• Entrevue avec Isaac Pante

    Entrevue avec Isaac Pante

    Photo : François Wavre | Lundi13

    Propos recueillis par Maxime Hoffmann

    Est-ce que vous vous considérez écrivain ?

    Oui, depuis la fin de l’année 2005. Au départ, c’était tout sauf une bonne nouvelle. « Écrivain » est un statut encombrant, aux avantages trop rapides et trop durables (notamment en termes de prestige) et qui peut complètement gâcher l’écriture. Dans un texte à paraître dans Le Persil, je développe mon rapport conflictuel à la figure de l’auteur. Il faut comprendre qu’être écrivain n’a jamais été un rêve d’enfant : c’est une étiquette qui m’a été collée par surprise. J’écrivais, oui. Gamin, je remplissais des carnets de pensées, ado (en 2001) j’ai gagné un prix pour un supplément de jeu de rôle écrit dans le cadre d’un concours. Pourtant, à aucun moment je ne me suis pensé auteur. La parution de Passé par les armes (2005), mon tout premier livre, ne m’a pas davantage donné le sentiment d’être un écrivain : j’étais juste un témoin qui se servait de sa douleur pour développer un remède. J’étais revenu abîmé de mon école de recrues et comme je sentais qu’une partie de moi était restée prisonnière de cette caserne, j’ai donné forme à ce sentiment de la meilleure manière que je connaissais : en mettant hors de moi ce qui me mettait hors de moi par l’écriture. Aller vers un éditeur était juste une manière de délivrer mon médicament à un maximum de personnes, pas du tout une manière d’entériner un quelconque statut. Et cela marchait. Aux dédicaces, des hommes me disaient que le livre les avait aidés, qu’il les avait guéris d’une blessure vieille de dix ou trente ans. Et puis il y avait les femmes : elles avaient entendu parler du livre, voulaient comprendre ce que vivaient leurs enfants, venaient l’acheter pour le faire lire à leur mari. Bref, j’étais en mission humanitaire et je corrigeais toute personne qui me disait « écrivain ». À l’époque, l’excellent article d’Alain Zysset dans Le Temps prenait la même focale en se concentrant sur la description minutieuse des processus d’aliénation. Reste que, petit à petit, dans le cortège d’articles, des journalistes se sont mis à recenser le livre sous un angle littéraire en lui trouvant « du style ». Pour moi, c’était absolument inattendu. Au moment d’écrire Passé par les armes, j’étais un monomaniaque de la philosophie. Jusque-là, à part peut-être La Peste de Camus, les romans m’avaient profondément ennuyé. J’ai donc cru à un malentendu et ai continué à toquer aux portes pour faire connaître mon médicament. Au vu du nombre de femmes qui venaient aux dédicaces, j’ai contacté le magazine Femina. Maxime Pegatoquet (ndlr : un des journalistes de l’époque), m’a dit qu’un texte sur l’armée était tout à fait inadapté à leur public. Inutile donc de leur envoyer un exemplaire en service de presse, par contre, il attirait mon attention sur le concours de nouvelles de leur magazine, en collaboration avec Cartier. J’avais jusqu’à l’été pour soumettre quelque chose. Qui sait, cela pourrait m’intéresser. J’étais déçu et n’ai pas tout de suite considéré à participer, d’autant que j’avais déjà une nouvelle en lice dans un autre concours. Un ami m’avait signalé un concours de nouvelles policières du côté de l’Edition Zoé et je m’étais prêté au jeu, sans grandes attentes. Ensuite, tout s’est enchaîné : au salon du livre de Genève, j’ai dû quitter mon stand de dédicaces pour rejoindre le stand Zoé et voir ma nouvelle primée et éditée dans le recueil Petits meurtres en Suisse. De retour du salon, je me suis dit que j’allais peut-être tenter ma chance du côté de Femina. C’était surtout le défi qui m’attirait : autant faire plusieurs pages sur le thème « Petits meurtres en Suisse » m’avait semblé impossible, autant traiter le thème « La Femme et le temps » en si peu de caractères me semblait délirant. Écrire Madame Moriand (dans La femme et le temps, Editions G d’Encre, 2015) a été un exercice extrêmement formateur qui m’a amené à compresser mon travail et à affiner mon style. À la fin de l’année je recevais le Grand Prix Femina Cartier dans la salle comble du Théâtre de l’heure bleue, avec à la clef une forte somme d’argent et une lecture de mon texte par une comédienne. En voyant que le train avait sifflé trois fois (un livre et deux nouvelles primées en l’espace de huit mois) Femina a voulu que j’apparaisse dans leur numéro spécial « Les douze hommes de l’année » – c’était une autre époque ! – pour représenter la littérature suisse. Je me retrouvais à côté de Stéphane Lambiel, Monsieur sport de l’année. C’est dans ce délire complet que j’ai commencé à me considérer écrivain, mais à quel prix !

    Justement, quel a été le prix dont vous parlez ? Comment avez-vous vécu ce changement de statut ?

    Un splendide syndrome de l’imposteur. Comment pouvais-je expliquer mon succès, sinon par un malentendu ? J’avais 24 ans, la tête constamment dans les « œuvres immortelles ». Je ne lisais jamais les journaux, je ne savais pas que les quotidiens cherchent le coup et que les douze hommes de l’année serviraient surtout à allumer des barbecues. Tout ce que je savais, c’est qu’on m’avait gratifié d’une énorme confiance que je ne me sentais pas mériter. Après tout, au moment de recevoir ces prix, je n’aimais pas la littérature. Vraiment calé en philosophie, je mesurais d’autant mieux mon ignorance dans le domaine littéraire et le constat était sans appel : j’étais un ignorant. Du coup, l’amour de ce lectorat s’est transformé en dette. On me disait écrivain ? À moi de me montrer à la hauteur de ce titre. C’est là que j’ai commencé à me mettre des poutres dans les roues. J’ai abandonné la lecture plaisir au profit de lectures studieuses, comme on ferait ses devoirs en vue d’un examen. C’était évidemment la pire chose à faire, un vrai chemin de croix que j’ai suivi pendant au moins cinq ans. J’ai découvert plusieurs monuments de la littérature francophone, le plus souvent avec ennui. Le roman m’ennuyait toujours autant que lorsque je le subissais sur les bancs de l’école.

    Le point d’inflexion est venu d’une rencontre : Pierre Monnard (le réalisateur) avait repéré Petits meurtres en Suisse et voulait en tirer un long métrage. Il est pour beaucoup dans ma libération. À chaque fois que nous nous retrouvions pour travailler sur notre scénario, Pierre m’offrait un classique de la littérature américaine. Disgrace a été mon premier choc. D’un point de vue littéraire, pour moi, c’était comme allumer ma radio et d’entendre Bob Dylan pour la première fois. Disgrace avait une simplicité que je n’avais rencontrée dans aucune de mes lectures francophones. Dans les librairies, j’ai écumé d’autres rayons et suis vite arrivé à Hemingway, à Cormac McCarthy, etc. Ces textes et ces styles m’ont donné un nord, mais j’étais encore bien loin d’être tiré d’affaire.

    Comment avez-vous dépassé ce syndrome ?

    Par un détour du côté des « mauvais genres ». Après avoir écrit un mauvais recueil de nouvelles (jamais présenté à aucun éditeur parce que beaucoup trop « singe savant »), je me suis dit : « Arrête d’en faire une montagne. Tu écris des scénarios de jeu de rôle toutes les deux semaines. Prends un pseudo et écris un polar. » C’était un artifice, une manière de retrouver ma légèreté et de me libérer du label « écrivain ». Une fois terminé, le jeu s’était transformé en un livre dont j’étais fier et sur lequel je voulais apposer mon nom. Je connais tes œuvres est paru en 2012. Les critiques ont été excellentes. Cette fois encore, des personnes qui faisaient autorité dans le domaine ont salué mon bagage culturel et des références dont j’ignorais tout. Non, je n’avais pas lu Manchette et oui, j’entendais vraiment le terme de hard-boiled pour la première fois, seulement cette fois, je ne me suis pas senti illégitime pour autant. D’une manière ou d’une autre, j’avais appris ces codes. J’avais des heures de jeu de rôle au compteur, tous les épisodes de Columbo en tête, cela valait bien Simenon. Et surtout, j’acceptais de ne pas savoir précisément d’où venaient ces ressources. L’école insiste tant sur les apprentissages qui requièrent notre effort, qu’on en vient trop souvent à oublier que la plupart de nos apprentissages sont inconscients et que l’essentiel de nos actes et de nos œuvres ne nous appartient pas. Le fait de ne pas personnaliser le travail (ce qui va contre l’industrie éditoriale et médiatique) permet de recevoir la reconnaissance d’autrui avec beaucoup plus de justesse. En définitive, que dit-on lorsqu’on me délivre un prix ? Qu’on a apprécié ce que j’ai fait, qu’on souhaiterait que je continue. Rien de plus. Avoir la maturité d’en rester là n’est pas facile, surtout quand un journal vous propulse « homme de l’année » à 24 ans.

    Pourtant, une fois « débloqué », vous vous êtes tout de même éloigné du monde littéraire.

    L’expérience avec G d’Encre (ndlr : l’éditeur de Je connais tes oeuvres) a été décevante à plus d’un titre. Cela paraît fou, mais pour qui a un certain niveau d’exigence, l’écriture est souvent moins douloureuse que la publication. Après avoir cassé mon contrat et fait retirer Je connais tes oeuvres de la vente, je n’avais plus envie de me frotter à ce monde commercial. Après tout, je pouvais bien continuer à écrire et mettre mes textes dans une malle. C’est Marius Popescu, écrivain, chauffeur de bus et éditeur du Persil, qui m’a remis dans la course. Après une belle soirée où je lui ai parlé de mon parcours, il m’a dit « Écoute Isaac. Moi, j’aimerais bien publier un de tes textes dans le Persil ». J’ai accepté. Quand il a reçu ma nouvelle, il m’a juré qu’il ne fallait pas laisser mon travail dans un tiroir. Il m’a poussé à candidater au Prix FEMS, alors qu’il avait lui-même déposé un dossier. « Mais Marius, ça n’a pas de sens ! Dans le cas totalement improbable où je gagne, que deviendra notre amitié ? » Il m’a dit tranquillement : « Si je gagne, tu es content pour moi. Si tu gagnes, je suis content pour toi. Voilà !». Une bonté pareille est extrêmement rare dans cette « course de rats » qu’est trop souvent le monde littéraire. On connaît l’histoire : j’ai fini par obtenir le Prix FEMS 2019 et Dieu merci, cette fois, j’étais assez mûr pour encaisser le choc.

    Aujourd’hui, être écrivain, pour moi, est une partie de mon identité qui se cristallise lors d’événements littéraires ou culturels. Mais je reste Stirnerien (ndlr : Max Stirner, penseur de l’anarchisme individualiste, sur lequel Isaac Pante a fait son mémoire de philosophie) : « écrivain » est un titre que je dois posséder, jamais l’inverse. Au fond de moi, je sais que ce n’est qu’un mot. Je n’ai pas oublié la littérature à l’estomac (ndlr : Julien Gracq) et je partage cette conviction selon laquelle on est mineur le temps d’épuiser un gisement. Pour moi, être écrivain, c’est être à « sa table ». C’est parce que j’y suis en ce moment que je tolère l’étiquette.

    Comment gérez-vous la différence entre la littérature, très créative, et l’écriture scientifique, dont les modèles sont stricts ?

    Je ne la gère pas. Mon statut académique me permet de publier extrêmement peu et j’investis l’essentiel de mes efforts de recherche dans l’organisation de colloques et d’événements scientifiques. Dès mon assistanat, j’ai étouffé dans la pratique de l’écriture scientifique qui ressemble beaucoup à l’ouverture d’une voie en escalade. Après l’ivresse des premiers mouvements, il faut freiner son élan pour assurer chacune de ses prises et planter des pythons. J’admire sincèrement cette capacité à documenter le chemin accompli, en particulier parce que ce genre de tâche a tendance à m’ennuyer profondément. De manière générale, j’ai besoin de quelque chose de beaucoup plus vivant et dynamique. Mais je suis conscient de juger un peu strictement le travail académique. Mon regard documente avant tout ma limite en la matière : je sais que si j’arrivais davantage à dissocier la phase créative de la phase de « sécurisation », je pourrais trouver autant de plaisir à rédiger un article scientifique que j’en ai à écrire une nouvelle. Reste que le temps me manque et que, lorsque j’en ai enfin un peu, je préfère écrire un texte littéraire. Mais il ne faut jamais dire jamais. En ce moment, à l’université, je travaille beaucoup sur les Livres dont vous êtes le héros et l’envie de publier à ce sujet me prend souvent, aussi parce que je contribuerais, par de la littérature scientifique, à légitimer ces objets dans le monde académique.

    Vous aimez le freestyle, mais est-ce que cela veut dire que vous écrivez d’une traite ? Autrement dit, que vous commencez à écrire sans objectif précis, puis que vous vous laissez emporter ou, à l’inverse, que vous êtes plus programmatique et que vous élaborez longuement les charpentes de votre texte ?

    J’ai le sentiment que, plus le temps passe, moins je planifie. Dans tous les cas, même à mes débuts, je n’ai jamais écrit un texte à partir d’une réflexion purement conceptuelle du type « je veux rendre compte de l’aliénation en contexte militaire ». À la source de chacun de mes récits, il y a une histoire entendue, une photographie, des événements affectifs. Passé par les armes a débuté par une collection de souvenirs disparates. La structure a émergé de cette planche contact. De manière générale, je peux dire que pour m’accrocher à un texte, il me faut atteindre une scène qui me touche profondément.

    Pour les nouvelles, j’ai longtemps commencé par faire tourner le récit dans ma tête, jusqu’à voir surgir une image ou une scène qui me fasse pleurer. En somme, ce sont les larmes (bien réelles) qui valident mon projet. Certaines thématiques qui me tiennent à cœur me sont restées en tête durant des années, simplement faute de l’image ou du « twist » à même de joindre les différentes parties de mon propos et de délivrer mon message avec la force recherchée. Cette image (le plus souvent la scène finale dans laquelle un changement de perspective a lieu et où l’humain est valorisé) est LA source de confiance qui m’amène à m’asseoir et à écrire le texte, le plus souvent d’une traite. Tout se passe donc comme s’il me fallait impérativement savoir dans quel lac se jettera ma rivière avant de me mettre à dévaler la montagne.

    Aujourd’hui, je peux aussi commencer une nouvelle sans savoir où je vais. Dans ce cas, la lecture me sert de bois d’allumage. Je commence par lire un des textes qui me touche le plus jusqu’à ressentir un décrochement. S’il fallait donner une image, ce serait celle d’un avion qui décolle. L’accélération sur le tarmac, c’est la lecture et, dès que j’ai assez de vitesse, je me mets à écrire.

    Dans les récits créés de cette manière, je me préoccupe surtout du ton. Il prime sur l’histoire, en tout cas dans un premier temps. J’utilise d’ailleurs cette même technique lorsque j’approche de la fin d’un roman. Dans ces derniers mètres, j’ai tendance à m’interdire toute autre lecture que le roman lui-même et me sers des pages déjà écrites comme d’un bois d’allumage pour créer des liens dans ce seul terreau. Cette claustration dans un seul livre est aussi pénible que nécessaire : c’est elle qui me permet de rester « dans le jus » du texte et d’atteindre l’organicité que je cherche.

    Deux manières d’écrire donc. Reste que, tôt ou tard, pour conserver mon intérêt et ne pas passer à autre chose, ces textes libres vont devoir mobiliser une image forte et transformatrice qui justifie le temps que je leur consacre.

    Vous avez déjà commencé à répondre, mais pourquoi écrire alors qu’il y a une sorte de préjugé d’inutilité qui hante les écrivain·e·s, surtout dans le champ de la littérature ? Si vous écrivez, c’est donc pour changer quelque chose, dans l’idée qu’il y a une éthique propre à la littérature ?

    Toutes nos œuvres (et nos vies) sont condamnées à la disparition. À l’échelle des planètes, rien ne sert à rien. J’aime cette pensée de Roustang selon laquelle ​​ »le sens de cette vie c’est de voir s’effondrer les uns après les autres tous les sens qu’on avait cru trouver. » Pourquoi la littérature devrait-elle être condamnée à l’utilité ? Bien comprise, cette absence de finalité est salutaire.

    Aujourd’hui, il m’arrive d’écrire par jeu, un peu comme je pourrais dessiner, sans objectif ni finalité. Comme dit précédemment, je me retrouve alors avec des fragments, des sortes de petites clairières dans lesquelles j’ai plaisir à revenir et qui ont les limites de la photographie : elles disent ce qui a été, ce qui a déjà été perdu finira par l’être complètement.

    On pourrait penser que cette inutilité autorise à écrire et à publier n’importe quoi. Pour moi, c’est tout le contraire : face à l’infinité de choses qui peuvent être écrites, lues et consommées, une fois abandonnées les exigences narcissiques, qu’est-ce qui fait que le travail littéraire en vaut la peine ? À chacun de donner sa réponse. En tous les cas, pour moi, sortir un livre pour revitaliser mon statut d’écrivain, c’est non. Je n’oublie pas qu’il y a des arbres coupés derrière chaque mauvais livre.

    Je n’écris que si j’en ai envie et je ne publie que si cela mérite d’être partagé, c’est-à-dire, si je pense que cet acte de communication pourra enrichir la vie d’un autre être humain en lui permettant, au travers d’une expérience émotionnelle, de valoriser la tendresse, le courage et la beauté, bref, de transmettre les choses qui sauvent.

  • Entrevue avec Marion Curchod

    Entrevue avec Marion Curchod

    Crédit photo: Dan Sidler

    INTERVIEW · L’auditoire a rencontré Marion Curchod, l’autrice de l’ouvrage « Entre la nuit et le jour » publié en avril 2021, pour apprendre plus sur son expérience d’écriture.

    Pourquoi écris-tu ?

    Chez moi, le besoin d’écrire a évolué au fil des années. Je vais répondre différemment qu’avant la publication de mon recueil, car je me sens un peu plus légitime. Tout d’abord, j’aime écrire. Cela me permet de me confronter à des situations que je n’ai pas encore vécues, voire que je ne pourrais jamais vivre. Mes personnages m’offrent des occasions d’expérimenter des réactions et des émotions. Je ne suis pas forcément très expressive ni extravertie, surtout lorsqu’il s’agit de parler de mes sentiments. Je ne parle pas forcément de ce qui se joue en moi. L’écriture me permet donc de donner une forme à mes émotions. Cela dit, les sujets de mes nouvelles, ne sont pas biographiques. J’apprécie m’imaginer des scènes, y réfléchir et me demander « comment je réagirais face à telle ou telle situation ? ». Mon travail consiste surtout à me poser une question et à construire des parcours jalonnés d’épreuves puis à esquisser des solutions, trouver une manière de s’extraire de ces situations difficiles. Je crée un point de vue qui, je l’espère, aide les gens. Je voudrais transmettre un message positif et apporter de la lumière. Ce mot d’ordre devient de plus en plus important pour moi, au point qu’écrire est devenu une pratique régulière.

    Depuis quand écris-tu ?

    Toute petite déjà, dans l’enfance, je composais des petits poèmes. Plus tard à quatorze ans, j’ai effectué un stage au journal Le Messager. Cela m’a beaucoup plu, j’envisageais même après cela de devenir journaliste. Puis, au Gymnase, j’ai eu envie de construire un récit, ce que j’ai fait. J’avais alors montré mon texte à mon professeur de français qui a aimé ma petite création et m’a encouragée à continuer. Ensuite, préoccupée par d’autres choses, je me suis un peu éloignée de l’écriture pour la retrouver à l’Université. L’idée d’une nouvelle qui m’est venue dans le métro a servi de réveil à ma passion de l’écriture. En écrivant, j’ai affiné ma pratique et j’ai pris de plus en plus confiance. Maintenant, j’adore écrire.

    Couverture de l’ouvrage
    « Entre la nuit et le jour »

    Comment as-tu vécu la publication de ton recueil ? As-tu remarqué une différence depuis ?

    J’ai le même plaisir qu’avant. Je rêvais d’être publiée depuis un moment, sans nécessairement y croire. Il y a une joie à imaginer offrir une vision, un point de vue à un·e lecteur·trice et cela est devenu réalité. Dans le choix des mots et des manières de tourner les phrases, on donne un peu de nous. Or ce don de soi à travers l’écriture est à la fois beau et stressant, car en te lisant certaines personnes vont te découvrir sous un autre jour. J’avais déjà montré certains textes à des parents ou amis proches. Ils percevaient toujours tel ou tel détail de ma personne qu’ils lisaient entre les lignes. Ma parenté un peu plus éloignée a quant à elle été étonnée : « Ah ! mais tu écris, tu ne nous l’avais pas dit », s’étonnaient-ils. Quoi qu’il en soit, j’ai reçu des retours positifs sur mon recueil, j’en suis très heureuse. Les compliments ou les remarques sont souvent très touchants. J’accepte également les critiques et les conseils. Les lecteurs ont parfaitement le droit de ne pas être séduits. J’essaie de ne pas trop y penser, surtout lorsque j’écris. Le plus important, c’est que le texte me plaise. J’écris pour moi et le reste viendra peut-être. Je souhaite me préserver de la peur de plaire ou non, peur qui peut d’ailleurs bloquer l’écriture.

    Où trouves-tu tes idées ? As-tu des sujets, des images et phrases qui t’inspirent ?

    Quand j’écris, je n’ai pas nécessairement un sujet. C’est souvent une question ou une impression qui motive mon écriture. Par exemple, un soir en rentrant de l’UNIL en métro, fatiguée au point que l’énergie me manquait pour lire et même pour sortir mon téléphone, j’ai pris le temps de regarder autour de moi. Il y avait d’autres personnes comme moi, épuisées par la journée. On partageait un moment commun et nous allions sortir du métro, oublier cet instant. J’ai alors eu envie d’écrire une histoire qui parlait d’un instant partagé par des inconnus dans un métro. Je me suis imaginée la vie de chacun des passagers et j’ai écrit une nouvelle qui développe des détails sur leur vie et leur trajet commun. Ils ne savent rien sur les personnes qui les entourent, mais, à l’inverse, le lecteur est omniscient. Le métro m’avait fourni une situation de base à partir de laquelle tout a découlé. Généralement, le début s’impose à moi et je crée un récit à partir d’une scène première ou d’une phrase. Ensuite, les mots s’enchaînent comme une mélodie. Je ne structure pas de plan préalable. Il m’est arrivé de réfléchir à l’enchaînement des actions avant de rédiger, notamment dans À jamais avec toi, mais le monde se crée pendant que j’écris.

    Comment te sens-tu quand tu écris ?

    Écrire est pour moi facile. J’aime beaucoup cela. C’est comme si les mots utilisaient mon bras pour passer et se coucher sur la feuille. Je me sens bien. Je ne perçois pas de barrière qui m’entraverait. D’après moi, il ne faut pas trop se bloquer. Je visualise beaucoup les choses – où sont mes personnages, ce qu’ils font, à qui ils parlent, etc. et dès que mes idées sont assez claires, j’écris.

    Lorsque tu écris, est-ce que tu cherches un style particulier ?

    J’ai deux manières d’écrire, deux styles. Pour mes études et mon travail à l’Institut Benjamin Constant, j’utilise un style académique. J’essaie d’être structurée, de ne pas laisser les sentiments transparaître à travers mes mots et de penser avant tout à la personne qui me lira. À l’inverse, lorsque j’écris pour moi, j’accepte d’être portée par les émotions. Mon écriture se crée comme elle vient. Bien sûr, je retravaille mon texte, mais j’accorde beaucoup d’importance à la spontanéité. C’est ma façon de composer une prose fluide et naturelle. Quand je me relis, je sens directement si un mot détonne, comme une note qui sonne faux.

    Comment écris-tu ? À la main ou à l’ordinateur ?

    Pour mon recueil, j’ai écrit sur ordinateur. Depuis, je suis revenue aux petits carnets A5 avec un stylo bic très léger. Le contact avec le papier renforce le plaisir d’écrire. J’ai ainsi toujours de quoi écrire sur moi et je peux profiter d’une minute ou d’une idée, aussi fugaces soient-elles. Il n’y a jamais de « bon moment » pour écrire. Cette liberté me permet de saisir l’instant quand il vient. En parallèle, j’entretiens une pratique régulière, j’essaie d’écrire tous les jours. J’ai d’ailleurs une passion pour la papeterie. J’ai rempli six carnets qui contiennent un roman presque achevé ­­– il me reste à le relire et à le peaufiner.

  • Portrait de Sylvain Arlettaz, jeune agriculteur suisse

    Portrait de Sylvain Arlettaz, jeune agriculteur suisse

    INTERVIEW – Dans le Chablais, sur la paisible commune de Collombey-Muraz, L’auditoire est allé à la rencontre de Sylvain Arlettaz, un jeune agriculteur qui travaille avec ses parents sur l’exploitation familiale. Ils ont mis en place un innovant projet: un poulailler mobile et un magasin de vente directe. Il décrit le paysage d’une agriculture suisse en nous parlant de son parcours, des difficultés actuelles des agriculteur·trice·s, du futur du métier et de potentielles solutions. 

    Récit du parcours de Sylvain Arlettaz & de la Ferme des Arlett’

    • Tout d’abord, peux-tu te présenter et expliquer ton parcours?
      • Je m’appelle Sylvain Arlettaz, j’ai 24 ans et je viens de Collombey-Muraz. J’ai toujours été passionné par l’agriculture et j’ai toujours aidé à la ferme familiale qui appartenait à mon grand-père. Quand j’ai eu l’âge de faire mon CFC, je voulais absolument devenir agriculteur mais mes parents m’ont déconseillé ce métier, car ils disaient que c’était un métier trop dur, et que l’on n’est jamais sûr de l’avenir… Alors, j’ai d’abord fait un CFC de charpentier, puis j’ai travaillé deux ans comme ouvrier. Mais je passais tous mes congés et mes week-ends à aider à la ferme familiale. J’ai ensuite obtenu mon CFC d’agriculteur. Au final, je ne regrette pas: je suis fier d’avoir fait deux formations et j’ai beaucoup appris en travaillant ailleurs et en rencontrant d’autres gens. En 2018, j’ai fini mon CFC d’agriculteur et je suis  en train de faire le Brevet fédéral de chef d’exploitation agricole.
    • C’est possible de faire le Brevet en emploi?
    • Oui! Les cours se déroulent en hiver et tu peux choisir les modules que tu veux faire, par exemple un module plutôt bétail ou sur les poules, ou encore sur les cultures. En parallèle, il y a des modules obligatoires comme la comptabilité, la gestion du personnel, le marketing, etc. L’examen final se présente sous forme d’un dossier sur l’exploitation: c’est une analyse de la rentabilité de chaque branche de production, par exemple combien te coûte une vache. C’est très intéressant et très complet.
    • Qu’est-ce que tu apprécies dans ce métier?
      • J’apprécie l’indépendance que donne ce métier. Je peux faire le programme de mes journées comme je préfère. Ensuite, j’adore les animaux, les machines et travailler avec la terre et la nature en plein air. C’est un métier qui est passionnant, il y a tous les jours des défis à relever. C’est aussi un plaisir (la plupart du temps) de travailler en famille. Il y a aussi la fierté de participer à la société en nourrissant la population et en entretenant le paysage. Mais c’est également beaucoup d’administratif, il faut savoir gérer les deux aspects à la fois. En tant qu’indépendant, il faut tout gérer: les assurances, la comptabilité, le vétérinaire… Il faut savoir faire énormément de choses.
    • Quelle est l’histoire de ta ferme, la Ferme des Arlett’?
      • C’est mon grand-père qui a créé cette ferme. Mon oncle a ensuite repris l’exploitation. Il est malheureusement décédé d’une maladie en 2004. Cette ferme tenait à cœur à mes parents et ils ne voulaient pas la laisser partir. Mon père a donc décidé de reprendre la ferme avec son meilleur ami afin que l’exploitation reste dans la famille. Cette collaboration n’a malheureusement pas fonctionné et mon père s’est retrouvé seul sur l’exploitation. Il voyait que j’étais motivé à reprendre derrière lui et mes parents se sont toujours battus un peu pour moi. Il a bossé très dur pendant plusieurs années sur l’exploitation avec l’aide de ma mère et la mienne, mais j’étais encore très jeune. La Ferme des Arlett’ est réellement née en novembre 2019, à la suite de l’arrêt de la production laitière en décembre 2018, qui n’était vraiment pas rentable. On faisait du lait à 52 centimes le litre pour un coût de production autour des 1.–, 1,10.– le litre. J’avais calculé et on travaillait environ pour 3.– de l’heure. Au niveau familial et horaire, c’était extrêmement compliqué. On commençait à 5 heures du matin, on finissait vers 19–20 heures le soir et on n’avait pas de week-ends, et jamais de vacances… Il a donc fallu se réinventer et nous nous sommes tournés vers un poulailler mobile et la vente en direct à la ferme d’œufs dans un magasin self-service que nous avons nommé La Ferme des Arlett’.
    • Comment t’est venue l’idée du poulailler mobile?
      • Au début, on avait le projet d’un grand poulailler industriel de 10’000 poules pondeuses. On cherchait une solution pour remplacer les vaches laitières. Mais après réflexion, l’idée ne nous a pas tant plu que ça car nous n’étions pas dans l’optique de repartir dans un élevage hyper intensif. En plus j’avais peur des poules! Quelques années plus tard, dans le cadre du module marketing du brevet fédéral, je devais étudier et développer un projet. Je suis tombé par hasard sur les poules pondeuses et sur un poulailler mobile dans le canton de Vaud. J’ai flashé là-dessus et nous sommes allés visiter à Nyon ce projet à taille humaine qui nous a beaucoup plu. Puis j’ai fait une étude de marché sur la population de ma commune et les 250 personnes qui m’ont répondu étaient très intéressées par l’idée. On s’est ensuite lancé dans l’aventure, un peu tête baissée… C’était évident pour nous de créer un self-service pour vendre nos produits à un prix correct!
    • Quelle a été ton expérience avec ces projets?
      • En Valais, on était les premiers à faire ça. Dans le canton de Vaud, c’est déjà quelque chose qui se développe. Au début, j’avais peur des poules… J’avais été attaqué par une des poules de ma grand-mère quand j’étais petit et ça m’avait marqué! Et à 18 ans, pour rire, mes copains m’avaient offert une poule pour mon anniversaire et je n’osais pas la porter… Mais ce projet m’avait vraiment plu. Quand les poules ont été livrées, je ne faisais pas le malin, j’avais des gants jusqu’au coude et je les portais sans les regarder, puis en travaillant tous les jours avec, j’ai vu que c’était des animaux passionnants. Je n’ai donc plus peur des poules et nous sommes très fiers de ce projet. Quand on a vu que le projet marchait bien, on a investi dans un deuxième poulailler car les gens nous ont bien soutenus.
    Arrivée à La Ferme des Arlett’ à Collombey-Muraz

    Les problématiques actuelles pour les agriculteur·trice·s

    • Quelles sont les problématiques principales actuellement dans le monde de l’agriculture?
      • Je dirais qu’un des problèmes en Suisse, ce sont les changements fréquents de la politique agricole qui demandent beaucoup d’adaptation dans un domaine où il est très compliqué de changer rapidement. Les politiques changent tous les 4–5 ans. C’est plus facile pour les exploitations qui ont des liquidités importantes, mais les petites exploitations qui ont peu de liquidités ont vraiment de la peine à s’adapter. Et on est obligé de suivre toutes les politiques pour pouvoir toucher les contributions, car il est impossible de faire tourner un domaine sans ces contributions.
      • Je pense aussi qu’il y a un manque de connaissance sur l’agriculture de la part d’une partie de la population qui a perdu la connaissance de ce métier ancestral. Avant, tout le monde avait deux vaches et un bout de jardin, tout le monde avait un peu la main dans la terre. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que 2 à 3% de la population à être agriculteur·trice. Il y a des gens qui se parquent dans l’herbe haute et ne se rendent pas compte qu’il y aura une perte d’herbe pour les paysan·ne·s, ou qui prennent des épis de blés pour faire des décorations de table. Certain·e·s ramassent des bidons de terre dans les champs sans avoir l’impression de voler un outil de production… Si tout le monde fait ça, on ne s’en sort plus. Je pense que c’est dû au fait que de moins en moins de gens s’intéressent à ces métiers. Ce ne sont pas des mauvaises intentions mais plutôt un manque de connaissances.
      • Par exemple, nous avons eu quelqu’un d’un chantier qui est venu entreposer de la terre dans notre champ sans nous demander. On est presque passé pour des malhonnêtes quand on est allé se plaindre. L’ouvrier nous a dit qu’il allait remettre le terrain en place, mais nous avons quand même dû aller semer à nouveau par après… Il ne se rendait pas compte que l’herbe ne pousse pas comme ça!
    • En fait, les gens sont moins au contact de la nature, vivent plus dans les villes et sont mal informés…
      • Oui, c’est le problème. Les gens des villes proposent des initiatives, comme arrêter tous les pesticides avec l’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèses». Oui bien sûr, l’idée est géniale, mais comment allons-nous faire? En Suisse, on serait un modèle car on n’utilise pas de pesticides. Mais il y a de nombreuses cultures qu’on ne pourrait plus faire ou qu’il faudrait faire à toute petite échelle, ce qui nous amènerait à importer le reste des produits. Mais j’ai l’impression que les gens ne se rendent pas compte. Par exemple, ici, dans la région, certains agriculteur·trice·s font de l’agriculture biologique. Mais sans pesticides, il faut aller désherber à la main. Et il n’y a pas de Suisse qui va désherber à la main, c’est du personnel étranger qui s’en charge: on les voit en plein soleil sur leur chariot, couché·e·s par terre avec un parasol en train de désherber. C’est extrêmement dur… Après, bien sûr, il faut qu’on aille de l’avant et que l’on trouve des solutions, mais vouloir que la Suisse arrête de traiter avec des pesticides, c’est une initiative un peu folle et qui nous amènerait à importer beaucoup de produits d’ailleurs. Les votations à venir représentent un défi pour les agriculteurs et les agricultrices suisses. Par exemple, l’initiative «Non à l’élevage intensif en Suisse», contre laquelle on doit se défendre pour pouvoir continuer à travailler avec les techniques que l’on a aujourd’hui.
    • Y a-t-il des problématiques spécifiques au Chablais?
      • Le gros problème spécifique au Chablais, c’est la disparition des terres. Le Chablais est une enclave entre les Alpes, la place est limitée et les industries prennent de la place au détriment des terres, qui sont de bonnes terres arables, faciles à arroser avec la nappe phréatique droit dessous. Mais les terres sont en train de disparaître comme des petits pains. Il y a par exemple le projet «Rhône 3», qui a débuté et qui a pour but d’élargir le Rhône, ce qui supprimerait beaucoup de terres agricoles. Notre domaine est concerné de 6 hectares.. Le problème, c’est que sur nos 46 hectares, seuls 27 hectares sont labourables et productifs en plaine. Et si on perd nos terres en plaine, on n’aura plus assez de surface pour nourrir nos bêtes en montagne. Voilà le problème du Chablais. D’autres régions de Suisse n’ont pas ce problème, par exemple dans le Gros de Vaud, où il y a assez de surface. Ici, nous sommes beaucoup trop d’agriculteur·trice·s par rapport au nombre de surfaces disponibles, qui de plus ne cessent de diminuer.
    Vue du ciel de la Ferme des Arlett’
    • Penses-tu qu’il y a un problème d’agribashing (une attitude dénigrante et méfiante à l’égard de l’agriculture par le public notamment) en Suisse?
      • On voit que dans les pays environnants, par exemple en France, il y a de fortes attaques envers les paysan·ne·s, comme le tabassage d’un paysan qui purine ou l’empêchement de travailler le dimanche. Il n’y a pas encore eu ce genre de faits divers en Suisse et j’espère qu’il n’y en aura pas… Mais dans notre quotidien ici, certaines personnes ont des gestes insignifiants mais blessants et dévalorisants pour notre travail. Par exemple, dans notre exploitation, nous sommes proches des villas et il y a des gens qui se mettent l’écharpe sur le nez quand on purine ou quand on met de l’engrais. C’est en même temps un peu contradictoire, car la plupart des gens veulent du bio mais ils ne se rendent pas compte que le jour où on complètement au bio, les meilleurs engrais existants sont le purin et le fumier. Et maintenant, il y a des parcelles et des endroits où je n’ose plus aller… Ce qui nous amène à mettre des engrais chimiques, car on est obligé de mettre quelque chose.
      • J’ai aussi noté un problème avec les réseaux sociaux. Les gens ont tendance à donner leur avis ou des conseils, comme s’ils étaient agriculteurs et agricultrices. Imaginons qu’une bête dehors fassent malheureusement une crise cardiaque et qu’un·e passant·e prenne une photo, en mettant la photo sur les réseaux sociaux cela peut détruire le·la paysan·ne… Ou bien, j’ai vu passer sur les réseaux un agriculteur dont le troupeau a été attaqué par un loup et qui a posté une photo car il était dévasté; les gens disaient «en voilà encore un qui n’a pas su protéger son troupeau»… Sur les réseaux sociaux, tout le monde est agriculteur et a des bons conseils, mais au final, personne ne veut être agriculteur… C’est un stress en plus pour nous.
    • Quelles sont les pressions sociétales ou environnementales sur les paysan·ne·s?
      • Ce qui est dur, c’est que l’on doit produire toujours plus, avec des contraintes toujours plus strictes et pour des coûts plus bas. On a des normes très élevées à suivre et beaucoup de pressions qui s’augmentent avec les journalistes, les antispécistes, les reportages sur l’agriculture… Il y a aussi le regard et la méconnaissance du métier par les gens. Le marketing, par exemple les publicités à la télévision, présentent l’image d’une agriculture idyllique, avec des poules qui pondent directement devant chez le grand distributeur… Cela ne montre pas une image réelle de notre travail et les gens sont ensuite choqués quand ils voient la réalité du métier dans nos exploitations, malgré le fait que les normes soient respectées.

    Futur et solutions potentielles

    • Quelles sont selon toi les potentielles solutions à ces problèmes?
      • Je pense qu’il faut sensibiliser la population au métier et aux pratiques, pour qu’ils se rendent compte de notre quotidien, par exemple, en faisant de la vente directe. Bien sûr, ce n’est pas la solution magique, mais c’est un des moyens pour rétablir le lien avec les consommateur·trice·s et pour l’agriculteur·trice de vendre ses produits à un prix correct et décent. Les gens viennent poser des questions, ils voient les poules dehors… C’est important d’établir un lien avec les consommateur·trice·s et d’améliorer la communication avec la population. D’ailleurs, on a beaucoup parlé de la population qui critique les agriculteur·trice·s, mais il n’y a pas que des gens comme ça. Avec notre magasin de vente directe, il y a beaucoup de gens compréhensifs et qui jouent bien le jeu.
    • Comment t’adaptes-tu à ces changements?
      • En fait, on cherche toujours à innover, notamment en développant ce projet de poulailler mobile. On essaie de se diversifier, de se détacher des autres, de sortir du lot, d’innover mais ce n’est pas toujours facile de trouver le petit truc qui va fonctionner, avec lequel on pourra s’en sortir financièrement. On se dit qu’on pourrait ajouter d’autres produits dans notre magasin de vente en directe: on avait fait de la soupe à la courge l’année passée, ce qui avait plutôt bien marché. En tant qu’entrepreneur·euse, on se demande toujours comment améliorer l’entreprise, et je me vois plutôt partir dans de nouvelles idées que de retourner dans un système intensif à fond. Je préfère vendre en direct avec des gens, plutôt que de construire une nouvelle ferme pour 500 taureaux d’engraissements par exemple.
    Entrée dans le magasin self-service où les œufs et d’autres produits sont vendus
    • Y a-t-il beaucoup de jeunes dans le métier et comment se sentent-ils·elles?
      • C’est difficile pour moi de répondre à la question car j’ai beaucoup d’agriculteur·trice·s dans mon entourage, donc je n’arrive pas trop à me rendre compte. Mais c’est vrai qu’au brevet, nous sommes quand même pas mal de jeunes intéressé·e·s par le métier. C’est un métier passionnant, où l’on travaille avec la terre et il y a beaucoup de débouchés, comme représentant·e des grandes cultures, production animale… Il y a beaucoup de spécialisations possibles. Mais je constate qu’il y a beaucoup de jeunes qui font la formation d’agriculteur·trice sans avoir aucune exploitation, par exemple familiale, à reprendre. Ils·elles finissent l’apprentissage à 18 ans et redémarrent à zéro. Le problème, c’est que c’est très difficile financièrement de commencer une exploitation agricole. Les terrains ont beaucoup de valeur, les machines, les bêtes, tout ça est très cher: racheter une exploitation, c’est quelque chose de monumental. De plus, ce n’est pas vraiment possible de commencer avec 5 hectares; pour faire vivre une personne ou une famille, il faut un grand investissement de départ.
      • Après, je pense que le regard des gens n’est pas toujours facile pour les jeunes dans le métier, même de la part d’autres jeunes. Et je pense qu’on va rentrer dans un conflit générationnel entre une génération qui a vécu un système plus intensif et une nouvelle génération qui a une autre vision.
    • Quel est selon toi le futur de ce métier en Suisse?
      • Je pense que nous nous dirigeons vers une agriculture qui n’aura pas forcément comme objectif de nourrir le plus grand nombre de personnes possible. Mais vers des exploitations qui seront soit de très grandes tailles, très intensives, soit de toute petite taille, plus artisanales, coopératives, où il est indispensable d’avoir un autre travail à côté. Une agriculture qui doit savoir tout faire:  son produit, le vendre, faire de «l’hôtellerie», de l’agritourisme… Je pense que dans le sens où l’on va, ça va être difficile pour les exploitations «entre deux». Par exemple, nous, nous sommes une petite exploitation et comme les terrains vont disparaître, on ne sait pas trop où l’on va. Il faut aussi savoir que les terres que l’on a, nous n’en sommes pas propriétaires, tout est à la commune, à des privés. Donc si ces personnes décident de les vendre ou de faire un projet dessus, il faudra quitter nos terres.
      • Donc dans le futur, je vois plutôt des énormes exploitations et des petites, qui pratiquent des formes d’agricultures plus alternatives. Ce sera peut-être comme à Zurich, où il y a des petites fermes et des petits jardins où les citoyen·ne·s paient pour venir y travailler. L’agriculture deviendrait un hobby. Les gens de la ville seront peut-être tout contents de venir cultiver leurs fruits et leurs légumes…
    • Comment les consommateur·trice·s peuvent-ils·elles participer à une agriculture plus durable et plus étique?
      • Consommer local, ou du moins suisse. S’informer sur la réalité du métier et être prêt·e à accepter de payer un juste prix! Nos coûts de production sont beaucoup plus élevés par rapport à l’étranger, c’est pourquoi nos prix aussi sont un peu plus élevés. Et cela ne s’applique pas qu’aux légumes et à la viande, mais aussi au prix des restaurants. On trouve souvent le restaurant cher, mais si le restaurant se fournit en œufs étrangers, le prix du plat ne sera pas le même que s’il achète des œufs suisses élevés en plein air!

    Propos recueillis par Fanny Cheseaux

  • La Micro-Harmonie: un projet de Stéphane Pecorini

    La Micro-Harmonie: un projet de Stéphane Pecorini

    Le monde de la musique amateur regorge de projets originaux et inédits. La Micro-Harmonie, ensemble d’excellence composé de jeunes musiciens de la région de la Côte, en est un. Rencontre avec Stéphane Pecorini, l’homme à l’origine du projet et le directeur de l’ensemble.

    Pouvez-vous expliquer en quelques mots le projet Micro-Harmonie pour nos lecteurs qui ne sont pas forcément musiciens?

    Il s’agit d’un ensemble d’excellence, composé d’instrumentistes à vent et percussion, qui regroupe cette année une cinquantaine de musiciens, tous investis et passionnés et qui ont envie, en peu de temps, de monter un programme relativement difficile.

    Comment est né le projet?

    Lors d’un camp de la Société cantonale des musiques vaudoises (SCMV) auquel je participais, j’ai été épaté par le talent des jeunes musiciens vaudois. Et il faut savoir qu’en Suisse romande, les ensembles d’excellence sont peu nombreux. J’ai donc eu envie d’en créer un, afin de réunir tous ces talents! J’en ai ensuite parlé à Nicolas Mognetti, Robin Bartholini et Gabriel Pernet, trois jeunes étudiants musiciens. Ils m’ont aidé à concrétiser le projet.

    Un ensemble d’excellence, qu’est-ce que cela signifie exactement?

    Dans le monde amateur des instruments à vent, il y a différentes catégories pour les concours, qui vont de la quatrième division pour la plus basse, à l’excellence qui est la plus haute. En catégorie excellence, les compositeurs n’ont pas de limites, ils font ce qu’ils veulent. Cela n’implique pas nécessairement que les morceaux seront compliqués techniquement, simplement que leur créateur n’est pas restreint.

    ©Laurent Pasche

    Comment fonctionne la Micro-Harmonie?

    Le but est de se retrouver une fois par année, le temps d’une semaine, pour faire de la musique à fond. Le délai est certes court, mais il permet de créer des liens entre les musiciens. En musique, les après répétitions sont aussi importantes que les répétitions elles-mêmes (rires)! En parallèle, la commission musicale et moi-même choisissons chaque année un programme, centré autour d’une thématique. Et depuis l’année dernière, nous avons la chance d’avoir un comité qui se charge de tout ce qui est administratif.

    D’où la Micro-Harmonie tire son nom?

    À l’origine, il s’agissait de ne pas se mettre la pression sur le nombre de musiciens. La Micro-Harmonie était presque conçue comme un orchestre de chambre, avec un seul musicien par voix. La première année, nous étions une trentaine sur scène, la seconde quarante et cette année, nous serons quarante-huit. Cependant, nous sommes encore une «micro» harmonie d’excellence, car nous avons toujours un seul musicien par voix. En réalité, nous avons rapidement remarqué que même avec une personne par voix, nous dépasserions les trente musiciens. Et nous restons bien loin des effectifs des autres excellences, qui comptent en moyenne septante à huitante musiciens!

    La Micro-Harmonie est donc une harmonie dite «à projet». En Suisse, il y a de plus en plus d’ensembles de ce type. Comment expliquez-vous cela? Cela signe-t-il la fin des sociétés «traditionnelles», comme les Fanfares, Brass Bands, etc., qui pratiquent la musique toute l’année?

    C’est effectivement dans l’air du temps. Les personnes qui s’inscrivent pour ce type de projets ont en général une vie bien remplie, avec déjà une ou deux Fanfares à leur actif. Ce qu’ils recherchent, c’est un projet court et efficace, dans lequel ils peuvent s’investir de manière ponctuelle. Pour autant, je ne pense pas que les sociétés «traditionnelles» seront amenées à disparaître. À mon avis, les deux modèles perdureront.

    Est-il difficile pour vous de recruter des musiciens pour chaque édition?

    Cela dépend du registre, on trouve moins facilement des bassonistes que des clarinettistes, par exemple. Mais c’est aussi dû à la manière dont ces instruments sont représentés de façon générale. Malgré cela, en soi, le recrutement s’est toujours fait assez facilement. J’ai laissé le soin aux jeunes qui ont fondé la Micro-Harmonie avec moi de chercher des personnes intéressées parmi leurs amis. Ils ont un plus grand réseau que moi (rires)! Et j’aime bien que les gens se connaissent un petit peu avant de jouer ensemble.

    ©Yves Messerli

    Le programme est compliqué à exécuter et il n’y a pas beaucoup de répétitions prévues. Les musiciens qui participent sont-ils donc tous professionnels, ou y a-t-il également des amateurs?

    Il n’y a qu’un seul musicien professionnel, au tuba. Pour le reste, la moitié de nos musiciens sont des étudiants en musique, donc en passe de devenir des professionnels. L’autre moitié, ce sont des amateurs particulièrement doués, et qui aiment le challenge!

    Comment choisissez-vous vos pièces?

    C’est la commission musicale qui s’en charge. Nous nous réunissons, nous proposons et écoutons des pièces. Le reste se fait de manière totalement démocratique (rires)! Nous essayons d’orienter le programme autour d’un thème. Cette année, nous interpréterons des morceaux d’Oliver Waespi, Franco Cesarini et Jean Balissat, qui sont tous trois des compositeurs suisses. Les deux premiers nous sont tout à fait contemporains, le troisième est malheureusement décédé. Mais il est reconnu pour avoir écrit la musique de la Fête des Vignerons de 1977!

    S’agit-il justement d’un clin d’œil à la Fête des Vignerons?

    À la base, non. Mes collègues de la commission musicale ont tous adoré ce morceau et étaient emballés à l’idée de le jouer. C’est seulement par la suite que nous nous sommes rendu compte que nous étions l’année de la Fête. Disons que ça tombe plutôt bien!

    La Micro-Harmonie en est aujourd’hui à sa troisième édition. Comment voyez-vous son avenir? Le but est-il de ne conserver qu’un seul projet par an?

    Oui, car ce qui fait la force de la «Micro», c’est justement ce côté ponctuel. Cela évite la lassitude. Bien sûr, le projet peut évoluer, il peut par exemple changer de date, avoir un autre but. J’ai d’ailleurs des idées pour l’année prochaine…que je ne révélerai pas ici bien sûr (rires)!

    Assistez aux concerts de la Micro-Harmonie le 26 avril à 20h00 au Théâtre de Marens à Nyon, et le 28 avril à 17h00 au Forum de Savigny!

  • Interview avec Isabelle Gattiker, directrice générale du FIFDH

    Interview avec Isabelle Gattiker, directrice générale du FIFDH

    Il y a quelques jours se clôturait la dix-septième édition du Festival du film et forum international sur les droits humains, qui a lieu chaque année en plein cœur de Genève. L’espace de quelques heures, L’auditoire s’est immersé dans l’ambiance de cet événement à portée internationale en assistant à certains films et débats, ayant même la chance d’interviewer la directrice générale du FIFDH: Isabelle Gattiker.

    Vous êtes directrice générale du FIFDH, qu’est-ce qui vous anime ou vous passionne le plus dans votre activité?

    Ce qui m’anime et ce qui me passionne, c’est de pouvoir mettre en lumière des violations qui sont peu connues; de pouvoir également inviter à Genève des activistes sur le terrain – qui ont besoin du Conseil des droits humains, de visibilité et de soutien dans leur travail, afin d’être protégés. Puis, ce qui m’anime aussi, c’est de voir tellement de jeunes dans ce festival, qui ont envie de s’engager et que les choses changent.

    Le FIFDH a une portée internationale, quels sont les enjeux sociaux et culturels du festival à cette échelle? Quel impact concret?

    Tous les débats, transmis en direct, sont énormément suivis sur le terrain. Donc les spectateurs et les spectatrices peuvent poser des questions en utilisant un hashtag ou via Facebook. L’impact concret découle aussi du fait que beaucoup de causes sont soutenues via les activistes. Par exemple, cette année, des spectateurs ont soutenu l’hôpital de Sinjar en Irak, cause portée par Nadia Murad. Par ailleurs, cela permet de faire répercuter des campagnes d’ONG comme celles d’Amnesty International, et donc de protéger les activistes sur le terrain. On se rend compte que le festival est de plus en plus suivi sur le terrain, à la fois par les activistes et par les cinéastes. Et puis, ils viennent de plus en plus vers nous, ce qui facilite le travail.

    En tant qu’étudiant·e, comment pourrait-on agir en faveur de la cause des droits humains à notre échelle?

    Tout d’abord, il est important d’être sensibilisé·e et informé·e; de faire attention à ce qu’on partage sur les réseaux sociaux, toujours vérifier ses sources. De soutenir les activistes, écrire des lettres et des pétitions, ou encore adhérer à des associations. De notre côté, au festival, nous défendons également l’engagement, même au niveau des quartiers ou d’associations actives très locales; ce qui est extrêmement important, car c’est aussi à ce niveau-là qu’on peut faire changer les choses beaucoup plus globalement. Par ailleurs, on peut s’engager en politique, au niveau associatif et puis bien sûr voter – quand on peut le faire, c’est important.

    Dans le dernier rapport du festival (2018), il est écrit que «le FIFDH participe au renforcement d’une “culture des droits humains” et œuvre pour favoriser des liens multilatéraux entre société civile, ONG, et acteurs gouvernementaux». De quelle manière œuvrez-vous concrètement?

    Nous mettons en avant les films et nous sommes partenaires de nombreux événements. Il y a, par exemple, des jeunes ou des étudiants qui repassent nos films pendant l’année, on s’associe à cela. On a aussi lancé une tournée internationale qui a traversé quarante-cinq pays cette année, des pays qui ont peu ou pas accès à des films autour des droits humains et à des débats autour des droits humains. On a ouvert cette tournée à Islamabad au Pakistan, on l’a clôturée au Caire. On est passé à Ankara, au Zimbabwe, au Guatemala ou encore au Soudan. Dans tous ces pays, c’était vraiment étonnant et beau de voir qu’il y avait énormément de monde qui posait des questions extrêmement libres dans ces débats. On se rend compte que même si parfois les médias mettent en avant un grand nombre de problèmes, de désastres qui sont réels, il y a aussi beaucoup de gens, partout à travers la planète, qui demandent tout simplement justice et qui croient aux droits humains – parce que finalement, si on revient au fondamentaux, la déclaration universelle des droits humains concerne tout le monde et on ne peut que y adhérer en réalité.

    Dans le cadre du festival, y a-t-il des projets qui ne se limitent pas qu’à ces dix jours et se concrétisent durant toute l’année?

    En ce qui concerne les actions concrètes, on travaille beaucoup avec les foyers de personnes migrantes à Genève, avec les jeunes de La Clairière et de l’hôpital de jour (l’hôpital psychiatrique pour les jeunes au HUG). Ce qui renforce le fait qu’on se rende compte de plus en plus que des populations qui avaient elles aussi finalement à Genève peu accès à des événements de ce type, sont réellement intéressées. Cette année, on a aussi mis en place des billets suspendus: c’est-à-dire qu’il y a des fondations qui ont financé des billets pour des gens soit extrêmement vulnérables, qui vivent dans une grande précarité, des personnes sans abri par exemple, ou des migrants en attente de renvoi, qui sont des migrants à l’aide d’urgence, soit des personnes qui sont à l’assistance publique; ceux-là aussi ont eu des événements dédiés et ont participé aux grands débats du festival. On a également beaucoup travaillé sur les jeunes; on a doublé les nombre d’élèves qui assistent aux projections cette année. Cela participe au fait qu’on se préoccupe de l’avenir et c’est assez étonnant de recroiser après ces jeunes devenus plus grands, qui nous racontent très souvent que leur engagement est né au FIFDH, parce qu’ils sont venus avec un enseignant ou une enseignante. Par exemple, «La Carologie», blogueuse, rappelle très souvent que tout ce qu’elle raconte est issu du fait qu’elle est venue il y a cinq ou six ans à un débat autour de l’Arménie avec sa prof, et c’est de là qu’est né son engagement.

    Par ailleurs, vous avez aussi un programme pédagogique…

    Oui, dans le cadre duquel on passe des films et des débats pour les jeunes. On a des jurys des jeunes, un jury documentaire et un jury fiction. Donc ils/elles voient des films avec les jurys internationaux. On a aussi un programme d’accompagnement pour les jeunes migrants qui peuvent être bénévoles. C’est important pour le festival, on est 250 bénévoles, souvent des jeunes et des étudiants mais pas seulement, qui ont vraiment tous les âges, cela leur permet de suivre le festival. Par ailleurs, on a un programme de parrainage où il y a des jeunes migrants qui sont bénévoles et qui sont parrainés ou marrainés par un autre bénévole, qui les suit pendant le festival et cela leur permet aussi de s’intégrer, pas uniquement au festival mais également par la rencontre d’autres jeunes.

    Est-ce que la forte portée médiatique du festival a-t-elle permis d’amener telle ou telle problématique (encore trop peu connue ou abordée) sur le devant de la scène internationale, qui a ensuite pu être prise en charge par différents acteurs, gouvernementaux ou non-gouvernementaux?

    Il y a deux ans, le docteur Mukwege était venu au festival et au Conseil des droits humains et a fait un appel contre le viol des enfants en RDC. Il a reçu le Prix Nobel de la Paix l’année passée. Ce n’est pas uniquement à cause du festival, mais il y avait eu une répercussion médiatique gigantesque autour de cette intervention; donc, clairement, elle a participé au fait qu’il obtienne un Prix Nobel de la Paix. L’année dernière, on avait fait un appel qui a été répercuté partout contre l’impunité au Mexique, où le comédien Gael García Bernal était venu avec une journaliste et un homme victime de torture; là aussi, il avait lancé un appel au Conseil des droits humains. C’est généralement cette portée de la société civile au Conseil des droits humains qui est importante pour qu’il y ait une vrai répercussion internationale. Cette année, on l’a fait avec l’acteur Forest Whitaker, venu avec une jeune militante du Sud Soudan, Magdalena Nandege, qui a fait un appel pour la paix au Sud Soudan, pays assez méconnu, complètement hors des projecteurs internationaux. Là aussi, il y a eu une couverture internationale. Mais je pense aussi à la soirée consacrée au Congo, avec Fred Bauma et le mouvement Lucha. On a également interviewé une militante sur le terrain par Skype, qui n’a pas pu voyager. Très clairement, on ne met pas uniquement en lumière des tragédies mais aussi des mouvements positifs, menés par des jeunes. Un autre exemple, cette année, est l’artiste Ai Weiwei, star internationale de l’art contemporain et du cinéma, venu parler des personnes séropositives en Chine, un désastre absolu: dans la fin des années 90 dans la région du Henan, 300’000 personnes ont été infectées par des transfusions et touchées par le SIDA, ce que nie le gouvernement chinois. Là aussi on va voir ce que ça donne, on ne peut pas encore parler des répercussions médiatiques mais j’aurais du mal à croire qu’Ai Weiwei venant à Genève pour parler du scandale des personnes séropositives en Chine et du manque de soutien de l’État chinois ne soit pas répercuté.

    Est-ce que le FIFDH est une structure plutôt unique sur la scène internationale ou existe-t-il d´autres structures analogues? Si oui, y a-t-il des collaborations, des synergies ou bien des concurrences?

    ©Getty Images

    Le FIFDH est cofondateur d’un réseau qui s’appelle le Human Rights Film Network, qui rassemble quarante-cinq festivals de films et de débats sur les droits humains à travers le monde. Les plus importants étant: le FIFDH à Genève, le Movies that Matter Festival à La Haye, le Human Rights Watch Film Festival à Londres et à New York, et le festival One World à Prague. Les festivals de Londres, Prague et La Haye se déroulent en même temps que le FIFDH. On se voit très souvent, on se parle beaucoup, on s’échange la liste des films à l’avance et on échange aussi les intervenants. Donc plusieurs intervenants de cette année sont allés à Prague ou à Londres juste avant de venir chez nous, ou vice versa. Ce qui nous permet aussi de partager les frais des billets d’avion et la visibilité, donc au contraire, on se soutient les uns les autres. C’est ça qui est bien dans les festivals de droits humains, on n’a pas cette pression des Premières Internationales où d’exclusivité – de toute façon, c’est quelque chose qu’on refuse ou qu’on évite au maximum. Nous ne sommes absolument pas dans cette logique; au contraire, plus on s’entraide, plus on est fort.

    Est-ce que les nouvelles thématiques ou urgences, telles que les changements climatiques, les migrations, les mutations technologiques, les droits des femmes et des enfants, donnent-elles de nouvelles orientations au FIFDH?

    Cette année, un débat qui a été particulièrement marquant a été celui qui concernait les humains du futur; la mutation des bébés, et notamment des bébés chinois. Ce débat était particulièrement pertinent puisqu’il met en avant une cause dont on a beaucoup parlé avec ces fameux jumeaux chinois dont l’ADN a été modifié, mais en le mettant dans une perspective plus vaste; c’est-à-dire qu’on est en train de construire des nouveaux humains, mais aussi une humanité à deux vitesses: il y aura ceux qui auront les moyens et l’envie – mais surtout les moyens – de modifier leur embryon, et d’autres qui ne l’auront pas. Mais ça, c’est quelque chose qui est assez symptomatique de l’ensemble du festival: si on ne réagit pas maintenant, on sera dans une humanité à deux vitesses, voire à trois ou quatre ou cinq vitesses, et pas dans une seule humanité vivante. Donc c’est là qu’on est face à un signal d’alerte vraiment important et on essaye de lancer un mouvement pour faire face à cela. On est dans un moment clé de l’histoire. Ce qui est symptomatique de ce festival, c’est qu’au lieu d’aborder les thématiques – les migrations, le féminisme, les violences sexuelles ou les masculinités – de manière séparée, on les mélange, donc on les superpose les unes aux autres et on croise les combats. Je crois que c’est quelque chose d’extrêmement contemporain, de juste aussi. On peut aborder le climat sous l’angle de l’immigration par exemple, on peut aborder les masculinités ou le féminisme face au populisme aussi… C’était le cas du débat d’un soir où trois femmes ont abordé la question; ça porte aussi un éclairage qui est passionnant et je pense, assez inédit.

    Comment se déroule l’organisation du festival? Comment choisissez-vous les différentes thématiques et problématiques à aborder? Par ailleurs, il semble que cette année vous ayez décidé d´axer particulièrement sur la Suisse…

    Chaque année, on parle de la Suisse, mais c’est vrai que lors de cette édition c’était particulièrement fort, puisqu’il y avait à la fois un débat autour des valeurs suisses, des valeurs helvétiques, et de comment est-ce que la Suisse compte se positionner comme capitale ou pays de droits humains. Qu’est-ce que cela signifie par rapport aux décisions récentes concernant le pacte migratoire ou l’Arabie Saoudite, les ventes d’armes… On voit une dichotomie qui a toujours été le cas, cependant je crois qu’en 2019 on ne peut plus dire quelque chose (affirmer des valeurs) et ne pas le faire. Et on ne peut plus se dire «nous en Suisse, d’autant que les droits humains y sont respectés, finalement les autres ça n’a pas tellement d’importance». Donc ça c’était le débat. Il y a eu un débat aussi autour de l’opération Papyrus à Genève – la légalisation des personnes sans papier – et on a donné un visage à des personnes invisibles en Suisse qu’on croise tous les jours, qui n’ont presque pas de noms, en tout cas pas de statut. C’était une soirée extrêmement forte où plusieurs personnes sans papier en cours de légalisation ont pris la parole pour la première fois en public. Par rapport aux thématiques du festival, on essaye de maintenir un équilibre entre des thématiques qui sont peu ou pas traitées – comme la paix au Sud Soudan ou au Congo (la RDC) – et des thématiques qui sont extrêmement commentées dans l’actualité mais avec très peu de distance – comme justement le transhumanisme ou les bébés du futur; et c’est ça qui fait la force du festival. On essaye aussi, évidemment, de mettre sur le panel à la fois des personnalités très connues et des personnalités qui le sont beaucoup moins, par exemple des femmes: la moitié des panélistes sont des femmes, des jeunes femmes aussi à qui on a envie de donner un visage et pas avoir sempiternellement les mêmes intervenants au forum. C’est quelque chose de très important. On travaille avec de nombreux partenaires, dont des ONG avec qui on partage aussi les campagnes qui leur semblent importantes, qu’elles pensent devoir mettre en avant. C’est important qu’on puisse répercuter les campagnes des ONG. Et puis certains débats sont amenés par des films; parfois on cherche un film qui colle à une thématique et parfois un film est tellement extraordinaire qu’il va forcément amener un débat. Donc c’est un équilibre entre beaucoup de facteurs, comme pour la sélection des films d’ailleurs. Et c’est cet équilibre de programmation que je trouve intéressant, car il amène des grandes lignes de force après pour le public. Un intérêt de publics extrêmement croisés, divers. La force du festival est de réussir à toucher bien au-delà du cercle des convaincus, de celles et ceux qui connaissent déjà très bien la cause des droits humains; c’est très important qu’ils viennent, mais ça attire aussi des cinéphiles et beaucoup de gens dont c’est vraiment le rendez-vous annuel, où tout d’un coup, ils prennent le goût de la planète.

    Ça peut être une prise de conscience en fait…

    Oui, si on revient à la première question sur ce qui m’anime, c’est de mélanger les publics et réussir à toucher des gens qui n’avaient pas conscience d’être concernés par les droits humains et de ce que cela implique. En fait, ça concerne chacune et chacun d’entre nous.

    Êtes-vous optimiste ou plutôt pessimiste par rapport à l’évolution du respect des droits humains?

    En ce moment, on est dans un monde en crise profonde. On ne va pas se le cacher, la situation est pire qu’il y a dix ans. Mais je continue à penser, à espérer en tout cas que c’est un soubresaut, une très mauvaise passe. En voyant une telle foule et un tel enthousiasme pour ce festival, je garde l’espoir qu’on est en train de changer l’époque, de changer d’ère. C’est aussi l’espoir qui est amené par tous ces jeunes, qui se mobilisent notamment pour le climat. On se rend compte que lorsqu’il y a une démarche sincère, de vrais mots, une vraie mobilisation suit. Et on est peut-être aussi en train de changer d’ère vis-à-vis de la vie politique. Nous n’avons plus envie d’entendre ces mêmes mots, ces mêmes promesses jamais tenues, ces mêmes excuses du type «je ne peux pas parce que les circonstances économiques…»; maintenant il faut des actes profonds et à partir de là, je pense que oui, il y a de l’espoir. Je n’ai pas envie d’être bêtement positive, mais de rester optimiste, c’est important.

  • À la rencontre du Saloon

    À la rencontre du Saloon

    Chaque mois, L’auditoire vous vous emmène à la rencontre d’artistes de la région et vous fait découvrir des projets culturels créatifs et innovants. Ce mois-ci, nous avons rencontré Le Saloon, un podcast de cinéma créé par trois jeunes sympathiques et passionnés!

    Pouvez-vous vous présenter?

    Robin, 26 ans: Je suis journaliste pour Radio Lac. J’ai travaillé pendant un moment pour 7radio, notamment avec Alexandre. Ensemble, on a fondé sur cette web radio une émission de cinéma. Puis pour différentes raisons, on a décidé de se lancer dans l’aventure du podcast et du projet Le Saloon.
    Thibaud, 26 ans: J’étais un des invités réguliers de leur émission. Quand il a été question de lancer l’idée d’un podcast, ils m’ont proposé de m’impliquer un peu plus. De ce fait, on a fondé ça les trois, en gardant une partie de l’équipe qui s’était formée autour de 7radio.

    Alexandre, 25 ans: Je travaille en tant que journaliste et attaché de presse dans un festival.

    Comment est née l’idée du Saloon?

    Alexandre: Cela faisait trois ans qu’on animait avec Robin cette émission hebdomadaire sur 7radio qui devait durer une heure, en direct avec des invités. La radio nous imposait certaines contraintes; on ne pouvait pas parler librement sans être entrecoupés de musique. On voulait créer des débats autours de films qui font l’actualité, et le podcast nous semblait être un nouveau médium qui permettait plus de liberté.
    Robin: Par ailleurs, le podcast est assez récent et peu connu en Suisse, à l’inverse de la France où la scène y est très active, notamment dans le domaine du cinéma.

    Thibaud: On a alors enregistré un premier pilote en été 2018 pour la sortie de Jurassic World.

    Sur quelles plateformes d’écoute pouvons-nous vous retrouver?

    Alexandre: On peut nous trouver sur toutes les plateformes d’écoute. Facebook, YouTube et principalement SoundCloud, où on est le plus actif. Le but n’étant pas de créer un contenu supplémentaire, mais de couvrir le maximum de plateformes afin d’attirer le maximum de personnes.

    À quelle fréquence sont diffusés vos podcasts?

    Alexandre: Au début on pensait en sortir un toutes les deux semaines. Actuellement, on tourne plutôt autour de une à deux sorties par semaine.

    Thibaud: C’est un peu par hasard qu’on est arrivé à cette fréquence-là, mais il n’y a ni de jours, ni d’heures fixes.

    Alexandre: Je pense que c’est aussi dû à la volonté de ne pas en faire quelque chose de professionnel. On n’a pas ce côté radio en direct avec cette idée de rendez-vous. Lorsqu’on enregistre un épisode, on essaye que sa diffusion se rapproche le plus possible de la sortie du film en question, afin de rester dans l’actualité. Mais on publie quand on veut, à l’heure qu’on veut, et puis les gens sont au courant une fois qu’ils se connectent sur les réseaux sociaux.

    Quel est le format de vos podcasts?

    Thibaud: On vise à couvrir les grosses sorties cinéma et on a créé deux formats différents. «Le Saloon», qui est une discussion à plusieurs. Et un format plus court intitulé «Le Shot», où il s’agit de parler d’une plus petite sortie qui ne mérite pas forcément de discussion complète, ou d’un sujet externe.

    Alexandre: «Le Shot» est un format qui dure environ une dizaine de minutes alors que «Le Saloon» est une version débat d´une vingtaine ou d´une trentaine de minutes.

    Robin: Toutefois, si l’occasion se présente, cela peut durer plus longtemps. Par exemple, lors du bilan des blockbusters de l’été 2018, on avait débattu pendant près d’une heure.

    Thibaud: Mais cela ne nous empêche pas d’avoir également des formats un peu variés. Par exemple, on a couvert des festivals, tels que celui de Locarno. On a aussi fait à la fin de l’année passée une émission en direct du magasin Mix-Image à Lausanne.

    Pourquoi ce nom: «Le Saloon»?

    Thibaud: C’était assez compliqué à le trouver.

    Robin: En fait, c’était compliqué au début parce qu’on voulait quelque chose qui fasse un peu cinéma, sans trop tomber dans le champ lexical du cinéma.

    Alexandre: On voulait vraiment sortir de tous ces noms avec «bobine», «toile», «salle», «projecteur» ou encore «popcorn». Avoir un nom très court qui se retienne facilement. Pourquoi «Le saloon»? Ça représente ce coté un peu castagne, collégial, où il y a un barman qui reçoit des gens; on prend une bière, on parle et parfois on se fritte. Et puis indirectement, Le Saloon se rapporte au western qui se rattache aussi au cinéma.

    Quels sont les retours de la part des personnes qui vous écoutent?

    Alexandre: Au début, il s’agissait surtout de nos proches qui nous complimentaient. Maintenant, sur chaque réseau social, on a de plus en plus de personnes qu’on ne connaît pas qui nous écrivent des commentaires, nous félicitent pour ce qu’on fait et partagent nos podcasts autour d’eux. Pour information, en cumulant les écoutes de toutes les plateformes, on atteint environ deux-cents à trois-cents écoutes à chaque sortie. Donc ça fait plaisir de voir qu’on arrive à faire cela avec de tous petits moyens, sans argent ni comm’ et de manière bénévole. Il nous faut pas grand-chose si ce n’est juste le pouvoir d’Internet et des réseaux sociaux, ainsi que du bouche-à-oreille.

    Avez-vous de futurs projets à concrétiser prochainement avec Le Saloon?

    Alexandre: Peut-être des chroniques de festivals ou refaire une émission en public et en direct. On a aussi des idées d’émissions spéciales mais pour le moment il n’y a rien de concret.

    Robin: On est déjà content du résultat de nos podcasts, qui va un peu au-delà de ce qu’on avait pensé à la base.

    Quels sont les dernières sorties cinéma que vous proposeriez?

    Robin: La Favorite, qui a notamment reçu des Oscars.

    Alexandre: Il y a aussi Alita Battle Angel, un bon film de science-fiction, ou encore La Mule de Clint Eastwood.

    S’il n´existait plus qu´un seul film au monde, lequel voudriez-vous que ce soit?

    À l’unanimité: Les Tuches 3(rires).

  • À la rencontre de L’éclair

    À la rencontre de L’éclair

    Chaque mois, L’auditoire vous propose de découvrir des artistes et des projets culturels innovants de la région romande. Ce mois-ci, nous partons à la rencontre des six trublions du groupe instrumental L’éclair: Cobra, Colonel, Jahlino, Jutar, Lilor et Luciano. L’interview complète.

    Comment définiriez-vous L’éclair?

    Colonel: Je pense que c’est une entité qu’on crée qui est immatérielle, une chose qui nécessite l’engagement de chacun des membres.
    Cobra: Comme n’importe quel groupe en fait. Rires.
    Col: C’est une entité qu’on s’amuse à créer à travers la musique, entre le gag et le sérieux. Et je pense que c’est pour ça que c’est compliqué à définir, on ne sait pas réellement où on se dirige vu que ça évolue constamment.

    Mais il y a quand même un but derrière? Faire danser les gens?

    Cob: Les faire danser en pleurant. Tu as souvent un aspect harmonique qui ramène à la nostalgie, mais toujours avec un rythme groove. Tu écoutes ça, tu penses à ta rupture récente et tu as une petite larme qui te vient, mais en même temps tu te surprends à bouger la tête. L’éclair c’est cette espèce d’entre-deux doux-amer.

    Et si vous deviez choisir trois mots qui vous définissent?

    Col: Cons de merde, ça fait trois mots. Rires.
    Cob: Ou comme alternative: naïfs, crétins, mais honnêtes.

    Comment est né le groupe?

    Col: C’est né d’une envie qu’on avait Jutar et moi de jouer ensemble et on ne savait pas vraiment comment le faire. Du coup, on a profité de partir à Londres, le prétexte étant un voyage linguistique, mais on séchait les cours la plupart du temps. On est restés ensemble neuf semaines. C’était à peu près la première fois qu’on se posait les deux pour faire de la musique. On a créé quelques chansons qu’on ne joue plus du tout, mais c’est de là que c’est parti.

    D’où vient le nom du groupe?

    Col: On avait trouvé un coffee shop près de chez moi. On passait souvent du temps là-bas et on discutait un peu de tout et de n’importe quoi. Un soir, Jutar s’est retrouvé stone sur le canapé et puis il a vu la forme d’un éclair.
    Col: Ensuite, on y a bien réfléchi deux semaines, jusqu’au moment où cela est devenu assez cohérent d’appeler ce groupe L’éclair. Parce que c’est un nom qui se prête à pas mal de mystères, on ne sait pas trop à quoi s’attendre.

    On retrouve de tout dans vos morceaux: de la polyrythmie africaine au krautrock, en passant par le funk et les bandes sons des films érotiques italiens des années 70. Est-ce qu’il y a des influences qui vous ont plus marqué?

    Col: Can! Rires. Mais, je pense que chacun d’entre nous a été touché individuellement par plein de choses.
    Cob: On a une base rythmique qui va aller chercher essentiellement vers des musiques africaines ou latines. Par contre, mélodiquement, on est un peu plus Européens, quelque chose qui peut se rapprocher de la sensiblerie italienne des années 1970.

    Ce qui est très fort, c’est le fait que vous assimilez toutes ces influences pour en faire quelque chose qui vous appartient. Vous ne vous contentez pas de répéter des codes…

    Cob: En tout cas on essaie. En prenant un élément par-ci par-là, on arrive finalement à un mélange plus ou moins digéré. C’est sûr que les influences sont multiples et assumées, mais en les assimilant toutes ensembles, on crée quelque chose de nouveau.
    Col: C’est aussi une volonté de sortir du rock psychédélique. D’amener la musique psychédélique vers ailleurs. Parce qu’on reste psychédéliques, dans notre manière de faire et dans notre esprit. On est dans un format rock qui ne veut plus faire du rock. On a voulu tenter quelque chose d’autre en ramassant tout ce qu’on aimait à côté de la musique rock tout en s’inspirant de l’énergie qu’il peut y avoir dedans.

    Comment définiriez-vous votre style actuel?

    Cob: Exo groove post-internet. Exo qui vient de exotica, un style des années 50 introduit par Martin Denny. De la musique faite par des occidentaux, mais qui est censée rappeler des régions exotiques. En réalité, on est plus sur de nouvelles orchestrations de thèmes occidentaux qui incluent des éléments «exotiques», telles qu’un sitar. On est exotica dans la mesure où on va aller puiser, par exemple, des influences africaines, en utilisant juste la projection qu’on s’en fait. On joue en fait une projection de ce qu’on pense être le son d’un endroit.
    Col: D’où la naïveté.
    Cob: Ensuite groove et post-internet qui ne veut pas dire «ce qui vient après internet», mais plutôt «tout ce qui est compris avec l’apparition d’internet». Grâce à internet, de par Spotify, YouTube, etc. on a eu accès à tous les tréfonds de la musique et les trucs les plus obscurs qui soient et, au fil des années, ça a pris presque plus d’importance que les grands noms. Notre musique a été fortement influencée par le fait qu’on ait ça à disposition.

    © Dr.

    Votre dernier album, Polymood, se démarque de votre premier, Cruise Control. On retrouve les influences et le groove, mais on sent une dynamique plus posée, plus pro. Y avait-il une réelle volonté ou ça s’est fait naturellement?

    Cob: Polymood c’est notre première vraie session studio. À la base, Cruise Control était seulement censé regrouper des démos pour pouvoir obtenir des concerts. On l’a enregistré dans le local d’un pote, un peu à la va-vite. Du coup, le son de l’album est grandement influencé par le mix qu’on a dû faire pour cacher certaines erreurs techniques de l’enregistrement. Mais c’est pour ça qu’on l’aime et on ne regrette rien là-dedans. Le deuxième disque, lui, a été enregistré dans un vrai studio. On était plus conscients de ce qu’on allait faire, plus préparés.
    Lilor: Avec Polymood, on a vraiment essayé de faire la meilleure prise possible du premier coup.
    Cob: Et c’est le cas, puisqu’on n’a pas utilisé une seule fois un ordi dans la session.
    Lil: Tout en analogique.
    Col: Ce deuxième album représente finalement assez bien ce vers quoi viserait L’éclair de manière optimale. On a commencé par des morceaux extrêmement posés, avec Jutar. Puis, c’est devenu groovy, funky, parce qu’on s’est dit que ce serait marrant de faire danser les gens. Polymood, c’est vraiment une palette de tout ce qu’on écoute. Notre univers qui va vers le calme, le très triste, le happy et le débile comme dans Lagos.

    Êtes-vous satisfait des retours?

    Cob: C’est ça aussi l’aspect naïf du groupe. On s’attendait à plein de choses et à rien de précis en même temps. Tu fais l’album et tu le laisses vivre sa vie.
    Col: Après, nos amis nous répètent assez souvent que cet album fait partie de leur vie et je trouve ça assez touchant que des gens proches commencent vraiment à aimer notre musique et à la mettre d’égal à égal avec ce qu’ils peuvent écouter à côté. C’est plus «ah c’est un pote qui fait de la musique», c’est vraiment «eux, c’est nos potes qui sont musiciens, on écoute leurs album comme on écouterait le nouveau Kendrick.»
    Col: Ça nous a fait plaisir. Et puis le fait qu’on ait pu distribuer l’album de manière correcte, qu’il ait pu toucher des gens dans le monde entier…

    Vous avez eu la chance de jouer au Paléo cet été avec L’orage. Quel souvenir vous en gardez?

    Cob: Franchement, on s’est trop marré. Après, c’est le gros festival avec tous les désagréments qui vont avec. Au final, on a passé l’essentiel de la soirée dans les loges ou les spots derrières parce qu’il y avait trop de monde.
    Col: On a aussi fait Welcome to The Village en Hollande, invités par Jacco Gardner. Et je pense qu’on est tous d’accord pour dire que ce genre de gros festivals ce n’est pas la solution. Ça semble assez idyllique du point de vue d’un spectateur parce que c’est quand même un des plus gros loisirs de l’été que d’aller en festival, mais pour un artiste c’est très étouffant. Ça correspond à énormément de groupe mais je ne sais pas si on se retrouve là-dedans.
    Cob: Mais, il faut le faire. On est plutôt dans une politique inclusive, on n’a pas envie d’être un groupe d’érudit ou de niche, c’est plutôt «tous welcome». Mais ce n’est pas dans un festival qu’on a le meilleur son, c’est rarement les meilleurs concerts. Il y a moins cette énergie qui existe dans un club, où il y a vraiment quelque chose de particulier qui se passe. Souvent, le moment est plus spatial, moins générique.
    Li: Il y a quand même cet aspect où plus on joue dans de gros espace, plus la musique a tendance à s’effacer derrière d’autres artifices, comme la présence scénique, le lightshow. Cette impression que plus un concert est immense, moins on écoutes vraiment les morceaux. Alors que quand t’es dans un club où tout est fermé, où le son te rebondit à la gueule et que tu ne vois rien, t’es là et t’as vraiment juste la musique. Nous, on capitalise beaucoup plus sur la musique.
    Col: Ouais, nous on ne capitalise pas trop sur notre apparence. Rires

    Avez-vous des projets après Polymood?

    Cob: Je crois qu’on a déjà enregistré le troisième en fait.
    Col: Sans faire exprès. Rires.
    Cob: On avait une session dans une maison sur le Salève, louée par notre ingé son, G’Z. On devait y passer 4 jours et, à cause d’un double booking de Lilor et Jutar qui devaient jouer avec les Rebels of Tijuana, la session est tombée de 4 à 2 jours. À la base, on voulait juste enregistrer 2 ou 3 morceaux. Et puis finalement on a pu enregistrer beaucoup de matière, mais qu’on n’a pas encore réécoutée.

    Si ça donne quelque chose, vous pensez le sortir quand?

    Col: Très vite, entre 6 et 9 mois. Mais on n’a pas encore fait énormément de concerts pour Polymood. Donc, dès l’année prochaine, on va partir défendre Polymood sur la route. Il y aura plein de concerts en 2019. Du coup, il va rester d’actualité et en même temps, on aimerait proposer du média, du contenu en plus.

    Où est-ce qu’on pourra vous écouter durant les prochains mois?

    Cob: Le 29 mars à l’Amalgame d’Yverdon.