• Pas de panique : le français va très bien!

    Pas de panique : le français va très bien!

    Illustration : Gallimard

    LANGUE · Des linguistes de toute la francophonie se sont réuni·e·s pour donner voix à leur profession et contester des idées reçues sur le français dans le tract des linguistes atterrées intitulé «le français va très bien, merci»

    Le discours des puristes de la langue française s’entend haut et fort dans les médias: le français serait en déclin ! À les entendre, les jeunes ne parlent plus correctement, les anglicismes ont infiltré la langue et des idéologies de la gauche tentent de s’imposer par le biais de l’écriture inclusive. Ce discours est prescriptif, il impose des règles de bon fonctionnement de la langue. Il implique qu’il y ait une bonne façon de parler et que toutes les dérives de cet idéal seraient regrettable. Ces plaidoyers sont souvent une «affaire émotionnelle» qui ne laisse pas la place aux linguistes, explique Corinne Rossari, Professeure de linguistique française à l’Université de Neuchâtel et une des autrices du tract. Le métier de linguiste est descriptif, il se charge de documenter les usages de la langue, de noter les évolutions sans jugements moraux. Le tract vise à remettre en question dix idées reçues et les enrichit par des propositions.

    Corinne Rossari, Professeure de linguistique française à l’Université de Neuchâtel

    Faute ou évolution ?

    «Est-ce que c’est français ?» est la question que l’on se pose quand certaines phrases sonnent étrangement ou quand nous sommes particulièrement fatigué·e·s. Mais ces «fautes», qui ne le sont pas vraiment, peuvent devenir une norme. Lors de l’interview pour cet article, la professeure Rossari constate que les modifications ont souvent lieu quand les usage·ère·s hésitent entre deux constructions, deux variante. Un exemple donné dans le tract est fromage, une inversion d’un phonème (une unité de son minimale) du mot du latin tardif formage. Ces changements sont naturels, la « langue de Molière » utilise des formulations qui aujourd’hui seraient considérées incorrectes telles que la place des pronoms qui à l’époque se plaçaient avant le verbe auxiliaire (je vous veux mettre d’accord).

    Alors ne faudrait-il pas être plus tolérant envers les élèves, si leurs erreurs initient potentiellement une évolution ? La réponse courte est non. Corinne Rossari précise que les fautes de langue peuvent être objectivement corrigées selon les règles actuelles de grammaire. Ces règles sont nécessaires pour une bonne compréhension entre locuteur·ice·s. Cependant, elle propose que les écoles introduisent des soutiens de correction, comme la calculatrice en mathématiques. Ce support devrait évidemment être utilisé jusqu’à «une certaine mesure».

    Il n’y a pas un seul Français

    Le français n’est pas homogène. Comme toute langue, le français a des dialectes, des accents, des mots utilisés uniquement dans certaines régions comme le très cher nonante suisse et belge, comparé au quatre-vingt-dix français. Aucune des deux variantes n’est plus correcte que l’autre, le tract précisant que «le standard unique est un mythe». Néanmoins, pas toutes les manières de parler ne sont valorisées de la même manière. Le français de Paris reste la référence. Cela ne veut pas dire qu’il existe un seul «bon» français. Un tel critère est aléatoire et biaisé, chaque parlé régional et accent est riche et légitime sur tant le plan culturel que social. 

    Anglicismes

    On entend dire que le français emprunte de plus en plus de mots de l’anglais, grâce à internet entre autres. Toutefois, cette tendance ne menace pas la langue. Les influences entre langues ont toujours existé. L’anglais, justement, a emprunté énormément de mots à l’origine française. Ces emprunts enrichissent les expressions et donnent plus de possibilités, explique Corinne Rossari. Ces mots sont souvent francisés, adaptées pour la logique de notre langue, comme «spoiler» devenu un verbe du premier groupe. Les mots anglais et français coexistent, ils n’ont pas les mêmes nuances. La professeure relève que les termes shopping et course «ne désignent pas les mêmes réalités», «On fait son shopping en ville, et les courses au supermarché».

    L’écriture inclusive

    En 2022, le Grand Conseil genevois a banni l’écriture inclusive dans les documents administratifs du canton. Pourquoi une réaction si excessive à ce nouveau maniement de la langue? Corinne Rossari élucide que les changements sont souvent mal pris car ils chamboulent les habitudes: «On y retrouve un sentiment de refus, l’idée d’abimer la langue».

    L’intention du langage inclusif est de réfléchir à qui s’adresse la langue et de tenter de s’adresser à tous les groupes de la société, dont les femmes et les minorités de genre. On a pu prouver que le masculin générique, lorsqu’il se réfère à des personnes et non des objets, est exclusif.  Par exemple, dans les annonces de postes destinés à toustes, les personnes non-masculines se sentent généralement moins concerné·e·s par la proposition. Il existe de nombreuses possibilités de se soucier de l’inclusivité comme des formulations épicènes du type «les membres du corps médical», les doublons ou même les néologismes tel que iel et celleux, pour des pronoms alternatifs neutres.

    «Le but est que vous soyez attentif à ce que vous écrivez, que tout le monde se sente concerné», résume la professeure. Le tract a comme objectif de sensibiliser le lecteur. Au final, l’usager·ère est libre de choisir ses expressions. Le métier de linguiste est d’étudier l’usage avec minutie!

    Elvire Akhundov

  • À la recherche du toit perdu

    À la recherche du toit perdu

    Photo : Yasmine Zamparo

    LOGEMENT • Comment se loger quand on est étudiant·e? Vous étiez encore nombreux·ses à chercher une réponse à cette question à la rentrée. Car crise du logement oblige, les chambres se font rares. Pourtant les différentes associations et fondations du campus rivalisent d’ingéniosité pour trouver de nouveaux lits.

    En juin, l’Unil et l’EPFL lançaient une campagne afin de trouver 600 chambres supplémentaires pour la rentrée universitaire. Leurs efforts ont payé et cela leur a permis de trouver de nombreux lits. Mais malgré cela, les logements manquent toujours pour accueillir les étudiants·e·s qui sont chaque année plus nombreux·ses. Les différentes associations et fondations qui travaillent avec les deux campus ne manquent pas d’idées pour trouver de nouveaux lits. La FMEL (Fondation Maisons pour Étudiants), qui gère notamment les logements du Vortex, est l’une des plus grosses structures d’accueil d’étudiant·e·s en Suisse. Elle a actuellement une capacité d’accueil de plus de 4000 lits, mais cela ne suffit pas à répondre à la demande. Le prochain projet de la fondation à 75 millions de francs: la construction de 776 lits sur le Campus santé, prévu pour 2026 à Chavannes-près-Renens et qui accueillera notamment la HESAV (Haute École de Santé Vaud). «Mais la fondation reste constamment à l’affût de chambres à proposer à ses étudiant·e·s», assure son directeur Yves Ferrari.

    Pire que la file d’attente du Paléo

    Pour trouver une chambre auprès de la FMEL «c’est comme pour Paléo, premièr·e arrivé·e, premièr·e servi·e» explique Yves Ferrari. La plateforme de la fondation met en ligne chaque deux semaines de nouvelles chambres à disposition. Pour environ 7 à 10 chambres, ce sont environ 1500 connexions. La patience est donc de mise, mais une fois le Saint-Graal obtenu, et à condition d’avoir les finances permettant de payer le loyer mensuel d’environ CHF 710.-, vous êtes entre de bonnes mains. Car être logé·e par la FMEL, c’est bénéficier de conditions idéales: des délais de résiliation de deux mois, pas de garant·e demandé·e et tout est inclus dans le loyer: wifi, assurances et électricité notamment. Les conditions sont très similaires auprès de la FSLE (Fondation Solidarité Logement pour les Étudiant‑e‑s). Ce sont des chambres «clés en main» avec des loyers variant de 590 francs à environ 800 francs. Son directeur, Eran Shoshani, estime que la situation du logement à Lausanne est dramatique. Sa fondation refuse un·e étudiant·e sur dix. La période estivale est la plus critique, car il reçoit de nombreux appels de parents désoeuvré·e·s. L’EPFL et l’ECAL (École Cantonale d’Art) ont signé un partenariat avec la FSLE afin de garantir un certain nombre de chambres pour leurs étudiant·e·s. À ce jour, l’Unil n’a toujours pas signé de partenariat de ce genre.

    Les coopératives à la rescousse?

    Eran Shoshani explique que les coopératives sont désormais des partenaires de choix. Leur concept étant d’avoir de la mixité dans leurs immeubles et de favoriser des logements à de meilleurs prix, elles se montrent favorables à l’accueil d’étudiant·e·s.

    Les logements étudiants manquent

    Le futur écoquartier lausannois des Plaines-du-Loup accueillera d’ici 2034 des logements étudiant·e·s. Les régies privées, quant à elles, se montrent moins accueillantes et flexibles. Le directeur de la FSLE déplore qu’elles continuent de percevoir les étudiant·e·s comme des fêtard·e·s invétéré·e·s. Sans citer lesquelles, il regrette aussi que certaines communes refusent purement et simplement d’accueillir des résidences d’étudiant·e·s à cause du manque à gagner fiscal.

    Envisager la coloc’ avec un sénior

    Genève, une solution originale a été trouvée pour pallier cette pénurie de logements étudiants. Le programme 1h/m2 crée des tandems entre des étudiant·e·s et des seniors. Les personnes âgées offrent une chambre contre une participation de 100 à 150 francs pour les charges et entre 3 et 5 heures de coups de main par semaine. Cette année, 60 étudiant·e·s ont été logé·e·s, mais une dizaine d’entre eux·elles restent sur liste d’attente. Sabine Estier Thévenoz, chargée de projet chez 1h/m2, se félicite de cette formule: «cela crée de la solidarité entre les générations et permet à la fois de trouver des logements étudiants et de lutter, voire prévenir l’isolement social».

    Farah l’a testé pour vous

    Farah, étudiante à l’Unige en faculté de droit, a pu expérimenter la colocation avec une retraitée de 65 ans. Grâce à une annonce affichée à l’Uni Mail, elle a emménagé avec Jeannine*. Du fait de leur nature sociale, les deux femmes ont rapidement trouvé leur rythme. Cette expérience a sensibilisé Farah à la solitude des séniors: «je me suis rendue compte à quel point les personnes âgées pouvaient se sentir seules une fois que leurs enfants ne vivent plus avec eux·elles, ça lui faisait vraiment du bien d’avoir une jeune avec elle». Aujourd’hui, Farah vit en colocation avec sa meilleure amie. Mais elle garde contact avec Jeannine*, avec qui elle a développé une relation qu’elle qualifie d’exceptionnelle et rare. Pour trouver un logement, il faut donc prendre son mal en patience et l’anticipation est de mise. Un conseil d’Eran Shoshani de la FSLE: anticiper son inscription, et ne pas hésiter à postuler dès avril si possible.

    *nom d’emprunt

    Carlotta Maccarini

  • Au rythme d’une autodidacte

    Au rythme d’une autodidacte

    Photo : Laura Rio par ©Delio Testa

    Rédigé par : Clément Porchet

    MODE • À l’heure de la fast fashion, quelle est la situation des designers de mode ? Le milieu de la mode est traversé par la concurrence et dans ce contexte Laura, étudiante, designer de mode a accepté de s’entretenir avec la rédaction de L’auditoire pour partager sa passion et sa vision du domaine.

    Salut Laura, pour commencer où en es-tu dans ton parcours ?

    Pour commencer, j’ai fait mon projet de maturité en art et j’ai créé ma première collection. Suite à cela, j’avais vraiment envie d’approfondir mes connaissances et de me plonger dans ce monde-là. J’ai décidé de partir de la Suisse pour trois ans, au Portugal.

    « Si l’on veut travailler dans la mode, la chose à faire c’est quitter la Suisse. »

    J’ai fait ma première année propédeutique à la Lisbon School of Design. C’était comme un avant-goût du métier. On nous a tout montré, de l’illustration aux bases de coutures. Ensuite, je suis allée à l’École de technologie, d’innovation et de création (ETIC), durant deux années, grâce à laquelle j’ai obtenu un diplôme national supérieur BTEC. Là-bas, on a pu approfondir les choses, c’était bien plus intense. Maintenant, il me reste une troisième année à effectuer pour conclure mon bachelor, que j’aimerais aller faire à Londres.

    Pourrais-tu nous parler de tes créations ?

    Le thème de toute ma collection finale, c’était le mouvement. Je suis partie d’une vidéo d’une fille qui danse et j’en ai extrait une forme à partir de laquelle j’ai fait des collages. Suite à de multiples modifications de cette forme – qui m’obsède depuis quelque temps, je la dessine à chaque coin de feuille – j’ai pu l’appliquer sur un tissu élastique et en faire un vêtement. Cette élasticité du tissu reprend bien mon idée originale de mouvement. C’est comme s’il prenait vie. On retrouve cet aspect lorsque la personne qui porte l’habit est elle-même en mouvement, avec tout ce qui est plis et poids de la gravité sur le tissu.

    Laura Rio par ©Delio Testa

    Où parviens-tu à trouver ton inspiration ?

    Alors évidemment, j’ai mes designers préféré·e·s. Je vais souvent me plonger dans leurs livres pour m’inspirer. Mais je pense qu’il y a des idées un peu partout dans le monde qui nous entoure. Personnellement, je suis beaucoup allée voir dans le passé de ma famille. Dans l’un de mes projets, j’ai décidé de m’intéresser à l’histoire de mon oncle, quelqu’un qui recyclait énormément. C’est aussi une personne qui avait un style bien à lui. Je me suis concentrée sur ses bottes, des santiags desquelles j’ai repris certains éléments pour les intégrer sur un vêtement.

    « Être designer, c’est extraire ce qui nous touche en éliminant le reste »

    Le but était d’arriver à quelque chose de vraiment unique dans un projet d’upcycling. Je tire donc une bonne partie de mon inspiration du passé. Je pense qu’il nous apprend beaucoup de choses pour composer avec la vie d’un vêtement dans sa dégénérescence.

    Selon toi, que faire de la mode ? Comment composer avec les tendances actuelles ?

    À l’origine, je suis une personne qui vit beaucoup dans sa bulle. Oui, je m’informe, j’essaie d’être au courant de ce qui sort, mais je sais quelle est ma vision et où je veux aller. J’aimerais vraiment créer et être appréciée pour cela. Mes éventuel·le·s client·e·s devront pouvoir se définir grâce à mes créations. Pour moi, c’est important d’avoir sa propre signature qui laisse transparaître l’affirmation d’une différence. J’aimerais que les personnes portent ce que je crée grâce à cette différence. Je n’ai pas spécialement envie d’accéder à de hautes sphères comme la Fashion Week. Je pense que c’est un lieu assez ingrat. Je souhaite plutôt atteindre des personnes assez singulières.


    Mais peut-on être totalement libre de ces tendances ?

    Évidemment, j’estime que mes créations doivent être portables. On doit pouvoir en faire une utilisation quotidienne tout en y ajoutant un aspect décalé, inattendu. Ce serait trop radical de dire qu’il n’y a rien à prendre des autres. Pour moi, être designer de mode, c’est composer avec ce qui existe, en extraire ce qui nous touche en éliminant le reste, sans quoi on ne ferait que copier. La question c’est comment y ajouter notre essence. C’est un peu du jonglage entre notre identité et le monde.

    ©Delio Testa

    Comment faire pour trouver un travail en tant que designer de mode en Suisse ? Quels sont les avantages et les désavantages ?

    Alors, comme j’ai pas encore terminé mes études et que je ne me suis jamais vraiment confrontée au monde du travail, je sais pas si ma vision sera très correcte. Il me semble que si l’on veut travailler dans la mode, la première chose à faire, c’est quitter la Suisse. Il y a trop peu d’offres d’emploi. On aurait un plus grand intérêt à créer son propre business, mais là aussi, on aurait de la peine à avoir un contact avec le lieu de fabrication du vêtement et avec les usines pour pouvoir suivre sa réalisation. C’est quelque chose qui compte pour moi en tous cas.

    Quelle serait alors la situation parfaite pour toi ?

    De ne surtout pas travailler pour une grande marque et de ne pas être dans une logique de fast fashion. Je n’aimerais pas que mes produits soient manufacturés dans des pays en développement. C’est important pour moi de faire quelque chose qui soit écologiquement viable. Je ne veux surtout pas être conditionnée par une vision préconstruite. Je me verrais bien créer ma marque avec mon propre univers. J’aimerais apporter quelque chose de vraiment travaillé, ne pas me lancer comme ça, sans avoir de structure. Je ne veux pas que ce soit une marque parmi tant d’autres.

  • L’expérience de la chute libre

    L’expérience de la chute libre

    Rédigé par : Victor Tillmanns

    SPORT EXTRÊME • Le base-jump est un sport extrême où les pratiquant·e·s jouent avec les limites de la vie en sautant dans le vide muni d’un parachute à partir d’immeubles, d’antennes, de ponts ou de falaises. Pourquoi ces adeptes se confrontentils·elles à de tels risques ?

    Non, le·la base-jumper·euse n’est pas complètement fou·lle. Contrairement à ce que certain·e·s pourraient croire. Certes, il·elle prend des risques plus que considérables en sautant dans le vide avec comme seule sécurité son parachute. Mais ces adeptes sont expert·e·s du saut dans le vide. Il·elle·s ont effectué plusieurs centaines de sauts en parachute avant de s’élancer en base-jump. Mais pour quelles raisons cherchent-il·elle·s à flirter avec la mort ?

    Une maîtrise parfaite
    L’expérience du risque. Sauter dans le vide, c’est se confronter au danger en savourant l’instant présent, s’aventurer dans une situation où rien d’autre que l’expérience ne compte. C’est accepter le défi de la peur, la surmonter pour atteindre le sentiment d’adrénaline qui provoque au basejumper·euse une excitation indescriptible. C’est également la maîtrise de la situation qui les attire. La moindre erreur étant fatale, le·la base-jumper·euse se doit d’être concentré·e à chaque instant du saut, de dompter la crainte et le doute en misant sur ses compétences, son expérience et sur la maîtrise de son corps dans le vide. Parfaire, saut après saut, son habileté à voler dans l’air.

    Flirter avec la légalité
    Le danger est clair : à cette vitesse, le moindre écart est fatal. On estime une trentaine de décès annuels dûs à la pratique de ce sport. Le principal danger étant de se heurter à l’objet duquel on s’élance. En Suisse, la pratique du base-jump n’est pas réellement règlementée. Le·la sportif·ve est libre de ses actes, tant qu’il·elle ne met pas en péril la vie d’un·e autre, et n’empiète pas sur le terrain d’autrui.

    Le danger est clair : à cette vitesse, le moindre écart est fatal

    La discipline ne nécessite d’ailleurs pas de licence. Les avis divergent à Lauterbrunnen, station phare du base-jump en Suisse. La pratique de cette discipline ne passe en tout cas pas inaperçue dans la région de l’Oberland bernois. Une sensibilisation aux dangers du basejump ainsi qu’à la nécessité d’une maîtrise de l’expérience en chute libre semble nécessaire quant à la pratique de ce sport. La Suisse étant un pays où les politiques libérales prédominent et où la tendance est plutôt à la responsabilité individuelle, la question de la règlementation du base-jump est alors d’ordre politique.

  • Les villes en bois s’élèvent

    Les villes en bois s’élèvent

    Photo : ®EvanChen

    Rédigé par : Jeanne Möschler

    CONSTRUCTION • À l’heure où la société se transforme, en termes d’avancées technologiques et d’écologie, le secteur de la construction évolue en conséquence. Depuis quelques années, le bois est devenu un matériau très attrayant pour les bureaux d’architectes. Quels sont les enjeux écologiques, économiques et pratiques d’un tel matériau ?

    « Quand je dis à mes potes que je suis ingénieur en bois, beaucoup pensent que je fais des tables et des chaises » s’exclame Timo, un Bachelor de la BFH (Haute école spécialisée bernoise) de Bienne en ingénierie du bois en poche et s’apprêtant à commencer son premier travail. Le bois est en réalité une matière première très précieuse dans le domaine de la construction. Ses avantages sont nombreux : « les gens qui travaillent avec diront qu’il n’y a que du positif », confie Timo. Il précise : « C’est un matériau très polyvalent, on peut autant l’utiliser pour des rénovations que pour la construction. Il faut en revanche être plus minutieux·se, si tu fais les choses vite et pas soigneusement, tu es rattrapé·e par des problèmes techniques ou d’isolation, contrairement au béton ».

    « On habite tous et toutes quelque part, la preuve que ça concerne tout le monde ! »

    – TIMO, UN BACHELIER DE LA BFH

    Et inutile de trembler à chaque fois qu’on allume une bougie, les risques d’incendie dans les constructions ont été considérablement réduits. Timo explique « qu’avant, il y avait des normes très strictes et du coup ce type de construction ne pouvait pas vraiment se développer ». Seulement, grâce aux assouplissements des normes et à des recherches sur ce matériau – on ne pouvait construire auparavant à plus de 30 mètres de haut – son essor a été rendu possible.

    Green living
    Les constructions en bois permettent de continuer à nous abriter de manière durable. En effet, elles sont faites avec un matériau qui stocke du CO2, contrairement au béton qui en émet. Dans un mètre cube de bois, on peut trouver jusqu’à une tonne de CO2, un chiffre qui donne le tournis. « Le côté écologique m’intéresse pas mal et c’est vrai que dans le domaine de la construction, on peut vraiment faire beaucoup d’efforts ». Pour une empreinte encore plus verte, on utilise aussi des produits locaux : « il y a un potentiel d’utiliser du bois suisse, mais il est un peu négligé. Il est cher et pas disponible en très grande quantité, et pourtant les forêts sont si denses que ça pourrait se développer ». Notre interlocuteur précise cependant que les gens deviennent de plus en plus sensibles à l’utilisation du bois de chez eux·elles et que certains bureaux affichent maintenant un logo attestant que c’est bien du bois helvétique dont il s’agit.

    Dans un mètre cube de bois, on peut trouver jusqu’à une tonne de CO2

    Une tour de 60 mètres de haut devrait voir le jour dans les années qui suivent près de la Galicienne, construite entièrement avec de la matière première du Nord vaudois et des forêts jurassiennes.

    Photo: ©Josh Olade

    Retour vers le futur
    Il est donc possible de produire des habitations uniquement en bois, ou en matériaux mixtes, et de taille très conséquente. En Suisse, beaucoup d’immeubles sont fabriqués uniquement à partir de cette matière et on ne parle pas que des chalets ; le canton de Zoug se démarque avec un premier immeuble en mixte bois-béton de 36 mètres et un autre building végétal est en pleine élaboration, de 80 mètres, avec un squelette en bois. Cependant, notre douce contrée helvétique reste devancée de loin par la Finlande : « Ils ont clairement une longueur d’avance, là-bas, la structure même est en bois, pas juste l’habillage ». Cela montre les défis à relever pour la suite, pleins de challenges qui peuvent échapper aux personnes complètement en-dehors de ces questions-là. « Dans le milieu estudiantin, le domaine de la construction et du chantier est vraiment mis de côté alors que c’est essentiel, on habite tous et toutes quelque part, la preuve que ça concerne tout le monde! » avance Timo. Il poursuit : « Le travail sur le chantier est certes rude, mais j’ai toujours travaillé dans de bonnes conditions, avec des gens très variés – plus authentiques ou « rustres » que des étudiant·e·s mais pas moins sympathiques pour autant – et ça a été super enrichissant ». En conclusion, il faudrait encore médiatiser le sujet, pour que les gens qui profitent de ces constructions soient plus instruit·e·s sur les enjeux qui ont précédé leur habitation.

    « il convient de faire le meilleur des mariages pour avoir la construction la plus écologique possible »

    – Timo, UN BACHELIER DE LA BFH

    Est-ce qu’en 2100, on pourra voir des cités entières construites en bois ? Timo en doute : « Le mieux, c’est de combiner les matériaux, tout en intégrant le plus de bois possible dans les constructions et les rénovations. Il existe par exemple des dalles bois-béton, donc ça se fait déjà ». Une consommation frénétique de bois engendrerait alors aussi d’autres questionnements, comme la préservation des forêts ou les effets des produits utilisés pour assembler les matériaux. « Le mélange est la solution la plus durable et la plus logique, il ne faut donc pas non plus se fermer à tous les autres matières, qui deviendraient obsolètes ; il convient de faire le meilleur des mariages pour avoir la construction la plus écologique possible », conclut notre ingénieur, qui nous incite donc à nous renseigner sur ce domaine encore trop peu connu de la majorité.

  • La scène aux femmes

    La scène aux femmes

    Photo: ©Alicia Gaudin @alisights

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    MUSIQUE • À Lausanne, la musique est partout – que ce soit à la Haute école de musique, l’École de jazz et musique actuelle, au conservatoire ou lors d’événements organisés par la ville et d’autres organismes – et elle produit un grand nombre de jeunes artistes locaux·les. C’est avec Louise Knobil et Badnaiy que l’envers de la scène lausannoise est expliqué.

    Des jeunes artistes solos ou en groupe ; il y en a énormément sur la scène romande suisse. Il·elle·s ont su se rendre visibles en performant lors d’événements locaux, comme des festivals universitaires, la fête de la musique ou encore dans des petites salles lausannoises (la cave du Bleu Lézard, le Chorus, au Bourg ou à la Galicienne). Cependant ce grand nombre d’artistes peut également rendre une popularité concrète plus dure à atteindre. Louise Knobil, qui s’est lancée dans le monde de la musique il y a six ans, et Badnaiy, qui en fait professionnellement depuis fin 2018, exposent les difficultés et plaisirs d’une carrière musicale à Lausanne. Toutes deux ont pu jouer en groupe et en solo, en Suisse et à l’étranger, bien qu’elles se situent dans des genres musicaux différents – jazz et pop pour Louise, rap et hip-hop pour Badnaiy.

    « Complètement invisibilisée, ou perçue comme un prodige »

    – Louise Knobil

    Louise explique que pour gagner en visibilité il devient de plus en plus nécessaire de soigner son image sur les réseaux sociaux et de produire un réel travail d’autopromotion afin d’attirer les programmateur·trice·s de salles. Parce que, malgré l’existence de festivals organisés spécifiquement pour de jeunes artistes et l’accès à des studios d’enregistrement, ce que félicite Badnaiy, les offres de résidence en studio sont soit peu publicisées ou s’adressent souvent à des artistes amateur·trice·s, précise Louise. Ce sont donc finalement les salles de concert autogérées qui viennent prendre le relais, affirme Louise – à l’instar de Neuchâtel ou Fribourg qui ont une offre officielle plus variée pour les jeunes artistes professionnel·le·s.

    © Anoush Abrar @anoushabrar

    Univers musical genré ?
    Si les deux artistes affirment qu’il peut exister une certaine appréhension quant aux compétences des femmes dans le monde de la musique, elles précisent cependant que ça dépend du rôle qu’elles ont, de l’instrument qu’elles jouent ou encore du genre dans lequel elles se trouvent. Bien loin d’être une méfiance entre artistes hommes et femmes, la misogynie que Louise et Badnaiy ont pu ressentir semble plutôt venir des corps de métiers qui entourent le monde musical (médias, écoles, équipes techniques et événementielles) ou des institutions qui forment les futures générations. Louise déclare que, pour elle, ce sont dans « les musiques institutionnalisées, à savoir le jazz et la musique classique » que les femmes sont souvent moins bien accueillies. Elle souligne que c’est dû à une transmission d’homme à homme, ce qui se déploie par la prépondérance d’enseignants « hommes cisgenres entre 40 et 65 ans » dans les hautes écoles de musique. Badnaiy parle également d’un sexisme latent envers les femmes dans certains genres musicaux, mais cette fois-ci de la part du public. Certaines attentes sont construites à partir d’idées préconçues sur le rôle et les qualités des femmes « mais dans certains genres musicaux, elles viennent parfois casser ces codes-là, et remettre en question beaucoup de codes sociaux, et c’est clair que ça en dérange plus d’un ».

    Entre appréhensions et attentes
    Cependant, si le monde institutionnel ou le public fait parfois preuve d’une certaine réticence ou sexisme envers les femmes, c’est surtout de la part des équipes techniques que les deux jeunes artistes ont ressenti des différences de traitement. Que ce soient des ingénieurs sons, techniciens, organisateurs ou programmateurs, nombreux font preuve d’une certaine crainte envers les capacités des artistes femmes, ce qui les force à devoir faire leurs preuves « avant d’être prise[s] au sérieux ». Il existe également l’effet inverse, affirme Louise, où les femmes subissent une « surexposition », car elles sortent plus facilement du lot, ce qui engendre plus d’attentes quant à leur performance, qui est transformée en un « acte politique en soi ». Louise déclare : « J’ai souvent l’impression d’être soit complètement invisibilisée, soit perçue comme un prodige, mais rarement comme une musicienne avec ses qualités et ses défauts – ce que je suis ».

    Un avenir prometteur
    En revanche s’il existe des attentes disproportionnées ou une certaine méfiance à l’encontre des femmes, ceci est loin d’être propre au monde musical. Badnaiy tient à souligner « que malheureusement comme dans tout corps de métier, et dans la société en général ; la réalité est que c’est plus dur d’être une femme, tout court ». Elle déplore donc la tendance de : « pointer du doigt la misogynie dans le rap comme s’il n’existait pas ailleurs […] surtout lorsqu’on voit comment les femmes sont traitées dans les industries plus corporate ».

    « C’est clair que ça en dérange plus d’un »

    – Badnaiy

    Malgré les difficultés que notre société peut poser pour toute femme, les deux artistes continuent à conquérir le monde de la musique à coup de concerts, albums et nouveaux projets. Après la sortie de son single « Universe » en février, Louise organise notamment le vernissage de son nouvel EP « Or not Knobil » le 17 mars au jazz club Chorus, à Lausanne. Tandis que Badnaiy prépare la sortie de son nouvel album pour cet été.

  • « Notre Société dévastatrice qui mange le monde » – Interview avec Pieter Van Eecke

    « Notre Société dévastatrice qui mange le monde » – Interview avec Pieter Van Eecke

    Légende : Pieter Van Eecke et Davi Kopenawa Yanomami, Crédit : Avec l’autorisation de Clin d’oeil films

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    L’auditoire est parti à la rencontre du cinéaste Pieter Van Eecke, après l’avant-première mondiale de son documentaire Holding Up The Sky au Festival du film et du forum international sur les droits humains (FIFDH). Il nous explique la démarche derrière son film qui présente la lutte des Yanomami – peuple autochtone du Brésil – pour la protection de leur forêt amazonienne. Constamment sous la pression de leur gouvernement et des entreprises qui cherchent à extraire l’or qui se trouve enfouit dans le sol des territoires Yanomami, il·elle·s subissent des vagues de violences extrêmes qui mettent en péril le bien-être et la santé de leur population, ainsi que la biodiversité et la santé de leur territoire.

    Comment êtes-vous devenu réalisateur ?

    Je pense que ce qui m’a lancé, c’est un côté activiste plutôt que les études. J’ai étudié la philosophie et j’ai fait la sculpture comme étude aussi. Et je cherchais, je pense, un moyen de lier l’esthétique et le politique, ce que je ne trouvais pas vraiment dans la sculpture. J’ai commencé à travailler dans le monde du développement, j’ai travaillé par exemple avec Oxfam en Belgique. En fait j’ai habité 10 ans en Amérique latine, 4 ans en Haïti. Puis j’ai commencé à faire des petits documentaires, très légers, sur le commerce des femmes haïtiennes sur la frontière avec la République Dominicaine, qui subissent énormément de violence. Mais donc c’étaient vraiment des petits travaux très terre à terre, sans fonds. Puis il y a eu le tremblement de terre à Haïti en 2010, terrible, avec 250’000 morts estimés – une tragédie comme en Syrie ou en Turquie maintenant. Et là j’ai réalisé un film, plus sérieux, avec mes amis haïtiens, qui témoignaient de comment ils avaient vécu ça. Et j’ai senti comment faire des films me donnait la possibilité de lier mon activisme avec l’artistique et la philosophie. Et je suis resté coincé dedans.

    Avez-vous envisagé pour la première fois de réaliser le documentaire Holding Up The Sky quand vous viviez à Haïti ?

    Non, après Haïti j’ai d’abord réalisé un autre film. J’étais, et je suis toujours, très inquiet par le changement climatique et la perte de biodiversité. Je suis traversé par une inquiétude très grande par rapport au futur qu’on est en train de laisser pour les futures générations. À ce moment-là, je vivais en Uruguay, en Amérique latine, et en visitant le continent j’ai fait un film d’abord en Bolivie, qui s’appelle Samuel in the Clouds. Ce film retrace et fait le portrait d’un homme qui travaille sur une piste de ski, ce qui doit résonner avec la Suisse, parce que le glacier sur lequel il travaillait fond – a fondu. C’est un homme aussi indigène, Aymara, qui a une relation spirituelle avec la montagne. La perte de neige était pour lui un drame. C’était un homme qui ne parle pas beaucoup. Mais ce film c’est donc un portrait poétique de lui, qui attend le retour de la neige, qui ne va plus jamais revenir. Et donc, pendant que je faisais ce film-là, j’ai lu le livre La chute du ciel, un livre écrit par Davi Kopenawa, la figure centrale du film que j’ai présenté hier – un livre, qu’il a co-écrit avec Bruce Albert, un anthropologue français. Dans ce livre-là, il parle de son point de vue de notre société dévastatrice, aux fondements colonisateurs, blanc, qui mange le monde. Et donc j’ai voulu faire un film avec Davi Kopenawa. Donc je vois ce film dans une même démarche que Samuel in the Clouds – c’est un tout autre film, mais c’est de là qu’il est né.

    Holding up the sky est tourné dans un territoire où les langues principales sont le portugais et le yanomami. Comment avez-vous communiqué et rencontré les autres scénaristes (Davi Kopenawa Yanomami, Dário Vitório Kopenawa Yanomami) ?

    De toute façon il y a une certaine violence dans les langues. Moi, je ne parle pas Yanomami et Davi ne parle pas néerlandais. Mais il parle portugais, et moi je me débrouille en portugais donc on a parlé portugais ensemble. Davi, ses amis Yanomami et sa famille doivent faire très attention avec qui ils s’engagent. Ils ont énormément d’ennemis. Ce n’était pas une situation, dans laquelle je pouvais arriver avec ma caméra et dire : « je vais faire un film sur vous ». Donc, la première rencontre, c’était plutôt moi qui devais expliquer ma démarche et eux qui ont regardé tranquillement s’ils allaient me donner leur confiance – ce que je trouve tout à fait normal. Donc j’ai passé un bon moment avant de commencer à filmer, à expliquer quel genre de film je voulais faire et comment je voulais le réaliser, avant de réellement commencer la démarche. Davi Kopenawa est vraiment, au Brésil, très connu comme porte-parole (et je pense qu’il mérite ce statut ici en Europe aussi). C’est vraiment une personne célèbre.

    Combien de temps êtes-vous resté au Brésil ?

    Je ne sais pas vraiment combien de temps. J’ai fait des longs repérages pour ce film. J’ai aussi fait des repérages dans des villages Yanomami sur les limites de leur territoire, afin de comprendre un peu plus leur culture, avant vraiment de m’engager dans une discussion avec Davi. J’ai ensuite visité Boa Vista, capital de l’état de Roraima, dans l’extrême nord du Brésil et aussi la ville des orpailleurs qui sont actifs sur le territoire Yanomami. C’est aussi à Boa Vista que Hutukara, l’association Yanomami, a ses bureaux. Donc je pense en repérage, j’ai facilement fait au total 12 semaines. Et le tournage, je ne sais pas combien de temps ça a pris au total mais au Brésil, je pense, au total 9 semaines en 3 périodes. Mais, bien sûr, une grande partie du film consiste de tournages plus courts qu’on a fait ici en Europe. Parce que l’idée même du film était de pouvoir capter la vision de Davi sur notre société, notre monde. Donc le plus intéressant était de voir comment il se déplace ici.

    Quels rôles Davi, son fils Dário et vous, Pieter, avez-vous dans la production de ce documentaire ?

    Le rôle qu’ils ont pris est clairement le rôle de gens qui m’ont donné leur confiance pour que j’amène leur histoire de manière honnête au public. Ils veulent que je diffuse et multiplie leurs mots pour soutenir leur lutte. Dans ce sens-là, je me base très fortement sur ma lecture et ma compréhension de leur mythologie et des paroles de Davi comme je les avais lu et à partir des nombreux interviews que j’ai fait avec eux. Ce qui veut dire que le film est porté en très grande partie par leurs paroles et leur lutte. C’est pour ça que le film est présenté avec un scénario en co-écriture. Ils ont aussi vu le film avant qu’il soit lancé, afin de voir si leur mythologie et lutte était correctement montrée. Et ils étaient très contents. Après, bien sûr, tout le côté image et son et la structure même du film vient de mon équipe et moi.

    Vous avez souvent représenté les interactions entre Davi, Dário et leurs «fans» qui n’arrêtent pas de demander des photos, quel rôle l’image, la photographie, joue-t-elle dans le film ?

    Déjà pour les Yanomami la photographie ce n’est pas si simple. Par exemple, les Yanomami qui sont malades ne veulent pas être photographiés car cette image laisse une mémoire qui, si toute fois ils pourraient mourir, empêche leur paix intérieure. Donc être pris en photo, c’est quelque chose qui s’est développé vraiment les dernières années. Mais ça se trouve toujours sur ce terrain qui n’est pas complètement convaincu. J’ai vraiment aussi voulu montrer avec plusieurs séquences dans le film comment nous ont fonctionnent avec la photo, les images. Au début dans le film, il y a la photographe qui dit « regardez tous par-là » et cela nous met un peu mal à l’aise, parce qu’on sent qu’ils doivent s’adapter à un format. Si Davi se fait photographier – et si les Yanomami qui se font photographier, ils le font parce qu’ils s’adaptent à la nécessité de le faire pour que nous on les écoute. Donc en fait, on pourrait dire que l’on prend leurs images. Mais dans le sens inverse, c’est la même chose – eux, ils nous utilisent en fait. Ils savent aussi très bien quand est-ce qu’ils vont mettre les plumes, parce qu’ils savent que les Blancs, nous, on veut voir les plumes. Ils les portent avec fierté, c’est sûr, mais c’est aussi un jeu et ils jouent aussi avec nous pour mieux lutter pour leur cause.

    Le nom Yanomami, un peuple, un nom de famille ?

    Les Yanomami ont un rapport assez particulier aux noms. Ils ont un vrai nom qu’ils ne donnent pas, même pas à d’autres Yanomami de d’autres villages. Par exemple, les gens qui sont morts, on ne dit plus leurs noms, même les proches. Ils ont une relation au nom un peu comme à l’image. Du coup, ils ont des noms pour le monde des blancs, qu’ils utilisent et qu’ils nous donnent. En général, ça ne fait pas tant que ça d’années qu’ils ont des cartes d’identités étatiques, et donc beaucoup de personnes n’utilisent que le nom Yanomami. Yanomami veut simplement dire “personne”, “humain”.

    Pensez-vous que les gens se laissent souvent distraire par la fascination, «l’exotisme» qu’ils ressentent lorsqu’ils rencontrent les Yanomami, plutôt que de se concentrer et de comprendre ce qu’ils disent ?

    Oui tout à fait, je crois qu’on est – et là je parle aussi pour moi-même– tous un peu coupables de ça. Car il y a une certaine fascination que l’on peut sentir lorsque l’on voit une personne comme Davi. Et donc cet exotisme-là crée des clichés qu’on se met dans la tête, et avec lesquels on a déjà une grille de lecture qu’on a figée avant même d’entamer une discussion. Ça j’ai aussi essayé de capter un petit peu dans le film, bien sûr – Quels sont les espaces qui leur sont ouverts dans notre société ? Ce sont des espaces où il y a 5 minutes de parole sur un plateau de télévision où parce qu’ils reçoivent un prix. Mais ce ne sont pas ces 5 minutes-là qui vont nous faire comprendre leur culture. Donc c’est très difficile d’aller plus loin que ça. Cela dit, ça montre juste comment ça marche. Les gens ont souvent de très bonnes intentions – mais voilà, il faut être conscient de ça, surtout pour se rendre compte dans quelle position ils se trouvent : des peuples, au pluriel, au Brésil (et dans toute l’Amérique et ailleurs aussi) qui ont subi des génocides, qui continuent à mourir, qui ont vécu les années bolsonariennes [pendant le règne du président Jair Bolsonaro de janvier 2019 à janvier 2023], qui ont des énormes problèmes sur leurs territoires, qui subissent une pression qui leur font perdre leur culture. Et en plus, dans leur lutte pour se faire entendre, ils doivent encore s’adapter à nous.

    Que pensez-vous des films de fiction, tels qu’Avatar, Prometheus, qui dépeignent des problèmes très réels sur Terre, dans des planètes étrangères ? Participent-ils à un cinéma militant ou au contraire à la dissimulation des vrais problèmes ?

    C’est une très bonne question. Ça ne je ne sais pas vraiment, honnêtement je ne sais pas. Je suis ouvert à toute production artistique qui sensibilise pour un monde meilleur. Mes enfants ont adoré Avatar. Je pense que ça peut aider. Si dans les discussions après Avatar, les gens font les liens avec des situations réelles – d’ailleurs petite parenthèse, il y a beaucoup de Yanomami qui aiment bien Avatar parce qu’ils s’identifient complètement. Je pense que la plus grande critique que l’on pourrait faire pour Avatar, c’est que c’est un sauveur blanc finalement. Là, tu te dis pourquoi ? Pourquoi ça doit encore être un blanc, même si c’est sur une autre planète, qui va sauver les gens ? Ça, ça m’a fort gêné. Mais si ces films aident à ce que les gens refléchissent sur la destruction du monde vivant, le seul monde qu’on connaît, ce sera une réussite.

    Avant de les rencontrer, aviez-vous déjà entendu parler des problèmes présentés dans le documentaire ?

    Oui j’avais déjà entendu parler mais c’était la première fois que j’étais confronté avec une voix si forte, si singulier, comme celle de Davi, qui me confrontait avec moi-même, comme faisant parti d’une culture dévastatrice. En lisant ce livre [La chute du ciel] je me suis dit «wow quelle richesse, quelle parole unique» et donc je trouvais que ça résonnait avec mon envie de chercher des alternatives à la vision très réductrice du monde occidental. Mais bien sûr j’étais très au courant des problématiques des peuples autochtones. C’était aussi par activisme que je suis arrivé en Amérique latine. J’ai appris l’espagnol, parce que je suis allé comme volontaire, avec des organisations qui travaillaient avec les Zapatistes au Mexique, dans le sud du Mexique – qui est un mouvement, très militant, qui existe toujours et qui était aussi lié avec le mouvement Altermondialiste, et qui mettait vraiment le peuple autochtone sur le premier plan.

    Légende : forêt amazonienne au Brésil – territoire Yanomami

    Quel effet attendez-vous de vos documentaires sur le public ?

    J’espère que l’admiration et la tendresse profonde que je ressens pour Davi, pour sa personne, sa famille et leur lutte peut toucher d’autres personnes aussi. J’espère que ce film peut amener ça. Et ils sont dans une réelle situation d’urgence pour le moment, et j’espère vraiment que ce film peut, ensemble avec d’autres films qui existent déjà et d’autres qui vont encore venir, aider les Yanomami. Les Yanomami en ce moment subissent une énorme crise qui dépassent complètement les bornes, il y a 570 enfants qui sont morts les dernières années dans leurs territoires, pendant les années bolsonariennes, de maladies parfaitement traitables s’il y avait eu les soins disponibles – mais il [Bolsonaro] avait tout retiré. Leurs territoires sont pollués par les chercheurs d’or donc il y a des gens qui ont gagné énormément d’argent avec l’or qui est extrait de leur territoires. Mais en gros c’était un génocide de la part de Bolsonaro. Il les regardait comme des obstacles du développement – de sa conception du développement. Donc, j’espère que le film aide la lutte des Yanomami maintenant, parce que ce n’est pas parce que le gouvernement au Brésil a changé, que la situation des Yanomami va changer. Oui, un peu, certes, parce qu’ils ont commencé à mettre les chercheurs d’or en dehors de leur territoire. Mais c’est un énorme territoire donc il faut un plan de sécurité du territoire, un plan national de santé aussi. Il faut que les postes de santé dans les territoires Yanomami soient de nouveau occupés par du personnel qualifié et soient disposés des médicaments nécessaires. Il y a des zones, où il y a de la malnutrition, il faut qu’on nourrisse les gens, que les forêts se régénèrent pour que les Yanomami puissent à nouveau vivre de la forêt. Il faut condamner les politiciens et entrepreneurs qui se sont enrichis. Il y a beaucoup à faire, donc j’espère que le film peut aider à ça ; garder une pression internationale. La meilleure manière de protéger la forêt amazonienne est de protéger et laisser vivre les peuples autochtones qui y vivent.

    Sur quoi porteront vos futures productions ?

    J’ai très bientôt un nouveau projet qui va sortir. J’ai fait deux films en même temps, les dernières années. Je suis en train de finaliser un film qui s’appelle Planet B/Planète B, où j’ai suivi pendant quatre ans deux jeunes, qui sont très engagés dans les mouvements climat en Belgique. Je les ai suivi de 13-14 ans jusqu’à 17-18 ans. Pendant cette période-là, elles se sont radicalisées. Elles ont commencé à faire des actions de désobéissance civile. Elles ont joint Extension Rebellion. Elles ont été arrêtées. Et donc c’est un film dans lequel je montre qu’est-ce que ça veut dire pour les jeunes d’aujourd’hui de vivre dans un monde où l’horizon disparaît. Ce sont des jeunes très engagés, qui connaissent tous les rapports scientifiques et qui sont très inquiets et donc je voulais essayer de capter ça – ce que ça veut dire pour cette génération. C’est un film qui sortira tout bientôt, en Suisse aussi.

    Le format du documentaire, est-ce que vous pensez que c’est quelque chose que vous allez continuer à faire ?

    J’adore le documentaire. Oui. Je pense que c’est une forme très riche, avec énormément de liberté aussi. Et quand même je trouve ça trépidant, fascinant de pouvoir jouer avec des réalités existantes. J’adore aussi la fiction mais je me vois plus du côté documentaire, en termes de démarche.

  • Boycotte du 2 mai

    Boycotte du 2 mai

    Photo : ©Hansjörg Keller

    Propos recueillis par : Maxime Hoffmann

    Le 2 mai 2022, le Conseil national suisse a invité huit chercheur·se·s pour présenter leurs recherches sur le dérèglement climatique et ses conséquences sur la biodiversité. Or une partie des élu·e·s n’était pas là pour cette séance. Antoine Guisan, professeur à l’Unil, nous fait part de son expérience.

    Qui n’a pas eu chaud l’été dernier ? Sous le soleil brûlant, les gens slalomaient entre les ombres en quête de fraîcheur. S’apercevaient-il·elle·s qu’il·elle·s piétinent les herbes jaunies et les feuilles cramoisies étrangement tombées avant l’automne ? Sans doute, car la cause – le déréglément climatique – est un phénomène devenu sensible. La planète et ses biosphères en subissent chaque année plus durement les conséquences.

    Rappelons-le : les activités humaines provoquent des changements climatiques incontrôlés et dangereux pour la vie sur terre. Des quantités massives de gaz à effet de serre sont projetées dans l’atmosphère. Parmi ces gaz se trouve, en premier lieu, une molécule connue : la vapeur d’eau (H2O). Celle-ci est naturellement présente puisqu’elle compose, à l’état liquide, majorité de la surface terrestre. Seulement, d’autres gaz comme le carbone (CO2), le méthane (MH4) et l’azote (N2O), tous trois extraits des sous-sols par l’exploitation minière ou issus des productions agraires, s’accumulent eux-aussi dans l’atmosphère. Leur concentration croissante a pour conséquence l’augmentation de l’absorption des rayonnements solaires, ce qui entraîne, entre autres, l’élévation de la température sur terre. Les dérèglements qui en découlent légitiment ce que beaucoup nomment « l’urgence écologique ».

         Pour en parler, le 2 mai 2022, le Conseil national suisse a organisé une séance dédiée à l’évolution du climat sur le territoire helvétique et son impact sur la biodiversité. Huit chercheur·se·s ont été invité·e·s pour présenter leurs travaux. Or, séance mal agendée ou thématiques aux antipodes de certaines convictions, une partie significative des représentant·e·s étaient absente ce jour-là. Nous avons recueilli l’expérience de deux acteurs importants de cet événement : Guillermo Fernandez, activiste du climat qui a fait une grève de la faim sur la place Fédérale à Berne et Antoine Guisan, professeur spécialiste de la biodiversité à l’Unil

    Vos recherches portent sur l’environnement. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

    Mes recherches se situent dans le domaine de la biogéographie, et donc de la géographie du vivant. Et plus particulièrement dans la compréhension et la prédiction des distributions d’espèces au moyen de modèles statistiques appliqués dans un contexte géographique. Ces modèles permettent ensuite de prédire les changements de distribution attendus selon différents scénarios de changements environnementaux, tels que le climat, l’utilisation des terres, la pollution ou les invasions biologiques. Ce sont donc des outils importants pour identifier et anticiper les menaces actuelles et futures sur la biodiversité.

    Vous avez participé à la séance du Conseil national du 2 mai. Quelles sont les problématiques et solutions que vous avez présentées aux membres du Conseil national ?

    Nous étions huit scientifiques à présenter huit courtes interventions sur les différentes facettes de ce que nous avons appelé « la double crise du climat et de la biodiversité ». Une vingtaine d’autres scientifiques étaient également présents dans la salle, tou·te·s expert·e·s sur le climat ou la biodiversité. Les interventions étaient groupées en deux blocs : l’état de la situation d’abord, puis les solutions possibles. Nous avions aussi préparé un document (handout) résumant le contenu de nos interventions. Tout ce matériel dédié à cet événement est présent sur le site de l’Académie Suisse des Sciences Naturelles : https://sciencesnaturelles.ch/trendwende.

    Pour ma part, j’ai présenté l’état actuel de la biodiversité en Suisse et dans le monde, ainsi que les principaux facteurs qui la menacent : destruction d’habitats, surexploitation des ressources naturelles, pollution, changement climatique et invasions biologiques. En raison de ces multiples pressions négatives, l’état de la biodiversité est très préoccupant à l’échelle mondiale, comme l’avait révélé le premier rapport global du Panel Intergouvernemental sur la Biodiversité et les Services Ecosystémiques (IPBES) publié en 2019, mais il est également très préoccupant en Suisse, au contraire d’un mythe malheureusement toujours bien répandu (voir notamment : https://www.pronatura.ch/fr/2022/suisses-sous-estiment-la-crise-de-la-biodiversite). Il est donc important pour les scientifiques de communiquer de manière beaucoup plus importante sur l’urgence de stopper le changement climatique et l’érosion de la biodiversité.

    Qu’avez-vous ressenti en constatant qu’une majeure partie des membres du Conseil étaient absent·e·s le 2 mai 2022 pour écouter des scientifiques présenter leurs recherches sur l’évolution du climat et des biodiversités ?

    Tout d’abord, je tiens à souligner que des parlementaires de tous bords nous ont aidés à préparer et étaient présent·e·s à cet événement, et que ceux·celles qui étaient là ont interagi de manière constructive, quel que soit leur parti. Il est cependant regrettable que la date de l’événement n’ait malheureusement pas pu être bloquée fermement dans l’agenda des parlementaires, et donc que des commissions et séances de travail aient notamment pu avoir lieu en parallèle. Et comme dans toutes les sessions parlementaires, certain·e·s peuvent aussi simplement manquer en raison d’autres obligations privées ou professionnelles. Il était donc déjà assez réjouissant d’avoir eu un bon tiers du Parlement présent. Bien sûr, si certain·e·s avaient volontairement boycotté l’événement, on devrait alors légitimement s’interroger – au vu de l’ampleur de ces deux crises conjointes – sur leur sens des responsabilités. Quoi qu’il en soit, avec le fait que toutes les interventions sont désormais disponibles sous forme de vidéos accessibles librement sur internet, et soutenues par un document synthétique également accessible, les parlementaires ne pourront plus à l’avenir dire qu’il·elle·s n’étaient pas au courant ! En ce sens, c’est une étape assez cruciale qui a été franchie.

    Pensez-vous, comme l’affirment certain·e·s, que l’on puisse, voire doive, distinguer la science de la politique ? Est-il possible de créer un dialogue et de collaborer ?

    Oui, je pense qu’il faudrait effectivement dépolitiser le débat, car la science n’est pas politisée, et les messages que nous avons rapportés ce jour-là sont purement scientifiques, basés sur des faits et des analyses, et devraient impérativement être entendus de tou·te·s les parlementaires. Cet événement du 2 mai devrait au final plutôt rester inscrit comme le début d’un dialogue, de plus en plus intense, entre science et société, plutôt que comme une finalité en soi. Le processus est lancé et nous devons le maintenir, pour impérativement et très rapidement trouver des solutions aux immenses défis qui nous font face. Cela ne peut être obtenu qu’en mettant tous les acteur·ice·s des changements nécessaires autour d’une même table. Des pistes ont été proposées, que nous allons explorer plus en détail durant les mois à venir.

    Quel est, d’après vous, le chemin à prendre face aux évolutions climatiques à venir ?

    Une chose est claire, car elle ressort de notre intervention et est exprimée sans aucune ambiguïté dans les derniers rapports du GIEC : nous devons absolument tout faire pour stopper le changement climatique et maintenir le réchauffement en-dessous de 1.5°C, au plus 2.0°C. Le même raisonnement peut être appliqué au déclin de la biodiversité, qu’il faut également endiguer aussi vite que possible. Sans cela, des points de bascule pourraient être franchis, amenant des effets qui affecteraient de manière disproportionnée et possiblement irréversible la biodiversité et les écosystèmes ainsi que le fonctionnement de nos sociétés, et donc à terme notre qualité de vie et notre bien-être. Stopper le changement climatique et le déclin de la biodiversité sont des objectifs qui, tous deux, nécessitent des transformations assez radicales de la société, notamment concernant le fonctionnement de l’économie et la gouvernance. C’est ici à mon sens que les universités peuvent aussi jouer un rôle majeur, en tant que catalyseurs de la réflexion et sources des solutions nécessaires pour effectuer les virages salutaires. Développer une telle culture du changement est précisément un des objectifs du Centre de Compétence en Durabilité (CCD) de l’Unil, mais celui-ci ne pourra être atteint à mon sens qu’avec l’aide de l’ensemble de la communauté académique universitaire, des étudiant·e·s aux enseignant·e·s, et de la société.

    Rencontre avec Guillermo Fernandez, activiste du climat qui a fait une grève de la faim de 39 jours sur la place Fédérale à Berne en novembre et décembre 2021.

    Le 1er novembre 2021, vous avez entamé une grève de la faim qui a duré 39 jours. Votre objectif était alors d’inciter les autorités politiques suisses à ouvrir un dialogue avec des scientifiques sur les évolutions du climat présentes et à venir. Pourriez-vous décrire l’expérience d’un jeûne aussi long et les réflexions qui étaient les vôtres lorsque le Conseil national a accepté votre requête ?

    Oui. Contrairement à ce que j’avais anticipé, une grève de la faim de cette durée ne représente pas une vraie douleur physique. Rien de comparable à un accouchement (dont je ne sais rien mais qui m’inspire le plus grand respect vu de l’extérieur) ou à un calcul rénal (dont j’ai l’expérience). La partie la plus douloureuse physiquement est venue par après, avec la reprise de l’alimentation et la remise en marche de mon appareil digestif.

    Au cours de ma grève, trois sentiments saillants m’ont accompagné dès le 18 novembre 2021 :

    Le premier. Après la visite de Madame Sommaruga, j’avais compris qu’elle me laisserait mourir sur place. Notre dialogue fut celui du pouvoir qui n’a pas besoin d’écouter, puisque c’est lui qui a les canons (en l’occurrence quatre policiers bien armés). Je me suis donc raffermi dans ma volonté d’aller jusqu’au bout, puisque dans mon calcul, même ma mort porterait des fruits, à l’image d’Erbu Timtik, dont la mort permit la libération d’autres prisonnier·ère·s politiques. Un gréviste de la faim, en se posant en sacrifice impuissant, en appelle à l’humanité de ses interlocuteur·ice·s, pour qu’il·elle·s écoutent sa requête et l’évaluent avec sincérité. J’ai trouvé cette humanité auprès de nombreux·ses citoyen·ne·s, de nombreux·ses scientifiques, de nombreux·ses Kurdes et Irlandais et citoyen·ne·s du monde, et de quatre courageuses parlementaires. Pas dans notre exécutif fédéral.

    Le deuxième sentiment fut la joie, l’amour, la bienveillance permanente, l’espérance de toutes ces personnes merveilleuses qui sont venues me soutenir et lutter pour donner un avenir à nos enfants. C’est grâce à elles que j’ai vécu 39 jours d’intense bonheur, et que j’ai acquis la certitude qu’avec des êtres humains comme cela, même en enfer, nous pourrons construire le paradis.

    Le troisième fut le malaise de recevoir les remerciements de centaines d’enfants, venant parfois par classes entières, parfois accompagnés de leurs enseignant·e·s, parfois non. Ils venaient me dire merci, merci d’être un adulte qui prend enfin leur avenir au sérieux. C’est à ces moments-là que la trahison de ma génération, de celle de mes parents, m’apparaissait avec le plus d’acuité. Et j’en souffre par solidarité générationnelle et incompréhension. Comment des adultes responsables peuvent-ils abandonner ainsi leurs descendant·e·s ? Un jour, une jeune fille, restée en retrait, me dit en pleurant, que mes enfants avaient de la chance de m’avoir pour père. Il faut mesurer la profondeur du sentiment d’abandon, de trahison et de désespoir d’une telle enfant, pour estimer que mes enfants avaient de la chance d’avoir un père en train de mourir pour eux. J’en ai eu le cœur brisé, et j’ai aussi pleuré.

    Le jour de la victoire fut un moment très étrange. La veille encore, je savais que des individus étaient prêt·e·s à tout faire capoter. Je sais leurs noms. En mon coeur, je les considère comme ayant délibérément voulu me tuer. Pour parodier Anonymous, je n’oublie jamais, mais je pardonne à qui fait amende honorable.

    Je suis donc entré dans ma nuit, puis dans cette journée du 9 décembre, en évacuant toute anticipation de ce qui allait se passer. Un échec eût été trop dur à vivre si j’y avais investi trop d’espoir. Quand la merveilleuse héroïne qui devait confirmer l’issue m’appela sur mon téléphone, j’ai eu un sentiment plutôt plat : voilà, c’est fait. Ce n’est que plus tard que j’ai pu vivre pleinement la joie d’avoir survécu, de retrouver mon épouse et mes enfants, pour qui je dois faire mon devoir : créer un futur dans lequel l’espoir existe, et leur léguer un ancêtre dont ils pourront être fiers et qui leur servira de repère pour s’orienter dans des temps difficiles.

    Entre la fin de votre grève de la faim et la séance du Conseil national qui a eu lieu le 2 mai, avez-vous entretenu un dialogue avec le Conseil ?


    Non. Aucun dialogue. J’ai passé mon temps à récupérer et à aimer mes enfants et mon épouse. J’ai été invité par un sénateur français pour l’aider à défendre un projet de loi similaire à ce que la Suisse a fait. J’ai soutenu et conseillé d’autres grévistes de la faim dans d’autres pays (ils ont tous gagné, la même chose qu’en Suisse). J’ai aussi passé du temps à faire des fresques du climat. J’en ai fait à des adultes, sans problème, il·elle·s sont responsables. J’en ai fait à des jeunes (16-18 ans), trop. Les jeunes me brisent le cœur, parce qu’à chaque débrief, il·elle·s me renvoient cette certitude que ma génération, leurs parents, les ont abandonnés. A ma dernière fresque, une jeune femme de 17 ans m’a demandé : « Si vous aviez su ce que je sais aujourd’hui, il y a 20 ans, auriez-vous fait vos enfants ?”

    J’ai répondu : “Sincèrement, je ne sais pas. C’est vrai que cela fait peur. Mais maintenant qu’ils sont là, je dis oui. L’histoire de l’humanité vaut encore la peine d’être racontée. Ils pourront faire de belles vies. Je me bats pour eux, pour vous.”


    Quand elle m’a répondu ”Vous ne connaissez pas mes parents et leurs amis. Je ne ferai jamais d’enfants.”, mon âme s’est brisée, j’ai pleuré, je suis resté 4 semaines en dépression.

    Qu’avez-vous ressenti en constatant qu’une majeure partie des membres du Conseil étaient absent·e·s le 2 mai 2022 pour écouter des scientifiques présenter leurs recherches sur l’évolution du climat et des biodiversités ?


    Une grande joie.


    Les buts de cette présentation étaient les suivants:

    1. Créer un consensus scientifique inattaquable, facile à communiquer, pour la Suisse, qui serait la référence pour la presse, les citoyens et les politiciens
    2. Révéler quels parlementaires ne se soucient pas assez de l’avenir de nos enfants et de la Suisse pour recevoir un topo sur la situation
    3. Établir un état de fait informationnel tel que les citoyens puissent savoir ce que les parlementaires devraient savoir et ainsi juger si leurs actions sont conformes à ce que l’on peut attendre d’eux pour affronter la situation.


    Pour 1), nos scientifiques ont fait un travail sensationnel, et je recommande à tout le monde d’en lire le rapport[1].

    Pour 2), cela s’est passé mieux que je ne l’espérais. La presse romande a joué son vrai rôle, et a mis la droite absente en demeure de justifier son absence. Dans leur arrogance, il·elle·s n’avaient pas anticipé qu’il y aurait un prix politique à payer pour se montrer indifférent à la science et à l’avenir de nos enfants et de la nation. Mal préparé·e·s à la question, il·elle·s nous ont offert quelques charmantes prises de tapis. M. Matthias Michel a pu donc nous apprendre qu’il ne fallait pas “regarder le nombre, mais la qualité, de ceux qui étaient venus”. Il est vrai qu’il est un des rares PLR de qualité.

    M. Philippe Nantermod a dû aussi révéler, parmi ses justifications maladroites, qu’il côtoyait des thèses complotistes fumeuses, en accusant nos scientifiques de pratiquer une “messe anticapitaliste décroissante” et que le GIEC était douteux, rappelez-vous du climategate[2].

    In fine, le PLR et l’UDC ont fait tomber le masque, et leur désintérêt pour notre futur les hantera.

    Il reste néanmoins à traverser le röstigraben. La presse suisse alémanique est restée curieusement plus distante que[DB1]  pendant la grève de la faim elle-même. Je ne sais dire si elle est plus servile ou captive que la presse romande.


    Pour 3), c’est du travail en cours. Propager et diffuser cette information auprès de la population, afin qu’elle puisse exiger de prendre ses responsabilités.

    Pensez-vous, comme l’affirment certain·e·s, que l’on puisse, voire doive, distinguer la science de la politique ? Est-il possible de créer un dialogue et de collaborer ?

    Très clairement, la science n’est pas la politique. La science décrit la réalité, décrit les moyens d’agir dessus. Elle peut même aujourd’hui, grâce aux progrès de l’informatique, jouer des scénarios pour évaluer comment une décision politique impacterait la réalité dans le futur.


    La politique sert à définir quels sont nos buts, quels sont les changements que nous voulons opérer et qui seront les gagnants et les perdants de ces changements.

    La réalité nous pose un problème très bien décrit par la science. Pour le résumer, je citerai M. Antonio Guterres, secrétaire  général de l’ONU qui en a donné une formule compacte[3] : “Nous pouvons soit sauver notre monde, soit condamner l’humanité à un avenir infernal.” Les politiques actuelles du PLR et de l’UDC nous conduisent à cet “avenir infernal”. La science sait prédire cela. Leur absence le 2 mai montre aussi leur indifférence au bien-être de nos enfants. Assez simplement, cette politique a défini que les gagnants du changement seraient ceux qui ont le capital pour surfer sur l’enfer. Les perdants seront tou·te·s les autres (classes moyennes, défavorisés) et particulièrement nos enfants.

    Les buts poursuivis sont simples : garder l’échelle hiérarchique telle qu’elle est. Que ceux·celles qui sont puissant·e·s (dotés en capital, riches) aujourd’hui, le restent demain, même si c’est au prix de l’habitabilité de la terre.

    On peut imaginer facilement une politique différente, qui déciderait que le but premier est de “sauver notre monde”. Les premier·ère·s perdant·e·s seraient, à l’évidence, tous ceux·celles dont le pouvoir dérive d’énergies fossiles. Elle pourrait aussi définir que nous voulons que cela se passe bien pour la majorité (classes moyennes, défavorisés) et donc prélever chez celui·celle qui peut, pour aider celui·celle qui a besoin.

    Ce choix est politique.

     
    La science peut simplement prévoir que le premier choix conduit à un futur où la vie sur terre sera dégradée, misérable et sans espoir, puisque les températures continueraient à monter durant la vie de nos enfants et petits-enfants, au moins.


    La science peut aussi prévoir que si c’est la deuxième voie politique que nous choisissons, nos enfants auraient encore des moments durs à passer, mais les dégâts seraient maîtrisés, et de leur vivant, les températures commenceraient à baisser.


    La science ne juge pas de ce qui est bien, elle prédit ce qu’il advient en fonction des paramètres choisis, politiquement. C’est nous, au travers de qui nous élisons, de comment nous votons, qui jugeons. Et à la fin, ce seront nos enfants qui, vivant les conséquences de nos choix, nous jugeront.

    Quelle est, d’après vous, le chemin à prendre face aux évolutions climatiques à venir ?

    D’abord en parler, le plus possible, sur le ton de la responsabilité adulte, et du devoir transgénérationnel, celui que les ancêtres doivent à leurs descendant·e·s. On ne brûle pas la maison et les champs de ses héritier·ère·s, on n’empoisonne pas leurs puits.

    • Si on est jeune, mettre ses parents devant leurs responsabilités. C’est dur et inconfortable, mais c’est leur avenir qui se joue.
    • Si on est parent, éduquer ses enfants pour qu’il·elle·s aient envie de se battre pour un avenir digne, plutôt que de s’anesthésier par la consommation en brûlant ce qu’il reste à brûler. Faire vis-à-vis de ses propres parents comme les jeunes devraient le faire avec les leurs.
    • Si on est grand-parent, mettre ses enfants devant leurs responsabilités. Qu’il·elle·s fassent ce qu’il faut pour sauver leurs petits-enfants. 

    Sur les méthodes, nous sommes tellement tard, notre fenêtre d’action est tellement petite[4], que nous devons tous y aller avec courage et entrain.

    Les intérêts fossiles ont la puissance. Ils ont de l’argent pour financer leurs campagnes. Ils ont des parlementaires comme Albert Rösti, président de Swissoil. Ils ont des lobbies qui courtisent le parlement et le Conseil fédéral en permanence. Ils ont des agences de communication qui parasitent sans cesse les canaux de communication : web, réseaux sociaux, journaux, radio, télévision, murs. La publicité elle-même répète inlassablement le même message : “Consomme. La liberté c’est la satisfaction immédiate de ta pulsion.” Et la pulsion, c’est bien la publicité qui la crée. La publicité est une machine à transformer des adultes responsables en enfants capricieux·ses, incapables de différer leur plaisir.

    Dans ce contexte, traverser ce mur de bruit et distractions, sans budget, exige le courage et la solidarité : désobéissance civile, blocage d’autoroutes, grèves de la faim, du travail, des impôts, etc. C’est le seul moyen qui permet de toucher la conscience du public, de créer la “news” mobilisant la presse.
    Pour ceux qui ont de l’argent, une âme, et le souci de leur héritage, investissez tout pour soutenir les héros engagés dans la désobéissance civile, et promouvoir le contenu du 2 mai dans tous les canaux de communication.
    Pour ceux qui ont une position sociale en vue, l’utiliser pour mettre la population, les institutions et les politiques face à leurs responsabilités.
    Pour ceux·celles qui ont moins d’argent, mais assez pour des vacances en avion, arbitrer entre des vacances ou financer les amendes de zadistes.
    Pour ceux·celles qui n’ont pas encore trouvé assez de courage, manifester. C’est le minimum syndical.


    Pour tous et toutes, rejoindre des groupes de lutte pour sauver l’avenir.

    Finalement, voter correctement. Le PLR et l’UDC se sont discrédités dans la perspective de donner un avenir qui ne soit pas désespérant et désespéré à nos enfants.

    Dès 2030, nos enfants sauront, scientifiquement et sans doute, où nous les aurons menés.
    Si leur futur sera éternellement infernal, il·elle·s poseront la question à leurs parents, avec ressentiment :”Qu’as-tu fait pour éviter cela?”. Les adultes responsables qui auront eu le courage d’être les héros d’aujourd’hui sauront quoi répondre. Il·elle·s auront, de plus, offert à leurs enfants le compas moral, dont il·elle·s auront besoin pour traverser des temps difficiles et désespérants.

    Si nous les avons mis sur la bonne voie, il·elle·s sauront qu’il·elle·s auront eux·elles-mêmes encore des efforts à faire et des difficultés à surmonter, mais il·elle·s sauront que leurs propres enfants vivront dans un monde où la température baisse et où les catastrophes diminuent avec le temps.

    Nous sommes à la croisée des chemins. Nous vivons le moment le plus historique que l’humanité ait jamais connu. Nos actions d’aujourd’hui auront des conséquences pour les milliers d’années à venir.

    Nous écrivons l’Histoire. A nous de choisir, si dans les yeux de nos enfants, nous en serons les héros, ou les salauds.


    [1] https://scnat.ch/fr/scnat/for_the_network/corporate_design/uuid/i/a5ae57bd-0b54-5e38-ac56-431d034af10f-Inverser_la_tendance_dans_les_domaines_du_climat_et_de_la_biodiversit%C3%A9

    [2] Conspiration datant de 2009, où suite au piratage du serveur de mail du Climatic Research Unit, des agences de communication négationnistes en avaient fait des montages pour faire croire que les températures étaient manipulées. Je ne connais personne, à part des conspirationnistes, qui se rappellent en 2022 de cette hisoire.

    [3] https://twitter.com/antonioguterres/status/1443704909300371457?lang=en

    [4] Rapport SCNAT 2002.05.02 – p.18: « Afin de limiter le réchauffement à 1,5 °C, les émissions mondiales doivent atteindre leur niveau maximal avant 2025, puis être réduites de moitié par rapport à leur niveau actuel d’ici 2030 et atteindre zéro d’ici 2050. »

  • Vélocité, ça fait suer !

    Vélocité, ça fait suer !

    Photos : ©Mathieu Gex

    Rédigé par : Jeanne Möschler

    RENCONTRE • Reconnaissables à leur habit moulant rouge, leur casque bien vissé sur la tête et leur gros sac à dos, les coursier·ère·s sillonnent Lausanne et les alentours. De tels trajets à vélo, ça doit quand même demander un sacré effort, non ? Écoutons ce que les cyclistes ont à nous dire !

    Vélocité fait partie du service de livraison le plus rapide de Suisse. Les coursier·ère·s se déplacent essentiellement à vélo et utilisent ponctuellement le train, pour quelques livraisons éloignées.

    Un effort à la fois physique… mais aussi mental !
    Avant de commencer ce job, quel était leur niveau de condition physique et est-ce qu’il·elle·s redoutaient l’effort à fournir ? « Oui et non. Je savais que j’étais prête, mais j’appréhendais car ce n’est pas le même type d’effort que le cyclisme sur les cols et routes de campagnes… », témoigne Estelle, coursière depuis un an et demi. « Au début, c’est dur, dans les trois jours de formation, tu fais un énorme tour où tu prends tous les chemins habituels que les coursier·ère·s prennent, à la fin j’étais hyper fatiguée. À l’époque, je n’avais jamais fait autant de vélo en une journée… Les premières semaines, je faisais 1h30 de sieste après le shift », raconte Giovanni. Pour Arianne, cela s’est passé ainsi : « J’étais en bonne condition physique, je faisais pas mal de sport et j’avais une bonne endurance… mais en tant que meuf, on se met de la pression et on se sent moins légitime à postuler dans des jobs avec de l’activité physique. Donc oui, j’appréhendais pas mal l’effort à fournir, mais Lausanne c’est le pinacle de la ville pour faire du vélo, et finalement c’est moins physique que ce à quoi je m’attendais : pas de Ouchy-Epalinges trois fois par jour, car le but du job, c’est aussi d’optimiser les trajets que tu fais ».

    « C’est super pour la santé mentale ! Entre bouger au grand air et avoir des collègues et patrons géniaux »

    – Estelle, coursière de Vélocité

    Les distances et dénivelés sont tout de même conséquents, entre 30 et 60 km pour un shift simple (environ 4h) et entre 500m et 1’200m de dénivelé. Cependant, ce job, c’est aussi un sport de la tête ! Il faut savoir s’organiser et connaître ses limites afin de faire du bon boulot, comme le fait remarquer Giovanni : « Pour être le plus efficace, les gestes pratiques (cadenasser ton vélo, sortir ton carnet, savoir où sont les adresses) ça doit pas être quelque chose qui te fait perdre du temps », et les personnes du bureau qui organisent le trajets doivent pouvoir être en contact permanent avec les coursier·ère·s, afin de les prévenir d’éventuels changements de dernière minute – une livraison qui s’annule, un paquet en plus à chercher – et ça demande de l’adaptation !

    Ça fait du bien au corps et à la tête
    Est-ce qu’une telle dose de sport a provoqué des améliorations sur la santé ? « Il peut y avoir des soucis annexes, liés au fait de porter une charge sur le dos pendant l’effort ou des blessures provoquées par un vélo mal réglé et aussi une fatigue, une forme d’usure si l’on gère mal son effort et ses plannings, mais en apprenant à se connaître et à respecter ses besoins/limites, on peut éviter ça », raconte Estelle, avant d’ajouter : « C’est super pour la santé mentale ! Entre bouger au grand air et avoir des collègues et patrons géniaux ou être enfermée seule dans un huis clos, les yeux sur un écran, y a pas photo… ». Giovanni ajoute : « J’ai un rythme de vie bien plus sain. Avant de faire Vélocité, j’avais des chutes de pression, mais maintenant que je fais tellement de sport, je mange plus et ça va mieux. Je dors toujours au moins 7h ou plus, et je mange toujours un petit déj’ pour ne jamais rouler le ventre vide ! »

    Rouler et s’entraider avec le sourire
    Ce qui ressort également du discours des coursier·ère·s interrogé·e·s, c’est l’ambiance d’entraide qui lie les personnes chez Vélocité. Giovanni décrit avec le sourire : « C’est une communauté mondiale, donc il y a peu de gens qui finissent le shift et rentrent direct à la maison. On est tous et toutes plus ou moins potes. Si un jour t’es vraiment pas bien et que tu te sens pas de rouler, tu peux trouver facilement quelqu’un qui propose de te remplacer, et comme y a des gens qui ont des gosses parfois malades, ou des étudiant·e·s qui veulent plus d’heures, ça finit par arranger tout le monde ».

    Photos : ©Mathieu Gex

    Vélocité essaye également « de recruter d’autres profils et encourage les candidatures féminines », fait remarquer Arianne. « De base c’est un milieu assez masculin. Il y a trois ans encore, il n’y avait que des mecs. Mais les choses changent gentiment, maintenant on est environ un petit tiers de meufs et c’est vraiment cool… et le fait de voir des filles rouler dans la rue, ça en motive d’autres à postuler ! En tout cas, l’ambiance du job aide hyper beaucoup, c’est un climat trop sympa que je n’ai jamais revu ailleurs », conclut-elle. Estelle rappelle que quand elle est arrivée, elles n’étaient que « trois femmes pour environ 20 mecs », contre « environ 10 femmes pour 20 mecs maintenant ». Et selon elle, cette évolution doit se faire en « donnant confiance aux femmes et en les valorisant, à l’inverse de la discrimination positive » que les femmes subissent aussi au travail et qui « a un effet dégradant ». Elle ajoute, déterminée qu’« il est grand temps que les femmes se sentent légitimes dans des jobs comme ça ! »

  • Noël vert ou plastique ?

    Noël vert ou plastique ?

    Photo : ©Sven Brandsma

    Rédigé par : Natalia Montowtt

    DURABILITÉ • La tradition de Noël veut que chaque foyer soit orné d’un sapin d’un verdâtre somptueux. Mais avec les changements climatiques, le sapin synthétique serait-il une meilleure solution ? Un groupe de Montréal a étudié la question en détails.

    En 2021, l’association ForêtSuisse, constituée des propriétaires forestiers, estime qu’entre 1.2 et 1.4 million de sapins de Noël sont vendus en Suisse chaque hiver. Depuis plusieurs années, avec la détérioration de l’environnement, se pose la question : comment diminuer les dégâts provoqés par cette tradition ? Certain·e·s producteur·rice·s de sapins optent pour une culture BIO ; en 2015, 12% des sapins locaux proposés par le magasin Coop avaient poussé sans pesticides. Le débat demeure : quel sapin choisir, le naturel ou plastique ?

    Des fêtes plastifiées
    Selon une étude menée en 2009 par le groupe Ellipsos (Strategists in Sustainable Development), une entreprise de consulting de Montréal, l’empreinte carbone d’un sapin synthétique est jusqu’à trois fois plus importante que celle d’un arbre naturel. Ce groupe de chercheur·euse·s a basé son étude sur des données de l’Amérique du Nord ainsi que l’approche de Life Cycle Management, standard reconnu par les Nations Unies et l’International Standardization Organization (ISO 14040). Il est vrai que le sapin plastique peut être réutilisé plusieurs années de suite, que sa production n’implique pas de pesticides ni herbicides, et qu’il ne demande pas d’arrosage. Cependant, selon l’étude, pour que le sapin plastique ait une chance de battre le sapin vert dans les émissions de carbone, il faudrait garder son faux arbuste pendant au moins vingt ans. En réalité les Nord-américains gardent en moyenne le même sapin synthétique seulement pour six Noëls, car ils ne sont pas produits pour durer… Également, il est important de s’intéresser à l’origine de son arbre. La plupart des conifères plastiques sont en effet produits en Chine, donc le transport augmente fortement l’empreinte carbone infligée. Enfin, n’oublions pas de veiller à ce que notre achat ne soit pas constitué de polychlorure de vinyl (PVC), qui est un type de plastique nuisant autant à l’environnement qu’à la santé humaine.

    Noël au naturel
    Ainsi, Ellipsos déclare que le sapin vert serait le choix le plus durable. Ceci sous certaines conditions : l’arbre devrait être acheté localement, produit sans aide de pesticides ou bien coupé individuellement dans des zones naturelles qu’il faut dégager d’arbustes pour des raisons d’infrastructure. Il est relativement aisé en Suisse d’acheter un sapin local, puisque ce ne sont pas moins de 500 agriculteur·rice·s et entreprises qui cultivent ces conifères sur le terrain helvétique. De plus, ces arbustes sont aussi bons pour la planète, grâce à leur capacité d’emprisonner le CO2. Malgré ces conditions, la problématique du sapin naturel demeure ; c’est un bien qui est produit dans l’optique d’être jeté. Aussi, le processus de production est très long en comparaison avec le temps de sa consommation.

    En Suisse se mettent en place des services de location de sapin en pot.

    Selon les données du Canada, Ellipsos dessine la vie d’un sapin comme suit. L’arbre est cultivé dans une pépinière pendant 4 ans, puis reste planté dans un terrain durant 11 ans pour enfin finir dans un domicile pour quelques semaines. Il est cependant possible de se débarrasser de sa plante verte de manière durable. L’acidité des épines du sapin est un mythe, c’est pourquoi elles peuvent finir dans le composte sans problème. Pour ce qui est du tronc, il peut soit être transformé en copeaux soit brûlé pour se réchauffer, il faut juste éviter de le faire à l’air libre.

    Alternatives à la tradition
    La solution radicale serait d’oublier la tradition du sapin de Noël, mais ce n’est pas la voie définitive ! En Suisse se mettent en place des services de location de sapin en pot, pour qu’ils puissent être replantés après les fêtes, prolongeant ainsi leur vie (voir ecosapin.ch). Il ne faut pas oublier cependant que les résolutions écologiques ne sont pas toujours à la portée de tout le monde – c’est là qu’entre en scène la culture Do It Yourself ! Ouvrant la porte à la création de sapin à partir de déchets et objets qui se trouvent déjà dans nos maisons, tels que des pièces Lego ou des livres.

  • À la tête de la section

    À la tête de la section

    Photo: ©Yasmine Zamparo

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    EXAMENS • Entre les régulations qui changent d’une université, voire d’une faculté ou d’un cours à l’autre, les étudiant·e·s semblent peu au courant de leurs droits lors du déroulement d’examens écrits, ce qui engendre une source de stress supplémentaire lors d’une période déjà bien chargée.

    Il existe de nombreux documents qui explicitent les conséquences en cas de tricherie ou encore les directives générales des examens dans les pages officielles des universités et hautes écoles suisses. Cependant, il semble y avoir un grand vide réglementaire et légal concernant les droits des étudiant·e·s lors du déroulement d’examens. S’il semble difficile de trouver des règles concernant les conditions d’examens de toute une université ou école, c’est d’abord parce que celles-ci peuvent varier énormément d’une faculté ou d’une section, à l’autre. À l’Unil, la durée d’examens écrits peut varier de 2 à 6 heures. Leur format change également ; questionnaire à choix multiples, dissertation ou encore exercices aux réponses développées. Il est donc logique que les réglementations qui en découlent ne soient pas uniformes. Néanmoins, il reste surprenant que de nombreuses règles soient différentes entre enseignements et même année. Il n’existe donc pas de protocole strict ou fixe pour chaque type d’examen entre les diverses institutions au sein d’un même canton ni même entre les différents organismes d’une même université.

    Des inattendus surviennent de tous les côtés
    Les étudiant·e·s interrogé·e·s sur le sujet confient qu’il·elle·s ont rarement eu accès aux informations relatives au déroulement de leurs examens suffisamment en avance pour se préparer mentalement et physiquement à leurs épreuves. Une étudiante en droit à l’Université de Zurich déplore le traitement déshumanisant des examens. Ils s’effectuent dans une salle de congrès inconnue des élèves, où seul un numéro qui leur a été attribué par l’école confirme leur bonne place dans la salle. Il·elle·s doivent également subir quinze minutes de discours sur les sanctions en cas de fraude. Nicola, étudiant de la Haute école de Commerce de Lausanne, se plaint également des places d’auditoire obtuses aux tables inclinées, qui rendent la pose à plat de stylos, gourde et autre équipement impossible. Même le droit d’aller aux toilettes subit des modifications entre examen et rattrapage : Lina, étudiante à l’Haute école de Santé La Source, n’a découvert qu’au moment de son rattrapage les nouvelles règles, énoncées par oral, sans message officiel. De plus, une différence dans la demande de recours à un examen a été découverte entre la HES et l’Unil.

    Climat intimidant, la règle plutôt que l’exception

    Si le corps estudiantin peut être gratuitement accompagné par un·e juriste dans sa démarche à l’Unil – qui est ensuite évaluée par une commission – comme explique Fanny en SSP, à la HES, la demande de recours se fait seul·e et se termine par un rendezvous avec le directeur, le jour même de la rentrée. Il y informe les étudiant·e·s de la réussite ou l’échec de leur démarche, précisent deux étudiantes. Il est possible, malgré le danger de tricherie, de rendre les sessions d’examen – des périodes à haute tension – plus agréables pour les étudiant·e·s, ne serait-ce que par une transmission anticipée des informations et une atmosphère plus légère. Il est donc fortement déplorable qu’un climat intimidant et un lieu d’examen étranger ou inconfortable soient souvent la règle plutôt que l’exception.

    L’amélioration par l’uniformisation des conditions
    Ce manque d’uniformisation ne crée pas uniquement de l’injustice entre les élèves – qui peuvent faire face à des conditions de traitement drastiquement différentes – mais elle leur rajoute à tou·te·s du stress supplémentaire. Tou·te·s les étudiant·e·s interrogé·e·s souhaiteraient avoir un meilleur accès aux informations relatives aux examens ainsi qu’aux droits qu’il·elle·s possèdent en cas d’échec, et ce regroupé à un même endroit ! Il·elle·s désirent également que les modalités d’examens soient uniformisées au sein d’une même faculté et coïncident avec celles de la faculté correspondante de toute université suisse.

  • Petites particularités helvétiques sous l’œil étonné des étudiants TANDEM en FLE

    Petites particularités helvétiques sous l’œil étonné des étudiants TANDEM en FLE

    Photo : ©Myriam Détraz

    ÉCHANGE • Noël, c’est l’occasion de revenir sur certains moments vécus par les étudiant·e·s de l’École de français langue étrangère (EFLE). Ces anecdotes témoignent pour la plupart de chocs culturels.

    Cultures cellulaires et précision horlogère

    Né en Inde et ayant vécu en Ecosse, j’ai toujours pensé que les Suisses étaient très ponctuels et soucieux du temps. Les grandes entreprises horlogères ont consolidé ma notion.

    C’était ma première semaine en Suisse et mon troisième jour de travail. « Quand avez-vous mis les cultures cellulaires en incubation ? » m’a demandé mon patron. J’ai regardé dans mon journal où j’avais consigné le temps très méticuleusement et j’ai répondu 8h43 les deux premiers matins et aujourd’hui j’étais un peu en retard donc à 8h47 aujourd’hui.

    Il a regardé son collègue et ils ont tous les deux ri en disant : « Tu es plus suisse que nous deux réunis ». 

    (Shashank, Inde/Écosse)

    Ouvrir la fenêtre, un tour de force 

    Mon premier jour ici, il y a beaucoup de choses qui m’ont intriguées. Quand je suis allé à mon hôtel à Genève, j’ai été fasciné par la fenêtre de ma chambre. Au Canada, c’est plus typique d’avoir des fenêtres qui s’ouvrent seulement horizontalement, mais quand j’ai essayé la fenêtre pour la première fois ici, j’ai commencé à tourner la poignée, mais j’ai été surpris car la poignée pouvait tourner à 180 degrés. Quand elle a tourné, j’ai sursauté quand la fenêtre a commencé à descendre.                               

    (Matthew, Canada)

    Premier jour de cours

    Nous savons tous que pour les Suisses, la ponctualité est primordiale. Ce n’est pas le cas en Italie, surtout quand on prend le train, qui est toujours en retard ou n’arrive pas du tout. Sans trop me soucier de l’heure de départ du train, je me prépare calmement comme chaque matin, puis je réalise que je n’ai que cinq minutes pour arriver à la gare. Donc je quitte la maison et commence ma « course du matin » pour essayer de ne pas rater le seul train qui me permettra d’arriver à l’heure en classe. Mais juste quand je suis presque arrivée à la gare, je le vois passer à toute vitesse devant moi. Et c’est ainsi que j’arrive en retard à mon premier cours de français au cours de vacances. Bon début…

    (Elena, Italie)

    Boire de l’alcool en public

    Le fait qu’il soit légal de boire de l’alcool en public m’a surpris aussi. Je ne le savais pas, et un jour, quand j’étais dans le métro, j’ai vu un groupe de personnes pompettes qui buvaient une bouteille de vin. Je les ai trouvés très audacieux et j’ai eu peur pour eux qu’ils aient des ennuis, mais ensuite j’ai découvert qu’ils avaient tout à fait le droit !

    (Dani, Mexique-USA)

    De l’importance de la prononciation

    Mon ami suisse romand est propriétaire d’un petit hôtel. Un jour, il m’a invité chez lui pour le dîner. Avant le dîner, il m’a appelé par téléphone et m’a demandé :

    – Qu’est-ce que tu préfères pour le repas ?

    – J’aime les légumes grillés et le poison /pwa·zon/. J’ai répondu.

    – Quoi ? Bien sûr du poison ? Je suis désolé je n’ai pas de poison. C’est dangereux ! a-t-il dit.

    – J’ai dit « le poisson » mais avec la prononciation /z/, et pas /s/. En fait, je voulais dire « poisson » c’est un animal qui vit dans la mer.

    Finalement, nous avons beaucoup ri ce jour-là. D’ailleurs, c’est vraiment une bonne leçon pour moi. La mauvaise prononciation peut être dangereuse.                         

    (Ibrahim, Turquie)

    Week-end santé !

    Je savais qu’avant d’arriver c’est une culture extrêmement différente ici en Suisse, mais j’ai trouvé ça drôle quand j’ai passé ma première journée d’un week-end à monter sur une montagne. Ceci ne correspondait pas à la manière dont je passais mes week-ends en Grande-Bretagne normalement ! Habituellement, les étudiants britanniques vont sortir les soirs d’un weekend, et passer les journées à récupérer ! Ce n’est pas un weekend sain comme celui que les Suisses semblent connaitre ! Je savais que j’aimais randonner, mais ce qui m’intéresse c’est que ce n’est pas une chose habituelle pour moi à l’université. Donc, même si c’est une différence culturelle entre ma vie en Écosse et en Suisse, cela m’a donné des journées peut être plus mémorables que certaines journées dans mon pays d’origine.

    (Charlie, Écosse)

    Un crime envers le fromage

    Mon anecdote fait référence à la nourriture typique. Un jour, une amie colombienne m’a invitée, ainsi que deux de ses amis suisses, à goûter un dessert colombien particulier et très simple. Ce dessert consiste à mélanger des bonbons à la goyave avec du fromage. Pour moi, c’était un bon souvenir de mon dessert d’enfance préféré, mais pour les amis suisses, c’était un crime contre le bon fromage. Ils ont dit que le bon fromage ne peut jamais être mélangé avec des aliments sucrés.  

    (Ivan, Colombie)

    Transport gratuit ?

    Quand je suis arrivée en Suisse, la première chose que j’ai expérimentée c’est les transports publics. A Santiago, nous avons beaucoup de bons bus et de métros, mais la ponctualité n’est pas des meilleures. En fait, les gens paient dans une machine obligatoirement pour arriver à l’entrée. Nous avons une sorte de garrot dans les bus pour entrer. Donc ici, j’ai pensé que le transport est gratuit parce que je n’ai jamais vu de garrot nulle part ; donc au début je n’ai pas payé jusqu’à ce qu’un ami me dise que les gens paient virtuellement avec une application et qu’ils ne contrôlent pas car ils font confiance aux gens. Ce système ne pourrait pas fonctionner à Santiago parce que les gens ne paieraient tout simplement pas.

    (Victoria, Chili)

    Horaires imprévisibles

    Quand j’ai voulu m’enregistrer à la commune pour un permis de séjour, j’ai essayé de passer après mes cours, à 18h30. J’ai été surpris de constater que le bureau communal avait déjà fermé pour la journée et que je l’avais manqué de quelques minutes. Un peu déçu, j’ai décidé de revenir le lendemain. Quand je suis arrivé le lendemain, j’ai vu que le bureau allait fermer à 12h30. Fatigué mais motivé de finir, j’ai couru pour ramasser tous les documents nécessaires et je me suis finalement enregistré une minute avant 12h30. En général, j’ai été supris que les entreprises suisses ferment pour le déjeuner (pour le dîner en Suisse) et qu’elles ferment si tôt, même pour une clientèle d’étudiants. C’est particulier comme ça avec la Migros de l’EPFL, alors c’est parfois difficile d’avoir un dîner tard, malheureusement.

    (Matthew, Canada)

    Le fait de cracher par terre est amendable…

    Je me promenais avec ma tante au centre-ville, lorsque j’ai vu quelqu’un qui crachait et quelques secondes après, une personne est venue vers lui et lui a infligé une amende pour avoir craché par terre, ce qui est interdit par la loi. J’ai été très surprise d’apprendre cela. J’ai trouvé cela très bizarre parce qu’en Tunisie on peut cracher sans avoir de problèmes.

    (Malek, Tunisie)

    Être en retard, une question d’appréciation

    Tout le monde est ponctuel comme une montre et ils sont toujours à l’heure. Mais, ce n’est pas juste. C’est la vie, parfois on a beaucoup de choses dans notre vie qui sont spontanées et extraordinaires. Par exemple, parfois les transports peuvent être en retard, et c’est normal. Ça m’a impressionnée qu’en Suisse (le pays le plus heureux au monde) les gens se jettent sous le train. Après le train est en retard. D’autres personnes sont mécontentes à cause de ça.

    Ce stéréotype suisse dépend de la région. Dans le canton de Vaud il y a la règle du « quart d’heure vaudois ».  Le quart d’heure vaudois est la seule demi-heure qui dure quarante-cinq minutes.

    (Lisa, Ukraine)

    Maîtriser plus de 3 langues étrangères, un prodige !

    Apprendre une langue est une tâche vraiment difficile pour moi ; c’est pourquoi j’admire les gens qui en parlent plusieurs. Un jour, j’ai dit à Marie que, comme Clara parle couramment sept langues, elle doit être une alien. Deux jours après, j’ai compris que Marie en parle huit. J’ai voulu rire et pleurer en même temps. Parler plus de trois langues est vraiment fascinant pour les Turcs, et particulièrement pour moi !

    (Hilmi, Turquie)

    Cuire des pâtes…

    Quand je suis arrivé en Suisse, j’ai vécu dans un appartement d’étudiant en colocation. Les colocataires étaient de diverses nationalités, originaires d’Italie, d’Allemagne, du Japon et de Colombie. Normalement, tout le monde aimait se rassembler dans la cuisine, donc inévitablement tout le monde remarquait ce que les autres cuisinaient. A cette époque, je ne savais que cuisiner des pâtes, mais pas vraiment. Chaque fois que je commençais à faire cuire les pâtes, l’Italien se rendait dans sa chambre. Pendant quelques semaines, j’ai pensé qu’il avait un problème personnel avec moi, mais un jour mon amie colombienne, qui était une amie de l’Italien, m’a dit qu’un jour l’Italien lui avait dit qu’il ne savait pas comment me dire que les pâtes ne se cassent jamais pour les mettre dans la marmite. Alors, ce qui pour moi était une question de cuisiner quelque chose de simple, n’était pas si simple, pas même pour mon colocataire qui m’observait. 

    (Ivan, Colombie)

    Accent écossais !

    J’ai été invité à dîner par mes voisins que je croise tous les matins lors de ma promenade matinale. Il se trouve qu’un de leurs amis était également l’un des invités. Et bien sûr, j’ai commencé le marché mental d’un non francophone de combien je peux communiquer clairement et dans quelle langue.

    L’ami de mes voisins est un Écossais vivant en France depuis environ 21 ans. Après avoir appris que j’avais vécu en Écosse, il m’a dit : « Ne vous inquiétez pas, nous pouvons parler en anglais. » À sa grande surprise, j’ai répondu en français.

    Ils étaient tous vraiment contents de me voir faire un effort. Mais en réalité, c’était un choix facile entre la douleur de comprendre l’accent écossais et la difficulté du français.

    (Shashank, Inde/Écosse)

    Se moucher en public !

    Je ne comprends pas que certaines personnes en Europe se mouchent à voix haute dans le métro. Cette situation est très mal vue en Turquie.

    (Hilmi, Turquie)

    Multinlinguisme helvétique !

    Une autre différence culturelle qui j’ai connue pendant mon temps passé en Suisse c’est le multilinguisme. Un fois de plus, avant d’arriver, je savais que la Suisse était un pays multiculturel avec plusieurs langues, pourtant j’avais confiance dans le fait que ma connaissance de la langue française serait suffisante. Pourtant, quand je suis arrivé, j’ai trouvé que parfois, je ne reconnaissais pas certains produits dans les magasins, ou que c’était assez difficile de naviguer sur des sites sur l’internet parce qu’il y a beaucoup plus d’utilisation de l’allemand que ce que j’attendais ! C’est assez différent en Grande Bretagne ou seul l’anglais est utilisé.                                                         

    (Charlie, Grande-Bretagne)

    Se servir d’abord ?

    J’étais une fois au restaurant avec ma famille, et comme d’habitude, j’ai pris la bouteille d’eau et j’ai rempli mon verre. Tout à coup, j’ai remarqué que toute ma famille me regardait bizarrement ; j’ai dit : « qu’est-ce qu’il y a ? Ça va ? ». Ma tante m’a répondu : « il faut servir les autres d’abord et puis tu te sers après. »

    J’ai dit : « d’accord, qui veut de l’eau ? »

    J’ai trouvé ça un peu bizarre parce que je n’ai pas l’habitude et dans mon pays on ne fait pas ça, parce que chaque personne se sert seule.                

    (Malek, Tunisie)

    L’anglais en Suisse

    Quand je suis arrivée à Lausanne, j’ai dû faire beaucoup de choses pour des documents administratifs. Et chaque jour, j’ai demandé à quelqu’un de m’aider et je faisais ça en anglais. La première phrase que j’ai apprise, c’est : « est-ce que vous parlez anglais ? ».

    Souvent les gens m’ont dit : « oui, un peu » (et ils essayaient de m’aider). Et après il parlaient un anglais parfait. Mais parfois des gens m’ont dit : « non ». Et ils ne m’ont pas aidée, parce que je ne parlais pas français. Peut-être que c’est normal. Historiquement, les Suisses Romands n’aiment pas l’anglais. Je sais qu’il y a quatre langues ici et l’anglais est hors de la liste. C’est normal de vouloir protéger les règles, les langues dans son pays. Mais l’anglais est international et il nous aide dans la conversation ; c’est important de le comprendre, n’est-ce pas ? dans mon pays, la situation est inverse. Par exemple, si on n’a rien compris, on essaye de gesticuler et de s’expliquer dans notre langue en parlant plus fort.

    (Lisa, Ukraine)

    Dimanche, week-end pour tous

    C’est ce qui m’impressionne le plus. Tout est fermé : les supermarchés, les pharmacies, les boutiques etc. C’est le jour pour les familles.

    Mais, ce n’est pas un secret que pas tout le monde a une famille ou des plans pour être dans la nature, faire le ménage (oh, non, c’est interdit, parce que c’est le dimanche). Nous avons besoin de faire les courses, d’acheter des vêtements ou si c’est quelque chose d’urgent et lié à la santé, nous devons acheter des médicaments, et non pas se présenter aux urgences (à cause d’un bobo).

    Dans mon pays il y a tout qui est ouvert, tout fonctionne et on peut faire tout qu’on veut. Je suis d’accord que c’est important d’avoir le week-end, mais on peut en profiter n’importe quel autre jour.

    (Lisa, Ukraine)

    Salutations un peu froides

    Les gens ici sont très froids ; je me souviens que la première semaine j’ai essayé de saluer tout le monde en faisant un bisou et un câlin, mais certaines personnes m’ont rejetée et m’ont regardée de travers. Plus tard j’ai compris qu’ici les gens ne se saluent pas comme ça. Ils sont très froids.

    Sur zoom

    Quand la pandémie a commencé, j’ai continué à aller sur le campus de l’université.  Puis j’étudiais avec mon ordinateur en classe. Il y avait aussi des étudiants là-bas.  Normalement, le cours commençait à 10h00.  Même après une heure, le cours n’avait pas encore commencé. Tous les élèves dans la même classe utilisaient leurs ordinateurs.  Ils écoutaient et regardaient quelque chose.  Mais je n’ai rien compris à ce qui se passait.  Je n’ai pu poser aucune question car tout le monde portait des écouteurs.  Le professeur n’était pas encore entré dans la classe.

    Après la première pause, j’ai appris que la leçon n’était pas en « face à face » !  C’est-à-dire c’était « en ligne ». C’était la première introduction avec « Zoom ».

    (Ibrahim, Turquie)

    Pièce de monnaie

    J’ai aussi été fasciné par la pièce de monnaie de 5 francs. J’ai comparé la taille avec ma main et j’ai trouvé que c’était la taille de trois doigts ! Au Canada, les cinq dollars sont des billets.

    (Matthew, Canada)

    Les heures d’ouverture

    La chose qui m’a surprise le plus c’est que les épiceries, les magasins, et les restaurants ferment très tôt et sont aussi fermées le dimanche ! Au Mexique et aux États-Unis, ces lieux ferment très tard, et à mon avis je préfère ça. C’était un vrai choc culturel quand je suis allée à la Migros un dimanche pour acheter quelque chose à manger, et que j’ai trouvé que rien n’était ouvert l’après-midi ! Donc, je suis allée à la gare !      

    (Dani, Mexique-USA)

    Les heures de fermeture

    Comme tous les après-midis, mes amis et moi sommes allés au métropole pour prendre un goûter et parler. Ne regardant pas l’heure sur nos téléphones, nous avons continué à parler sans trop nous préoccuper du temps qui passait. Vers 19h, nous sommes allés aux toilettes un moment, sommes retournés à notre table et avons vu que toutes les personnes qui s’étaient assises aux tables précédentes n’étaient plus là, les lumières étaient éteintes et nous étions les seuls à rester. Puis un serveur est venu et nous a demandé poliment de partir parce qu’ils étaient en train de fermer. Comment se fait-il qu’il n’était que 19 heures ?                                                                                                                        

    (Elena, Italie)