• « Notre Société dévastatrice qui mange le monde » – Interview avec Pieter Van Eecke

    « Notre Société dévastatrice qui mange le monde » – Interview avec Pieter Van Eecke

    Légende : Pieter Van Eecke et Davi Kopenawa Yanomami, Crédit : Avec l’autorisation de Clin d’oeil films

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    L’auditoire est parti à la rencontre du cinéaste Pieter Van Eecke, après l’avant-première mondiale de son documentaire Holding Up The Sky au Festival du film et du forum international sur les droits humains (FIFDH). Il nous explique la démarche derrière son film qui présente la lutte des Yanomami – peuple autochtone du Brésil – pour la protection de leur forêt amazonienne. Constamment sous la pression de leur gouvernement et des entreprises qui cherchent à extraire l’or qui se trouve enfouit dans le sol des territoires Yanomami, il·elle·s subissent des vagues de violences extrêmes qui mettent en péril le bien-être et la santé de leur population, ainsi que la biodiversité et la santé de leur territoire.

    Comment êtes-vous devenu réalisateur ?

    Je pense que ce qui m’a lancé, c’est un côté activiste plutôt que les études. J’ai étudié la philosophie et j’ai fait la sculpture comme étude aussi. Et je cherchais, je pense, un moyen de lier l’esthétique et le politique, ce que je ne trouvais pas vraiment dans la sculpture. J’ai commencé à travailler dans le monde du développement, j’ai travaillé par exemple avec Oxfam en Belgique. En fait j’ai habité 10 ans en Amérique latine, 4 ans en Haïti. Puis j’ai commencé à faire des petits documentaires, très légers, sur le commerce des femmes haïtiennes sur la frontière avec la République Dominicaine, qui subissent énormément de violence. Mais donc c’étaient vraiment des petits travaux très terre à terre, sans fonds. Puis il y a eu le tremblement de terre à Haïti en 2010, terrible, avec 250’000 morts estimés – une tragédie comme en Syrie ou en Turquie maintenant. Et là j’ai réalisé un film, plus sérieux, avec mes amis haïtiens, qui témoignaient de comment ils avaient vécu ça. Et j’ai senti comment faire des films me donnait la possibilité de lier mon activisme avec l’artistique et la philosophie. Et je suis resté coincé dedans.

    Avez-vous envisagé pour la première fois de réaliser le documentaire Holding Up The Sky quand vous viviez à Haïti ?

    Non, après Haïti j’ai d’abord réalisé un autre film. J’étais, et je suis toujours, très inquiet par le changement climatique et la perte de biodiversité. Je suis traversé par une inquiétude très grande par rapport au futur qu’on est en train de laisser pour les futures générations. À ce moment-là, je vivais en Uruguay, en Amérique latine, et en visitant le continent j’ai fait un film d’abord en Bolivie, qui s’appelle Samuel in the Clouds. Ce film retrace et fait le portrait d’un homme qui travaille sur une piste de ski, ce qui doit résonner avec la Suisse, parce que le glacier sur lequel il travaillait fond – a fondu. C’est un homme aussi indigène, Aymara, qui a une relation spirituelle avec la montagne. La perte de neige était pour lui un drame. C’était un homme qui ne parle pas beaucoup. Mais ce film c’est donc un portrait poétique de lui, qui attend le retour de la neige, qui ne va plus jamais revenir. Et donc, pendant que je faisais ce film-là, j’ai lu le livre La chute du ciel, un livre écrit par Davi Kopenawa, la figure centrale du film que j’ai présenté hier – un livre, qu’il a co-écrit avec Bruce Albert, un anthropologue français. Dans ce livre-là, il parle de son point de vue de notre société dévastatrice, aux fondements colonisateurs, blanc, qui mange le monde. Et donc j’ai voulu faire un film avec Davi Kopenawa. Donc je vois ce film dans une même démarche que Samuel in the Clouds – c’est un tout autre film, mais c’est de là qu’il est né.

    Holding up the sky est tourné dans un territoire où les langues principales sont le portugais et le yanomami. Comment avez-vous communiqué et rencontré les autres scénaristes (Davi Kopenawa Yanomami, Dário Vitório Kopenawa Yanomami) ?

    De toute façon il y a une certaine violence dans les langues. Moi, je ne parle pas Yanomami et Davi ne parle pas néerlandais. Mais il parle portugais, et moi je me débrouille en portugais donc on a parlé portugais ensemble. Davi, ses amis Yanomami et sa famille doivent faire très attention avec qui ils s’engagent. Ils ont énormément d’ennemis. Ce n’était pas une situation, dans laquelle je pouvais arriver avec ma caméra et dire : « je vais faire un film sur vous ». Donc, la première rencontre, c’était plutôt moi qui devais expliquer ma démarche et eux qui ont regardé tranquillement s’ils allaient me donner leur confiance – ce que je trouve tout à fait normal. Donc j’ai passé un bon moment avant de commencer à filmer, à expliquer quel genre de film je voulais faire et comment je voulais le réaliser, avant de réellement commencer la démarche. Davi Kopenawa est vraiment, au Brésil, très connu comme porte-parole (et je pense qu’il mérite ce statut ici en Europe aussi). C’est vraiment une personne célèbre.

    Combien de temps êtes-vous resté au Brésil ?

    Je ne sais pas vraiment combien de temps. J’ai fait des longs repérages pour ce film. J’ai aussi fait des repérages dans des villages Yanomami sur les limites de leur territoire, afin de comprendre un peu plus leur culture, avant vraiment de m’engager dans une discussion avec Davi. J’ai ensuite visité Boa Vista, capital de l’état de Roraima, dans l’extrême nord du Brésil et aussi la ville des orpailleurs qui sont actifs sur le territoire Yanomami. C’est aussi à Boa Vista que Hutukara, l’association Yanomami, a ses bureaux. Donc je pense en repérage, j’ai facilement fait au total 12 semaines. Et le tournage, je ne sais pas combien de temps ça a pris au total mais au Brésil, je pense, au total 9 semaines en 3 périodes. Mais, bien sûr, une grande partie du film consiste de tournages plus courts qu’on a fait ici en Europe. Parce que l’idée même du film était de pouvoir capter la vision de Davi sur notre société, notre monde. Donc le plus intéressant était de voir comment il se déplace ici.

    Quels rôles Davi, son fils Dário et vous, Pieter, avez-vous dans la production de ce documentaire ?

    Le rôle qu’ils ont pris est clairement le rôle de gens qui m’ont donné leur confiance pour que j’amène leur histoire de manière honnête au public. Ils veulent que je diffuse et multiplie leurs mots pour soutenir leur lutte. Dans ce sens-là, je me base très fortement sur ma lecture et ma compréhension de leur mythologie et des paroles de Davi comme je les avais lu et à partir des nombreux interviews que j’ai fait avec eux. Ce qui veut dire que le film est porté en très grande partie par leurs paroles et leur lutte. C’est pour ça que le film est présenté avec un scénario en co-écriture. Ils ont aussi vu le film avant qu’il soit lancé, afin de voir si leur mythologie et lutte était correctement montrée. Et ils étaient très contents. Après, bien sûr, tout le côté image et son et la structure même du film vient de mon équipe et moi.

    Vous avez souvent représenté les interactions entre Davi, Dário et leurs «fans» qui n’arrêtent pas de demander des photos, quel rôle l’image, la photographie, joue-t-elle dans le film ?

    Déjà pour les Yanomami la photographie ce n’est pas si simple. Par exemple, les Yanomami qui sont malades ne veulent pas être photographiés car cette image laisse une mémoire qui, si toute fois ils pourraient mourir, empêche leur paix intérieure. Donc être pris en photo, c’est quelque chose qui s’est développé vraiment les dernières années. Mais ça se trouve toujours sur ce terrain qui n’est pas complètement convaincu. J’ai vraiment aussi voulu montrer avec plusieurs séquences dans le film comment nous ont fonctionnent avec la photo, les images. Au début dans le film, il y a la photographe qui dit « regardez tous par-là » et cela nous met un peu mal à l’aise, parce qu’on sent qu’ils doivent s’adapter à un format. Si Davi se fait photographier – et si les Yanomami qui se font photographier, ils le font parce qu’ils s’adaptent à la nécessité de le faire pour que nous on les écoute. Donc en fait, on pourrait dire que l’on prend leurs images. Mais dans le sens inverse, c’est la même chose – eux, ils nous utilisent en fait. Ils savent aussi très bien quand est-ce qu’ils vont mettre les plumes, parce qu’ils savent que les Blancs, nous, on veut voir les plumes. Ils les portent avec fierté, c’est sûr, mais c’est aussi un jeu et ils jouent aussi avec nous pour mieux lutter pour leur cause.

    Le nom Yanomami, un peuple, un nom de famille ?

    Les Yanomami ont un rapport assez particulier aux noms. Ils ont un vrai nom qu’ils ne donnent pas, même pas à d’autres Yanomami de d’autres villages. Par exemple, les gens qui sont morts, on ne dit plus leurs noms, même les proches. Ils ont une relation au nom un peu comme à l’image. Du coup, ils ont des noms pour le monde des blancs, qu’ils utilisent et qu’ils nous donnent. En général, ça ne fait pas tant que ça d’années qu’ils ont des cartes d’identités étatiques, et donc beaucoup de personnes n’utilisent que le nom Yanomami. Yanomami veut simplement dire “personne”, “humain”.

    Pensez-vous que les gens se laissent souvent distraire par la fascination, «l’exotisme» qu’ils ressentent lorsqu’ils rencontrent les Yanomami, plutôt que de se concentrer et de comprendre ce qu’ils disent ?

    Oui tout à fait, je crois qu’on est – et là je parle aussi pour moi-même– tous un peu coupables de ça. Car il y a une certaine fascination que l’on peut sentir lorsque l’on voit une personne comme Davi. Et donc cet exotisme-là crée des clichés qu’on se met dans la tête, et avec lesquels on a déjà une grille de lecture qu’on a figée avant même d’entamer une discussion. Ça j’ai aussi essayé de capter un petit peu dans le film, bien sûr – Quels sont les espaces qui leur sont ouverts dans notre société ? Ce sont des espaces où il y a 5 minutes de parole sur un plateau de télévision où parce qu’ils reçoivent un prix. Mais ce ne sont pas ces 5 minutes-là qui vont nous faire comprendre leur culture. Donc c’est très difficile d’aller plus loin que ça. Cela dit, ça montre juste comment ça marche. Les gens ont souvent de très bonnes intentions – mais voilà, il faut être conscient de ça, surtout pour se rendre compte dans quelle position ils se trouvent : des peuples, au pluriel, au Brésil (et dans toute l’Amérique et ailleurs aussi) qui ont subi des génocides, qui continuent à mourir, qui ont vécu les années bolsonariennes [pendant le règne du président Jair Bolsonaro de janvier 2019 à janvier 2023], qui ont des énormes problèmes sur leurs territoires, qui subissent une pression qui leur font perdre leur culture. Et en plus, dans leur lutte pour se faire entendre, ils doivent encore s’adapter à nous.

    Que pensez-vous des films de fiction, tels qu’Avatar, Prometheus, qui dépeignent des problèmes très réels sur Terre, dans des planètes étrangères ? Participent-ils à un cinéma militant ou au contraire à la dissimulation des vrais problèmes ?

    C’est une très bonne question. Ça ne je ne sais pas vraiment, honnêtement je ne sais pas. Je suis ouvert à toute production artistique qui sensibilise pour un monde meilleur. Mes enfants ont adoré Avatar. Je pense que ça peut aider. Si dans les discussions après Avatar, les gens font les liens avec des situations réelles – d’ailleurs petite parenthèse, il y a beaucoup de Yanomami qui aiment bien Avatar parce qu’ils s’identifient complètement. Je pense que la plus grande critique que l’on pourrait faire pour Avatar, c’est que c’est un sauveur blanc finalement. Là, tu te dis pourquoi ? Pourquoi ça doit encore être un blanc, même si c’est sur une autre planète, qui va sauver les gens ? Ça, ça m’a fort gêné. Mais si ces films aident à ce que les gens refléchissent sur la destruction du monde vivant, le seul monde qu’on connaît, ce sera une réussite.

    Avant de les rencontrer, aviez-vous déjà entendu parler des problèmes présentés dans le documentaire ?

    Oui j’avais déjà entendu parler mais c’était la première fois que j’étais confronté avec une voix si forte, si singulier, comme celle de Davi, qui me confrontait avec moi-même, comme faisant parti d’une culture dévastatrice. En lisant ce livre [La chute du ciel] je me suis dit «wow quelle richesse, quelle parole unique» et donc je trouvais que ça résonnait avec mon envie de chercher des alternatives à la vision très réductrice du monde occidental. Mais bien sûr j’étais très au courant des problématiques des peuples autochtones. C’était aussi par activisme que je suis arrivé en Amérique latine. J’ai appris l’espagnol, parce que je suis allé comme volontaire, avec des organisations qui travaillaient avec les Zapatistes au Mexique, dans le sud du Mexique – qui est un mouvement, très militant, qui existe toujours et qui était aussi lié avec le mouvement Altermondialiste, et qui mettait vraiment le peuple autochtone sur le premier plan.

    Légende : forêt amazonienne au Brésil – territoire Yanomami

    Quel effet attendez-vous de vos documentaires sur le public ?

    J’espère que l’admiration et la tendresse profonde que je ressens pour Davi, pour sa personne, sa famille et leur lutte peut toucher d’autres personnes aussi. J’espère que ce film peut amener ça. Et ils sont dans une réelle situation d’urgence pour le moment, et j’espère vraiment que ce film peut, ensemble avec d’autres films qui existent déjà et d’autres qui vont encore venir, aider les Yanomami. Les Yanomami en ce moment subissent une énorme crise qui dépassent complètement les bornes, il y a 570 enfants qui sont morts les dernières années dans leurs territoires, pendant les années bolsonariennes, de maladies parfaitement traitables s’il y avait eu les soins disponibles – mais il [Bolsonaro] avait tout retiré. Leurs territoires sont pollués par les chercheurs d’or donc il y a des gens qui ont gagné énormément d’argent avec l’or qui est extrait de leur territoires. Mais en gros c’était un génocide de la part de Bolsonaro. Il les regardait comme des obstacles du développement – de sa conception du développement. Donc, j’espère que le film aide la lutte des Yanomami maintenant, parce que ce n’est pas parce que le gouvernement au Brésil a changé, que la situation des Yanomami va changer. Oui, un peu, certes, parce qu’ils ont commencé à mettre les chercheurs d’or en dehors de leur territoire. Mais c’est un énorme territoire donc il faut un plan de sécurité du territoire, un plan national de santé aussi. Il faut que les postes de santé dans les territoires Yanomami soient de nouveau occupés par du personnel qualifié et soient disposés des médicaments nécessaires. Il y a des zones, où il y a de la malnutrition, il faut qu’on nourrisse les gens, que les forêts se régénèrent pour que les Yanomami puissent à nouveau vivre de la forêt. Il faut condamner les politiciens et entrepreneurs qui se sont enrichis. Il y a beaucoup à faire, donc j’espère que le film peut aider à ça ; garder une pression internationale. La meilleure manière de protéger la forêt amazonienne est de protéger et laisser vivre les peuples autochtones qui y vivent.

    Sur quoi porteront vos futures productions ?

    J’ai très bientôt un nouveau projet qui va sortir. J’ai fait deux films en même temps, les dernières années. Je suis en train de finaliser un film qui s’appelle Planet B/Planète B, où j’ai suivi pendant quatre ans deux jeunes, qui sont très engagés dans les mouvements climat en Belgique. Je les ai suivi de 13-14 ans jusqu’à 17-18 ans. Pendant cette période-là, elles se sont radicalisées. Elles ont commencé à faire des actions de désobéissance civile. Elles ont joint Extension Rebellion. Elles ont été arrêtées. Et donc c’est un film dans lequel je montre qu’est-ce que ça veut dire pour les jeunes d’aujourd’hui de vivre dans un monde où l’horizon disparaît. Ce sont des jeunes très engagés, qui connaissent tous les rapports scientifiques et qui sont très inquiets et donc je voulais essayer de capter ça – ce que ça veut dire pour cette génération. C’est un film qui sortira tout bientôt, en Suisse aussi.

    Le format du documentaire, est-ce que vous pensez que c’est quelque chose que vous allez continuer à faire ?

    J’adore le documentaire. Oui. Je pense que c’est une forme très riche, avec énormément de liberté aussi. Et quand même je trouve ça trépidant, fascinant de pouvoir jouer avec des réalités existantes. J’adore aussi la fiction mais je me vois plus du côté documentaire, en termes de démarche.

  • Interview avec Isabelle Gattiker, directrice générale du FIFDH

    Interview avec Isabelle Gattiker, directrice générale du FIFDH

    Il y a quelques jours se clôturait la dix-septième édition du Festival du film et forum international sur les droits humains, qui a lieu chaque année en plein cœur de Genève. L’espace de quelques heures, L’auditoire s’est immersé dans l’ambiance de cet événement à portée internationale en assistant à certains films et débats, ayant même la chance d’interviewer la directrice générale du FIFDH: Isabelle Gattiker.

    Vous êtes directrice générale du FIFDH, qu’est-ce qui vous anime ou vous passionne le plus dans votre activité?

    Ce qui m’anime et ce qui me passionne, c’est de pouvoir mettre en lumière des violations qui sont peu connues; de pouvoir également inviter à Genève des activistes sur le terrain – qui ont besoin du Conseil des droits humains, de visibilité et de soutien dans leur travail, afin d’être protégés. Puis, ce qui m’anime aussi, c’est de voir tellement de jeunes dans ce festival, qui ont envie de s’engager et que les choses changent.

    Le FIFDH a une portée internationale, quels sont les enjeux sociaux et culturels du festival à cette échelle? Quel impact concret?

    Tous les débats, transmis en direct, sont énormément suivis sur le terrain. Donc les spectateurs et les spectatrices peuvent poser des questions en utilisant un hashtag ou via Facebook. L’impact concret découle aussi du fait que beaucoup de causes sont soutenues via les activistes. Par exemple, cette année, des spectateurs ont soutenu l’hôpital de Sinjar en Irak, cause portée par Nadia Murad. Par ailleurs, cela permet de faire répercuter des campagnes d’ONG comme celles d’Amnesty International, et donc de protéger les activistes sur le terrain. On se rend compte que le festival est de plus en plus suivi sur le terrain, à la fois par les activistes et par les cinéastes. Et puis, ils viennent de plus en plus vers nous, ce qui facilite le travail.

    En tant qu’étudiant·e, comment pourrait-on agir en faveur de la cause des droits humains à notre échelle?

    Tout d’abord, il est important d’être sensibilisé·e et informé·e; de faire attention à ce qu’on partage sur les réseaux sociaux, toujours vérifier ses sources. De soutenir les activistes, écrire des lettres et des pétitions, ou encore adhérer à des associations. De notre côté, au festival, nous défendons également l’engagement, même au niveau des quartiers ou d’associations actives très locales; ce qui est extrêmement important, car c’est aussi à ce niveau-là qu’on peut faire changer les choses beaucoup plus globalement. Par ailleurs, on peut s’engager en politique, au niveau associatif et puis bien sûr voter – quand on peut le faire, c’est important.

    Dans le dernier rapport du festival (2018), il est écrit que «le FIFDH participe au renforcement d’une “culture des droits humains” et œuvre pour favoriser des liens multilatéraux entre société civile, ONG, et acteurs gouvernementaux». De quelle manière œuvrez-vous concrètement?

    Nous mettons en avant les films et nous sommes partenaires de nombreux événements. Il y a, par exemple, des jeunes ou des étudiants qui repassent nos films pendant l’année, on s’associe à cela. On a aussi lancé une tournée internationale qui a traversé quarante-cinq pays cette année, des pays qui ont peu ou pas accès à des films autour des droits humains et à des débats autour des droits humains. On a ouvert cette tournée à Islamabad au Pakistan, on l’a clôturée au Caire. On est passé à Ankara, au Zimbabwe, au Guatemala ou encore au Soudan. Dans tous ces pays, c’était vraiment étonnant et beau de voir qu’il y avait énormément de monde qui posait des questions extrêmement libres dans ces débats. On se rend compte que même si parfois les médias mettent en avant un grand nombre de problèmes, de désastres qui sont réels, il y a aussi beaucoup de gens, partout à travers la planète, qui demandent tout simplement justice et qui croient aux droits humains – parce que finalement, si on revient au fondamentaux, la déclaration universelle des droits humains concerne tout le monde et on ne peut que y adhérer en réalité.

    Dans le cadre du festival, y a-t-il des projets qui ne se limitent pas qu’à ces dix jours et se concrétisent durant toute l’année?

    En ce qui concerne les actions concrètes, on travaille beaucoup avec les foyers de personnes migrantes à Genève, avec les jeunes de La Clairière et de l’hôpital de jour (l’hôpital psychiatrique pour les jeunes au HUG). Ce qui renforce le fait qu’on se rende compte de plus en plus que des populations qui avaient elles aussi finalement à Genève peu accès à des événements de ce type, sont réellement intéressées. Cette année, on a aussi mis en place des billets suspendus: c’est-à-dire qu’il y a des fondations qui ont financé des billets pour des gens soit extrêmement vulnérables, qui vivent dans une grande précarité, des personnes sans abri par exemple, ou des migrants en attente de renvoi, qui sont des migrants à l’aide d’urgence, soit des personnes qui sont à l’assistance publique; ceux-là aussi ont eu des événements dédiés et ont participé aux grands débats du festival. On a également beaucoup travaillé sur les jeunes; on a doublé les nombre d’élèves qui assistent aux projections cette année. Cela participe au fait qu’on se préoccupe de l’avenir et c’est assez étonnant de recroiser après ces jeunes devenus plus grands, qui nous racontent très souvent que leur engagement est né au FIFDH, parce qu’ils sont venus avec un enseignant ou une enseignante. Par exemple, «La Carologie», blogueuse, rappelle très souvent que tout ce qu’elle raconte est issu du fait qu’elle est venue il y a cinq ou six ans à un débat autour de l’Arménie avec sa prof, et c’est de là qu’est né son engagement.

    Par ailleurs, vous avez aussi un programme pédagogique…

    Oui, dans le cadre duquel on passe des films et des débats pour les jeunes. On a des jurys des jeunes, un jury documentaire et un jury fiction. Donc ils/elles voient des films avec les jurys internationaux. On a aussi un programme d’accompagnement pour les jeunes migrants qui peuvent être bénévoles. C’est important pour le festival, on est 250 bénévoles, souvent des jeunes et des étudiants mais pas seulement, qui ont vraiment tous les âges, cela leur permet de suivre le festival. Par ailleurs, on a un programme de parrainage où il y a des jeunes migrants qui sont bénévoles et qui sont parrainés ou marrainés par un autre bénévole, qui les suit pendant le festival et cela leur permet aussi de s’intégrer, pas uniquement au festival mais également par la rencontre d’autres jeunes.

    Est-ce que la forte portée médiatique du festival a-t-elle permis d’amener telle ou telle problématique (encore trop peu connue ou abordée) sur le devant de la scène internationale, qui a ensuite pu être prise en charge par différents acteurs, gouvernementaux ou non-gouvernementaux?

    Il y a deux ans, le docteur Mukwege était venu au festival et au Conseil des droits humains et a fait un appel contre le viol des enfants en RDC. Il a reçu le Prix Nobel de la Paix l’année passée. Ce n’est pas uniquement à cause du festival, mais il y avait eu une répercussion médiatique gigantesque autour de cette intervention; donc, clairement, elle a participé au fait qu’il obtienne un Prix Nobel de la Paix. L’année dernière, on avait fait un appel qui a été répercuté partout contre l’impunité au Mexique, où le comédien Gael García Bernal était venu avec une journaliste et un homme victime de torture; là aussi, il avait lancé un appel au Conseil des droits humains. C’est généralement cette portée de la société civile au Conseil des droits humains qui est importante pour qu’il y ait une vrai répercussion internationale. Cette année, on l’a fait avec l’acteur Forest Whitaker, venu avec une jeune militante du Sud Soudan, Magdalena Nandege, qui a fait un appel pour la paix au Sud Soudan, pays assez méconnu, complètement hors des projecteurs internationaux. Là aussi, il y a eu une couverture internationale. Mais je pense aussi à la soirée consacrée au Congo, avec Fred Bauma et le mouvement Lucha. On a également interviewé une militante sur le terrain par Skype, qui n’a pas pu voyager. Très clairement, on ne met pas uniquement en lumière des tragédies mais aussi des mouvements positifs, menés par des jeunes. Un autre exemple, cette année, est l’artiste Ai Weiwei, star internationale de l’art contemporain et du cinéma, venu parler des personnes séropositives en Chine, un désastre absolu: dans la fin des années 90 dans la région du Henan, 300’000 personnes ont été infectées par des transfusions et touchées par le SIDA, ce que nie le gouvernement chinois. Là aussi on va voir ce que ça donne, on ne peut pas encore parler des répercussions médiatiques mais j’aurais du mal à croire qu’Ai Weiwei venant à Genève pour parler du scandale des personnes séropositives en Chine et du manque de soutien de l’État chinois ne soit pas répercuté.

    Est-ce que le FIFDH est une structure plutôt unique sur la scène internationale ou existe-t-il d´autres structures analogues? Si oui, y a-t-il des collaborations, des synergies ou bien des concurrences?

    ©Getty Images

    Le FIFDH est cofondateur d’un réseau qui s’appelle le Human Rights Film Network, qui rassemble quarante-cinq festivals de films et de débats sur les droits humains à travers le monde. Les plus importants étant: le FIFDH à Genève, le Movies that Matter Festival à La Haye, le Human Rights Watch Film Festival à Londres et à New York, et le festival One World à Prague. Les festivals de Londres, Prague et La Haye se déroulent en même temps que le FIFDH. On se voit très souvent, on se parle beaucoup, on s’échange la liste des films à l’avance et on échange aussi les intervenants. Donc plusieurs intervenants de cette année sont allés à Prague ou à Londres juste avant de venir chez nous, ou vice versa. Ce qui nous permet aussi de partager les frais des billets d’avion et la visibilité, donc au contraire, on se soutient les uns les autres. C’est ça qui est bien dans les festivals de droits humains, on n’a pas cette pression des Premières Internationales où d’exclusivité – de toute façon, c’est quelque chose qu’on refuse ou qu’on évite au maximum. Nous ne sommes absolument pas dans cette logique; au contraire, plus on s’entraide, plus on est fort.

    Est-ce que les nouvelles thématiques ou urgences, telles que les changements climatiques, les migrations, les mutations technologiques, les droits des femmes et des enfants, donnent-elles de nouvelles orientations au FIFDH?

    Cette année, un débat qui a été particulièrement marquant a été celui qui concernait les humains du futur; la mutation des bébés, et notamment des bébés chinois. Ce débat était particulièrement pertinent puisqu’il met en avant une cause dont on a beaucoup parlé avec ces fameux jumeaux chinois dont l’ADN a été modifié, mais en le mettant dans une perspective plus vaste; c’est-à-dire qu’on est en train de construire des nouveaux humains, mais aussi une humanité à deux vitesses: il y aura ceux qui auront les moyens et l’envie – mais surtout les moyens – de modifier leur embryon, et d’autres qui ne l’auront pas. Mais ça, c’est quelque chose qui est assez symptomatique de l’ensemble du festival: si on ne réagit pas maintenant, on sera dans une humanité à deux vitesses, voire à trois ou quatre ou cinq vitesses, et pas dans une seule humanité vivante. Donc c’est là qu’on est face à un signal d’alerte vraiment important et on essaye de lancer un mouvement pour faire face à cela. On est dans un moment clé de l’histoire. Ce qui est symptomatique de ce festival, c’est qu’au lieu d’aborder les thématiques – les migrations, le féminisme, les violences sexuelles ou les masculinités – de manière séparée, on les mélange, donc on les superpose les unes aux autres et on croise les combats. Je crois que c’est quelque chose d’extrêmement contemporain, de juste aussi. On peut aborder le climat sous l’angle de l’immigration par exemple, on peut aborder les masculinités ou le féminisme face au populisme aussi… C’était le cas du débat d’un soir où trois femmes ont abordé la question; ça porte aussi un éclairage qui est passionnant et je pense, assez inédit.

    Comment se déroule l’organisation du festival? Comment choisissez-vous les différentes thématiques et problématiques à aborder? Par ailleurs, il semble que cette année vous ayez décidé d´axer particulièrement sur la Suisse…

    Chaque année, on parle de la Suisse, mais c’est vrai que lors de cette édition c’était particulièrement fort, puisqu’il y avait à la fois un débat autour des valeurs suisses, des valeurs helvétiques, et de comment est-ce que la Suisse compte se positionner comme capitale ou pays de droits humains. Qu’est-ce que cela signifie par rapport aux décisions récentes concernant le pacte migratoire ou l’Arabie Saoudite, les ventes d’armes… On voit une dichotomie qui a toujours été le cas, cependant je crois qu’en 2019 on ne peut plus dire quelque chose (affirmer des valeurs) et ne pas le faire. Et on ne peut plus se dire «nous en Suisse, d’autant que les droits humains y sont respectés, finalement les autres ça n’a pas tellement d’importance». Donc ça c’était le débat. Il y a eu un débat aussi autour de l’opération Papyrus à Genève – la légalisation des personnes sans papier – et on a donné un visage à des personnes invisibles en Suisse qu’on croise tous les jours, qui n’ont presque pas de noms, en tout cas pas de statut. C’était une soirée extrêmement forte où plusieurs personnes sans papier en cours de légalisation ont pris la parole pour la première fois en public. Par rapport aux thématiques du festival, on essaye de maintenir un équilibre entre des thématiques qui sont peu ou pas traitées – comme la paix au Sud Soudan ou au Congo (la RDC) – et des thématiques qui sont extrêmement commentées dans l’actualité mais avec très peu de distance – comme justement le transhumanisme ou les bébés du futur; et c’est ça qui fait la force du festival. On essaye aussi, évidemment, de mettre sur le panel à la fois des personnalités très connues et des personnalités qui le sont beaucoup moins, par exemple des femmes: la moitié des panélistes sont des femmes, des jeunes femmes aussi à qui on a envie de donner un visage et pas avoir sempiternellement les mêmes intervenants au forum. C’est quelque chose de très important. On travaille avec de nombreux partenaires, dont des ONG avec qui on partage aussi les campagnes qui leur semblent importantes, qu’elles pensent devoir mettre en avant. C’est important qu’on puisse répercuter les campagnes des ONG. Et puis certains débats sont amenés par des films; parfois on cherche un film qui colle à une thématique et parfois un film est tellement extraordinaire qu’il va forcément amener un débat. Donc c’est un équilibre entre beaucoup de facteurs, comme pour la sélection des films d’ailleurs. Et c’est cet équilibre de programmation que je trouve intéressant, car il amène des grandes lignes de force après pour le public. Un intérêt de publics extrêmement croisés, divers. La force du festival est de réussir à toucher bien au-delà du cercle des convaincus, de celles et ceux qui connaissent déjà très bien la cause des droits humains; c’est très important qu’ils viennent, mais ça attire aussi des cinéphiles et beaucoup de gens dont c’est vraiment le rendez-vous annuel, où tout d’un coup, ils prennent le goût de la planète.

    Ça peut être une prise de conscience en fait…

    Oui, si on revient à la première question sur ce qui m’anime, c’est de mélanger les publics et réussir à toucher des gens qui n’avaient pas conscience d’être concernés par les droits humains et de ce que cela implique. En fait, ça concerne chacune et chacun d’entre nous.

    Êtes-vous optimiste ou plutôt pessimiste par rapport à l’évolution du respect des droits humains?

    En ce moment, on est dans un monde en crise profonde. On ne va pas se le cacher, la situation est pire qu’il y a dix ans. Mais je continue à penser, à espérer en tout cas que c’est un soubresaut, une très mauvaise passe. En voyant une telle foule et un tel enthousiasme pour ce festival, je garde l’espoir qu’on est en train de changer l’époque, de changer d’ère. C’est aussi l’espoir qui est amené par tous ces jeunes, qui se mobilisent notamment pour le climat. On se rend compte que lorsqu’il y a une démarche sincère, de vrais mots, une vraie mobilisation suit. Et on est peut-être aussi en train de changer d’ère vis-à-vis de la vie politique. Nous n’avons plus envie d’entendre ces mêmes mots, ces mêmes promesses jamais tenues, ces mêmes excuses du type «je ne peux pas parce que les circonstances économiques…»; maintenant il faut des actes profonds et à partir de là, je pense que oui, il y a de l’espoir. Je n’ai pas envie d’être bêtement positive, mais de rester optimiste, c’est important.