CINÉMA • Entre passage à l’âge adulte et études, tout semble toujours se bousculer durant l’automne. Au travers des passions et du conformisme scolaire, Le cercle des poètes disparus (1989) décrit l’histoire pénible de tout individu dans sa quête d’autonomie et de liberté.
Dead poet society ou Le cercle des poète disparus, réalisé par Peter Weir et sorti en 1989, prend place dans une prestigieuse école fictive pour garçons, aux Etats-Unis. On y suit l’histoire de Todd Anderson, un élève particulièrement timide. Celui-ci y fera la rencontre de plusieurs élèves qui deviendront ses amis, ainsi que celle d’un professeur d’anglais extravagant, John Keating, qui semble privilégier des méthodes d’études originales plutôt que les méthodes rigoureuses et austères de son académie.
Le film s’inscrit dans le genre du coming of age, qui rassemble toutes les œuvres décrivant le changement vécu lors du passage à l’âge adulte. Elles retracent ainsi ce moment si particulier du passage de l’enfant, ou plus généralement de l’adolescent, à l’adulte, que nous expérimentons toutes et tous et qui n’est jamais sans rappeler le moment si pénible et excitant de l’automne et de ses rentrées scolaires.
Si l’œuvre regagne une certaine popularité auprès des internautes depuis quelques années pour son esthétique dite du dark academia, les idées de passion et d’art semblent également particulièrement appréciées. A travers le professeur Keating, le film redore le blason de toute étude non conventionnelles. En effet, le personnage, dans sa globalité, encourage la poursuite de toute passion et ce même si elle s’oppose aux désirs des parents ou du système. Il ne faut pas étudier et vivre pour l’acquisition d’un poste envisagé comme stable, mais pour soi. Ainsi, il nous rappelle que tout bonheur est pertinent et essentiel, même si non usuel. Il est, pour la jeunesse, un appel à l’action dans la quête de son bonheur. Toute jeunesse existe, il suffit de la saisir.
« Peu importe ce qu’on pourra vous dire, les mots et les idées peuvent changer le monde. »
Si Todd s’efface souvent par sa timidité, accompagné de ce professeur, il semble grandir. Tout en lui s’établit, passions et conscience s’unissent pour donner lieu à un Être complexe et sensible qui ne manquera pas de laisser toute confiance, quant à lui-même et son avenir, fleurir en lui. Ainsi, par l’intermédiaire de cette figure si particulière du professeur comme mentor, qui par l’originalité de ses méthodes, exulte les personnalités, les élèves de Monsieur Keating deviennent peu à peu plus adultes, mais également plus humains. Film fard de l’automne, il semble révéler chez chaque étudiant.e une envie plus forte de persévérer dans ses études, mais également dans sa quête de soi. Car toute action et tout bonheur semblent dans la jeunesse se réunir pour offrir opportunités et renouveaux.
« Carpe Diem. »
Porté par l’expression latine Carpe diem (saisir le jour), le film est une réelle invitation à la poursuite de sa vie et de ses passions. Si Monsieur Keating invite ses élèves à fleurir dans leur jeunesse pour devenir des adultes épanouis, il invite également les spectateur.rice.s à prendre conscience des conséquences des diverses pressions sociales que les jeunes gens peuvent expérimenter et qui peuvent malheureusement parfois mener aux drames les plus sombres.
D’un air nostalgique et tout à fait envoutant, Le cercle des poètes disparus nous invite à considérer l’automne comme un deuxième printemps où toute rentrée est le temps d’un renouveau de soi.
TENDANCE VIRALE • Phénomène viral sur les réseaux sociaux, les « Sephora kids » prennent de plus en plus d’ampleur. Ces pré-adolescentes, âgées entre 7 et 14 ans, adoptent des routines beauté qui imitent celles des adultes. Quels risques se cachent derrière l’écran?
Produits inadaptés aux jeunes
Influencées par les réseaux sociaux, un nombre croissant de jeunes filles, appelées “Sephora Kids”, ne cessent de gagner en importance. Des crèmes et sérums aux bronzers et anticernes, ces pré-adolescentes mettent en péril leur santé physique et mentale en utilisant des produits cosmétiques devenus viraux sur les réseaux sociaux. Ce phénomène touche en particulier la Génération Alpha, qui regroupe les enfants nés à partir de 2010, et qui grandissent dans un monde saturé par les nouvelles technologies et les plateformes sociales. Cette génération est la première à être entièrement immergée dans un univers numérique, ce qui accentue leur exposition aux influences virtuelles, y compris dans les domaines de la beauté. Cela soulève de sérieuses inquiétudes liées aux dangers physiques, psychologiques et sociaux et interpellent de nombreux experts et parents.
Les enfants participant à cette tendance utilisent souvent des produits non adaptés à leur peau sensible et encore en développement. Selon les dermatologues, l’utilisation de produits destinés aux adultes peut nuire à l’équilibre de leur peau et entraîner des réactions telles que des allergies, des irritations, de l’acné et de l’eczéma. Certaines substances, comme les parabènes ou les phtalates, peuvent même provoquer des déséquilibres hormonaux. À un âge où la peau est encore fragile, l’exposition répétée aux produits chimiques présents dans le maquillage et dans les produits de skincare, ou soin de visage, peut également perturber la production naturelle d’huiles de la peau, entraînant des problèmes dermatologiques à long terme.
Le danger des réseaux sociaux pour les enfants
À la racine de cette polémique se trouvent les réseaux sociaux tels que TikTok et Instagram, qui amplifient ce phénomène et le rendent plus visible. Ces plateformes promeuvent les vidéos qui influencent les enfants auprès de leurs utilisateur·ices, notamment les jeunes filles, permettant à ces contenus de cumuler des millions de vues.
En plus des contenus créés par les adultes qui influencent les enfants, il y a toute une pléthore de vidéos postées par les Sephora kids elles-mêmes, tels que des tutoriels, des routines beauté ou encore des hauls. Cela pose des risques liés au bien-être mental, comme le besoin de validation à travers les likes, les commentaires et le nombre de vues, ce qui peut entraîner des problèmes d’estime de soi. L’obsession pour l’apparence et la comparaison constante avec d’autres personnes, encouragée par ces réseaux, engendrent également un danger au développement de ces jeunes. Il incombe aux réseaux sociaux de réguler de manière plus stricte l’âge de leurs utilisateur·ices, voire d’augmenter la limite d’âge.
Un marketing ciblé?
Le succès de ce phénomène n’est pas le fruit du hasard. En effet, le marketing des marques de cosmétiques a évolué au fil des années, et tend à cibler des utilisateur·ices de plus en plus jeunes, et ce notamment grâce aux réseaux sociaux et aux influenceur·ices. Les Sephora kids sont le reflet direct de cette stratégie, où les enfants sont encouragés à participer aux tendances beauté pour se sentir intégrés à leur génération. Les emballages aux couleurs vives, les publicités et les collaborations avec des influenceur·ices célèbres créent une image glamour et désirable du maquillage et des soins de visage.
Il est également important de souligner l’aspect genré de ce phénomène. Les pratiques de beauté sont presque exclusivement encouragées chez les filles, leur inculquant très tôt l’idée que leur valeur repose en grande partie sur leur apparence physique. Cette pression esthétique, axée sur la féminité, contribue à renforcer les stéréotypes de genre dès le plus jeune âge, ce qui nuit énormément à leur santé mentale.
Mesures prises par les magasins
Face à cette tendance grandissante, certaines marques et plateformes ont commencé à prendre des mesures. Sephora, par exemple, a renforcé son discours sur la responsabilité concernant la consommation de produits cosmétiques, en encourageant un usage modéré et raisonné chez les plus jeunes. Cependant, ces efforts demeurent souvent insuffisants face à la viralité de la tendance.
D’autre part, Apothek Hjärtat, une chaîne de pharmacie suédoise, interdit la vente de certains produits cosmétiques aux jeunes de moins de 15 ans. Ce genre d’initiatives sont plus efficaces en matière de prévention et ont le potentiel de mettre fin à ce phénomène si les grands magasins tels que Sephora font de même.
Les jeunes face aux dangers des apparences
Le phénomène des « Sephora Kids » est symptomatique de l’ère numérique actuelle. Si les enfants cherchent à imiter les adultes pour s’amuser ou appartenir à un groupe, les conséquences de cette tendance vont bien au-delà du simple jeu. Entre les dangers physiques liés aux produits cosmétiques, les effets psychologiques des réseaux sociaux et le pouvoir du marketing ciblé, il devient urgent de réfléchir à la place que nous accordons à la beauté dans l’enfance et aux mesures à prendre pour protéger les jeunes de la Génération Alpha, déjà victimes d’un monde d’apparences.
ÉVÈNEMENT • Afin de célébrer les 35 ans du Centre de traduction littéraire de Lausanne (CTL), deux journées inédites se sont déroulées à la Grange de l’Unil, les 7 et 8 juin 2024. Des discours, conférences, ateliers, une remise de prix et même un karaoké ont rythmé la fête, réunissant à la fois traducteur·trices et grand public dans une ambiance conviviale. Focus sur «En filature: les nuances de Moby Dick», une activité vivante et enrichissante.
Le CTL fête ses 35 ans !
Le Centre de traduction littéraire de Lausanne (CTL), institut de la Faculté des lettres de l’Unil actif depuis 1989 et fondé par Walter Lenschen, promeut et organise, en plus de plusieurs projets de recherche, des thèses de doctorat et des enseignements en traductologie, des événements autour de la pratique de la traduction littéraire. Proposant des lectures, des rencontres et de nombreuses autres offres culturelles rassemblant traducteur·trices et amateur·trices de littérature et de traduction, le CTL est dirigé depuis 1999 par Prof. Irene Weber Henking. Cette année, le CTL fête donc ses trente-cinq ans d’activité. C’est dans ce contexte que deux journées de festivités ont été organisées sur le campus au début du mois de juin avec pour thème «Suivre le fil…», afin de mettre en valeur les nombreux projets de collaboration du CTL ainsi que la relève en traductologie et en traduction littéraire. Avec notamment, une conférence menée par Francesco Biamonte sur les différentes traductions du classique Moby Dick écrit en 1850 par Herman Melville qui a surpris le public par son format original.
Un commentaire des traductions du géant des mers
En présence de trois personnalités de la vie littéraire francophone – Josée Kamoun, traductrice d’auteur·ices anglais·e·s et américain·e·s, Muriel Pic, chercheuse et autrice, et Thierry Raboud, journaliste et poète – Francesco Biamonte, lui aussi traducteur, journaliste et chanteur lyrique, a animé la conférence «En filature : les nuances de Moby Dick». Dans un format original s’inspirant de l’émission musicale «Disques en lice», le public a entendu Vincent David, comédien professionnel, lire à voix haute des extraits tirés de quatre traductions en français du célèbre roman – la plus ancienne, de 1941, de Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono; celle de 1954 du poète et traducteur suisse Armel Guerne; la version de Henriette Guex-Rolle de 1970, et enfin celle de Philippe Jaworski publiée en 2006. Le jury que composaient les trois expert·e·s devait élire la meilleure traduction en décortiquant dans chaque extrait les mots, les phrases et le sens apporté et dévoilé par la lecture à voix haute expressive du comédien. Au fil des versions, le jury a pu relever la singularité de chaque traduction, une expressivité plus ou moins marquée, ainsi que les effets de la posture énonciative. Afin de plonger l’audience dans l’atmosphère de Moby Dick, Francesco Biamonte a ouvert la rencontre en proposant l’écoute d’un chant de baleinier interprété par le marin Stan Hugill datant de 1924. Il a ensuite expliqué le principe de cet exercice particulier de comparaison auquel les invité·e·s allaient se prêter et présenté les intervenant·e·s qui ont à leur tour décrit leur sensibilité vis-à-vis de l’ouvrage de Herman Melville. Puis, l’animateur a contextualisé l’œuvre en précisant que dans ce roman, «le monde de la chasse à la baleine est décrit de manière tellement concrète et, en même temps, tout y est métaphore».
«La cible, c’est le cœur des gens»
Grâce à ces deux jours d’évènements, les organisateur·ice·s et participant·e·s ont eu l’opportunité de faire des rencontres mémorables dans une ambiance bienveillante de partage. La conférence «En filature : les nuances de Moby Dick» en est la démonstration parfaite. Mêlant l’aspect technique de la traduction et le partage de connaissances et d’expériences selon les ressentis et vécus littéraires de chacun·e, cet exercice particulier d’analyse a su notamment résonner dans l’esprit des étudiant·e·s présent·e·s vis-à-vis de leur parcours universitaire. L’une de ces rencontres est celle avec l’animateur de la conférence sur Moby Dick, Francesco Biamonte, qui, durant une discussion informelle et agréable, a apporté quelques éléments fascinants à propos de ce classique de la littérature américaine et de sa propre expérience en tant que traducteur. Il a relevé, entre autres, que comme tout classique de la littérature, Moby Dick traverse les époques et vogue d’une génération à une autre en transportant des images qui perdurent et qui fondent des mythes. En effet, il expliquait que le roman «fait culture» et que les classiques tels que Moby Dick sont des «histoires qui transportent des archétypes». C’est ainsi que le mythe du «capitaine fou qui poursuit une baleine blanche», selon ses mots, s’est ancré dans l’esprit du grand public. Enfin, comme chaque pratique est certes passionnante mais aussi complexe, l’un des plus grands défis de la traduction selon Biamonte est de «toucher», car «la cible, c’est le cœur des gens». Ainsi, ces deux jours d’évènements, à l’image des mots de Biamonte, ont créé des moments qui résonnent encore dans le cœur des participant·e·s.
BD • Le festival BDFIL s’est déroulé à Lausanne du 15 au 28 avril 2024, accueillant le bédéiste Tom Tirabosco en invité d’honneur, la fribourgeoise Vamille ainsi qu’une centaine d’autres artistes et spécialistes du milieu de la BD. Retour sur une programmation bien chargée.
Cette année, c’est l’humour qui était au cœur du festival lausannois. A travers le scénario ou les dessins, les moyens de faire rire ne manquent pas. Et là, il s’agissait de rigoler autour d’une situation bien particulière: un colis qui n’arrive pas à bon port et un quiproquo avec le facteur. En collaboration avec la Poste Suisse et couleur 3, plusieurs bédéistes ont suivi la consigne en offrant un panorama de ce qui se fait de mieux en ce moment, avec la participation de Elodie Shanta, Vamille ou Debuhme.
Lausanne, ville de BD
A côté de cette pièce dédiée à ce projet nommé Rire en Plan(ches), se tenait, au cœur du quartier des arts Plateforme 10, à quelques pas de la gare de Lausanne, un cabinet des curiosités mis en place par le centre BD. Ce centre de conservation et de valorisation de l’univers de la BD constitue le deuxième plus grand fond d’Europe. Nous pouvons alors parcourir des vitrines truffées d’accessoires et d’objets en lien avec la BD, d’un sac à main, à des figurines de schtroumpfs revisitées par des artistes. De plus, le centre BD, dirigé par Estelle Gautschi et Sébastien Riond, s’enrichit cette année avec des bourses de soutien à la création.
Gare truffée de planches
Pour sa 18ème édition, le festival a décidé d’investir l’espace public et une partie de la gare de Lausanne. Avec une exposition temporaire en lien avec l’écologie ainsi que l’occupation de l’ancien dépôt de poste qui accueille le vernissage de l’œuvre de Vamille, qui a eu carte blanche pour cette édition. Cette artiste suisse, qui a passé quelques temps à Tokyo dans une résidence d’artistes, sort son premier manga, Histoire de Sakana Kid. S’ensuit le travail de Tom Tirabosco, qui pour l’occasion présente son nouvel album, intitulé Terra Anima (La joie de vivre), coécrit avec Patrick Mallet. L’invité d’honneur a aussi participé à des tables rondes autour de sujet comme les liens féconds entre la BD et l’environnement. Le monstre genevois de la BD suisse est un artiste engagé. «On a entre les mains des choses assez folles» Son œuvre est traversé par le sentiment et l’urgence d’agir. Il défend que les BD puissent constituer un médium fort qui peut servir comme levier pour exposer des enjeux importants, qu’ils soient écologiques ou politiques. L’auteur insiste sur tout le travail d’efficacité visuel et de lisibilité que font les artistes, ainsi que de la difficulté de résumer les problématiques en un seul dessin. Un peu plus loin dans le quartier de la gare, se situe également l’exposition Aya et Akissi, réalisée par Marguerite Abouet, qui dépeint le quotidien de deux jeunes filles en Côte d’Ivoire, rythmé par leur défis et rêves du quotidien, loin des clichés sur l’Afrique. Le festival a également décidé de proposer un cycle sur les métiers de la bande dessinée, en mettant l’accent cette année sur le métier de coloriste. Métier dont les enjeux ont été discuté lors d’une table ronde qui mettait en évidence la méconnaissance de la part des maisons d’édition de cette profession . Selon ces professionnels, cette méconnaissance se manifeste, d’une part, par peu de conscience autour de toutes les techniques spécifiques du travail avec la couleur et, de l’autre, par une tendance à percevoir la BD comme une œuvre complète qui se veut appartenir à un·e seul·e auteur·e.
Des liens avec l’Unil
Le festival a pu se constituer en partie grâce au travail de ces deux co-directrices. À la fin de la journée presse qui présentait l’ensemble de la programmation, Léonore Porchet, co-directrice du festival, en voyant l’équipe de L’auditoire, se rappelle ses moments passés comme présidente de la FAE. Plusieurs des modérateur·ice·s sont des chercheur·euse·s en bande dessinée à l’Unil Elle nous raconte alors les liens primordiaux qu’entretient le festival avec l’Université lausannoise. Bon nombre de conférences, de chercheur·euse·s de l’Unil ou même le groupe d’étude sur la bande dessinée (GrEBD), qui constitue un des seuls groupes d’Europe en lien avec la BD, collaborent avec le festival. Plusieurs tables rondes dans les salles de recherche universitaire ainsi qu’à la maison de quartier sous-gare ont eu lieu, notamment autour de la BD et l’environnement ainsi que l’influence du numérique et des IA. Plusieurs des modérateur·ice·s sont des chercheur·euse·s en bande dessinée à L’Unil, comme Maëlys Tirehote-Corbin, doctorante qui s’intéresse en partie aux questions de genre dans le milieu de la bande dessinée ou encore Gaëlle Kovaliv, également co-directrice du festival. Une programmation très riche, un moment de partage et des questionnements autour des enjeux qui traversent le monde de la BD, la manifestation lausannoise fut l’occasion de naviguer entre nost algie, émer veillement et espoirs pour le futur. Il faut donc profiter de ce 9ème art et comme le dit Tom Tirabosco,«on a entre les mains des choses assez folles:ces dessins narratifs, des mots et des possibilités de créer des leviers et d’interpeller les gens».
OCCUPPATION UNIL· Bien que des semaines se soient écoulées depuis la fin de l’occupation du bâtiment Géopolis à l’UNIL, le souvenir de ce mouvement étudiant est encore vif. Les yeux rivés sur la Palestine, il a impacté le paysage politique Suisse. Que ce soient pour les étudiant·e·s, professeur·e·s, chercheur·euse·s ou les collaborateur·ice·s qui se rendaient à Géopolis le 16 mai 2024, les drapeaux étaient brandis de partout. Témoignage de deux étudiantes anonymes présentes au campement de l’UNIL.
Le mouvement étudiant pro-palestine revendique un boycott des institutions israéliennes. Pourquoi est-ce important pour vous?
Etudiante A: Pour ne pas contribuer aux meurtres d’innocent·e·s. Notre consommation participe à cela, même si nous n’en avons pas l’intention. C’est important, parce que nous sommes dans un lieu d’où l’on est censé·e ressortir avec un esprit critique. Comment expliquer que l’UNIL collabore avec des universités israéliennes? Cet aveuglement dont fait preuve une institution académique est paradoxal.
Selon vous, le campement a réussi à sensibiliser à la cause palestinienne pour laquelle il se bat à l’UNIL?
Etudiante A: Oui, et je pense que c’est ce travail de sensibilisation à large échelle qui l’a amorcé et qui continuera de le faire à l’avenir. Le campement appelait à ne pas ignorer ce qu’il se passe et des consciences collectives et individuelles s’y sont formées. En Suisse, nous avons tendance à nous détourner de ces événements graves car nous restons dans notre bulle; à l’inverse, le campement nous a poussé·e·s à réfléchir au génocide en cours en Palestine en sortant de notre zone de confort. C’était important que des voix s’élèvent dans la sphère académique, selon moi, d’autant plus devant la destruction de toutes les universités à Gaza. Donner une voix à ceux·celles qui n’en ont pas était justement l’un des objectifs du campement.
Comment était l’ambiance au campement d’étudiant·e·s à Géopolis?
Etudiante B: Ça m’a fait du bien d’être avec des gens qui respectaient mes convictions en mettant à disposition de la viande halal, par exemple. Je ne me suis pas non plus sentie jugée à cause de mon voile. C’était une ambiance sereine que je n’ai pas l’habitude de vivre sur le campus. Notre nombre assez important nous a aussi appris à être plus à l’écoute des sentiments et opinions des autres, ce qui nous a permis de trouver un terrain d’entente, car c’est avant tout la cause palestinienne qui nous a réuni·e·s lors de cette occupation.
Le campement de l’UNIL a fait écho aux occupations universitaires aux États-Unis et en France. Il a été le souffle qui a décomplexé la parole étudiante etqui s’est propagé aux autres universités suisses. Les étudiant·e·s ont imposé leur volonté et se sont soulevé·e·s contre l’autorité. Ils·elles ont impressionné par leur résistance et leur courage. C’est toute une communauté qui a pris vie: en témoignent l’approvisionnement en vivres et en matériel ainsi que l’organisation de plusieurs manifestations et activités sur le campus, relayées sur la page Instagram dédiée au campement (@camp_unil_pal) et dans divers médias nationaux. De plus, la tenue d’Assemblées Générales et la rédaction d’un rapport de recherche destiné à appuyer leurs revendications ont prouvé que leur pouvoir de négociation était solide, et leurs ressources époustouflantes. Les étudiant·e·s ont été propulsés par la cause palestinienne qui les animait, les poussant à devenir acteur·ice·s d’eux·elles-mêmes, et à utiliser les outils académiques qu’ils·elles ont acquis pour dénoncer les collaborations de leurs institutions avec les universités israéliennes. Ils·elles se sont battu·e·s et continuent de se battre avec leurs armes – l’esprit critique et l’information – contre la guerre, contre la violence et contre l’injustice.
Propos reccueillis et analyse par Nour Taktak et Chaïmae Sarira, étudiantes en Droit et membres du collectif Palestine de Suisse
POLYSPORTS – Avec les Jeux Olympiques en ligne de mire et la Ligue des Champions qui bat son plein, les PolySports permettent aux étudiant·e·s de vivre également leur rêve d’athlètes. Retour sur ce tournoi annuel de l’Unil-EPFL avec Shadia Clivaz, vice-présidente communication du comité.
Si vous avez profité dernièrement du soleil au centre sportif, vous avez peut-être remarqué qu’un village sportif avait poussé sur le terrain. C’est en l’occasion des PolySports, le plus gros tournoi sportif universitaire en Suisse où s’affrontent les sections et facultés de l’Unil et EPFL. Ce dernier a eu lieu durant trois week-ends d’avril et se conclura le 12 mai par les finales des sports les plus populaires, tels que le football ou le volley-ball. Même si la compétition et les rivalités entre équipes sont acceptées et même bienvenues, c’est un tournoi qui se veut bienveillant et divertissant, comme les spectateur·rice·s ont pu le remarquer avec une démonstration de combats à l’épée par des chevaliers. «Dans ce village on propose de la nourriture, des activités et de faire connaître des associations», précise Shadia Clivaz, vice-présidente. De quoi plaire à tout le monde!
La passion du sport
L’organisation d’un tel évènement commence dès septembre. «Ce qui nous réunit dans le comité, c’est la passion pour le sport, ou la passion pour l’organisation», explique la viceprésidente. Le comité des PolySports s’insère dans le PESE (Pôle des Évènements Sportifs Étudiants), tout comme celui des Students’ Games, qui sont, quant à eux, un tournoi interuniversitaire qui s’est déroulé les 19, 20 et 21 avril derniers. Les PolySports réunissent cette année 27 sports, mais c’est un nombre qui peut changer annuellement. «Il faut qu’on soit sûrs que derrière, il y a aura des participant·e·s», précise toutefois Shadia Clivaz. C’était le cas de l’escrime, qui en était à sa première édition.
Une compétition relevée est au rendez-vous
Elle souligne la belle découverte que c e s p o r t a é t é p o u r l e s spectateur·rice·s qui ne le connaissaient pas, en plus du haut niveau des participant·e·s qui a permis des duels serrés. Les vainqueur·euse·s ont ensuite pu rapporter des points à leur faculté ou section, comme c’était le cas pour tous les sports. Il existe également des équipes fun, qui peuvent être composées d’un mélange de domaines d’études et participer sans comptabiliser de points. L’accent n’est ainsi pas uniquement mis sur le mérite sportif, mais aussi sur la découverte de nouveaux sports et le fait de bouger entre ami·e·s, par exemple avec le bowling et la pétanque. Pas besoin d’être professionnel·le·s! Pour les plus motivé·e·s d’entre vous, une compétition relevée est tout de même au rendez-vous, que ce soit en natation, aux échecs sportifs ou au rugby! Il suffit de regarder les épreuves d’athlétisme pour se rendre compte des capacités des athlètes, encouragé·e·s par les cris de la foule. L’organisation de ces différents sports est possible grâce à l’accès aux installations sportives du centre sportif, mais aussi du centre nautique pour les épreuves de voile.
EPFL sportive?
À l’issue des premiers jours de tournoi, les sections d’EPFL ont une nette avance sur les facultés de l’Unil, tant dans les classements que dans le nombre d’inscriptions. «Globalement, la participation à l’EPFL est beaucoup plus grande qu’à l’Unil», raconte Shadia Clivaz, notamment grâce à une communication plus centralisée. L’intérêt sportif à l’école polytechnique serait-il également plus développé? Les sections de mécanique, de matériaux et d’informatique font la course en tête, alors que SSP et Biologie font bonne figure dans la suite du classement. Alors que certains sports, tels que le football, le volley-ball, le beach-volley ou le rugby, affichent complets à chaque édition, certaines compétitions uniquement féminines peinent parfois à se remplir. C’est le cas du basket-ball 3×3 féminin, qui ne compte pour l’instant qu’une équipe. Il est toutefois encore possible de s’inscrire pour les finales! «Pour l’année prochaine, l’objectif est la participation féminine», explique Shadia Clivaz.
«Pour l’année prochaine, l’objectif est la participation féminine»
Shadia Clivaz
Les solutions incluent l’ajout de plus de danse, comme la Pole Dance cette année, mais également une publicité plus ciblée. Pour les sports d’équipe, pas besoin de connaître vos coéquipier·ère·s en avance! «Si vous n’avez personne, écrivez-nous, nous on relaye sur tous les comptes […] on essaye toujours de trouver des solutions», insiste-t-elle. Les PolySports proposent également des tarifs réduits à divers évènements, comme les 20km de Lausanne qui rapporte aussi des points à sa section ou faculté. Pour ceux·celles qui voudraient s’investir dans l’organisation ou proposer un nouveau sport, il est déjà possible de contacter le comité sur Instagram. Profitons tout d’abord de l’édition en cours, et allons encourager les athlètes qui nous représentent lors des finales!
UNIHOCKEY · Mercredi 15 mai 2024, une équipe masculine d’unihockey a représenté l’Unil lors des Swiss Universities Championship à Schaffhouse. Déjouant les pronostics, les 11 membres de la délégation vaudoise ont remporté le tournoi, se jouant en format 5 contre 5. Retour sur cet exploit historique.
Dans le monde académique, les tournois sportifs interuniversitaires se révèlent être d’une grande importance. D’un point de vue utilitaire, ils ne servent à rien, ne donnant aucun crédit, ni apportant une quelconque connaissance scientifique. Néanmoins, , ces compétitions peuvent apporter une certaine visibilité à l’établissement, ainsi qu’un sentiment positif de prestige à ses participant·e·s. C’est dans cette optique qu’ une équipe masculine d’unihockey de l’Unil a voyagé jusqu’à Schaffhouse pour participer aux Swiss Universities Championship (SUC).
Un effectif limité Les Vaudois ne partaient pas favoris du tournoi. Ce sport a toujours été le quasi-monopole des formations suisses allemandes. Cela s’est reflété dans l’historique des vainqueurs des SUC-Floorball grand terrain. L’Université de Berne, l’Université de Zurich ou l’EPFZ se partagent l’oligopole de meilleure haute école de Suisse dans ce domaine. Cette année, les équipes masculines étaient au nombre de sept: EPFZ 1, EPFZ 2, UniBe, UniLu (Lucerne), UniSg (Saint-Gall), UniGe (Genève) et Unil (Lausanne). Nous pouvons contaster que les hautes écoles suisses allemandes sont majoritaires.
Les Vaudois ne partaient pas favoris du tournoi
Composée de 10 joueurs et 1 gardien, l’équipe de l’Université de Lausanne avait pour objectif de finir à la 3ème place. L’effectif, issu des clubs d’Aigle (2ème ligue), de Gruyère (2ème ligue), de Lausanne (1ère ligue) et de Fribourg (LNB), a dépassé toutes les attentes en allant chercher le titre de meilleure haute école suisse en unihockey! Cet exploit du 15 mai 2024 est d’autant plus grand au vu des différentes péripéties qu’a vécu le groupe.
Un parcours fait de hauts et de bas La journée a mal commencé pour les Lausannois avec une défaite 3-1 face à des Bernois très forts techniquement et tactiquement. Les universitaires de la cité des Zaehringen avaient dans leurs rangs plusieurs joueurs de LNA et de LNB, dont Yann Ruh, défenseur dominant de Köniz et sélectionné plusieurs fois en équipe de Suisse. Malgré la défaite, Basile Dayer, capitaine de l’équipe, et ses coéquipiers ont très vite remarqué qu’ils pouvaient rivaliser face aux meilleures formations du pays. De plus, certains joueurs avaient l’impression de ne pas encore dévoiler leur plein potentiel. «Ce n’était qu’un match d’échauffement», pouvait-on entendre dans les travées de la BBC arena. Le second match du jour n’était qu’une formalité contre la 2ème garniture de l’EPFZ.
« Il y avait une bonne ambiance et pas de prise de tête, tout le monde tirait à la même corde. »
Balthazar noël, joueur de l’équipe unil d’unihockey
Gardant leurs meilleurs éléments dans la 1ère équipe, les Zurichois n’ont que timidement dérangé les pensionnaires de Dorigny. Confiante et maîtrisant son sujet, la formation lausannoise s’est imposée 3-1. Contre l’Université de Saint-Gall, lors de la troisième rencontre, les uniliens se sont fait peur pendant une bonne partie de la rencontre. Les Saint-Gallois étaient toujours proches d’inscrire le 1-2. Au cours des 5 dernières minutes, nos héros d’un jour ont allumé les gaz en inscrivant deux buts, dont un dans la cage vide (3-1). La quatrième partie a été l’œuvre d’un festival offensif contre l’Université de Genève. Les étudiants de la cité de Calvin, peu entraînés, , ont dû chercher la balle 11 fois au fond des filets (11-0). Chaque joueur de l’équipe a ainsi pu inscrire son 1er but dans le tournoi. Le gardien Mikko Comte a également eu la chance de se voir décorer d’un assist. Malheureusement, celui qui fut l’un des artisans de la montée d’Aigle en 1ère ligue devait quitter ses coéquipiers pour des raisons personnelles après le derby du Léman.
Balthazar Noël, héros inattendu La confiance lors de ces quatre premières rencontres est ainsi retombée. À 9 joueurs de champ, il était compliqué de réussir à tourner correctement, ne pouvant former 2 lignes complètes. Il fallait ajouter le fait qu’aucun des joueurs n’était véritablement un portier de renom. Pourtant, dans les rangs de cette team se trouve un homme providentiel: Balthazar Noël. Jouant habituellement en attaque, le Veveysan de 25 ans s’est essayé aux cages.
L’étudiant de la HEPL a permis à son équipe de grapiller le point du match nul
«Comme je me suis fait mal à la cheville après le second match, et que notre gardien partait avant la fin, je me suis motivé à aller aux buts», explique le principal intéressé. «J’avais déjà eu l’occasion de faire gardien pour le plaisir à 2-3 entraînements auparavant, et me suis donc proposé», ajoute-t-il. À peine a-t-il eu le temps de s’échauffer, que le joueur d’Aigle et de Jongny a été plongé dans le grand bain face à l’équipe fanion des ingénieurs de Zurich. Par ses nombreux arrêts face aux ogres de la Limmat, l’étudiant de la HEPL a permis à son équipe de grapiller le point du match nul (1-1).
«Gagnez avec +6 ! » Afin de se qualifier pour la finale, la sélection de l’Unil devait finir 2ème du tournoi. En gagnant le dernier match contre l’Université de Lucerne, elle finirait avec le même nombre de points que l’EPFZ 1. Tout s’est joué au niveau de la différence de buts. Les Zurichois étaient à +18 et les Vaudois à +13 avant ce match. Il fallait donc, pour les lausannois, gagner avec un minimum de 5 longueurs contre les Lucernois. «Lorsque j’ai demandé à l’organisateur ce qu’il se passerait si on gagnait de +5 ce match, il m’a répondu que nous devions penser à gagner avec 6 ! », explique le capitaine Basile Dayer. Le mot d’ordre était compris et les étudiants du chef-lieu vaudois ont gagné sur le score de 7-1. «À la fin de la rencontre, lorsque j’ai demandé si on était qualifié à la même personne, il ne voulait pas tout de suite admettre notre qualification. Ils étaient en train de recalculer trois fois le goal-average! Comme si ce n’était pas possible pour des romands d’être devant les suisses allemands…», poursuit celui qui est également capitaine de l’équipe d’Aigle. Enfin, la finale opposera nos protégés aux ours bernois, qui les avaient battus lors du match d’ouverture.
C’est la première fois qu’une institution académique romande ramène le fanion victorieux des Swiss Universities Championship
Sans leurs joueurs de LNA, partis entre-temps, les joueurs de la capitale helvétique se montreront moins tranchants. Ceux de la capitale olympique en ont profité avec un Balthazar Noël en feu. «Après le highlightcollectif de la victoire, vient mon highlight personnel: arrêter un penalty tricks à 1-0 lors de la finale», confie Noël, déterminé. Effectivement, l’Aiglon a réussi à bondir dans la canne du «technard» bernois tel un chat. Multipliant les arrêts décisifs, le gardien d’un jour a permis de sécuriser la victoire 3-2 de ses coéquipiers . Deux autres points à noter lors de cette finale, les performances des deux joueurs de Floorball Fribourg de l’équipe : Jessy Ducommun et Loïc Strasser. Le premier, évoluant avec la LNB, a enchaîné les tirs bloqués, se sacrifiant pour l’équipe. Le second, serial-buteur avec les M21, s’est offert un triplé contre un gardien majeur de LNB. C’est la première fois qu’une institution académique romande ramène le fanion victorieux des Swiss Universities Championship d’unihockey. «La journée a été un succès! Il y avait une bonne ambiance et pas de prise de tête, tout le monde tirait à la même corde. Ça a certainement participé à notre victoire en tant qu’équipe», conclut le joker de luxe. Dans un sport, où le Röstigraben est fortement marqué, l’exploit des membres de cette délégation de l’Unil restera retentissant. En attendant (peut-être) de soulever un trophée européen, voire mondial des compétitions interuniversitaires?
PODCAST – Parmi la variété de podcasts disponibles sur les plateformes d’écoute, les true crimes, ou affaires criminelles vraies, semblent trouver leur public. De son côté, la RTS nous plonge dans le passé noir de notre histoire, avec Crimes suisses.
Après Hondelatte raconte sur Europe 1 ou L’heure du Crime sur RTL, le genre documentaire du true crime a encore frappé. Disponible depuis janvier 2024, Crimes suisses est la nouvelle série audio de la RTS mettant en lumière les affaires sanglantes qui ont marqué nos coins de pays, dont certaines inédites. Proposées par le journaliste Antoine Droux, ces histoires lèvent le voile sur un passé oublié ou que l’on préfère parfois occulter. Or, ce podcast tend, au contraire, à nous faire écouter «des histoires qui nous tendent un miroir», comme l’affirme son auteur.
Entre fascination et appréhension
Aux yeux du narrateur, si la pulsion du crime est ancrée dans la nature humaine, l’intérêt médiatique que suscitent ces histoires réside dans le passage à l’acte et les raisons qui ont amené à le commettre. Outre un effet cathartique, s’intéresser aux crimes ne s’apparente pas à de la curiosité morbide, mais permet, selon lui, de «mieux comprendre l’humain et d’appréhender la fragilité de nos sociétés». Dans Crimes suisses, l’attrait est renforcé par la proximité et l’aspect local des affaires relatées qui nous rappellent que la violence est bel et bien présente à côté de chez nous, dans cette Suisse habituellement perçue comme tranquille et bien rangée.
Raconter la Suisse autrement
Faire entendre le pays en retraçant des époques, des lieux et des affaires symptomatiques, telle est l’intention de ce podcast, qui tient à aller au-delà du fait divers lui-même et nous en apprendre davantage sur l’évolution d’un contexte, qu’il soit scientifique, judiciaire, politique ou sociétal. Le récit est d’ailleurs suivi d’une interview d’un·e expert·e, afin de souligner les enjeux de l’affaire. Cependant, Crimes suisses «n’a pas la prétention de se substituer à la justice», précise Antoine Droux. Les enquêtes traitées doivent donc avoir un début, un milieu et une fin, qu’elles soient résolues ou prescrites. Épaulé par un recherchiste, il s’appuie sur la documentation publique existante et des bases de données d’archives pour la rédaction des épisodes. Jusqu’à présent, le podcast est consacré à des affaires contemporaines – hors de l’actualité – et romandes, bien que le journaliste n’exclue pas de se pencher du côté alémanique. Il n’en demeure pas moins que Crimes suisses est un format exportable dans le reste de la francophonie, moyennant quelques adaptations de termes helvétiques.
Une mise en ondes immersive
Un peu plus de six jours sont nécessaires pour concevoir un épisode de Crimes suisses, durant lesquels Antoine Droux identifie l’affaire, se plonge dans la documentation, écoute puis procède au montage des archives sélectionnées, établit une chronologie des faits et recherche un·e invité·e, avant de rédiger l’histoire et de l’enregistrer. Le true crime étant par définition une mise en récit du réel, plusieurs éléments contribuent à l’immersion sonore recherchée par le podcast: les archives contextuelles enrichissent le cadre de l’histoire et une musique originale a été composée par la designer sonore Renée Jeanne Acquaviva. La particularité tient au fait que les motifs de cette trame sont remixés, selon les scènes du récit, par le réalisateur radio David Golan. Cette démarche de création s’accompagne de plusieurs ressorts de narration développés par le journaliste et son équipe, de sorte à capter l’attention de l’auditeur·ice, tout en restant dans le strict respect de la réalité. Il ne s’agit en aucun cas de tordre la vérité ni même de romancer les true crimes. Malgré la dimension sombre et brutale inhérente de ces affaires criminelles, ces Droux crimes éclairent une autre facette de la Suisse, son fonctionnement, son histoire et les profondeurs de l’âme humaine.
Crimes suisses s’écoute un vendredi sur deux sur Play RTS et toutes les plateformes de streaming audio, ainsi que cet été à la radio, les dimanches de 17h à 18h, sur La Première.
AVORTEMENT· En mars 2024, la France inscrit le droit à l’interruption volontaire de grossesse dans sa Constitution. Loin d’accorder une telle mesure de portée historique pour l’autodétermination des femmes, comment la Suisse garantit-elle ce droit et son accès? Réponse avec Lucile Quéré, sociologue au Centre en Études Genre de l’Unil.
La Suisse compte un des taux d’interruption volontaire de grossesse les plus bas au monde. En 2022, l’OFS recense environ 11’000 IVG, correspondant à un taux de 6.9 pour mille femmes. Chiffre bien faible en comparaison avec celui de ses voisins européens tels que la France dont le taux s’élève à près de 17 pour mille femmes. Depuis la décriminalisation de l’avortement en 2002, l’on constate une certaine stabilité dans le nombre d’IVG en Suisse. L’instauration de ce que l’on nomme le «régime du délai», c’est-à-dire l’autorisation à mettre un terme à une grossesse dans les premières douze semaines suivant les dernières règles, n’a donc provoqué ni banalisation de cet acte médical ni avortements de confort. Stigmatisation et obstacles restent tout de même bien présents pour les femmes qui souhaitent jouir de ce droit fondamental.
Un parcours semé d’embûches
La Suisse posséderait l’un des meilleurs systèmes de soins au monde. Mais ce système comporte ses torts, notamment en ce qui concerne les coûts très onéreux à débourser pour se soigner. L’accès à l’avortement est également concerné. Le montant d’une interruption volontaire de grossesse qui peut osciller entre 600 et 3000 francs dans le canton de Vaud, est pris en charge par l’assurance maladie obligatoire. Cependant, les remboursements des frais médicaux dépendant de la franchise choisie, devoir interrompre une grossesse non désirée peut devenir une charge financière lourde à porter. Pour mettre un terme à une grossesse non désirée, il existe deux méthodes: la première dite médicamenteuse qui consiste à prendre deux médicaments à près de deux jours d’intervalle. Cette option reste la plus utilisée en Suisse avant la méthode chirurgicale, qui, réservée aux grossesses plus tardives, a lieu sous anesthésie complète ou partielle. Les professionnels de santé insèrent une canule qui vient aspirer le contenu utérin. Cette intervention doit être pratiquée dans un cabinet médical ou un hôpital, ce dernier est astreint à garantir cette prestation médicale. Toutefois, les femmes peuvent se retrouver confrontées au refus de certain·e·s gynécologues de la pratiquer en fonction de leurs convictions personnelles, cela provoque alors délais et attente. Pour Lucile Quéré, les femmes qui souhaitent avorter font aussi face à des commentaires moralisateurs de leur entourage et des professionnel·le·s de santé. L’avortement reste un «acte stigmatisé car l’on perçoit la contraception comme la bonne pratique de régulation des naissances et l’avortement comme la mauvaise». Ainsi, l’IVG est un acte «légal mais perçu comme socialement déviant» selon Lucile Quéré.
Code pénal et loi de santé publique
Légal mais pas dépénalisé. L’IVG reste inscrite au sein du Code pénal suisse qui l’autorise pour autant que la femme invoque une situation de détresse. Après le délai, avorter devient illégal sauf si un avis médical démontre que la femme se trouve dans une situation nuisant à son intégrité physique ou mentale. De fait, la Suisse se positionne à l’encontre des recommandations de l’OMS qui préconise une décriminalisation complète de l’avortement. Afin d’aller dans ce sens, des initiatives et pétition ont été mises sur pied l’année dernière. L’Organisation de santé sexuelle suisse a déposé en janvier 2023 une pétition qui réclamait que l’IVG ne soit plus régulée par le code pénal mais bien par une loi de santé publique. La conseillère nationale verte Léonore Porchet a élaboré une initiative équivalente en mars 2023. Ces deux propositions ont été refusées, le régime du délai jugé très «contraignant» par Lucile Quéré et contraire aux recommandations de l’OMS restera donc en place. Nous sommes donc loin du contexte français de constitutionnalisation de l’IVG, les contraintes de la loi faisant le lit des opposant·e·s à l’avortement.
Le front des antis
En 2021, deux politiciennes UDC et proches des mouvements pro-vie lancent deux initiatives populaires qui souhaitent restreindre le droit à l’IVG. Elles n’ont pas récolté suffisamment de signatures. Toutefois, leurs revendications s’insèrent au sein de la mouvance anti-avortement «en augmentation dans le monde entier, plus structurée et plus professionnalisée qu’auparavant» le déclare Lucile Quéré. En Suisse, différentes associations aux dénominations évasives telles que Mamma ou Prodonna s’avèrent présentes autant sur les réseaux sociaux que dans l’espace public. Afin de diffuser leurs idées, ces groupes utilisent des arguments autour de la santé des femmes. L’IVG serait responsable de provoquer cancer, infertilité et troubles psychologiques. De nombreuses études démontrent qu’un avortement réalisé dans de bonnes conditions et pris en charge correctement ne provoque majoritairement pas d’effets secondaires sur la santé physique et mentale des femmes. Ces prétendus risques sont donc mobilisés par les antis-IVG afin de dissuader les femmes qui y auraient recours. Politiquement, l’abrogation de l’arrêt Roe vs Wade qui garantissait le droit d’avorter sur le territoire états-unien en juin 2022, a donné à ces militant·e·s «un modèle à suivre et une preuve que leurs stratégies anti-avortement peuvent aboutir», analyse la sociologue. Si l’interdiction totale de l’avortement n’est pas encore d’actualité, des deux côtés de l’Atlantique, les militant·e·s continueront de lutter pour limiter ce droit en espérant y parvenir dans un futur proche. Ce droit fondamental pour l’émancipation des femmes, semble donc véritablement en péril et ce d’autant plus qu’au sein des mouvements féministes suisses, «il n’y a pas de mobilisations massives sur des questions d’IVG», déclare la chercheuse. Selon cette dernière, l’idée selon laquelle le droit à l’avortement est acquis perdure encore dans les mentalités. Il semble alors nécessaire de saisir à quel point ce droit est fragile et menacé, afin que jamais plus aucune femme ne doive accepter une grossesse non désirée ou ne meurt des suites d’un avortement.
GREVE A l’UNIL – Des étudiant·e·x·s ont interpelé la direction de l’Université pour qu’elle dénonce et agisse contre le génocide perpétré par Israël à Gaza. Il·elle·s revendiquent notamment une prise de position officielle de l’Unil et un gel de ses collaborations avec les universités israéliennes. Les manifestant·x·e·s occupent un hall de Geopolis depuis jeudi 2 mai pour pousser le rectorat à répondre à ces revendications.Il devrait accéder à leurs revendications selon un de nos rédacteurs.
Le rectorat rencontrera ce lundi 6 mai à 18h00 pour la deuxième fois les occupant·x·e·s de Geopolis en soutien à la Palestine. Lors de la première négociation jeudi dernier, les deux parties avaient convenu que la rencontre de ce lundi serait consacrée à la présentation par la direction des liens entre l’Unil et les institutions israéliennes, première revendication du mouvement. Ce n’était que le lendemain, le mardi 7 mai, que le recteur Frédéric Herman devait se prononcer sur la deuxième revendication, l’interruption, ou gel, de ces partenariats. La direction devait ensuite se prononcer sur les autres revendications selon un calendrier flou et s’était engagée à tolérer l’occupation tant que celle-ci resterait pacifique et n’entraverait pas les enseignements. Cet engagement n’avait pas été explicitement conditionnée à une limite temporelle. La situation a changé depuis. Plusieurs médias ont annoncé que l’occupation était autorisée jusqu’au lundi 6 mai et le rectorat s’est aligné sur ce narratif dans un mail dimanche soir. Il est dorénavant clair que la rencontre de ce lundi aura une portée plus générale. L’ensemble des revendications et l’avenir de l’occupation seront vraisemblablement négociées. Celle-ci pourrait devenir illégale le soir même.
Les revendications communiquées le jeudi 4 mai par les occupant·e·x·s de Geopolis à la Direction de l’Unil
L’Unil doit agir
Un génocide a lieu à Gaza. Après l’Afrique du Sud, l’ONU en a été à nouveau alarmé par sa rapporteuse spéciale, selon laquelle il existe des «motifs raisonnables» de croire qu’Israël a commis des «actes de génocide» à Gaza. L’armée israélienne détruit les moyens de subsistance des Gazaouis et empêche l’aide humanitaire internationale de les supplanter. Des milliers de civils tombent sous les bombes et les balles ou meurent de faim, de soif et d’absence des soins médicaux de base. Israël viole les droits internationaux et les droits humains des Palestinien·ne·s. Le Conseil des droits de l’homme et la Cour internationale de justice le soupçonnent et appellent Israël à rendre des comptes. Des membres du gouvernement israélien (ses ministres de la Défense, de l’agriculture, de l’énergie, des Finances, de l’Héritage [renvoyé du gouvernement pour sa déclaration]), des membres son armée (le chef du COGAT, des soldats), et une émission d’une de ses chaines de télévision publiques ont appelé au déplacement de la population gazaouie ou, carrément à la destruction complète du territoire de Gaza et de sa population. Hors de Gaza, les colons et les soldats israéliens répriment, tuent, emprisonnent sans jugement et détruisent les habitations des Palestinien·ne·s des territoires occupés, selon Amnesty International. Les Etats occidentaux ne s’opposent pas efficacement à ce crime contre l’humanité, ne le désignent pas comme tel et n’engagent pas de sanctions économiques. Il revient donc à la société civile d’agir à leur place. C’est pourquoi l’Université de Lausanne devrait condamner le génocide en cours comme elle a réprouvé l’invasion russe en Ukraine. Quelques jours après celle-ci, l’Unil a condamné «avec la plus grande fermeté l’intervention militaire russe » et appelé «les gouvernements européens à prendre des mesures immédiates pour protéger la vie et la carrière des personnes affiliées aux hautes écoles, des étudiant·e·s, des chercheur·e·s et des acteurs·trices de la société civile ukrainienne, ainsi que l’ensemble de la population ukrainienne». L’Université devrait faire de même avec Gaza, des mois après. Si elle veut condamner conjointement l’attaque terroriste abominable et criminelle du Hamas du 7 octobre 2023, qu’elle le fasse. Cette prise de position publique ne suffisant pas, l’Unil devrait également utiliser son maigre pouvoir pour faire pression sur le gouvernement israélien et «mettre fin au plus vite à toute collaboration avec des institutions liées au gouvernement israélien ou n’ayant pas marqué leur opposition à la politique en cours», comme le demande une partie du corps professoral de l’Unil dans une lettre de soutien à l’occupation étudiante. L’impact serait bien sûr minime. Mais il pourrait devenir important si davantage d’institutions venaient à l’imiter.
CHRONIQUE DE FILM – Celine Song, réalisatrice et dramaturge d’origine sud-coréenne et canadienne, nous livre son premier film, un chef-d’œuvre authentique et autobiographique qui a fait sensation dans les plus prestigieux festivals de cinéma de 2023 (Sundance, Berlin, Deauville). Retour sur les qualités de ce film également nominé pour les Oscars 2024, dans les catégories du meilleur film et du meilleur scénario original.
Past Lives – Nos vies d’avant, retrace le parcours migratoire d’une vingtaine d’années de Nora (Greta Lee), une immigrée sud-coréenne s’installant à New York dans le but de poursuivre sa carrière en tant qu’écrivaine, laissant derrière elle son ancienne vie, ses amis·e· et son amour d’enfance. De Séoul à New York, on suit l’itinéraire de la protagoniste, mais aussi de celui dont son départ précipité l’a séparée, son amour d’enfance Hae Sung (Yoo Teo), resté en Corée. Ce dernier poursuit sa vie sans tumultes en achevant son service militaire obligatoire en Corée et entame des études en tant qu’ingénieur dans une bonne école. Aux États-Unis, Norarefait quant à elle sa vie avec Arthur (John Magaro), un Américain également écrivain avec qui elle se marie. Vingt-quatre ans après leur séparation, Nora et Hae Sung se revoient à New York après avoir repris contact sur les réseaux sociaux. Ils retrouvent entre eux un lien ancré qui se ravive. Cette rencontre pousse Nora à se questionner sur des thèmes comme le pouvoir du destin, l’amour, et sur les conséquences directes ou indirectes de décisions prises dans une vie. Ces interrogations deviennent les thèmes centraux du film et sont traités à travers des dialogues d’une sincérité déconcertante et inhabituelle sur nos écrans. Le film rejette toutes les conventions hétéronormées du couple et du triangle amoureux pour laisser place à la bienveillance, l’authenticité et au respect que chacun·e accorde au passé de l’autre. Et c’est jouissif.
Mot-clé – Inyeon, qui se traduirait par providence ou destin. Il renvoie au lien qui unirait deux personnes dans une Past Live – une vie antérieure. Est-ce que les rencontres qu’on fait sont liées à une question d’opportunités fortuites ou à quelque chose de bien plus grand, comme le pouvoir du destin, le Inyeon?
Un amour à contretemps
Past Lives n’est pas un film romantique de type hollywoodien, inévitablement prévisible. C’est une œuvre vraie et authentique dans sa manière d’exprimer des émotions traitées avec subtilité et dans leur forme la plus pure. Le concept de fatalité Inyeon pourrait être employé, mais on se rend bien compte que le potentiel de rencontre est encore plus compliqué lorsque des dimensions géographiques et culturelles entrent en jeux. Effectivement, comme la trajectoire de Nora l’illustre, le déracinement et la migration peuvent devenir coûteux en termes d’opportunités de vie et de rencontres. À quel point la vie de Nora aurait été différente si elle était restée en Corée ? La protagoniste prend le temps d’apprécier et de chérir chaque moment lorsque qu’elle revoit son amour d’enfance Hae Sung, comme si elle cherchait à compenser les années perdues. Elle se retrouve confrontée 24 ans plus tard aux conséquences inévitables de son destin.
Scène du film dans un bar à New York réunissant les 3 protagonistes : Hae Sung à gauche, Nora et Arthur. La réalisatrice Celine Song s’est inspirée d’une scène qu’elle a réellement vécu dans un bar avec son amour d’enfance coréen et son mari américain. (Courtesy of Twenty Years Rights/A24 Films)
Une histoire universelle sur la migration
La trajectoire migratoire de Nora l’amène à prendre de nouvelles marques et à assimiler un nouveau langage et d’autres normes et codes sociaux. Cependant, son bagage culturel et social coréen ne la quitte pas tout à fait et, après 24 ans, elle ressent le besoin de renouer avec sa vie passée. C’est ce qui la conduit à reprendre contact avec son amour d’enfance, Hae Sung. Rapidement, il devient évident que Hae Sung évoque inconsciemment tous les souvenirs de son enfance qu’elle avait laissé derrière elle dans son pays d’origine.
« […] je ne me sens pas coréenne quand je suis avec lui (parlant de Hae Sung), mais aussi d’une certaine façon, davantage coréenne. C’est vraiment bizarre. »
Nora, protagoniste de Past Lives
Tout au long du film, l’actrice principale semble être confrontée à un conflit identitaire. Elle navigue entre les normes, les valeurs et les pratiques culturelles auxquelles elle est attachée, tout en démontrant une fluidité dans ses relations, que ce soit avec Hae Sung ou Arthur. Par exemple, lors de la scène dans le bar, elle alterne entre une conversation en coréen avec Hae Sung et une autre en anglais avec son mari américain, Arthur. Cette dualité linguistique et culturelle reflète plusieurs perspectives sur la vie et les relations sociales. Ni Hae Sung, Coréen, ni son mari Arthur, Américain, n’ont accès à la totalité de son identité. Chacun voit un reflet partiel d’elle, ce qui souligne le conflit intérieur qu’elle traverse tout au long du récit, vacillant entre ses deux relations amoureuses.
DOMINATION • Dans l’art occidental, la muse est associée depuis l’Antiquité à une femme qui guide et inspire les artistes. La libération de la parole des femmes dans les milieux artistiques aujourd’hui devrait nous pousser à repenser le concept.
Dans la mythologie grecque, les neuf Muses représentent autant de domaines poétiques et intellectuels. Elles sont dépeintes sous les traits de femmes, celles-ci étant les filles de Zeus. Mais si initialement les muses étaient des êtres mythologiques et métaphysiques, la postérité les a incarnées. Dès lors, une muse fait d’avantage référence à une femme qui accompagne et pose pour un artiste, qui se trouve être dans l’immense majorité des cas, un homme.
La muse, un objet
La muse n’est célèbre que par les représentations visuelles ou poétiques qui sont faites d’elle. À vrai dire, elle n’est qu’une image passive. L’homme qui l’a peinte utilise alors son modèle pour s’inspirer et produire son œuvre. Cette femme qui pose pendant des heures devant le peintre est quelque part réduite à la nature d’objet. Un objet de désirs et de fantasmes pour l’homme qui les partage via la représentation artistique, mais pas que. Actuellement, dans le monde du cinéma, des voix féminines s’élèvent justement contre ces acteurs ou réalisateurs qui font d’elles des poupées vivantes. Elles sont perçues comme un objet qu’on peut utiliser et toucher à sa guise, minimisant leur rôle d’artistes.
Effacer la femme
Même en étant au centre de la toile ou au milieu de la scène, la femme est reléguée au statut d’objet de l’œuvre. On l’associe quasiment exclusivement à l’homme qui l’a mise en scène. Emilie Flöge est d’abord une toile de Gustav Klimt avant d’être une femme à la remarquable carrière de styliste. On retrouve là un processus de domination masculine assez récurrent dans l’histoire de l’art, qui place la femme sur un piédestal pour mieux l’effacer. La volonté de domination peut être induite par les valeurs de la société patriarcale ou être clairement motivée, à l’image de Pablo Picasso qui ne pouvait pas supporter que sa muse, la photographe Dora Maar, ne rencontre le succès en tant qu’artiste. Le peintre espagnol a tout fait pour que sa notoriété chute et qu’elle ne se dédie plus qu’à lui.
Être muse pour s’émanciper?
Malgré tout n’y-a-t-il pas des contre-exemples? Des artistes féminines qui ont su s’élever dans le monde culturel via leur statut de muse? Sans doute. Nous pouvons penser à la carrière de l’actrice et chanteuse Jane Birkin, qui n’aurait sans doute pas été la même sans Serge Gainsbourg qui l’a prise sous son aile mais aussi maltraitée. Cependant, cet exemple induit l’idée selon laquelle la réussite de la femme artiste ne se produirait que grâce au rôle d’un mentor homme. Un artiste masculin permettrait de lancer la carrière d’une femme, très souvent d’abord prise pour amante. Aujourd’hui des voix s’élèvent pour montrer que la réussite en tant que femme et artiste peut se faire sans être dépendante des choix d’un homme. Il reste cependant clair que le milieu de l’art ne fait exception au système de domination patriarcale dont la société est profondément empreinte. Ce sont les femmes qui sont peintes, les hommes qui peignent. La tradition artistique en déborde d’exemples et le public ne semble pas encore avoir réussi à retourner le chevalet.
Mathieu Nerfin
Photo: Gustav Klimt – Emilie Flöge. Emilie Flöge était créatrice de mode et Gustav Klimt la considérait comme sa muse.