• Populistes ? Comment parler de l’extrême droite en Europe ?

    Populistes ? Comment parler de l’extrême droite en Europe ?

    Propos recueillis par : Mathias Cadena

    POLITIQUE · Pour discuter de la résurgence de l’extrême droite en Europe, souvent qualifiée de populiste, L’auditoire a rencontré Antoine Chollet, Maître d’enseignement et de recherche à la faculté des sciences sociales et politiques de l’université de Lausanne, spécialiste de pensée politique.

    Quelle analyse faites-vous de la récente montée de l’extrême droite en Europe ? En tout cas, quels sont les jalons à retenir de ces 20 dernières années ?

    Il est difficile de faire une analyse globale et qui mélangerait tous les régimes parce que les situations sont assez différentes d’un pays à l’autre. Il y a certes des victoires importantes de l’extrême droite ou de la droite radicale dans de nombreux pays, mais il y a aussi des défaites. On vient de le voir au Brésil par exemple, où la défaite de Bolsonaro n’était pas du tout gagnée d’avance, mais on l’a aussi vu aux États-Unis avec l’élection de Biden en 2020. On peut supposer que sans le COVID-19, Trump aurait été réélu. Les trajectoires sont donc différentes de pays en pays. Malgré cela, il est absolument incontestable que l’extrême droite est menaçante dans la plupart des pays européens et américains. Hors de ces continents, on a pu le voir en Inde, où Modi est assez proche de l’extrême droite, ou aux Philippines, ou encore en Australie.

    Il est impossible de donner une explication unique à cette montée, mais on peut au minimum avancer quelques éléments. Pour commencer, il faut relever l’omniprésence depuis des années de tous les thèmes propres à l’extrême droite, non seulement chez ses représentant·e·s, mais aussi dans les autres familles politiques et dans les médias : racisme, peur de l’immigration, mentalité obsidionale, culte de la force, virilisme et misogynie, conspirationnisme, etc. En agitant en permanence ces sujets, de très nombreux·ses acteur·ice·s politiques font le jeu de l’extrême droite depuis longtemps.

    « Le problème de l’usage du terme de « populisme », c’est de suggérer que le peuple voterait spontanément pour l’extrême droite »

    – Antoine Chollet, Maître d’enseignement et de recherche à la faculté des
    sciences sociales et politiques de l’université de Lausanne

    Il faut mentionner ensuite l’affaiblissement des partis sociaux-démocrates et, plus généralement, de la gauche. Cela ne signifie pas, les sociologues le démontrent depuis longtemps, que l’électorat de gauche se soit simplement déplacé vers l’extrême droite. L’idée que les ancien·ne·s électeur·ice·s communistes voteraient désormais pour le Rassemblement national, dans le cas de la France, est, dans une assez large mesure, une erreur d’analyse. Ce qui doit être noté, c’est que l’affaiblissement des partis sociaux-démocrates a eu une série d’effets sur la droite, la conduisant à se radicaliser et à se rapprocher progressivement de l’extrême droite, déplaçant ainsi tout le spectre politique et banalisant cette dernière.

    Enfin, il faut rappeler les effets qui se font de plus en plus clairement sentir des politiques économiques et de destruction des assurances sociales et des services publics qui ont été initiées dans les années 1970 et qui se sont surtout déployées à partir des années 1980. La pandémie les a révélées avec une acuité particulière, mais ces effets étaient déjà très sensibles auparavant. Ces politiques ont conduit à une paupérisation de larges secteurs de la société qui avaient auparavant des situations qui étaient relativement confortables et qui ont depuis chuté dans la pauvreté (ou craignent d’y tomber). On le voit très clairement aux États-Unis, où une bonne partie de l’électorat de Donald Trump était composée par ces catégories, notamment les ancien·ne·s ouvrier·ère·s. Aux États-Unis, les ouvrier·ère·s de l’industrie automobile avaient une bonne situation, possédaient une maison et plusieurs voitures, bénéficiaient de plans de retraite très avantageux, etc. Toutes ces protections qui avaient été mises en place après la Seconde Guerre mondiale (et un peu plus tôt aux États-Unis) ont été détruites ou considérablement affaiblise ces dernières décennies. Cette situation socio-économique rend l’ascension de partis d’extrême droite plus facile, puisqu’il y a une détresse sociale et économique et que les forces politiques qui, traditionnellement, travaillaient pour les catégories les plus vulnérables de la population, sont très affaiblies. L’extrême droite y apporte ses soi-disant explications, en désignant des boucs émissaires. Le vieux slogan du Front national des années 1980 est toujours d’actualité : « X millions de chômeur·euse·s, c’est X millions d’étranger·ère·s en trop ».

    J’ajouterais aussi que la Suisse a été un laboratoire de cette ascension de l’extrême droite. Elle y commence à partir des années 1990. Surtout autour du vote sur l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE) en 1992, où l’UDC blochérienne prend le pouvoir à l’intérieur de l’UDC et va commencer son ascension, qui va en faire le premier parti du pays à partir de 1999. Une bonne partie des leaders de l’extrême droite européenne et même mondiale sont venu·e·s en Suisse, ou se sont intéressé·e·s au cas de la Suisse, pour savoir comment l’UDC était parvenue à ces résultats. L’UDC a apporté une spécificité aussi, plutôt nouvelle au sein de l’extrême droite et que l’on retrouve chez les partisan·nne·s du Brexit en Angleterre, chez Trump ou dans l’extrême droite néerlandaise : le mélange entre une xénophobie et un racisme tout à fait assumés et une position économique ultralibérale. L’UDC blochérienne ne s’est jamais opposée aux accords de libre-échange avec le monde entier, ni avec la Chine, ni avec les États-Unis. C’est l’alliance des thématiques traditionnelles de l’extrême droite avec une forme de « libertarianisme », qui demande la disparition pure et simple de l’État. Cela convainc une partie de l’électorat parce qu’à partir du moment où l’on a complètement fracassé toutes les protections sociales et les services publics, l’État n’apparaît plus que comme un collecteur d’impôts et de taxes, sans redistribution. La Suisse a aussi été un laboratoire sur la question de la démocratie directe, qui intéresse également beaucoup l’extrême droite depuis 20 ou 30 ans. On crédite l’ascension de l’UDC à son utilisation des outils de démocratie directe, ce qui est en partie faux. Mais ce qui intéresse surtout l’extrême droite européenne, c’est que la démocratie directe a permis de maintenir la Suisse en dehors de l’Union européenne, ce qui est correct. C’est l’aile blochérienne de l’UDC qui a d’abord fait capoter l’accord sur l’Espace économique européen, puis a déroulé le discours anti-européen qui nous a amené dans la situation qu’on connaît aujourd’hui, après le succès de l’initiative de 2014.

    Selon vous, cette dynamique est-elle susceptible de continuer ? Pourrait-on, par exemple, voir Marine Le Pen devenir présidente en 2027 ?

    Les recherches sociologiques qui travaillent sur l’extrême droite en France tendent à montrer qu’une victoire de Marin Le Pen en 2027 est de plus en plus probable. Le résultat de 2022 était déjà un cataclysme d’un point de vue électoral ; elle avait alors gagné plus de 7 points et plus de 2,5 millions de voix par rapport à 2017. Ce résultat a certes été aidé par Emmanuel Macron qui, en réalité, a fait campagne pour le Rassemblement National pendant tout son quinquennat. Il savait qu’il perdrait contre à peu près tous les autres candidats, et il a donc fait le calcul purement électoraliste de renforcer constamment le RN pendant son premier mandat, mettant sa réélection au-dessus de l’avenir démocratique de la France et confirmant ainsi son absence totale de scrupules. Mais faire porter à Emmanuel Macron la seule responsabilité des scores électoraux du RN serait manquer l’essentiel, à savoir que ce parti a désormais un véritable ancrage social et dispose d’un électorat solide et croissant. Cependant, il n’y a pas de fatalité historique et les résultats de 2027 dépendront des politiques qui seront menées d’ici là.

    Car on peut faire une autre politique face à l’extrême droite, l’histoire nous l’a déjà enseigné. Dans les années 1930, c’est exactement ce qui s’est passé en France et aux États-Unis. Il faut des programmes de redistribution et de réduction des inégalités. Il faut des programmes qui actualisent réellement l’idée selon laquelle chacun·e contribue à une collectivité, qui ensuite redistribue les richesses produites en commun à l’ensemble de celle-ci, et que ses nouveaux·elles membres ne diminuent pas cette richesse commune mais l’augmentent.

    Peut-être que de telles politiques vont être menées. Encore une fois, il n’y a pas de fatalité, mais la situation, ou plutôt la tendance actuelle, est évidemment extrêmement inquiétante. L’extrême droite est au pouvoir en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Suède. Elle est aux portes du pouvoir en France et aux États-Unis, peut-être aussi en Allemagne. Cette situation a des conséquences potentiellement catastrophiques pour la politique intérieure de tous ces pays, mais aussi, spécialement en ce qui concerne les États-Unis, pour la politique internationale. On ne sait jamais à quoi est prêt un pouvoir d’extrême droite qui, une fois qu’il est au pouvoir, va tout faire pour ne pas le perdre.

    Sur ce point aussi, il faut préciser une chose sur la Suisse. Elle a été un laboratoire de l’émergence de l’extrême droite, mais, en même temps, le système politique y est tellement conservateur que l’UDC n’est jamais parvenue à monopoliser le pouvoir. Elle a culminé aux alentours de 30%, et tout le monde sait très bien que l’UDC ne prendra jamais le pouvoir en Suisse, qu’elle n’aura jamais à elle seule de majorité au Parlement et au Conseil fédéral. Le parti pourrait éventuellement, avec un raz-de-marée sur deux ou trois élections successives, obtenir un troisième siège, ce qui paraît déjà très peu probable, mais un quatrième siège est complètement inimaginable. Donc, si la Suisse a servi de modèle à tout le monde, elle pourrait aussi devenir une espèce d’îlot constitutionnel et libéral, garantissant les libertés individuelles et les libertés collectives, au milieu d’une Europe qui aurait basculé du côté de l’extrême droite.

    Pensez-vous que la notion de populisme soit adéquate pour parler de ces mouvements ?

    La réponse est non. Non seulement elle n’est pas pertinente, mais en plus elle renforce l’extrême droite. C’est une des choses que je vais montrer dans un livre qui va paraître l’année prochaine, nommé « L’antipopulisme ou la nouvelle haine de la démocratie » et publié aux éditions Textuel. Utiliser le terme de populisme pour qualifier l’extrême droite pose deux problèmes principaux. Le premier de ces problèmes, c’est d’identifier ou de confondre sous un même terme des mouvements d’extrême droite et des mouvements qui sont plutôt à gauche, ou qui sont transpartisans, comme le Mouvement 5-étoiles en Italie, en posant que toute critique du système politique est équivalente. En les présentant comme des mouvements protestataires, clownesques, dirigés par des matamores qui font des discours enflammés mais qui en réalité, n’ont pas véritablement de programme, on minimise la menace que certains d’entre eux font peser sur l’ordre constitutionnel. Plutôt que de parler d’extrême droite, de fascisme ou de néofascisme, on parle donc de populisme, on l’a vu avec Georgia Meloni ou Donald Trump.

    « Il faut simplement les nommer par leur nom : ce sont des partis d’extrême droite »

    – Antoine Chollet, Maître d’enseignement et de recherche à la faculté des
    sciences sociales et politiques de l’université de Lausanne

    Le second problème de l’usage du terme de populisme, c’est de suggérer que le peuple voterait spontanément pour l’extrême droite, pour des partis autoritaires, antidémocratiques, antilibéraux, anticonstitutionnels, etc. L’usage de ce terme prétend donc défendre la démocratie contre le populisme, mais défend en réalité le pouvoir en place contre la démocratie et contre l’intervention populaire dans les affaires politiques. Pour le dire autrement, il est complètement absurde de prétendre défendre la démocratie en critiquant ses principes les plus fondamentaux. Le discours antipopuliste essaie de faire exactement cela, avec le succès que l’on sait : la double atteinte du second tour par Marine Le Pen et son potentielle élection en 2027, les victoires de Trump, Bolsonaro, Orban, les démocrates de Suède et les fascistes italiens au pouvoir, pour ne prendre que quelques exemples. Le moins que l’on puisse dire, c’est que 20 ou 30 ans de rhétorique antipopuliste ne nous ont guère protégés contre les ennemi·e·s de la démocratie. Il ne faut pas s’étonner de cette conséquence cependant, puisque ce n’est pas une rhétorique qui cherche à défendre la démocratie, mais uniquement les pouvoirs établis.

    Imaginez-vous une notion plus pertinente pour parler de ces mouvements ?

    S’agissant des partis de droite et d’extrême droite, il faut simplement les nommer par leur nom. Ce sont des partis d’extrême droite, fascistes pour certains. On peut ensuite discuter de nuances plus fines. Est-ce que c’est du néofascisme, du crypto-fascisme, du proto-fascisme, par exemple ? Ces distinctions sont parfois un peu byzantines. Je pense que Trump par exemple est une figure fasciste, comme il l’a clairement montré lors de l’assaut contre le Capitole le 6 janvier 2021. Bolsonaro aussi est une figure fasciste, tout comme Orban. Il est toujours plus difficile d’estimer le degré de fascisme des personnalités ou des partis avant qu’ils n’atteignent le pouvoir. En effet, il·elle·s ne déploient tous leurs effets qu’une fois qu’ils y sont, c’est-à-dire une fois qu’il·elle·s contrôlent directement la police, l’armée, une partie de la justice et différentes autres institutions. Je pense donc qu’il faut réutiliser le terme de fascisme, éventuellement en le qualifiant, dans les cas qui s’y prêtent, et qu’il faut utiliser les termes d’extrême droite, de droite radicale ou autoritaire dans les autres cas. Nous disposons de tout un vocabulaire qui demeure tout à fait utilisable et qui évite de désigner par le terme de populisme des phénomènes qui n’ont rien à voir avec son sens historique.

  • Dans la peau d’une Drag Queen : interview avec Frani ELLE

    Dans la peau d’une Drag Queen : interview avec Frani ELLE

    Photo : ©Frani ELLE

    Propos recueillis par Ylenia Dalla Palma

    Retrouvez Frani ELLE sur TikTok: @frani_tiktok

    PERFORMANCE • « Drag-Queen » : nous connaissons tou·te·s ces termes, parfois confondus avec ceux de travesti·e·s ou de transsexuel·le·s. Ils nous évoquent la fête, l’extravagance, une féminité poussée à l’extrême. Mais qui se cache derrière ces joues fardées ? L’auditoire est allé à la rencontre de Frani ELLE, nouvelle étoile montante suisse du drag.

    Bonjour Frani, pourrais-tu d’abord te présenter ? Qui es-tu ?

    On me connaît surtout sous le nom de Frani ELLE sur les réseaux sociaux, que ce soit Instagram ou TikTok. Je suis une Drag Queen originaire du Valais qui propose des contenus humoristiques sur le quotidien des suisse·esse·s, mais aussi des tutos maquillages. À côté de mon activité artistique, je travaille dans une banque, désormais à taux réduit, afin de pouvoir avoir plus de temps pour mes projets en tant que Drag.

    Qu’est-ce que le drag ? Comment toi-même as-tu commencé ?

    Le drag de manière générale est le fait de se transformer dans le genre opposé au sien, que ce soit pour de la comédie ou pour soi-même. On peut donc voir des Drag Queens, mais aussi des Drag Kings, dont on ne parle pas beaucoup. C’est quelque chose qui est né il y a des années, lorsque les femmes ne pouvaient pas jouer de rôles au théâtre. C’étaient les hommes qui, maquillés en femme, occupaient les rôles féminins. Aujourd’hui, c’est quelque chose qui se démocratise de plus en plus.

    « Le ELLE est un hommage à toutes les femmes qui sont en moi lorsque je me transforme »

    – Frani ELLE

    Personnellement, depuis tout petit, j’ai toujours rêvé de me transformer. Ma mère était infirmière et lorsqu’elle partait travailler le soir, je piquais ses affaires. Donc, ça a commencé un peu comme ça et finalement, un dimanche ennuyant lors du premier confinement, je me suis dit que j’allais essayer de me maquiller et de poster mon look sur le net. J’ai adoré, et je crois que mes abonné·e·s aussi. C’est donc de là que tout est parti.

    Comment as-tu choisis ton pseudonyme, Frani ELLE ?

    J’ai vécu à Lausanne en colocation et Frani était le surnom que l’on me donnait, inspiré de mon prénom civil qui est Francesco. Pour le ELLE, j’avais une volonté de marquer la féminité de mon personnage mais c’est aussi une référence à l’un de mes magazines fétiches du même nom. Le ELLE est finalement un hommage à toutes les femmes qui sont en moi lorsque je me transforme.

    Comment décrirais-tu ton style et qu’as-tu envie de renvoyer avec ?

    J’essaie de me rapprocher du style de la femme de tous les jours : quelque chose de classe et de sexy en même temps. Je m’inspire notamment des top models des années 90 mais aussi de l’iconique Marylin Monroe. J’aime aussi prendre pour modèle des looks que je vois dans la rue ou dans le bus. Dans mon parcours professionnel, j’ai aussi été maquilleur. J’avais donc déjà une base à ce niveau-là mais le maquillage de drag est un peu différent puisqu’il est dix fois plus couvrant que le maquillage classique. Donc, finalement, je me base sur divers looks que je vois au quotidien tout en accentuant les traits.

    Pourquoi as-tu choisi TikTok pour publier tes vidéos ?

    J’ai d’abord commencé sur Instagram par des simples photos. Mais, comme j’ai toujours eu un côté comique, j’ai eu un jour envie de faire une vidéo humoristique TikTok sur mes vacances au Portugal. Ça a beaucoup plu aux internautes et j’ai donc décidé de faire des gags sur la vie de tous les jours. J’ai eu et ai toujours beaucoup de retours positifs sur mes vidéos. Après cela, le nombre de vues et de followers a augmenté très vite, c’est assez impressionnant.

    « Le plus important est de faire les choses avec sincérité et passion »

    – Frani ELLE

    Qu’as-tu envie de transmettre avec ces vidéos ?

    Dans ces vidéos, je surjoue parfois des situations de mon propre quotidien, mais je touche aussi de temps en temps à des sujets de société. Mon but n’est pas d’être influenceur mais de réveiller les gens sur certaines choses grâce à l’humour. En Suisse, on voit que beaucoup de jeunes ne votent pas et, sans prétendre à quoi que ce soit, j’essaie à l’aide du drag et de la comédie de sensibiliser les gens à mon niveau.

    Tu as été la Maîtresse de la Pride de Bulle 2022, est-ce que cela a été important pour toi de jouer ce rôle ?

    C’était la première fois que je présentais un événement et que je montais sur une scène. Les organisateur·ice·s m’avaient annoncé qu’il y aurait 10’000 personnes ce jour-là, j’avais donc un peu d’appréhension. Finalement, ça s’est très bien passé, le cortège était magnifique. C’était une expérience fabuleuse et pleine d’amour. Pour moi, c’était important de faire cette pride à Bulle parce que c’est une ville qui n’est pas encore acquise à la cause LGBTQIA+. C’est notamment pour cette raison que j’ai accepté d’être Maîtresse de cérémonie, pour rencontrer le public et partager ce moment avec lui.

    L’organisateur de la Pride, Bernard Clerc, t’a qualifiée de « nouvelle Marie-Thérèse Porchet », est-ce que toi tu te vois un peu comme ça ?

    Marie-Thérèse Porchet est une personne que j’admire énormément. C’est très gentil de me comparer à elle, mais je pense avoir encore beaucoup de choses à prouver. Si je pouvais avoir sa carrière, je ne dirais pas non. Je suis très fière d’être suisse et devenir une icône du pays ne serait pas sans me déplaire mais je pense avoir encore un peu de chemin à faire pour arriver à son rang.

    Quels sont tes prochains projets artistiques ?

    J’ai été contacté il y a quelque mois par un photographe parisien qui prend beaucoup de clichés de mode de Drag Queens, notamment pour l’émission « Drag Race ». Il m’a proposé de shooter avec lui, et j’ai accepté avec grand plaisir. Je vais donc en décembre à Paris pour prendre des photos avec lui en studio. C’est un super départ en France.

    Autrement, je suis également en train de monter un spectacle qui sera joué en Suisse fin 2023. Ce sera l’histoire de mon personnage Frani ELLE, la valaisanne qui parle de son quotidien et de celui de ses concitoyen·ne·s.

    Pour finir, un conseil à donner aux personnes qui voudraient se lancer dans le drag ?

    Je conseillerais déjà de le faire : si vous avez envie de vous lancer, faites-le lorsque vous êtes prêt·e·s. Il faudra aussi s’armer de patience pour apprendre toutes les techniques, mais aussi prendre en compte l’aspect financier, puisque le drag coûte cher. Ce qui est bien pour commencer c’est d’emprunter des accessoires à des copines et d’apprendre petit à petit. Le plus important est de faire les choses avec sincérité et passion.

  • Jeunesse chancelante

    Jeunesse chancelante

    Photo : ©Yasmine Zamparo

    Rédigé par : Ylenia Dalla Palma

    ÉCONOMIE • Après une période COVID compliquée, c’est la guerre qui nous tombe dessus, apportant son lot d’inflations et de coûts économiques. Être jeune de nos jours semble plus complexe que ce qu’on nous avait promis. Comment la jeunesse est touchée par l’inflation ?

    Le 17 Février dernier, le Conseil Fédéral levait les mesures COVID. Hourra ! C’est la fin de deux longues et pénibles années de restrictions. Mais la joie fût de courte durée : le 24 Février commençait la guerre en Ukraine. S’en suivirent alors de nombreuses décisions politiques : gel des avoirs russes, restrictions à l’entrée sur le territoire de l’UE et annulation des divers sommets UE-Russie. Ainsi, cette intervention militaire russe et les sanctions prises à son encontre ont obligé les diverses nations de l’Europe à réorganiser leurs approvisionnements, notamment en pétrole, gaz, huile et blé. Ceci, accompagné de la faiblesse de l’euro et de la relance budgétaire massive, provoqua alors une hausse de l’inflation en flèche. Ainsi, en Suisse, durant le premier semestre 2022, la hausse des prix est de 1.4% sur une année, selon Comparis, plateforme suisse de comparaison. Entre l’augmentation du prix des denrées alimentaires, la hausse du coût de l’électricité, du chauffage mais aussi des assurances maladies pour 2023, comment font les jeunes suisse·esse·s pour s’en sortir au quotidien ?

    Les jeunes, une population impactée
    Selon un sondage effectué par L’auditoire sur Instagram auquel ont répondu 60 personnes âgé·e·s de 15 à 30 ans, 75% d’entre eux·elles se sentiraient touché·e·s par l’inflation qui se met en place depuis 2021, contre 25% qui ne repèrent pas de changements drastiques dans leurs quotidiens. La Fédération des Associations des Etudiant·e·x·s (FAE) tente d’ailleurs de prendre des mesures pour limiter la casse. Elle a premièrement augmenté son fond d’aide pour les étudiant·e·s de 5’000 francs et va ouvrir la discussion avec les cafétérias pour faire redescendre les prix des plats qui ont récemment augmenté. Par ailleurs, d’autres associations agissent, telles que SUD qui organise régulièrement des « bouffes populaires » pour les plus précaires.

    « Manger à Lausanne va devenir compliqué. »

    – Un·x·e étudiant·x·e de
    l’Unil

    Quant aux bourses, aucune augmentation n’est prévue du côté des autorités. Le SASME a remarqué une hausse des demandes cet été mais elles proviendraient majoritairement de jeunes ukrainien·ne·s réfugié·e·s. Malgré cela, l’étau semble se resserrer autour de la jeunesse. « J’ai remarqué la hausse des prix cet été, au Giga Tacos : l’entreprise a augmenté de 1 CHF tous ses plats, ce qui fait quand même 12.5% d’augmentation. Manger à Lausanne va devenir compliqué. », s’est exclamé·x·e un·x·e étudiant·x·e de l’Unil. Une augmentation qui pourrait paraitre minime pour certain·e·s mais qui peut vite devenir dramatique pour des jeunes ne pouvant pas compter sur un apport financier de la part de leur famille. En effet, dans le même sondage effectué par L’auditoire, 26% des votant·e·s semblent très inquiet·ète·s de la situation, et ce à juste titre : quid de la sécurité de l’emploi et du logement ? Certaines étudiantes se sont même dit prêtes à renoncer à aller chez le gynécologue pour éviter des frais supplémentaires.

    Comment devenir adulte alors même que l’avenir n’est pas sûr ?

    Un futur instable
    Il s’avère alors compliqué de croire à un « retour à la normale » pour les jeunes suisse·sse·s. Après une période de pandémie difficile, la jeunesse se retrouve une fois de plus livrée à elle-même. Faire des études, c’est bien, tout en travaillant à côté, c’est mieux, nous dit-on. Effectuer son apprentissage, et prendre son envol, c’est le but, renchérit-on. Comment cela pourrait-il être possible dans un monde où le coût de la vie change drastiquement de manière rapide dans le temps ? Comment devenir adulte alors même que l’avenir n’est pas sûr ? L’inflation touche, certes, tout le monde, mais pas de la même manière. La jeunesse a besoin d’aides ciblées et efficaces, ce qui n’est actuellement pas le cas. Il serait donc nécessaire d’apporter des soutiens aux divers groupes de la populations en prenant en compte leurs situations dans toute leur particularité, pour un « monde d’après » où l’on puisse devenir adulte de manière sereine.

  • Comment vivre mieux ?

    Comment vivre mieux ?

    Photos : ©Ylenia Dalla Palma

    Rédigé par : Diego Fernandez

    ÉCOLOGIE • La rentrée universitaire pousse comme chaque année des étudiant·e·s à prendre pour la première fois leur indépendance, en colocation par exemple. La montée du prix des combustibles fossiles pour le chauffage peut être l’occasion de s’interroger sur les différents types de logement disponibles. L’auditoire est donc allé voir comment l’écologie est abordée par la coopérative MOUL2, à Bioley Magnoux (VD).

    Il y a 14 ans, après 13 ans de vie dans un squat renanais, 6 ami·e·s ont eu envie de créer un nouveau lieu de vie, de coopération, de construction et d’autonomie, en se fondant sur leur sensibilité écologique et leur désir d’habiter à la campagne ensemble. Les coopératives d’habitation de l’époque étant déjà pleines, il·elle·s ont donc décidé d’acheter un moulin exploité entre 1901 et 1980 à Bioley-Magnoux, composé d’une partie industrielle et d’une petite maison.

    « C’est riche car plein de gens amènent leurs savoirs »

    – Claudine Meier, membre fondatrice de la coopérative

    Ayant peu de moyens financiers, les entrepreneur·ice·s ont rénové eux·elles-mêmes le moulin, afin d’en faire neuf appartements et un « interbat », pièce commune conviviale reliant la maison rénovée et la partie industrielle. La plupart n’ayant jamais œuvré sur un chantier, il·elle·s ont acquis les compétences techniques nécessaires sur le tas, parfois appuyé·e·s par des entreprises locales : « C’est riche car plein de gens amènent leurs savoirs donc on est capable de faire plein de choses », raconte Claudine Meier, membre fondatrice de la coopérative. Par ailleurs, les coopérateur·ice·s ont pu compter sur le soutien de la communauté qui a financé en partie les travaux grâce à un crowdfunding. Lionel, habitant de la coopérative ajoute d’ailleurs : « C’est vraiment la philosophie sur laquelle se base la vie ici : le recyclage, la récup’ et l’entraide ».

    Une coopérative écologique
    Vivre dans ce moulin rénové semble plutôt économique : les coopérateur·ice·s ne paient que 10 CHF par mois pour se chauffer. Pour arriver à ces économies, les bricoleur·euse·s (avec l’expertise de professionnel·le·s lorsque nécessaire) ont détuilé elles·eux-mêmes leur toit et ont posé 60 m2 de panneaux solaires thermiques. Grâce à ceux-ci, au design bioclimatique de la maison et à l’importante isolation, la chaudière à bûches n’a dû être allumée que trois fois entre le 23 septembre et le 10 octobre de cette année. « On a investi toute notre énergie, notre temps et les moyens donnés par la banque pour isoler » rapporte Mme Meier. En outre, 100 m2 de panneaux solaires photovoltaïques produisent 39% de l’électricité directement consommée.

    « C’est la philosophie sur laquelle se base la vie ici : le recyclage, la récup’ et l’entraide »

    – Lionel, habitant de la coopérative

    Le reste est revendu. Mme Meier, explique à ce propos : « On est en train de regarder pour des batteries mais elles sont chères, pas au point et peu écologiques ». Ainsi, l’autonomie totale n’est pas encore acquise. Sur le plan énergétique, la coopérative n’utilise pas de mazout et est donc relativement autonome au niveau électrique. L’évocation de la crise énergétique les fait donc sourire, puisqu’il·elle·s risquent moins le blackout total contrairement aux autres habitations.

    ©Ylenia Dalla Palma

    En dehors des mesures liées à l’énergie, la coopérative a travaillé sur d’autres mesures écologiques ; les toilettes sèches offrent un excellent compost ; deux ruches et 50 nichoirs pour oiseaux ont été installés ; 60 arbustes ont été plantés pour former une haie, le potager est certifié par ProNatura, les matériaux de construction sont le plus écologique possible. Et Mme Meier se permet de dire plutôt fièrement : « On va faire un jardin-forêt. On a commandé une vingtaine d’arbres fruitiers ». Lionel ajoute : « On fait pousser nos patates, tomates, herbes aromatiques, de la vigne, des kiwis, des figues, rhubarbe, poireaux, salade, un peu de tout ! ». Il avoue tout de même que l’autonomie alimentaire de quinze personnes est un défi et ajoute en riant que « le jour où on s’ennuiera, on s’y attaquera ».

    Des projets peu faciles à mener
    Pour ce qui est des relations avec les autorités, Mme Meier est mitigée : « II·elle·s sont correct·e·s, ne nous mettent pas de bâtons dans les roues mais ne nous déroulent pas le tapis rouge non plus ». Par exemple, la phytoépuration (système d’assainissement des eaux usées par les plantes) qui est un projet cher à la coopérative n’a pas pu se concrétiser. De même, la création d’un rucher plus grand n’a pu se faire. Claudine fait le bilan : « On pensait vivre les lieux dès le début, faire des concerts, etc. et c’est seulement en 2019 qu’on a fini le gros œuvre ». Les prochains projets seront d’augmenter leur autonomie alimentaire et électrique, ainsi que la construction d’un poulailler et la finition de la terrasse, qui est « la dernière grosse affaire » selon Lionel.

    « Lorsqu’on travaille tou·te·s dans la même direction au même moment, on est beaucoup plus efficaces »

    – Lionel et Claudine

    Lionel et Claudine conseilleraient à toute personne désirant se lancer dans un tel projet « de trouver et d’investir sur un bon noyau solide humainement », même si elles sont aussi « ce qu’il y a de plus compliqué ». Il·elle·s ajoutent : « On voit sur les travaux à plusieurs que lorsqu’on travaille tou·te·s dans la même direction au même moment, on est beaucoup plus efficaces ». Enfin, il ne faut pas hésiter à demander de l’aide aux autres coopératives : l’entre-aide est sans doute la clé pour un meilleur vivre ensemble sur cette planète.

    Plus d’informations sur :
    https ://coopmoul2.wixsite.com/moulin

  • Semaine au rabais

    Semaine au rabais

    Illustration : ©Natalia Montowtt

    Rédigé par : Pauline Pichard

    ÉCOLOGIE • Si quelques études suggèrent des bénéfices de la semaine à quatre jours sur l’environnement, le sujet est loin de faire l’unanimité auprès des spécialistes. Le professeur Dominique Bourg nous apporte son point de vue éclairé sur la question.

    La nouvelle est tombée en avril de cette année : le gouvernement lithuanien a autorisé de manière permanente les employé·e·s du secteur public avec enfants à ne travailler que 32 heures par semaines sans voir leur salaire baisser. D’autres pays, comme la Belgique, ou les Emirats arabes unis ont récemment enjoint leurs collaborateur·trice·s à ne travailler que quatre jours par semaine, augmenter la productivité, en plus de favoriser un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Si ses avantages semblent reconnus par une majorité de spécialistes, son impact environnemental donne davantage lieu à des controverses.

    Une question encore peu étudiée
    La réflexion de certain·e·s expert·e·s environnementaux à ce propos peut se résumer en ces termes : les personnes qui possèdent suffisamment peuvent se permettre de travailler moins, donc de gagner et de consommer moins, ce qui pourrait augmenter le bien-être et réduire les impacts sur l’environnement sans mettre à mal le monde de l’emploi. Néanmoins, une revue systématique de 2021, publiée dans les Environmental Research Letters, souligne sa marginalité : « le sujet de la réduction du travail est presque complètement absent de la plupart des documents de l’Intergovermental Panel on Climate Change (IPCC), des stratégies climatiques au niveau international, national et subnational, ainsi que des discussions à large échelle sur la politique climatique ».

    « Cette mesure universaliste ne pourrait de toute façon pas être appliquée à grande échelle »

    – Dominique Bourg

    Est ainsi mise en cause la faible proportion d’informations sur les effets de la réduction de travail sur l’environnement. Aussi, une compréhension plus fine de cette stratégie semble nécessaire.

    Une mesure contre-productive ?
    Pour le Professeur Dominique Bourg, spécialiste en questions environnementales, ces chercheur·euse·s éludent un certain nombre de complexités : « Il est probable que les personnes sujettes à ce modèle se tournent vers des activités d’autant plus énergivores, comme les voyages en avion pour leurs week-end prolongés. »

    « Il est probable que les personnes sujettes à ce modèle se tournent vers des activités d’autant plus énergivores »

    – Dominique Bourg

    Pour aller plus loin, le spécialiste décrit l’automatisation accrue qu’un tel système pourrait engendrer : « La réduction du temps humain dans la production ne suffit pas à encourager la décroissance. Au contraire, cela augmenterait l’automatisation, ce qui est contreproductif ». À contrario, d’autres spécialistes, à l’instar de Frey et Osborne dans leur étude de 2017, arguent que l’automatisation et l’intelligence artificielle vont nécessairement surpasser les performances des êtres humains dans de nombreux emplois, rendant la semaine de quatre jours inévitable. Il semble par ailleurs impossible d’appliquer ce modèle à l’intégralité de la société : « Cette mesure universaliste ne pourrait de toute façon pas être appliquée à grande échelle : rien que l’hôpital français a déjà très mal vécu le passage aux 35 heures. Sans parler des agriculteur·trice·s, pour qui ce modèle est absolument inenvisageable », déplore Dominique Bourg.

    De nouvelles perspectives de recherche
    Si, pour Dominique Bourg, « la priorité est bien davantage de reprendre la main sur le pouvoir réglementaire, en contraignant matériellement tous les objets », les auteur·trice·s de la revue systématique offrent d’autres pistes de recherche sur le sujet : « Il est préférable de collecter et d’utiliser des données d’un même foyer pour la réduction du temps de travail et pour les dépenses ».

    « La priorité est bien davantage de reprendre la main sur le pouvoir réglementaire »

    – Dominique Bourg

    Néanmoins, tous·tes les expert·e·s s’accordent à dire que la réduction du temps de travail ne résoudra jamais à elle toute seule la problématique du réchauffement climatique.

  • Jeûner ou plutôt dé-jeûner ?

    Jeûner ou plutôt dé-jeûner ?

    Photo : ©Natalia Montowtt

    Rédigé par : Natalia Montowtt

    JEÛNE • Depuis mars avec le Carême puis le Ramadan, nous sommes dans une période où grand nombre de personnes pratiquent le jeûne dans le cadre de leur croyance. Cependant, certain·e·s jeûnent pour d’autres raisons : découvrons le jeûne intermittent.

    Le jeûne est une pratique qui prend diverses formes et vise différents objectifs. Il fait partie de traditions religieuses, mais aujourd’hui, il est surtout utilisé dans un but médical. La coutume consensuelle de trois repas par jour est relativement récente, elle est apparue avec la période néolithique. Avant, les humains mangeaient de manière irrégulière, souvent une fois par jour ou moins.

    ll est surtout utilisé dans un but médical

    Dans nos sociétés occidentales et industrialisées, dû au capitalisme et la surproduction, les individus ont tendance à consommer des quantités excessives de nourriture. La surconsommation peut être nuisible pour la santé, ainsi le jeûne dit intermittent a pour objectif une amélioration de la condition physique.

    Manger au bon moment
    Il est important de distinguer le jeûne de la diète : il ne consiste pas en des restrictions caloriques ou de certains aliments – même si la nourriture plus saine augmente ses effets – comme cela est le cas dans une diète. L’élément principal du jeûne intermittent est la plage horaire que la personne octroie à ses repas. Elle comprend des périodes d’alimentation habituelle et des périodes de jeûne, mais pas chaque jour, plutôt deux à quatre fois par semaine. Une méthode populaire est celle nommée « 16:8 », cela signifie que la personne peut manger pendant 8h, suivi d’une abstention de 16h. Pendant les heures de jeûne, le·la patient·e devrait tout de même boire de l’eau ou des tisanes. Les scientifiques ont constaté les effets bénéfiques de ce genre de jeûne grâce à des études menées sur des animaux – même si des recherches commencent aussi à être exécutées sur les humains. Ceci est confirmé par le directeur de prévention à l’Institut de cardiologie de Montréal Dr. Juneau dans un article du journal L’actualité : « Depuis très longtemps, on sait que, chez l’animal, la restriction calorique prolonge la survie, que ce soit des mouches, des souris ou des singes. Les études sur les animaux ont démontré l’efficacité du jeûne pour prévenir presque toutes les maladies chroniques et neurodégénératives… »

    La surconsommation peut être nuisible pour la santé

    Plusieurs bénéfices ont été observés : il facilite la digestion, fait perdre du poids, aurait un effet anti-inflammatoire, favorise la régénération du foie et améliore la croissance. Il faut cependant toujours adapter les conditions du jeûne à chaque individu.

  • Le travail, un bonheur garanti ?

    Le travail, un bonheur garanti ?

    Rédigé par : Jessica Vicente

    Illustré par : Niko Goldmann

    PROFESSIONS • « Il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir ». Cette citation du XXe siècle d’Albert Camus renseignait déjà sur une problématique qui nous touche tous et toutes. Aujourd’hui, nous entendons souvent « le travail, c’est la santé », mais quelle est la réalité sociale vécue par les individus ?

    Aux origines de l’Antiquité, le travail vient du terme latin « tripalium » qui signifie « torture » ou « souffrance ». Drôle de signification si on pense au sens que le travail a pris dans nos sociétés contemporaines. Depuis le XVIe siècle, avec l’industrialisation massive, advient une nouvelle conception du travail. Nous parlons dès lors d’une source d’utilité et de subsistance qui est une activité moralement acceptable. Cela permet une source de revenus, mais aussi de construire un lien identitaire ainsi qu’un moyen de se faire reconnaître dans la société. A l’aube de la deuxième modernité, selon Anthony Giddens, sociologue britannique, les années 80-90 ont vu l’arrivée d’un nouveau modèle de travail qui est le happiness management ; soit un esprit d’équipe et de famille dans les entreprises qui prétendent se soucier du bien-être et de la santé de leurs employé·e·s.

    « Travailler devrait permettre de s’épanouir »

    Assistante à l’Unil – Isabelle Zinn

    Vincent de Gaulejac, sociologue, explique qu’on assiste à un écart entre le travail réel et le travail dit prescrit, ce dernier étant l’ensemble des objectifs et tâches attendues. Dans ce paradoxe d’individualisation, les objectifs évoluent toujours plus, mais les moyens pour les atteindre pas forcément. L’anthropologue David Graeber a proposé en 2013 le concept de bullshit jobs. Ceux-ci désignent des emplois inutiles et superflus, c’est-à-dire des emplois vidés de sens et qui font que ceux et celles qui les occupent vivent une perte de sens. Pour Isabelle Zinn, première assistante et chargée de cours en sociologie du travail à l’Unil, le concept de bullshit jobs est tout à fait pertinent, car « il s’agit d’emplois pour lesquels les employé·e·s peinent eux·elles-mêmes à justifier leur utilité et existence, c’est donc une appréciation subjective des personnes qui occuperaient ces postes. Nous observons clairement une injonction du bonheur au travail, travailler devrait donc permettre de s’épanouir. Cette condition pèse sur beaucoup de personnes et cela peut plus facilement amener à l’épuisement ». Selon David Graeber, toutes les couches de la société et tous les secteurs de métiers peuvent être concernés par ces bullshits jobs. Malgré les cadres intermédiaires dans le secteur, des services sont davantage touchés.

    Tous les secteurs de métiers peuvent être concernés par ces bullshits jobs

    Les statistiques de notre pays datant de 2016 démontrent qu’un·e actif·ve sur quatre est stressé·e au travail. 49% des personnes interrogées déclarent être émotionnellement épuisées par leur travail. Ceci augmente les risques de burn-out (épuisement physique et mental), de bore-out (ennui suite à une sous-charge de travail) ou encore de brown-out (baisse de tension volontaire pour éviter une surcharge générale).

    Repenser le système
    Pour pallier ces difficultés associées au travail, il est devenu essentiel de repenser le système en place. Cela peut se faire par une vraie réduction du temps de travail, par exemple la semaine de travail de quatre jours ou encore par l’insertion d’un revenu inconditionnel. Pour Mme Zinn, « la première option peut être une bonne alternative car elle permettrait aux personnes de libérer du temps qui peut être réinvesti dans des activités de bénévolat qui visent notamment le changement social en matière de durabilité » déclare-t-elle. Le revenu universel serait aussi un autre modèle intéressant, car il permettrait de mieux partager les ressources pour aider tout le monde. En somme, c’est un moyen pour « assurer un filet de sécurité à chacun et chacune » ajoute Mme Zinn.

    Intervention étatique combinée
    La politique suisse en matière d’égalité des sexes est encore loin d’être totalement alignée avec les autres territoires du globe. Les mesures prises sont fédérées par l’Etat pour que tout le monde puisse en profiter. « Le système helvétique basé sur le fédéralisme et le principe de subsidiarité crée en effet de fortes différences locales ce qui est potentiellement problématique », déplore la chercheuse. Néanmoins, il ne faut pas négliger les impulsions qui peuvent venir de la part du secteur privé, c’est-à-dire des entreprises elles-mêmes. Le projet, amené par les entreprises privées, peut permettre de réintroduire l’Etat social au niveau fédéral.

    Prise de conscience collective ?
    La pandémie de Covid-19 que nous connaissons depuis maintenant plus de 2 ans est l’un des précurseurs de mutations en société. Nous pouvons penser en termes de flexibilisation par le télétravail et la digitalisation des emplois qui se généralise.

    « Tout le monde n’avait pas cette opportunité »

    Isabelle Zinn

    La phase du confinement a été en général un moment où les individus ont non seulement eu le temps de renouer avec des activités et loisirs, mais ont pu réfléchir plus en profondeur à leurs aspirations professionnelles. Finalement ils·elles ont pu re-questionner le sens de leur emploi, voir se reconvertir professionnellement. Mais comme le souligne à très juste titre Isabelle Zinn : « Tout le monde n’avait pas cette opportunité. Si nous pensons au personnel soignant ou d’autres métiers essentiels, ces personnes n’avaient pas le temps ou l’énergie de se demander qu’est-ce qu’ils·elles auraient aimé faire ». Nous parlons donc que d’une certaine partie des travailleur·euse·s. Ainsi, le confinement a permis à certain·e·s de repenser leur situations professionnelles, mais ceci ne concerne qu’une petite partie des travailleur·euse·s. Pour les autres, travailler est encore et toujours un défi de tous les jours.

  • Les pouvoirs des bidules fétiches

    Les pouvoirs des bidules fétiches

    Rédigé et illustré par : Natalia Montowtt

    ATTACHEMENT • Dans notre société de consommation les individus achètent et utilisent de nombreux objets, auxquels ils·elles ont tendance à s’attacher dès leur enfance. Quelles sont les raisons de ce comportement ainsi que ses fonctions ?

    L’humain catégorise le monde en trois groupes : sa propre espèce, les animaux et les objets. Une même chose peut être considérée comme l’un ou l’autre par des personnes différentes. Par exemple, une peluche à laquelle un·e enfant de quelques mois s’est attaché·e pourrait être vue comme un être vivant par ce·tte dernier·ère, mais comme un simple objet par un·e adulte. Le rôle de l’objet ici est d’attribuer à l’enfant une nouvelle figure d’attachement, lorsqu’il·elle doit s’éloigner petit à petit de ses parents. Il permet au bambin de garder un sentiment de sécurité grâce à sa présence permanente, ce qui lui rend possible de continuer à se développer. Cela montre que l’humain développe une proximité aux bibelots dès sa plus tendre enfance.

    Les valeurs des objets
    L’une des raisons qui expliquent l’attachement à divers objets à travers toute notre vie réside dans la narration qu’ils racontent : une histoire humaine. Ces objets peuvent « raconter » des secrets et des parcours de vie, ainsi qu’aider à définir l’identité d’une personne.

    Toute chose a le potentiel de devenir un « objet enrichi », si l’humain l’entoure d’un « monde immatériel »

    Noémie Etienne

    La plupart du temps, ces aspects sont intimes et individuels, mais ils peuvent aussi prendre une dimension communautaire, comme c’est le cas avec les objets religieux. Dans son intervention à la RTS, Noémie Étienne, la professeure en histoire de l’art à l’Université de Berne, déclare que toute chose a le potentiel de devenir un « objet enrichi », si l’humain l’entoure d’un « monde immatériel » – donc la symbolique, les relations, les sentiments et les pensées qui peuvent se cacher derrière ledit objet.

    De plus, l’attrait de cette pratique consiste dans la nature des objets : ils sont plus intemporels que les corps mortels des individus. En infusant l’objet de ses souvenirs et sentiments, nous pouvons les faire vivre dans le passé, présent et futur de manière plus permanente que dans nos esprits. Il pourra aussi traverser les générations ainsi que l’espace, même après que la personne à son origine disparaisse. Nous pouvons l’utiliser comme un rappel : un héritage de qui nous étions, nous montrant comment nous en sommes arrivé·e·s là où nous sommes. Chaque chose a une certaine valeur, celle-ci dépend surtout du contexte et de l’expérience de son·sa propriétaire.

  • Un nouveau caprice de jeunes ?

    Un nouveau caprice de jeunes ?

    Illustration : Niko GOLDMANN

    Rédigé par : Karen RUFFIEUX

    SANTÉ • La chirurgie esthétique se popularise depuis quelques années. Mode, influence et économie, quels sont les rôles joués par ces facteurs auprès de notre jeunesse ? Du modelage corporel massif au tourisme médical, jusqu’où peut mener leur insatisfaction ?

    De plus en plus jeunes, les adolescent·e·s ont recours à la chirurgie esthétique. Certain·e·s attendent impatiemment le jour de leurs dix-huit ans, voire même demandent l’autorisation à leurs parents dès seize ans pour ce genre d’opération. Auparavant, la chirurgie esthétique était présente surtout chez les personnes âgées ou souffrant d’une maladie qui nécessite une reconstruction. Quelles sont les raisons de ce changement ? L’influence des réseaux sociaux – et les propos des créateurs et créatrices de contenu qui en font la promotion – est souvent accusée de ce phénomène par les autres médias. Il est vrai qu’aujourd’hui, une grande majorité des jeunes sont au moins sur un réseau social et de ce fait, ils·elles sont tous les jours confronté·e·s à des images qui correspondent à leur idéal apparaissant ainsi comme réel.

    Tout y est pour sembler le·la plus parfait·e possible

    Lorsqu’une personne navigue sur Instagram, elle va y découvrir un bon nombre d’influenceurs et d’influenceuses. Chacun·e ayant un style différent. Ainsi, tout le monde peut y trouver un modèle de ce qu’iel voudrait être. Malheureusement, cette image est souvent fictive. Retouches, filtres, voire chirurgie, tout y est pour sembler le·la plus parfait·e possible. Cela peut créer des complexes vis-à-vis d’un idéal auquel ils·elles ne songeaient même pas. Prenons pour exemple Kim Kardashian qui a un corps si refait qu’il n’existe pas dans la nature. De plus, énormément d’applications permettent de retoucher ses photos, se lisser la peau, cacher ses imperfections et amincir la taille. Pour les moins doué·e·s, Snapchat et Instagram proposent des filtres préfabriqués qui changent entièrement la forme du visage. Bien que pratique, pour être toujours « présentable », il n’en est pas de même quand on se découvre dans un simple miroir, avec tous ses défauts. Pas facile de s’accepter dans ces conditions, surtout avec les influenceur·euse·s qui font la propagande des corps parfaits. La jeunesse est continuellement confrontée à cette problématique même si elle n’est pas active sur les réseaux. En soirée, à la bibliothèque, à tout moment, il est habituel de sortir son téléphone, de prendre une photo et de la partager. Il est donc commun de se retrouver sur le profil de ses ami·e·s, d’où l’importance d’être bien apprêté·e au quotidien. Comment se plaire, pour soi et à travers les autres, dans un monde où tout est retouché ? Lorsque cacher ses défauts derrière des accessoires ou du maquillage ne suffit plus, beaucoup succombent à la tentation de la chirurgie.

    Origines et avancée
    Qu’est-ce que la chirurgie esthétique si ce n’est qu’une simple amélioration du corps ? Depuis toujours, on transforme notre anatomie. On fait des régimes, on va chez le coiffeur et, même dans les années 2000, la mode était de se faire percer et tatouer.

    Comment se plaire dans un monde où tout est retouché

    Souvent jugées comme des rebelles, il n’y a que peu de personnes actuellement sans ces artifices devenus banals. Si le tatouage choquait auparavant, la chirurgie pourrait entrer dans les mœurs. Toucher à son corps n’est pourtant pas anodin. À la fin de la Première Guerre mondiale, celle-ci a été inévitable pour réparer la chair des grands blessés. Alors considérée comme une chirurgie lourde et longtemps risquée, elle connaît aujourd’hui une renommée de qualité : techniques plus raffinées, opérations plus sûres, possibilité de retour en arrière.

    Phénomène et géographie économique
    « On voit là que la chirurgie esthétique, parce qu’elle est de plus en plus accessible, s’inscrit dans une continuité de transformation des corps à des fins à la fois esthétiques, identitaires et relationnelles », déclare Francesco Panese, professeur de Sciences sociales à l’Université de Lausanne. Si depuis les années 2000 les interventions ont augmenté de 50%, c’est aussi dû à la diminution des coûts ainsi qu’à l’augmentation de l’offre et de la demande.

    Elle est de plus en plus accessible

    Le fameux lifting qui a fait des ravages chez certaines stars est maintenant remplacé par des ajouts de sa propre graisse ou des injections d’acide hyaluronique dont les effets s’estompent avec le temps jusqu’à disparaître. De plus, le rendu final de la peau est moins figé et semble plus naturel. Malgré cette apparente avancée, il ne faut pas négliger l’existence d’un risque de conséquence médicale suite à une opération qui aurait mal tourné, de désillusion face à sa nouvelle image ou encore le sentiment d’en vouloir toujours plus. Après s’être refait les lèvres, on pense à une rhinoplastie, et pourquoi pas à des implants mammaires. Plus on en fait, plus ça coûte. Il est donc intéressant pour les plus économes de se tourner vers des instituts moins chers et souvent situés à l’étranger. Il existe aujourd’hui un tourisme médical. Des agences se spécialisent dans ce domaine en proposant toutes sortes de destinations suivant la prestation recherchée. Ces vacances de l’esthétisme à bas prix contribuent à la montée en puissance du nombre d’opérations chez les jeunes.

  • #DoNotTouchMyClothes

    #DoNotTouchMyClothes

    Rédigé par : Murielle GUENETTE

    HABILLEMENT • Des femmes afghanes publient des photos sur les réseaux sociaux vêtues de robes traditionnelles colorées, en opposition avec le tchadri prôné par les talibans. Comment interpréter ce geste ? Les vêtements véhiculent-ils des messages non verbaux ?

    Bien que l’utilisation de vêtements soit quotidienne, les habits sont en réalité aussi multiples que les identités sociales : ils sont des marqueurs sociaux fondamentaux et on ne peut plus visibles, puisque c’est l’un des premiers détails que l’on voit lorsqu’on rencontre quelqu’un. En effet, la manière dont nous nous habillons dépend de nombreux facteurs : notre origine socio-économique, culturelle, géographique, mais aussi notre âge, religion, profession, ou encore l’identité de genre à laquelle nous nous identifions. L’habit fait donc bien le moine d’un point de vue sociologique. Nous portons des vêtements différents si nous sommes riches ou pauvres, une femme ou un homme, à 5 ou 65 ans ou si nous vivons au fin fond du canton de Glaris ou dans un quartier chic de Rio. D’ailleurs, pas même besoin d’aller aussi loin. En faisant un bref tour à l’Internef, puis à Géopolis, vous vous rendrez vite compte que les étudiant·e·s de la Faculté des Hautes études commerciales (HEC) ne s’habillent pas comme ceux en Géosciences et environnement (une « étude » on ne peut plus sérieuse affirme d’ailleurs que ces derniers portent significativement plus de « Birkenstock » que les étudiant·e·s de la faculté de droit…). Les vêtements que nous portons relèvent donc de la norme sociale, dans le sens où ils sont l’expression d’une identité sociale propre. Les contextes sociaux dictent eux aussi nos choix en matière de mode.

    Les habits sont des marqueurs sociaux fondamentaux

    Par exemple, si vous vivez en Occident, les normes sociales vous empêchent d’aller habillé·e en rouge à un enterrement, ou en robe blanche à un mariage, à moins que vous ne soyez la mariée.

    Les vêtements sont politiques
    En plus de leur importance identitaire, les habits sont aussi des vecteurs d’expression politique et culturelle. C’est justement le cas des photos de femmes afghanes en robes traditionnelles et colorées qui fusent sur Twitter. Nous pouvons identifier ces démarches comme une affirmation culturelle, un refus de soumission, une résistance identitaire. S’habiller avec ces vêtements, dans ce contexte précis, c’est un geste politique pour ces femmes. Mais cette communication va bien au-delà des frontières afghanes. Rosemarie Beck, professeure à l’Institut d’Études Africaines de l’Université de Leipzig, a effectué de nombreuses recherches sur un tissu nommé « kanga », arboré par des femmes dans des sociétés d’Afrique de l’Est. Selon elle, ces pagnes, sur lesquels sont inscrits des proverbes souvent d’origine religieuse, permettent aux femmes de communiquer à la société ou à des personnes spécifiques des messages qu’elles ne peuvent exprimer de manière verbale, car ceux-ci ne sont pas acceptables socialement. Ces communications concernent en général des relations hiérarchiques, comme entre une femme et son mari, et déplorent des problèmes relationnels divers, par exemple la jalousie.

  • Le cœur à fleur de peau

    Le cœur à fleur de peau

    Rédigé par : Valentine GIRARDIER

    EMOTIONS • L’hypersensibilité fait de plus en plus parler d’elle, mais est encore sujette à de nombreuses questions. Qu’elles soient scientifiques, médicales ou personnelles, ces interrogations présentent le sujet comme un nouveau champ psychologique à explorer.

    L’hypersensibilité, don ou malédiction ? Maladie ou fiction ? Commune ou d’ exception ? L’appellation interpelle, interroge et suscite une multitude de réactions. « Je me suis longtemps senti coupable de cette différence et je me suis structuré par rapport à cette culpabilité d’autant plus que mes différences sont si nombreuses que j’en perds la tête » confie le philosophe et écrivain Fabrice Midal dans son récent ouvrage intitulé Suis-je hypersensible ? C’est en effet le premier constat qui semble se dégager lorsque l’on s’intéresse à l’hypersensibilité ; elle est source d’obstacles quotidiens, mais il n’est souvent pas aisé de leur trouver un sens. Certain·e·s y trouvent pourtant une véritable force, alors comment ?

    Individus mouvants, définitions mouvantes
    Lorsque l’on se tourne du côté de la psychologie pour trouver quelques éléments de réponses à la grande question : qu’est-ce qu’être hypersensible ? L’on constate d’abord trois choses. La première, le terme d’« hypersensibilité » correspond à un tempérament défini cliniquement par la psychologue et chercheuse Elaine Aron, et ce depuis 1996. La seconde, C. G. Jung, l’éminent et renommé fondateur de la psychologie analytique parlait déjà de ce trait particulier qu’il nommait tantôt « sensibilité innée », tantôt « caractère enrichissant ». Enfin la troisième, malgré un ensemble clinique de caractéristiques et un historique de plus d’un siècle, l’hypersensibilité ne peut entrer dans une définition stricte ou se traduire en symptômes reconnaissables. En effet, les neuroscientifiques et psychologues s’accordent à dire qu’une forte sensibilité n’est pas à considérer comme pathologique, et que les sujets « ultrasensibles » présentent des profils bien différents, avec des particularités diverses.

    Le trop, parfois un fardeau
    Qu’il s’agisse de la sensibilité elle-même – sensorielle ou émotionnelle –, ou parce qu’elle se mêle à une timidité ou une introversion, les ultrasensibles peuvent être confronté·e·s à des difficultés personnelles et/ou sociales qu’il s’agit de ne pas minimiser. Des reproches virulents, des étiquettes pénibles à porter voire marginalisantes, ou pire, une ignorance qui peut être créatrice de violence envers soi, peuvent être mal vécus par les hypersensibles qui se sentent déjà « différent·e·s » de par leur caractère.

    « L’émerveillement est une chance inestimable que nous avons, nous les hypersensibles« 

    anonyme

    Si l’hypersensibilité n’est pas une maladie, elle existe pourtant bien et toucherait environ 20 à 35% de la population dont « 30% de HS sont extravertis et 70% de HS sont introvertis » comme le précise également E. Aron. Il est donc important, ne serait-ce qu’au nom du vivre ensemble, de considérer cette différence sans en faire un trait de discrimination sociale. Pour cela, les thérapeutes préconisent un changement de point de vue sur l’émotionnel afin de ne plus vivre dans la culpabilité de soi.

    Vivre à cœur ouvert
    « L’émerveillement est une chance inestimable que nous avons, nous les hypersensibles », confie un·e hypersensible anonyme. Ce témoignage traduit cette volonté, pour les ultrasensibles, de faire de leur particularité une force créatrice. L’hypersensibilité, comme l’hyperesthésie, fait de tout événement anodin de la vie quotidienne une aventure sans filtre, déferlant d’affects et de sensations dont l’imaginaire se nourrit aisément. Une vibration, une parole, une matière, un geste, une pensée ou une vision peuvent faire basculer le cœur d’un·e hypersensible, souvent jusqu’aux larmes – de tristesse comme de joie par ailleurs.

    Il est donné à tout un chacun et sans jugement, le droit de pleurer, d’être touché·e, attendri·e ou ému·e

    Si les hypersensibles peuvent de plus en plus compter sur la psychologie, qui légitime et accueille sans le blâmer ce trait de caractère, il est pourtant donné à tout le monde et sans jugement, le droit de pleurer, d’être touché·e, attendri·e ou ému·e, puisque les émotions sont ce qui nous unit et nous rendent humain·e·s.

  • Le sens social de la danse

    Le sens social de la danse

    Rédigé par : IRIS CAPPAI

    DANSE • Un divertissement, un rite, un moyen de s’émanciper… la danse peut revêtir une abondance de sens dans notre société. Nous verrons comment sa fonction sociale évolue au fil du temps et en quoi elle est créatrice de liens sociaux.

    Un·e danseur·euse étoile interprétant le rôle principal d’un ballet, les invité·e·s d’un mariage célébrant une danse traditionnelle ou encore l’ami·e toujours prêt·e à s’amuser en boîte de nuit… tou·te·s pratiquent la même activité : danser. Toutefois, le sens que nous accordons à la danse peut dépendre du contexte, du style de danse et de son histoire ou encore de l’expérience de chacun·e. En effet, pour certains il peut s’agir d’un travail ou d’un moyen de se divertir, pour d’autres, d’un art, d’une manière de s’émanciper et de s’exprimer. En somme, il existe « des » danses avec des pratiques, des fonctions et des formes diverses que l’on peut regrouper sous le terme générique de « la danse ». La danse au singulier se réfère à une pratique sociale et artistique qui est, selon Mariem Guellouz, chercheuse affiliée au Centre d’Anthropologie Culturelle à l’Université Paris Descartes, « fortement liée aux structures socioculturelles et aux liens entre les individus d’une même société ». Ainsi, la danse, et plus particulièrement son sens et sa fonction sociale, évoluent à l’image de la société.

    La danse, miroir de la société ?
    Les archéologues ont retrouvé des peintures rupestres attestant l’existence de danses primitives déjà à la période du paléolithique. A ce stade, il s’agissait avant tout d’un acte cérémonial et rituel adressé à une entité supérieure visant, par exemple, à célébrer la chasse. Selon l’ethnomusicologue Curt Sachs, c’est dans le cadre des premières cités-États antiques, lorsque les individus ont commencé à se penser en société, que la danse est considérée comme un art, une invention proprement culturelle.

    Son sens et sa fonction sociale, évoluent à l’image de la société

    Ainsi, la danse revêt un sens social avec des codes évoluant en même temps que les sociétés qui la pratiquent. A titre d’exemple, la danse au Moyen-Âge se soumet à une morale stricte limitant le moindre contact physique, tandis qu’elle commence à s’érotiser avec l’apparition des premières danses de couple au XVIe siècle. Selon le sociologue et danseur Christophe Apprill, l’individualisme s’étant imposé dans notre société, la danse est, aujourd’hui, davantage libérale. Cette transition est marquée, selon lui, par l’apparition du twist : plus besoin d’inviter son·sa partenaire, « on s’engage seul dans cette danse, dont le régime physique intense est radicalement opposé à celui des danses de couple fermées ».

    Danser seul mais avec les autres
    Ce n’est pas parce que la danse est devenue plus individualiste aujourd’hui qu’elle ne se pense pas avec les autres. Par exemple, une danse comme le HipHop, bien qu’elle se danse seule, se pratique presque toujours au milieu d’autres danseur·euse·s et est composée de nombreux moments de cohésion. Ainsi, comme le soulignait Jacqueline Robinson, danseuse et chorégraphe française, « par l’expression personnelle, la danse permet de se diriger à la rencontre de l’autre pour communiquer ses sentiments, partager ses émotions ».