• Elargissements autoroutiers controversés

    Elargissements autoroutiers controversés

    TRANSPORT Des voix s’élèvent après la décision du Parlement fédéral d’octroyer 5 milliards pour l’élargissement de cinq tronçons autoroutiers : un projet fermement dénoncé par Thibault Schneeberger, coordinateur romand de l’association actif-trafiC.

    En septembre dernier, l’Assemblée fédérale a voté en faveur de l’extension de cinq tronçons autoroutiers, dont un en Suisse romande entre Le Vengeron (GE) et Nyon (VD). Un peu plus de 5 milliards ont été débloqués par les autorités fédérales pour l’élargissement des autoroutes suisses. Cette enveloppe vise à désengorger le trafic autoroutier, principalement aux abords des grandes agglomérations helvétiques. Au rythme auquel croît actuellement le trafic, près de 20% de l’ensemble des routes nationales risquent d’être quotidiennement surchargé d’ici 2040, prévoit l’Office fédéral du développement territorial (ARE), de quoi inquiéter les automobilistes déjà victimes des bouchons en Suisse.

    Ces projets sont toutefois très loin de faire consensus, notamment au sein des milieux écologistes. Soutenue par la gauche, l’association actif-trafiC n’a comme promis pas hésité à brandir l’arme référendaire, faisant ainsi planer la menace d’une décision par les urnes. Elle dénonce une aberration climatique et un total contre-sens vis-à-vis de la loi climat, adoptée en votation populaire en juin 2023. Thibault Schneeberger, coordinateur romand d’actif-trafiC en Suisse romande, souligne l’anachronisme de ces projets en pleine crise climatique: «Tou·te·s les expert·e·s et scénarios sont unanimes: il faut réduire le trafic motorisé! Et dans cette optique, construire de nouvelles infrastructures autoroutières n’est pas envisageable». Cessons d’injecter des milliards dans le béton et investissons-les plutôt dans l’indispensable transition vers une mobilité plus durable.

    Les transports, méga-pollueur 

    En matière d’émissions carbones, le secteur des transports en Suisse occupe la première place du podium. Le transport terrestre représente à lui seul plus de 30% des émissions polluantes. Plus d’un tiers des émissions sur sol suisse proviennent ainsi directement du secteur routier. Ce dernier se présente comme un enjeu majeur dans la lutte climatique. Des efforts considérables de réduction des émissions doivent être entrepris en la matière pour espérer atteindre les objectifs climatiques de la Suisse. La tendance générale n’est de plus pas très enthousiasmante, relève Thibault Schneeberger: «les émissions liées au transports continuent d’augmenter, ou au mieux, stagnent lors de certaines périodes. D’une part, certes, nous avons des moteurs plus efficaces, mais les voitures sont toujours plus grosses, plus lourdes et donc consomment plus. On note aussi une augmentation des kilomètres parcourus. La Suisse a donc un sérieux problème avec les transports».

    Cessons d’injecter des milliards dans le béton et investissons les plutôt dans l’indispensable transition vers une mobilité plus durable

    Thibault schneeberger

    Ajouter des voies: solution efficace?

    «Qui sème des routes, récolte du trafic », scandent les opposant·e·s au projet qui dénoncent un développement autoroutier totalement contre-productif. L’extension des infrastructures autoroutières déjà existantes impliquerait une augmentation du trafic induit. Élargir, en définitive, c’est déplacer le problème à une échelle toujours plus extraordinaire, explique Thibault Schneeberger. «On sait de fait qu’agrandir engendre une augmentation du trafic: des gens qui n’auraient pas pris la voiture aux heures de pointe, ou qui utilisent les transports publics en temps normal se rabattent sur l’automobile. L’offre autoroutière supplémentaire soulage dans un premier temps les embouteillages, puis crée un effet d’opportunité. Et cela suscite des flux supplémentaires de voitures». Tou·te·s les automobilistes ne font pas face aux mêmes contraintes. Certain·e·s disposent d’une marge de manœuvre plus importante dans leurs déplacements, alors que d’autres sont tout simplement dépendant·e·s des autoroutes aux heures de forte affluence. Une nouvelle voie reviendrait ainsi à absorber une partie de la population qui cherchait à éviter le trafic jusque-là. Résultat: en deux fois moins de temps qu’il a fallu à la construction de l’infrastructure, les bouchons refont leur apparition.

    Elargir, en définitive, c’est déplacer le problème à une échelle toujours plus extraordinaire

    Thibault Schneeberger

    Alors que l’automobile a souvent été cadrée comme une liberté, Thibault Schneeberger affirme qu’elle s’est rapidement transformée en dépendance. On entend souvent de la part d’automobilistes qu’ils n’ont pas le choix que de se déplacer en voiture. Cette allégation est révélatrice de la situation actuelle. Aujourd’hui, tout est pensé pour la mobilité motorisée. Les zones commerciales en bordure d’autoroute, par exemple, uniquement accessibles en voiture, sont significatives de cette dépendance automobile croissante. Pour le coordinateur d’actif-trafiC, «la difficulté que l’on doit affronter consiste à sortir de ce que l’on a déjà construit et qui nous rend dépendants. Ajouter une nouvelle voie, c’est aggraver la situation de dépendance, c’est pourquoi il faut absolument limiter ça». Repenser nos comportements et l’aménagement du territoire, sur le principe de compacité afin de limiter au maximum les déplacements motorisés, paraît donc inéluctable.

    Deux stratégies contradictoires

    Ces dernières années, les villes suisses, confrontées à l’engorgement de leurs centres-villes, misent sur des politiques de mobilité plus durable pour lutter contre la congestion des grands centres urbains. Genève ne fait pas figure d’exception. La Cité de Calvin a notamment mis en place une stratégie climat visant à réduire d’un tiers le trafic et les places de stationnement dans les quartiers résidentiels et de moitié au centre-ville d’ici 2030. L’objectif est clair: le trafic motorisé en ville doit être réduit. Malgré cela, les cinq projets d’élargissement adoptés par le Parlement se situent tous aux abords de grandes agglomérations (Berne, Bâle, Saint-Gall, Schaffhouse et Genève). Le paradoxe est tangible souligne Thibault Schneeberger, qui ne voit pas comment conjuguer ces deux objectifs, «dans ces conditions, construire de nouvelles autoroutes qui ne vont qu’augmenter le trafic, c’est totalement contradictoire. Il n’y a absolument aucun moyen de combiner ces deux objectifs». Le débat helvétique autour de l’élargissement autoroutier fait écho au mouvement de contestation du projet de construction de l’A69, reliant Toulouse à Castres en France. De nombreuses associations environnementales et le militant Thomas Brail, leader du mouvement de contestation en France, s’opposent fermement au projet et n’hésitent pas à recourir à une action directe. Des deux côtés de la frontière, la controverse dénote une prise de conscience climatique. Pour actif-trafiC il est clair que «plus les années vont passer, plus cela va sembler évident que ces projets sont totalement dépassés»,  conclut Thibault Schneeberger.

    Matteo Crescenti

  • Noël vert ou plastique ?

    Noël vert ou plastique ?

    Photo : ©Sven Brandsma

    Rédigé par : Natalia Montowtt

    DURABILITÉ • La tradition de Noël veut que chaque foyer soit orné d’un sapin d’un verdâtre somptueux. Mais avec les changements climatiques, le sapin synthétique serait-il une meilleure solution ? Un groupe de Montréal a étudié la question en détails.

    En 2021, l’association ForêtSuisse, constituée des propriétaires forestiers, estime qu’entre 1.2 et 1.4 million de sapins de Noël sont vendus en Suisse chaque hiver. Depuis plusieurs années, avec la détérioration de l’environnement, se pose la question : comment diminuer les dégâts provoqés par cette tradition ? Certain·e·s producteur·rice·s de sapins optent pour une culture BIO ; en 2015, 12% des sapins locaux proposés par le magasin Coop avaient poussé sans pesticides. Le débat demeure : quel sapin choisir, le naturel ou plastique ?

    Des fêtes plastifiées
    Selon une étude menée en 2009 par le groupe Ellipsos (Strategists in Sustainable Development), une entreprise de consulting de Montréal, l’empreinte carbone d’un sapin synthétique est jusqu’à trois fois plus importante que celle d’un arbre naturel. Ce groupe de chercheur·euse·s a basé son étude sur des données de l’Amérique du Nord ainsi que l’approche de Life Cycle Management, standard reconnu par les Nations Unies et l’International Standardization Organization (ISO 14040). Il est vrai que le sapin plastique peut être réutilisé plusieurs années de suite, que sa production n’implique pas de pesticides ni herbicides, et qu’il ne demande pas d’arrosage. Cependant, selon l’étude, pour que le sapin plastique ait une chance de battre le sapin vert dans les émissions de carbone, il faudrait garder son faux arbuste pendant au moins vingt ans. En réalité les Nord-américains gardent en moyenne le même sapin synthétique seulement pour six Noëls, car ils ne sont pas produits pour durer… Également, il est important de s’intéresser à l’origine de son arbre. La plupart des conifères plastiques sont en effet produits en Chine, donc le transport augmente fortement l’empreinte carbone infligée. Enfin, n’oublions pas de veiller à ce que notre achat ne soit pas constitué de polychlorure de vinyl (PVC), qui est un type de plastique nuisant autant à l’environnement qu’à la santé humaine.

    Noël au naturel
    Ainsi, Ellipsos déclare que le sapin vert serait le choix le plus durable. Ceci sous certaines conditions : l’arbre devrait être acheté localement, produit sans aide de pesticides ou bien coupé individuellement dans des zones naturelles qu’il faut dégager d’arbustes pour des raisons d’infrastructure. Il est relativement aisé en Suisse d’acheter un sapin local, puisque ce ne sont pas moins de 500 agriculteur·rice·s et entreprises qui cultivent ces conifères sur le terrain helvétique. De plus, ces arbustes sont aussi bons pour la planète, grâce à leur capacité d’emprisonner le CO2. Malgré ces conditions, la problématique du sapin naturel demeure ; c’est un bien qui est produit dans l’optique d’être jeté. Aussi, le processus de production est très long en comparaison avec le temps de sa consommation.

    En Suisse se mettent en place des services de location de sapin en pot.

    Selon les données du Canada, Ellipsos dessine la vie d’un sapin comme suit. L’arbre est cultivé dans une pépinière pendant 4 ans, puis reste planté dans un terrain durant 11 ans pour enfin finir dans un domicile pour quelques semaines. Il est cependant possible de se débarrasser de sa plante verte de manière durable. L’acidité des épines du sapin est un mythe, c’est pourquoi elles peuvent finir dans le composte sans problème. Pour ce qui est du tronc, il peut soit être transformé en copeaux soit brûlé pour se réchauffer, il faut juste éviter de le faire à l’air libre.

    Alternatives à la tradition
    La solution radicale serait d’oublier la tradition du sapin de Noël, mais ce n’est pas la voie définitive ! En Suisse se mettent en place des services de location de sapin en pot, pour qu’ils puissent être replantés après les fêtes, prolongeant ainsi leur vie (voir ecosapin.ch). Il ne faut pas oublier cependant que les résolutions écologiques ne sont pas toujours à la portée de tout le monde – c’est là qu’entre en scène la culture Do It Yourself ! Ouvrant la porte à la création de sapin à partir de déchets et objets qui se trouvent déjà dans nos maisons, tels que des pièces Lego ou des livres.

  • Le symbole de l’automne en péril

    Le symbole de l’automne en péril

    Rédigé par : Olivia SCHMIDELY

    BIODIVERSITÉ • Chaque année à l’automne, la palette orangée dont se parent les arbres de nos régions nous offre un spectacle magnifique. Pourtant, ce phénomène est mis en danger par le dérèglement climatique. Jean-Michel Fallot, climatologue, nous en dit un peu plus.

    Un phénomène s’est récemment rajouté à la liste des effets dévastateurs du dérèglement climatique sur la flore. Depuis une dizaine d’années, un fort retardement du jaunissement des feuilles des arbres a été constaté. Ce triste phénomène est dû aux températures qui augmentent, créant des sécheresses inhabituelles. De fait, le froid n’a pas l’occasion de détériorer assez tôt la chlorophylle des feuilles, et elles ne tournent donc que tardivement aux tonalités chaudes.

    Des nuits fraîches sans vent participent à l’éclat des couleurs.

    Dans certains cas, la sécheresse provoque tout simplement la chute des feuilles prématurément. En outre, la coloration des feuilles durant l’automne dépend aussi des conditions : un beau temps et des nuits fraîches sans vent participent à l’éclat des couleurs.

    La Suisse concernée aussi
    Nos régions suisses sont touchées également. Jean-Michel Fallot, climatologue, maître de recherche et d’enseignement à l’Institut de géographie et de durabilité de l’Unil, explique : « On observe un retard de la coloration notamment dans les Alpes ». Il précise que le processus est mû par deux facteurs : la décoloration normale des feuilles résulte d’une diminution de la durée du jour, mais aussi d’une température plus basse. Consécutivement au réchauffement de l’atmosphère, ce phénomène est retardé. À l’inverse aussi, lorsqu’il y a une sécheresse en été, les feuilles subissent un stress et jaunissent plus rapidement, ce qui provoque leur chute prématurée. Certaines espèces telles que les hêtres, ne supportant pas ces chaleurs, sont plus à risque ; d’autres, comme les chênes, les supportent mieux. Le climatologue précise qu’il faut d’ailleurs s’attendre à des étés plus secs dans les années à venir, ce qui risque donc d’exacerber ces phénomènes. Ces changements climatiques participent aussi à l’implantation de nouvelles espèces en Suisse, puisqu’elles suivent la chaleur. Ces dérèglements auraient à long terme un impact sur la biodiversité, en empêchant certains spécimens de s’épanouir, influençant dès lors la faune également. C’est la raison pour laquelle il est important, dans la gestion des forêts, de ne pas planter uniquement les mêmes espèces. Une preuve de plus s’il en fallait une, de la fragilité de l’écosystème et de la nécessité de le protéger.

  • Biologiste tout-terrain

    Biologiste tout-terrain

    INTERVIEW · Biologiste de formation, Alexandre Buttler a effectué ses études, master et thèse de doctorat avec une spécialisation en écologie, à l’Université de Neuchâtel, avant d’aller faire un postdoctorat en Angleterre et au Canada. Après avoir occupé quelques années un poste de professeur en France, il est venu à l’EPFL et a enseigné l’écologie et dirigé le laboratoire des systèmes écologiques (ECOS). Officiellement à la retraite depuis 2019, il continue à effectuer des recherches et à dispenser quelques cours en ligne. Il a mené des projets dans le monde entier entre aides à l’agriculture à Madagascar, étude des plantations de palmiers à huile sans déforestation en Colombie, effet du réchauffement climatique sur les tourbières en Russie ou des impacts du snowfarming sur la végétation et les sols.

    La vidéo retranscrivant la Leçon d’honneur d’Alexandre Buttler est disponible à la fin de l’interview.

    Quels sont les projets que vous avez menés durant votre carrière et quels ont été les axes de recherche de votre laboratoire?

    Il y a eu, pour l’essentiel, quatre volets dans ma carrière: les marais et tourbières, les pâturages boisés, les cultures sur brûlis à Madagascar et les palmiers à huile en Colombie et au Cameroun.

    Expérience de réchauffement et d’assèchement du sol dans une tourbière en Pologne au moyen de petites serres appelées Open Top Chambers. Crédit: ECOS.

    Tourbières: J’ai beaucoup travaillé dans les zones humides, les tourbières en particulier, en Suisse et à l’étranger. J’ai mené un gros projet en Pologne, qui s’est étendu à la Sibérie. Nous y avons effectué la même expérience, avec des simulations de réchauffement et d’assèchement du sol. Pour ce faire, nous avons utilisé des mini serres de 1m50 de diamètre, nommées Open Top Chambers (OTC). Nous avons commencé avec un projet pilote dans le Jura, en France voisine, dans le cadre d’un projet du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS). Nous y avons étudié à la fois l’effet du réchauffement sur la végétation et sa biodiversité, ainsi que sur les sols, en faisant par exemple des mesures d’échanges gazeux pour mesurer le bilan du carbone, et d’activité biologique du sol. L’intérêt était de comparer les processus sur un gradient allant d’un climat océanique à un autre plus continental.

    Pourquoi aller en Pologne et en Sibérie spécifiquement?

    D’abord parce que nous y avons trouvé des sites adéquats pour notre question de recherche. Ensuite, il est plus facile d’aller là où il y a des contacts établis. Pour la Pologne, c’est un ancien postdoc venu travailler à l’EPFL et qui est devenu professeur à Poznan qui m’y a convié. En Sibérie, c’était parce que j’avais des collaborations avec le CNRS, qui a développé là-bas un projet sur un site de l’UNESCO.

    En quoi les tourbières forment-elles un écosystème spécial et intéressant?

    Les tourbières stockent énormément de carbone. Évidemment, à l’échelle de la Suisse, c’est presque anecdotique. Mais il y a aussi les sols agricoles sur tourbe, notamment dans le Seeland. En revanche, à l’échelle globale, et en particulier dans l’hémisphère Nord, c’est énormément de carbone! Il y a presque le double de carbone dans les sols tourbeux du monde que dans tous les arbres des forêts du monde. Donc, avec le réchauffement climatique, si ce carbone contenu dans la matière organique commençait à être minéralisé et transformé en CO2, on aurait une contribution de gaz à effet de serre potentiellement énorme. C’est une bombe à retardement en fait, un peu comme le sont les pergélisols d’ailleurs. D’où l’importance d’étudier les processus de réchauffement et d’assèchement en tourbière. L’intérêt de le faire en Suisse provient du fait qu’on est dans la zone la plus au sud de la distribution des tourbières de l’hémisphère nord. Il y en a bien davantage à des latitudes plus élevées. Mais ce qui se passe chez nous peut être un signe avant-coureur de ce qui arrivera plus au nord avec le réchauffement climatique.

    Expérience de transplantation de sols et de plantes prélevés en altitude et adaptés au froid puis replacés à différentes altitudes plus basses pour simuler leur réaction à un climat plus chaud et sec. Crédit: ECOS.

    Pâturages boisés: Un autre axe de mes recherches est celui des pâturages boisés du Jura, qui sont des systèmes mixtes liant le pastoralisme et la foresterie. Nous avons travaillé à cette occasion avec des approches assez originales, qui nous ont valu un article dans le Monde. Nous y avons fait des transplantations, en prenant du sol avec leurs herbages dans différents habitats d’altitude plus ou moins densément boisés, correspondant à un gradient d’utilisation du sol. Nous avons ensuite transplanté ces milieux adaptés au climat froid d’altitude, comme celui du Marchairuz, à différentes altitudes plus basses, à Saint-Georges, à l’Arboretum d’Aubonne et à Bois Chamblard, tout en ayant un contrôle au Marchairuz. Nous avons fait une expérience similaire de transplantation avec de jeunes plants d’arbre, de hêtre et d’épicéa, adaptés au froid et mis dans des situations climatiques plus chaudes et plus sèches le long du même gradient d’altitude. De cette façon, on simule en quelque sorte certains scénarios du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) de réchauffement et d’assèchement du climat, le but étant de mesurer la réaction des plantes et du sol à ces nouvelles conditions. Par exemple, dans le cas des arbres, nous avons pu voir que le hêtre avait une capacité d’adaptation, nommée plasticité phénotypique, plus forte que l’épicéa. D’ailleurs, c’est le hêtre qui s’étend et monte en altitude actuellement. Il peut en effet changer la taille de ses feuilles, celles de ses stomates et l’épaisseur de sa cuticule foliaire de protection, ce qui lui permet de profiter à la fois du printemps quand il y a beaucoup d’eau pour augmenter la photosynthèse et de s’adapter à l’été sec en limitant les pertes d’eau.

    Avez-vous pu tirer d’autres conclusions de ces expériences de transplantation?

    Dans le projet sur les herbages, nous avons vu qu’il y avait une perte de diversité de plantes et de production de biomasse importante au bout de trois ans déjà à plus basse altitude. Nous avons aussi remarqué que le sol perd du carbone à plus basse altitude. Ce qui est étonnant, c’est que les sols transportés à basse altitude peuvent être plus froids en hiver, car ils ne sont pas recouverts de neige. Dans le site donneur, la protection hivernale avec la neige maintient par exemple le sol à environ 0°C alors qu’à plus basse altitude, il peut y avoir des cycles de gel/dégel qui affectent fortement l’activité biologique du sol, la respiration et la décomposition de la matière organique.

    Expérience de plantation de maïs à Madagascar, dans les régions de cultures sur brûlis et de forêts secondaires. Les placettes sont préparées de manière contrôlée avec soit des cendres, soit du compost, soit un mélange des deux, ayant comme référence le sol rouge naturel. Crédit: ECOS.

    Culture sur brûlis: Dans un autre volet du travail, plus récent, nous avons travaillé dans les cultures sur brûlis à Madagascar, dans des régions très pauvres du sud-ouest de l’île. Nous avons œuvré avec des agriculteurs pour essayer de les «sédentariser» sur leurs parcelles. En effet, l’un des problèmes de la culture sur brûlis est que les agriculteurs n’ont pas les moyens de s’acheter des engrais et brûlent la forêt, pour récupérer les cendres et cultiver avec celles-ci. Seulement, ceci ne peut durer que deux à trois ans, et ensuite le sol s’appauvrit. Ainsi, dans ces régions, la forêt primaire est considérée comme une réserve de terre, un concept impensable chez nous. L’agriculteur grignote progressivement la forêt tropicale intacte, ce qui aboutit au «mitage» de la forêt: les clairières augmentent de façon concentrique autour des villages. Nous nous sommes intéressés aux forêts secondaires, qui sont nombreuses, contrairement aux forêts primaires qui deviendront bientôt anecdotiques à Madagascar. Bien sûr, les forêts secondaires n’ont pas la même valeur en termes de biodiversité. Cependant, il y a des espèces d’arbres qui se régénèrent assez rapidement pour former des biomasses importantes avec des teneurs en nutriments intéressantes. On a essayé de viser ces espèces-là pour en faire du compost et le mélanger avec les cendres. Les essais expérimentaux, faits en partie avec les agriculteurs, ont montré qu’on arrive à un rendement bien plus intéressant qu’en ne mettant que des cendres. La préservation de  quelques arbres de couverture peut aussi être bénéfique. La grosse question dans ce genre de projet tient en ce que les agriculteurs arrivent à reprendre et appliquer ces mesures sur le plus long terme et à plus grande échelle une fois que nous sommes partis. Souvent, il manque un suivi sur le long terme; c’est un problème récurrent.

    Dans votre projet à Madagascar, le suivi sur le long terme a-t-il aussi manqué?

    On a pu prolonger le projet en travaillant avec les agriculteurs grâce à un financement de la FEDEVACO (Fédération vaudoise de coopération). Ainsi, nous avons pu payer des étudiant·e·s sur place qui ont continué pendant deux ans la collaboration avec les agriculteurs. De façon générale, un problème récurrent dans ce genre de pays c’est que les situations sont complexes. Nous traitions d’un problème biologique ou agronomique, mais sur place tout est bien plus compliqué: il y a des problèmes d’ethnies, de migrations, de droit de propriété des terres, de gouvernance, etc., qui rendent difficile le changement du cours des choses et des pratiques culturales. 

    Extraction artisanale de l’huile de palme dans une plantation familiale au Cameroun. Crédit: ECOS.

    Palmiers à huile: Un autre projet qui nous a occupés récemment est celui des plantations de palmiers à huile. Tout le monde a un avis sur l’huile de palme, car tout le monde connaît les énormes problèmes de déforestation en Asie, comme en Malaisie. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il y a d’autres pays où l’on fait de la culture de palmiers autrement, pas forcément au détriment de la forêt. C’est cet aspect-là qui nous a intéressés en Colombie, où il y a des plantations de palmiers à huile sur d’anciens pâturages ou savanes dégradées. 

    Sur un ou deux cycles de culture, ce qui correspond à une cinquantaine d’années, en comparant des plantations de différents âges, on a pu démontrer le fait suivant: entre le carbone que l’on perd au début dans le sol, qui est souvent pauvre en carbone dès le départ et celui qu’on gagne dans la biomasse, malgré le cycle de croissance (on coupe les arbres au bout de 25 ans pour des raisons pratiques, puis on replante), le bilan carbone était soit neutre, soit même légèrement positif, en moyennant sur les années des deux cycles. La leçon, c’est qu’on peut faire autrement pour l’huile de palme. Évidemment, l’immense majorité de l’huile de palme provient du défrichement, mais il faut aussi s’intéresser aux autres méthodes culturales. Surtout, il n’y a pas que les grosses agro-industries qui sont impliquées, mais aussi d’innombrables petits paysans pauvres qui en vivent.

    Quelles sont vos activités actuelles?

    J’écris encore des articles scientifiques, notamment sur l’un de ces projets en tourbières. Un autre projet qui m’intéresse actuellement est celui d’un «snowfarming» à Adelboden (BE). Une association regroupant les remontées mécaniques et le centre d’entraînement de ski a entrepris l’accumulation de 25’000m3 de neige naturelle pendant l’hiver, il y a maintenant trois ans. Conservée pendant l’été en un immense tas couvert par des panneaux isolants et un géotextile, cette neige sert à faire une piste d’entraînement dès le mois d’octobre. Cette piste est louée aux jeunes équipes de compétiteur·rice·s venant même des cantons voisins, à raison de trois équipes de deux heures par jour. Le problème, c’est que cela s’est fait sans demande d’autorisation initiale alors qu’un permis de construire serait nécessaire, puisqu’il s’agit d’un tas qui reste de façon permanente sur un pâturage. Cette technique de conservation de la neige se fait déjà à Davos, mais sur une place de gravier, et non pas sur un pâturage. En conséquence, il a fallu faire une étude d’impact et je me suis occupé de l’effet de ce tas de neige sur la végétation et les sols. 

    Projet de snowfarming à Adelboden, qui consiste à accumuler de la neige durant l’hiver et de la conserver durant l’été, pour préparer une piste d’entraînement dès le mois d’octobre suivant. Crédit: ECOS.

    Pendant les quatre ans de l’étude d’impact, on a demandé que le tas de neige soit déplacé d’un tiers de sa longueur chaque année, ce qui a libéré des surfaces qui ont été couvertes une année, deux ans et trois ans par la neige. Ainsi, on a pu voir l’effet sur la végétation, qui meurt évidemment, et qui régénère plus ou moins bien, et l’effet sur les sols et son activité biologique, fortement diminuée en l’absence d’apport de matière organique fraîche par les plantes. Notre conclusion a été qu’il vaut mieux laisser le tas au même endroit, plutôt que de le déplacer, ce qui permet de réduire la surface de sol impactée à environ 6’000 m2. Le jour où la technique sera abandonnée, le sol devra évidemment être régénéré, ainsi que sa végétation, parce qu’il y aura un grand risque d’érosion. 

    Sinon, j’apporte ma contribution, en tant que biologiste-écologue, aux collègues du laboratoire de chimie atmosphérique (LAPI) qui ont mis en place une étude sur le terrain de la Fondation Les Bois Chamblard de l’EPFL, à Buchillon. Des microcosmes, soit de petites serres avec du sol sur lequel on a fait pousser de l’avoine, permettent de tester l’effet des dépositions atmosphériques humides, apportées avec les pluies, et celles qui sont sèches, apportées par les poussières, sur le milieu. Dans une moitié des microcosmes, l’air est filtré et c’est donc de l’air propre qui rentre dans la serre. 

    Avez-vous déjà des résultats sur cette expérience sur les dépôts?

    On voit effectivement qu’en présence de polluants, notamment azotés, la végétation est stimulée, mais ce qui nous intéresse surtout c’est comment vont se passer les interactions entre les plantes, qui poussent plus ou moins bien, le sol et la chimie des dépositions atmosphériques. (voir https://actu.epfl.ch/news/mieux-saisir-l-effet-de-la-pollution-sur-la-croiss/ )

    Qu’est-ce qui change quand on conduit une étude dans un pays en développement ou en Suisse? Les résultats ont-ils plus ou moins d’impact?

    Quand on fait de la recherche scientifique, on doit publier, ceci fait partie du métier pour lequel nous sommes payés. 

    Je ferais la distinction entre les recherches qui se «vendent» très bien au niveau scientifique, dans les très bonnes revues internationales, car elles sont à la pointe des connaissances et très novatrices, même si parfois elles n’ont pas d’application immédiate, et les recherches plus communes ou moins originales, mais qui peuvent être très importantes pour la société ou dans un contexte local. Typiquement, ce que j’ai fait à Madagascar, par rapport à une perspective agronomique de chez nous, n’a rien de très original: on utilise du compost depuis longtemps. Mais transposé dans un contexte de pays pauvre où il n’y a pas d’engrais, avec des problèmes sociétaux complexes, ce genre d’étude est très utile. Aussi, dirais-je maintenant, en étant en fin de carrière, c’est qu’il faut plutôt viser en début de carrière des sujets de recherche qui vous mettent sous les projecteurs en raison de leur originalité ou de leur actualité, pour être publiés dans les revues prestigieuses comme Science ou Nature. Quand on a fait un bout de chemin de carrière, on peut, et heureusement, s’intéresser à des choses un peu moins «payantes» au niveau curriculum, mais ô combien utiles pour la société.

    Comment la flore suisse évoluera-t-elle dans les 20 prochaines années?

    La flore se banalise. Avec la pollution atmosphérique, il y a plus d’azote, ce qui fait que les espèces spécialisées des milieux plus pauvres en nutriments souffrent et tendent à disparaître. C’est le cas des prairies maigres, par exemple: il y a, depuis plusieurs décennies, une très forte pression à la fois en raison des fertilisants, de la pollution atmosphérique, mais aussi de l’utilisation des terres, qui font que ces milieux sont en forte réduction. Maintenant s’ajoute le phénomène du réchauffement climatique, qui fait que les espèces tendent à s’échapper par l’altitude pour s’adapter aux changements. C’est aussi ce que font les arbres: la montée de la limite des forêts s’observe déjà dans nos montagnes, le forestier le voit et le sait bien. Sauf que les organismes ne peuvent pas monter toujours plus haut, pas au-delà des sommets. On va donc perdre ces espèces-là, qui seront remplacées par les espèces de plaines, souvent plus banales. Les espèces de plaines, quant à elles, doivent faire face à la concurrence grandissante des espèces invasives. Donc, dans l’ensemble, oui, on assiste à un appauvrissement de la flore. Ça se passe déjà et ça continuera, malheureusement.

    Il y aura aussi moins d’eau durant l’été. D’après des simulations que nous avions effectuées pour les pâturages boisés du Jura afin de voir comment évoluera la végétation sur nos crêtes jurassiennes selon différents scénarios de changement climatique, on voit que l’épicéa va être remplacé par le hêtre et peut-être même plus tard par le chêne.

    Comment se prépare-t-on à ce changement?

    Pour ce qui est des espèces «utiles» de rendement, cultivées dans les champs ou présentes dans les forêts, il y a des recherches actives actuellement. Dans un projet à Apples où le WSL (Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage) est associé à des forestiers vaudois, on teste d’autres essences, comme du douglas ou du pin d’Espagne, qui ne sont pas natives, pour voir comment elles vont s’adapter. Le forestier est déjà en train d’adapter ses plantes à des conditions futures. L’agronome le fait aussi. J’ai lu qu’un mouvement politique se fait entendre qui veut reprendre le dossier des OGMs (Organismes Génétiquement Modifiés), actuellement interdits en Suisse par moratoire. Il y a maintenant des techniques beaucoup plus softs. On pense qu’il faudrait les explorer à nouveau pour l’agriculture, afin de pouvoir sélectionner des espèces qui vont mieux tenir le coup. Le réchauffement climatique pourrait donc ramener le dossier des OGMs sur l’échiquier politique; ce sera un débat à venir, avec toutes les questions des risques associés à cette technologie.

    Plus immédiatement, l’agriculteur a peut-être avantage à garder des arbres dans ses champs ou ses pâturages. On sait que quand il y a des arbres clairsemés dans un pâturage, il y a une protection, un microclimat qui se crée et qui permet de garder juste assez d’eau et d’humidité durant la période critique de l’été, pour permettre la croissance de l’herbe. On voit déjà des agriculteurs qui replantent des arbres, par exemple des fruitiers hautes-tiges, sur des champs cultivés. On observe aussi cette tendance à créer des microclimats à l’aide d’arbres dans les villes. Évidemment, je préférerais qu’on ne doive pas s’adapter et qu’on traite le problème des changements climatiques à la source, ce qui ne semble pas encore gagné, avec la conclusion de la COP26 à Glasgow.

    Avez-vous d’ailleurs un commentaire sur l’issue de la COP26?

    Je trouve que c’est déprimant de voir comme les changements sont lents, comme les intérêts des différentes nations dominent, alors que nous avons un problème planétaire. Évidemment, je peux comprendre que des pays comme l’Inde ou la Chine ne puissent pas se passer du charbon immédiatement puisqu’ils ont des régions en développement. Cependant, en tant que biologiste, je me dis: «Où va-t-on? Que faudra-t-il pour nous faire prendre conscience de l’urgence et pour initier des solutions globales ?».

    Les efforts entrepris en Suisse sont-ils suffisants?

    La première étape est de décarboner l’industrie et le transport. Heureusement, on a du potentiel en Suisse: entre l’énergie hydraulique, l’énergie solaire et le vent. En particulier dans l’hydraulique, on a encore une marge de développement. Bien sûr, on devrait faire plus et plus vite. Mais je pense quand même qu’on est en train de changer, comme la future interdiction des voitures thermiques dans les villes, l’isolation des bâtiments. Mais voilà, c’est plus facile pour un pays riche que pour un pays pauvre, c’est là que réside un des problèmes qui bloque dans ces conférences.

    Vous avez proposé de monétariser la nature. Pour vous, devrait-on utiliser ceci uniquement pour la comparer à des projets qui demanderaient sa destruction, ou en faire un bien économique réel?

    Le bien monétaire se fait déjà avec des crédits carbone. C’est surtout pour mettre dans le débat des valeurs comparables. Prenons une autoroute qui devrait traverser une zone à valeur biologique. Si on peut dire ce qu’on perd en argent en détruisant la nature et ses services écologiques, c’est plus facile de discuter entre partenaires, que de comparer le coût et le bénéfice économique de la route avec une notion vague de biodiversité ou d’esthétique du paysage. C’est dans la pesée d’intérêts qu’il faut avoir ce langage commun. Je pense que ça pourrait changer beaucoup de choses. Par exemple, si le travail de pollinisation des plantes utiles et cultivées par les abeilles était à faire manuellement, cela coûterait plusieurs milliards de dollars par année selon une étude internationale.

    La reconnaissance du changement climatique comme un problème majeur a-t-elle influencé vos axes de recherche et votre rapport au travail?

    Oui. Dans une carrière, le chercheur a naturellement tendance, mais pas exclusivement, à faire ses recherches sur des questions d’actualité; dans mon cas ce fut l’impact du changement climatique sur les écosystèmes. Toutefois, ce ne sont pas seulement l’intérêt du·de la chercheur·euse et du public qui jouent, mais aussi les possibilités de financement de la recherche. Actuellement, si le mot-clé «Changement climatique» apparaît dans un projet, il obtiendra probablement plus facilement un financement. Comme il fallait souvent avoir, dans les projets européens, une partie socio-économique pour une approche transdisciplinaire.

    À l’époque, quand j’étais tout jeune chercheur, il y avait eu l’initiative de Rothenthurm, pour revenir aux tourbières. Elle a conduit à une votation populaire en 1987. L’armée a voulu étendre la place d’armes de Rothenthurm (SZ), qui touchait un milieu naturel, une tourbière. Il n’y a pas beaucoup d’initiatives populaires qui passent, mais celle-ci l’a fait, car elle a rassemblé à la fois des protecteur·rice·s de la nature et les opposant·e·s à l’armée. Cet ajout des voix de deux bords totalement différents a fait que l’initiative a été acceptée. En conséquence, la  protection des biotopes tourbeux a été inscrite dans la Constitution. Ce mouvement, avec la révision de la loi sur la protection de la nature la même année, a engendré plusieurs inventaires fédéraux: des tourbières, des paysages marécageux d’importance nationale, des zones alluviales d’importance nationale, des praires maigres. Cela a donné des opportunités de travail dans le secteur privé (bureaux d’étude) et public (universités) et orienté considérablement la recherche en environnement et son application.

    Créer des tourbières ou des milieux naturels pour stocker le carbone serait-il envisageable?

    Créer des tourbières n’est pas vraiment réaliste au vu des conditions environnementales qu’il faudrait, mais une perspective intéressante et reconnue est celle d’augmenter le carbone des sols. Il existe une initiative des 4 pour 1000 qui est née en marge de la COP21 à Paris en 2015, dont le but est de favoriser la séquestration du carbone dans les sols, particulièrement dans l’agriculture. Avec l’intensification de cette dernière, les sols ont perdu beaucoup de carbone, ce qui constitue un gros problème. Le potentiel de récupérer du carbone dans les sols agricoles du monde est énorme, d’où l’importance d’avoir des pratiques culturales adaptées comme le non-labourage des sols, le sursemis ou l’apport d’engrais organiques. Refixer du carbone dans les sols sera à la fois bénéfique pour la séquestration du carbone et donc pour lutter contre le réchauffement climatique, mais aussi pour la fertilité à long terme des sols. L’autre option, bien sûr, c’est de planter massivement des arbres. Le problème, c’est que le carbone fixé dans les arbres est plus à risque que celui dans les sols, ce que l’on constate lors des feux de forêt. De toute évidence, il n’y a pas un seul remède miracle; je pense qu’il faut agir sur plusieurs plans: non seulement décarboner certains secteurs de la vie quotidienne, mais aussi fixer le carbone là où cela peut se faire naturellement.

    Propos recueillis par Killian Rigaux

  • La Haute École de Travail Social se met au vert

    La Haute École de Travail Social se met au vert

    Du 11 au 15 mars, REESPire – l’association écologique de la Haute École de Travail Social (HETS & Sa – EESP), à Lausanne – organise une Semaine de la Durabilité. Conférences, projections, discussions : de la fabrication de cosmétiques naturels à l’écoféminisme, la semaine promet d’être riche en découvertes. Interview avec l’un des membres, Marc-Henri Jaques.

    En quelques mots, est-ce que tu peux présenter l’association ?

    REESPire a vu le jour en mars 2016, suite à la COP21 de 2015. L’objectif était de mettre à l’ordre du jour la question de l’environnement et de l’écologie dans les études en travail social et en ergothérapie à la Haute École de Travail Social. L’association est ouverte aux étudiant-e-s et aux membres du personnel, et de nombreuses activités sont proposées.

    Quels types d’activités, par exemple ?

    Un jardin biologique, la fabrication de cosmétiques naturels, des sorties nettoyage en nature… Nous militons également auprès de la direction de l’école, pour inclure davantage une préoccupation écologique dans les formations proposées. Nous souhaitons rendre ces dernières plus en phase avec les enjeux climatiques et sociétaux actuels.

    Depuis quand est-ce que vous organisez la Semaine de la Durabilité ?

    L’édition 2019 est la première. L’idée d’en proposer une est apparue sur les derniers mois de l’année 2018. Nous souhaitions mettre sur pied un cycle de conférences et de projections de films, et nous avons décidé de nous greffer à cet événement quand nous en avons entendu parler. L’organisation a suivi.

    Qui participe à l’organisation ?

    Les membres de REESPire, mais également d’autres associations telles que Mouv’Burkina, Eespace Libre ou le groupe biblique de l’EESP. Nous collaborons aussi avec les membres de la bibliothèque, le réseau de compétences Genre et travail social ainsi que le collectif de la grève des femmes, toujours de l’EESP. Notre but était de réunir un maximum de personnes de notre école dans ce projet.

    Avez-vous des projets communs avec Unipoly, qui organise une Semaine de la Durabilité sur le campus Unil-EPFL ?

    Nous nous sommes concerté-e-s dans un premier temps avec les membres d’Unipoly, qui nous ont fait part de leur expérience et de leurs conseils. Toutefois, nous avons convenu de ne pas prévoir nos Semaines de la Durabilité en même temps, afin d’éviter de nous faire « concurrence ». Ainsi, tout le monde aura la chance de participer aux activités de l’Unil-EPFL et de l’EESP. Pour les années à venir, peut-être que l’on pourra envisager des projets communs, ce serait enrichissant.

    Quel est l’objectif principal visé ?

    Rassembler sur une semaine ce que REESPire fait déjà pour tout ce qui concerne l’implication dans les questions écologiques. Nous voulions également proposer de nouvelles activités, notamment des conférences, afin d’atteindre un public moins sensible à la cause environnementale. Il s’agit aussi de mettre en place des moments plus informels, pour créer une émulsion créative dans un climat positif.

    Quels thèmes allez-vous aborder ?

    Le travail social vert, l’écoféminisme, la grève pour le climat, les pratiques socio-sanitaires durables, la décroissance, les Conversations Carbone… La liste est longue, tout le détail se retrouve dans le programme!

    Quels événements sont prévus ?

    Hormis les nombreuses conférences sur les thématiques mentionnées plus haut, il s’agit de créer des moments informels et conviviaux pour échanger librement. Des ateliers sur le jardinage, la confection de cosmétiques naturels et autres sont proposés, afin d’apprendre par la pratique et de s’engager pour un nouveau monde, plus en harmonie avec l’environnement.

    Vous pouvez retrouver tous les détails du programme sur le site de la HETS & EESP:
    https://www.sustainabilityweek.ch/hets-sa-eesp/.

  • Changeons le système, pas le climat

    Changeons le système, pas le climat

    Vendredi, des milliers d’étudiants se sont mobilisés dans toute la Suisse pour manifester. La cause de leur préoccupation ? C’est bien simple, l’avenir de notre planète. Gymnases, universités, hautes écoles ; tous étaient au rendez-vous pour tirer la sonnette d’alarme. En ville de Lausanne, c’est au Petit Chêne que la manifestation débute. Des jeunes, des très jeunes, des moins jeunes également. Même Jacques Dubochet est de la partie. Le temps est au beau fixe, l’ambiance aussi. Toutefois, les étudiants ne sont pas là pour plaisanter ; le rassemblement n’a rien d’un coup de gueule passager. Les discours sont clamés d’un ton ferme, pancartes et banderoles brandies avec détermination : « Si le climat était une banque, il serait déjà sauvé », « Il n’y a pas de planète B », « Moins de biens, plus de liens ». Le flot d’étudiants déferle dans les rues, débordant d’enthousiasme. Des slogans divers et variés retentissent tout au long du cortège. « Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité ! », « On est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le climat ». La foule triomphante débarque finalement sur la Place de la Riponne, où les derniers discours sont prononcés dans une atmosphère chaleureuse.

    À Genève, c’est à l’entrée du parc des Bastions que se donne rendez-vous la foule de jeunes manifestants. Selon les estimations de la Tribune de Genève, ce sont quelque 5’000 adolescents qui se mettent en route Place de Neuve, descendent la rue de la Corraterie pour traverser le pont de la Machine, avant de longer le quai du Mont-Blanc. En passant devant l’Hôtel des Bergues et le Kempinski, on entend résonner de retentissants « anti, anti, anticapitalistes ! », tandis qu’une jeune fille exhibe fièrement sa pancarte ornée d’une célèbre citation de Gandhi « Le monde contient bien assez pour les besoins de chacun, mais pas assez pour la cupidité de tous. » Aux balcons des grands hôtels, quelques hommes d’affaires curieux observent le cortège, des sourires complaisants aux lèvres. La foule avance dans la bonne humeur, au rythme des différentes enceintes qui répandent house, techno, drum and bass ou encore rap dans la ville. Bien que porteurs d’un message alarmiste, les jeunes gens souhaitent garder une vision optimiste de l’avenir. Finalement, les manifestants terminent leur marche devant la Place des Nations. Leur message est clair : la lutte pour la sauvegarde de nos écosystèmes revêt d’une importance mondiale et sa réussite ne pourra voir le jour sans une prise de conscience et une volonté d’action internationale.

    Des revendications concrètes

    L’ampleur du mouvement parle de lui-même : l’heure du changement a sonné. Les revendications, loin d’être anodines, ne sont toutefois pas un simple délire utopique d’écolo-bobo-gauchiste illuminé. Les étudiants exigent que les autorités mettent en place des mesures concrètes, notamment afin d’atteindre un bilan carbone neutre en Suisse d’ici à 2030. L’état d’urgence climatique doit être déclaré au niveau national et le gouvernement se doit de reconnaître la catastrophe climatique comme une crise à surmonter. Si ces requêtes ne peuvent être mises en œuvre dans notre système actuel, il sera donc nécessaire de changer ce dernier. Quoi qu’il en soit, nous serons contraints d’étancher notre intarissable soif de croissance.

    © Sébastien Brunschwig

    L’engagement de la jeunesse

    Bien que l’on puisse exprimer le regret que peu d’universitaires se soient mêlés à la manifestation, cette mobilisation importante des 14-21 ans reste néanmoins porteuse d’espoir. Que 22’000 adolescents, généralement décriés pour leur individualisme et leur abstentionnisme devant les urnes, soient sortis défiler pour défendre leurs convictions, démontre deux points essentiels : la jeunesse est maintenant prête à s’engager pour faire évoluer la société, mais elle ne se reconnaît malheureusement pas dans les politiques actuelles.

    Le caractère apartisan et horizontal du mouvement est aussi à mettre en évidence. Pour les jeunes, l’urgence climatique à laquelle est aujourd’hui confrontée l’espèce humaine transcende les clivages politiques habituels : la question écologique est l’affaire de chacun.

    Une classe politique partagée

    Reste encore à poser la question de la cohérence du mouvement. En effet, de nombreuses personnalités politiques ont pointé du doigt l’écart qui existe entre les revendications des étudiants et leur mode de consommation. Parmi eux, Benoît Genecand, conseiller national PLR, qui, dans une opinion-courrier de la Tribune de Genève du 16 janvier, invite les jeunes Suisses à observer plus de cohésion entre leur souci écologique de principe et leur insouciance en pratique. Il utilise, pour appuyer ses propos, une statistique de l’Office fédérale de l’environnement révélant que les 18-24 ans seraient la frange de la population suisse qui, en moyenne, effectue les plus longues distances annuelles pour le loisir (près de de 19’000 kilomètres). Le conseiller évoque aussi la sous-information des jeunes en ce qui concerne le dossier climatique au niveau fédéral, ainsi que leur non-engagement politique.

    L’auditoire a interrogé Léo Brockmann, déléguée à la communication pour la marche de Genève et élève en troisième année au Collège Emilie-Gourd : « On avait anticipé toutes ces critiques. Premièrement, Benoît Genecand parle des jeunes en évoquant la catégorie des 18-24 ans; or, la classe d’âge qui a participé à la manifestation se situe entre 14 et 20 ans. Plus de précisions seraient donc souhaitables. Ensuite, et j’en arrive au point le plus important, il s’agit de se demander pour quelles raisons les jeunes consomment ainsi. Ce que nous constatons, c’est que la jeunesse suisse s’est adaptée à l’environnement dans lequel elle a grandi. Notre mode de vie et nos habitudes de consommation ne sont finalement que les produits du formatage de notre société. Il est trop simple de nous mettre maintenant face à des responsabilités qui incombent en réalité aux politiques éducatives et de sensibilisation mises en place par les générations passées. » Elle termine : « La jeunesse et la population suisse en général sont prêtes à changer leurs habitudes, seulement il faut qu’un cadre légal les accompagne et les incite à adopter les petits comportements qui feront au final une grande différence. Il est essentiel, si l’on veut que les changements nécessaires soient atteints, que s’établisse une synergie entre les politiques et la conscience écologique qui est en train de naître chez les jeunes générations. »

    L’heure du changement

    L’ampleur du mouvement est bien la preuve que la jeunesse se rend compte de l’urgence de la situation. Nous sommes en train de foncer dans le mur, et continuons à appuyer allègrement sur l’accélérateur. Cette génération, certes critiquée pour son esprit de contradiction entre requêtes irréalistes et mode de vie tout aussi démesuré, est le produit d’un système qui l’a éduquée depuis sa plus tendre enfance à la surconsommation. Le changement ne sera facile pour personne, mais chacun est tenu de prendre conscience de l’état d’urgence et de transformer ses habitudes à son échelle : se déplacer en transports publics ou à vélo, réduire drastiquement sa consommation de viande, se retenir de faire un aller-retour à Londres sur le week-end… Les jeunes ont manifesté leur désir d’évoluer en ce sens. Aux autorités maintenant de sensibiliser la population, et surtout de prendre les mesures nécessaires qui ne dépendent pas de nous. La date de la prochaine manifestation est agendée au 2 février. Reste à voir ce qui ressortira concrètement de cette mobilisation.

    © Irène Dutoit