en détails.

    En 2021, l’association ForêtSuisse, constituée des propriétaires forestiers, estime qu’entre 1.2 et 1.4 million de sapins de Noël sont vendus en Suisse chaque hiver. Depuis plusieurs années, avec la détérioration de l’environnement, se pose la question : comment diminuer les dégâts provoqés par cette tradition ? Certain·e·s producteur·rice·s de sapins optent pour une culture BIO ; en 2015, 12% des sapins locaux proposés par le magasin Coop avaient poussé sans pesticides. Le débat demeure : quel sapin choisir, le naturel ou plastique ?

    Des fêtes plastifiées
    Selon une étude menée en 2009 par le groupe Ellipsos (Strategists in Sustainable Development), une entreprise de consulting de Montréal, l’empreinte carbone d’un sapin synthétique est jusqu’à trois fois plus importante que celle d’un arbre naturel. Ce groupe de chercheur·euse·s a basé son étude sur des données de l’Amérique du Nord ainsi que l’approche de Life Cycle Management, standard reconnu par les Nations Unies et l’International Standardization Organization (ISO 14040). Il est vrai que le sapin plastique peut être réutilisé plusieurs années de suite, que sa production n’implique pas de pesticides ni herbicides, et qu’il ne demande pas d’arrosage. Cependant, selon l’étude, pour que le sapin plastique ait une chance de battre le sapin vert dans les émissions de carbone, il faudrait garder son faux arbuste pendant au moins vingt ans. En réalité les Nord-américains gardent en moyenne le même sapin synthétique seulement pour six Noëls, car ils ne sont pas produits pour durer… Également, il est important de s’intéresser à l’origine de son arbre. La plupart des conifères plastiques sont en effet produits en Chine, donc le transport augmente fortement l’empreinte carbone infligée. Enfin, n’oublions pas de veiller à ce que notre achat ne soit pas constitué de polychlorure de vinyl (PVC), qui est un type de plastique nuisant autant à l’environnement qu’à la santé humaine.

    Noël au naturel
    Ainsi, Ellipsos déclare que le sapin vert serait le choix le plus durable. Ceci sous certaines conditions : l’arbre devrait être acheté localement, produit sans aide de pesticides ou bien coupé individuellement dans des zones naturelles qu’il faut dégager d’arbustes pour des raisons d’infrastructure. Il est relativement aisé en Suisse d’acheter un sapin local, puisque ce ne sont pas moins de 500 agriculteur·rice·s et entreprises qui cultivent ces conifères sur le terrain helvétique. De plus, ces arbustes sont aussi bons pour la planète, grâce à leur capacité d’emprisonner le CO2. Malgré ces conditions, la problématique du sapin naturel demeure ; c’est un bien qui est produit dans l’optique d’être jeté. Aussi, le processus de production est très long en comparaison avec le temps de sa consommation.

    En Suisse se mettent en place des services de location de sapin en pot.

    Selon les données du Canada, Ellipsos dessine la vie d’un sapin comme suit. L’arbre est cultivé dans une pépinière pendant 4 ans, puis reste planté dans un terrain durant 11 ans pour enfin finir dans un domicile pour quelques semaines. Il est cependant possible de se débarrasser de sa plante verte de manière durable. L’acidité des épines du sapin est un mythe, c’est pourquoi elles peuvent finir dans le composte sans problème. Pour ce qui est du tronc, il peut soit être transformé en copeaux soit brûlé pour se réchauffer, il faut juste éviter de le faire à l’air libre.

    Alternatives à la tradition
    La solution radicale serait d’oublier la tradition du sapin de Noël, mais ce n’est pas la voie définitive ! En Suisse se mettent en place des services de location de sapin en pot, pour qu’ils puissent être replantés après les fêtes, prolongeant ainsi leur vie (voir ecosapin.ch). Il ne faut pas oublier cependant que les résolutions écologiques ne sont pas toujours à la portée de tout le monde – c’est là qu’entre en scène la culture Do It Yourself ! Ouvrant la porte à la création de sapin à partir de déchets et objets qui se trouvent déjà dans nos maisons, tels que des pièces Lego ou des livres.

  • Pas d’avion parasite

    Pas d’avion parasite

    Photo : ©CCNC

    Rédigé par : Chaïmae Sarira

    COMBAT ÉTHIQUE • À l’heure où la politique suisse peine à appliquer strictement les mesures nécessaires pour préserver l’écosystème, des mouvements citoyens se créent. Ces dernier·ère·s ont décidé de défendre eux·elles-mêmes des zones naturelles exposées à des risques d’extinction…

    La ZAD, ou zone à défendre, est un projet de résistance citoyenne contre un mode de vie humain incompatible avec la préservation de l’écosystème et le développement durable de l’environnement. La ZAD s’inscrit plus généralement dans un mouvement citoyen qui refuse de contribuer à la destruction de terres fertiles par la construction de routes, bâtiments ou toute autre zone bétonnée. Ce projet repousse également le système capitaliste qui se fonde sur la productivité et la notion de l’offre et la demande en prônant l’autosuffisance et l’autogestion.

    Un monde en béton altère tout l’équilibre du vivant et conduit vers l’extinction.

    Les zadistes s’organisent autour de la nature et s’y adaptent en réduisant leur empreinte carbone et en adoptant une agriculture durable. Ainsi, par leur résistance à des projets d’exploitation néfaste de terrains, les zadistes s’établissent en un circuit social autosuffisant et autonome. Plus précisément, le projet ZAD a pour but d’empêcher l’avancée des GIIP, les « Grands projets inutiles imposés » en s’imposant sur les territoires naturels visés par les projets de construction.

    D’une lutte à un mode de vie
    Afin d’empêcher la construction d’un aéroport à Nantes, 200 personnes se sont établies en 2014 sur de grands terrains agricoles en région de Loire-Atlantique. Les zadistes refusent qu’une des rares régions humides qui abrite un écosystème riche et particulier soit mise en péril et bétonnée pour la construction d’un aéroport non essentiel. En effet, des naturalistes se sont engagé·e·s à répertorier la faune et la flore de la zone pour peser dans leurs négociations avec les autorités. Ils ont ainsi découvert une espèce du règne végétal, Pulicaria vulgaris, Exaculum Pusillum, listée dans la liste rouge de l’UICN. L’UICN, ou l’union internationale pour la conservation de la nature, travaille pour protéger la biodiversité et dénombre les espèces en risque d’extinction et voie de disparition. La protection de la biodiversité est essentielle afin de garantir le bon fonctionnement des écosystèmes dont l’équilibre est fragilisé. Les espèces sont interdépendantes et fondent un système du vivant qui résiste tant bien que mal au changement climatique. La biodiversité est la terre. Un monde en béton altère tout l’équilibre du vivant et conduit vers l’extinction. Pour concrétiser cette lutte et protéger leurs convictions, les zadistes ont établi une société autonome qui bénéficie durablement des ressources à sa disposition.

    Plus de 60 sites différents sont fondés sur l’entraide et la solidarité

    Il·elle·s produisent leurs propres lait, beurre et miel et ont développé plus de 60 sites différents fondés sur l’entraide et la solidarité (boulangeries, projets agricoles, culture de plantes comestibles et médicinales). Hélas, sous la présidence de Macron en 2018, le lieu occupé se fait attaquer par des grenades, brûler et les gens expulsés. Malgré tout, leur victoire est marquante ; la construction de l’aéroport a été totalement abandonnée par les autorités.

    Un mouvement répandu
    Les zadistes sont déjà établi·e·s dans une dizaine de sites en France et ailleurs. En Suisse, la ZAD de la colline du Mormont au pied du Jura, à la Sarraz, lutte afin de contrer les avancées d’une grande entreprise de cimenterie. Le projet d’extension de cette dernière fera disparaître le plateau Birette et touchera directement à colline du Mormont, une zone abritant l’une des plus riches flores vaudoises, et listée dans l’inventaire fédéral des paysages.

    Un retour vers la conscience
    Construction de niches, gestion de forêts et ses ressources, indépendance de l’état et responsabilité individuelle. Les zadistes semblent se réapproprier un mode de vie qui stimule l’humain et ses fonctions physiologiques : il construit, détruit, réfléchit, vit en communauté et s’adapte à son environnement en vivant en symbiose avec la nature. Les zadistes s’approprient ce que les humains ont sacrifié pour le confort de la société humaine dictée par la monotonie et la consommation. Ils refusent que la vie humaine piétine tout l’environnement qui les entoure.

  • Comment vivre mieux ?

    Comment vivre mieux ?

    Photos : ©Ylenia Dalla Palma

    Rédigé par : Diego Fernandez

    ÉCOLOGIE • La rentrée universitaire pousse comme chaque année des étudiant·e·s à prendre pour la première fois leur indépendance, en colocation par exemple. La montée du prix des combustibles fossiles pour le chauffage peut être l’occasion de s’interroger sur les différents types de logement disponibles. L’auditoire est donc allé voir comment l’écologie est abordée par la coopérative MOUL2, à Bioley Magnoux (VD).

    Il y a 14 ans, après 13 ans de vie dans un squat renanais, 6 ami·e·s ont eu envie de créer un nouveau lieu de vie, de coopération, de construction et d’autonomie, en se fondant sur leur sensibilité écologique et leur désir d’habiter à la campagne ensemble. Les coopératives d’habitation de l’époque étant déjà pleines, il·elle·s ont donc décidé d’acheter un moulin exploité entre 1901 et 1980 à Bioley-Magnoux, composé d’une partie industrielle et d’une petite maison.

    « C’est riche car plein de gens amènent leurs savoirs »

    – Claudine Meier, membre fondatrice de la coopérative

    Ayant peu de moyens financiers, les entrepreneur·ice·s ont rénové eux·elles-mêmes le moulin, afin d’en faire neuf appartements et un « interbat », pièce commune conviviale reliant la maison rénovée et la partie industrielle. La plupart n’ayant jamais œuvré sur un chantier, il·elle·s ont acquis les compétences techniques nécessaires sur le tas, parfois appuyé·e·s par des entreprises locales : « C’est riche car plein de gens amènent leurs savoirs donc on est capable de faire plein de choses », raconte Claudine Meier, membre fondatrice de la coopérative. Par ailleurs, les coopérateur·ice·s ont pu compter sur le soutien de la communauté qui a financé en partie les travaux grâce à un crowdfunding. Lionel, habitant de la coopérative ajoute d’ailleurs : « C’est vraiment la philosophie sur laquelle se base la vie ici : le recyclage, la récup’ et l’entraide ».

    Une coopérative écologique
    Vivre dans ce moulin rénové semble plutôt économique : les coopérateur·ice·s ne paient que 10 CHF par mois pour se chauffer. Pour arriver à ces économies, les bricoleur·euse·s (avec l’expertise de professionnel·le·s lorsque nécessaire) ont détuilé elles·eux-mêmes leur toit et ont posé 60 m2 de panneaux solaires thermiques. Grâce à ceux-ci, au design bioclimatique de la maison et à l’importante isolation, la chaudière à bûches n’a dû être allumée que trois fois entre le 23 septembre et le 10 octobre de cette année. « On a investi toute notre énergie, notre temps et les moyens donnés par la banque pour isoler » rapporte Mme Meier. En outre, 100 m2 de panneaux solaires photovoltaïques produisent 39% de l’électricité directement consommée.

    « C’est la philosophie sur laquelle se base la vie ici : le recyclage, la récup’ et l’entraide »

    – Lionel, habitant de la coopérative

    Le reste est revendu. Mme Meier, explique à ce propos : « On est en train de regarder pour des batteries mais elles sont chères, pas au point et peu écologiques ». Ainsi, l’autonomie totale n’est pas encore acquise. Sur le plan énergétique, la coopérative n’utilise pas de mazout et est donc relativement autonome au niveau électrique. L’évocation de la crise énergétique les fait donc sourire, puisqu’il·elle·s risquent moins le blackout total contrairement aux autres habitations.

    ©Ylenia Dalla Palma

    En dehors des mesures liées à l’énergie, la coopérative a travaillé sur d’autres mesures écologiques ; les toilettes sèches offrent un excellent compost ; deux ruches et 50 nichoirs pour oiseaux ont été installés ; 60 arbustes ont été plantés pour former une haie, le potager est certifié par ProNatura, les matériaux de construction sont le plus écologique possible. Et Mme Meier se permet de dire plutôt fièrement : « On va faire un jardin-forêt. On a commandé une vingtaine d’arbres fruitiers ». Lionel ajoute : « On fait pousser nos patates, tomates, herbes aromatiques, de la vigne, des kiwis, des figues, rhubarbe, poireaux, salade, un peu de tout ! ». Il avoue tout de même que l’autonomie alimentaire de quinze personnes est un défi et ajoute en riant que « le jour où on s’ennuiera, on s’y attaquera ».

    Des projets peu faciles à mener
    Pour ce qui est des relations avec les autorités, Mme Meier est mitigée : « II·elle·s sont correct·e·s, ne nous mettent pas de bâtons dans les roues mais ne nous déroulent pas le tapis rouge non plus ». Par exemple, la phytoépuration (système d’assainissement des eaux usées par les plantes) qui est un projet cher à la coopérative n’a pas pu se concrétiser. De même, la création d’un rucher plus grand n’a pu se faire. Claudine fait le bilan : « On pensait vivre les lieux dès le début, faire des concerts, etc. et c’est seulement en 2019 qu’on a fini le gros œuvre ». Les prochains projets seront d’augmenter leur autonomie alimentaire et électrique, ainsi que la construction d’un poulailler et la finition de la terrasse, qui est « la dernière grosse affaire » selon Lionel.

    « Lorsqu’on travaille tou·te·s dans la même direction au même moment, on est beaucoup plus efficaces »

    – Lionel et Claudine

    Lionel et Claudine conseilleraient à toute personne désirant se lancer dans un tel projet « de trouver et d’investir sur un bon noyau solide humainement », même si elles sont aussi « ce qu’il y a de plus compliqué ». Il·elle·s ajoutent : « On voit sur les travaux à plusieurs que lorsqu’on travaille tou·te·s dans la même direction au même moment, on est beaucoup plus efficaces ». Enfin, il ne faut pas hésiter à demander de l’aide aux autres coopératives : l’entre-aide est sans doute la clé pour un meilleur vivre ensemble sur cette planète.

    Plus d’informations sur :
    https ://coopmoul2.wixsite.com/moulin

  • Musées isolés et adorés

    Musées isolés et adorés

    Photo : © »Citrouille » de Yayoi Kusama par Kirill

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    TOURISME • Des musées esseulés sur des îles ou au milieu de la forêt parviennent à attirer suffisamment de public pour subvenir à leurs besoins. Tout en faisant découvrir des œuvres en symbiose avec l’environnement dans lequel ils se trouvent, ces musées sensibilisent la population sur les questions relatives à la santé de leur planète.

    Il existe plusieurs musées qui, loin d’être au centre-ville ou dans des régions denses, se trouvent cachés dans la forêt, dans le désert ou isolés du monde sur une île. Parmi eux, on compte le parc artistique d’Inhotim au Brésil, le musée James Turrell en Argentine ou encore l’île-musée de Naoshima au Japon. Non seulement ces musées attirent un public toujours grandissant, mais ils ont également fait, dans certains cas, renaître l’économie moribonde de ces régions isolées. Le site artistique de Benesse, créé à la fin des années 1980 par Tetsuhiko Fukutake et Chikatsugu Miyake, a permis de raviver l’intérêt envers cette île japonaise. Fukutake, président d’une compagnie d’édition, et Miyake, maire de l’île de Naoshima, ont su créer un centre culturel florissant qui attire de nos jours un public international. Le premier musée du site artistique a été ouvert en 1992 et a été suivi de dix-sept autres constructions à travers les années – qu’il s’agisse de musées, d’installations externes ou bâtiments complémentaires. La pêche et l’industrie de fusion de cuivre constituaient les deux activités économiques principales de l’île de Naoshima avant l’arrivée du projet.

    Le site artistique Benesse a transformé l’île en un espace hybride liant agriculture, nature et art

    Des musées reclus et pourtantprospères
    Cependant, grâce à la conception translocale de l’espace, le projet Benesse a pu transformer l’île en un espace hybride liant agriculture, nature et art. Bien que commencé sur l’île de Naoshima, le site Benesse est de nos jours constitué des trois îles ; Naoshima, Teshima et Inujima, toutes situées dans la mer intérieure de Seto. Les installations artistiques servent donc à raviver l’économie des îles fortement dépendantes de leur production agricole et piscicole. L’anthropologue J.W. Traphagan souligne que la promotion du tourisme est une solution qui est employée par de nombreux·ses fonctionnaires gouvernementaux·ales dans des zones rurales, en périphérie des villes ou isolées comme les îles et montagnes. Ainsi, le potentiel de ces îles japonaises, en tant que destinations touristiques rurales, est amplifié par la mise en place de jardins botaniques, notamment le « Jardin de Vie », ou de balades artistiques comme la « Forêt des murmures » et bien d’autres installations. Afin d’attirer du public, des hôtels, spas, parcs, restaurants et plages furent également développés, transformant ainsi la visite de musée en une expédition pouvant s’étaler sur plusieurs jours.

    L’art en symbiose avec la nature
    La première construction de Naoshima fusionne l’hôtel et le musée. Les chambres offrent non seulement une magnifique vue du site, mais elles permettent d’entrer en contact avec les œuvres du musée. Bien que le projet artistique japonais ait été conçu dans une optique de régénération économique, il a tout de même permis aux îles d’obtenir le statut de réserve naturelle, une première au Japon.

    © Inhotim par Camilla soares

    Il existe également plusieurs installations qui ont été conçues pour l’île et qui s’intègrent parfaitement dans cette recherche d’une « coexistence de l’art, la nature et l’architecture » – l’objectif du site artistique de Benesse, d’après leur site officiel. En incorporant plusieurs œuvres dans le paysage naturel de l’île, le site permet ainsi d’étendre les expositions des musées en dehors de leurs murs. Parmi les installations externes, se trouvent « Tom Na H-iu » par Mariko Mori – une sculpture en verre qui brille en fonction des données reçues sur la mort de supernovae – ainsi que la « Forêt des murmures » – une balade à travers des carillons, qui sonnent au rythme du vent– ou encore la sculpture « Citrouille » de la célèbre artiste Yayoi Kusama. En dehors du site Benesse, il existe d’autres musées qui prônent la fusion entre art et nature.

    L’objectif du site Benesse : « La coexistence de l’art, la nature et l’architecture. »

    L’institut artistique et jardin botanique d’Inhotim est l’un des plus grands complexes muséaux en plein air du monde. Il offre l’opportunité de découvrir des œuvres d’art contemporaines, tout en restant plongé dans la végétation de la forêt atlantique et la savane tropicale du Cerrado. Cette fondation permet ainsi au public de découvrir plus de quatre mille espèces botaniques, tout en aidant à préserver l’environnement de la région.

    L’art isolé, écologiquement engagé
    Les cas des sites artistiques d’Inhotim et de Benesse démontrent qu’il existe un futur prospère pour les musées à l’écart du monde et de la densité des mégapoles. Cet engouement envers une nouvelle manière d’expérimenter le musée, en faisant de celui-ci une destination artistique à part entière, est marqué par la naissance de nouveaux projets comme le musée Xinatli. Ce musée se veut orienté écologiquement et cherche à atteindre l’équilibre entre art et nature tout en se réappropriant le plan des pyramides à degrés. L’utilisation de l’expérience artistique pour ouvrir un discours sur l’écologie est loin d’être nouvelle, mais celle-ci confirme un intérêt grandissant autour de la valorisation et protection de notre planète. Les destinations artistiques sont donc peut-être l’avenir du musée, permettant ainsi de sensibiliser la population sur les dangers écologiques tout en découvrant des lieux atypiques reclus.

  • Semaine au rabais

    Semaine au rabais

    Illustration : ©Natalia Montowtt

    Rédigé par : Pauline Pichard

    ÉCOLOGIE • Si quelques études suggèrent des bénéfices de la semaine à quatre jours sur l’environnement, le sujet est loin de faire l’unanimité auprès des spécialistes. Le professeur Dominique Bourg nous apporte son point de vue éclairé sur la question.

    La nouvelle est tombée en avril de cette année : le gouvernement lithuanien a autorisé de manière permanente les employé·e·s du secteur public avec enfants à ne travailler que 32 heures par semaines sans voir leur salaire baisser. D’autres pays, comme la Belgique, ou les Emirats arabes unis ont récemment enjoint leurs collaborateur·trice·s à ne travailler que quatre jours par semaine, augmenter la productivité, en plus de favoriser un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Si ses avantages semblent reconnus par une majorité de spécialistes, son impact environnemental donne davantage lieu à des controverses.

    Une question encore peu étudiée
    La réflexion de certain·e·s expert·e·s environnementaux à ce propos peut se résumer en ces termes : les personnes qui possèdent suffisamment peuvent se permettre de travailler moins, donc de gagner et de consommer moins, ce qui pourrait augmenter le bien-être et réduire les impacts sur l’environnement sans mettre à mal le monde de l’emploi. Néanmoins, une revue systématique de 2021, publiée dans les Environmental Research Letters, souligne sa marginalité : « le sujet de la réduction du travail est presque complètement absent de la plupart des documents de l’Intergovermental Panel on Climate Change (IPCC), des stratégies climatiques au niveau international, national et subnational, ainsi que des discussions à large échelle sur la politique climatique ».

    « Cette mesure universaliste ne pourrait de toute façon pas être appliquée à grande échelle »

    – Dominique Bourg

    Est ainsi mise en cause la faible proportion d’informations sur les effets de la réduction de travail sur l’environnement. Aussi, une compréhension plus fine de cette stratégie semble nécessaire.

    Une mesure contre-productive ?
    Pour le Professeur Dominique Bourg, spécialiste en questions environnementales, ces chercheur·euse·s éludent un certain nombre de complexités : « Il est probable que les personnes sujettes à ce modèle se tournent vers des activités d’autant plus énergivores, comme les voyages en avion pour leurs week-end prolongés. »

    « Il est probable que les personnes sujettes à ce modèle se tournent vers des activités d’autant plus énergivores »

    – Dominique Bourg

    Pour aller plus loin, le spécialiste décrit l’automatisation accrue qu’un tel système pourrait engendrer : « La réduction du temps humain dans la production ne suffit pas à encourager la décroissance. Au contraire, cela augmenterait l’automatisation, ce qui est contreproductif ». À contrario, d’autres spécialistes, à l’instar de Frey et Osborne dans leur étude de 2017, arguent que l’automatisation et l’intelligence artificielle vont nécessairement surpasser les performances des êtres humains dans de nombreux emplois, rendant la semaine de quatre jours inévitable. Il semble par ailleurs impossible d’appliquer ce modèle à l’intégralité de la société : « Cette mesure universaliste ne pourrait de toute façon pas être appliquée à grande échelle : rien que l’hôpital français a déjà très mal vécu le passage aux 35 heures. Sans parler des agriculteur·trice·s, pour qui ce modèle est absolument inenvisageable », déplore Dominique Bourg.

    De nouvelles perspectives de recherche
    Si, pour Dominique Bourg, « la priorité est bien davantage de reprendre la main sur le pouvoir réglementaire, en contraignant matériellement tous les objets », les auteur·trice·s de la revue systématique offrent d’autres pistes de recherche sur le sujet : « Il est préférable de collecter et d’utiliser des données d’un même foyer pour la réduction du temps de travail et pour les dépenses ».

    « La priorité est bien davantage de reprendre la main sur le pouvoir réglementaire »

    – Dominique Bourg

    Néanmoins, tous·tes les expert·e·s s’accordent à dire que la réduction du temps de travail ne résoudra jamais à elle toute seule la problématique du réchauffement climatique.

  • Biodiversité des lacs mise à l’épreuve

    Biodiversité des lacs mise à l’épreuve

    Photo & rédaction par : Jessica Vicente

    BIOLOGIE · La présence de moules invasives dans les lacs donne du fil à retordre à de nombreux chercheur·euse·s. De jeunes étudiant·e·s se sont lancé·e·s le défi de mettre au point un projet pour limiter leur prolifération.

    Depuis une dizaine d’années, plusieurs lacs à travers le globe abritent l’espèce de moule quagga. Cette espèce de mollusque d’eau douce apprécie principalement les eaux stagnantes et avec peu de courant, elle envahit donc facilement les lacs et les rivières. Malgré de nombreuses recherches il reste très difficile de déchiffrer la cause de leur présence et aussi de s’en débarrasser.

    Un écosystème menacé

    « À l’origine, les moules quagga viennent dans les bateaux. Lorsque les pêcheurs rentrent de leur journée de travail, en vidant les ballasts, c’est les réservoirs qui permettent d’ajuster la flottaison des bateaux se trouvent plein de larves de moules. Parfois les pêcheurs ne se rendent même pas compte » déclare Jérémy Berger, étudiant en fin de bachelor de biologie à l’Unil. C’est de cette manière que les larves se développent et passent d’un port à un autre. Comme cela a été le cas de la moule originaire du bassin de Dniepr en Ukraine qui a été introduite malencontreusement dans de nombreux lacs en Europe et en Amérique du Nord. Cependant, le problème ne s’arrête pas là. Ces larves aiment particulièrement se loger dans les canalisations, environnement qui est propice pour leur reproduction. À terme, elles finissent par bloquer le flux de l’eau. « La difficulté se trouve aussi pour la chaîne alimentaire, car les quagga filtrent l’eau et se nourrissent de plancton et de bactéries, ce qui laisse moins de nourriture aux autres organismes présents dans l’écosystème. » explique Marta Marangoni, étudiante en master de biologie à l’Unil.

    Afin de prévenir toute apparition de moules, il est essentiel de nettoyer les bateaux après chaque utilisation.

    Une solution prometteuse ?

    Marta Marangoni et Jérémy Berger font partie d’une équipe de 14 personnes en lice du Grand Jamboree, un grand concours international de biologie synthétique. Ce concours est organisé par l’IGEM, une fondation à but non-lucratif voué à l’avancement de la biologie synthétique « Le concept de ce concours est de modifier génétiquement des organismes pour répondre à des problématiques spécifiques » énonce Jérémy Berger.

    Le projet encore en élaboration a débuté en mai 2022 et il se divise en deux phases.  Dans un premier temps, il s’agira de reproduire la protéine Fit-D qui va tuer les moules. Ensuite, il faut produire des acides zostériques, qui est une molécule empêchant l’adhésion des quagga avec les surfaces. « Ces deux étapes sont imbriquées ensemble car les quagga relâchent de l’ammonium lorsqu’elles meurent. Ce produit est très odorant et assez toxique. Mais ce n’est pas la préoccupation majeure. Les vrais problèmes sont l’obstruction des canalisations. C’est pourquoi il est nécessaire de surveiller fréquemment l’état des canalisations. Avec cette deuxième étape, nous empêcheront la survie de l’espèce » souligne Marta Marangoni.

    Près de 350 équipes du monde entier se disputeront en fin octobre 2022 la médaille du meilleur projet auprès d’un jury d’experts aux Portes de Versailles à Paris. Après de longs mois de dur labeur, espérons que cela portera ses fruits pour nos deux étudiant·e·s de l’Unil !

  • Esquisses de l’architecture future

    Esquisses de l’architecture future

    Rédigé par : Marine Fankhauser

    Photo : Lance Anderson

    URBANISME • Toutes les civilisations et époques ont leur style architectural particulier, mêlant souvent art et prouesses techniques de leur temps. Le paysage urbain est appelé à évoluer face à nos défis futurs, en particulier le changement climatique.

    L’humain est par nature un bâtisseur. De tous temps, il a construit des abris pour se protéger, des endroits de rassemblement et des lieux de culte. Dans l’Antiquité, Romains et Grecs construisirent amphithéâtres, aqueducs et temples. Les Égyptiens érigèrent les très célèbres pyramides qui attirent chaque année des millions de visiteur·euse·s et des tombeaux, qui furent plus tard pillés un nombre incalculable de fois. L’histoire retient ensuite la période de l’architecture paléochrétienne, soit autour des IIIe–Ve siècles ap. J.-C, avec la construction de basiliques et de catacombes. Au cours de la vaste période du Moyen-Âge, qui couvre plus d’un millénaire, on note notamment les architectures romanes et gothiques, fortement représentées par des cathédrales, forteresses et châteaux.

    La pyramide de Khéops aurait nécessité quelque 2 millions de blocs de calcaire

    La Renaissance voit se développer un renouveau de l’art antique, avec des constructions imitant les temples de l’époque gréco-romaine. Enfin, après un passage par l’architecture baroque (XVIIIe siècle) et classique (fin XVIIIe et début XIXe), nous arrivons à l’époque contemporaine, avec une multitude de courants et d’inspirations qu’il est impossible de rattacher à une seule origine.

    Les sept merveilles du monde
    Il est remarquable de constater qu’en dépit des avancées technologiques du monde moderne, certains monuments construits parfois deux mille ans auparavant continuent de fasciner et d’interroger. Ainsi, la pyramide de Khéops, construite aux alentours de 2’650 av. J.-C. et qui aurait nécessité quelque 2 millions de blocs de calcaire (chaque pierre pesant une tonne et demi), reste un mystère. Cette pyramide fait partie des sept merveilles du monde antique, une liste de monuments aux prouesses architecturales dont la pyramide est aujourd’hui le seul vestige. Parmi les sept édifices, on peut citer les jardins suspendus de Babylone ou le phare d’Alexandrie, dont il ne subsiste aucune trace à l’heure actuelle. Cependant, en 2007, une nouvelle liste qui répertorie sept nouvelles merveilles a vu le jour, parmi lesquelles figurent la Grande Muraille de Chine, le Machu Picchu au Pérou, le Colisée à Rome ou encore le Taj Mahal en Inde.

    Chefs-d’œuvre d’hier et de demain
    Le Taj Mahal est l’un des dix monuments les plus visités au monde. Il est commandé par l’empereur mongol Shâh Jahân en mémoire de son épouse Arjumand Bânu Begam, décédée en 1631 en donnant naissance à leur quatorzième enfant, et est achevé en 1648. La construction mêle des éléments ottomans, islamiques et indiens. Elle aura duré plus de quinze ans et aura nécessité plus de mille éléphants pour le transport des pierres. On y trouve nombre de matériaux nobles : de la turquoise et de la malachite du Tibet, du lapislazuli du Sri Lanka et de l’onyx de Perse, pour ne citer qu’eux. Le Taj Mahal est également agrémenté de jardins. En parallèle de cela, on peut admirer un chef-d’œuvre d’architecture du XXe siècle, très différent dans son genre : le bâtiment de l’opéra de Sydney. Imaginé par l’architecte danois Jorn Utzon, il a nécessité plus d’un million de tuiles en céramique, fabriquées en Suède. L’opéra est soutenu par 580 piliers de béton qui s’enfoncent en profondeur dans la mer, et dont le courant électrique est alimenté par 645 kilomètres de câbles. Encore un autre ouvrage qui défie tous les superlatifs : la Burj Khalifa, à Dubaï, qui est devenue en 2008 la tour la plus haute jamais construite par l’homme, culminant à 828 mètres. Cette tour a nécessité plus de 22 millions d’heures de travail cumulées, 39’000 tonnes de poutres en acier et plus de 330’000 m3 de béton armé. Elle possède en outre cinquante-sept ascenseurs.

    Défis à venir
    Si les prouesses modernes détonnent souvent en repoussant les limites de la faisabilité, une nouvelle tendance a déjà vu le jour et se développe de plus en plus : l’architecture éco-responsable, conçue pour créer de nouveaux quartiers écologiques et avec le moins d’impact pour l’environnement possible. En témoignent par exemple les « écoquartiers » Les Vergers à Meyrin, ou encore ceux à Gland, Neuchâtel et Nyon. Le concept ? Par une absence de voitures, la mise en place d’espaces végétalisés, une biodiversité encouragée et une participation citoyenne, ces quartiers où il fait bon vivre essaiment un peu partout dans les pays européens. Ils attirent de plus en plus d’individus en quête de changement face à des « cités de béton », logements construits il y a une quarantaine d’années.

    Une nouvelle tendance a déjà vu le jour : l’architecture éco-responsable

    Ce souci d’écologie se manifeste aussi par la préoccupation de freiner une urbanisation trop envahissante, d’intégrer des problématiques de durabilité, de valoriser les aspects locaux et de limiter les pertes énergétiques. En témoigne le projet « Jalons 13 » de développement durable édicté par le canton de Vaud en 2018, dans lequel figurent clairement les questions qui vont nous habiter dans les prochaines années, à savoir comment bâtir pour préserver les ressources et comment habiter demain ?

  • Le symbole de l’automne en péril

    Le symbole de l’automne en péril

    Rédigé par : Olivia SCHMIDELY

    BIODIVERSITÉ • Chaque année à l’automne, la palette orangée dont se parent les arbres de nos régions nous offre un spectacle magnifique. Pourtant, ce phénomène est mis en danger par le dérèglement climatique. Jean-Michel Fallot, climatologue, nous en dit un peu plus.

    Un phénomène s’est récemment rajouté à la liste des effets dévastateurs du dérèglement climatique sur la flore. Depuis une dizaine d’années, un fort retardement du jaunissement des feuilles des arbres a été constaté. Ce triste phénomène est dû aux températures qui augmentent, créant des sécheresses inhabituelles. De fait, le froid n’a pas l’occasion de détériorer assez tôt la chlorophylle des feuilles, et elles ne tournent donc que tardivement aux tonalités chaudes.

    Des nuits fraîches sans vent participent à l’éclat des couleurs.

    Dans certains cas, la sécheresse provoque tout simplement la chute des feuilles prématurément. En outre, la coloration des feuilles durant l’automne dépend aussi des conditions : un beau temps et des nuits fraîches sans vent participent à l’éclat des couleurs.

    La Suisse concernée aussi
    Nos régions suisses sont touchées également. Jean-Michel Fallot, climatologue, maître de recherche et d’enseignement à l’Institut de géographie et de durabilité de l’Unil, explique : « On observe un retard de la coloration notamment dans les Alpes ». Il précise que le processus est mû par deux facteurs : la décoloration normale des feuilles résulte d’une diminution de la durée du jour, mais aussi d’une température plus basse. Consécutivement au réchauffement de l’atmosphère, ce phénomène est retardé. À l’inverse aussi, lorsqu’il y a une sécheresse en été, les feuilles subissent un stress et jaunissent plus rapidement, ce qui provoque leur chute prématurée. Certaines espèces telles que les hêtres, ne supportant pas ces chaleurs, sont plus à risque ; d’autres, comme les chênes, les supportent mieux. Le climatologue précise qu’il faut d’ailleurs s’attendre à des étés plus secs dans les années à venir, ce qui risque donc d’exacerber ces phénomènes. Ces changements climatiques participent aussi à l’implantation de nouvelles espèces en Suisse, puisqu’elles suivent la chaleur. Ces dérèglements auraient à long terme un impact sur la biodiversité, en empêchant certains spécimens de s’épanouir, influençant dès lors la faune également. C’est la raison pour laquelle il est important, dans la gestion des forêts, de ne pas planter uniquement les mêmes espèces. Une preuve de plus s’il en fallait une, de la fragilité de l’écosystème et de la nécessité de le protéger.

  • Biologiste tout-terrain

    Biologiste tout-terrain

    INTERVIEW · Biologiste de formation, Alexandre Buttler a effectué ses études, master et thèse de doctorat avec une spécialisation en écologie, à l’Université de Neuchâtel, avant d’aller faire un postdoctorat en Angleterre et au Canada. Après avoir occupé quelques années un poste de professeur en France, il est venu à l’EPFL et a enseigné l’écologie et dirigé le laboratoire des systèmes écologiques (ECOS). Officiellement à la retraite depuis 2019, il continue à effectuer des recherches et à dispenser quelques cours en ligne. Il a mené des projets dans le monde entier entre aides à l’agriculture à Madagascar, étude des plantations de palmiers à huile sans déforestation en Colombie, effet du réchauffement climatique sur les tourbières en Russie ou des impacts du snowfarming sur la végétation et les sols.

    La vidéo retranscrivant la Leçon d’honneur d’Alexandre Buttler est disponible à la fin de l’interview.

    Quels sont les projets que vous avez menés durant votre carrière et quels ont été les axes de recherche de votre laboratoire?

    Il y a eu, pour l’essentiel, quatre volets dans ma carrière: les marais et tourbières, les pâturages boisés, les cultures sur brûlis à Madagascar et les palmiers à huile en Colombie et au Cameroun.

    Expérience de réchauffement et d’assèchement du sol dans une tourbière en Pologne au moyen de petites serres appelées Open Top Chambers. Crédit: ECOS.

    Tourbières: J’ai beaucoup travaillé dans les zones humides, les tourbières en particulier, en Suisse et à l’étranger. J’ai mené un gros projet en Pologne, qui s’est étendu à la Sibérie. Nous y avons effectué la même expérience, avec des simulations de réchauffement et d’assèchement du sol. Pour ce faire, nous avons utilisé des mini serres de 1m50 de diamètre, nommées Open Top Chambers (OTC). Nous avons commencé avec un projet pilote dans le Jura, en France voisine, dans le cadre d’un projet du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS). Nous y avons étudié à la fois l’effet du réchauffement sur la végétation et sa biodiversité, ainsi que sur les sols, en faisant par exemple des mesures d’échanges gazeux pour mesurer le bilan du carbone, et d’activité biologique du sol. L’intérêt était de comparer les processus sur un gradient allant d’un climat océanique à un autre plus continental.

    Pourquoi aller en Pologne et en Sibérie spécifiquement?

    D’abord parce que nous y avons trouvé des sites adéquats pour notre question de recherche. Ensuite, il est plus facile d’aller là où il y a des contacts établis. Pour la Pologne, c’est un ancien postdoc venu travailler à l’EPFL et qui est devenu professeur à Poznan qui m’y a convié. En Sibérie, c’était parce que j’avais des collaborations avec le CNRS, qui a développé là-bas un projet sur un site de l’UNESCO.

    En quoi les tourbières forment-elles un écosystème spécial et intéressant?

    Les tourbières stockent énormément de carbone. Évidemment, à l’échelle de la Suisse, c’est presque anecdotique. Mais il y a aussi les sols agricoles sur tourbe, notamment dans le Seeland. En revanche, à l’échelle globale, et en particulier dans l’hémisphère Nord, c’est énormément de carbone! Il y a presque le double de carbone dans les sols tourbeux du monde que dans tous les arbres des forêts du monde. Donc, avec le réchauffement climatique, si ce carbone contenu dans la matière organique commençait à être minéralisé et transformé en CO2, on aurait une contribution de gaz à effet de serre potentiellement énorme. C’est une bombe à retardement en fait, un peu comme le sont les pergélisols d’ailleurs. D’où l’importance d’étudier les processus de réchauffement et d’assèchement en tourbière. L’intérêt de le faire en Suisse provient du fait qu’on est dans la zone la plus au sud de la distribution des tourbières de l’hémisphère nord. Il y en a bien davantage à des latitudes plus élevées. Mais ce qui se passe chez nous peut être un signe avant-coureur de ce qui arrivera plus au nord avec le réchauffement climatique.

    Expérience de transplantation de sols et de plantes prélevés en altitude et adaptés au froid puis replacés à différentes altitudes plus basses pour simuler leur réaction à un climat plus chaud et sec. Crédit: ECOS.

    Pâturages boisés: Un autre axe de mes recherches est celui des pâturages boisés du Jura, qui sont des systèmes mixtes liant le pastoralisme et la foresterie. Nous avons travaillé à cette occasion avec des approches assez originales, qui nous ont valu un article dans le Monde. Nous y avons fait des transplantations, en prenant du sol avec leurs herbages dans différents habitats d’altitude plus ou moins densément boisés, correspondant à un gradient d’utilisation du sol. Nous avons ensuite transplanté ces milieux adaptés au climat froid d’altitude, comme celui du Marchairuz, à différentes altitudes plus basses, à Saint-Georges, à l’Arboretum d’Aubonne et à Bois Chamblard, tout en ayant un contrôle au Marchairuz. Nous avons fait une expérience similaire de transplantation avec de jeunes plants d’arbre, de hêtre et d’épicéa, adaptés au froid et mis dans des situations climatiques plus chaudes et plus sèches le long du même gradient d’altitude. De cette façon, on simule en quelque sorte certains scénarios du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) de réchauffement et d’assèchement du climat, le but étant de mesurer la réaction des plantes et du sol à ces nouvelles conditions. Par exemple, dans le cas des arbres, nous avons pu voir que le hêtre avait une capacité d’adaptation, nommée plasticité phénotypique, plus forte que l’épicéa. D’ailleurs, c’est le hêtre qui s’étend et monte en altitude actuellement. Il peut en effet changer la taille de ses feuilles, celles de ses stomates et l’épaisseur de sa cuticule foliaire de protection, ce qui lui permet de profiter à la fois du printemps quand il y a beaucoup d’eau pour augmenter la photosynthèse et de s’adapter à l’été sec en limitant les pertes d’eau.

    Avez-vous pu tirer d’autres conclusions de ces expériences de transplantation?

    Dans le projet sur les herbages, nous avons vu qu’il y avait une perte de diversité de plantes et de production de biomasse importante au bout de trois ans déjà à plus basse altitude. Nous avons aussi remarqué que le sol perd du carbone à plus basse altitude. Ce qui est étonnant, c’est que les sols transportés à basse altitude peuvent être plus froids en hiver, car ils ne sont pas recouverts de neige. Dans le site donneur, la protection hivernale avec la neige maintient par exemple le sol à environ 0°C alors qu’à plus basse altitude, il peut y avoir des cycles de gel/dégel qui affectent fortement l’activité biologique du sol, la respiration et la décomposition de la matière organique.

    Expérience de plantation de maïs à Madagascar, dans les régions de cultures sur brûlis et de forêts secondaires. Les placettes sont préparées de manière contrôlée avec soit des cendres, soit du compost, soit un mélange des deux, ayant comme référence le sol rouge naturel. Crédit: ECOS.

    Culture sur brûlis: Dans un autre volet du travail, plus récent, nous avons travaillé dans les cultures sur brûlis à Madagascar, dans des régions très pauvres du sud-ouest de l’île. Nous avons œuvré avec des agriculteurs pour essayer de les «sédentariser» sur leurs parcelles. En effet, l’un des problèmes de la culture sur brûlis est que les agriculteurs n’ont pas les moyens de s’acheter des engrais et brûlent la forêt, pour récupérer les cendres et cultiver avec celles-ci. Seulement, ceci ne peut durer que deux à trois ans, et ensuite le sol s’appauvrit. Ainsi, dans ces régions, la forêt primaire est considérée comme une réserve de terre, un concept impensable chez nous. L’agriculteur grignote progressivement la forêt tropicale intacte, ce qui aboutit au «mitage» de la forêt: les clairières augmentent de façon concentrique autour des villages. Nous nous sommes intéressés aux forêts secondaires, qui sont nombreuses, contrairement aux forêts primaires qui deviendront bientôt anecdotiques à Madagascar. Bien sûr, les forêts secondaires n’ont pas la même valeur en termes de biodiversité. Cependant, il y a des espèces d’arbres qui se régénèrent assez rapidement pour former des biomasses importantes avec des teneurs en nutriments intéressantes. On a essayé de viser ces espèces-là pour en faire du compost et le mélanger avec les cendres. Les essais expérimentaux, faits en partie avec les agriculteurs, ont montré qu’on arrive à un rendement bien plus intéressant qu’en ne mettant que des cendres. La préservation de  quelques arbres de couverture peut aussi être bénéfique. La grosse question dans ce genre de projet tient en ce que les agriculteurs arrivent à reprendre et appliquer ces mesures sur le plus long terme et à plus grande échelle une fois que nous sommes partis. Souvent, il manque un suivi sur le long terme; c’est un problème récurrent.

    Dans votre projet à Madagascar, le suivi sur le long terme a-t-il aussi manqué?

    On a pu prolonger le projet en travaillant avec les agriculteurs grâce à un financement de la FEDEVACO (Fédération vaudoise de coopération). Ainsi, nous avons pu payer des étudiant·e·s sur place qui ont continué pendant deux ans la collaboration avec les agriculteurs. De façon générale, un problème récurrent dans ce genre de pays c’est que les situations sont complexes. Nous traitions d’un problème biologique ou agronomique, mais sur place tout est bien plus compliqué: il y a des problèmes d’ethnies, de migrations, de droit de propriété des terres, de gouvernance, etc., qui rendent difficile le changement du cours des choses et des pratiques culturales. 

    Extraction artisanale de l’huile de palme dans une plantation familiale au Cameroun. Crédit: ECOS.

    Palmiers à huile: Un autre projet qui nous a occupés récemment est celui des plantations de palmiers à huile. Tout le monde a un avis sur l’huile de palme, car tout le monde connaît les énormes problèmes de déforestation en Asie, comme en Malaisie. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il y a d’autres pays où l’on fait de la culture de palmiers autrement, pas forcément au détriment de la forêt. C’est cet aspect-là qui nous a intéressés en Colombie, où il y a des plantations de palmiers à huile sur d’anciens pâturages ou savanes dégradées. 

    Sur un ou deux cycles de culture, ce qui correspond à une cinquantaine d’années, en comparant des plantations de différents âges, on a pu démontrer le fait suivant: entre le carbone que l’on perd au début dans le sol, qui est souvent pauvre en carbone dès le départ et celui qu’on gagne dans la biomasse, malgré le cycle de croissance (on coupe les arbres au bout de 25 ans pour des raisons pratiques, puis on replante), le bilan carbone était soit neutre, soit même légèrement positif, en moyennant sur les années des deux cycles. La leçon, c’est qu’on peut faire autrement pour l’huile de palme. Évidemment, l’immense majorité de l’huile de palme provient du défrichement, mais il faut aussi s’intéresser aux autres méthodes culturales. Surtout, il n’y a pas que les grosses agro-industries qui sont impliquées, mais aussi d’innombrables petits paysans pauvres qui en vivent.

    Quelles sont vos activités actuelles?

    J’écris encore des articles scientifiques, notamment sur l’un de ces projets en tourbières. Un autre projet qui m’intéresse actuellement est celui d’un «snowfarming» à Adelboden (BE). Une association regroupant les remontées mécaniques et le centre d’entraînement de ski a entrepris l’accumulation de 25’000m3 de neige naturelle pendant l’hiver, il y a maintenant trois ans. Conservée pendant l’été en un immense tas couvert par des panneaux isolants et un géotextile, cette neige sert à faire une piste d’entraînement dès le mois d’octobre. Cette piste est louée aux jeunes équipes de compétiteur·rice·s venant même des cantons voisins, à raison de trois équipes de deux heures par jour. Le problème, c’est que cela s’est fait sans demande d’autorisation initiale alors qu’un permis de construire serait nécessaire, puisqu’il s’agit d’un tas qui reste de façon permanente sur un pâturage. Cette technique de conservation de la neige se fait déjà à Davos, mais sur une place de gravier, et non pas sur un pâturage. En conséquence, il a fallu faire une étude d’impact et je me suis occupé de l’effet de ce tas de neige sur la végétation et les sols. 

    Projet de snowfarming à Adelboden, qui consiste à accumuler de la neige durant l’hiver et de la conserver durant l’été, pour préparer une piste d’entraînement dès le mois d’octobre suivant. Crédit: ECOS.

    Pendant les quatre ans de l’étude d’impact, on a demandé que le tas de neige soit déplacé d’un tiers de sa longueur chaque année, ce qui a libéré des surfaces qui ont été couvertes une année, deux ans et trois ans par la neige. Ainsi, on a pu voir l’effet sur la végétation, qui meurt évidemment, et qui régénère plus ou moins bien, et l’effet sur les sols et son activité biologique, fortement diminuée en l’absence d’apport de matière organique fraîche par les plantes. Notre conclusion a été qu’il vaut mieux laisser le tas au même endroit, plutôt que de le déplacer, ce qui permet de réduire la surface de sol impactée à environ 6’000 m2. Le jour où la technique sera abandonnée, le sol devra évidemment être régénéré, ainsi que sa végétation, parce qu’il y aura un grand risque d’érosion. 

    Sinon, j’apporte ma contribution, en tant que biologiste-écologue, aux collègues du laboratoire de chimie atmosphérique (LAPI) qui ont mis en place une étude sur le terrain de la Fondation Les Bois Chamblard de l’EPFL, à Buchillon. Des microcosmes, soit de petites serres avec du sol sur lequel on a fait pousser de l’avoine, permettent de tester l’effet des dépositions atmosphériques humides, apportées avec les pluies, et celles qui sont sèches, apportées par les poussières, sur le milieu. Dans une moitié des microcosmes, l’air est filtré et c’est donc de l’air propre qui rentre dans la serre. 

    Avez-vous déjà des résultats sur cette expérience sur les dépôts?

    On voit effectivement qu’en présence de polluants, notamment azotés, la végétation est stimulée, mais ce qui nous intéresse surtout c’est comment vont se passer les interactions entre les plantes, qui poussent plus ou moins bien, le sol et la chimie des dépositions atmosphériques. (voir https://actu.epfl.ch/news/mieux-saisir-l-effet-de-la-pollution-sur-la-croiss/ )

    Qu’est-ce qui change quand on conduit une étude dans un pays en développement ou en Suisse? Les résultats ont-ils plus ou moins d’impact?

    Quand on fait de la recherche scientifique, on doit publier, ceci fait partie du métier pour lequel nous sommes payés. 

    Je ferais la distinction entre les recherches qui se «vendent» très bien au niveau scientifique, dans les très bonnes revues internationales, car elles sont à la pointe des connaissances et très novatrices, même si parfois elles n’ont pas d’application immédiate, et les recherches plus communes ou moins originales, mais qui peuvent être très importantes pour la société ou dans un contexte local. Typiquement, ce que j’ai fait à Madagascar, par rapport à une perspective agronomique de chez nous, n’a rien de très original: on utilise du compost depuis longtemps. Mais transposé dans un contexte de pays pauvre où il n’y a pas d’engrais, avec des problèmes sociétaux complexes, ce genre d’étude est très utile. Aussi, dirais-je maintenant, en étant en fin de carrière, c’est qu’il faut plutôt viser en début de carrière des sujets de recherche qui vous mettent sous les projecteurs en raison de leur originalité ou de leur actualité, pour être publiés dans les revues prestigieuses comme Science ou Nature. Quand on a fait un bout de chemin de carrière, on peut, et heureusement, s’intéresser à des choses un peu moins «payantes» au niveau curriculum, mais ô combien utiles pour la société.

    Comment la flore suisse évoluera-t-elle dans les 20 prochaines années?

    La flore se banalise. Avec la pollution atmosphérique, il y a plus d’azote, ce qui fait que les espèces spécialisées des milieux plus pauvres en nutriments souffrent et tendent à disparaître. C’est le cas des prairies maigres, par exemple: il y a, depuis plusieurs décennies, une très forte pression à la fois en raison des fertilisants, de la pollution atmosphérique, mais aussi de l’utilisation des terres, qui font que ces milieux sont en forte réduction. Maintenant s’ajoute le phénomène du réchauffement climatique, qui fait que les espèces tendent à s’échapper par l’altitude pour s’adapter aux changements. C’est aussi ce que font les arbres: la montée de la limite des forêts s’observe déjà dans nos montagnes, le forestier le voit et le sait bien. Sauf que les organismes ne peuvent pas monter toujours plus haut, pas au-delà des sommets. On va donc perdre ces espèces-là, qui seront remplacées par les espèces de plaines, souvent plus banales. Les espèces de plaines, quant à elles, doivent faire face à la concurrence grandissante des espèces invasives. Donc, dans l’ensemble, oui, on assiste à un appauvrissement de la flore. Ça se passe déjà et ça continuera, malheureusement.

    Il y aura aussi moins d’eau durant l’été. D’après des simulations que nous avions effectuées pour les pâturages boisés du Jura afin de voir comment évoluera la végétation sur nos crêtes jurassiennes selon différents scénarios de changement climatique, on voit que l’épicéa va être remplacé par le hêtre et peut-être même plus tard par le chêne.

    Comment se prépare-t-on à ce changement?

    Pour ce qui est des espèces «utiles» de rendement, cultivées dans les champs ou présentes dans les forêts, il y a des recherches actives actuellement. Dans un projet à Apples où le WSL (Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage) est associé à des forestiers vaudois, on teste d’autres essences, comme du douglas ou du pin d’Espagne, qui ne sont pas natives, pour voir comment elles vont s’adapter. Le forestier est déjà en train d’adapter ses plantes à des conditions futures. L’agronome le fait aussi. J’ai lu qu’un mouvement politique se fait entendre qui veut reprendre le dossier des OGMs (Organismes Génétiquement Modifiés), actuellement interdits en Suisse par moratoire. Il y a maintenant des techniques beaucoup plus softs. On pense qu’il faudrait les explorer à nouveau pour l’agriculture, afin de pouvoir sélectionner des espèces qui vont mieux tenir le coup. Le réchauffement climatique pourrait donc ramener le dossier des OGMs sur l’échiquier politique; ce sera un débat à venir, avec toutes les questions des risques associés à cette technologie.

    Plus immédiatement, l’agriculteur a peut-être avantage à garder des arbres dans ses champs ou ses pâturages. On sait que quand il y a des arbres clairsemés dans un pâturage, il y a une protection, un microclimat qui se crée et qui permet de garder juste assez d’eau et d’humidité durant la période critique de l’été, pour permettre la croissance de l’herbe. On voit déjà des agriculteurs qui replantent des arbres, par exemple des fruitiers hautes-tiges, sur des champs cultivés. On observe aussi cette tendance à créer des microclimats à l’aide d’arbres dans les villes. Évidemment, je préférerais qu’on ne doive pas s’adapter et qu’on traite le problème des changements climatiques à la source, ce qui ne semble pas encore gagné, avec la conclusion de la COP26 à Glasgow.

    Avez-vous d’ailleurs un commentaire sur l’issue de la COP26?

    Je trouve que c’est déprimant de voir comme les changements sont lents, comme les intérêts des différentes nations dominent, alors que nous avons un problème planétaire. Évidemment, je peux comprendre que des pays comme l’Inde ou la Chine ne puissent pas se passer du charbon immédiatement puisqu’ils ont des régions en développement. Cependant, en tant que biologiste, je me dis: «Où va-t-on? Que faudra-t-il pour nous faire prendre conscience de l’urgence et pour initier des solutions globales ?».

    Les efforts entrepris en Suisse sont-ils suffisants?

    La première étape est de décarboner l’industrie et le transport. Heureusement, on a du potentiel en Suisse: entre l’énergie hydraulique, l’énergie solaire et le vent. En particulier dans l’hydraulique, on a encore une marge de développement. Bien sûr, on devrait faire plus et plus vite. Mais je pense quand même qu’on est en train de changer, comme la future interdiction des voitures thermiques dans les villes, l’isolation des bâtiments. Mais voilà, c’est plus facile pour un pays riche que pour un pays pauvre, c’est là que réside un des problèmes qui bloque dans ces conférences.

    Vous avez proposé de monétariser la nature. Pour vous, devrait-on utiliser ceci uniquement pour la comparer à des projets qui demanderaient sa destruction, ou en faire un bien économique réel?

    Le bien monétaire se fait déjà avec des crédits carbone. C’est surtout pour mettre dans le débat des valeurs comparables. Prenons une autoroute qui devrait traverser une zone à valeur biologique. Si on peut dire ce qu’on perd en argent en détruisant la nature et ses services écologiques, c’est plus facile de discuter entre partenaires, que de comparer le coût et le bénéfice économique de la route avec une notion vague de biodiversité ou d’esthétique du paysage. C’est dans la pesée d’intérêts qu’il faut avoir ce langage commun. Je pense que ça pourrait changer beaucoup de choses. Par exemple, si le travail de pollinisation des plantes utiles et cultivées par les abeilles était à faire manuellement, cela coûterait plusieurs milliards de dollars par année selon une étude internationale.

    La reconnaissance du changement climatique comme un problème majeur a-t-elle influencé vos axes de recherche et votre rapport au travail?

    Oui. Dans une carrière, le chercheur a naturellement tendance, mais pas exclusivement, à faire ses recherches sur des questions d’actualité; dans mon cas ce fut l’impact du changement climatique sur les écosystèmes. Toutefois, ce ne sont pas seulement l’intérêt du·de la chercheur·euse et du public qui jouent, mais aussi les possibilités de financement de la recherche. Actuellement, si le mot-clé «Changement climatique» apparaît dans un projet, il obtiendra probablement plus facilement un financement. Comme il fallait souvent avoir, dans les projets européens, une partie socio-économique pour une approche transdisciplinaire.

    À l’époque, quand j’étais tout jeune chercheur, il y avait eu l’initiative de Rothenthurm, pour revenir aux tourbières. Elle a conduit à une votation populaire en 1987. L’armée a voulu étendre la place d’armes de Rothenthurm (SZ), qui touchait un milieu naturel, une tourbière. Il n’y a pas beaucoup d’initiatives populaires qui passent, mais celle-ci l’a fait, car elle a rassemblé à la fois des protecteur·rice·s de la nature et les opposant·e·s à l’armée. Cet ajout des voix de deux bords totalement différents a fait que l’initiative a été acceptée. En conséquence, la  protection des biotopes tourbeux a été inscrite dans la Constitution. Ce mouvement, avec la révision de la loi sur la protection de la nature la même année, a engendré plusieurs inventaires fédéraux: des tourbières, des paysages marécageux d’importance nationale, des zones alluviales d’importance nationale, des praires maigres. Cela a donné des opportunités de travail dans le secteur privé (bureaux d’étude) et public (universités) et orienté considérablement la recherche en environnement et son application.

    Créer des tourbières ou des milieux naturels pour stocker le carbone serait-il envisageable?

    Créer des tourbières n’est pas vraiment réaliste au vu des conditions environnementales qu’il faudrait, mais une perspective intéressante et reconnue est celle d’augmenter le carbone des sols. Il existe une initiative des 4 pour 1000 qui est née en marge de la COP21 à Paris en 2015, dont le but est de favoriser la séquestration du carbone dans les sols, particulièrement dans l’agriculture. Avec l’intensification de cette dernière, les sols ont perdu beaucoup de carbone, ce qui constitue un gros problème. Le potentiel de récupérer du carbone dans les sols agricoles du monde est énorme, d’où l’importance d’avoir des pratiques culturales adaptées comme le non-labourage des sols, le sursemis ou l’apport d’engrais organiques. Refixer du carbone dans les sols sera à la fois bénéfique pour la séquestration du carbone et donc pour lutter contre le réchauffement climatique, mais aussi pour la fertilité à long terme des sols. L’autre option, bien sûr, c’est de planter massivement des arbres. Le problème, c’est que le carbone fixé dans les arbres est plus à risque que celui dans les sols, ce que l’on constate lors des feux de forêt. De toute évidence, il n’y a pas un seul remède miracle; je pense qu’il faut agir sur plusieurs plans: non seulement décarboner certains secteurs de la vie quotidienne, mais aussi fixer le carbone là où cela peut se faire naturellement.

    Propos recueillis par Killian Rigaux

  • Je suis qui je suis

    Je suis qui je suis

    ANTICONFORMISME • Se questionner sur le bien-fondé de certaines routines permet de mettre en exergue leur aspect aliénant et ainsi prendre du recul. Certain·e·s osent se détacher du regard des autres et du mode de vie considéré comme normal afin de suivre leur propre voie et atteindre un autre type de bonheur que celui prescrit par la société.

    L’automne supplantant la saison estivale, les souvenirs de vacances flétrissent; l’heure de la rentrée, ainsi que celle de la reprise, ont sonné. Les préoccupations considérées sérieuses reprennent, mais des songes virevoltent tels des feuilles mortes dans la conscience. Pourquoi s’infliger de telles obligations? Beaucoup sont enfermé·e·s dans une routine alliant métro, boulot et dodo, mais rares sont celles et ceux qui se questionnent sur son bien-fondé. En quoi consacrer sa vie entière à son travail est utile? D’un point de vue collectif, à part satisfaire le besoin accru de consommation qu’exige le modèle capitaliste, le travail rémunéré de tout un chacun n’est pas réellement nécessaire au bon fonctionnement de la société. Selon l’anthropologue David Graeber, le nombre de Bullshit jobs ne cesse de croître et le sentiment d’inutilité l’accompagne inévitablement. Dans ce contexte, la perspective individuelle ne s’en sort guère mieux, car la pression qu’exerce le modèle dominant empêche souvent une prise de conscience. Le manque de recul sert ainsi le système néolibéral aux dépens des individus. Cette aliénation s’explique aisément à travers le processus de socialisation qui forge l’être humain. Dès son plus jeune âge, il·elle est éduqué·e en vue de respecter les normes en vigueur dans la société. D’un côté, le respect d’un certain ordre est assuré, mais d’un autre, le conformisme induit empêche souvent l’action.

    L’action contre la peur

    Toutefois, afin de jouir d’une vie authentique, il faut se risquer à agir en vue de réaliser tout son potentiel. Selon le philosophe Charles Pépin, le célèbre «deviens ce que tu es» de Nietzsche nous encourage: «Ose devenir toi-même, assume ta singularité au cœur de cette société qui, par définition, valorise les règles. Il n’est pas surprenant que tu aies peur: la société, pour fonctionner, exige une soumission aux normes.» La peur de la transgression explique en grande partie pourquoi la majorité s’enlise dans des habitudes confortables, qui, souvent, ne mènent pas au bonheur. Être en marge effraie, car le risque d’échec est exacerbé et l’énergie à déployer en vue d’une justification d’un tel mode de vie est élevé. Pour Charles Pépin, «l’échec n’est certes pas agréable, mais il ouvre une fenêtre sur le réel, nous permet de déployer nos capacités ou de nous rapprocher de notre quête intime, de notre désir profond».

    Un échec construit des bases solides pour l’avenir

    Le rapport à l’échec infuse la société, mais il valorise seulement la performance et la productivité. Les politiques structurelles néolibérales l’appréhendent négativement en l’évitant alors que le philosophe, lui, nage à contre-courant, puisqu’il conçoit l’échec comme constructif, nécessaire et surtout fondateur. En effet, «il faut avoir déjà échoué pour savoir qu’on s’en relève: alors autant commencer tôt». Ainsi, il demeure préférable de suivre ses propres envies et passions, quitte à échouer et se réorienter plus tard; rien n’est jamais perdu. Par surcroît, si les échecs rencontrés ne sont pas exploités, ils sont davantage tranchants, car ils exacerbent les remords. Ainsi, un échec construit des bases solides pour l’avenir, le remords en revanche ne fait que ressasser les décisions greffées à jamais dans un passé morne et échu. Il en va de chacun·e de choisir sa préférence.

    De la simplicité au cœur de la nature

    Face à ce dilemme de vie, la figure du grimpeur est éclairante, car la pratique de l’escalade permet une réelle application du principe socratique «connais- toi toi-même». L’attention est totalement dirigée vers cette philosophie de vie et requiert un recul important face aux valeurs dominantes afin de les dépasser et de contrôler son parcours. Le grimpeur Tommy Caldwell résume les fondements de la discipline à une vie de «plein air et de rejet du matérialisme sournois qui domine notre société […] Je ressentais depuis quelques temps la pression d’une société qui nous incite à aller à l’université, à trouver un bon emploi, à gagner de l’argent. Il me semblait qu’il s’agissait d’un leurre, d’une perspective dénuée de sens. Aucune montagne ne me faisait aussi peur que la pensée de devoir me conformer à de telles normes et de renoncer à la vie d’aventures à laquelle j’aspirais.»

    Embrasser une cause plus importante que ses besoins matériels et atteindre la liberté

    Ainsi, ce retour aux valeurs plus essentielles permettrait d’être en accord avec l’environnement mais aussi avec ses motivations profondes et son corps. L’harmonie est parfaite entre l’effort physique et le respect de la nature. L’équilibre alors atteint permet d’oublier les préoccupations égoïstes afin de se fondre dans le paysage pour embrasser une cause beaucoup plus importante que ses besoins matériels et ainsi toucher du bout des doigts la liberté.

    Loin du regard des autres

    Néanmoins, l’être humain étant un animal social, le regard des autres importe beaucoup – trop pour certain·e·s. Ainsi, si l’on souhaite s’émanciper des routines aliénantes, la reconnaissance de soi doit venir de soi-même et non des autres. Le respect du principe d’ipséité permettrait de s’affranchir des pressions externes en exaltant «ce qui fait qu’un être humain est lui-même et non pas autre chose».

    La reconnaissance de soi doit venir de soi-même et non des autres

    En outre, il s’agit d’affirmer et d’aimer sa singularité, peu importe le contexte, les personnes ou encore la situation. Par exemple, pour un artiste musical, constamment soumis à la critique et aux regards des autres, l’ipséité se dresse comme une arme efficace. Damso, rappeur belge au succès fulgurant, lui consacre une place conséquente dans la globalité de son œuvre. Dans son dernier album sorti récemment, intitulé QALF (Qui Aime Like Follow), il sublime cette conception tout au long du projet. Il l’élève au rang d’une véritable philosophie: une ode à l’indépendance. Dans une interview, il explique que: «QALF, c’est une philosophie, fais ce qui te plaît jusqu’à ce que ça plaise aux autres, fais-toi plaisir, émancipe-toi de tout ce qu’on peut te dire, toi t’aimes, c’est l’essentiel, peut-être qu’à un moment les gens vont kiffer.» Assurément, l’ipséité fracture la conception hégémonique aliénante de notre rapport aux autres et ouvre la porte à l’émancipation libératrice ainsi qu’à L’insoutenable légèreté de l’être. •