• Glisser sur le lac Léman

    Glisser sur le lac Léman

    ©Jean-Mi Photographie

    AVIRON · Sport nautique développé au Royaume-Uni, l’aviron est désormais pratiqué à travers le monde, bien que certains pays avec une forte tradition d’aviron restent dominants dans les compétitions internationales. Qu’en est-il des bateaux qui rament sur le Léman?

    Quand la houle du lac Léman le permet, on peut apercevoir des bateaux glisser sur la surface de l’eau, rythmés par les coups de rame de avironneur·se·s qui avancent et reculent en harmonie. L’aviron est reconnu pour être un sport particulièrement demandant – il suffit d’observer l’état des rameur·se·s à la fin d’une course – mais également bénéfique pour la santé. Non seulement il fait travailler les différentes parties du corps et requiert une haute dépense énergétique, mais il permet aussi de préserver les articulations. Bien que les bateaux propulsés à l’aide de rames existent depuis plusieurs siècles, les courses d’aviron ont une histoire beaucoup plus récente. Initialement développé en Angleterre au début du 18e siècle sur le modèle des bateliers qui circulaient sur la Tamise, l’aviron a rapidement attiré l’attention d’amateurs de sport – les femmes étant exclues des clubs jusqu’au tournant du 20e siècle. En Allemagne, les premières courses entre équipes féminines étaient même notées selon des critères de style et de fluidité, plutôt que selon le temps effectué. Elles n’étaient pas censées effectuer un effort sportif trop important, qu’on pensait être dangereux pour leur fertilité. Aux JO, les femmes n’ont été autorisées à concourir qu’à partir des Jeux de 1976 à Montréal, bien plus tard que des sports similaires tels la natation ou le cyclisme.

    2000m de souffrance

    Aujourd’hui, l’aviron moderne est divisé en deux catégories: l’aviron de rivière, aux embarcations fines et rapides, et l’aviron de mer, avec une coque arrondie assurant plus de stabilité. La version moderne de ce sport fait partie des disciplines olympiques depuis la création des Jeux, en 1896, seulement représentée par l’aviron de rivière. Chaque rameur·se peut être muni·e d’une ou de deux rames, selon s’il s’agit d’aviron de pointe ou de couple respectivement. Considéré comme le « bateau roi », le « huit » est le plus rapide. C’est là où les meilleures nations s’affrontent sur un parcours de 2000m, désormais reconnue comme la distance de base en aviron de rivière. Il est en tout temps assisté par un·e barreur·se, ce qui n’est jamais le cas pour les bateaux individuels, et parfois le cas pour les bateaux à deux ou quatre rameur·ses.

    L’aviron helvète

    En Suisse, les premiers clubs d’aviron ont été créées dès la fin du 19e siècle (notamment la section aviron de la Société nautique de Genève). Aujourd’hui, ils sont une vingtaine autour du Léman, autant du côté suisse que français. En parallèle, des sociétés de sauvetage ont utilisé des canots à rames depuis la fin du 19e siècle afin d’assurer la sécurité sur l’eau. Désormais munies de bateaux à moteur, les canots à rames sont toujours utilisés pour des courses sportives. Quant à l’aviron olympique, sans être une des nations les plus dominantes, la Suisse a récolté 25 médailles dans son histoire aux Jeux, dont une de bronze lors des JO de Paris 2024. Lausanne, forte de sa qualité de capitale olympique, est également une ville notoire dans ce sport; elle est le siège de la Fédération internationale des sociétés d’aviron (FISA), qui organise les championnats d’Europe et du monde, ainsi que l’hôte de la première régate suisse d’aviron de mer, Léman-sur-mer, dont la troisième édition s’est déroulée le 12 octobre dernier.

    Alice Côté-Gendreau

  • Vers l’entreprenariat durable ?

    Vers l’entreprenariat durable ?

    © oikos Lausanne

    DURABILITÉ · Oikos est un mot grec pouvant se traduire par « maison » et ayant donné sa racine au mot « écologie ». C’est aussi le nom d’une association d’étudiant·e·s de portée internationale ayant pour but de « promouvoir et sensibiliser la communauté de l’UNIL à la durabilité et l’entrepreneuriat. » Entretien avec Dania Früh, présidente d’oikos Lausanne.

    Oikos international a été créée en 1987 à l’Université de Saint-Gall. Aujourd’hui, l’association est présente sur quatre continents, vingt pays et comprend plus d’une cinquantaine de groupes locaux tel qu’oikos Lausanne, qui a vu le jour en 2012. L’organisation est affiliée à la Haute école de commerce de Lausanne (HEC), elle est donc financée par la faculté. Cependant, elle bénéficie également de sponsors de la part de deux entreprises durables, la marque de vêtements Patagonia et la « caisse de pension écologique et éthique » Nest.

    Des projets pour sensibiliser les étudiant·e·s

    « Pour promouvoir la durabilité et une économie circulaire dans le domaine de l’entreprenariat, nous organisons plusieurs projets tout au long du semestre », explique Dania Früh. Ces projets, dont les deux principaux sont l’Ethical Fashion Show (EFS) et Second Hand by oikos, ont pour but de confronter les étudiant·e·s aux enjeux environnementaux actuels. L’EFS, défilé de mode dont les pièces proviennent uniquement de collaborations avec des friperies locales ou des marques éthiques, participent ainsi à informer les étudiant·e·s sur les conséquences de la fast fashion. La friperie Second Hand by oikos, organisée chaque semestre, permet aux membres de l’UNIL de vendre ou d’acheter des vêtements par l’intermédiaire de l’association, encourageant un échange circulaire. Mais plus qu’à sensibiliser, ces évènements servent également à promouvoir. « On essaie de mettre en avant ces marques, surtout les petites entreprises pas très connues », précise Dania.  S’ajoute à ces projets l’organisation de conférences, là aussi s’inscrivant dans une volonté d’informer. « Nous avons par exemple organisé une présentation sur les conséquences de la fast fashion en collaboration avec Patagonia », ajoute Dania Früh. En plus de ces deux évènements, oikos propose chaque année un atelier dans le cadre de la Global Entrepreneurship Week, organisée par HEC Espace Entreprise. Il s’agit d’une semaine de discussions autour de l’entreprenariat, et l’association s’applique à mettre en avant un aspect durable de ce domaine économique. Cette année, l’association Nomads va proposer une série d’ateliers sur le potentiel de Lausanne à devenir une « ville de quinze minutes », c’est-à-dire une ville où tous nos besoins se trouveraient à moins de quinze minutes à pied ou à vélo. À ces trois grands projets s’ajoutent d’autres initiatives plus petites, comme EcoNews, des articles mensuels sur une actualité en rapport avec les enjeux environnementaux actuels, ou encore Soap, un atelier permettant de créer soi-même des produits ménagers ou cosmétiques. Enfin, un projet consulting, en cours de développement, visera à prendre contact avec des entreprises pour réfléchir à leur façon de faire et de penser leur économie.

    Un fonctionnement bien rodé

    Oikos Lausanne s’organise autour de quatre départements : la présidence, le département networking, le département marketing et la gestion des finances. Tout comme une entreprise classique, ces départements visent à assurer le bon fonctionnement de l’association, ainsi que sa viabilité. Le département marketing s’occupe du pôle communication, et s’applique donc à alimenter les réseaux sociaux de l’organisation et de tapisser les murs de l’UNIL avec les affiches des évènements organisés. Le networking assure le recrutement de nouveaux·elles membres, et prend en charge tout le pôle social de l’association. « Tous·tes les membres appartiennent à l’un des quatre départements, et participent en parallèle à un ou deux projets à choix », explique Dania. Ce fonctionnement permet d’augmenter la diversité de contact entre les membres de l’association. Cette compartimentalisation des rôles permet ainsi d’assurer avec efficacité les diverses missions de l’association.  « Pour moi, le capitalisme tel qu’il existe aujourd’hui n’est pas compatible avec une économie circulaire et durable. Il faut changer le système, et le meilleur moyen de le faire, c’est de l’intérieur », conclut Dania.

    Marine Pellissier

  • Bassenges, ferme en péril

    Bassenges, ferme en péril

    © Ferme de Bassenges

    AGRICULTURE · Depuis quatre ans, la ferme de Bassenges incarne l’exemplarité d’une agriculture durable en plein cœur d’un campus universitaire. Mais à l’heure où la durabilité est plus que jamais un impératif, ce projet exemplaire est sur le point de disparaître, faute d’espace.

    Suite à sa sélection lors d’un appel à projets conjoint de l’UNIL et l’EPFL, cela fait maintenant quatre ans que le collectif Cambium occupe la ferme de Bassenges. Son objectif est de mettre en place un système agricole diversifié, respectueux de l’environnement, et reposant sur des pratiques circulaires et locales. Composé de six membres et de trois apprenti.e·s, le collectif pratique une agriculture biologique, et même biodynamique pour certain·e·s agriculteur·ice·s, au sein d’un projet comprenant du maraîchage en traction animale, de l’élevage ainsi que de l’agroforesterie sur des terrains des campus des deux universités. En outre, il s’inscrit dans une démarche de sensibilisation et de formation à travers un grand nombre d’ateliers et activités. Cependant, cet exemple d’agriculture durable risque de disparaître. En effet, l’EPFL a annoncé son intention de récupérer les bâtiments de la ferme à l’horizon 2026, date à laquelle le contrat avec le collectif prend fin, pour les transformer en un centre de recherche en sciences fondamentales à visée internationale, le Centre Bernoulli. Justifiant cette décision par un manque d’espace sur son campus, l’institution souhaite rénover ce site afin d’agrandir et améliorer ses infrastructures scientifiques, notamment pour la recherche et l’organisation de séminaires et d’ateliers.

    Un futur incertain

    Dans ce contexte, le futur de la ferme de Bassenges semble incertain. Si l’EPFL assure que les terres agricoles continueront d’être exploitées selon un nouveau cahier des charges à redéfinir, le collectif Cambium indique que la perte des bâtiments principaux rendrait le projet irréalisable. Pour exprimer son mécontentement et sa désillusion, le collectif a lancé, en juin 2024, une pétition visant à sauver la ferme de Bassenges. Ce texte a recueilli le soutien d’une large partie de la communauté universitaire et de la population locale. Cette pétition a été remise à la direction de l’EPFL, mais la réponse de l’institution est restée ferme: la transformation du site en centre de recherche demeure prioritaire. Parallèlement, l’EPFL a lancé un concours architectural pour redéfinir l’utilisation des bâtiments de la ferme, avec des décisions finales attendues d’ici janvier 2025, la résiliation du bail étant prévue pour le 31 janvier de la même année. Cette situation soulève des questions cruciales concernant la conciliation entre développement des infrastructures académiques et enjeux environnementaux. Alors même que la crise écologique impose une révision radicale de nos modes de production agricole, la perte de ce projet innovant et durable représente non seulement la disparition d’un modèle qui pourrait être l’agriculture de demain, mais aussi celle d’un exemple concret de la manière dont les institutions peuvent intégrer des pratiques durables dans leur fonctionnement quotidien.

    Justine Pellissier

  • L’ONU, gardienne de la paix ou spectatrice impuissante ?

    L’ONU, gardienne de la paix ou spectatrice impuissante ?

    POLITIQUE  Aujourd’hui la responsabilité de l’ONU envers le maintien de la paix et son efficacité est fortement critiquée, principalement en raison du droit de veto qui permet aux États membres de défendre leurs intérêts contre la paix internationale.

    Depuis quelques années nous avons tous l’impression que les conflits d’armes s’accélèrent sans mentionner les multiples crimes de guerres qu’ils entraînent. Il semblerait qu’aujourd’hui nous aurions plus que jamais besoin d’un organe pour la protection de notre démocratie et celle des droits de l’homme.

    Les Nations Unies ont justement été fondées initialement pour tenir ce rôle de médiateurs de la paix dans le monde. Nous retrouvons dans la charte de celle-ci vouloir «Maintenir la paix et la sécurité internationales et à cette fin : prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d’écarter les menaces à la paix (…) »

    L’ONU, synonyme d’espoir après l’échec de 39-45

    L’envie internationale de préserver la paix émerge en 1919, suite aux événements de la Première Guerre mondiale. L’ancêtre de l’ONU, la « SDN », voit le jour à Genève à la suite du traité de Versailles, dans l’espoir d’éviter la répétition des tragédies passées. Malheureusement, la Société des Nations n’a pas réussi à atteindre son objectif, et le monde s’est engagé dans une seconde guerre totale. Ce n’est qu’en 1946, à la fin de celle-ci, que l’ONU est fondée. Résidant à New York, l’organisation incarne un symbole d’espoir et l’entrée dans un monde nouveau. On attend d’elle qu’elle renforce la paix internationale, améliore le dialogue entre les nations et contribue à l’amélioration de la situation économique mondiale. Efficace, ce n’est que deux ans après sa création, en 1948, qu’elle adopte la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pourtant, en 2024, les Nations Unies peinent à faire respecter leur Déclaration, certains États s’autorisant des excès inacceptables, allant jusqu’à commettre des massacres de populations, en dépit des principes fondamentaux qu’elles sont censées défendre.

    Le droit de véto, une arme qui paralyse l’ONU

    Le maillon faible des Nations Unies réside principalement dans son Conseil de sécurité, théoriquement chargé de maintenir la paix. Composé de quinze États, dont dix élus tous les deux ans par l’Assemblée générale, il inclut cinq membres permanents – les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale : la Chine, la Russie, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. Ces membres disposent du droit de veto, un privilège qui suscite de nombreuses critiques. Effectivement, le droit de veto permet à ces cinq États de bloquer toute décision. Depuis la création des Nations Unies jusqu’en 2023, 301 vétos ont été exercés. Par exemple, en septembre 2022, le Conseil de sécurité s’est réuni pour voter une résolution condamnant l’annexion par Moscou de plusieurs régions ukrainiennes. Malgré une majorité de 10 votes favorables et 4 abstentions (Chine, Inde, Brésil, Gabon), la Russie a utilisé son véto pour bloquer l’adoption. Ainsi, malgré la volonté internationale de défendre l’Ukraine, la Russie de Vladimir Poutine a échappé à toute sanction. Plus récemment, le 18 octobre 2023, le Conseil de sécurité a débattu d’une résolution condamnant les attaques du Hamas et les violences disproportionnés d’Israël contre les civils à Gaza. Cette résolution, qui proposait des pauses humanitaires pour aider les habitants de Gaza et dénonçait les violences, a reçu le soutien de douze membres sur quinze. Cependant, les États-Unis ont posé leur véto, empêchant son adoption.

    L’ONU, encore pertinente ou dépassée ?

    Les Nations Unies, restent un pilier du droit international et un symbole d’espoir. Néanmoins, les limites de son fonctionnement, notamment au sein du Conseil de sécurité soulèvent de nombreuses questions. Comment peut-on parler de démocratie internationale lorsque cinq pays seulement détiennent le droit de veto et dominent les décisions, parfois au détriment de la paix mondiale ? La proposition française de 2013 visant à interdire le recours au droit de veto dans le cas d’atrocités de masse reflète un désir croissant de réforme. Pour rester pertinente, l’ONU doit s’adapter aux enjeux du XXIe siècle en imposant des règles communes à tous les États, plutôt que de permettre à cinq nations d’imposer leurs intérêts au reste du monde. Si l’ONU veut véritablement incarner une organisation collective et non impérialiste, chaque État doit avoir une voix égale. La réforme n’est plus une option, mais une nécessité pour relever les défis d’un monde en constante évolution.

    Lilou Zamora

  • Dernier tour

    Dernier tour

    © Thomas Antille  Louis-Noé Burnat, 3ème lauréat du concours littéraire de la Sorge

    Un plafond par endroits fissuré. Quatre murs dont la peinture blanche s’écaille. L’air est étouffant. Je vois mon armoire, vide, mon étagère, vide, et mon bureau, si encombré que je ne trouve même plus la place d’y poser ma tasse de café.

    Si je tourne la tête, je verrais mon réveil sur la table de chevet, mais je ne veux pas le regarder. Je sais déjà̀ que je suis en retard sans même consulter les aiguilles. Plutôt fort, non ? C’est un phénomène qui se répète tous les jours, alors je commence à le connaître. Je pense brièvement à ma journée : aller travailler ? Annulé. Rendez-vous ? Annulés. Manger ? Il est déjà 14h00, mais je ne veux pas sortir du lit. Franchement, j’ai beau me dire qu’il y a des choses plus difficiles dans la vie, des gens qui souffrent plus que moi, je n’y arrive pas. Je me lève en me faisant brutalité, comme un corps à peine en vie retrouvé parmi les décombres après une bataille auquel on crie « Allez mon gars ! Ce n’est pas fini ! », et ensuite je meurs. Je m’écroule. Sans même chanceler. La vie, ce n’est pas le cinéma. Je pense parfois que je suis pris dans une boucle, un serpent de fatigue qui se mord la queue, une danse macabre dont les pas sont simples : debout-couché-debout-couché-debout-couché…

    On m’a dit « Faut dormir la nuit, tu as vraiment une tête d’enterrement aujourd’hui ». On m’a dit : « Mec, franchement, troisième fois ce mois-ci que tu ne viens pas, qu’est-ce que tu fous ? Reprends-toi mon gars, on ne sera pas toujours là pour t’aider. ». On m’a dit : « Noé, c’est la déprime, c’est passager ! Attends, tu as vu le boulot que t’as ? C’est normal d’être sous l’eau. Ça va te passer, t’es un type costaud. ».

    Vous me croirez, ou non, mais ça ne m’est pas passé. Alors laissez-moi vous décrire brièvement ma vie, le cycle naturel du dépressif :

    Comme tous les matins, le dépressif se lève, lourd, appesanti, et absent. Personne n’a cherché à le joindre, mais de toute façon, il n’aurait pas répondu. Il se dit qu’il pourrait bien fournir un effort pour sa tenue vestimentaire, que ça pourrait le mettre dans de bonnes conditions pour la journée, mais il n’a rien à se mettre sur le dos. Ses habits sont sales, son hygiène négligée, et il le sait. Le problème du dépressif, c’est qu’il n’est pas agnostique ; il est, bien au contraire, pleinement conscient de son mal. Une conscience morbide de son mal-être auquel il ne trouve jamais d’autre solution qu’une mort à laquelle il ne sait pas se résoudre. Bloqué dans son carcan de tristesse, de culpabilité́ et d’impuissance, le dépressif s’adonne à des activités routinières dans la seule recherche d’un peu d’oubli de soi-même. Il dit « Bonjour ! », répond « Ça va, ça va ! », mange sans goût, boit sans soif, et jamais n’entreprendra plus quoi que ce soit, encore trop déçu de ses échecs passés. Le Noé ne vit pas, non, il roule. Il se laisse rouler par le temps qui file sans jamais qu’il ne le retrouve, et il se laisse ainsi dégringoler la pente. Contemplant d’un œil extérieur, comme désincarné́, sa décrépitude, le dépressif se satisfait de sa seule prise de recul sur sa vie dont il perd le contrôle. Comme le témoin d’un massacre, il pourra dire qu’il a vu, mais n’a rien fait. Il se traîne au-dehors pour cultiver son paraître sur les champs de l’hypocrisie, et fait semblant d’aller bien. Il a vu dans les yeux des autres qu’aller mal les dérange, ça les décontenance, les sort de leurs rôles de composition, et ça les confronte à leurs propres malheurs. Personne ne voudrait qu’on lui rappelle à quel point il est triste. Alors pour leur éviter cette peine, le Noé s’efface et retourne se terrer. Quand le soir il rentre il n’est pas fatigué, et le lendemain quand il se réveille, ne rien faire l’épuise déjà. C’est un animal évolué, qui, avec les sourires et les poignées de mains amicales qu’il distribue, camoufle son fardeau et ses peines, dont il ne fait part qu’à Michel son meilleur ami.

    Après m’être levé, non sans peine, j’ai voulu me forcer à prendre une douche, mais je n’en ai finalement pas eu le courage. Quand je suis entré dans la salle de bain, je suis tombé nez à nez devant mon reflet dans le miroir. J’étais effrayant. J’ai eu envie de vomir. Dans le miroir, mes cheveux étaient sales, gras, et mes boucles blondes s’affalaient négligemment sur mon front. J’avais des yeux gris rongés par la fatigue, renfoncés derrière mes cernes. La lumière qui tombait du néon au-dessus de moi laissait planer sur mon visage creusé des ombres qui surlignaient mes joues émaciées. De mon menton fier, et mes joues rebondies ne restaient que des rides. Le miroir, au-dessus du lavabo, ne me laissait me voir que jusqu’à mi-ventre, laissant deviner un étrange paradoxe de mon corps difforme : j’avais pour sûr un visage attaqué par la malnutrition et les drogues dont j’abusais en ce moment, mais je portais un embonpoint non négligeable, pour dire énorme, dont les contours dépassaient de toute part les bords du miroir. De ce tableau qui m’était dépeint je n’ai pas supporté la vision. J’ai ouvert le robinet de l’évier, et me suis aspergé la tête d’eau précipitamment, avant de quitter la salle de bain trempé aussi vite que possible. Assis sur le rebord de mon lit, j’essuie mon visage encore humide. Je toise un moment les piles de livres que je n’ai pas lus, les tas des factures impayées, et les papiers en vracs que je n’ai jamais fini de rédiger. Réflexion faite, je vais prendre quelques cachets et aller rejoindre Michel pour l’après-midi.

    Michel, il est comme moi : lent, régulier, comme une espèce de vieille locomotive asthmatique. Il est calme, taciturne, flegmatique, mou, et ça me fait du bien. Quand tout le monde hurle, court partout, pris dans l’agitation et l’angoisse, Michel lui, ne bronche pas. Il continue son petit bonhomme de chemin, et s’acquitte dûment de sa tâche : une rotation périodique isochrone parfaite, qui circonscrit son périmètre de travail, « pour une surveillance à 360 degrés » comme j’aime à le dire. Le long de ses interminables rondes, je bulle avec lui. Ce sont mes moments préférés. Tout le monde (mé-)dit de lui qu’il est un peu trop gros, et c’est d’ailleurs souvent le sujet de railleries auxquelles il ne prête pas attention, du moins en apparence, et pour lesquelles je suis déjà intervenu en rétorquant aux moqueurs qu’il occupe bien la place qu’il doit prendre. Au fond, moi, je m’en fous qu’il soit trop gros Michel. Ce qui compte, ce sont nos moments à deux, lui qui m’écoute, et moi qui me confie. J’ai trouvé en Michel, mon reflet, déformé bien-sûr, mais tout de même, une espèce d’écho à ma propre souffrance.

    Alors ce matin-là, quand je suis descendu au salon, ravagé, les mains occupées par un plateau repas de restes réchauffés, celui-ci m’a échappé des mains dans un fracas tant ma surprise fut grande.

    Depuis l’encadrure de la porte du salon on ne voyait presque rien dedans tant il y faisait sombre. L’atmosphère y était suffocante, mélange de tabac froid et de sueur. Il fallait s’affaler dans le vieux canapé de cuir qui bordait le mur, et se fondre longtemps dans ses mousses avant de pouvoir distinguer les contours de l’endroit : c’était une pièce exiguë qui terminait le couloir, un cul-de-sac sordide, au fond duquel reposait une table basse croulante en vieux bois, et un vieil écran cathodique. Si vous laissiez pendre vos bras au-delà des accoudoirs, pris d’une grande soif, vous pouviez sentir passer sous vos doigts les goulots de bouteilles à moitié vides abandonnées ici. Au plafond pendait mollement un luminaire dont les ampoules avaient éclaté, et le tapis de déchets qui couvrait le sol bruissait sous vos pieds lorsque vous vous leviez. À côté de la télévision, près du coin du mur, se cachait la seule fenêtre de la pièce, jamais ouverte, dissimulée derrière d’épais rideaux noircis par la fumée, qui ne laissaient filtrer que quelques heures par jour, une fine et pâle lumière anémique, qui s’écrasait contre un bocal en verre rond qu’on pouvait alors voir briller au fond du salon au milieu de la pénombre.

    Et dans le bocal, Michel était mort.

    J’aurais couru pour essayer de faire quelque chose si je ne savais pas déjà que c’était perdu d’avance, alors je me suis contenté de ramasser les débris de mon repas tombé par terre, j’ai repêché Michel qui flottait le dos à l’envers à la surface de l’eau, et j’ai débarrassé le tout dans la poubelle. J’ai ouvert les rideaux du salon, ouvert la fenêtre, comme pour faire partir la mort, et je suis allé chercher des ampoules chez l’épicier.

    Le lendemain j’avais réglé mon réveil, je me suis levé aux aurores, j’ai rangé mon bureau, lavé mon linge, refait mon lit, je suis allé travailler, dit aux autres je n’allais pas bien et je me suis fait aider.

    Michel avait arrêté de tourner en rond. Moi aussi.

    Louis-Noé Burnat

  • La Valse éternelle

    La Valse éternelle

    © Thomas Antille  Romain Toulze, 2ème lauréat du concours littéraire de la Sorge

    Paris, hiver 1964. La capitale dort déjà, quelques flocons lévitent encore, les pavés de la Rue de Lappe sont couverts d’une fine pellicule blanche. La lune scintille. À l’angle de la rue, un faible réverbère clignote. Quelques notables au chapeau melon et au visage masqué par une écharpe en laine bravent les températures négatives attendues durant la nuit. Ils vont tous dans la même direction, passant devant la boucherie tenue par un « bougnat », faisant partie de ces Auvergnats qui ont amené dans leur cœur un morceau de leur pays. Ils se ruent ensuite vers le café de la Madeleine qui tous les samedis fait le plein, au son du musette.

    Jeanne est de ceux-ci. À 74 ans, elle a toujours connu cette ambiance folklorique, qu’elle aime par-dessus tout. Alors chaque semaine, elle s’y rend lors du bal musette qui y est donné.
    Cette semaine-là, cela fait 70 ans qu’elle s’y rend tous les mois, quasiment hebdomadairement. Elle et ses parents étaient dans les premiers à prendre part à ces soirées lorsqu’elles ont été créées. Jeanne sortit sa plus belle robe, une robe pourpre aux dentelles noires sur chaque extrémité. Un collier massif avec des grosses perles de nacre venait cacher son cou. Le chignon était parfait, les boucles d’oreille imposantes. Elle n’avait pas perdu son goût pour la mode.

    Le cou recouvert par une écharpe noire, elle presse le pas lorsqu’elle se heurte au froid de la rue, peu chaleureuse, avec ce réverbère qui ne s’arrête pas de s’allumer et de s’éteindre à une cadence de plus en plus lente.

    Elle n’habite pas loin du café, aussi est-elle vite arrivée. Devant, quelques ivres tiennent la devanture, ou plutôt la devanture les supporte. Deux autres tirent tour à tour une bouffée d’un cigare incandescent dans cette nuit sombre. Ils rient naïvement, se racontent quelques blagues perverses, à s’en pisser dessus.

    Lorsqu’elle passa à côté des deux ivrognes, ils se retournèrent comme pour regarder de plus près une dame d’une beauté admirable. Elle eut envie de leur répondre : « Pfff ! Si vous saviez mon âge espèces de mécréants ! ». Mais elle se retint, poussée par le froid qui étendait son royaume. Les vitres des réverbères étaient cristallisées par le givre, les bancs habituellement d’un vert foncé voyaient leur couleur éclaircie par le gel.

    Jeanne s’approche de la porte. Au travers de la vitre embuée, elle distingue déjà l’effervescence qu’il y a à l’intérieur du café. On y voit des verres se lever, des baisers s’échanger, des mains se balader un peu trop facilement sur des jambes et des hanches qui n’étaient pas prêtes à leur ouvrir leurs portes. Plus loin, la piste de danse est déjà bien remplie malgré́ l’heure tôt qu’il est. Au fond, les musiciens jouent sans repos. On distingue un accordéon doré, une musette en peau de chèvre, une batterie tambourinante et une guitare rayée. On entend de dehors l’ambiance de l’intérieur. Les cris, les rires, un bourdonnement mélodieux et la grosse caisse qui cadence les pas des danseurs.

    Jeanne enclenche la poignée et ouvre la porte. Une bouffée de chaleur lui gifle la figure. L’écart de température est flagrant. Au même moment, la musique s’arrête, comme si on attendait son entrée. Des acclamations se lèvent en direction de la scène. À l’intérieur, ça pue le tabac froid. Une fumée limpide flotte dans l’air. Le tenancier du bar débouche un Côtes du Rhône 1955, une roulée au coin des lèvres. On entend le bruit si reconnaissable de l’appel à l’ivresse. Les verres trinquent de part et d’autre de la salle, certains mangent les mains pleines de gras, un peu de charcuterie ou un maigre morceau de fromage. Ils tirent grossièrement sur la peau du saucisson pour ne pas l’avaler, pour les plus distingués. Les autres s’en remplissent la bouche, à ne plus pouvoir parler. De l’autre côté, un habitué des lieux frotte inlassablement sur sa chemise tendue par son ventre pour tenter de dissiper une tache de vin rouge qu’il s’est fait sur le cœur.

    Jeanne s’avance dans la salle, de tout côté on la salue. Elle est habituée des lieux et elle y est connue. Tout le monde connaît madame, elle a sa table réservée proche du parquet de danse. Chaque semaine, elle appelle pour assurer de sa venue. Elle s’y assoit. Les premières personnes s’en approchent aussitôt : « Madame va bien ? » « La semaine de madame a été bonne ? ». La plupart de ces bougnats, pour se reconnaître dans leurs pairs, parlent le patois. Signe de rattachement à une identité commune, Jeanne en comprend quelques phrasés, mais se trouve impuissante d’en tenir un monologue devant ces chevaliers des mots, avec leurs cuirasses faites de mélodies et pour épées une plume ou un stylo, faisant perdurer cette langue qui se veut perdre.

    Puis la musique reprit plus lentement. L’ambiance s’était un brin dissipée.

    L’accordéoniste, gouttant de sueur, annonce une valse, criant dans le seul micro érigé au milieu de la scène. Puis après avoir bu une gorgée de rouge, il se rassoit et prépare son instrument. On entend un accord de guitare mal accordée. La cymbale fredonne d’un coup de coude du batteur peu distingué. L’effervescence reprend, les hommes se lèvent en quête de leur partenaire. Certains flanchent déjà sous le poids de l’alcool et décident sagement de se rasseoir. Jeanne est demandée une première fois « Non merci, monsieur ! Mais c’est très aimable de votre part. » Puis un autre, auquel elle lança le même discours, comme s’il était rodé, il en est devenu automatique.

    Puis le temps se suspend aux cordes de la guitare. Les danseurs sont en place, pour la plupart, et attendent le soupir de l’accordéon rance, la peinture par endroit écaillée, qui représente à lui seule l’usure du temps. Et celui-ci survient. Un la, accroché et vibrant, qui laisse place à une ritournelle entraînante. Les danseurs se serrent, les mains s’enlacent, les regards se fixent dans la profondeur de l’autre, puis un accord harmonieux, un sol majeur sûrement, annonce le début de la valse. Alors les couples s’élancent, tournant vers la gauche, alignant de petits pas pour correspondre à l’étroitesse du parquet. Au sol est étendu un peu de marc de café qui donne une odeur fortement puante à la salle, mêlée au tabac froid et à la transpiration permanente des hommes à la bedaine, pris par la danse. Et les danseurs tournent, puis tournent, sur eux-mêmes comme sur le parquet. Ça doit être beau, vu d’en haut, cette rosace humaine d’êtres enjoués.

    Quand la musique reprend, Jeanne ne peut s’empêcher de lever la tête, et ses souvenirs la giflèrent tendrement, pour lui rappeler ces soixante-dix années passées à fréquenter cet endroit. Juste le temps d’un instant, elle ferme ses yeux et se concentre sur la musique. Certes, les musiciens ont changé, emmenant avec eux leurs cortèges de mélodies et de styles différents, mais la musique de fond est la même.

    C’est sûrement un des premiers moments de sa longue existence dont elle peut détailler avec clarté sa mémoire. Elle se souvient être venue là, pour la première fois alors qu’elle avait quatre ans. La texture de la main de son père, chaude et réconfortante, qui serrait la sienne, trop fortement vu l’âge de Jeanne. Le froid de la rue de Lappe, peut-être encore plus saisissant que ce soir. L’ambiance, plus morose, le lieu étant moins connu qu’aujourd’hui. C’était là le seul endroit où elle avait le droit de venir, et seulement jusqu’à 21 heures. Son père était aussi un de ces bougnats, ami du propriétaire, et il tenait à ce que sa fille connaisse ce dont elle est faite, cette culture qu’on ne doit certainement pas oublier, qui ne doit pas périr à l’aune d’esprits trop peu formés à la faire perdurer. C’était sa terre, son monde à lui, ravivé le temps d’un instant dans cet espace reclus.

    Ses parents prenaient place toujours à la même table, là où elle siège encore aujourd’hui. Puis, à la première occasion, ils se levaient, allaient au centre du parquet et dansaient, le plus souvent une valse. Et Jeanne, innocente et déjà un brin rêveuse de ces modèles dont elle éprouvera tant d’admiration, les suivait, alignant un pas devant l’autre, oscillant entre les couples qui déjà s’entraînaient dans les confins d’une danse qui leur appartenait, puis s’agrippant à la robe rouge vichy de sa mère qu’elle cueillait au vent. Et elle tournait, non sans mal, mais s’accrochait, parfois tombait, s’emmêlant ces pinceaux peu dociles qui dessinaient une arabesque sur le sol. Et elle se relevait, et saisissait de nouveau ce tissu si fin qu’il lui échappait. Puis elle tournait, puis tournait. Il lui arrivait même des fois de lâcher ses parents, pour se retrouver seule avec elle-même au milieu de la piste. Alors elle valsait, comme une girouette qui voulait indiquer le sens de rotation à adopter. Puis elle se faisait bousculer, par des couples noyés dans leurs pensées et leurs regards. Elle songeait un moment à les blâmer, ou même à pleurer. Mais elle riait puis se relevait et recommençait. Et comme d’habitude sa mère venait la prendre par la main pour l’attirer à l’écart du centre. Elle tendait la main, comme pour montrer un endroit où elle avait pris repère. Puis elle se retournait et dansait avec sa mère, comme si elle volait, suspendue à ses lèvres et à son regard.

    Soudain Jeanne revient à son esprit. Elle lève la tête de nouveau, alertée par un bruit inhabituel. Devant elle, deux couples viennent de s’entrechoquer, des novices tournant en sens inverse des autres, qui n’ont pu dévier leur trajectoire avant la collision. Les quatre se mettent à rire joyeusement, se prenant dans les bras pour les femmes, s’accordant une poignée de main franche mais sincère pour les hommes.

    L’accordéon inspire ses plus belles notes et chante sans cesse. La musette ne s’arrête pas d’enivrer la pièce de sa mélodie âpre mais prenante, malgré la teinte d’un rouge vif du visage du musicien qui ne cesse de souffler dans ces entrailles pour faire naître un son de cet instrument peu docile. La danse continue, elle semble partie pour durer toute la nuit. Et les danseurs tournent, et ils tournent. En entendent quelques mots lorsqu’ils s’approchent, bien vite noyés dans le vacarme général et la rapidité de leur départ.

    Cueilli par la musique et la vue de cette douce cavalcade, un homme maigrement apprêté s’approche de Jeanne. Il porte lourdement un pantalon balbutiant, une chemise jaunâtre et un veston griffé de quelques taches blanchâtres. Un fil arraché pend le long de sa jambe gauche, et un bouton manque au bout de la manche droite. Mais il est d’un visage captivant le regard et ne le lâchant plus. Jeanne le trouve d’une jeunesse éclatante et d’une beauté comme il en est rare. Il s’approche, encore et encore, se demandant sûrement comment approcher cette dame, dont le temps n’avait rien chassé d’une beauté qui faisait pâlir les femmes les plus distinguées. Lorsqu’il lui pose la même éternelle requête, sa réponse franche et expédiée ne parvient à s’immiscer entre les deux. Elle ne voit déjà plus son visage. Elle est partie au-delà de cet homme balbutiant. Elle se perd dans ses yeux bleus, ne pouvant regarder ailleurs. Le jeune homme esquisse un léger sourire, signe de crispation, mais elle ne le voit pas et ne peut répondre à sa détresse visible. Au fond, elle croit voir Pierre, son mari. Et cette idée la figea.

    C’était également au milieu de cette piste de danse que tout avait commencé entre elle et celui qui deviendra son mari. Alors qu’elle avait dix-huit ans, ses parents consentirent à la laisser dorénavant dérouler sa vie, dedans ou en dehors de ces bals auxquels pour rien au monde elle se refuserait d’y assister. Ils n’étaient toutefois pas loin d’elle, car eux aussi y venaient souvent, mais à une cadence ralentie quand son père fut malade du poids du travail ingrat qu’il tâchait d’accomplir sans relâche, pour se doter du maigre pécule qui leur permettait de vivre et de passer leurs soirées au Café de Madeleine. Jeanne s’y avançait toute seule, assise à la table familiale, et se laissait souvent tenter des avances d’hommes chaleureux qui lui proposaient une éternelle valse.

    Alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans, un jeune homme s’avança, répondant au nom de Pierre. Face à sa beauté que Jeanne avait trouvé sans pareil, elle ne put se retenir de lui accorder une valse. Les mains liées, au centre du parquet, l’accordéon soufflait ses premières douceurs. Il était fraîchement arrivé d’Italie et seuls certains surdoués savaient faire jouer leurs mains frivoles sur ces perles de nacre. La musique entraîna les corps et les esprits. Jeanne n’avait jamais vu Pierre auparavant. Le bleu de ses yeux cachait en lui un océan de tendresse, velours dans lequel Jeanne aimerait se languir. Elle se contentait de lui sourire, presque figée par se beauté. Et leurs pieds qui s’entrechoquaient parfois, déplacement en trois temps. Et ils tournaient, puis tournaient. Leurs poitrines se rapprochaient, leurs mains se serraient. Comme si quelque chose d’indescriptible, une chaîne d’amour les liait, un cadenas au cœur en guise de témoin.

    Lui revint plusieurs fois au Café.

    Elle y était inlassablement installée.

    Le reste leur appartient.

    Jeanne revient un instant à elle, et finit par refuser l’invitation de ce jeune homme.
    Et l’accordéon transpire ses plus douces notes. La batterie ne cesse de battre la mesure et de hacher les envolées suaves de la musette. Les corps tournent encore. Puis le guitariste se met à aligner quelques mots en patois, tâchant de suivre la mélodie avec une symphonie de notes grossières. La valse prend voix et se bat avec le bruit des tables derrière Jeanne qui n’écoutent que peu ce qu’elle a à dire, pour s’intéresser au Cantal et au verre de vin qui rempliront leurs panses.

    Jeanne replonge dans ses souvenirs.

    Avec Pierre, ils eurent une merveilleuse fille cinq années après leur première valse, puis Jeanne porta jusqu’à ses lèvres le front d’un petit tout deux années après. Elle suspendit un temps ses venues au café, appuyé par la guerre qui mobilisa Pierre et la noya dans des pensées obscures à l’idée de voir son mari arraché par cet ogre funeste.
    Il en reviendra, un morceau de chêne faisant office de jambe droite, et la gueule cassée, déchirée, défigurée sous un masque angélique. Fantôme des tranchées. Voile sur l’horreur.

    Un temps durant, il se refusa de retourner au café. Il n’acceptait pas d’avoir vu son visage cueilli par cette dame féroce. Jeanne se força de l’aimer, et elle y parvint. Il avait perdu sa peau douce, ses yeux bleus. Il gambergeait, procrastinait seul au fond de son lit. La nuit le réveillait, avec son cortège de souffrances et de tristesse, lui qui pensait être seul au milieu de ces crimes. Il se laissa cueillir un soir par la mort, alors que Jeanne retournait pour la première fois au bal musette, laissée seule avec ses deux merveilles, construisant son monde.

    La larme à l’œil, Jeanne se souvient. Elle n’entend soudain plus la musique et le bruit qui se propage autour. Comme devenue sourde de ses souvenirs qui occupent tout son royaume. Un silence assourdissant gage du vacarme silencieux qui se joue dans sa mémoire. Elle revoit sa vie défiler. Son enfance, son amour, sa maternité, sa solitude. Elle se revoit encore et encore, sur cette même piste de danse et à cette même table. La semaine dernière, il y a un mois, cela fait cinq ans, alors qu’elle avait six ans.

    Puis la musique revient à elle. Jeanne ne sait que faire ni que penser. Comme perdue au milieu de ce monde d’humanité qui l’encercle, voire l’oppresse. La valse continue, elle reprend sans cesse. Au fond, cela ne fait pas longtemps qu’elle dure mais elle a vu défiler toute une vie, d’amour et de plaisir, au crépuscule d’or qui s’allie à la beauté des notes.

    L’accordéon respire, la guitare tremble, la musette expire.
    On entre dans la dernière phase de la mélodie, le dernier mouvement, chef-d’œuvre d’une symphonie orchestrée par quatre musiciens ivres d’harmonie et essoufflés d’un jeu engagé à mettre en mouvement les corps et les cœurs.

    La cavalcade finale fait s’emballer les danseurs. Les doigts de l’accordéoniste font déferler des octaves jetées en pâture. Un couple monte sur une table et se met à tourner en rond. On appelle ça la toupie. La robe de madame se lève, emportée par le vent. On entend ses talons fins cliqueter sur le chêne de la table vitrifiée. Et ils tournent, emmenés par la musique. On croirait qu’ils vont tomber, mais aucun n’est disposé à faillir. Ils la dansent depuis longtemps, connaissent ses moindres secrets.

    La musique semble maintenant connaître tous ceux de Jeanne, tant sa vie n’est finalement qu’une valse éternelle, de mystères et de revirements, de solitude et de rencontres, d’amour et de tristesse. Sa vie pendue au musette comme à un fil, mais son âme cimentée dans ses lieux, elle qui n’a jamais cessé d’y venir.

    Là est ce dernier mouvement, dont elle se veut ressembler, une ritournelle avec un dernier souffle de l’accordéon ou un las raisonnement de cymbale. Comme un signe de fin, de disparition de la valse, qui n’appartiendra désormais qu’au papier, où elle dormira, attendant le prochain prince qui viendra la cueillir. Ce dernier mouvement l’inspire. Il vient clouer les dernières notes d’une vie où le riche et l’intense, le triste et le funeste viennent se mélanger pour composer une symphonie utlime, à jamais sempiternelle.

    Jeanne n’a qu’une vie. Elle a beau remonter au plus loin qu’elle se souvienne, à sa naissance, à son mariage, à la naissance de ses enfants, aux obsèques de son mari, comme de ses parents, elle n’est pas comme la musique. Personne ne la refera chanter une autre fois lorsqu’elle tirera sa révérence. Elle ne renaîtra pas sous le souffle d’une âme charitable, ne revivra pas sa jeunesse comme on joue sans cesse le premier mouvement d’une mélodie. Elle ne reverra pas son mari ici, au café, ni même à Paris. Au fond, si la musique est éternelle, à condition de savoir la faire vivre, elle aura beau dire et faire, personne ne lui ouvrira les portes de cette même éternité.

    Alors elle revient à elle-même avec une interrogation dont malgré son grand âge elle n’avait jamais eu le moindre écho dans ses pensées. Reviendra-t-elle un jour, elle qui a 74 ans, ici, à cette même table, à regarder les autres danser ? Cette question la chagrine, elle qui au fil de la musique vient de voir défiler son existence, comme des danseurs de papier qui peu à peu s’écroulent sous le feu d’une fin prochaine. Elle qui a toujours dansé, jusqu’à cela fait quelques années maintenant, pourra-t-elle encore un jour remonter sur ce parquet, aller au milieu de la piste, là où elle pense encore voir les traces de ses jeunes souliers d’enfants griffant le bois ciré ? Elle ne veut plus attendre. Au fond, il est l’heure de la révérence. Ce dernier mouvement, cette excitation qui n’en démord pas, cette toupie qui ne semble pas s’arrêter sur le guéridon d’en face. Elle aussi veut faire partie de ses propres souvenirs.

    Soudain, Jeanne se lève. De toute part, sauf ceux qui ne l’ont pas remarqué, perdus dans les yeux de l’autre ou dans la danse, on fut surpris de ce mouvement si vif. Elle part plus tard, d’habitude, se soucia-t-ou d’un côté. Que fait-elle ? Demanda-t-on de l’autre.

    Elle seule le sait.

    Elle marche lentement vers le centre de la piste, évitant les corps en mouvement, comme des boules de billard qui s’entrechoquent. On lui tend des mains de tous les côtés, lui demandant de finir cette danse avec elle. Mais elle fait toujours le même signe de la tête. Un non franc et déterminé.

    Arrivée au milieu de la piste de danse, elle crut un temps avoir le tournis de tout ce système d’étoiles qui valse autour d’elle. Elle se concentre sur la musique. Des notes douces et suaves, la batterie qui ne cesse de donner la cadence. Puis elle ouvre les bras, comme pour fixer un cadre. Sa tête se penche, alourdie par tous ces souvenirs qui ne veulent en aucun cas se diluer comme l’éthanol dans la chair des spectateurs avachis.

    Puis elle s’élance, comme pour chasser des vieux démons et cueillir la paix. Et elle tourne en rond, sans cesse. Et elle tourne. Et elle tourne encore. Elle est seule avec elle-même, mais on dirait que quelqu’un l’enlace tant elle est solide sur elle-même et impliquée dans sa danse.

    On se douta que dans son imaginaire, elle ne danse plus toute seule à présent.

    Les danseurs s’écartent, on la laisse danser. Plusieurs habitués qui ne l’ont jamais vu comme ça interrompent leurs causeries pour la laisser vivre cette danse. Elle ne cesse de tourner, les dentelles volent au vent, sa robe plisse face à l’air. Ses bras prennent toujours plus d’espace, comme des pinceaux qui dessinent un chef-d’œuvre, ou des ailes prêtes à s’envoler. Cette valse, elle qui l’a tant dansé, elle l’aura vécu une dernière fois.

    Elle danse avec ses souvenirs, elle tourne comme l’aiguille de l’horloge à toujours tourné et tourne encore, faisant couler l’eau sous les ponts, fleurir des roses et des épines, entraînant une course effrénée après le temps, qu’on ne rattrape souvent jamais.

    Elle occupe désormais tout l’espace, rempli de grâce et vidé de ces danseurs qui ne pensent plus à l’autre, mais à elle, à ses mouvements flottants, à cette étoile qui aligne des enjambées tantôt légères, tantôt pugnaces, caressant le sol avec une vivacité qui appelle à l’admiration.

    Puis l’accordéon arrive dans ses dernières envolées lyriques. La musette se calme. L’homme, d’un rouge incandescent, souffle de moins en moins fort.

    La fin est proche.

    Jeanne ne s’arrête pas. Entre elle et la musique, il n’y a qu’un pas. Personne autour, plus aucun bruit.

    Et elle tourne sans cesse.

    L’accordéon expire, la batterie tremble une dernière fois.
    Dans ces dernières notes, Jeanne s’oublie à elle-même. Son corps, entraîné par la force centrifuge, se relâche, ses jambes flageolent, comme un nouveau-né qui veut donner de la puissance au bas de son corps. En vain.

    Elle vacille.

    On la sent essoufflée, elle transpire.

    Elle est perdue, là où elle a toujours dansé et où elle est inlassablement venue.

    Ses bras tombent le long de son corps, qui devient inerte. Puis elle s’avachit, sous le poids des souvenirs.

    La batterie ne résonne plus, son cœur éteint.

    On entend au fond de la salle, silencieuse, quelques exclamations soudaines et aiguës.

    Romain Toulze

  • Dix-sept

    Dix-sept

    © Thomas Antille Chloé Leresche, 1ère lauréate du concours littéraire de la Sorge

    Il regarde, devant lui, les alignées de tombes, qui s’étirent, se croisent, s’entrelacent. Il fait froid, bon sang. Le gravier crisse sous ses pieds, et il prend soin de lire les noms de chaque soldat aux pieds duquel il passe. N’en reconnaît pas une majorité. Des traits flous et des statures incertaines lui reviennent à la lecture de certains prénoms. Ce ne sont peut-être pas les bons ; après tout, des prénoms, ça se partage. Chaque disparu pourrait être quelqu’un avec qui il a partagé son pain, ou juste une forme lointaine qu’il aurait aperçue, s’écroulant et ne se relevant pas. Il ne sait pas laquelle de ces tombes est celle de Paul.

    Il tourne en rond, rangée après rangée. Vingt, trente, quarante-six, vingt-huit, trente-trois. Dix- sept, dix-huit. Quand on passe beaucoup de temps ici, on apprend à faire des maths, parce que c’est à peu près tout ce qu’il reste à faire.

    Les gens pleuraient beaucoup, au début, mais bientôt, ils se sont éteints à leur tour, et depuis ne viennent plus que les touristes égarés, les passionnés d’histoire, et lui, ultime vieillard, dernier soldat debout sur ce champ de bataille, corps de fantôme, bloqué ici même, huitante-neuf ans mais pourtant dix-sept. Il arpente les allées. Vingt-sept, trente-trois, cinquante-sept, soixante, trente-deux. Quinze : celui-là a menti. Pourquoi ? Il ne se pose même pas la question. Il se refuse à la mémoire, car, s’il est toujours là, s’il ne peut s’en aller, alors il refuse de se laisser sombrer dans la folie. Il voit des ignorants passer, s’apitoyer un peu, regardant les croix blanches, impressionnés par la grandeur du site, vaguement conscient de l’aura qui flotte, vaseuse, collante. Ils regardent quelques noms, font quelques calculs, et partent. Ceux-là sont les meilleurs.

    Les guides sont les pires. Certains ne rentrent pas dans les détails, se contentent de balader leur main à la surface de la boue, faisant à peine quelques ridules, tournant en rond selon le même parcours chaque jour. Au début, il restait debout, et il écoutait, ignoré. Il ne pouvait pas le faire avec les historiens dévoués, qui le voyaient, le regardaient droit dans les yeux, avec une pitié poisseuse et inconfortable, et lui demandaient, inquisiteurs : « Qui êtes-vous ? Que vous est-il arrivé ? » ou pire : « Pourquoi êtes-vous encore là ? » Il ne pouvait répondre, sa voix toujours inaudible, mais, quelque part, pourtant, il semblait être compris. À peu près, grossièrement, bloc de pierre informe dont ces historiens parvenaient à couper une statue ; pas parfaite, pas exactement lui, mais des traits libres dans lesquels beaucoup de visages pouvaient se caler. On n’a jamais entendu sa réponse à la dernière question, cela dit, et cette ride n’atteindra jamais les formes vagues du monument de pierre. Paul n’est qu’à lui, plus rien qu’à lui.

    Son image a depuis longtemps disparu ; il est mort il y a des décennies, et rien ne subsiste. Les quatre lettres de son nom ? Gravées sur moult tombes, et aucune, il le sait bien, n’abrite le corps de son meilleur ami. Ses cheveux bruns, ses épaules fines, son visage court et sa petite taille sont les derniers traits que l’érosion a épargnés, et la statuette, encore dans sa poche, toujours dans sa poche, n’a pas été touchée depuis des mois. Il a peur qu’elle ne soit plus là, qu’il ne trouve qu’une brindille, qui se brisera entre ses doigts. Et alors il sera seul, et alors il n’aura plus aucune raison de, chaque jour, arpenter les allées, les boucles de ses trajets un gribouillis dense sur la carte du labyrinthe, évitant comme la peste les guides touristiques. Un jour il va tomber à terre comme tous ses camarades l’ont fait, et on ne trouvera qu’un vieux manteau de soldat, troué, un bâton dans la poche.

    Il a disparu, on l’a oublié, comme on a oublié nombre de ceux qui sont tombés ici. Il est juste là, pourtant, hantant le cimetière, lisant chaque croix. Jules, Gérard, Louis, Paul. Pas lui. Joseph, Pierre, Jules, Paul. Pas lui. Il ne sait pas dans quelle tombe son ami se repose, et il a peur d’entendre un jour un guide lui confirmer où il est.

    Paul est un oublié, mais on se souvient d’eux. Lui a oublié, arpente les allées pour semer ce qu’il reste de sa mémoire dans les fleurs, et la brûler dans les bougies, encore, encore, cette allée et puis celle-là, et me revoilà ici : c’est plus simple de chercher Paul, c’est ce qu’il faut faire, c’est pour ça qu’il est là ; Paul, qui doit être dans une tombe, quelque part. Il a dû passer devant, il a juste oublié. Il y a trop de croix pour se souvenir.

    Avant, il y en avait d’autres comme lui, de ceux qui sont encore debout mais qui ne peuvent marcher et partir. Il ne l’a pas remarqué, mais ils ont fini par partir. Il ne sait pas où, ni pourquoi ; ne voit pas où errer ailleurs qu’ici. Peut-être sont-ils retournés à leurs rêves. Lui ne pourra jamais mettre les pieds dans une salle de classe, regarder les jeunes visages vivants de ses élèves vivants, et leur parler de mathématiques, sans rien dire d’autre, sur rien d’autre, pour les regarder partir à la guerre suivante. L’idée l’a fait vomir une fois, il n’y a plus repensé.

    Il se rappelle à peine sa dernière petite copine, ne l’a pas vu venir pleurer ici. Elle a dû pleurer, pourtant. Son cousin est allongé ici, vers le bout de cette rangée, un peu à droite, entre ce jeune et un autre. Elle est sans doute venue, il ne sait pas. Il ne l’a pas vue, et elle ne lui a pas écrit depuis bien avant la bataille.

    Il se souvient encore moins de son chien, vers lequel il n’avait jamais pu revenir. Confié à une famille voisine, sans doute plus heureux là-bas. La ville a été bombardée, il ne sait pas s’ils ont survécu ; il ne les a pas revus. Même si le chien a vu le bout de la guerre, il est maintenant aussi mort que tous les allongés, pour sûr. Parfois, un cabot de touriste le regarde, aboie à la vue de sa silhouette floue, et alors il lui revient, son brave bâtard brun, qui avait crié à la mort quand le train était parti sans lui.

    Personne n’est venu pour lui, puisqu’il n’a pas de tombe. Il est égaré, bloqué, il a tout fui, il est resté caché ici. Le monde l’a laissé filer, l’a à peine cherché, ne pouvant espérer l’entrapercevoir. Personne n’est venu pour lui, mais elle est venue pour Paul.

    Elle avait de longs cheveux blonds, comme Paul le lui avait dit, et des yeux immenses. Il a su que c’était elle, parce que, comme lui, elle lisait les tombes, sursautait en lisant le prénom. Elle s’est arrêtée devant le monument aux disparus, et il s’est arrêté à côté d’elle. Elle n’a pas semblé le remarquer. Elle est restée là, les yeux secs, perdue comme lui. Ça faisait des mois, des années, et comme lui, elle le cherchait encore, et comme lui, elle avait abandonné tout espoir. Il avait voulu lui parler, lui dire que lui aussi, il l’avait aimé, et que c’était un simple soldat mais un homme remarquable. Lui confier tout ce que Paul lui avait dit sur elle, et les promesses d’amour qu’il lui avait faites. Le déchirement de son être, après des mois d’usure, d’abrasion jusqu’à la corde, ses pleurs cachés, leur affection contre la mort qui se logeait lentement dans leurs os, pleine de promesses. Il avait fixé cette femme, n’avait rien dit. Un guide touristique était passé, il s’était éclipsé et ne l’avait jamais revue.

    Et pourtant la voilà à nouveau. Ses cheveux désormais gris, ses yeux toujours immenses mais cette fois larmoyants. Debout, au même endroit, des rides aux coins de ses lèvres et la peau de ses mains couchée sur ses os et ses veines. Reconnaissable, mais tellement changée, usée par le temps. Il ne pense pas être lui-même reconnaissable.

    Elle s’assoit, au même endroit. Il la revoit, droite, tendue, jeune et perdue. Il la rejoint sur le banc. Il se sent jeune à côté d’elle. Elle ne le regarde pas, ne semble même pas le remarquer. Son attention est sur le monument. Il y a plusieurs Paul sur ce marbre, il en est bien conscient, mais aucun n’est plus son Paul que les autres, ou que ces autres qui sont eux allongés. Sans son nom de famille, ce sont tous les mêmes, et il a perdu ce nom, il s’est pris un éclat d’obus et a disparu. Il n’a plus ce nom, mais elle le connait, elle le porte.

    Il suit son regard, repère un Paul, écrit fièrement, écrasé entre l’André du dessus et le Marcel du dessous, perdu dans la masse mais droit, là. Pour la première fois, il ne s’arrête pas aux quatre premières lettres.

    Martin. C’est lui, il est là. Paul Martin, son ami n’a pas de tombe, mais enfin il l’a trouvé. Il fait froid, toujours, et ce froid le pique, le long des joues, de ses yeux à sa mâchoire. Il est là. Sa mémoire, disparue, tout de même gravée en face de lui. Il ne bouge pas, elle non plus, et ils restent ainsi plusieurs heures. Elle se lève, s’avance, et chuchote à son ancien amant un simple : « Au revoir ». Elle part, mais lui reste immobile, la regarde jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Il fixe encore un moment le portail de l’entrée.

    Il se lève, passe ses doigts froids contre le marbre imperturbable. Martin. Le tissu de sa poche est doux contre sa peau, comme accueillant un vieil ami, alors que sa main s’y enfonce. Il sursaute un peu au contact du bois.

    Une femme, en costume brun, avec des lunettes, s’approche et le regarde. Il l’ignore, mais elle reste là, demande gentiment : « Pourquoi êtes-vous encore ici ? ». Il ne dit rien, se relève, et part. Elle le suit ; « Que vous est-il arrivé ? ». Il s’arrête, hésite. Un mot franchit ses lèvres gelées, puis deux, et puis il parle.

    Il n’y a que des tombes ici. Il y en a plusieurs dizaines, dans cette étendue d’étendus, infinie, tordue, frôlant des doigts l’élastique tendant la bâche brune qui sert de voute céleste, crevée de lumières grises, beiges, mouvantes, fumée toxique, particules dansantes, agressives, et braises et étincelles, et cris et pleurs et la boue qui entre dans ta bouche et t’étouffe et recouvre tes yeux que les particules entaillent et le sang qui coule aussi et ta vision floue, brune et rouge, de la poussière en haut du trou, et puis le noir, le froid, la boue qui te mange, te saisit, t’étreint, t’étrangle. La suffocation, l’air au gout de cendre, dense, et l’eau, la terre, qui s’engouffre en toi et se loge dans tes bronches, qui remplit ta cage thoracique, perforée déjà, et tu coules, ballon crevé. Le sol qui tremble, et à côté de toi les éclats de ce qui a creusé la terre, creusé ta tombe. Les balles qui filent, les obus qui chutent, le sol qui hurle, qui gronde, qui sanglote, le cri strident de tes oreilles qui te lâchent, et ce soldat, jeté sur toi, qui ne bouge déjà plus, et l’odeur de la merde, parce que tout le monde est putain de terrifié, et tu suffoques, et un dernier éclat de brun, de rouge et de poussière beige, au fond du tunnel sombre et boueux ; la lumière du paradis, et la terre éventrée, et elle te digère, et vous disparaissez.

    Paul a disparu, avalé par la terre, je le sais maintenant. Je le cherchais, mais il est là. Moi aussi je suis là, regardez. Tout en haut, face ouest : Marc Blanc. Dix-sept. Disparu en juin seize. Je m’en souviens désormais. Je ne sais pas si ça me plait, d’ailleurs.

    On a été égaré. S’il n’y a que des tombes ici, aucune ne sert de couverture à nos corps engourdis. Alors nos noms sont là, et tout le monde nous oublie, il n’y plus que ces combinaisons de lettres, partagées, mélangées, alignées sur la pierre, organisées pour qu’on nous retrouve et qu’on nous pleure, mais plus personne ne nous cherche. Moi je le cherche. Je le cherchais, en tout cas. J’ai passé des années à piétiner le gravier, à tourner en rond, en vain, dans le froid, acharné, incapable de le regarder, ce foutu bout de marbre. Je l’ai trouvé, c’est fait. Arrêtez de me poser des questions, maintenant.

    Elle ne parle pas la même langue. Ne saisit rien à ce qu’il essaie de lui dire. Pourtant elle semble le comprendre. « Merci. J’espérais qu’un jour vous nous raconteriez cela. »

    Elle regarde la figurine de bois, ancienne, posée dans les fleurs au pied de la colonne ; un adolescent, pas très grand. Elle demande : « Où comptez-vous aller, maintenant ? », mais, quand elle se retourne, le jeune homme a déjà disparu.

    Chloé Leresche

  • Au balcon de la sororité  

    Au balcon de la sororité  

    Cinéma — Le Geneva International Film Festival (GIFF) projette, pour sa 30ème édition, le deuxième long-métrage de Noémie Merlant, actrice et réalisatrice notamment connue pour son rôle dans Portrait de la jeune fille en feu (2019) de Céline Sciamma, avec qui elle co-écrit Les Femmes au Balcon. L’auditoire s’intéresse à ce film qui mêle habilement la comédie à l’horreur. Cet article contient de légers spoilers et traitent, tout comme le film, de thèmes difficiles, comme les violences sexistes et sexuelles.  

    Du féminisme mis en pratique 

    Le 7 novembre 2024, aux Cinémas du Grütli, une salle remplie éclate de rire, avant que des exclamations de dégoût n’émanent du public, pour enfin laisser place à l’émotion et aux larmes, que le public finira vite par sécher.

    Les Femmes au balcon de Noémie Merlant offre une fable jubilatoire, gore et hilarante, sur l’amitié féminine, sa loyauté intuitive et la vengeance contre les hommes qui nous font souffrir. 

     “Et si je tuais quelqu’un, est-ce que tu m’aiderais à cacher le corps?” est une question que nous avons sûrement déjà tous·tes posée à nos ami·e·s. Merlant illustre ce dilemme en racontant l’histoire de trois femmes – Élise (Noémie Merlant), Nicole (Sanda Codreanu) et Ruby (Souheila Yacoub) – qui observent leur voisin mystérieux au cœur de la chaleur des balcons marseillais. Le récit tourne rapidement au délire fiévreux d’une nuit cauchemardesque, où les trois femmes se retrouvent prisonnières des méandres du crime et de l’horreur. Le film, dès son ouverture, nous place dans une atmosphère colorée, où la chaleur est étouffante, comme la présence masculine. Les plans sont splendides, immersifs, et dûment réfléchis. On virevolte d’un balcon à un autre, tantôt chez l’artiste torturé, tantôt chez la ménagère.  

    Ce qui plaît tant dans ce film est qu’il représente avec une précision envoûtante le noyau même des amitiés féminines à travers ces protagonistes — trois femmes, trois amies, trois sœurs — toutes aussi différentes qu’unies. Dans l’appartement de Nicole, on se balade en sous-vêtements, on y est volontiers vulgaire, on y rit autant qu’on y pleure et surtout “on est nous-même, seulement entre nous-mêmes” comme l’affirme Élise. Ce long métrage expose une réalité glaçante, celle des rapports de domination entre hommes et femmes avec un ton d’humour et d’absurdité parfaitement calculé.

    Noémie Merlant choisit d’exposer un féminisme radical, mis en pratique, un féminisme qui ne s’édulcore plus et qui dit « Oui, on veut tuer nos agresseurs, et alors? » 

    Une fable cathartique  

    Les Femmes au balcon monte en crescendo vers une absurdité à laquelle on s’identifie volontiers jusqu’à mener à une scène aussi grave que comique. Les trois femmes jettent le corps du voisin à la mer, dans une frénésie féministe et salvatrice, et remarquent la présence d’un autre trio de femmes, faisant exactement la même activité. Cette scène témoigne de l’aspect universel et profondément sororal du film — c’est une femme qui te prête un tampon dans les toilettes, une femme qui t’enlève le rouge à lèvre des dents, une femme qui s’indigne avec toi face aux actions des hommes, une femme qui te soutient lorsque le poids du monde s’abat sur toi, c’est une femme qui cache un corps avec toi.  

    La séquence qui suit, où nous avons le plaisir d’admirer des hordes de femmes se baladant dans les rues marseillaises avec les seins nues et le sourire aux lèvres, fait le portrait d’une quasi-utopie et d’un entre-soi féminin plus que souhaitable.  

    Les Femmes au Balcon est un tour de force de sa réalisatrice et de ses actrices. Il offre un portrait délirant et authentique de l’expérience féminine, tout en apportant à son public la garantie d’un moment jouissif, émouvant et parfois terrifiant. Ce long-métrage est absolument à voir sur grand écran, dès sa sortie en salle le 11 décembre prochain. 

    Tamara Wanja 

  • Des IA qui déshabillent : le fléau des deepnudes

    Des IA qui déshabillent : le fléau des deepnudes

    INTELLIGENCES ARTIFICIELLES • Dans l’univers impitoyable du numérique, les deepnudes, ces créations artificielles qui transforment des visages, souvent féminins, en images pornographiques, ouvrent un nouveau chapitre de la violence en ligne, où la nécessité d’une régulation s’impose.

    Trump transformé en bébé pleurnicheur, le pape François en doudoune blanche ou encore Emmanuel Macron ramassant des ordures… ces exemples de deepfakes, devenus viraux, illustrent jusqu’où les intelligences artificielles (IA) parviennent à manipuler des images en modifiant visages et situations. Si ces dernières font doucement sourire, elles cachent une réalité bien plus sordide. Sitôt que ces montages humoristiques se transforment en deepfakes pornographiques, aussi appelées deepnudes, le tableau se noircit drastiquement. Il s’agit d’images truquées par le biais d’applications IA capables de déshabiller numériquement des individus.

    La promesse de ces applications : générer en seulement quelques clics des images trafiquées, sur lesquelles n’importe qui peut apparaitre nu·e.

    Le visage de la victime est alors incorporé à un corps synthétique, dans une position souvent érotique. Suivant les fantasmes malveillants d’un·e « créateur·rice», ces logiciels prennent appui sur une photo avant de créer le deepnude. Que celles-ci concernent le visage d’un·e célébrité ou d’un individu ordinaire, ces images détournées ne proviennent pas seulement de la sphère publique, puisque une simple présence en ligne suffit. Instagram et Facebook forment dès lors des lieux « à risque », puisque ce sont les premières plateformes sur lesquelles les images sont récupérées avant d’être pervertie.

    De plus en plus courant, cet acte, pourtant lourd de conséquence, tend à se banaliser : après une première apparition en juin 2019, la popularité de ces applications a explosé grâce à leur utilisation très simple et gratuite ainsi qu’à leur accessibilité. Selon un rapport de la société Graphika paru en décembre 2023, plus de 24 millions de visiteur·euse·s uniques ont consulté en septembre 2023 des sites proposant ce type de contenu.

    Un abus irréversible

    Dangereusement réalistes, ces photos à caractère pornographique assurent une telle ressemblance avec la réalité que parfois seule la victime et le ou la créateur·rice de l’image peuvent révéler la tromperie qui s’y cache. C’est qu’une fois créées, ces images sont souvent diffusées sans le consentement de la personne concernée. Les conséquences pour les victimes sont dès lors multiples : violation du droit à l’image, atteintes à la vie privée, traumatismes psychologiques, humiliation publique, et même cas de chantage et d’harcèlement, les deepnudes représentent un potentiel d’abus colossal ainsi qu’une nouvelle forme de cyber harcèlement. En plus d’être diffusées en ligne à la vue de tous, leur présence est souvent irrémédiable, car même après sa suppression initiale, une image peut être téléchargée, repartagée ou hébergée sur d’autres sites, échappant ainsi aux tentatives de régulation et de retrait.

    Une nouvelle forme de sexisme

    Si le nombre exact de victimes est difficile à quantifier, il est en revanche indéniable que ce phénomène concerne très majoritairement les femmes.

    Selon plusieurs études, plus de 98% des deepnudes en circulation mettraient en scène des femmes, dès lors exposées à une humiliation publique sans précédent.

    Face à ce chiffre accablant de 98 %, parler d’égalité semble presque illusoire, tant l’écart entre les sexes est immense. Toutefois, ces données soulignent tout de même l’urgence avec laquelle il faut réagir à ce nouveau sexisme qui réduit la femme à un simple objet de désir masculin, captive à son insu d’un contrôle virtuel. Ainsi, cette nouvelle forme de violence numérique, qui instrumentalise et déshumanise le corps féminin, semble constituer un nouvel enjeu crucial pour le féminisme.

    Des solutions encore insuffisantes

    Sur le plan juridique, la production et la diffusion de deepnudes sont déjà punissables, mais les garde-fous actuels, jugés insuffisants, ne parviennent pas encore à protéger les victimes. Considérés comme « irréels », ces contenus échappent aux régulations traditionnelles. En Suisse comme ailleurs, le débat sur la régulation de l’IA est plus que jamais d’actualité. Le rapport tant attendu du Conseil fédéral sur les IA devrait être publié d’ici la fin 2024, marquant cinq ans depuis le lancement de la stratégie « Suisse numérique ». Toutefois, la situation semble avoir évolué puisque, miracle, un membre des Vert et une représente de l’UDC se sont récemment alliés pour bannir ces applications en déposant une motion. Entre fantasmes malveillants et défis juridiques, l’IA a de quoi continuer d’animer les débats.

    Alice Hari Savioz

  • Réinventer l’événementiel 

    Réinventer l’événementiel 

    © Emma Pivoda

    RENCONTRE • Depuis quelques années, la Côte lémanique vibre au rythme des événements organisés par Le Collectif 52, qui propose des moments de rencontres festifs et intergénérationnels. Interview avec Emma Pivoda, chargée de communication du collectif. 

    L’histoire du Collectif 52 commence en 2019 avec un groupe de sept jeunes hommes, tous amis, et un constat. Il manquait, selon eux, un lieu où se rencontrer et partager des moments conviviaux au Mont-sur-Lausanne. Les jeunes Montains ont donc décidé de redonner vie à leur commune, non seulement pour eux, mais pour toutes les générations.

    « Il faut toujours aller plus loin et ne pas se contenter de ce qui existe déjà »

    La première initiative fut ambitieuse. En effet, l’idée était d’installer un bus réaménagé et de le transformer en lieu de rencontre au terminus de la ligne du bus 8. Ce projet n’a malheureusement pas vu le jour, en raison de l’opposition de certains riverains. Cependant, ce contretemps n’a pas freiné les membres, car ils ont pu investir un lieu accordé par la commune, qu’ils ont nommé La Buvette. Chaque jeudi, des familles, des jeunes, mais aussi des personnes âgées s’y retrouvaient dans une ambiance conviviale. Ce projet a été le tremplin qui les a propulsés vers de nouvelles opportunités.    

    Pour tous les âges et tous les goûts 

    Le Collectif 52 se distingue par son esprit ouvert et sa volonté de toucher un large public. La diversité est une priorité, qu’il s’agisse du type de musique, des activités proposées, ou encore des lieux investis; l’important est que tout le monde puisse s’y retrouver. Depuis deux ans déjà, le collectif tient un Biergarten au Mont-sur-Lausanne chaque vendredi, en plein air. Plus récemment, ils ont étendu leur projet à Saint-Sulpice, en installant ce même type de lieu de rencontre et d’échange.

    « Notre force, c’est la richesse intergénérationnelle »

    En 2023, le collectif a lancé la « Tournée du Terminus », un concept de soirées itinérantes à Lausanne dans des lieux emblématiques comme la Gare de Lausanne, le parc de Montbenon, la place Centrale ou encore la place de l’Europe. Ces événements, soutenus par le Budget Participatif de la ville de Lausanne — voté par les habitant·e·s lors d’une mise à projet de la commune — permettent au Collectif 52 de proposer un programme varié, allant des karaokés, aux blind tests mais aussi de collaborer avec des clubs et des collectifs locaux. Leur succès a amené le groupe à rénover un deuxième bus pour répondre à la demande croissante d’événements. 

    Un festival qui rassemble… et qui leur ressemble 

    Le Collectif 52 ne se contente pas d’organiser des soirées ou des bars éphémères. Depuis 2021, ils·elles pilotent le Mont’ain Festival, un événement d’envergure au Mont-sur-Lausanne. La troisième édition, en juin 2024, a notamment accueilli le célèbre groupe Magic System. Ce festival est pour le groupe l’occasion de rassembler toutes leurs compétences, que ce soit l’organisation de concerts, la gestion d’un bar ou encore l’installation d’un Biergarten. Le collectif a d’ailleurs exporté le concept sur les pistes de ski d’Anzère. « On est tous·tes passionné·e·s par le ski, et c’était un moyen de concilier nos deux passions », explique Emma. 

    Ambition d’innovation de l’offre événementielle suisse 

    Pour Emma, l’offre événementielle en Suisse a besoin d’innovation. « Il faut toujours aller plus loin et ne pas se contenter de ce qui existe déjà », affirme-t-elle. Le collectif s’inspire de ce qui est créé à l’étranger mais leur approche n’est pas de dupliquer des modèles venus d’ailleurs.

    « Nous cherchons avant tout à proposer des événements qui résonnent avec le public suisse, dans le but de créer du lien »

    Selon elle, chaque commune a des besoins spécifiques. Par exemple, Saint-Sulpice manquait d’un lieu de rencontre, tandis que Renens, où ils·elles ont tenté d’installer un Biergarten, n’a pas connu le même succès. «Les échecs font partie du processus, mais c’est grâce à eux que l’on grandit», affirme Emma. Pour conclure, la chargée de communication rappelle que, malgré leurs ambitions et leur succès grandissant, le Collectif 52 reste avant tout un projet entre ami·e·s. «On espère que ça ira le plus loin possible, mais toujours en gardant cet esprit qui nous a porté·e·s depuis le début.» 

    Jéssica Sousa

  • Fast fashion, fast déco : même racine, même combat

    Fast fashion, fast déco : même racine, même combat

    ENVIRONNEMENT • Après la fast fashion… place à la fast déco ! Ce phénomène de surconsommation de mobilier et d’objets décoratifs se caractérise par une multiplication de produits sur le marché, une baisse de leur qualité ainsi que des conséquences environnementales préoccupantes.

    Auparavant, les meubles étaient des objets que l’on gardait des décennies durant, voire qu’on héritait. Ce modèle de consommation semble caduc à présent, avec des milliers de nouveaux articles ajoutés par an aux catalogues des plus grandes enseignes, comme Ikea.

    Un récent rapport tire la sonnette d’alarme

    Un rapport publié le 24 mai 2024 par les ONG Zero Waste France, Les Amis de la Terre et le Réseau national des ressourceries et recycleries met en lumière l’impact environnemental désastreux de la « fast déco », un secteur en pleine expansion. Ceci en particulier suite à la pandémie de Covid-19, ayant mis l’accent sur l’importance de l’aménagement de nos foyers.

    En France, par exemple, entre 2017 et 2022, le nombre d’éléments d’ameublement mis sur le marché a augmenté de 88 %, avec une hausse alarmante des déchets collectés, ayant atteint 1,2 millions de tonnes en 2021.

    Coûts environnementaux et sociaux

    A l’instar de la fast fashion, la fast déco incite à la surconsommation de mobilier et d’objets décoratifs, avec des produits à bas prix et un renouvellement rapide des collections. Ce modèle entraîne la production d’objets de moins en moins durables et difficilement recyclables, exacerbant la pollution et l’exploitation des ressources, notamment par la surexploitation du bois. Ce phénomène est donc similaire à celui de la fast fashion à différents niveaux. Cela s’illustre notamment par l’investissement de grandes enseignes d’habillement, comme H&M ou Zara, dans le secteur du mobilier et de la décoration d’intérieur.

    Aux conséquences écologiques, s’ajoute l’impact social de ce mode de production.

    En effet, les ONG soulignent que certains produits sont fabriqués dans des conditions de travail précaires, comme le coton en Chine, où est exploitée la communauté Ouïghour, ou encore le mobilier en bois en Biélorussie, produit par des prisonniers politiques.

    Solutions pour limiter l’impact du secteur

    Pour limiter ces effets, les ONG proposent plusieurs solutions, comme sensibiliser les consommateur·ices à se pencher sur l’origine et la composition des produits, mais aussi sur leurs habitudes de consommation, à travers l’encouragement à la réparation des objets et à l’upcycling. Aussi, la régulation du secteur est cruciale, raison pour laquelle elles proposent la mise en place de restrictions dans la mise de produits sur le marché. Pour cela, les ONG proposent d’imposer un système de bonus-malus pour les entreprises afin de les inciter à réduire leur catalogue. Le rapport stipule ainsi l’urgence de traiter la fast déco de la même manière que la fast fashion, qui a, elle, déjà fait couleur pas mal d’encre, contrairement au phénomène de la fast déco. Ceci afin de réduire le gaspillage de ressources mais aussi le coût environnemental qu’engendrent ces tendances de surconsommation. Un avenir durable doit nécessairement passer par une réduction de notre consommation à différents niveaux, notamment en ce qui concerne l’agencement de nos intérieurs, et une réelle prise en compte de son impact nocif tant à l’échelle locale que mondiale.

    Jéssica Sousa

  • Congélation d’ovocytes: moyen d’émancipation ou risques sous-estimés?

    Congélation d’ovocytes: moyen d’émancipation ou risques sous-estimés?

    Maternité • L’âge de la première maternité ne cesse de reculer. En 2017, les Suissesses avaient leur premier enfant à 30,8 ans. Mais cet âge moyen ne pourra pas continuer à augmenter en raison des limites biologiques. En effet, la fertilité décline très rapidement dès l’âge de 35 ans. La congélation d’ovocytes permet ainsi de figer la qualité de ses ovocytes à un moment donné, et donc de retarder la maternité.

    La vitrification ovocytaire existe depuis les années 1980. Toutefois, jusqu’en 2012 aux États-Unis cette procédure était considérée comme expérimentale. Cette année-là, la congélation d’ovocytes a été approuvée pour les femmes atteintes de cancer, et donc sur le point de recevoir un traitement toxique susceptible de les rendre infertiles. Deux ans plus tard, après des recherches rassurantes sur cette pratique, l’ASRM (American Society for Reproductive Medicine) a donné son feu vert pour un déploiement plus général de la congélation d’ovocytes.

    Une idée qui séduit de plus en plus

    Qu’elles soient célibataires, prises par leurs études ou leurs carrières, les femmes ont de plus en plus recours à la cryogénisation d’ovocytes. En effet, A l’UZ Brussel, un établissement hospitalier affilié à l’université, dix-huit femmes ont congelé leurs ovocytes en 2010, contre cent soixante-deux en 2021. Selon une étude publiée dans la revue Fertility and Sterility, il a été constaté aux États-Unis, de 2019 à 2021, une augmentation de 39% de procédures de congélations d’ovocytes à des fins non médicales.

    En 2021, septante-cinq femmes ont eu recours à cette pratique au Centre de procréation médicalement assistée (CPMA) de Lausanne, contre cinquante un an plus tôt.

    Ce procédé conserve les ovocytes dans de l’azote liquide à -196°C, figeant ainsi la fertilité d’une femme dans le temps en conservant la qualité des ovocytes au moment de leur prélèvement. Ainsi, l’âge optimal pour faire congeler ses ovocytes se situe avant trente-cinq ans ans, soit avant le déclin de la fertilité. Par ce procédé médical, on propose en quelques sortes aux femmes d’acheter du temps.

    Une émancipation qui a un prix

    Néanmoins, la congélation d’ovocytes possède un élément dissuasif de taille, à savoir son prix. En effet, une congélation coûte environ 6’000 francs. Après l’opération, il faut aussi payer les frais de stockage, soit environ 300 francs par an. La durée du stockage est cependant limitée. En Suisse, la loi ne permet pas de conserver ses ovocytes au-delà de dix ans.

    Beaucoup de femmes subissent ce traitement et cette ponction afin de ne pas avoir de regrets plus tard, par simple précaution. Mais la congélation d’ovocytes reste un procédé médical, impliquant un traitement lourd et des résultats approximatifs.

    Prélever des ovocytes est beaucoup plus compliqué que de récolter des spermatozoïdes. En effet, les femmes doivent subir un traitement hormonal pour stimuler leurs ovaires et produire un maximum d’ovocytes. Il faut ensuite extraire une vingtaine d’ovocytes afin d’avoir 75% de chances de réussite de grossesse. Malgré le traitement hormonal, la plupart des femmes n’en produisent pourtant qu’une dizaine. Pour maximiser les chances, une double ponction est alors nécessaire. L’opération, sous anesthésie générale, recueille les ovocytes par aspiration du liquide folliculaire. Comme toute opération effectuée sous anesthésie, le processus présente donc des dangers.

    De plus, malgré toutes ces étapes, une grossesse n’est pas garantie plus tard. Le taux global de grossesse avec une décongélation d’ovocytes se situe entre 4,5 et 12 %. Les risques d’hypertension pendant la grossesse seraient aussi plus élevés que lors d’une conception naturelle.

    Un problème sociétal?

    Les femmes font de plus en plus d’études, et désirent, après leur formation, évoluer et progresser dans le monde du travail. Or, il est compliqué pour une femme de concilier carrière et maternité, les deux fonctions impliquant un investissement conséquent. De plus, dans le milieu professionnel, avoir des enfants porte davantage préjudice aux mères qu’aux pères de famille.

    Les femmes sont davantage discriminées à l’emploi, par rapport à leurs homologues masculins, en raison de leur maternité puisqu’elles portent en général la plus grande charge de l’éducation des enfants.

    La congélation d’ovocytes pourrait ainsi permettre aux femmes de se défaire d’un poids. Elles pourraient faire de longues études et évoluer dans leur travail, tout en ayant la possibilité future d’avoir des enfants lorsqu’elles en auraient le désir. Néanmoins, est-ce une bonne chose de faire subir ces traitements à des femmes fertiles par simple mesure de précaution? Ne faudrait-il pas que la société change afin de permettre aux femmes de concilier tant le domaine professionnel que personnel?

    Lucie Marcel