• Le travail, un bonheur garanti ?

    Le travail, un bonheur garanti ?

    Rédigé par : Jessica Vicente

    Illustré par : Niko Goldmann

    PROFESSIONS • « Il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir ». Cette citation du XXe siècle d’Albert Camus renseignait déjà sur une problématique qui nous touche tous et toutes. Aujourd’hui, nous entendons souvent « le travail, c’est la santé », mais quelle est la réalité sociale vécue par les individus ?

    Aux origines de l’Antiquité, le travail vient du terme latin « tripalium » qui signifie « torture » ou « souffrance ». Drôle de signification si on pense au sens que le travail a pris dans nos sociétés contemporaines. Depuis le XVIe siècle, avec l’industrialisation massive, advient une nouvelle conception du travail. Nous parlons dès lors d’une source d’utilité et de subsistance qui est une activité moralement acceptable. Cela permet une source de revenus, mais aussi de construire un lien identitaire ainsi qu’un moyen de se faire reconnaître dans la société. A l’aube de la deuxième modernité, selon Anthony Giddens, sociologue britannique, les années 80-90 ont vu l’arrivée d’un nouveau modèle de travail qui est le happiness management ; soit un esprit d’équipe et de famille dans les entreprises qui prétendent se soucier du bien-être et de la santé de leurs employé·e·s.

    « Travailler devrait permettre de s’épanouir »

    Assistante à l’Unil – Isabelle Zinn

    Vincent de Gaulejac, sociologue, explique qu’on assiste à un écart entre le travail réel et le travail dit prescrit, ce dernier étant l’ensemble des objectifs et tâches attendues. Dans ce paradoxe d’individualisation, les objectifs évoluent toujours plus, mais les moyens pour les atteindre pas forcément. L’anthropologue David Graeber a proposé en 2013 le concept de bullshit jobs. Ceux-ci désignent des emplois inutiles et superflus, c’est-à-dire des emplois vidés de sens et qui font que ceux et celles qui les occupent vivent une perte de sens. Pour Isabelle Zinn, première assistante et chargée de cours en sociologie du travail à l’Unil, le concept de bullshit jobs est tout à fait pertinent, car « il s’agit d’emplois pour lesquels les employé·e·s peinent eux·elles-mêmes à justifier leur utilité et existence, c’est donc une appréciation subjective des personnes qui occuperaient ces postes. Nous observons clairement une injonction du bonheur au travail, travailler devrait donc permettre de s’épanouir. Cette condition pèse sur beaucoup de personnes et cela peut plus facilement amener à l’épuisement ». Selon David Graeber, toutes les couches de la société et tous les secteurs de métiers peuvent être concernés par ces bullshits jobs. Malgré les cadres intermédiaires dans le secteur, des services sont davantage touchés.

    Tous les secteurs de métiers peuvent être concernés par ces bullshits jobs

    Les statistiques de notre pays datant de 2016 démontrent qu’un·e actif·ve sur quatre est stressé·e au travail. 49% des personnes interrogées déclarent être émotionnellement épuisées par leur travail. Ceci augmente les risques de burn-out (épuisement physique et mental), de bore-out (ennui suite à une sous-charge de travail) ou encore de brown-out (baisse de tension volontaire pour éviter une surcharge générale).

    Repenser le système
    Pour pallier ces difficultés associées au travail, il est devenu essentiel de repenser le système en place. Cela peut se faire par une vraie réduction du temps de travail, par exemple la semaine de travail de quatre jours ou encore par l’insertion d’un revenu inconditionnel. Pour Mme Zinn, « la première option peut être une bonne alternative car elle permettrait aux personnes de libérer du temps qui peut être réinvesti dans des activités de bénévolat qui visent notamment le changement social en matière de durabilité » déclare-t-elle. Le revenu universel serait aussi un autre modèle intéressant, car il permettrait de mieux partager les ressources pour aider tout le monde. En somme, c’est un moyen pour « assurer un filet de sécurité à chacun et chacune » ajoute Mme Zinn.

    Intervention étatique combinée
    La politique suisse en matière d’égalité des sexes est encore loin d’être totalement alignée avec les autres territoires du globe. Les mesures prises sont fédérées par l’Etat pour que tout le monde puisse en profiter. « Le système helvétique basé sur le fédéralisme et le principe de subsidiarité crée en effet de fortes différences locales ce qui est potentiellement problématique », déplore la chercheuse. Néanmoins, il ne faut pas négliger les impulsions qui peuvent venir de la part du secteur privé, c’est-à-dire des entreprises elles-mêmes. Le projet, amené par les entreprises privées, peut permettre de réintroduire l’Etat social au niveau fédéral.

    Prise de conscience collective ?
    La pandémie de Covid-19 que nous connaissons depuis maintenant plus de 2 ans est l’un des précurseurs de mutations en société. Nous pouvons penser en termes de flexibilisation par le télétravail et la digitalisation des emplois qui se généralise.

    « Tout le monde n’avait pas cette opportunité »

    Isabelle Zinn

    La phase du confinement a été en général un moment où les individus ont non seulement eu le temps de renouer avec des activités et loisirs, mais ont pu réfléchir plus en profondeur à leurs aspirations professionnelles. Finalement ils·elles ont pu re-questionner le sens de leur emploi, voir se reconvertir professionnellement. Mais comme le souligne à très juste titre Isabelle Zinn : « Tout le monde n’avait pas cette opportunité. Si nous pensons au personnel soignant ou d’autres métiers essentiels, ces personnes n’avaient pas le temps ou l’énergie de se demander qu’est-ce qu’ils·elles auraient aimé faire ». Nous parlons donc que d’une certaine partie des travailleur·euse·s. Ainsi, le confinement a permis à certain·e·s de repenser leur situations professionnelles, mais ceci ne concerne qu’une petite partie des travailleur·euse·s. Pour les autres, travailler est encore et toujours un défi de tous les jours.

  • COVID-19: et après?

    COVID-19: et après?

    ÉCONOMIE · Durement touchée par la pandémie actuelle, l’économie mondiale retient son souffle. L’heure est maintenant aux mesures d’aide de la part des gouvernements, afin d’éviter une crise économique encore pire que sanitaire.

    «Pandémie d’une ampleur sans précédent», «crise sanitaire mondiale» ou encore «crise du siècle»: nombreux sont les superlatifs pour qualifier ce que nous vivons actuellement. Un chiffre pourrait résumer l’ensemble de la situation: depuis début avril, plus de trois milliards de personnes sont ou ont été touchées par des mesures de confinement à des degrés plus ou moins stricts. Notre quotidien s’en retrouve bouleversé, et ce n’est pas sans conséquence pour l’économie mondiale, qui tourne au ralenti depuis maintenant plusieurs mois. Pour ralentir l’épidémie, le nombre d’interactions sociales doit être divisé par quatre selon un consensus de scientifiques, alors plus question de multiplier les sorties hebdomadaires. Restaurants, bars, compagnies aériennes et de transport, commerces en tous genres et le tourisme ont aussitôt été les premiers à essuyer les pertes et parfois à déposer le bilan. Même avant que des assouplissements des mesures aient été décrétés en Suisse – ils l’ont été par le Conseil fédéral, qui a la maîtrise effective de cette crise, comme le prévoit la Loi fédérale sur les épidémies, entrée en vigueur en 2016 -, le pays, similairement à ses voisins européens et comme le monde entier, a plongé inévitablement dans une crise économique. Il s’agit maintenant de réduire au minimum les effets des mesures d’urgence.

    Une ampleur mondiale

    La crise économique qui nous guette est inévitable parce que depuis voilà plusieurs semaines, des secteurs entiers sont mis à l’arrêt. Chaque pays se distingue grâce à des infrastructures différentes pour répondre à des situations tendues et encaisser des chocs plus ou moins rudes, mais l’enjeu majeur pour tous est désormais de «limiter la casse» le plus possible, de manière à ce que la crise ne soit ni trop sévère ni trop longue. Cette crise ne ressemble à aucune autre de notre Histoire récente : la crise dite des subprimes de 2008 a été causée par l’effondrement d’une bulle immobilière et, maintenant presque un siècle auparavant, le krach boursier de 1929 était dû à l’implosion d’une bulle spéculative. Il faut dire que depuis la grippe espagnole, qui a frappé le monde entre 1918 et 1920, de l’eau a coulé sous les ponts et le monde n’a plus affronté de pandémie de cette ampleur, jusqu’à aujourd’hui.  Dès lors, il est difficile d’estimer l’ampleur de la crise attendue. Un exemple: en mars dernier, le SECO (Secrétariat d’État à l’Économie) prévoyait comme première estimation un recul du PIB de 1.3%. Désormais, depuis mi-avril, le SECO s’attend bien plutôt à ce que le PIB se contracte de 7 à 10%. «Les récessions sont déclenchées habituellement par une contraction de la demande globale», explique Claudio Sfreddo, de HEC Lausanne. «Dans de tels cas, il suffirait de stimuler la demande pour que l’économie reparte. En revanche, la récession que nous vivons maintenant touche les deux côtés de l’économie : la demande et l’offre».

    La Suisse au ralenti

    La Suisse est partiellement à l’arrêt depuis les premières mesures ordonnées par le Conseil fédéral à la mi-mars. En effet, les écoles, les restaurants et tous les commerces non indispensables ont dû fermer du jour au lendemain. De nombreux secteurs se retrouvent donc avec des diminutions brutales du taux d’activité, parfois de plus de 50%. L’une des priorités du gouvernement est désormais clairement affichée: il faut aider les PME (petites ou moyennes entreprises) et les indépendants, notamment, à faire face. Pour cela, la Confédération a alloué un montant de plus de 60 milliards d’aide. «Les mesures à prendre sont celles qui permettent aux entreprises de survivre malgré la baisse de l’activité, de façon à ce qu’elles puissent reprendre leur l’activité une fois que la demande redémarrera», souligne Claudio Sfreddo. «Les mesures d’aide aux entreprises décidées par la Confédération vont donc dans la bonne direction», conclut-il. Cependant, les indépendants et les PME ne sont pas les seuls à être en peine. Le secteur aérien affiche des pertes spectaculaires, d’autant que de nombreuses compagnies dites «low-cost» tablent sur des taux de remplissage proches de la saturation pour réaliser leur bénéfice. Les start-ups se retrouvent également fragilisées et en péril. Le gouvernement est cependant forcé de procéder par tâtonnements. Il ne faut pas non plus négliger la situation sanitaire au profit de la situation économique: un autre écueil qu’il faudra éviter est un retour de flammes et une deuxième vague de l’épidémie, dans les semaines qui suivront les mesures d’allégement du confinement.

    Marine Fankhauser