• Pas de panique : le français va très bien!

    Pas de panique : le français va très bien!

    Illustration : Gallimard

    LANGUE · Des linguistes de toute la francophonie se sont réuni·e·s pour donner voix à leur profession et contester des idées reçues sur le français dans le tract des linguistes atterrées intitulé «le français va très bien, merci»

    Le discours des puristes de la langue française s’entend haut et fort dans les médias: le français serait en déclin ! À les entendre, les jeunes ne parlent plus correctement, les anglicismes ont infiltré la langue et des idéologies de la gauche tentent de s’imposer par le biais de l’écriture inclusive. Ce discours est prescriptif, il impose des règles de bon fonctionnement de la langue. Il implique qu’il y ait une bonne façon de parler et que toutes les dérives de cet idéal seraient regrettable. Ces plaidoyers sont souvent une «affaire émotionnelle» qui ne laisse pas la place aux linguistes, explique Corinne Rossari, Professeure de linguistique française à l’Université de Neuchâtel et une des autrices du tract. Le métier de linguiste est descriptif, il se charge de documenter les usages de la langue, de noter les évolutions sans jugements moraux. Le tract vise à remettre en question dix idées reçues et les enrichit par des propositions.

    Corinne Rossari, Professeure de linguistique française à l’Université de Neuchâtel

    Faute ou évolution ?

    «Est-ce que c’est français ?» est la question que l’on se pose quand certaines phrases sonnent étrangement ou quand nous sommes particulièrement fatigué·e·s. Mais ces «fautes», qui ne le sont pas vraiment, peuvent devenir une norme. Lors de l’interview pour cet article, la professeure Rossari constate que les modifications ont souvent lieu quand les usage·ère·s hésitent entre deux constructions, deux variante. Un exemple donné dans le tract est fromage, une inversion d’un phonème (une unité de son minimale) du mot du latin tardif formage. Ces changements sont naturels, la « langue de Molière » utilise des formulations qui aujourd’hui seraient considérées incorrectes telles que la place des pronoms qui à l’époque se plaçaient avant le verbe auxiliaire (je vous veux mettre d’accord).

    Alors ne faudrait-il pas être plus tolérant envers les élèves, si leurs erreurs initient potentiellement une évolution ? La réponse courte est non. Corinne Rossari précise que les fautes de langue peuvent être objectivement corrigées selon les règles actuelles de grammaire. Ces règles sont nécessaires pour une bonne compréhension entre locuteur·ice·s. Cependant, elle propose que les écoles introduisent des soutiens de correction, comme la calculatrice en mathématiques. Ce support devrait évidemment être utilisé jusqu’à «une certaine mesure».

    Il n’y a pas un seul Français

    Le français n’est pas homogène. Comme toute langue, le français a des dialectes, des accents, des mots utilisés uniquement dans certaines régions comme le très cher nonante suisse et belge, comparé au quatre-vingt-dix français. Aucune des deux variantes n’est plus correcte que l’autre, le tract précisant que «le standard unique est un mythe». Néanmoins, pas toutes les manières de parler ne sont valorisées de la même manière. Le français de Paris reste la référence. Cela ne veut pas dire qu’il existe un seul «bon» français. Un tel critère est aléatoire et biaisé, chaque parlé régional et accent est riche et légitime sur tant le plan culturel que social. 

    Anglicismes

    On entend dire que le français emprunte de plus en plus de mots de l’anglais, grâce à internet entre autres. Toutefois, cette tendance ne menace pas la langue. Les influences entre langues ont toujours existé. L’anglais, justement, a emprunté énormément de mots à l’origine française. Ces emprunts enrichissent les expressions et donnent plus de possibilités, explique Corinne Rossari. Ces mots sont souvent francisés, adaptées pour la logique de notre langue, comme «spoiler» devenu un verbe du premier groupe. Les mots anglais et français coexistent, ils n’ont pas les mêmes nuances. La professeure relève que les termes shopping et course «ne désignent pas les mêmes réalités», «On fait son shopping en ville, et les courses au supermarché».

    L’écriture inclusive

    En 2022, le Grand Conseil genevois a banni l’écriture inclusive dans les documents administratifs du canton. Pourquoi une réaction si excessive à ce nouveau maniement de la langue? Corinne Rossari élucide que les changements sont souvent mal pris car ils chamboulent les habitudes: «On y retrouve un sentiment de refus, l’idée d’abimer la langue».

    L’intention du langage inclusif est de réfléchir à qui s’adresse la langue et de tenter de s’adresser à tous les groupes de la société, dont les femmes et les minorités de genre. On a pu prouver que le masculin générique, lorsqu’il se réfère à des personnes et non des objets, est exclusif.  Par exemple, dans les annonces de postes destinés à toustes, les personnes non-masculines se sentent généralement moins concerné·e·s par la proposition. Il existe de nombreuses possibilités de se soucier de l’inclusivité comme des formulations épicènes du type «les membres du corps médical», les doublons ou même les néologismes tel que iel et celleux, pour des pronoms alternatifs neutres.

    «Le but est que vous soyez attentif à ce que vous écrivez, que tout le monde se sente concerné», résume la professeure. Le tract a comme objectif de sensibiliser le lecteur. Au final, l’usager·ère est libre de choisir ses expressions. Le métier de linguiste est d’étudier l’usage avec minutie!

    Elvire Akhundov

  • Humour subtil ou problématique du divertissement ?

    Humour subtil ou problématique du divertissement ?

    Photo : ©Monica Garniga

    Rédigé par : Marine Fankhauser

    FICTION · Les dessins animés sont appréciés par tou·te·s pour leur côté léger. Pourtant, certaines séquences semblent réservées à un public plus averti. Humour choquant, heurtant ou simplement gouailleur ? Décryptage.

    Qui n’a jamais revu une séquence de son dessin animé préféré et s’est aperçu d’une toute autre signification des répliques ou scènes qui se déroulaient sous ses yeux ? Le décalage parfois incongru entre ce que l’on voit et ce que l’on perçoit est la preuve que le public cible n’est pas forcément haut comme trois pommes. Tom & Jerry, Les Simpson ou encore les vieilles productions de Disney pour ne citer qu’elles,en sont un bon exemple.  

    Une chasse aux easter eggs

    Le phénomène de redécouvrir une scène culte de notre enfance et de s’apercevoir soudainement d’un tout autre sens, jusqu’alors caché mais qui désormais s’offre à nous, a un nom : en anglais, on parle notamment d’easter egg, littéralement « œuf de Pâques ». Il s’agit de petits indices disséminés tout au long du dessin animé ou du film, que l’on ne remarque pas forcément au premier abord et que l’on se plaît pourtant à chercher, comme une chasse aux trésors – ou aux œufs de Pâques.

    Le décalage parfois incongru entre ce que l’on voit et ce que l’on perçoit

    Cependant, si l’humour « pour adulte » que l’on ne comprend qu’une fois un certain âge atteint prête à sourire, d’autres catégories d’humour se révèlent plus problématiques. En effet, regardez un film avec Louis de Funès, par exemple Le Gendarme et les Gendarmettes de 1982 (ce n’est pas si vieux que ça !) et vous verrez que se mêlent blackface, racisme et machisme dans une séquence d’à peine quelques secondes… De quoi s’interroger sur les œuvres, et sur la question de savoir si elles sont toujours visionnables, voire diffusables des années plus tard.

    Un humour qui ne passe plus ?

    Aujourd’hui, dans le monde du livre, une nouvelle catégorie de lecteur·ice·s a récemment fait son apparition: les sensitivity readers. Ce sont une nouvelle catégorie d’éditeur·ice·s, qui relisent des œuvres, nouvelles ou parfois depuis longtemps parues, afin d’analyser et de lisser le texte. Pour l’instant, il·elle·s sont surtout présent·e·s sur le marché anglo-saxon du livre.

    Beaucoup de mots dans notre langage courant sont désormais sujets à réflexion

    Leur mission ? Traquer des passages, ou mots, qui pourraient heurter des minorités ethniques ou sexuelles. Récemment, leur travail a fait polémique lorsqu’une maison d’édition britannique a annoncé que les livres de l’écrivain Roald Dahl allaient être réédités et les mots « offensants » supprimés. Quels sont les mots en question ? « Moche » et « gros » notamment, pour ne citer qu’eux. En réalité, beaucoup de mots dans notre langage courant sont désormais sujets à réflexion quant à leur impact sur une jeune génération et sur les discriminations que ces derniers peuvent véhiculer… affaire à suivre.

  • Curio’Cités – Épisode 1

    Découvrez cette vidéo réalisée par Iñaki Dünner, ancien membre de L’auditoire, aujourd’hui étudiant en Master de journalisme à Neuchâtel. Ses créations vous emmèneront à la découverte de curiosités des grandes villes romandes. Ici on commence par la ville de Genève !

  • Le couple face au monde numérique

    Le couple face au monde numérique

    Rédigé par : Lucie Ostorero

    COMMUNICATION • Aujourd’hui, il est possible d’avoir accès à Internet depuis n’importe quel endroit, à tout moment : nous vivons dans une société hyperconnectée. Ce phénomène impacte considérablement le quotidien et les relations sociales de chacun·e.  Quels sont les effets de cette connexion constante sur les relations amoureuses ? 

    Selon une étude menée en 2020 par la Haute école de Zurich, les jeunes passent en moyenne 5 heures par jour sur leur téléphone. En Suisse, le taux d’utilisation d’Internet a augmenté de manière considérable : en 1997, seulement 7% des personnes âgées de 14 ans et plus disaient utiliser Internet plusieurs fois par semaine. En 2020, selon les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS) ce taux est monté à 89%. Ces chiffres montrent bien le phénomène d’hyperconnectivité, provenant de la multiplication et la généralisation d’accès aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Ces outils font partie intégrante de notre quotidien, chacun·e ayant accès à Internet et à autrui dans sa poche. L’hyperconnexion ou hyperconnectivité transforme inévitablement la manière dont les individus communiquent et plus généralement les relations sociales.

    Des tensions dans le couple ?

    L’arrivée des TIC dans la sphère privée a transformé les échanges entre individus ; en effet, l’accès au monde « extérieur » est facilité par ces outils technologiques. Sophie Demonceaux, maître de conférence à l’université de Bourgogne, souligne que ce phénomène a pour conséquence de renforcer d’individualisation dans la société mais également dans le couple. Selon elle, il y a une « augmentation de l’autonomie des partenaires sur le plan communicationnel ». La communication au sein du couple diminue et celle-ci est remplacée par les activités sur Internet.

    Etant chronophages, les activités numériques sont souvent la source de conflits dans les couples

    Selon certains chercheurs en sciences sociales tels que François de Singly et Erving Goffman, les activités communes semblent être indispensables pour le bon fonctionnement de la relation amoureuses, cependant ces moments privilégiés à deux sont mis à mal par les usages que certaines personnes font des TIC. Par exemple, lorsque le téléphone vibre durant un échange verbal du couple, ils coupent court à la discussion – la notification prend le dessus sur la conversation. Etant chronophages, les activités numériques sont souvent la source de conflits dans les couples. Des phénomènes comme la cyberfouille – consistant à regarder le téléphone de son·sa partenaire sans son accord -sont les résultats de cette hyperconnectivité : il y a une méfiance de l’autre, car il est impossible de savoir exactement ce qu’il·elle fait sur son appareil.

    De nouvelles formes de communication

    Malgré le discours pessimiste de certain chercheur·euse·s quant aux effets de l’hyperconnectivité sur la communication dans le couple, les TIC apportent également des nouvelles manières d’être ensemble. Les spécialistes montrent que :  «[…] l’individu construit son identité tant dans ses relations familiales que dans ses relations à l’extérieur du foyer.» Les TIC peuvent, de ce fait, être un bon moyen de cultiver cet épanouissement personnel. En plus d’accentuer le bien-être de chacun·e au niveau individuel, ces types d’activités peuvent également être partagées entre les partenaires et il existe alors la possibilité de créer des nouveaux liens avec l’autre. Les technologies d’information et de communication permettent également au couple de maintenir un lien rapide et efficace lorsqu’il est séparé.

    les TIC apportent également des nouvelles manières d’être ensemble

    A travers les messages, les appels téléphoniques et autres moyens de communication, la paire garde une certaine continuité dans leurs échanges. Cependant, il ne faut pas oublier que cette connexion constante peut parfois donner l’impression de ne plus avoir de sujets de discussion lorsque le couple est réuni physiquement.

  • La nageuse

    La nageuse

    Illustration : ©yulie-lune

    Texte rédigé par : Andrea Barbieri

    Championnes et champions de natation se réunissaient chaque année autour du plus grand lac du continent. L’une parmi les autres était particulièrement médiocre. Beaucoup de bruits s’écoulaient à son propos : personne n’osait croire qu’elle allait, cette année aussi, être de la course en relais. Mais Francesca n’aurait raté l’occasion pour rien.

    Si le ton semblait le même que l’an dernier – elle avait été raillée, ignorée –, un événement changeait pourtant la musique. La pluie battante. Sur l’eau, des milliers de petits ressacs en sol majeur que Francesca admirait depuis la rive.

    Après la pluie, les cigales. Chantantes, elles prirent le relai loin des sols, se tenant réactives dans les buissons. Elles importunaient les gens, athlètes comme fanatiques et à une Francesca tout ouïe, rappelaient sans gêne sa petitesse. Francesca n’accomplissait rien en grand, il est vrai, et aspirait à ne devenir rien de moins qu’une copie d’elle-même. Petite elle faisait les choses en petit.

    La tension avait monté d’un cran depuis la fin de la pluie. Les visages sans sourire ; les corps tendus. Pour Francesca, une joie saisie sur le bord de l’eau tenait bon sur ses lèvres. Elle rejoignit ainsi son groupe qui par tradition inclina les yeux devant elle et l’interpella à la troisième personne. Francesca ne répondit aucun je et consentit au plan. C’est elle qui allait ouvrir la course.

    Les athlètes commencèrent alors à s’échauffer ; les bras, le cou, les chevilles sous un silence de quelques mesures. Les cigales, au rythme du soleil, annoncèrent de nouveau leur présence perçante, réveillant à neuf chez l’assemblée, y compris la foule, les souvenirs d’une crise, d’une douceur, d’une révélation, d’une illusion.

    Selon l’ordre déterminé, les membres de chaque équipe se rendirent ensuite aux points X autour du lac, points de relai. Francesca qui ouvrait la course n’avait nulle part où aller. En attendant l’envoi, elle retrouva la plage.

    Le lac ne jouait plus en sol majeur, toutefois en une tonalité apparentée. Mi mineur transformait nostalgiques les lieux sans laisser savoir dans l’instant ce qui était regretté. Sous cette musique, composée par les cigales, le lac et d’autres sons floraux et fauniques, Francesca se releva avec un secret, inédit, entre elle et son soi futur.

    Une fois près de la ligne de départ, elle – au côté d’autres – retira ses vêtements. En dessous : son maillot de bain vert. Sur sa tête : son bonnet de bain vert. Autour de son poignet : ses lunettes à nage, et droite elle se tenait, piétinait pourtant, ses orteils vers le haut vers le bas, mais rien ne distrayait son regard fixé sur l’étendue d’eau, ni même les cigales.

    La première cohorte de nageuses et nageurs, en vert, rouge, bleu, jaune, rose, mauve, dorée, turquoise, orange occupaient maintenant leur plot attitré, en position départ plongé : les deux mains accrochées à l’avant, un pied placé devant, le second à l’arrière. La foule installée sur la rive lança quelques cris, puis un sifflement similaire à celui des cigales retentit, moins vif, interminable, fffssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssssss, Francesca soudain dans les airs, les bras de chaque côté de sa tête, réunis par ses mains à l’avant en une forme-flèche prête à percer l’eau.

    La course continua, et sans que nous voulions commenter la performance des athlètes. Nous nous en tiendrons à la perspective de Francesca. Alors qu’elle se plaçait tantôt les yeux dans l’eau tantôt sur le côté pour reprendre, au crawl, son souffle, j’ai commencé à ne plus sentir mes doigts, glacés ai-je pensé ? non, disparus, ai-je constaté, la ligne droite et étroite que je formais est devenue ronde et ample, le plus troublant reste la couleur verte qui encore et encore prenait terrain sur mon corps, puis la racine repoussante à mes orteils me rattachant au fond lacustre, je n’ai pas pu crier puisque ma peur n’avait de sons, seul en bouche le silence, par lequel tout allait être à nouveau éprouvé, j’y ferai la répétition d’une joie, joie difficile, inégale, je la comprendrai de telle, de joie, de difficile, chaque son du lac, des cigales, des êtres y sera réécouté avec le seul silence, jamais unique, avec le nénuphar en moi.

    La pluie soudaine tonna tonna des tons majeurs, mineurs. Francesca riait en sourdine dans le bourgeon de son corps nénuphar, fleurissante auprès des quais tout juste atteints, après quoi on la relaya.

  • Une marque de renouveau à Beaulieu

    Une marque de renouveau à Beaulieu

    Rédaction & photo : Jessica Vicente

    CULTURE · Après trois années de travaux, le théâtre du Palais de Beaulieu fait peau neuve. Petit coup d’éclairage sur ce projet d’envergure pour la municipalité lausannoise. 

    C’est en 1954 qu’a été inauguré la première fois le Théâtre de Beaulieu dans la capitale vaudoise. Il a vu défiler pas moins de 65 saisons remplies de programmations en tout genre : comédies musicales, concerts, pièces d’opéra, ou encore le prestigieux concours international de ballet Le Prix de Lausanne. Avec ses 1’844 places assises, il était déjà considéré comme étant le plus grand théâtre de Suisse. Cependant, avec les infrastructures vieillissantes, il a fallu penser à des aménagements pour répondre à une demande croissante pour la culture.

    Plus de proximité

    « Le but a été de conserver l’identité du théâtre en rénovant entièrement l’ancien lustre présent depuis toujours » explique Florence Favrod, directrice du théâtre de Beaulieu SA. Ce qui était primordial d’améliorer c’est l’acoustique ainsi que l’éclairage. « La scène était autrefois en pente, ce qui rendait difficile la mise en place des décors par les metteurs en scène » ajoute Florence Favrod. La scène a donc été rabaissée de 20 centimètres et remise à plat afin de permettre aussi aux artistes de se sentir plus proches du public. La petite particularité de la salle qui la rend aussi attrayante ? « Un faux plafond en bois composé d’ondulations qui donnent un effet de relief pour les artistes qui se trouvent sur scène » déclare Serge Fehlmann, architecte du bureau Fehlmann Architectes SA.

    Une ville qui se développe

    La rénovation du Théâtre de Beaulieu fait partie d’un vaste programme d’aménagements de la Ville de Lausanne. Le budget alloué par la ville pour le théâtre se chiffre à 43 millions.  C’est à terme, tout le quartier de Beaulieu qui sera transformé. Un nouveau restaurant italien Quintino a été construit ainsi que l’arrivée du siège du Tribunal arbitral du Sport, en parallèle à la rénovation du Théâtre. Les Halles sportives qui abritaient autrefois le célèbre Comptoir Suisse seront mis à disposition pour des activités sportives en tout genre (basketball, boulodrome, escalade de bloc, sports à roulettes,…). L’objectif est d’élargir encore l’offre sportive pour la population lausannoise. Les Halles Nord vont quant à elles, être au bénéfice de l’économie circulaire. La société coopérative Démarche active dans le domaine de la réinsertion professionnelle et sa structure Textura dans la collecte de textiles dans le canton de Vaud seront des acteurs majeurs de ce projet. Les activités dans les halles nord seront donc sociales et économiques avec comme objectif de créer un laboratoire de solutions innovantes. Près de 50 personnes viendront travailler quotidiennement dans ces nouvelles start-ups et autres entreprises.

    La culture avant tout

    Selon Grégoire Junod, syndic de la ville de Lausanne, ce théâtre trouvera vite sa place dans la capitale vaudoise. Les aménagements et constructions témoignent de l’effervescence d’une ville de culture comme l’est Lausanne. Mais cela montre également l’envie de valoriser le patrimoine culturel et historique présent avant nous. L’offre de programmation se veut quant à elle toute aussi riche et variée afin de toucher le plus de couches de la population.                   

  • Biodiversité des lacs mise à l’épreuve

    Biodiversité des lacs mise à l’épreuve

    Photo & rédaction par : Jessica Vicente

    BIOLOGIE · La présence de moules invasives dans les lacs donne du fil à retordre à de nombreux chercheur·euse·s. De jeunes étudiant·e·s se sont lancé·e·s le défi de mettre au point un projet pour limiter leur prolifération.

    Depuis une dizaine d’années, plusieurs lacs à travers le globe abritent l’espèce de moule quagga. Cette espèce de mollusque d’eau douce apprécie principalement les eaux stagnantes et avec peu de courant, elle envahit donc facilement les lacs et les rivières. Malgré de nombreuses recherches il reste très difficile de déchiffrer la cause de leur présence et aussi de s’en débarrasser.

    Un écosystème menacé

    « À l’origine, les moules quagga viennent dans les bateaux. Lorsque les pêcheurs rentrent de leur journée de travail, en vidant les ballasts, c’est les réservoirs qui permettent d’ajuster la flottaison des bateaux se trouvent plein de larves de moules. Parfois les pêcheurs ne se rendent même pas compte » déclare Jérémy Berger, étudiant en fin de bachelor de biologie à l’Unil. C’est de cette manière que les larves se développent et passent d’un port à un autre. Comme cela a été le cas de la moule originaire du bassin de Dniepr en Ukraine qui a été introduite malencontreusement dans de nombreux lacs en Europe et en Amérique du Nord. Cependant, le problème ne s’arrête pas là. Ces larves aiment particulièrement se loger dans les canalisations, environnement qui est propice pour leur reproduction. À terme, elles finissent par bloquer le flux de l’eau. « La difficulté se trouve aussi pour la chaîne alimentaire, car les quagga filtrent l’eau et se nourrissent de plancton et de bactéries, ce qui laisse moins de nourriture aux autres organismes présents dans l’écosystème. » explique Marta Marangoni, étudiante en master de biologie à l’Unil.

    Afin de prévenir toute apparition de moules, il est essentiel de nettoyer les bateaux après chaque utilisation.

    Une solution prometteuse ?

    Marta Marangoni et Jérémy Berger font partie d’une équipe de 14 personnes en lice du Grand Jamboree, un grand concours international de biologie synthétique. Ce concours est organisé par l’IGEM, une fondation à but non-lucratif voué à l’avancement de la biologie synthétique « Le concept de ce concours est de modifier génétiquement des organismes pour répondre à des problématiques spécifiques » énonce Jérémy Berger.

    Le projet encore en élaboration a débuté en mai 2022 et il se divise en deux phases.  Dans un premier temps, il s’agira de reproduire la protéine Fit-D qui va tuer les moules. Ensuite, il faut produire des acides zostériques, qui est une molécule empêchant l’adhésion des quagga avec les surfaces. « Ces deux étapes sont imbriquées ensemble car les quagga relâchent de l’ammonium lorsqu’elles meurent. Ce produit est très odorant et assez toxique. Mais ce n’est pas la préoccupation majeure. Les vrais problèmes sont l’obstruction des canalisations. C’est pourquoi il est nécessaire de surveiller fréquemment l’état des canalisations. Avec cette deuxième étape, nous empêcheront la survie de l’espèce » souligne Marta Marangoni.

    Près de 350 équipes du monde entier se disputeront en fin octobre 2022 la médaille du meilleur projet auprès d’un jury d’experts aux Portes de Versailles à Paris. Après de longs mois de dur labeur, espérons que cela portera ses fruits pour nos deux étudiant·e·s de l’Unil !

  • Rencontre avec Adrien Bürki

    Rencontre avec Adrien Bürki

    Propos recueillis par : Maxime Hoffmann

    Est-ce que vous vous considérez écrivain ?

    La question est compliquée, car elle touche à la légitimité sociale qu’une personne a de se dire ou non écrivain. Fut un temps, je ne me serais jamais imaginé être « écrivain ». Maintenant, après plusieurs publications et après avoir adapté ma manière de travailler, je me l’autorise dans certains contextes, notamment littéraires. J’essaie néanmoins de ne pas rendre ce statut anodin et j’évite de l’employer à tort et à travers. Je peux parfois avoir l’impression que c’est une carte que je joue, ce qui me gêne : il serait trop facile de l’utiliser comme une étiquette que l’on m’a accordée une fois et qui persisterait toujours. On peut d’ailleurs s’interroger face à des personnes qui, après avoir pris part à des scènes médiatisées – comme The Voice ou d’autres espaces de légitimation –, se revendiquent « artistes ». Pour moi, le terme ou le statut se rattache surtout à une pratique qui est, en l’occurrence, l’écriture. C’est un mode de vie qui prend plus ou moins de place dans mon quotidien et, comme pour un boulanger ou un facteur, c’est en travaillant que je peux m’associer à une profession. Le statut d’écrivain jouit néanmoins d’une connotation plus « prestigieuse » qui rend son usage parfois prétentieux, très convoité par certains. De mon côté, je tente de rester modeste. Pendant longtemps, j’ai été un peu paresseux et le fait d’avoir publié mon recueil Sur la Chapelle, qui a reçu le Prix Georges-Nicole, m’a permis de me sentir plus légitime et de développer une éthique de travail. Ça a été une prise de conscience. Ce n’est sans doute pas anodin que, quand j’écris, je dis que je travaille : c’est cette implication qui pour moi légitime le terme d’écrivain.

    Pourquoi écrivez-vous ? Et pourquoi allez-vous jusqu’à publier ?

    J’écris parce que je lis. Le passage de la réception à la création littéraire s’est fait naturellement : j’ai beaucoup lu, depuis un très jeune âge, et l’envie d’écrire mes propres histoires s’en est ensuivie. J’ai des souvenirs forts liés à des lectures d’enfance. Rétrospectivement, je me dis que c’est en partie de là que vient la grande importance que j’attache à la fiction, qui me semble constitutive en termes à la fois d’émotions et de clefs de lecture du monde. Je ne suis pas sûr, contrairement à ce qu’on entend souvent, que « la réalité dépasse la fiction », et je crois qu’il y a énormément à gagner, individuellement et collectivement, à se nourrir de récits et à savoir les lire.

    En ce qui concerne la publication, la réponse est simple : pour moi, raconter n’a pas de sens sans un public. Chercher à partager ce que l’on écrit avec d’autres que soi me paraît logique. Pour ma part, outre la participation à des concours, j’ai d’abord écrit des textes pour des proches, des gens qui me connaissaient bien. L’étape de la publication est aussi confrontante (et stimulante), ajoute à ce public familier un public potentiel qui n’a pas de bienveillance amicale a priori.

    Comment décrivez-vous le rapport entre la lecture et l’écriture ?

    Comme je l’ai dit plus tôt, c’est pour moi un rapport primordial : mon envie d’écrire vient de mon goût pour la lecture. J’ai des goûts éclectiques : en bon ancien étudiant en Lettres, il y a des classiques auxquels je reviens toujours, comme Flaubert ou Laurence Sterne, mais j’apprécie aussi des auteurs plus populaires comme San-Antonio. Je suis en autres fasciné par les écrivains qui maîtrisent l’art du récit long et qui ont l’endurance d’écrire de gros romans : je pense entre autres à John Irving, mais aussi à un chef-d’œuvre absolu comme Cent ans de solitude. Mais un auteur fondamental pour moi est George Perec, que j’ai découvert au gymnase, en particulier son roman La Vie mode d’emploi. Cette lecture a été pour moi fondatrice, j’ai été fasciné par les possibilités d’exploration formelle qu’offre sa vision de la littérature. C’est grâce à lui que j’ai découvert les possibilités offertes par la contrainte ; il est très rare que j’écrive sans contrainte, sans une structure formelle qui guide la création de mon texte. Et, aussi surprenant que cela puisse paraître, s’imposer des règles est à la fois une stimulation pour la créativité et une libération. Par exemple, pour mon récit La Couronne boréale écrit et publié en ligne sous la forme d’un roman-feuilleton au cours du confinement de 2020, je me suis astreint à improviser quotidiennement un épisode pendant trois mois, en m’obligeant jusqu’au bout à ne prévoir aucun plan. La contrainte était ici d’ordre organisationnel et non formel. C’était aussi un moyen de me discipliner, de créer une routine d’écriture, et en fin de compte cela a abouti à un roman d’aventures, qui sera publié en fin d’année.

    Que pensez-vous de la notion d’inspiration ? Existe-t-elle ? Ou est-ce le travail qui prime ? Si elle existe, comment faites-vous pour la stimuler ?

    Fondamentalement, je ne crois pas à l’inspiration, du moins au sens romantique du terme. Je pense plutôt que l’écriture est la recherche active de quelque chose, que l’on essaie de concrétiser. Comme dans tout travail, il y a des jours avec et des jours sans. Parfois on coince. Cela dépend du type de texte que j’écris. J’ai surtout besoin de me mettre en condition, de créer un environnement qui me permette de me concentrer, de réfléchir et de laisser l’imagination travailler. Je me dis : « Là, je vais écrire », et je construis consciemment un climat propice à la création. Généralement, je n’écris pas chez moi. Je préfère les cafés : le bruit ambiant m’aide à former une bulle où je me sens à l’aise pour écrire. Et, cela peut paraître cocasse, mais je me sens un peu contraint par la foule, par la présence d’autrui : si je ne fais rien, les autres s’en apercevront. Cette idée est totalement fausse, c’est bien sûr l’imagination qui joue des tours, mais c’est une forme de pression qui fonctionne et aide à tenir bon. En gros, je ne suis pas visité par la Muse, je vais la chercher au bistrot ! J’essaie aussi d’entretenir une routine. Sans elle, il m’est difficile de tenir un projet sur le long terme.

    Comment décrivez-vous votre geste d’écriture ?

    Généralement, je prends des notes à la main, puis je les retravaille en les tapant à l’ordinateur. C’est à l’ordinateur que je rédige le texte, la plupart du temps. Un temps, j’écrivais à la machine à écrire. Je trouvais la démarche intéressante et expérimentale sur certains aspects : on vit le temps d’une autre manière, le rythme de l’écriture ralentit et la pensée se synchronise plus facilement avec les mains qui tapent. Le stylo ou le clavier d’ordinateur filent parfois un peu trop rapidement ! Au final, il est toutefois très rare que l’élaboration d’un texte ne passe pas par une étape sur papier, qui lui donne pour moi une forme d’assise.

    Mon plaisir à construire des histoires me pousse assez naturellement à produire une structure avant de me mettre à rédiger. Je réfléchis à une intrigue et je prends des notes pour préparer l’écriture, nourrir mon récit. Je crée un cadre en prenant soin de ne pas me perdre dans l’attente et l’accumulation de documents. C’est un écueil dangereux duquel je dois me sortir dès que possible. Ensuite, je me mets à écrire sur la base du matériel, en prenant soin de garder une souplesse. Le cadre est une contrainte structurelle qui permet, quand on y pense, une plus grande ouverture à la surprise. Cela dit, il m’arrive de me lancer de façon beaucoup plus libre ; c’est une expérience différente, plus spontanée, ce qui a un impact sur mon écriture.

    Retouchez-vous beaucoup ?

    Pas assez, clairement. C’est une étape assez laborieuse pour moi, un peu trop besogneuse en comparaison avec l’euphorie du premier jet. J’admire, tout en ne les enviant pas totalement, ceux qui sacrifient allègrement des paragraphes entiers. C’est peut-être un paradoxe chez moi : viser la maîtrise tout en étant attaché au premier élan. J’y travaille, mais il est difficile, par exemple, de sabrer mes adverbes alors que c’est un de mes plaisirs coupables !

    Auriez-vous un conseil pour celles et ceux qui souhaiterait écrire ?

    Je ne pense pas avoir la légitimité de donner des conseils, d’autant qu’il n’y a pas de recette universelle, et que c’est au contraire à chacun et chacune de trouver sa motivation et sa voix. Si je me fonde sur ce qui a fonctionné et fonctionne chez moi, je dirais en premier lieu de beaucoup lire, et de relire. Ça forge l’œil, le rythme et l’envie. Ensuite, il faut se donner activement les conditions matérielles d’écrire, notamment le temps : le temps pour écrire peut vite passer à la trappe si on ne le réserve pas pour cette activité. Enfin, on peut trouver avantage à désacraliser le projet d’écrire, et à y prendre du plaisir. Pour citer Raymond Queneau : « On n’écrit pas pour emmerder le monde ». Autant commencer par s’appliquer ce précepte à soi-même.

  • L’herbe repousse

    L’herbe repousse

    Photo & rédaction : Maxime Hoffmann

    Adrien Bürki est lauréat du Prix Georges-Nicole 2019 (prix qui a comme fin de primer l’œuvre d’une autrice ou d’un auteur n’ayant pas encore publié). Depuis 2020, son goût pour l’écriture le porte à publier des feuilletons : La Couronne Boréale et L’Hiver du Labyrinthe (https://lacouronneboreale.wordpress.com/about/). Il est aussi co-directeur de la Revue Archipel de l’Université de Lausanne.

    Dans ce livre de belle facture, un narrateur relate quatre courtes histoires qui se construisent en écho à l’existence d’un monument oublié de St-Légier : sa Chapelle. Sans doute édifiée au début du XIe, elle a, depuis un incendie au XVe siècle, lentement glissé dans l’invisible, submergée par le temps et la nature : « Pendant plusieurs années l’herbe pousserait plus court là où s’était trouvé la chapelle, on en devinerait les contours esquissés en creux dans le pré. Puis on ne les devinerait plus ». Sa présence est heureusement pressentie en 2005. Sa masure exhumée en 2007. Que faire de ces ruines et en particulier des âges qui se sont évanouis avec elle ? Subir l’oubli ? Car la réalité est dure : les documents manquent. Sinon, puisque l’Histoire ne peut rien face au vide, écrivons des histoires pour le combler.

    Adrien Bürki a accepté l’absence de sources pour créer des fictions, de brefs ersatz mémoriels, capables de redonner une consistance au passé. Les quatre courts récits semblent des contes chargés de mystères. On y découvre des pèlerins perdus dans une forêt enneigée, un jeune fabuliste à la mémoire prodigieuse, la vie d’un petit village pastorale et le passe-temps d’un notaire maladroit. On redécouvre la peur de l’orage, de la masse sombre qui s’élève au-dessus du lac et qui lentement progresse jusqu’à soi. Une crainte oubliée des modernes monte alors en chacun, chez le paysan sur le retour, chez le batelier à distance des rives. L’eau tombe, en trombe, chargée d’une électricité violente qui hurle après s’être écrasée sur le toit. Une flamme, malgré la pluie. Pauvre chapelle…

    Tout converge en un même point : l’histoire d’un édifice qui a connu la vie, puis le clame après la tempête. Un minuscule déluge a fendu le toit, ouvert l’enceinte solennelle qui héberge une flaque où se reflètent des lierres. Puis, le temps l’a lentement grignoté. Il a amoindri ses murs jusqu’à les faire disparaître. Personne, même les plus anciens, ne sait où elle se trouvait cette ruine. Au XVIIIe siècle, une jeune fille rêveuse et taciturne tente bien de s’y intéresser, mais sa manie étrange de creuser la terre en tout endroit effraie les habitants de St-Légier. Tout le monde la croit folle. Peut-être auraient-ils dû l’écouter.

    Ces épisodes sont relatés avec une richesse, fouillée. Les mots collent aux nuances du monde, surgissent parfois avec décalage, extirpés des registres anciens, instaurant une étrangeté ou une opacité. On sent un réalisme flaubertien, enrichi d’une touche de terroir dans le vocable, coulé dans une syntaxe sophistiquée. Le développement s’élabore à partir d’un goût pour les longs paragraphes. Un style de peintre où le monde ralentit pour que s’épanouisse l’image des choses.

  • Rencontre avec Jérôme Meizoz

    Rencontre avec Jérôme Meizoz

    Photo : © Yvonne Böhler

    Propos recueilli par : Maxime Hoffmann

    Depuis quand vous sentez-vous écrivain ?

    Longtemps, j’ai eu de la peine à me dire écrivain, malgré plusieurs livres publiés. Dans mon cas, c’est venu de l’extérieur, lorsque que l’on m’a désigné comme « écrivain ». Aujourd’hui encore, je n’y adhère pas entièrement. Pour faire simple, cela fait environ une dizaine d’années que j’ai pris l’habitude d’être considéré comme écrivain. C’est un rôle parmi d’autres. J’ai aussi un métier d’enseignant à l’Université de Lausanne et, parfois, il faut dissocier les deux fonctions. Dans certaines situations, se présenter avec une fonction ou une autre facilite les choses. Aussi, être écrivain est flatteur et, en même temps, pas tant que cela. De nos jours, beaucoup se revendiquent écrivains. On ne sait pas très bien ce que cela signifie. Et puis on y entend ce petit mot : « vain ». Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : j’ai le sentiment d’aimer l’écriture et ce geste change la perception de la vie quotidienne. C’est pour moi un besoin, c’est ma tendance graphomane. Mais mon intérêt n’est pas seulement associé à une fonction sociale. Le social s’est plaqué par surcroît sur ma pratique personnelle de l’écriture.

    Comment décrieriez-vous le rôle social que vous venez d’évoquer ?

    Je pense qu’être perçu comme écrivain désamorce le pouvoir d’action. Dans les débats et plus largement dans le monde médiatique suisse, l’écrivain est neutralisé. On se dit que c’est quelqu’un qui a un vague avis personnel sur quelque chose et qu’il a l’habitude de l’exprimer. Ce n’est ni un expert, ni une élite politique, ni un scientifique. Être désigné comme écrivain peut faire passer une parole pour moins épaisse que celle d’autres personnes. Cette hiérarchie tient à un fait historique : la Suisse n’est pas une nation littéraire, c’est-à-dire qu’elle ne s’est pas fondée autour d’un imaginaire de la culture littéraire, comme c’est le cas pour la France. Les historiens appellent « nation littéraire » un pays où la pratique de la littérature, les références à un patrimoine littéraire et l’imaginaire qui en découle sont fondateurs et sont présents dans tout le champ politique. En France, les hommes politiques écrivent des romans et les présidents de la République ont été des amateurs de littérature, voire des spécialistes. Le ministre Xavier Darcos a rédigé des manuels de littérature pour l’enseignement. C’est une singularité française. La Suisse ne partage pas cet intérêt. Le rôle de l’écrivain n’est pas valorisé. Le monde politique suisse se fiche éperdument de la culture ; il la subventionne, mais n’y voit pas un domaine d’investissement politique réel. La culture est une sorte de divertissement qui occupe une partie de la population d’une manière qui ne valorise pas la critique. Je m’identifie quant à moi plutôt à une tradition critique, assez politisée. Je ne suis pas très optimiste quant à la fonction accordée aux écrivains. C’est peut-être ce qui me gêne avec ce statut : le fait d’être neutralisé.  

    Pourquoi alors écrivez-vous ? Et surtout pourquoi faire l’effort de publier ?

    Malgré ce désintérêt de la Suisse pour la culture, j’ai toujours eu envie d’écrire ici et de publier ici. La Suisse romande est mon milieu politique. De plus, j’écris des textes de genres variés : de la critique littéraire, des essais, des romans, etc. Ces œuvres s’adressent à des espaces de débats qui s’avèrent eux aussi divers. Ça peut être un format journalistique qui porte sur l’intérêt d’un livre. Ça peut relever de la politique et se centrer sur des aspects culturels. Ça peut encore être un objet strictement littéraire qui se construit autour de l’imaginaire du roman. Après, à la question « pourquoi j’écris », je me dis « sait-on jamais pourquoi on fait les choses ». Dans mon cas, comme je l’ai dit, j’ai tôt aimé écrire. À un moment, mon geste a été légitimé par le cadre dans lequel je me trouvais. Par exemple, j’ai rencontré un éditeur qui souhaitait jeter un œil à mon travail. J’ai reçu beaucoup d’encouragements de l’extérieur. L’envie d’écrire est liée à un mode de vie, car c’est grâce aux textes (lus et écrits) que je métabolise la vie sociale. Ce mode de vie aurait pu rester une activité privée, j’aurais pu tenir un carnet ou un journal, mais, des acteurs du milieu des lettres (écrivain·e·s, éditeur·trice·s, des revues et professeur·e·s) m’ont invité à leur montrer quelques textes et ça m’a plu. Il y a aussi, certainement, un besoin de reconnaissance, sans pour autant que ce soit maladif. À partir de ce constat, j’ai eu besoin de savoir dans quelle direction me mènerait ce besoin d’être validé par autrui. Je ne voulais pas devenir Joël Dicker. Je ne voulais pas non plus écrire de la poésie très rare. J’avais envie d’avoir un certain public, de créer un dialogue et, finalement, ce dialogue s’est instauré avec les gens qui m’entourent.

    Quel est le rapport entre la lecture et l’écriture ? La lecture est-elle une inspiration d’ordre formel ou thématique ? Nourrit-elle des imaginaires ? Vous parliez de mode de vie…

    En tout cas, je lis beaucoup. Et je crois qu’écriture et lecture vont ensemble. J’organise des ateliers d’écriture et je dis souvent à celles et ceux qui veulent écrire que les deux activités sont des vases communicants. C’est difficile de concrétiser un projet d’écriture si on ne lit pas régulièrement, ou si on n’est pas imprégné d’autres horizons, d’autres langues que les nôtres. De mon côté, j’ai beaucoup lu depuis le gymnase. Ça vient souvent avec l’école, ça ne tombe pas du ciel. Mais je ne lis pas pour m’inspirer. Ce sont soit des lectures professionnelles pour l’université, soit des lectures personnelles, toujours hétéroclites. J’adore lire selon mes envies, sans aucun ordre et avec une grande confiance au hasard : les livres que l’on nous donne, les livres qui attendent plusieurs années avant de faire leur effet. J’ai lu des livres il y a vingt ans et n’en n’avais alors rien tiré. Puis, un jour, ils se sont avérés décisifs. Sans doute, ne sommes-nous pas toujours prêts à entendre ce qu’il y a dans les livres.

    Vous avez un exemple d’auteur ?

    (Un instant) Oui, Claude Simon. La première fois que je l’ai lu, ses livres m’avaient semblés difficiles. Je l’avais brièvement rencontré aux Journées littéraires de Soleure en 1995. Des amis le connaissaient. On avait passé un moment à lui poser des questions. D’une certaine manière, on l’interviewait et cela l’ennuyait profondément. Il restait pourtant très charmant. Malgré cette rencontre, face à ses œuvres, je me disais : « C’est difficile. C’est réservé à un si petit public. Et d’où vient cette forme ? ». Plus tard, j’ai compris. Elle vient, entre autres, de Faulkner. On apprend les choses dans le désordre. Il m’a fallu attendre vingt ans pour vraiment comprendre ce que signifiait Claude Simon par rapport à l’histoire littéraire et entrevoir les ressources que son œuvre pouvait offrir : une liberté dans la syntaxe, la capacité d’écrire à partir d’une matière très autobiographique, sans pour autant faire le récit plat de son existence. C’est comme des munitions qui sont utilisables seulement à un certain moment. J’avais bien vu qu’il y avait un stock, mais je ne savais pas les insérer dans mon fusil…

    Vous avez dit que les livres n’étaient pas une source d’inspiration. Est-ce que, d’après vous, l’inspiration existe ou le travail seul fait l’œuvre ?

    Dans mon expérience très concrète, il y a un mélange des deux, c’est-à-dire je ne crois pas à l’inspiration au sens romantique : le truc qui tombe du ciel. En revanche, il existe des situations qui offrent quelque chose ou des états mentaux dans lesquels on est plus disposé à imaginer et à écrire. On peut penser à des états d’hypnose ou, plus simplement, à des rêveries par exemple dans un train. Sinon, l’instant avant de s’endormir ou lorsqu’on nage longuement à la piscine. Comme beaucoup d’auteurs, j’ai des moments de page blanche. Pendant trois semaines ou un mois, on n’y arrive pas. La natation, la marche, c’est connu, cela permet de stimuler l’activité créatrice. Ainsi, pour moi, l’inspiration est une disponibilité psychique à certaines forces qui sont, la plupart du temps, entravées par la vie diurne, les obligations du quotidien et le stress. Cela étant, le travail est essentiel. L’inspiration est utile : elle permet des notes intéressantes, mais ça ne va pas plus loin. Comme la plupart des auteurs, je prends des notes. Je les transcris. Je commence à rédiger des petits passages. Mon écriture n’est pas du tout linéaire – je crois d’ailleurs que c’est assez rare. J’écris par petits morceaux. Je sais que je veux raconter une histoire qui s’articule peut-être autour d’un personnage, mais je crée des fragments qu’ensuite je colle les uns avec les autres. Après cinq ou six lignes, je n’ai généralement plus d’énergie. Je n’arrive plus à symboliser, à réunir le sens. Le propos s’étiole. Ça part en eau de boudin. Alors, je coupe et je reprends les morceaux qui ont la plus forte intensité. C’est rhapsodique ! Dans la version finale, il ne faudrait pas voir les coutures. Dans mes derniers romans, j’essaie de numéroter des paragraphes. C’est comme des micro-chapitres, ils se suivent. On pourrait oublier les chiffres. On pourrait tout coller. Mais j’aime bien qu’il ait un espace pour les lecteurs. Et comment éviter la prose plate ? J’enlève beaucoup.

    Si on parle de l’écriture comme geste physique, comment travaillez-vous ? Avec une plume sur du papier ? Avez-vous des lieux propices à l’écriture ? Des moments de la journée ?

    Je n’ai aucun rituel d’écriture. Ma vie est active, je ne peux pas me permettre de m’asseoir tous les soirs au même endroit, à la même heure. Et je n’ai pas la discipline pour vivre comme Valéry : se lever à quatre heures du matin et écrire deux heures avant de commencer la journée. Impossible. J’écris tout le temps, en marchant, dans le train, que sais-je. Si j’ai un petit moment le matin, j’en profite. Mais c’est complétement aléatoire. J’écris mes premières notes dans un carnet. C’est ma matière première. Ensuite, pour réunir et organiser ce stock d’idées, je saisis dans un fichier d’ordinateur les éléments qui correspondent à un projet précis. Je cherche ensuite à leur donner une forme, à passer du fragment à un tout cohérent. Mes idées sont souvent très générales et je ne sais pas très bien où je vais. Par exemple, je voudrais écrire un texte sur l’école : un récit autour de la vie scolaire. J’ai déjà pris plein de notes, mais je ne sais pas du tout ce que ce sera. Même la forme me reste inconnue. Est-ce que je vais écrire un roman, un récit d’enfance, qui sait ? J’ai une réserve d’expériences, des réflexions et de lectures qui nourrissent mon projet, mais j’avance sans avoir la moindre idée de la fin. C’est au fur et mesure que j’essaie, que je trace, que je modifie. L’aléatoire joue un rôle. Un article de journal peut me pousser à rajouter une ou deux scènes. Saisir le réel autour et le transformer, sans pourtant le planifier.

    Si on prend comme exemple votre texte Haut Val des loups (2015), l’aspect fragmentaire apparaît très clairement. Le lecteur est transporté d’une époque à l’autre, sans nécessairement comprendre la logique qui sous-tend ces déplacements. Est-ce à dessein que vous maintenez ce caractère fragmentaire ?

    Oui, c’est volontaire. Le texte est conçu pour désarçonner. Mon cerveau fonctionne comme cela, par fragments, par sauts d’intensité. Dans ma tête, je n’ai pas un récit continu. Comme je sais que c’est ainsi, j’essaie de trouver une forme pour restituer ce phénomène. Sans me comparer à lui, ce pourrait être une similitude avec Claude Simon : on fait connaître aux lecteurs le processus parfois chaotique et analogique qui concrétise l’envie de raconter quelque chose. Chez Claude Simon, le lecteur subit cela – avec plus ou moins de plaisir, on est bien d’accord. J’aimerais faire vivre à mon lecteur ce que je vis en écrivant. À mes risques et périls ! Heureusement, il y a un moment d’équilibrage avec l’éditeur. Celui-ci peut me dire « n’oublie pas que ton texte sera lu par des personnes qui doivent pouvoir te suivre ». On travaille ensuite pour trouver un équilibre. Je pourrais suivre totalement la demande et produire un texte linéaire au cours duquel je prends par la main le lecteur, du début à la fin. On trouve plein de livres comme ça. Ils sont parfois très bien, mais je m’ennuie profondément dès la deuxième page. Je préfère chercher une forme qui a son sens par rapport à mon propos et qui le justifie. Parfois, c’est vrai, il faut lire deux fois. Je reconnais, c’est parfois difficile pour le lecteur. Mon but n’est pourtant pas de produire une difficulté gratuite pour embêter le lecteur. Je ne peux pas lui donner autre chose à lire qu’un projet reflétant mes processus mentaux. Sans cela, je me trahirais complètement.

    D’ailleurs, loin de laisser le lecteur seul, vous commentez souvent cette non-linéarité avec ironie ou avec un regard critique. Est-ce que vous procédez ainsi pour signaler que vous êtes conscient du foisonnant, de l’irrégularité et de la densité ?

    Oui, c’est une mise en scène, celle du type qui se perd dans ce qu’il raconte. Elle me plaît. Je peux ainsi créer une symétrie entre des faits émotionnellement très troublants et leur impact sur celui qui raconte. J’essaie de montrer l’effet de l’un sur l’autre : comment le narrateur est affecté par ce qu’il vit. On s’éloigne de la pseudo-maîtrise du narrateur tout puissant qui déroule le tapis rouge aux lecteurs – je n’aime pas cela du tout.

    Aussi, dans beaucoup de vos textes, il est tentant de céder au pacte autobiographique et d’associer la voix du narrateur à la vôtre. La frontière est souvent floue ?

    Oui, d’autant plus que ces textes sont en partie autobiographiques. Alors, oui, la frontière est floue. Je ne cherche pourtant pas à le faire consciemment. C’est comme cela que les choses se présentent. J’entretiens des rapports ambigus avec le récit autobiographique. On classerait plutôt mes textes parmi les autofictions, c’est-à-dire qu’il existe bel et bien un ancrage biographique à l’origine de la fiction, des images, des événements, mais, qu’à partir de cela, j’ai besoin d’un dispositif qui ne soit pas strictement autobiographique. L’autobiographie revient à raconter sa vie. Mais est-ce qu’on a le droit d’imposer sa vie aux autres ? La vie que l’on a est le plus souvent très banale et, très vite, on peut se demander si cela vaut la peine. Je ne pense pas être un écrivain de fiction fondamentale, d’imaginaire profond. Ce n’est pas mon rayon. J’ai besoin de partir d’une expérience concrète, pas forcément vécue, mais au moins vue. Ensuite, je la transforme en autre chose dans un dispositif où il y a une place pour l’invention. En fonction des habitudes de lecture de chacun, cela peut en effet être désécurisant. Mon dernier roman, Malencontre, joue aussi ce jeu. C’est un anti-polar. Ce genre du polar est très codifié. Je suis un fan absolu de James Ellroy, le Shakespeare du polar. En lisant cet auteur, on se dit qu’on n’a pas le niveau, que ce genre de polar, on ne saura pas l’écrire. J’ai cherché à faire autre chose, à m’amuser avec les codes du genre…

    Un dernier point, votre style ! Vous avez quelque chose de dépouillé, de taciturne. On sent une économie du mot, avec très peu d’excès. Est-ce recherché ?

    Alors, c’est clairement ma façon d’écrire et ma conception du style. J’aime être elliptique, presque formulaire, parfois frappé, assez simple. Ça peut donner une impression péremptoire, mais je n’aime pas les longs développements. Je n’arrive pas à en faire. On m’a parfois demandé « pourquoi tu ne développes pas davantage cette scène ? ». Si je la croque en cinq phrases, tout est dit, le reste est du ressort du lecteur et de son imagination. Je trouve que plus on en dit, pire c’est. J’ai la stratégie inverse : dire peu, mais demander la participation du lecteur. Pour qu’il y ait de l’intensité, il faut que ce soit court, que ce soit comme une flèche qu’on lance. Dans le texte, il doit y avoir beaucoup de flèches. Le lecteur doit en recevoir énormément et retenir une sorte d’impression d’intensité entrecoupée, plutôt que d’un grand flot bavard. J’écris souvent un peu plus dans mes premières versions, puis après j’enlève tout ce qui dépasse. Je ne suis pas un disciple d’Hemingway, mais j’aime beaucoup son image de l’iceberg : l’écriture, c’est juste la pointe, et elle vous fait ressentir tout ce qui est caché dessous… Si cela marche, c’est très fort. J’aime aussi écrire de petits poèmes, car cette forme tolère volontiers l’ellipse, voire l’appelle. Dans un poème, on construit rarement une phrase avec de longues subordonnées. C’est vertical et minéral.

    Finalement, pour tou·te·s les amateurs et amatrices d’écriture, j’aimerais savoir ce qu’après toutes vos expériences d’écriture vous retiendriez en particulier ?

    (Un instant) La première chose qui me vient à l’esprit, ce serait de faire attention aux modèles un peu idéalisés que l’on a au début. Les grandes admirations sont très importantes, car, sans elles, on n’écrirait sans doute pas. Mais elles sont aussi très stérilisantes si on les reproduit ou si on se croit obligé d’écrire dans leur sillage. Je dis cela parce que je me suis moi-même beaucoup questionné à ce sujet. On parlait de Claude Simon. On peut parler de Faulkner : quand je le lis, ça me donne envie d’arrêter d’écrire. C’est si bien ! Il faut faire autre chose, sans oublier l’effet que produisent ces lectures. J’adore aussi Tchekhov. On peut lire dix fois chacune de ses nouvelles, tout à l’air parfaitement banal et, à la fin, c’est inoubliable. Il faudrait pouvoir s’en inspirer sans se laisser prendre au piège.

    Jérôme Meizoz : auteur de Malencontre, Genève, Zoé, 2022, 154 p.

  • SafeCap : votre protection de nuit

    SafeCap : votre protection de nuit

    Logo : © Solène Gamey –  Instagram @remede.ai 

    Propos recueillis par : Natalia Montowtt

    VIE NOCTURNE Aller en boîte de nuit est associé à un moment de partage avec ses ami·e·s, des rencontres sympathiques, on entend de la musique et on danse… c’est la fête ! Cependant, il ne faut pas oublier qu’il existe toujours des personnes mal attentionnées malgré l’ambiance amusante d’un endroit où l’on va pour se détendre et oublier tous ses soucis. C’est dans cette idée qu’a été lancé SafeCap. Dans cette interview Aline Pagani, sa principale fondatrice, nous raconte le chemin fait derrière ce projet.

    Peux-tu me dire qui se cache derrière SafeCap ? Quel est ton parcours de vie et est-ce ton activité principale ?

    Je travaille dans la restauration depuis maintenant 4 ans et j’adore ça : le contact client, rencontrer du monde, etc. J’ai lancé le projet SafeCap l’été dernier. Ça a été difficile, car j’ai fait une maturité gymnasiale. J’avais aucune notion d’informatique : « comment faire un site internet » je n’en avais aucune idée. Vers qui se tourner ? Comment faire un moule pour créer les Caps ? Et tant d’autres aspects. Ce n’est pas mon activité principale, même si j’aimerais bien. Malheureusement SafeCap n’a pas de fonds, c’est nous qui avons économisé et financé le projet. Concrétiser un tel projet prend beaucoup de temps et d’argent. On a donc avancé en fonction de nos moyens.

    Qui consitue l’équipe SafeCap ?

    J’ai rencontré Panariti K., qui a fait une formation dans le marketing. Il avait les connaissances nécessaires pour créer un site internet, donc on s’est associés et nous avons lancé le projet en juin. C’est lui qui a trouvé notre producteur qui se trouve à l’étranger. Malheureusement on s’est rendu compte qu’à deux on n’allait pas y arriver car c’est quand même une charge de travail importante. Pour le visuel, j’ai pensé à une amie qui est en 3ième année d’apprentissage de graphisme, Solène Gamey. Au début, Panariti K. s’occupait des échanges avec le producteur et du site internet. Mais comme c’était trop pour une personne, j’ai demandé de l’aide à mon père qui a une carrière dans le business/marketing – il était directeur financier. Il nous aide avec la paperasse et les échanges avec notre producteur. La plus grande difficulté, c’est qu’on a fait que d’investir mais on a encore aucun revenu sur ce projet. Je n’ai pas envie de donner aux autres trop de travail alors que pour l’instant je ne peux pas les rémunérer. Dans l’idéal, ce serait de recevoir un salaire au fur et à mesure des ventes. On se rencontre de temps en temps et on va bientôt inaugurer la finalisation de notre travail. Nous sommes une équipe de jeunes et on est tou·te·s sensibilisé·e·s par la cause. D’ailleurs, c’est toujours un plaisir de travailler avec des gens que l’on connait. L’ambiance est différente et c’est sympathique car ça reste professionnelle mais on y prend tou·te·s du plaisir. Mon père nous a aussi beaucoup aidé car ce n’est pas facile de ne pas se « faire avoir », comme on travaille avec des gens qu’on n’a jamais vu ; il est évident qu’ils nous ont vendu quelque chose, donc comment savoir si c’est fiable ?

    Quelle est l’histoire du produit et d’où est venue l’idée ? Est-ce ton entourage ou ta propre expérience qui t’a poussée à lancer ce projet ?

    J’ai commencé à travailler dans la restauration de Lausanne. Au fur et à mesure, j’ai vu qu’il y avait de plus en plus de personnes qui se faisaient droguer. Malheureusement, le sujet devenait très tabou. Il  y avait une partie des gens qui y croyaient, d’autres pas, puis certains disaient que malheureusement ça arrive lorsqu’on a trop bu… Certaines personnes croient que les victimes sont toujours des femmes et je trouve cela dommage… D’un autre côté, on est conscient que ça existe mais pas à quelle échelle, puisque c’est compliqué d’avoir des chiffres exacts. Nous savons que c’est un problème, donc qu’il y a une demande derrière. Avant même de lancer le projet j’ai posé la question autour de moi pour voir si c’était quelque chose qui pourrait fonctionner. Je me suis rendu compte que des femmes principalement, mais aussi certains hommes, seraient intéressé·e·s par la SafeCap. Donc ce projet est partiellement lié au travail, car je suis directement confrontée à ces pratiques. Avant, je travaillais toujours dans des bars, donc c’étaient des horaires de jour. Maintenant que je travaille dans une boîte de nuit je vois encore plus à quel point c’est un problème mais aussi qu’il existe une demande de mise en place de solutions ; que ce soit des Cap ou de la sensibilisation au niveau de la sécurité. C’est justement quelque chose qu’on aimerait faire aussi par la suite ; on ne veut pas juste faire de la vente de produit. Sur notre site internet il y a un espace témoignage, où les gens peuvent venir en parler. On est aussi allé·e·s vers des associations pour essayer de faire de la sensibilisation. En ce qui me concerne, j’ai été droguée deux fois : une fois au Paléo, et heureusement j’étais avec des ami·e·s donc rien n’est arrivé. Une autre fois à Amsterdam et c’était un peu plus compliqué comme j’étais à l’étranger. Je « connais » ma consommation d’alcool et ce soir-là j’ai bu deux bières et le lendemain je me suis retrouvée dans un sale état. J’étais jeune, j’ai dû laisser mon verre quelque part car je n’avais pas encore la présence d’esprit qu’il y a des gens qui veulent me faire du mal. Nous avons aussi fait des interviews en début de cette année : nous avons collecté sept témoignages qu’on a filmé à visage couvert pour garder l’anonymat. Il y a eu des sales histoires… Tout ça nous motive encore plus car nous constatons que c’est un réel problème. En plus le GHB est quelque chose qui se vend comme des petits pains dans les rues, c’est une drogue qui ne coûte pas cher et pour moi c’est comme une arme qui est vendue… On ne sait pas si avec les Cap on peut faire en sorte que ça se passe moins, mais je l’espère. Après ce sera toujours à la personne de décider si elle veut mettre ça sur son verre, mais on espère au moins sensibiliser les gens sur le sujet.

    J’ai bien vu que sur vos story Instagram vous demandiez des témoignages ?

    Oui, justement car il n’y a pas beaucoup d’espaces de paroles. Il y a quelques associations qui se mettent gentiment en place… mais notre but est d’expliquer aux gens ce qu’il faut faire lorsqu’on se fait droguer. Tu peux aller à l’hôpital pour faire un prélèvement d’urine par exemple – sauf qu’il faut le prendre en charge très vite, car le GHB ça ne reste pas longtemps dans le sang et dans l’urine. Par contre, toute la structure qui est en place à l’hôpital pour les personnes potentiellement droguées est fort compliquée et malheureusement on n’a pas le remède miracle pour cela. Alors on offre surtout un espace où les personnes peuvent en parler sous l’anonymat.

    Photo : ©SafeCap

    À quoi sert exactement la SafeCap ? Comment l’utiliser et est-ce réutilisable ?

    Elles sont réutilisables donc on peut la garder sur soi. C’est du silicone assez épais qui ne se détériore pas facilement. Il est aussi possible de la passer à la machine à laver. La SafeCap est surtout faite pour les boissons qui se boivent avec une paille : au milieu il y a une entaille pour l’introduire.

    Quelle est votre clientèle cible ?

    Des gens qui sortent en soirée, les boîtes de nuit, les festivals ou des terrasses ouvertes où les gens se baladent ou restent debout. On a vu des concurrents qui font un produit similaire aux USA : le produit est chouette, ce sont des chouchous qui renferment une Cap. Cependant, ce qui me dérange c’est que c’est un produit super centré sur les femmes. Je n’ai rien à redire sur le produit mais je voulais faire quelque chose d’unisexe, où il y a pas de rose et que tout le monde peut utiliser en étant à l’aise. C’était important que ce soit à la portée de main de tout le monde. C’est environ à partir d’août qu’on avait une idée du logo, des couleurs et visuel qu’on voulait faire autour de la marque. On s’est vite rendu compte qu’on voulait faire quelque chose de pas trop glauque, car c’est quand même un sujet un peu difficile. C’est un produit pas évident à vendre non plus, donc on a choisi des couleurs très flash. On voulait faire comprendre que notre produit n’a pas pour but de terrifier des gens ; on peut quand même profiter et s’amuser !

    Où est-ce qu’on peut le commander ou acheter ? Est-ce disponible seulement en ligne ?

    Notre but principal c’est de le vendre aux particuliers en ligne à partir de notre site internet. Il est possible d’acheter un paquet avec trois Caps minimum. Nous avons aussi discuté avec des directeurs de boîtes de nuit et ils avouent être conscients que ce genre d’incident arrive. Pour nous il est important de sensibiliser les gens, donc que les Caps soient données en boîte de nuit. L’exemple que je donne tout le temps, ce sont les festivals où l’on donne toujours des boules-caisses : nous on essaye de faire la même chose avec des Caps. Par contre, je me vois mal de collaborer avec un festival et que ce dernier les revende derrière, ce n’est pas le but. On est des jeunes et ce projet nous a coûté deux bras mais le but n’est pas de gagner de l’argent. Notre objectif c’est que ce soit distribué aux gens.

    Mais ton employeur actuel a dit qu’il serait peut-être possible de les vendre dans sa boîte de nuit ?

    Nous nous sommes dirigé·e·s vers des patrons de boîtes de nuit et ils ont considérés notre proposition pour que la Cap soit présentée comme une plus-value auprès de leur clientèle. Ils semblent intéressés mais ce n’est pas toujours évident de pouvoir donner ça à sa clientèle en tant que directeur, car du moment où l’on donne cela, ça signifie qu’il y a un risque dans son établissement. C’est un argument qu’on nous a beaucoup sorti et je comprends que dans les boîtes de nuit il se passe beaucoup de choses et que tout n’est pas contrôlable. S’il y a des gens qui veulent entrer avec de la drogue ils vont y arriver car ils savent comment la faire passer à travers la sécurité. Même si Lausanne est très bien sécurisé – je trouve que la sécurité fait un très bon boulot – mais quand tu mets de l’alcool, des mauvaises intentions et une boîte de nuit avec de la musique, il y a des choses qui restent incontrôlables. Voilà mon avis sur le sujet [rire].

    Je voulais aussi savoir s’il existe plusieurs modèles ? Je vois que là il y a trois couleurs.

    Pour l’instant on a commandé la « première version » du produit, j’aimerais plus tard faire d’autres couleurs comme l’orange, ainsi que d’autres modèles avec des paillettes puis un avec le logo en tourbillon. Peut-être qu’on pourrait aussi faire le packaging de différentes couleurs. Mais pour l’instant les 3 couleurs c’est déjà bien !

    Comment s’est déroulé la création du côté technique du produit ? Avez-vous fait face à plusieurs difficultés ?

    Ce n’était pas évident car c’est un produit qui n’existe pas. Alors on a essayé d’aller vers plusieurs producteurs, mais ils doivent s’assurer qu’ils aient des bénéfices sur la production. On leur a plus ou moins expliqué le projet mais pour le produire il faut créer un moule qui coûte très cher. On a dû trouver un producteur qui était d’accord de nous créer ce moule et ensuite pouvoir nous le mettre de côté pour pouvoir le reprendre le jour où on en aurait de nouveau besoin pour faire de nouvelles commandes. C’était une première chose, mais il ne faut pas oublier qu’on communique avec des personnes à l’étranger donc qui ne parlent pas français. On communiquait en anglais et on parlait via une plateforme. Ce n’est pas évident de se faire comprendre et à expliquer l’intention du produit par message. On a eu plusieurs échantillons qui étaient arrivés qui ne nous plaisaient pas, par exemple ils m’avaient envoyé des Caps qui étaient beaucoup trop fines et qui se cassaient facilement. Ce n’est vraiment pas évident de partir de zéro pour créer quelque chose de matériel. Au moins maintenant on sait comment faire les choses. De toute façon dans le marketing tu sais que tu auras toujours un milliard de problèmes et un million de solutions. Finalement on a réussi à trouver une personne qui nous fait les deux étapes : les Caps et les packagings. Je ne voulais surtout pas qu’on produise les Caps à un endroit, qu’on nous les envoie pour qu’ensuite on doive les renvoyer pour les packaging – pour des questions écologiques et de perte de temps.

    Donc tout cela se passe en Europe ?

    Malheureusement non. Mais par la suite on aimerait vraiment que ce soit fait en Suisse ou aux alentours. On a regardé en Allemagne et Hollande, mais on s’est rendu compte que ce n’était pas vraiment possible pour nous en tant que jeune entreprise. J’ai cherché des sponsors ou des personnes qui pourraient nous aider, mais c’était tellement d’argent qu’on s’est dit que pour l’instant on ferait comme ça, et si le projet se développe on essaiera de faire quelque chose de plus local. Si je pouvais le faire ici je le ferais avec grand plaisir !

    Veux-tu dire autre chose à nos lecteur.ice.s ?

    Oui, plein de choses ! [rire] Quand les gens sortent en boîte, j’aimerais qu’il·elle·s se rendent compte qu’il peut y avoir des gens mal intentionnés. Le monde n’est pas tout mignon et plein de paillettes. Même à Lausanne, quand on sort « chez soi » on pense qu’on ne risque rien, mais malheureusement que ce soit de la drogue ou autre chose… il faut juste faire attention et s’assurer d’être bien entouré. Couvrir son verre avec sa main, ne jamais laisser ses potes tou·e·s seul·e·s, ne pas laisser son verre et toujours avoir une personne de contact autour de soi. C’est sympa de faire la fête mais il y a plein de choses auxquelles il faut faire attention car la situation peut très vite dégénérer.

    Site de SafeCap pour plus d’infos : https://safe-cap.ch/

  • La chaire défendue

    La chaire défendue

    Tableau : Goya y Lucientes, Francisco José de (1823)

    Rédigé par : Nina Perez

    RELIGION • Le cannibalisme terrifie autant qu’il fascine. Pratique associée à des temps immémoriaux, la société occidentale la considère comme le signe d’une monstruosité absolue. Mais quelles pratiques ce terme recouvre-t-il réellement ?  

    En décembre 1972, les seize hommes survivants d’un crash aérien survenu dans la Cordillère des Andes, révèlent que leur survie durant deux mois dans les montagnes argentines était due à la consommation de la chair des passager·ère·s décédé·e·s. La révélation choque et, lors d’une conférence de presse, l’un des survivants explique l’acte en ces termes : « nous nous sommes dit que si le Christ, pendant la Cène, avait offert son corps et son sang à ses apôtres, il nous montrait le chemin en nous indiquant que nous devions faire de même : prendre son corps et son sang, incarné dans nos ami·e·s mort·e·s dans l’accident. Et voilà, ça a été une communion intime pour chacun de nous ». La comparaison religieuse interpelle, mais elle révèle un lien profond entre anthropophagie et spiritualité, que nous pouvons retracer dans de nombreuses pratiques.

    Caractéristiques du cannibalisme

    Le cannibalisme semble avoir été pratiqué par l’Homme dès la Préhistoire et de manière locale tout au long de l’histoire. Certaines sociétés l’ont institutionnalisé en le considérant comme un acte rituel présentant une structure sacrificielle. Il ne faut cependant pas le confondre avec le sacrifice humain ou avec le simple désir de consommer de la chair humaine. Au contraire, il s’agit d’une « institution sociale normative étrangère à quelque penchant que ce soit », comme souligné sur l’Encyclopedia Universalis par Nicole Sindzingre, chercheuse au CNRS. Deux types de cannibalisme semblent s’exclure : l’exocannibalisme et l’endocannibalisme. Le premier consiste en la consommation de morts appartenant à un groupe extérieur, souvent dans un contexte guerrier. Le but est de s’approprier les qualités du défunt ou de venger les morts de son propre groupe. L’endocannibalisme désigne la consommation de morts de sa communauté afin de garantir la permanence de l’esprit du mort parmi les vivants.

    L’avion écrasé en 1972

    L’ambigüité du phénomène

    Dans les sociétés occidentales, l’anthropophagie est un tabou fortement ancré. Ce profond rejet trouve ses origines dans deux traditions, comme l’indique Georges Guille-Escuret dans une interview sur France Culture.

    Les Grecs rejetaient le fait de manger des individus de leur propre groupe et considéraient le cannibalisme comme une marque de sauvagerie.

    D’abord, la Grèce antiquethématise le cannibalisme dans l’histoire de Zeus, qui échappe à l’appétit de son père, Cronos. Ce dernier dévore ses enfants de peur qu’ils·elles ne le remplacent. Les Grecs rejetaient le fait de manger des individus de leur propre groupe et considéraient le cannibalisme comme une marque de sauvagerie. La seconde est le christianisme qui, dans ses origines mêmes, contient une ambigüité face à la chair. Cette dernière représente en effet à la fois un objet de péché tout en étant sanctifiée dans le rituel de l’Eucharistie. La transsubstantiation du corps du Christ est loin d’être anodine et les débats se sont multipliés quant à savoir ce qu’elle signifiait réellement. Pour l’Église catholique, le corps du Christ est réellement contenu dans le pain et le vin, ce que certains penseur·euse·s de la Réforme ont vivement critiqué. Le lien avec le cannibalisme n’est pas si lointain et il est dès lors intéressant d’évoquer le discours des survivants du crash. Ces derniers cherchaient à justifier par la religion un comportement fortement réprouvé, mais considéré comme nécessaire. Le Pape va jusqu’à les absoudre, représentant le pardon absolu. À travers cette multiplicité de pratiques décrites, allant du cannibalisme ritualisé au cannibalisme de survie, le lien avec le sacré apparaît central. Entre fascination et interdit, l’anthropophagie ne cesse de cristalliser des enjeux divers et il est intéressant de questionner ces pratiques peu connues.

    Liens des photos :

    https://dilps.unil.ch/card/1225269

    https://elpais.com/ccaa/2017/04/08/catalunya/1491679540_376378.html