• Un nouveau site pour l’UNIL

    Un nouveau site pour l’UNIL

    © Unicom

    INFORMATIQUE · Le site de l’UNIL fait peau neuve. Dans le cadre de ce projet informatique de taille, L’auditoire a rencontré Novella Bellonia, responsable communication digitale à l’Unicom, et Franck Canavesi, chef de programme et des projets liés à la refonte du site de l’UNIL. 

    Le site d’une institution publique joue un rôle crucial dans son image. Étant une des premières «portes d’entrée» de l’université, comme l’explique Novella Bellonia, il est important de préserver sa modernité.  «Le site de l’UNIL n’avait pas subi de grande modification et adaptation au code html moderne depuis de nombreuses années. Une modernisation commençait à devenir nécessaire pour assurer son efficacité durant au moins les dix prochaines années. On doit être conscient·e du fait que ce que l’on crée doit constituer une base pour le futur», continue-t-elle. Et afin de s’assurer que le nouveau site réponde aux attentes de ses utilisateur·rices, plusieurs processus ont été mis en place pour recueillir leurs avis. «Les publics cibles de ces sites sont les premiers impactés par de tels changements. Ils·elles ont pu répondre à un sondage en avril 2022 sur le site de l’UNIL. Un peu plus de 1600 personnes ont participé, dont 75% d’étudiant·es.

    Pour nous, il est important d’avoir une image qui correspond plus à l’UNIL, ainsi que de répondre aux besoins des usager·ères», explique Novella Bellonia.

    En plus de ces sondages, des focus groups composés d’étudiant·es et de collaborateur·rices ont été mis en place. «Ces groupes comprenaient également des gymnasien·nes, car le site reste le premier point de contact entre les futur·es étudiant·es et l’université », ajoute Franck Canavesi. Ces participant·es ont testé plusieurs éléments du site, comme la navigation et l’arborescence, puis leurs retours ont été utilisés dans l’élaboration du projet. 

    Une refonte en plusieurs étapes 

    La reconfiguration d’un site institutionnel tel que celui de l’UNIL comprend de nombreuses phases. «Nous avons entammé les réflexions en 2021. Comme nous sommes une institution publique, on a dû faire appel à une agence web privée qui nous a accompagné·es durant cette refonte. En 2022, nous avons travaillé sur le design et la structure des pages, puis en 2023 et 2024, sur le développement du site et la construction des pages», détaille Franck Canavesi. Quant à la date à laquelle devrait se conclure le projet, cela reste difficile à déterminer. «En 2027, normalement, la refonte devrait être terminée», ajoute-t-il cependant. Même si les deux responsables expliquent travailler avec les sept facultés pour que ces dernières effectuent elles aussi «le travail de migration et d’optimisation de leur site», l’entreprise reste longue à effectuer. «Ce qui prend beaucoup de temps, c’est la charge administrative. En tant qu’institution publique, on se doit de garantir la transparence du projet. On ne passe pas de 3600 pages à 1200 en un claquement de doigt ! Beaucoup de gens sont impliqués, et cela prend plus de temps que si c’était le site d’une entreprise privée», explique Novella Bellonia. 

    Une navigation plus verte 

    Grande nouveauté du site de l’UNIL, le mode «éco» permet de réduire sa consommation en énergie et donc d’assurer une navigation plus durable aux utilisateur·rices.

    Comme le détaille la page du site consacrée au sujet, «le secteur du numérique a un impact environnemental non-négligeable: en 2021, il représentait 2% à 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre.»

    À partir de cette constatation, l’équipe responsable de la refonte a ajouté plusieurs éléments permettant de réduire l’impact écologique du site de l’UNIL. Parmi ces nouveautés, des images «éco-conçues» compressées et en niveaux de bleus afin que celles-ci occupent «jusqu’à dix fois moins de place sur le serveur» qu’une image à résolution standard. Le lecteur médias (vidéos, podcasts, etc.) ne se lance plus automatiquement mais nécessite désormais un clic de l’utilisateur·rice pour démarrer. Enfin, «des pages légères aux informations pertinentes permettent aux internautes de trouver (plus rapidement) ce qu’ils·elles cherchent », réduisant ainsi le temps et donc l’impact de la navigation. Toutes ces innovations devraient donc assurer l’efficacité future et la réduction du coût énergétique d’un site qui totalisait plus de 15 millions de vues en 2024. 

    Marine Pellissier

  • IA, quelle réalité reflètes-tu?

    IA, quelle réalité reflètes-tu?

    ENTRETIEN · Les 13 et 14 février derniers se tenait à l’EPFL la troisième édition du festival des Assises, qui proposait des conférences sur les dynamiques de pouvoirs et les biais genrés de l’intelligence artificielle (IA). Dans ce cadre, L’auditoire a rencontré Olivier Glassey, sociologue spécialisé dans les usages du numérique, pour mieux comprendre ces enjeux liés à une technologie en plein essor.

    Idées de recettes de cuisine, recommandations de voyage, écriture d’un faire-part de condoléances ou message à quelqu’un sur un site de rencontre, l’intelligence artificielle est aujourd’hui présente dans presque tous les domaines du quotidien. Cependant, de récentes études démontrent que l’IA a tendance à reproduire les préjugés (raciaux, genrés, etc.) déjà présents dans notre société. Comment se fait-il que cette représentation de biais existe? A quelles reproductions de pouvoir participe-t-elle? Quels sont les risques pour la recherche?

    Jamais deux biais sans trois

    À la question «quels biais peut-on trouver dans l’IA?», Olivier Glassey répond: «J’aurais presque envie de dire: quels sont les biais qu’on ne retrouve pas dans l’IA tellement il y en a!» La phrase en dit long. Mais comment ces biais se retrouvent-ils partie intégrante de l’IA? Nous pouvons identifier deux mécanismes principaux. Le premier concerne les données d’apprentissage de l’IA, qui peuvent provenir d’Internet, de livres, de Wikipédia, etc. Chacun de ces univers informationnels s’avère être pétri par les biais issus de nos sociétés, que les IA reproduisent en apprenant.

    Fournir des bases de données aux IA avec le moins de biais possible relève aujourd’hui d’un véritable enjeu de recherche, d’autant plus que ces biais sont de plus en plus souvent invisibles à première vue.

    Un deuxième processus de création de biais est l’étape de «socialisation» de l’IA, communément appelée alignement. Cette étape permet aux données «brut de décoffrage» des IA d’être pertinentes, à la fois en termes de résultats et de normes sociétales. «Il y a tout un travail par lequel on essaie de “socialiser” l’IA, de lui dire ce qu’elle a le droit (ou pas) de dire. Des sommes importantes sont dépensées pour cela, et des biais peuvent apparaître et disparaître à ce moment-là aussi», explique le sociologue.

    (En)jeux de pouvoir

    Les IA génératives sont donc façonnées par les représentations de leurs données d’entraînement. Elles reproduisent dès lors le pouvoir des personnes qui leur ont fourni ces données. «Tout le monde n’a pas la même capacité à produire des données», met en garde Olivier Glassey. «Pour vous donner un exemple, il y a des langues pour lesquelles il n’existe presque aucune trace numérique. Ces cultures orales partagées parfois par des millions de personnes se trouvent invisibilisées dans les réponses de l’IA.» Un second enjeu de pouvoir est de savoir qui possède les IA et si elles sont ouvertes ou non. Il existe aujourd’hui un véritable défi autour de la traçabilité de la production de contenu d’une IA. «L’IA vous donne une réponse, mais in fine vous ne savez pas forcément exactement comment elle a été entraînée.

    On voit apparaître aujourd’hui une myriade d’IA, qui sont adaptées à des visions du monde très différentes, en termes de représentations, de valeurs morales, de valeurs spirituelles, de cultures», précise le sociologue.

    Un troisième enjeu de pouvoir est finalement que, lorsque nous utilisons une IA, nous contribuons à la renforcer. Plus on utilise une IA, plus on lui communique des informations, plus nous donnons du pouvoir à ceux·celles qui contrôlent cette IA. Et ces données dans nos questions, nos échanges, nos corrections de formulations pourront être utilisées pour la prochaine génération d’IA. «Il est possible de sélectionner son modèle d’IA selon certains critères par rapport à l’utilisation de nos données, ou alors sur le fait que nos données vont peut-être servir à des apprentissages que nous considérons davantage responsables», ajoute Olivier Glassey.

    De l’ignorance des réponses ignorées

    «Dans le monde de la recherche, il existe un problème qu’on pourrait appeler la “datafication” du monde, ou le monde transformé en données. Est-ce qu’une technologie pourra un jour embarquer la complexité du monde?» questionne le sociologue. Mais à ses yeux, le plus grand enjeu de l’utilisation de l’IA dans la recherche réside dans la peine d’une IA à évaluer ses propres erreurs. «Elle va toujours nous donner des réponses, mais on ne sait pas quelle en est la qualité si on ne la vérifie pas», explique Olivier Glassey, qui ajoute: «et surtout, on ignore absolument toutes les réponses qu’elle a ignorées, et pour quelles raisons elle les a ignorées. Quels choix l’IA a fait à notre place? Quand on est chercheur·euse, on se doit d’explorer plusieurs hypothèses. Il y a peut-être un risque de perte à la fois d’autonomie de notre agentivité, mais aussi peut-être, à termes, une perte de capacité de curiosité.» Comment pouvons-nous ainsi éviter de nous faire enfermer dans les univers de pertinence que calcule l’IA à notre place, qui plus est des univers potentiellement biaisés? Finalement, alors que les biais des IA peuvent être invisibilisés derrière une apparente objectivité technologique, cachés derrière le choix de critères d’un alignement, ou noyés dans la complexité de paramètres utilisés, il conviendra à l’utilisateur·rice d’être conscient·e de l’existence de cette problématique, aux concepteur·ices d’être le plus explicites sur la manière dont a été entraînée et fonctionne leur IA, et enfin, aux États de prévenir toutes dérives potentielles. De tels garde-fous éthiques, techniques et légaux devraient permettre d’éviter le mythe du créateur dépassé par sa créature.

    Flavia Mizel

  • Capitaine Justine

    Capitaine Justine

    VOILE · Le numéro 281 de L’auditoire consacrait un article au Vendée Globe, dans lequel était introduite la Suissesse Justine Mettraux, à l’époque peu connue du grand public. Sa course terminée, son nom est désormais notoire: c’est celui de la femme la plus rapide à terminer un tour du monde à la voile en solitaire.

    La dixième édition du Vendée Globe, une course à la voile en solitaire, sans escale ni assistance, a été lancée en novembre 2024 du port des Sables-d’Olonne, en Vendée. En février 2025, les derniers bateaux traversent à nouveau, trois mois plus tard, ce même port, également ligne d’arrivée. Cette édition s’est révélée riche en records de participation et de vitesse. En effet, Justine Mettraux, Genevoise de 38 ans née dans une famille de navigateur·rices, a accompli le Vendée Globe le plus rapide par une femme, à bord de son IMOCA bâti en 2018. Plus que le meilleur temps féminin, sa 8e place (sur 33) représente la meilleure position d’un·e skipper non français·e, la course étant dominée par des navigateur·rices tricolores, et d’un bateau d’ancienne génération, c’est-à-dire construit avant l’édition précédente. Les améliorations techniques ont fortement contribué aux records de vitesse ayant lieu à quasiment chaque édition, soulignant l’importance de posséder un voilier récent et performant.

    Une course mixte… mais surtout masculine

    Lors des deux premières éditions du Vendée Globe, en 1989 et 1992, aucune femme n’avait pris le départ. La Française Catherine Chabaud devient ainsi la première femme à terminer le Vendée Globe au terme de l’édition 1996-1997, une des six skippers à terminer la course parmi les 15 ayant pris le départ. Plus de la moitié des participant·es avaient en effet dû abandonner, à l’instar d’Isabelle Autissier, en raison des conditions particulièrement difficiles qui ont même causé la mort d’un marin. L’édition suivante, la navigatrice britannique Ellen MacArthur a marqué les esprits en décrochant la deuxième place au terme d’un combat acharné, à seulement 24 ans. Aucune femme n’a dès lors réussi à décrocher un podium. Depuis, la participation féminine semble augmenter, mais reste peu nombreuse et inconstante. Cette année, l’engouement médiatique autour de Violette Dorange, plus jeune participante de l’histoire du Vendée Globe à tout juste 23 ans, laisse espérer une nouvelle génération de jeunes navigatrices.

    Femmes à bord, malheur!

    Le chemin à parcourir a été long, depuis l’ancienne superstition selon laquelle la présence d’une femme à bord portait malheur. Mais cette croyance est-elle réellement révolue? La voile au large est encore dominée par les hommes, et pas seulement dans le Vendée Globe. Les femmes souhaitant se montrer compétitives dans ce sport, qui implique des expéditions de plusieurs mois, rencontrent de nombreuses difficultés en lien avec le support des sponsors durant une grossesse et la création d’équipages mixtes. Nombre de femmes se sont toutefois illustrées, à l’image de Florence Arthaud, seule femme à avoir gagné, en 1990, la Route du Rhum, transatlantique en solitaire. Ces dernières années, quelques navigatrices réussissent dans le sport tout en ayant des enfants, mais c’est un sujet qui reste fortement tabou. La performance de Justine Mettraux revêt ainsi une symbolique puissante par rapport à la place des femmes dans la course de voile au large. Elle encourage non seulement les navigatrices à s’engager sur les océans, mais également les sponsors et les organisations de courses à soutenir leur présence à un haut niveau.

    Alice Côté-Gendreau

  • Courrier des lecteurices

    Courrier des lecteurices

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  • Conditions de participation au Prix de la Chamberonne 2025

    Conditions de participation au Prix de la Chamberonne 2025

    L’auditoire, journal des étudiant·es de l’UNIL-EPFL, a le plaisir de vous annoncer le retour de son concours de photographie : le Prix de la Chamberonne, qui récompense les meilleur·es photographes du campus UNIL-EPFL. Il est ouvert à toute la communauté universitaire. Il suffit donc d’être étudiant·e, assistant·e, professeur·e, alumni ou membre du personnel administratif et technique à l’UNIL ou à l’EPFL pour participer.

    Le thème de l’édition 2025 est « En marge ». Les candidat·es sont prié·es d’envoyer leur photographie en format PDF à l’adresse auditoire@gmail.com, au plus tard le 2 avril 2025 à 23h59. La photographie ne doit pas avoir déjà été soumise à un autre concours, primée ou publiée. Une seule photographie par personne est autorisée. Nous vous demandons d’inclure dans le courriel d’accompagnement vos nom, prénom, date de naissance, adresse courriel et faculté/section, ainsi que la mention suivante suivie de la date et d’une signature :

    « Je confirme que les données ci-dessus sont exactes, que [titre de votre photographie], envoyée pour le Prix de la Chamberonne, n’a pas déjà été publiée ou primée et qu’elle a été réalisée par mes soins. J’autorise les organisateur·rices du concours à publier mon nom et ma photographie et, dans le cas où je serais primé·e, à communiquer aux médias mon nom, mon image et mes coordonnées. »

    Trois photographies seront primées par un jury. La cérémonie de remise des prix aura lieu le mercredi 16 avril 2025 dès 18h30 à la Grange, accompagnée d’interludes musicales.

    Nous nous réjouissons de découvrir vos œuvres !

    Alice Côté-Gendreau et Alexandra Bender,

    Co-rédactrices en chef de L’auditoire

  • Un café comme métaphore

    Un café comme métaphore

    PUBLICATION ACADÉMIQUE · Création collective coordonnée par Moraya Knecht et Jean-Claude Métraux et publiée aux éditions Antipodes en septembre 2024, Un café pour métaphore est la mise en commun de réflexions et d’expériences d’un grand nombre d’auteur·rices. Construit autour de l’approche pratiquée par Jean-Claude Métraux, la pédagogie déconfinée, le livre est un appel à repenser la manière dont on enseigne et dont on apprend – deux rôles qui gagneraient à troquer leur herméticité pour une interactivité dynamique. L’ouvrage retrace plus de vingt ans de l’évolution du cours Santé et migration, que Jean-Claude Métraux, psychiatre et psychothérapeute, a lui-même donné à l’UNIL à l’Institut de psychologie en tant que chargé de cours et qui a notamment permis à certain·es ancien·nes étudiant·es de participer à cette œuvre.

    Le café rassemble, crée des moments de partage. Nul besoin d’apprécier son goût quelque peu amer pour comprendre l’image véhiculée par ce titre. Les liens co-créés entre thérapeute et patient·e, professeur·e et étudiant·e, professionnel·le et stagiaire, bref, entre êtres humains, nous suivent à travers l’ouvrage, d’une plume et d’une voix à l’autre, et constituent le fil rouge d’un livre qui regroupe autrement des récits variés. Encore plus explicitement, le sous-titre Déconfiner universités et pédagogies nous annonce la couleur de l’ouvrage, profondément assumé et à contre-courant des approches académiques traditionnelles. Dans cette démarche novatrice, les savoirs des étudiant·es, « expert·es de leur propre vécu », ne sont plus relégués au second plan.

    Ce qui marque le plus à la lecture de cet ouvrage est probablement son format collectif, qui donne la place autant à Jean-Claude Métraux, aux psychologues de son cabinet et aux étudiant·es, qui ont eu un passage beaucoup plus bref – mais clairement marquant – dans son monde. C’est en effet une expérience pour le moins unique pour des étudiant·es de Master de publier un tel ouvrage. Cette démonstration pratique d’horizontalité en pédagogie, qui sort des limites où elle a été « confinée », illustre parfaitement les propos de Un café comme métaphore. Le terme de « pédagogie déconfinée » a ainsi été donné par Moraya Knecht à l’approche soutenue, que ce soit un déconfinement géographique ou théorique. « D’autre part, j’ai toujours été motivée à faire face à l’inconnu et au défi de redéfinir la notion de thérapie », précise-t-elle. Au fil des chapitres, les différent·es contributeur·rices apportent leur point de vue et enrichissent l’ouvrage de leurs expériences. Jean-Claude Métraux, fort de ses nombreuses expériences communautaires, du Nicaragua à Sarajevo en passant par la création de l’association Appartenances, explique comment il a pris en charge le cours Santé et migrations. Les « assistantes clandestines » de ce cours (c’est-à-dire, non officielles) ont quant à elles ajouté leur touche tout au long du livre, à l’instar de Moraya Knecht qui a participé à la coordination de l’ouvrage et Mauranne Laurent, dont l’interview sur son expérience d’assistanat au cours Santé et migrationsse trouve au dernier chapitre. Les étudiant·es de ce cours ont également pu discuter de leurs vécus dans le cadre de l’enseignement, autant en présentiel qu’en ligne – pandémie oblige. Durant cette période d’isolement et de confinement, ce cours les a poussé·es à construire et entretenir des liens humains dans toutes les circonstances, et même avec les membres de leur propre famille. Certain·es étudiant·es de ce cours ont par la suite décidé d’écrire leur mémoire sous la supervision de Jean-Claude Métraux. Cet ouvrage résume quelques-uns de ces travaux, qui dépassent pour la plupart le cadre attendu à ce niveau – travail de terrain de plusieurs mois dans un pays étranger, création d’une exposition ou d’un groupe de parole… 

    Les chapitres du livre se poursuivent au fil des étapes d’un parcours estudiantin typique; autrefois étudiant·es, puis mémorants, quelques-un·es deviennent psychologues stagiaires. Et Jean-Claude Métraux, en sa qualité de psychothérapeute, en a accueilli bon nombre dans son cabinet, leur donnant la possibilité d’une expérience professionnelle d’une richesse inestimable. On peut comprendre la valeur de cette opportunité en lisant les textes de cinq d’entre ceux et celles qui furent à un moment ou un autre stagiaire dans ce cabinet. Lors de ces nombreuses rencontres avec l’autre, où les connaissances théoriques apprises en classe ne suffisent pas, la mise en place d’une relation horizontale avec les patient·es a permis une meilleure confiance entre les deux parties, malgré les différences inévitables et une asymétrie qui ne pourra jamais complètement être effacée. Deux psychologues expriment cette idée avec des mots très semblables, qui se complètent et s’approuvent. Kuëlan Vandel fait part de ses réflexions par rapport à sa profession : « […] je me suis rendu compte que le psychologue n’est pas celui qui sait, », – « même si un peu sûrement », nuance Esther Ortuño –, « mais avant tout celui qui apprend de l’autre », termine Kuëlan. Les jeux de rôle, ou sociodrame initiatique, selon le terme de Jean-Claude Métraux, qui peuvent se présenter sous diverses formes, permettent également de mettre un pied dans la chaussure de l’autre le temps de quelques heures. Sans avoir besoin d’une formation en psychologie, c’est une manière accessible « d’aller à la rencontre de l’altérité », idée relevée à maintes reprises tout au long du livre. 

    C’est donc un ouvrage qui fait décidément réfléchir, surtout dans le contexte universitaire. Cette approche implique une redistribution des pouvoirs dans notre système académique profondément hiérarchisé, où les étudiant·es, tout comme les personnes que nous étudions – idée qui prend toute son importance dans les domaines humains comme la psychologie ou l’anthropologie –, devraient être libres d’utiliser leur voix et, surtout, d’être écouté·es. Les savoirs sont en tout temps co-construits, dans un jeu de va-et-vient entre deux interlocuteur·rices donc les connaissances et le vécu revêtent la même valeur. L’ouvrage nous offre ainsi des pistes de réflexion, et surtout une manière de penser la pédagogie autrement; une pédagogie communautaire, horizontale, et déconfinée. 

    Pour tous·tes les intéressé·es, une présentation sur Un café comme métaphore aura également lieu le 27 mars 2025, dans la salle 2097 à l’Anthropole, à 17h30. Ce sera l’occasion de discuter avec les auteur·rices principaux·ales de l’ouvrage et d’échanger sur les réflexions et pensées qu’a fait surgir la lecture de ces pages.

    Alice Côté-Gendreau

  • Au fil des œuvres : Hermann Hesse

    Au fil des œuvres : Hermann Hesse

    © Thaïs Zanghi ©indigo_snakes

    LITTÉRATURE · Du 25 au 31 novembre, la ville de Bâle a consacré un festival à Hermann Hesse, qui a passé de nombreuses années dans cette ville. Écrivain allemand, né en 1877 et mort en 1962, reçoit en 1946 le prix Nobel de littérature. Retour sur la vie et les œuvres d’un auteur qui a marqué la littérature germanique.

    Hermann Hesse, issu d’une famille de missionnaires protestants, a grandi dans un cadre religieux strict. En conflit avec ce milieu austère, il traverse une jeunesse tumultueuse, marquée par un trouble bipolaire. Il devient libraire, métier qui lui permet de se plonger dans la littérature classique et dans les textes de la mythologie grecque. Installé à Bale, Hesse parvient à vivre de sa plume grâce à la publication en 1904 de son premier roman, Peter Camenzind. Au début de la Première Guerre mondiale, il publie dans le Neue Zürcher Zeitung un poème exhortant les intellectuel·le·s allemand·e·s à résister au nationalisme, ce qui le place, pour la première fois, au cœur d’une vive controverse politique. Le style littéraire de l’auteur se caractérise par une langue profondément poétique, héritée du romantisme. En tant que maître du Bildungsroman, ses romans suivent le parcours initiatique de personnages en quête de soi, confrontés à des dilemmes existentiels et à des conflits intérieurs. La spiritualité occupe une place centrale dans ses œuvres, très inspirée du bouddhisme ou de l’idéal d’une religion intellectuelle qui dépasserait les frontières des dogmes et aspirerait à l’unité.

    Quand souffrance et beauté s’unissent

    Le roman Siddhartha suit le voyage spirituel d’un jeune Indien en quête de l’unité et de la compréhension de la vie dans sa totalité. Fils de brahmane, il explore différentes voies – ascétisme, amour charnel, richesse matérielle – mais découvre que ni la privation ni l’abondance ne suffisent à combler son désir profond de sens. Ce n’est qu’auprès du fleuve, sous la guidance du passeur Vasudeva, qu’il comprend que la vie est un mélange indissociable de souffrance et de beauté, de contradictions et d’harmonie. Hermann Hesse illustre ainsi son idéal d’unité: accepter toutes les facettes de l’existence comme un tout indivisible. À travers Siddhartha, il montre que la paix intérieure réside dans la réconciliation de ces opposés et l’adhésion à la plénitude de l’existence.

    La danse entre l’homme et le loup

    Der Steppenwolf, roman publié en 1927, reflète les tensions sociales et politiques d’une Allemagne plongée dans l’entre-deux-guerres, où les idéaux humanistes vacillent face à la montée des totalitarismes. À travers Harry Haller, unintellectuel isolé et tourmenté, Hesse explore les thèmes de l’aliénation, de la dépression et de la quête identitaire. Déchiré entre sa nature civilisée et rationnelle et son instinct sauvage, symbolisé par le «loup des steppes», Haller incarne le conflit intérieur d’une époque en crise. Sa rencontre avec Hermine, une femme énigmatique, bouleverse sa vie: elle lui apprend à danser et à rire, une métaphore puissante de l’apprentissage de l’acceptation de ses émotions et de la relativisation face à la souffrance. À travers ces leçons, Hermine montre à Haller que, pour ne pas sombrer dans la folie, il faut parfois cesser de prendre la vie trop au sérieux et embrasser ses contradictions. En hommage à cette œuvre intemporelle, le théâtre de Bâle propose une ultime représentation de Der Steppenwolf le 14 décembre, mise en scène par la régisseuse belge Lies Pauwels. Une pièce incontournable pour toutes celles et ceux qui, comme le loup des steppes, cherchent à apprivoiser les dualités qui les habitent.

    Sarah Pfitzmann

  • Essor des courts-métrage d’animation

    Essor des courts-métrage d’animation

    CINEMA · Ces dernières années, les mini-séries et courts-métrages animés rencontre un véritable succès. Enquête sur un style en essor avec les exemples du court métrage Les belles cicatrices (2024), réalisé par Raphaël Jouzeau ainsi que la Série Arte Samuel (2024) réalisée par Émilie Tronche.

    Avec l’essor des plateformes de streaming, les courts-métrages d’animation se prêtent particulièrement bien à un contexte où les spectateur·ice·s privilégient souvent des formats courts et condensés. Leur approche unique offre une expérience différente de celle du cinéma traditionnel, alliant créativité et concision. En effet, le format court exige narration courte mais percutante. En quelques minutes, les créateur·ice·s doivent capter l’attention, développer une histoire et provoquer une émotion forte. De plus, le format court permet aux jeunes créateur·ice·s de s’exprimer sans les contraintes budgétaires ou logistiques des longs-métrages. Il est souvent une carte de visite, offrant ainsi au public une chance de découvrir des artistes émergent·e·s. Par exemple, l’école Gobelins – école de la création numérique et des arts visuels – est connue pour publier sur internet les projets de ses étudiant·e·s dont un des plus connus, Au revoir Jérôme cumule les 500’000 vues. 

    Modeler la réalité à sa guise

    Les courts-métrages d’animation offrent une liberté artistique. Les artistes peuvent explorer des styles visuels innovants, des thèmes audacieux, ou des récits expérimentaux, attirant ainsi un public en quête de nouveauté. L’animation, par essence, permet de repousser les limites de la réalité. Le court métrage, primé et visionné plus d’un million de fois sur Arte, Les belles cicatrices illustre bien le pouvoir des scènes imaginaires dans le cinéma d’animation. Au-delà d’être très poétiques, elles permettent aux protagonistes, qui traversent une rupture, de se replonger dans leurs souvenirs communs ainsi que de s’évader dans un monde où ils·elles sont seul·e·s. Une scène marquante les montre se glissant sous la nappe de la table du bar, symbolisant leur entrée dans un monde imaginaire où se mêlent les méandres de leur amour et de leurs souvenirs. Dans cette séquence saisissante, leurs émotions dépassent la simple narration orale pour se matérialiser pleinement. En effet, ce style a le pouvoir de donner forme aux émotions.

    Nostalgie de l’enfance des années 2000 

    La série Samuel, parue en mars dernier sur Arte et réalisée de A à Z par Émilie Tronche, a dépassé en moins d’un mois, la barre des 25 millions de visionnages sur Arte. La mini-série, divisée en 21 épisodes de 2 à 6 minutes, est une entrée dans le journal intime et le quotidien d’un jeune garçon de 10 ans, Samuel. A travers son regard innocent, les spectateur·ice·s sont confronté·e·s à ses histoires d’amour, ses angoisses, ses réflexions et ses chagrins. Le style d’animation est empreint d’un minimalisme séduisant, les traits sont donc simples et uniquement noirs ou blancs. Par ce choix, l’idée de la réalisatrice était de donner vie au journal intime de Samuel. Les voix de chaque personnage sont interprétées par la réalisatrice pour renforcer cette idée de narration à travers la vision unilatérale de Samuel. La série a un sens très doux et réconfortant, elle rappelle une époque où les seules préoccupations étaient de savoir si un·e· tel·le était amoureux·se de nous. En s’identifiant à Samuel, les spectaeur·ice·s se replongent ainsi, de manière nostalgique dans leurs souvenirs d’enfance.

    Sarah Pfitzmann

  • Suisse coloniale, tabou muséal?

    Suisse coloniale, tabou muséal?

    © Mathieu Bernard-Reymond

    ENTRETIEN – Bien que la Suisse n’ait jamais possédé de colonies, elle ne demeure pas neutre de toute implication dans ce système; des objets d’art étrangers garnissent encore les collections de nos musées. Sont-ils tous voués à être restitués? Éclairage avec Claire Brizon, historienne de l’art et muséologue.

    En 2017, durant une visite au Bénin, Doris Leuthard, alors présidente de la Confédération, déclarait: «Je suis contente que la Suisse n’ait jamais participé ni à ces histoires d’esclavage, ni à la colonisation». Cela dit, certains biens culturels de nos musées sont les témoins d’une facette méconnue du rôle helvétique durant le contexte colonial. Claire Brizon, chargée de recherche au Musée cantonal d’archéologie et d’histoire de Lausanne (MCAH), examine l’origine des quelque 4’800 objets des «collections coloniales» de l’institution.

    La Suisse et le colonialisme

    Dès le XVIe siècle, malgré l’absence de politique d’expansion, des Suisses, entrepreneurs ou mercenaires, ont été engagés, sur tous les continents, au sein de corps armés ou diplomatiques, de compagnies marchandes, ou en tant que missionnaires. Nourris, entre autres, par la littérature de voyage, ces individus – souvent cultivés – ont ramené des objets ou des spécimens naturels dans notre pays afin de les exposer à des fins privées ou de les donner à des cabinets, à l’instar de celui de l’Académie de Lausanne, ancêtre du MCAH. Claire Brizon remarque que ces dons peuvent «faire partie d’un plan de carrière pour les personnes qui les rapportent, puisque ces objets sont parfois vus comme des faire-valoir de leur expérience à l’étranger. Certains visent à leur retour une carrière dans la vie publique locale, une intégration dans la bourgeoisie, etc.». Dans une visée universelle, l’acquisition de ces biens permet de collecter un savoir et de connaître les différentes cultures. Cependant, dès la décolonisation des territoires, à partir des années 1950, les communautés ont demandé la restitution d’objets. Sur ce point, la Suisse se montre en avance, car en 1926, le Musée d’ethnographie de Neuchâtel rend au Paraguay une chasuble spoliée quelques années plus tôt.

    Des objets achetés… ou volés?

    Les biens des collections d’ethnographie qui relèvent de différents usages (quotidien, rituel, etc.) n’ont pas systématiquement été pillés. La Canadienne Ruth Phillips, dans son ouvrage Trading Identities: The Souvenir in Native North American Art from the Northeast, 1700-1900 (paru en 1998), a démontré que le marché des «curiosités» est inscrit dans une économie de traite dès le XVIIe siècle. Des peuples autochtones non asservis avaient donc compris l’intérêt des Européen·ne·s et avaient mis en place des sortes de marchés artisanaux et touristiques. En outre, il arrive que des missionnaires reçoivent des objets «païens» de la part des indigènes qui se convertissent. Comme l’indique Claire Brizon: «à la différence d’un contexte de spoliation nazie, par exemple, où celle-ci faisait partie d’un plan politique, les acquisitions de biens en contextes coloniaux ne relèvent pas toujours de projets de pillage organisés; à l’exemple des objets volés par les Britanniques en 1897 au palais royal de Benin City (capitale de l’ancien royaume du Bénin, située dans le Sud de l’actuel Nigéria, ndlr)». Certains objets issus du pillage du palais se retrouveront ensuite sur le marché de l’art et seront acquis par des Suisse·sse·s en toute connaissance de cause. D’autres objets ont quant à eux été extraits de tombes ou de sites archéologiques, sans accord préalable. «Cela reste des relations asymétriques, avec une suprématie des Européen·ne·s, qui se sont donné le droit de ramasser des choses à des endroits où ils·elles n’auraient pas dû le faire», précise l’historienne de l’art.

    Un travail de mémoire

    À ce jour, tous les biens non européens ne sont pas destinés à être rendus, car tous n’ont pas de valeur à être réclamés ou n’ont pas été spoliés.

    Par ailleurs, Claire Brizon souligne qu’«une restitution, c’est tout un processus humain. L’Europe est confrontée à une sorte d’injonction à rendre les objets, mais il faut pouvoir compter sur des gens pour les recevoir».

    Lorsqu’elle réalise des recherches de provenance, Claire Brizon recourt à toutes les sources premières rattachées aux objets, qu’elles soient manuscrites, imprimées, photographiques, iconographiques et orales, afin de recontextualiser l’acquisition. L’objectif est, d’une part, de situer historiquement l’objet et, d’autre part, de l’actualiser, c’est-à-dire de déterminer sa signification ou son utilisation actuelle dans la culture du pays. «J’estime que l’actualisation relève du ressort des personnes concernées», explique la muséologue, co-commissaire, avec Prof. Sherry Farrell-Racette et Dr. Laura Peers, de l’exposition «Autobiographie d’une selle Métis» (jusqu’au 13 avril 2025 au MCAH). Celle-ci met en scène une selle du XIXe siècle qui se raconte, de sa fabrication par l’un des peuples autochtones du Canada à son arrivée en Suisse. Le Musée national suisse de Zurich consacre également une exposition, intitulée: «Colonialisme: une Suisse impliquée» (jusqu’au 19 janvier 2025). Ces travaux, au cœur de l’actualité, ne visent pas à culpabiliser le pays, mais plutôt, selon Claire Brizon, à «reconnaître que les Suisse·sse·s ont participé à la création des Empires». De quoi explorer et mieux comprendre certains aspects occultés de notre passé.

    Justin Müller

  • Prix Nobel, la dynamite du prestige

    Prix Nobel, la dynamite du prestige

    CEREMONIE · Le 10 décembre 1902 démarrait la première cérémonie des prix Nobel, qui récompense les accomplissements scientifiques et humanitaires les plus importants de l’année. Le nom Nobel fait à présent partie de la culture populaire: une réputation qui se construit et qui se maintient. Mais dans quel but?

    La cérémonie des prix Nobel vise à récompenser celles·eux dont le travail a le plus apporté à l’humanité au cours de l’année. Divisé en 6 catégories, le prix récompense des scientifiques, mais aussi des activistes et des organisations. Les gagnant·e·s reçoivent une médaille, un diplôme et 11 millions de couronnes suédoises, c’est-à-dire à peu près 890’000 francs: une récompense à partager si le prix est décerné à un groupe de chercheur·euse·s, le maximum de lauréat·e·s par catégorie étant de 3 personnes.  Mais la récompense va bien au-delà des trophées: le prestige entourant le Nobel transforme les scientifiques en figures médiatiques et leur confère une image de savant·e·s au conseil toujours pertinent, même en dehors de leurs domaines d’expertise. Et il n’y a pas que les scientifiques qui sortent gagnant·e·s de la cérémonie: les universités profitent aussi de la réputation du prix. Et lorsque leurs chercheur·euse·s deviennent le visage de leur discipline, elles ne cachent pas leur fierté. Lors de vos balades sur le campus, vous êtes sans doute passé·e devant le Biophore, ce bâtiment vert pris en sandwich entre la Banane et l’Amphimax. Juste à côté de l’entrée principale, vous pouvez admirer (mais pas utiliser) la place de vélo réservée à Jacques Dubochet, Nobel de chimie 2017.

    La science sur le devant de la scène

    Au-delà du prestige, un autre intérêt de ce prix est de rendre visible des domaines plutôt méconnus. Les médias jouent le jeu en mettant en avant les résultats et les travaux récompensés, en particulier quand les gagnant·e·s sont de leur région. Les enseignant·e·s en parlent à leurs élèves pour illustrer la pertinence des thèmes étudiés en cours et qui sait, peut-être leur donner de grandes ambitions pour le futur. Le prix Nobel permet de tourner la science vers le grand public, de faire un pont entre le domaine de la recherche et le reste du monde. C’est alors un nouvel enjeu qui apparait, celui de la représentation de la science et des scientifiques, pour laquelle une cérémonie attirant un public aussi large est cruciale : le jury du Nobel a le pouvoir de sculpter ce que le monde imagine à travers «un·e savant·e». Les gagnant·e·s du Nobel sont à 84% originaires d’Europe ou d’Amérique du Nord – dont 50% d’européen·e·s. La disparité de genre est gigantesque: à peine 7% de lauréates, la première n’étant autre que Marie Curie en 1903, aux côtés de son mari et d’Henri Becquerel. L’âge le plus récompensé est 63 ans. Que cela soit par biais dans son choix final ou par les difficultés d’accessibilité des scientifiques issu·e·s de minorités aux sphères les plus prestigieuses de la recherche, le jury ratifie encore aujourd’hui une image du scientifique que l’on ne connait que trop bien. Mais la représentation n’est pas le seul enjeu sociétal de la cérémonie: le prix Nobel de la paix apporte une dimension sociale et politique explicite à la cérémonie. Il permet de mettre sous le feu des projecteurs des combats importants pour l’humanité ainsi que les activistes qui les représentent, comme dans le cas de Malala Yousafzai, qui a œuvré pour la scolarisation des filles au Pakistan et dans le monde en général. Le lien entre la distinction et la politique est très fort: l’Union Européenne fut lauréate en 2012 pour un prix fêtant ses 60 ans, et Gorbatchev, président de l’URSS jusqu’en 1991, reçut le prix un an plus tôt pour «le rôle majeur qu’il joua dans les changements radicaux des relations Est-Ouest».

    Alfred Nobel, marchand de la mort

    Sans doute, la personne à l’origine de ce prix devait être un grand philanthrope. Mais Alfred Nobel était avant tout un inventeur: il étudia la chimie aux Etats-Unis et suivit les pas de son père en s’intéressant aux explosifs, en particulier à la nitroglycérine. En 1867, il posa le brevet d’une innovation permettant de contrôler l’explosion de cette molécule: c’est la naissance de la dynamite. Grâce à ce brevet, il laissera à sa mort un patrimoine impressionnant, estimé à 179 millions d’euros. Il continua à développer ses inventions en toute insouciance jusqu’en 1888. Cette année-là, son frère décède et un journal les confond, annonçant à tort la disparition d’Alfred Nobel: «Le marchand de la mort est mort. Le Dr. Alfred Nobel, qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant, est mort hier ». Par ce court récit que font les journalistes de sa vie, l’inventeur réalise comment le monde le perçoit, et décide d’agir pour changer son image. Dans son testament, il lègue les recettes de ses brevets à la création d’un prix qui récompensera «ceux qui, au cours de l’année précédente, ont apporté le plus grand bénéfice à l’humanité»: le prix Nobel. Le pari est plutôt réussi: lorsqu’on pense Nobel, c’est la médaille qui vient à l’esprit bien avant la dynamite. Aujourd’hui, l’histoire d’Alfred Nobel est loin d’être aussi célèbre que la cérémonie qu’il a créée. Ce n’est pourtant pas un secret et la fondation Nobel ne cherche pas à cacher son histoire. Cette année encore, la fondation récompensera une association s’opposant à l’utilisation des armes nucléaires. L’organisation japonaise Nihon Hidankyo, qui se bat contre l’armement nucléaire en portant la mémoire des rescapé·e·s des bombes atomiques, recevra le 10 décembre prochain le prix Nobel de la paix.

    Eden Alves

  • Souleymane trouve asile au cinéma

    Souleymane trouve asile au cinéma

    CINÉMA • Dans son nouveau long-métrage, Boris Lojkine nous raconte l’histoire bouleversante de Souleymane (Abou Sangare), jeune requérant d’asile guinéen à Paris. Un film important dont le succès est porteur d’espoir.

    Après le très réussi Io Capitano (Matteo Garrone, 2023), qui donnait à voir le périple infernal de jeunes réfugié·e·s sénégalais·e·s vers l’Europe occidentale, L’Histoire de Souleymane révèle la vie éprouvante que mènent les requérant·e·s d’asile une fois parvenu·e·s dans leur pays «d’accueil», si tant est qu’on puisse les appeler ainsi.  Ce nouveau métrage du réalisateur et scénariste français Boris Lojkine nous plonge dans le quotidien parisien de Souleymane, livreur de repas sans-papier d’origine guinéenne ayant dû fuir son pays natal pour offrir une vie meilleure à sa mère restée au pays. Le scénario se focalise sur les deux jours précédant l’entretien de demande d’asile du protagoniste.

    Entre documentaire, drame social et thriller

    D’un réalisme bluffant évoquant le documentaire – genre dans lequel le réalisateur a d’ailleurs fait ses premiers pas de cinéaste, ce drame émouvant et nécessaire bénéficie de la performance absolument brillante de son acteur principal pourtant non professionnel, Abou Sangare. Ce dernier, à l’image du personnage qu’il interprète, a été contraint de quitter la Guinée pour subvenir aux besoins médicaux de sa mère tombée gravement malade. C’est l’argent qu’il a gagné grâce au film qui lui a permis d’achever le paiement de son voyage jusqu’en France. Et si Sangare n’est pas livreur mais mécanicien, cela n’altère en rien la justesse du portrait, le réalisateur s’étant inspiré des propos recueillis auprès des nombreux livreur·euse·s qu’il a rencontré·e·s pour le film.

    La réalisation et la photographie, particulièrement soignées, placent le spectateur aux côtés de Souleymane, pédalant à toute vitesse au cœur des «ruelles cruelles», des «boulevards à flics», de «la musique truelle des silences chaophoniques» d’une Paris nocturne, frénétique et impitoyable que décrit Gaël Faye dans sa chanson Paris métèque. Ce qui s’apparentait à une chronique sociale prend alors des airs de thriller haletant, de course contre la montre où chaque minute compte et mène au moment fatidique qui déterminera l’issue incertaine de la demande d’asile de Souleymane.

    Un accueil dithyrambique

    Le métrage, présenté en avant-première au festival de Cannes le 19 mai passé, a reçu le Prix du Jury de la section «Un certain regard», le prix d’interprétation masculine pour Abou Sangare, ainsi que le prix de la critique internationale FIPRESCI. Quant au public, il est tout aussi unanime, attribuant au métrage l’excellente note de 4,2/5 sur Allociné et 4/5 sur Letterboxd. Cinq semaines après sa sortie, le film a attiré près de 450’000 spectateur·rice·s dans les salles en France et pas loin de 6’000 spectateur·ice·s en Suisse romande.

    Un succès qui fait plaisir à voir pour cette ode à l’empathie et à l’hospitalité envers les immigré·e·s, nécessaire en ces temps marqués par l’inquiétante ascension d’une extrême-droite intolérante et xénophobe. Le film est d’autant plus important qu’il s’accompagne d’une sensibilisation bienvenue aux conditions difficiles dans lesquelles travaillent les livreur·euse·s.

    Dans l’attente d’une réponse à sa quatrième demande de régularisation, Abou Sangare est encore actuellement menacé d’expulsion du territoire français. Le 13 novembre dernier, l’Académie des César a annoncé qu’il fait partie de la présélection pour le prix de la «Révélation masculine» 2025.

    Ilian Guesmia

  • Noël au fil des siècles

    Noël au fil des siècles

    NOEL · Chaque année, la fête célébrant la naissance de Jésus rassemble plus de 2 milliards de personnes. Malgré une importante sécularisation des sociétés occidentales, Noël est devenu aujourd’hui le folklore le plus célébré au monde. Ce constat interroge ses origines, son évolution et la présence ou l’absence de sa dimension religieuse dans les pratiques contemporaines.

    Dans la Bible, il n’existe ni indication de célébration, ni date de la naissance de Jésus. Les premier·ère·s chrétien·n·es ne fêtaient par conséquent pas la naissance de ce dernier. Ce n’est que trois siècles et demi plus tard que sa naissance est célébrée.

    Une fête païenne christianisée?

    Après de nombreuses disputes au sein de l’Église, c’est au IVe siècle, pendant le règne de Constantin, que la naissance du Christ est fixée au 25 décembre. Le but est alors de christianiser les fêtes païennes du solstice d’hiver, remplaçant des traditions comme les Saturnales, la fête de Yule ou le culte du Soleil invaincu. Au fil de l’histoire, les symboles et les pratiques de cette fête ont évolué d’une manière importante. Pendant le Moyen-Âge, Noël gagne en importance et en festivité, incluant des cérémonies de tous genres, comme des festins accompagnés de musique ou de pièces de théâtre. En raison de son absence dans la Bible, la fête est jugée trop païenne et trop catholique par la Réforme, certaines pratiques sont donc limitées. Par exemple, l’ancêtre du père Noël, le Saint-Nicolas, est violemment rejeté.

    Essor d’un rituel familial et commercial

    Le Noël comme nous le fêtons aujourd’hui trouve ses origines dans l’Allemagne du début du XIXe. En réaction à la pauvreté croissante des enfants causée par la révolution industrielle, une nouvelle sensibilité se développe autour de ces derniers, portée notamment par le pasteur Friedrich Schleiermacher. Noël devient alors un jour sacré pour la famille où l’on offre des cadeaux aux enfants, dans un contexte bourgeois valorisant les valeurs familiales. Jusque-là fête religieuse, elle évolue en grande réunion familiale, d’abord limitée aux milieux aisés, avec un déplacement progressif au rituel familial folklorique. A la fin du XIXe siècle, les grands magasins saisissent l’opportunité commerciale qu’offre Noël, remplaçant les cadeaux symboliques par des biens de consommation. Cette transformation culmine en 1931, lorsque Coca-Cola popularise une version laïcisée du Père Noël, qui deviendra le meilleur agent commercial que ce monde n’ait jamais connu.

    Noël est-il encore religieux?

    Dans nos pratiques contemporaines, Noël a largement perdu sa signification religieuse. Mais cela relève d’un changement qui remonte à bien avant la sécularisation: la commercialisation et à la conception moderne et bourgeoise de la famille du XIXe. En Suisse, 22 % de la population se déclarait sans religion en 2017, mais selon Jörg Stolz, sociologue des religions, près de trois quarts des Suisse·sse·s considèrent encore les valeurs chrétiennes comme importantes. La majorité reste affiliée à une église, bien que souvent de manière distante, avec des croyances souvent liées à une nostalgie de l’enfance. Noël conserve ainsi une forte dimension sociale: beaucoup assistent à la messe de minuit, davantage par nostalgie que par foi. En 2023, l’ADEME – l’Agence de la transition écologique – a révélé que 300 millions de cadeaux ont été déposés sous les sapins, dont 12 millions non désirés et 1 million jetés directement. Ces chiffres illustrent le passage de Noël d’une fête religieuse à un événement commercial inspiré du modèle bourgeois du XIXe siècle.

    Sarah Pfitzmann