• Au rythme d’une autodidacte

    Au rythme d’une autodidacte

    Photo : Laura Rio par ©Delio Testa

    Rédigé par : Clément Porchet

    MODE • À l’heure de la fast fashion, quelle est la situation des designers de mode ? Le milieu de la mode est traversé par la concurrence et dans ce contexte Laura, étudiante, designer de mode a accepté de s’entretenir avec la rédaction de L’auditoire pour partager sa passion et sa vision du domaine.

    Salut Laura, pour commencer où en es-tu dans ton parcours ?

    Pour commencer, j’ai fait mon projet de maturité en art et j’ai créé ma première collection. Suite à cela, j’avais vraiment envie d’approfondir mes connaissances et de me plonger dans ce monde-là. J’ai décidé de partir de la Suisse pour trois ans, au Portugal.

    « Si l’on veut travailler dans la mode, la chose à faire c’est quitter la Suisse. »

    J’ai fait ma première année propédeutique à la Lisbon School of Design. C’était comme un avant-goût du métier. On nous a tout montré, de l’illustration aux bases de coutures. Ensuite, je suis allée à l’École de technologie, d’innovation et de création (ETIC), durant deux années, grâce à laquelle j’ai obtenu un diplôme national supérieur BTEC. Là-bas, on a pu approfondir les choses, c’était bien plus intense. Maintenant, il me reste une troisième année à effectuer pour conclure mon bachelor, que j’aimerais aller faire à Londres.

    Pourrais-tu nous parler de tes créations ?

    Le thème de toute ma collection finale, c’était le mouvement. Je suis partie d’une vidéo d’une fille qui danse et j’en ai extrait une forme à partir de laquelle j’ai fait des collages. Suite à de multiples modifications de cette forme – qui m’obsède depuis quelque temps, je la dessine à chaque coin de feuille – j’ai pu l’appliquer sur un tissu élastique et en faire un vêtement. Cette élasticité du tissu reprend bien mon idée originale de mouvement. C’est comme s’il prenait vie. On retrouve cet aspect lorsque la personne qui porte l’habit est elle-même en mouvement, avec tout ce qui est plis et poids de la gravité sur le tissu.

    Laura Rio par ©Delio Testa

    Où parviens-tu à trouver ton inspiration ?

    Alors évidemment, j’ai mes designers préféré·e·s. Je vais souvent me plonger dans leurs livres pour m’inspirer. Mais je pense qu’il y a des idées un peu partout dans le monde qui nous entoure. Personnellement, je suis beaucoup allée voir dans le passé de ma famille. Dans l’un de mes projets, j’ai décidé de m’intéresser à l’histoire de mon oncle, quelqu’un qui recyclait énormément. C’est aussi une personne qui avait un style bien à lui. Je me suis concentrée sur ses bottes, des santiags desquelles j’ai repris certains éléments pour les intégrer sur un vêtement.

    « Être designer, c’est extraire ce qui nous touche en éliminant le reste »

    Le but était d’arriver à quelque chose de vraiment unique dans un projet d’upcycling. Je tire donc une bonne partie de mon inspiration du passé. Je pense qu’il nous apprend beaucoup de choses pour composer avec la vie d’un vêtement dans sa dégénérescence.

    Selon toi, que faire de la mode ? Comment composer avec les tendances actuelles ?

    À l’origine, je suis une personne qui vit beaucoup dans sa bulle. Oui, je m’informe, j’essaie d’être au courant de ce qui sort, mais je sais quelle est ma vision et où je veux aller. J’aimerais vraiment créer et être appréciée pour cela. Mes éventuel·le·s client·e·s devront pouvoir se définir grâce à mes créations. Pour moi, c’est important d’avoir sa propre signature qui laisse transparaître l’affirmation d’une différence. J’aimerais que les personnes portent ce que je crée grâce à cette différence. Je n’ai pas spécialement envie d’accéder à de hautes sphères comme la Fashion Week. Je pense que c’est un lieu assez ingrat. Je souhaite plutôt atteindre des personnes assez singulières.


    Mais peut-on être totalement libre de ces tendances ?

    Évidemment, j’estime que mes créations doivent être portables. On doit pouvoir en faire une utilisation quotidienne tout en y ajoutant un aspect décalé, inattendu. Ce serait trop radical de dire qu’il n’y a rien à prendre des autres. Pour moi, être designer de mode, c’est composer avec ce qui existe, en extraire ce qui nous touche en éliminant le reste, sans quoi on ne ferait que copier. La question c’est comment y ajouter notre essence. C’est un peu du jonglage entre notre identité et le monde.

    ©Delio Testa

    Comment faire pour trouver un travail en tant que designer de mode en Suisse ? Quels sont les avantages et les désavantages ?

    Alors, comme j’ai pas encore terminé mes études et que je ne me suis jamais vraiment confrontée au monde du travail, je sais pas si ma vision sera très correcte. Il me semble que si l’on veut travailler dans la mode, la première chose à faire, c’est quitter la Suisse. Il y a trop peu d’offres d’emploi. On aurait un plus grand intérêt à créer son propre business, mais là aussi, on aurait de la peine à avoir un contact avec le lieu de fabrication du vêtement et avec les usines pour pouvoir suivre sa réalisation. C’est quelque chose qui compte pour moi en tous cas.

    Quelle serait alors la situation parfaite pour toi ?

    De ne surtout pas travailler pour une grande marque et de ne pas être dans une logique de fast fashion. Je n’aimerais pas que mes produits soient manufacturés dans des pays en développement. C’est important pour moi de faire quelque chose qui soit écologiquement viable. Je ne veux surtout pas être conditionnée par une vision préconstruite. Je me verrais bien créer ma marque avec mon propre univers. J’aimerais apporter quelque chose de vraiment travaillé, ne pas me lancer comme ça, sans avoir de structure. Je ne veux pas que ce soit une marque parmi tant d’autres.

  • La double révolution du pantalon

    La double révolution du pantalon

    Rédigé par : Iris CAPPAI

    EMANCIPATION • Porté au travail comme sur les podiums, autant par les femmes que par les hommes, le pantalon est une pièce incontournable de notre garde-robe. Pourtant, cela n’a pas toujours été ainsi. Retraçons son histoire fascinante.

    Le vêtement est un objet socialement, culturellement et historiquement construit qui manifeste à la fois une appartenance sociale et des normes de genre. L’historienne Christine Bard, dans son ouvrage Une histoire politique du pantalon, montre que le pantalon n’a pas toujours été symbole de pouvoir et de masculinité. En effet, il a longtemps été associé à la condition des dominé·e·s : c’était « le vêtement du vaincu, du Barbare, du pauvre, du paysan… ». Ce n’est qu’à la fin du 18e siècle que la conception du pantalon évolue. En effet, à l’aube de la Révolution, c’est la culotte, un vêtement habillant les hommes jusqu’aux genoux, porté avec des bas de soie et des talons, qui symbolise la virilité. C’est d’ailleurs de là que remonte l’expression « porter la culotte », souligne l’historienne Christine Bard. Le pantalon lui, est l’habit des hommes de la classe populaire. Portés par une idéologie égalitaire, les révolutionnaires, que l’on nomme les « sans-culottes », vont alors revendiquer l’uniformisation des codes vestimentaires : plus question de s’habiller conformément à sa classe sociale dans une société qui se veut égalitaire.

    Les femmes, grandes perdantes de la Révolution
    Ainsi, le pantalon devient un vêtement politique et citoyen. Petit hic, les femmes restent exclues de la vie politique. Le pantalon ne leur est donc pas destiné et devient le symbole du pouvoir masculin. A ce titre, est promulguée en 1800, une ordonnance de la Préfecture de la police de Paris interdisant aux femmes le port des habits du sexe opposé.

    Le vêtement manifeste une appartenance sociale et des normes de genre

    Comme l’explique Christine Bard, cette interdiction est proclamée au moment où l’on décide de renforcer le pouvoir des hommes en attribuant, par exemple, le statut de mineures à celles qui se marient. « Actives pendant la Révolution, parfois armées et travesties, les femmes doivent rentrer dans leurs rangs. Leur rappeler qu’elles doivent porter des vêtements de leur sexe est une manière de le leur signifier », déclare l’historienne. Toutefois, il est permis de déroger à cette règle pour des raisons médicales ou pour monter à cheval par exemple, en demandant une « permission de travestissement » à la police. En Suisse aussi, le port du pantalon est interdit à la gent féminine. Des exceptions sont tolérées en montagne, en raison du climat hivernal nécessitant le port d’un habillement plus chaud et fermé. A propos, la volonté des femmes de pouvoir porter le pantalon, avant d’être idéologique, est aussi pratique. En effet, certaines se travestissent pour voyager en sécurité ou gagner de plus hauts salaires.

    Braver les interdits
    Les femmes qui osent transgresser les règles risquent non seulement d’être arrêtées, mais également d’être exposées à la désapprobation de la société et de l’Église. Or, bon nombre de figures féminines du 19e siècle ont l’audace d’y déroger. L’une d’entre elles, et sans doute la plus connue, est l’écrivaine George Sand. S’habiller de la sorte lui permet de circuler librement. Elle peut alors pénétrer dans le monde des hommes et nourrir sa réflexion politique et son inspiration littéraire. Elle côtoie ainsi les théâtres, les bibliothèques et les procès publics et accède à des discours qui ne lui étaient destinés. De la sorte, elle ouvre la voie à bon nombre de femmes après elle. La démocratisation du pantalon auprès des femmes correspond donc à une période d’émancipation progressive. Les deux guerres mondiales et l’essor des revendications féministes avec l’obtention du droit de vote et de l’autorisation de travailler vont contribuer à la popularisation de ce vêtement.

    Le pantalon, c’est chic
    La mode aussi va jouer un rôle important dans l’histoire du pantalon. Après la deuxième guerre mondiale, la figure de la femme active en pantalon va être balayée par une nouvelle tendance : le « New Look », signé Christian Dior. Son but est de faire regagner la femme en féminité. « Je dessinais des femmes-fleurs, épaules douces, bustes épanouis, tailles fines… » déclarait le couturier. Ainsi, il participe à véhiculer à nouveau l’image d’une femme fragile.

    Les guerres et les revendications féministes contribuent à sa popularisation

    Cependant, le pantalon ne va pas se laisser abattre et fait son grand retour dans les années 60, années de l’essor du prêt-à-porter dans la mode. C’est notamment grâce au couturier Yves Saint Laurent que la production de pantalons va dépasser celle des robes et des jupes. En 1966, il crée le scandale en sortant un smoking féminin, habit représentant jusqu’alors le summum de l’élégance masculine. Selon lui, « en portant le pantalon, une femme peut développer son maximum de féminité ». L’historien Denis Bruna explique que c’est à partir de ces années-là que le pantalon va cesser d’éveiller les soupçons et les regards inquisiteurs. Finalement, il devient féminin, symbole de liberté et d’égalité des sexes. Pour l’anecdote, l’ordonnance de 1800 ne fut abrogée qu’en janvier 2013. Bien que cela n’empêchait les femmes de porter le pantalon, l’historien souligne qu’« on a parfois oublié qu’elles avaient un repris de justice dans leur placard ».