• L’herbe repousse

    L’herbe repousse

    Photo & rédaction : Maxime Hoffmann

    Adrien Bürki est lauréat du Prix Georges-Nicole 2019 (prix qui a comme fin de primer l’œuvre d’une autrice ou d’un auteur n’ayant pas encore publié). Depuis 2020, son goût pour l’écriture le porte à publier des feuilletons : La Couronne Boréale et L’Hiver du Labyrinthe (https://lacouronneboreale.wordpress.com/about/). Il est aussi co-directeur de la Revue Archipel de l’Université de Lausanne.

    Dans ce livre de belle facture, un narrateur relate quatre courtes histoires qui se construisent en écho à l’existence d’un monument oublié de St-Légier : sa Chapelle. Sans doute édifiée au début du XIe, elle a, depuis un incendie au XVe siècle, lentement glissé dans l’invisible, submergée par le temps et la nature : « Pendant plusieurs années l’herbe pousserait plus court là où s’était trouvé la chapelle, on en devinerait les contours esquissés en creux dans le pré. Puis on ne les devinerait plus ». Sa présence est heureusement pressentie en 2005. Sa masure exhumée en 2007. Que faire de ces ruines et en particulier des âges qui se sont évanouis avec elle ? Subir l’oubli ? Car la réalité est dure : les documents manquent. Sinon, puisque l’Histoire ne peut rien face au vide, écrivons des histoires pour le combler.

    Adrien Bürki a accepté l’absence de sources pour créer des fictions, de brefs ersatz mémoriels, capables de redonner une consistance au passé. Les quatre courts récits semblent des contes chargés de mystères. On y découvre des pèlerins perdus dans une forêt enneigée, un jeune fabuliste à la mémoire prodigieuse, la vie d’un petit village pastorale et le passe-temps d’un notaire maladroit. On redécouvre la peur de l’orage, de la masse sombre qui s’élève au-dessus du lac et qui lentement progresse jusqu’à soi. Une crainte oubliée des modernes monte alors en chacun, chez le paysan sur le retour, chez le batelier à distance des rives. L’eau tombe, en trombe, chargée d’une électricité violente qui hurle après s’être écrasée sur le toit. Une flamme, malgré la pluie. Pauvre chapelle…

    Tout converge en un même point : l’histoire d’un édifice qui a connu la vie, puis le clame après la tempête. Un minuscule déluge a fendu le toit, ouvert l’enceinte solennelle qui héberge une flaque où se reflètent des lierres. Puis, le temps l’a lentement grignoté. Il a amoindri ses murs jusqu’à les faire disparaître. Personne, même les plus anciens, ne sait où elle se trouvait cette ruine. Au XVIIIe siècle, une jeune fille rêveuse et taciturne tente bien de s’y intéresser, mais sa manie étrange de creuser la terre en tout endroit effraie les habitants de St-Légier. Tout le monde la croit folle. Peut-être auraient-ils dû l’écouter.

    Ces épisodes sont relatés avec une richesse, fouillée. Les mots collent aux nuances du monde, surgissent parfois avec décalage, extirpés des registres anciens, instaurant une étrangeté ou une opacité. On sent un réalisme flaubertien, enrichi d’une touche de terroir dans le vocable, coulé dans une syntaxe sophistiquée. Le développement s’élabore à partir d’un goût pour les longs paragraphes. Un style de peintre où le monde ralentit pour que s’épanouisse l’image des choses.

  • Les Quatre Sœurs Berger – Alice Bottarelli

    Les Quatre Sœurs Berger – Alice Bottarelli

    Photo : ©Valentine Girardier

    Rédigé par : Maxime Hoffmann

    Alice Bottarelli est lauréate 2022 du Prix Georges-Nicole (prix qui a comme fin de primer l’œuvre d’une autrice ou d’un auteur n’ayant pas encore publié). Elle a aussi gagné la deuxième place du Prix de la Sorge 2021. Passionnée d’écriture, elle anime des ateliers d’écriture, initie les participant·e·s à la joie des mots.

    Une disparition et une multitude d’objets. Les quatre sœurs Berger, ces quatre personnalités issues d’un même monde, se réunissent à nouveau pour vider le chalet où vivait leur mère récemment décédée. Quelques paroles, quelques gentillesses et le travail commence. Ainsi, très tôt, les retrouvailles se confondent avec l’odeur de poussière et de la résine des pins alentours. Que faire de ces objets minéralisés par la mort, qui ravivent l’absence nouvelle, encore douloureuse, et qui, à chaque redécouverte, déterrent les souvenirs d’enfances enfouis par le temps et l’oubli ? Ce mouvement est celui du battant de la pendule qui oscille entre les époques. Il sert aussi de tempo au livre et à ses variations.

    Le récit se construit comme une fugue musicale. Les sœurs forment un quatuor qui, au fil des pages, maintient une polyphonie à quatre voix. Structure en contrepoint, une sœur, ou parfois un binôme, assume le développement d’un épisode individuel ou alors collectif, un solo ou une chorale. Lorsqu’elles se retrouvent, qu’elles travaillent ensemble, elles s’accordent parfois. Sinon, elles s’entrechoquent, laissant les disharmonies naître dans l’éclat d’un objet qui se brise ou dans l’estimation approximative d’une valeur. L’art de la fugue, si savant, n’est pas facile à tenir et les sœurs en font l’expérience. Leurs voix se chevauchent de plus en plus et les tensions irrésolues resurgissent. Tout du moins durant la première partie du texte.

    C’est aussi un récit qui aborde le processus d’éloignement propre à la famille. Gisèle et Edouard Berger, le couple originel, forment à eux deux le noyau d’où germent des natures semblables et pourtant différentes, quatre êtres qui grandissent de manière unique, épanouis vers les espaces libres et rabougris à l’ombre des autres sœurs. Très vite, le déménagement devient un brassage forcé du passé. Celui-ci se mélange alors avec le déplaisir de voir trembler les défauts personnels face aux autres sœurs : quand l’une donne un ordre, elle assume le rôle qui lui a été attribué, réactive les forces qui régissent le groupe et rappelle aux autres leurs fonctions d’obéir à l’autoritaire détachée. Il aura suffi d’une phrase. Pourtant, ce sont des femmes uniques, qui dirigent leurs vies propres, avec leurs aléas et leurs réussites. L’enfance est terminée et les dynamiques familiales demeurent, engendrant les tensions que l’on sait.

    Le haut de l’arbre généalogique, l’images des deux parents, s’étiole légèrement dans l’archéologie du foyer, lors des fouilles menées dans les décombres des défunts. Le père était un homme solide, sans simagrées, mais pas que ! La mère était une femme dévouée pour sa famille, mais pas que ! Les dossiers, les lettres, la décoration s’avèrent des artefacts qui témoignent d’une histoire jusqu’ici cachée. Le récit familial se réécrit. 

    Un incident, dernier sursaut de chaleur où achève de se disloquer la famille, divise le texte en quatre voix, devenues des solos éponymes : chaque sœur a son chapitre à elle.

    Les Quatre sœurs Berger est une fresque familiale décrite avec un souci du détail, qu’Alice Bottarelli formule au moyen d’un style léger au vocabulaire riche. Un bel ouvrage où l’écrivaine tisse les instants avec le fil de la vie.