• Interview: Effective Altruism Lausanne

    Interview: Effective Altruism Lausanne

    ASSOCIATION · Un article de notre numéro de mai était consacré à Effective Altruism Lausanne, l’association d’étudiant·x·e·s qui discute et diffuse les idées du mouvement sur le campus. Voici l’interview intégrale de Tara, le·a présidentex de l’association, et de Alix, la coprésidente d’Effective Altruism Switzerland.

    Comment expliqueriez-vous l’Effective Altruism?

    Alix

    Pour moi, il y a une question de départ: comment fait-on le bien de la manière la plus efficace possible ? Et à partir de là, il y a deux dimensions. La dimension théorique, soit la réflexion sur la nature de cette question : C’est quoi le bien ? C’est qui les autres ? C’est quoi le plus efficace ? Une partie du mouvement réfléchit à cela. Et puis, il y a la dimension pratique : une communauté qui met en pratique des manières efficaces de faire le bien en travaillant pour des associations, en faisant de la recherche sur un domaine spécifique, en donnant son argent à des associations caritatives qui ont été déterminées comme avec un rendement par dollar donné qui est élevé. Voilà, c’est à le fois des idées et des mises en pratique.

    Tara

    Il y a aussi l’idée centrale du compromis et de la priorisation, je trouve. On veut faire de notre vie quelque chose de positif, mais on a du temps et des ressources limitées: quel est le domaine et quelle est l’action dans lesquels je peux m’engager avec le plus d’impact en adéquation avec ma vie personnelle ?

    L’optique est donc de maximiser le bien qu’on peut faire ?

    Alix

    En quelque sorte oui. Même si poussée à l’extrême, cette maximisation peut être nocive. Le mouvement ne s’arrête donc pas à ce critère de maximisation et a à cœur d’être aussi dans la déontologie. Nous discutons et dépassons une approche strictement utilitariste. D’autres valeurs prévalent pour la plupart des membres du mouvement.

    Tara

    Je pense que les idées de EA sont assez communément partagées. Si on faisait un sondage, je crois que la majorité de la population repondérait être en faveur de la maximisation le bonheur des gens. Mais, en gardant constant des principes éthiques qu’on ne veut pas détériorer. C’est exactement l’idéologie de l’EA. La maximisation intervient seulement lorsqu’on a le choix entre deux actions qui ne causent aucun mal.

    La plupart des conférences que vous organisez portent sur des enjeux globaux et les manières de les résoudre: est-ce que le but de EA Lausanne est de sensibiliser les étudiant·e·x·s à ces enjeux?

    Alix

    Oui. L’association s’adresse à des étudiant·x·e·s et je pense que lorsqu’on est étudiant·x·e, on est souvent en quête de sens, on a envie d’avoir un effet positif sur le monde, de le rendre meilleur. L’association essaie donc de proposer des méthodes, un cadre de pensée et des espaces de discussion pour nous aider, nous étudiant·x·e·s, à trouver une orientation académique qui ait du sens. Et en effet, une façon de trouver du sens, ça peut être de s’engager dans un enjeu global, car l’échelle des bienfaits produits est importante. On cherche d’ailleurs à rendre sensible les gens à l’échelle et à ne pas avoir d’élans altruistes uniquement instinctifs et émotionnels. Emotionnellement, on a de la peine à saisir la différence entre soigner dix milles et cent mille personnes. Pourtant, il y a une différence qui n’est pas forcément décisive, mais qu’il faut considérer.

    Tara

    En effet, le sous-entendu, c’est qu’un enjeu global touche davantage de monde, et qu’il y a donc potentiellement plus de biens à faire en s’engageant à sa résolution.

    Quel est ce cadre de pensée que vous proposez aux étudiant·x·e·s ?

    Alix

    Un cadre qu’on utilise régulièrement est composé de trois critères pour évaluer l’importance d’un problème: échelle, tractabilité et significativité. L’échelle, c’est : Combien de personnes sont concernées par ce problème? On préfère attaquer un problème qui touche 10% de la population plutôt que 10’000 personnes. La tractabilité, c’est: est-ce que des solutions existent déjà pour ce problème ou est-ce qu’on est assez proche d’en avoir? C’est peut-être plus utile d’aller donner une heure ou 100 dollars à ces solutions-là. Et la significativité c’est: ton aide va-t-elle avoir de l’impact dans la résolution de ce problème? Si tu rejoins un domaine de recherche ou une œuvre caritative qui a déjà cent-mille personnes, ton impact marginal est plus petit qu’en devenant la cent-unième personne d’un autre projet.

    Tara

    Oui, le champ peut être déjà saturé. J’ajouterais aussi qu’il y a quand même une distinction entre les actions et le cadre de réflexion. L’échelle, par exemple, est un critère important. Mais après, c’est à chaque personne de choisir quelle importance elle lui donne, à un moment ou à un autre. Personnellement, j’ai déjà été aidé à la soupe populaire de nombreuses fois et, oui, ce n’est pas l’emploi de mon temps qui est le plus efficace, mais cela fait du sens pour moi pour d’autres raisons. Donc on peut très bien faire les deux choses. C’est uniquement un cadre de pensée. Ce n’est pas prescriptif.

    Alix

    Oui, l’idée n’est pas d’optimiser sa vie en entier! L’objectif c’est de se rendre compte de nos propres biais, comme notre non-sensibilité à l’échelle, afin que quand on ait envie de faire plus, on puisse le faire. Mais effectivement, ce serait déraisonnable de vouloir l’appliquer à toutes les actions et portions de notre vie, car ce n’est pas le genre de choses qui rend heureux. Et quand on est malheureux, on ne peut pas faire le bien. Il faut trouver cet équilibre aussi.

    Tara

    De ce point de vue-là, c’est réconfortant d’appartenir à une communauté. L’ambition d’être efficace et impactant peut être submergeante, mais en échangeant, on réalise qu’on est seulement humain·x·e et qu’à plusieurs on peut s’investir étape par étape. On apprend à accepter qu’on a un temps et une énergie limités à investir. Et on découvre en discutant comment donner le meilleur de nous-mêmes sans se sacrifier non plus.

    La mission d’EA Lausanne, c’est donc davantage de sensibiliser les étudiant·x·e·s et de les orienter dans leur choix de carrière plutôt que d’organiser des œuvres de charité ?

    Alix

    Pour ce qui est d’EA Lausanne et EA Switzerland, oui. Ce sont des associations de community building. EA Switzerland est aussi une faîtière dont le but est de développer et soutenir la communauté EA suisse. Mais, il y a beaucoup d’organisations et d’entreprises dans le mouvement qui sont axées sur le travail direct: la recherche, l’implémentation de solutions existantes, le travail associatif et caritatif. Cela peut revenir à aller faire du lobbying ou aller travailler dans les gouvernements, par exemple. Nous, on est là pour transmettre à de nouvelles personnes cette envie d’aller effectuer ce travail direct. Mais c’est aussi valorisant car on contribue à démultiplier les forces du mouvement. Grâce à notre investissement, des personnes vont peut-être passer d’une carrière intéressante à une carrière cent fois plus impactante et utile socialement.

    Tara

    A EA Lausanne, nous sommes un groupe universitaire et comme la majorité de nos membres sont en fin de Bachelor ou en Master, des moments où on se pose des questions sur sa carrière, nos activités vont dans ce sens-là. Nous sommes une sorte de rampe de lancement pour se diriger vers une activité professionnelle utile. On souhaite aussi mettre en œuvre des projets caritatifs, mais c’est compliqué parce que les étudiant·e·x·s ont peu de temps à investir. On se concentre donc sur transmettre des idées et notre envie d’aider les autres.

    Combien de membres compte EA Lausanne et comment en devient-on membre?

    Tara

    Tous les étudiant·x·e·s de l’EPFL et de l’Unil peuvent devenir membres. Des personnes extérieures peuvent aussi intégrer l’association, avec un seuil légal de 20%. La procédure pour devenir membre est simple: il suffit de remplir ce petit Form. Il n’y a pas de critères d’entrée. C’est uniquement pour faciliter la communication autour des événements et donner accès un groupe Telegram dans lequel les membres peuvent discuter. Mais en réalité, il n’y a pas besoin d’être membre pour venir aux événements et participer à la vie de l’association : il suffit de suivre nos annonces sur notre channel public Telegram et de venir quand vous en avez envie !

    La moitié de vos conférences portent sur les défis de l’intelligence artificielle. Pourquoi investissez-vous ce sujet en particulier?

    Tara

    La première raison, c’est que la majeure partie des membres étudient à l’EPFL et l’IA y est un sujet qui a du succès parmi les personnes qui s’intéressent à l’informatique, l’éthique et/ou la morale. Ensuite, l’IA va bouleverser nos vies et il est important de réfléchir à comment l’utiliser et quelles règles lui imposer pour qu’elle fasse le bien et pas des dégâts. Par règles, j’entends de la législation et des solutions techniques pour que ces systèmes fassent exactement ce qu’on veut et ne puissent pas être utilisé pour par exemple planifier des attaques terroristes ou déstabiliser des systèmes politiques à l’aide de deep fakes, propagande ou du trucage d’élections.

    Alix

    On observe déjà ces dérives aujourd’hui. Des IA influencent une partie de la population sur les réseaux sociaux.

    Tara

    L’échelle du problème mérite qu’on s’y penche, je pense. Et c’est un problème négligé aussi. Avant la popularisation de ChatGPT, 300 personnes travaillaient sur la sécurité des systèmes d’IA et son versant éthique, alors que plusieurs milliers ou dizaines de milliers réfléchissaient à comment les diffuser, développer et augmenter leurs performances. Il y a un énorme déséquilibre. Et justement, il faut que des ingénieur·x·euse·s, mais aussi des sociologues, des juristes, des économistes ou encore des historien·ne·s réfléchissent à l’utilisation de l’IA et participent à sa réglementation. C’est pourquoi, on essaie de sensibiliser des étudiant·x·e·s de différentes facultés à cette problématique. On a besoin de toutes les compétences. Et on serait très heureux·e·s que des étudiant·x·e·s d’autres facultés intègrent l’association pour amener d’autres questionnements et diversifier les profils d’EA Lausanne.

    Je tien quand même à mentionner que des groupes de membres s’intéressent principalement à d’autres questions, comme le développement de protéines alternative (i.e. sans exploitation animale), ou bien la biosécurité.

    Vous proposez sur votre site des dons déductibles des impôts: est-ce que c’est parce que vous pensez que la charité est plus efficace que la fiscalité ?

    Alix

    C’est une très bonne question. La déduction des impôts est proposée par les États pour encourager les gens à donner. Mais en effet, la question se pose: est-ce qu’on soustrait de l’argent à l’aide publique en faisant des dons déductibles ? Non, on ne vole pas de l’argent aux professeurs, à l’administration publique ou à l’aide sociale. La quantité d’argent déduite des impôts est minime par rapport aux budgets des départements de l’Etat concernés. La recherche montre qu’une association caritative peut avoir un impact jusqu’à 1000 ou 10’000 fois plus important que la moyenne. Avec la même somme d’argent, on peut donc garantir 1000 années de plus pour des gens malades, ou sauver peut-être 1000 fois plus d’animaux de l’agriculture intensive. Donc, oui, ça peut être plus efficace de faire des dons plutôt que de de laisser l’État réfléchir à comment investir nos impôts.

    Tara

    Il faut se rendre compte que l’Etat a aussi ses critères d’investissement et qu’on ne partage pas forcément. En particulier, l’Etat suit (la grande majorité du temps) une logique nationale. De ce fait, il ignore plein de personnes qui auraient besoin d’aide dans d’autres pays, et qui en auraient peut-être même davantage besoin. Ce n’est donc déjà pas un choix neutre de donner à l’Etat plutôt qu’à des ONG internationales.

    Alix

    Oui, quand on regarde les chiffres, on peut aider beaucoup plus en envoyant de l’argent à l’étranger et notamment on peut sauver beaucoup plus de vie. Une des associations qui est souvent prise en exemple, c’est Against Malaria Foundation. En fait, acheter des énormes stocks de moustiquaires imprégnés d’anti-Moustiques ça ne coûte pas très cher, et ça sauve beaucoup de personnes de la malaria.

    La faillite et les malversations de la plate-forme d’échange de cryptomonnaies FTX a jeté du discrédit sur l’Effective Altruism dans les médias. Le fondateur de la plate-forme, Sam Bankman-Fried était en effet une des figures économiques de proue du mouvement. Qu’en pensez-vous?

    Alix

    Cet événement a amené beaucoup de membres de la communauté EA à réfléchir à la façon dont nous en sommes arrivés là, à l’impact que cela aura sur notre travail à l’avenir et à la manière dont nous pouvons réduire le risque qu’une telle chose se reproduise. Ce que Sam Bankman-Fried et d’autres dirigeants de FTX ont fait en mentant ou en fraudant les clients ou en agissant de manière immorale et contraire à l’éthique, n’était certainement pas conforme aux principes de l’altruisme efficace. Une telle activité est incompatible avec nos valeurs et n’a pas sa place au sein de la communauté.

    Tara

    L’altruisme efficace est enraciné dans le désir d’aider les autres, ce qui requiert de l’intégrité. La communauté de l’altruisme efficace a majoritairement soutenu que nous devrions toujours agir dans un cadre moral solide d’honnêteté, de confiance et de collaboration. Nous regrettons l’affiliation étroite d’EA avec Sam Bankman-Fried et la dépendance à son égard en tant que donateur majeur. Nous éprouvons une profonde empathie pour toutes les personnes touchées par la fraude. La communauté EA est vaste et mondiale. La grande majorité des personnes pratiquant l’altruisme efficace n’avaient aucun lien avec FTX ou Sam Bankman-Fried.

    Pour calculer l’efficacité d’une action, vous comparez donc les souffrances?

    Alix

    Oui, c’est une grosse question effectivement, quels critères utiliser pour comparer? Il y a beaucoup de désaccord. Est ce qu’on veut optimiser le volume des gens ou est ce qu’on veut optimiser la quantité de d’années vécues ? Quelle pondération on accorde aux inégalités ? Qu’est-ce qu’on veut optimiser ? Qu’est-ce qu’on considère comme un besoin ou comme une souffrance ? On débat beaucoup de ces questions.

    Tara

    Mais ce choix, si on ne le fait pas explicitement, on le fait implicitement. Amener le thème sur la table, c’est un peu dérangeant, mais c’est nécessaire parce que nos actions sont basées sur une pondération inconsciente des souffrances : une souffrance à l’étranger est considérée comme moins importante qu’une souffrance en Suisse par exemple. La non-action est une action finalement.

    Est-ce qu’au final, ce que vous demandez aux gens c’est de donner plus avec le cerveau, et moins avec le cœur?

    Alix

    Non. On a besoin du cœur. C’est lui qui pousse à vouloir aider les autres, à trouver du sens à son engagement, à vouloir rendre ce monde meilleur. Ça vient vraiment du cœur. Mais oui, il faut aussi mobiliser le cerveau car on a beaucoup de biais cognitifs qui font qu’on va agir de façon précipitée et finalement pas forcément en adéquation avec nos valeurs. La motivation doit être émotionnelle, mais l’action doit être réfléchie.

    Tara

    Je n’aime pas opposer le cerveau et le cœur. C’est un système commun pour moi et les émotions nourrissent les réflexions autant que l’inverse.

    Quelles événements organisez-vous prochainement?

    Alix

    On organise le mardi 7 mai une table ronde consacrée à la gestion des risques des pandémies (lien vers l’événement). Il y aura 3 intervenant·e·s. Le premier présentera les risques des pandémies et le besoin de biosécurité. Le deuxième nous donnera une perspective technique, alors que la troisième intervenante traitera des solutions politiques.

    Tara

    Quand il fera définitivement chaud, on organisera aussi un buffet canadien au bord du lac (plus d’infos). Ce sera l’occasion de discuter et de rencontrer du monde! Sinon, on organise aussi des hackatons et des soirées de réflexion sur des sujets variés. Comme mentionné précédemment, EA Lausanne a aussi deux commissions qui s’intéressent respectivement au développement de protéines alternatives (lien vers leur Instagram) et à la sécurité des systèmes d’IA (lien vers leur Telegram).

    Et vous, qu’est-ce qui vous a amené à l’Effective Altruism?

    Alix

    Je me suis intéressé à l’EA alors que je faisais ma thèse de master en bio-ingénierie. J’avais l’impression de développer des techniques hyper innovantes, mais qui ne seront accessibles qu’au « premier monde ». C’était un peu une crise existentielle pour moi. En en parlant avec des gens, j’ai fini par découvrir le site de 80’000 hours, une fondation focalisée sur aider les gens à trouver une carrière qui ait du sens pour eux et qui leur donne plus d’impact. C’est sur leur site que j’ai découvert l’EA. Je me suis ensuite mise à fréquenter EA Lausanne. Je m’y suis plu et je me suis engagée comme à différents niveaux lorsque j’étais en doctorat à l’EPFL et puis maintenant je co-dirige l’association nationale.

    Tara

    Moi, c’était vers la fin de mon Bachelor. Je me demandais ce que j’allais faire ensuite. Je voulais choisir un Master qui ait du sens pour moi. Je cherchais des ressources pour répondre à mes questionnements moraux et philosophiques et je suis tombéx sur EA. C’était justement un espace pour discuter avec des gens de ces questions-là et aussi l’opportunité de m’impliquer. Je me suis impliquéx de plus en plus, et voilà maintenant je suis présidentex.

    H.B.

  • Fonds marins: trésors convoités

    Fonds marins: trésors convoités

    OCÉANOGRAPHIE • Saignée à blanc, la Terre arrive au bout de ses ressources de surface, nécessaires à nos nouvelles technologies. La Norvège est l’un des premiers pays à envisager sérieusement l’exploitation des fonds marins pour combler ce manque.

    Après l’Antarctique et la Lune, les fonds marins? L’exploration de nouvelles contrées dans le dernier siècle par l’espèce humaine a suscité de nombreuses convoitises pour les ressources naturelles présentes sur ces territoires. Alors que l’Antarc­tique, terra nullius qui n’appartient à aucune nation, bénéficie d’un traité de non-exploitation, il pourrait en être autrement des fonds marins. En effet, la Norvège a récemment exprimé sa volonté d’exploiter les fonds marins de ses eaux arctiques. Au contraire du continent antarctique, la région Arctique comprend six pays (Russie, Norvège, Danemark, Islande, Canada et États-Unis) qui cherchent à s’appro­prier les richesses naturelles présentes dans leurs eaux territoriales entourant le pôle Nord. Cette nouvelle a incité plu­sieurs groupes à se positionner contre le projet et à rappeler les dangers liés à l’exploitation minière en eaux pro­fondes, notamment l’Autorité interna­tionale des fonds marins (AIFM).

    Zone nationale, zone exploitable

    Créée en 1994, l’AIFM est un orga­nisme faisant partie de l’ONU et visant à la régulation de l’exploration et de l’exploitation des fonds marins, c’est-à-dire à une profondeur de plus de 200m. L’AIFM n’a cependant aucune autorité sur les eaux natio­nales (dont les zones économiques exclusives), mais contrôle les eaux internationales, qui englobent la majo­rité des océans. Les projets du gou­vernement norvégien, pour l’instant freinés par les pressions internatio­nales, font craindre le pire pour les défenseur·e·s de la cause. Cela pour­rait déclencher un effet domino sus­ceptible de «susciter des convoitises dans d’autres pays», comme l’affirme Iris Menn, biologiste marine et direc­trice de Greenpeace Suisse. En effet, d’autres nations et entreprises pour­raient vouloir passer à l’acte. La Suisse, favorable à un moratoire, fait pour l’instant partie des opposants à ce projet. Alors qu’il est impossible de légiférer l’exploitation minière des nations à l’intérieur de leur propre ter­ritoire, une pression assez importante pourrait en dissuader certaines. De plus, les eaux internationales, au sta­tut incertain, sont encore à protéger.

    Un écosystème à protéger

    L’ampleur des conséquences environ­nementales d’une exploitation minière est encore mal connue par les scientifiques, ce qui incite encore davantage à avancer avec précaution. On sait toutefois que l’extraction de couches de minéraux présents dans les fonds marins, comme le souhaiterait la Norvège, serait dévas­tatrice pour l’écosystème sous-marin. Ce dernier, loin d’être l’abysse désert que l’on pourrait imaginer, regorge de vie, de paysages et, bien sûr, de minéraux. «Ces écosystèmes sont extrêmement fragiles, extrêmement vulnérables», explique Samuel Jaccard, professeur à la faculté des géosciences et de l’environnement à l’Unil dans un podcast de la RTS en 2023. La transition énergétique des dernières années a fait exploser la demande en minerais pour remplacer les énergies fossiles, notamment en cobalt, nickel, manganèse, fer, zinc et cuivre, que l’on retrouve en quantité massive dans les sous-sols océa­niques. Le prix à payer pour ces nou­velles technologies devient pour

    Alice Côté-Gendreau

  • Le prix de la Chamberonne 2024

    Le prix de la Chamberonne 2024

    De nombreuses participations, quatre magnifiques photos primées, un jury de qualité, un groupe de musique qui a mis l’ambiance et une belle audience: ce prix de la Chamberonne 2024 fut un succès et une joie. Merci à vous!

    Les 4 photos primées:

    1er prix et prix du public: L’arroseur, Anouska Guby
    2ème prix ex-aequo: Danse des flammes au crépuscule, Rongfang Deng
    2ème prix ex-aequo: Brûlant débat à la lanterne, Timothée Guitard
    3ème prix: Thomas & Lore, Shervine Nafissi

    Quelques photos de la cérémonie par notre photographe Thomas Antille:

  • Unil: nouvelles du doctorat de Mussolini

    Unil: nouvelles du doctorat de Mussolini

    DEBAT : En 2020, l’Unil est revenu sur le doctorat honoris causa décerné à Mussolini 83 ans auparavant. La publication d’un rapport sur la question a proposé le financement de cinq programmes pour une politique mémorielle. Une décision qui ne fait pas l’unanimité. L’Auditoire revient sur le débat et se questionne sur l’avancée des programmes.

    Il y a 120 ans, un jeune italien en exil suivait des cours à l’Unil. Son nom : Benito Mussolini. En effet, c’est au début du 20ème siècle qu’il étudie à la faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. Quelques décennies plus tard, en 1937 dans un contexte de montée du totalitarisme en Europe, l’Unil lui décerne un doctorat honoris causa « pour avoir conçu et réalisé dans sa patrie une organisation sociale qui a enrichi la science sociologique et qui laissera dans l’histoire une trace profonde ». En 1987, pour le cinquantenaire de l’événement et face à une incompréhension et une opposition déjà persistante de la part du public, l’Unil publie un livre blanc sur la question. Cependant, celui-ci, ne répondant pas aux problèmes éthiques et historiques d’une telle démarche, est jugé globalement insatisfaisant.

    Repenser la posture à adopter

    Ce n’est qu’en 2020 que l’Unil décide de prendre une position institutionnelle sur la question. L’Université prend la décision de mandater le Centre interdisciplinaire en éthique (CIRE) et de constituer un groupe d’experts internes pour réfléchir à la posture qui doit être adoptée quant à cette distinction. A la lumière des événements passés, la question de son potentiel retrait est centrale. Toutefois, l’Université donne le ton en affirmant souhaiter gérer son passé de manière cohérente ; que tous puissent se saisir du problème, dans le présent ou dans le futur, afin qu’une telle erreur ne se reproduise plus. En février 2022, le Recteur Frédéric Herman s’oppose au retrait du doctorat honoris dans l’émission Forum de la RTS : « Le retirer, c’est l’enlever du débat démocratique. ».         Le mois suivant, Ensemble à gauche Vaud réagit et dépose une motion au Grand conseil vaudois pour que le doctorat soit retiré. Celle-ci est jugée irrecevable : l’Etat de Vaud n’a pas de compétence pour obliger l’Unil à retirer le doctorat.

    « Le retirer, c’est l’enlever du débat démocratique ».

    Frédéric Herman, RECTEUR DE L’UNIL

    En mai, le groupe de travail du CIRE publie un rapport. Pour des questions juridiques et éthiques, il y est conseillé de ne pas retirer le doctorat : « la réalité des faits (une université, dans une situation démocratique, a honoré un fasciste notoire) est indélébile ». Entre autres dans une volonté d’ouvrir la discussion et de ne pas s’enfermer dans une binarité du « pour » ou du « contre », le financement de cinq programmes autour du fascisme est proposé. Pour encourager la constitution d’un savoir sur ce pan de l’histoire, sont proposés la mise à disposition de matériel pédagogique, la création d’un prix d’excellence et le déblocage de fonds pour des travaux spécifiques à la question. Pour inciter à la discussion : la mise en place d’un atelier à destination des écoles et gymnases et l’organisation d’un colloque pluridisciplinaire sur les enjeux mémoriels du fascisme.

    Des actions jugées insuffisantes 

    Suite à la publication du rapport, le Recteur s’est exprimé une nouvelle fois sur le maintien du titre honorifique sur le site de l’Unil.  Il affirme : « Le mode d’action d’une université va au-delà du simple rappel de valeurs. Il repose plutôt sur la constitution de savoirs, le développement d’outils d’analyse et de déconstruction, de mise en relation des composantes qui constituent une situation. ». Toutefois, ce mode d’action ne fait pas l’unanimité. En juillet de la même année, la députée de Gauche, Elodie Lopez, dépose un postulat pour que l’État de Vaud se positionne contre le maintien du titre. Une demande votée et rejetée par le Grand conseil vaudois qui suit la politique de l’université. En mars 2023, une nouvelle pétition est déposée contre cette décision par un comité de militants. Sans succès. Mais comment comprendre cette divergence d’opinions ? Stéphanie Prezioso, professeure d’histoire à l’Unil et conseillère nationale publie en 2023 un article sur la question pour la revue Laboratoire italien. Elle revient notamment sur les lacunes du rapport. On y lit que les revendications pour le retrait ne se sont jamais appuyées sur un désir d’effacer le passé et que la politique mémorielle ne répondrait donc pas à tous les enjeux de la question. Celle-ci aurait dû être jointe d’une révocation du titre. Un acte aussi fort aurait alors, entre autres, contribué à soulager « la dette que nous avons envers les vaincus des luttes passées » : des victimes dont la mémoire ne serait pas suffisamment honorée par la politique de l’université.

    Photographies de Benito Mussolini prises par la police de Berne le 19 juin 1903 après l’avoir appréhendé pour incitation à la grève. Archives du canton de Berne.

    Des programmes, mais encore ? 

    Où en sont les plans deux après la remise du rapport du CIRE? «Ils sont sur le point de se concrétiser», nous apprend Nadja Eggert, directrice du CIRE. Une exposition devrait se tenir cette année pour «que cet épisode soit diffusé et raconté» hors des murs de l‘Université, pour permettre une appropriation plus globale de la question, notamment auprès des plus jeunes générations. En effet, elle ajoute : « On tenait à ce que les acteurs plus jeunes puissent aussi s’approprier cette question-là pour éventuellement dans 20 ans ou dans 10 ans, que cette jeune génération décide peut-être alors de retirer le prix. » Un colloque aura lieu à l’Unil et au Palais de Rumine du 7 au 9 novembre 2024 dans l’optique de «poser l’état des lieux de la recherche actuelle et d’identifier les pistes à creuser». Enfin, la directrice du CIRE parle d’une future collaboration avec le Festival Histoire et Cité, un événement romand annuel, qui remplacerait l’idée présentée préalablement d’octroyer un prix d’excellence pour des recherches sur le fascisme: «On s’est rendu compte que la pertinence du prix, son contour, n’était pas clair et cette collaboration avec le Festival semblait beaucoup plus adéquate pour assurer une pérennité. L’idée c’est d’avoir une activité, chaque année, qui puisse, non pas se remémorer le prix évidemment, mais se remémorer que l’Unil a fauté.»

    « L’idée c’est d’avoir une activité, chaque année, qui puisse, non pas se remémorer le prix évidemment, mais se remémorer que l’Unil a fauté. »

    Nadja Eggert, directrice du CIRE

    Interrogée sur l’opposition quant au maintien du titre, Nadja Eggert insiste sur le besoin de prendre en compte la spécificité du cas suisse, qui doit être comprise et assumée. Si d’autres pays, sous occupation au moment des faits – notamment sous régime hitlérien – qui ont octroyé des dhc regrettables sous la contrainte n’ont pas tardé à organiser leur retrait, « dans notre cas, la situation n’est pas la même ». « Ce qu’on a pu voir en ayant recours à des experts c’est qu’il n’y a pas eu de ‘carte forcée’. Cette décision a été prise du plein gré de l’Université dans un contexte politique et philosophique fasciste. « Pour nous il est important d’insister sur cette nuance, de ne pas risquer de la balayer par un retrait, d’où l’idée de faire un colloque ». Une affaire qui, loin d’être clause, reste à suivre de très près.

    Raquel Alonso Felgueiras

  • Le culte réformé au féminin

    Le culte réformé au féminin

    Rencontre: Line Dépraz

    INTERVIEW · Arrivée dans la profession un peu par hasard, Line Dépraz, pasteure de la cathédrale de Lausanne, s’engage pour sa communauté depuis plus de trente ans. Face à la montée de l’individualisme, elle cherche autant à faire dialoguer celles et ceux qui se rendent à la cathédrale que celles et ceux qui n’y vont pas, au-delà des préjugés.

    Pour commencer, comment êtes-vous devenue pasteure?

    J’ai grandi avec des parents engagé·e·s dans l’Eglise protestante donc j’ai été habituée depuis petite à fréquenter l’Eglise. J’ai des souvenirs en famille ou ailleurs, où l’on me racontait les histoires de la Bible, et j’avais envie d’être dans ces histoires. Ensuite, j’ai détesté le catéchisme. Là où plus jeune j’avais établi une véritable connexion avec les histoires, au catéchisme j’avais l’impression qu’on voulait m’enfoncer des choses dans le crâne. J’ai commencé les études de théologies un peu par hasard, intriguée par la large palette des disciplines enseignées et j’ai trouvé cela passionnant. Puis, je me suis posé la question des débouchés. J’ai donc fait un stage pastoral, et j’ai décidé que tant que cela me plairait et que cela aurait du sens pour moi, je continuerai. Et après avoir été pasteure en paroisse durant quinze ans, j’ai été élue au Conseil synodal (organe exécutif des Eglises réformées vaudoise), où je suis restée dix ans avant de rejoindre ce poste un peu particulier, celui de pasteure à la cathédrale de Lausanne.

    Qu’est-ce que cela implique pour vous d’être une femme d’Eglise?

    Être une femme dans l’Eglise change indéniablement quelque chose. Les premières femmes dans l’Eglise réformée vaudoise ont été consacrées en 1972, moi en 1994. Je ne suis donc pas de la première génération et je n’ai pas eu à tracer la route. L’expérience au sein de la première paroisse dans laquelle j’ai été installé s’est avéré un peu compliqué. Ce sont davantage mes idées libérales en termes de théologie qui ont posé problèmes à certain·e·s, plutôt que mon identité de genre. J’ai rarement été confrontée à du sexisme directement, mais je connais pas mal de collègues qui ont essuyé des piques. Aujourd’hui, il me semble qu’au sein des études de théologie, les femmes sont plus nombreuses que les hommes. En ce qui concerne les pasteur·e·s, on doit avoir un gros tiers de femmes, et la tendance est plutôt exponentielle. On voit que le métier attire de plus en plus de femmes.

    Le métier attire de plus en plus de femmes.

    En tant que femme et pasteure comment appréhendez-vous les textes religieux? Est-ce qu’il est nécessaire selon vous d’entreprendre une réhabilitation du rôle des femmes au sein du protestantisme et du christianisme en général?

    La seule tradition chrétienne où les femmes ont accès aux mêmes fonctions que les hommes, ce sont les Eglises Réformées. Cela est quand même problématique, car si on lit la Bible, les premières personnes qui ont prêché la résurrection, ce sont les femmes! Alors bien sûr l’on a eu de la peine à les croire, mais ce sont elles. Il y avait chez Jésus un mouvement libérateur incroyable, il était d’une émancipation impressionnante, y compris par rapport aux femmes. Mais très vite la tradition est redevenue patriarcale, sans doute dès le 2ème siècle. Le fait qu’on laisse les bonnes œuvres aux femmes mais que la prédication et l’enseignement soient une affaire d’hommes, c’est une pratique davantage culturelle que biblique. Les femmes sont de tous les instants de la vie de Jésus: sur le chemin de Croix, ce sont elles qui l’accompagnent tandis que les Apôtres restent à distance, ce sont elles qui feront les soins du corps, elles n’ont jamais fui ni ne l’ont trahi. Mais dans une société patriarcale comme l’était le bassin méditerranéen, les femmes ont très vite été reléguées aux rôles assignés par les hommes. Cependant, si on prend le temps d’étudier les textes bibliques , ils sont éminemment subversifs par rapport aux structures de pouvoir, et donc aux rôles des hommes et des femmes. Ce mouvement d’émancipation ne s’est malheureusement pas instauré de manière pérenne et le système patriarcal perdure encore jusqu’à aujourd’hui.

    La perte de fidèles est observable autant au sein de l’Eglise catholique que dans l’Eglise réformée. Avez-vous des stratégies afin de conserver les fidèles?

    Il y a une érosion autant chez les catholiques que chez les réformés, même si l’hécatombe de ces derniers mois chez les catholiques en raison des affaires d’abus sexuels ne se retrouvent pas dans les mêmes proportions chez nous. Dans l’ensemble de la société, nous sommes dans une période de perte de confiance dans les institutions, crise à laquelle les Eglises n’échappent pas. Il y a une perte de crédibilité globale des institutions et une individualisation croissante. Toutefois, je pense que les questions spirituelles perdurent, quelles que soient les générations. Elles demeurent tout aussi virulentes aujourd’hui qu’hier, peut-être même plus. Les valeurs qui nous guident, là où l’on donne du sens et ce qui nous donne des repères; ces questions sont encore très présentes aujourd’hui. Cependant, les personnes se posent ces questions hors des institutions et de manière plus individualiste qu’avant. Aujourd’hui au sein de l’Eglise réformée vaudoise (EERV), nous essayons d’avoir des ministères pionniers. Etant donné les personnes ne fréquentent plus le culte le dimanche, mais que les questions spirituelles restent prégnantes, nous tentons d’inventer de nouvelles formes de présence. Ce qui est nouveau, c’est que nous essayons de réfléchir par public-cible, ce qui aurait été impensable il y a vingt ans. Le pari qui est fait du côté de la cathédrale, monument le plus visité du Canton, est d’ouvrir et de créer des liens entre la manière dont moi je perçois le monde, avec mes références chrétiennes, et la manière dont d’autres personnes avec leurs valeurs propres pouvons entrer en résonnance sur des thématiques communes. Pour moi, les Eglises ont un problème de langage. Nous avons l’art de cultiver un patois de Canaan, c’est-à-dire d’utiliser des termes qui ne sont plus compris. Il y a un immobilisme dans le langage liturgique, phénomène sur lequel nous travaillons à la cathédrale. Nous avons modernisé et féminisé le langage pendant le culte, tout en faisant participer d’avantage l’assemblée.

    Depuis le mois d’octobre 2023, l’Eglise catholique fait face à de multiples accusations d’abus sexuels en Suisse. Les mécanismes systémiques de violence et de dissimulation des abus sont-ils comparables au sein de l’Eglise réformée?

    Ce ne sont pas uniquement les catholiques qui sont confronté·e·s à ces problèmes d’abus. Début 2024, un rapport de l’Eglise protestante allemande a été rendu et un plan de mesure sera présenté en novembre. Selon moi, les problèmes systémiques au sein de l’Eglise réformée sont différents de ceux de l’Eglise catholique. Cela dit, partout où il y a du pouvoir, il y a des abus qui peuvent être d’ordre physique, psychologique ou spirituel. Maintenant que cela a été documenté en Allemagne, il devient crucial de dresser un état de lieux chez nous afin de documenter le passé et améliorer le présent, sachant que toutes les Eglises réformées cantonales, sauf erreur, ont une structure qui permet de signaler des abus. Des choses bougent car nous sommes en train de prendre conscience que le problème existe également au sein des Eglises réformées, sans doute pas dans les mêmes proportions. La mixité dans le métier de pasteur·e a probablement induit un questionnement autour du pouvoir et de son partage. La plupart des abus dont nous parlons, consistent en de la violence d’un homme sur une femme, physique ou morale. L’inverse n’est pas impossible, mais beaucoup plus rare.

    Il devient crucial de dresser un état de lieux chez nous afin de documenter le passé et améliorer le présent.

    Face à la part de plus en plus faible de croyant·e·s dans notre société, les lieux de cultes ne devraient-ils pas être disponibles pour de nouvelles utilisations?

    Pendant longtemps, ces questions n’ont pas été abordées. Aujourd’hui il y a des essais dans les Eglises, nous tentons d’inventer de nouvelles formes de présence. A la cathédrale cela a toujours été le cas car c’est un bâtiment d’Etat. A travers ma volonté de modernisation qui touche à plusieurs sphères du protestantisme réformé, j’essaie d’ouvrir la cathédrale à d’autres groupes avec lesquels je partage des thématiques communes. L’année dernière, nous avons accueilli deux expositions, l’une sur l’Iran durant les six semaines du temps de la Passion, l’autre durant Pâques appelé « Les cicatrices », qui consistait en dix-sept photos de femmes et de leurs récits de vie. Je tente ainsi de tisser des liens, au-delà de toutes nos pratiques, sur des questions communes. Il faut réussir à faire communiquer la spiritualité, la culture et la société pour construire ensemble afin de ne pas céder au repli sur soi et à l’individualisme.

    Quelle est la place des personnes LGBTQIA+ au sein de l’Eglise réformée et comment y sont-elles accueillies?

    Formellement, tout le monde est accueilli. Dans les faits, selon les personnes LGBTQIA+ elles-mêmes, ce n’est pas toujours le cas. De fait, il y a des célébrations spécifiques pour ces personnes-là. Dans une communauté traditionnelle, il peut y avoir des regards, des propos ou des gestes blessants. A mon avis, il faudrait idéalement que ce ne soit plus une question et que l’on n’ait plus besoin d’en parler. Cependant, il y a eu beaucoup de blessures et de discours qui ont été maltraitants pendant des années et il faut du temps pour les réparer. Ces dernières années, les discussions autour de la célébration d’une cérémonie pour les personnes en partenariat ont été virulentes, mais le Synode s’est prononcé de manière très nettement en faveur de ce projet. Cette décision a choqué certaines personnes et lorsque je défendais le projet auprès des médias, j’ai été sidérée de la violence des propos qui ont été tenus par certain·e·s. Mais je reste fière de mon Eglise qui a accepté, dans une large majorité, ces célébrations.

    Que pensez-vous du lien entre interprétations bibliques et politique?

    Je pense que le rapport au texte est déterminant. On dit que la Bible, c’est la parole de Dieu. Toutefois, c’est une parole transcrite par des humains longtemps après les faits évoqués. Est-ce que on peut vraiment reprendre ce qui a été écrit en l’an 50, avec les mêmes mots, et dire qu’il y a une immédiateté de la compréhension? Ou bien un travail de traduction, d’interprétation, d’herméneutique est-il à faire? Là, réformé·e·s et évangéliques ont des approches très différentes. Je pense que cela génère des manières d’être dans la société civile, voire dans le débat politique, très différentes également. C’est très personnel, mais moi cela me fait frémir de penser qu’un texte biblique aurait révélé sa vérité une fois pour toute. Si l’on sait ce qu’il veut dire, c’est lettre morte, c’était pour hier, ce n’est pas pour aujourd’hui ni pour demain. Il y a un travail d’interprétation à faire. Pour que le texte nous parle, il faut le lire et l’écouter avec de la distance et en saisir le contexte.

    Propos recueillis par Nicolas Hejda

  • Notre printemps animal

    Notre printemps animal

    ÉVÉNEMENT – Le 20 mars dernier, L’auditoire a organisé conjointement avec l’association Plume une soirée de lecture de poèmes dans le cadre de l’édition 2024 du festival du Printemps de la Poésie. Vingt poètes et poétesses ont transformé le Théâtre de la Grange en un écosystème bouillonnant pour explorer les âmes animales qui nous entourent et nous habitent. Retour en images sur une soirée riche en poésie et en musique.

    Photos de Thomas Antille

  • Poor Things, film féministe?

    Poor Things, film féministe?

    CINEMA – Le film Pauvres Créatures est en salle depuis quelques semaines. Il explore la vie d’une femme vivant avec le cerveau d’un enfant, elle découvre alors le monde qui l’entoure sans y avoir été socialisée.

    Il y a des scénarios comme celui de Poor Things qui perturbent. Le réalisateur grec Yórgos Lánthimos s’est inspiré du livre de l’écrivain Alasadair Gray, publié en 1992 pour créer un film qui lui a valu le Lion d’Or à la Mostra de Venise en septembre dernier. Il raconte à l’écran l’histoire de Bella Baxter, jeune femme enceinte qui, après s’être jetée d’un pont, est «sauvée» par un docteur savant-fou décidant de la réanimer avec le cerveau de son fœtus. On suivra ainsi les aventures de ce personnage qui est une enfant dans un corps d’adulte, interprété majestueusement par l’actrice et coproductrice, Emma Stone.

    Une adulte-enfant hypersexualisée

    Le film aux décors surréalistes, se déroule à l’époque victorienne. De Londres à Paris, en passant par Lisbonne, nous suivrons les voyages de la protagoniste accompagnée d’un homme séduit par sa beauté et son innocence libératrice. Bella, dont on ne connaît pas l’âge mental (ce qui est passablement dérangeant) est confrontée, dès le début du récit, à toutes les caractéristiques imaginables d’un monde dirigé par des hommes : contrôle, enfermement, objectification sexuelle, etc. Certaines critiques saluent la réussite d’un récit d’émancipation, où le personnage principal se libère des normes patriarcales pour se frayer un chemin avec ses propres règles. Seulement, la représentation de sa sexualité dans la première partie du film est loin d’être féministe. N’ayant pas été socialisée, le film s’amuse à rendre «naturelles» ou innées les premières expériences de Bella. Les scènes ont tendance à l’objectifier et à refléter les fantasmes du réalisateur au lieu de nous transmettre ce à quoi ressemble la découverte de la sexualité d’un point de vue d’une enfant. Bien que l’histoire se focalise sur la découverte de son corps et du plaisir qu’il peut lui procurer, les séquences sont marquées par un «male gaze» tout en reproduisant certaines images des films pornographiques mainstreams.

    «Mon corps, mon choix»?

    La suite du long- métrage est légère- ment plus réjouissante. L’héroïne exclut effectivement de plus en plus la plupart des codes genrés qui lui sont infligés, ainsi que les hommes qui font partie de sa vie, dont on comprend qu’il s’agit de « Pauvres Créatures » que l’on méprise.  Après avoir travaillé en tant que travailleuse du sexe dans une maison close, c’est de la bouche d’un personnage masculin qu’on lui fait soudainement savoir que son corps lui appartient et qu’elle est libre. Une révélation imprégnée par une sorte de «Mon corps, mon choix» simpliste et dont on aurait préféré que le «créateur» de Bella soit alerte avant de faire des expériences sur son corps et celui d’autres femmes. Malgré les beaux décors et l’esthétique léchée, ce film semble reprendre des principes du féminisme de manière presque grotesque et dont on peine parfois à percevoir l’intention. Pourquoi ne pas avoir poussé le potentiel de cet univers et de ce personnage non socialisé pour découvrir un monde encore plus expérimental et révolutionnaire?

    Clémence Reymond

  • Attention, ça gr(en)ouille!

    Attention, ça gr(en)ouille!

    ECOLOGIE – Les crapauds ne se transforment pas toujours en princes charmants; parfois, les voitures leur réservent un destin plus tragique. Ils sont ainsi de moins en moins nombreux à bondir dans nos jardins. La migration printanière des amphibiens, groupe désormais à risque, est une période particulièrement meurtrière.

    Chaque printemps, l’arrivée des beaux jours incite les amphibiens (grenouilles, crapauds, tritons et salamandres) à migrer vers leurs sites de reproduction. Ils sont nombreux à traverser des routes qui bloquent inévitablement leur chemin et la circulation automobile met leur vie en danger. Le Centre de Coordination pour la Protection des Amphibiens et des Reptiles de Suisse (karch) met en place plusieurs initiatives pour leur protection. L’auditoire s’est rendu à la rencontre de Dr. Jérôme Pellet, biologiste spécialiste des batraciens et correspondant du karch pour le canton de Vaud. Il est également chargé de cours à l’Unil et fondateur de n+p, une entreprise offrant des conseils afin de promouvoir la biodiversité suisse.

    La grande traversée

    La date de la migration peut être estimée à l’avance par les herpétologues. «C’est la conjonction de température et d’humidité qui fait qu’ils vont migrer», explique Jérôme Pellet. Un équilibre fragile également influencé par les conditions météorologiques telles que la pluie. En moyenne, sur le Plateau suisse, le déplacement entre la forêt et l’étang se fait entre la mi-février et la mi-mars. La moindre variation d’humidité affectant les amphibiens, une sécheresse peut empêcher les populations de se rendre à leurs sites de ponte. Ainsi, la RTS indique dans un article paru en 2023 que les trois quarts des espèces de batraciens suisses sont menacés par l’assèchement de leurs habitats naturels à cause de la crise climatique. Les amphibiens passent l’hiver en forêt, où la canopée des arbres leur procure une bonne couverture. La période de reproduction arrivée, ils se déplacent vers un milieu aquatique (étang ou mare), afin de pondre les larves qui deviendront des têtards. Les particularités de la migration printanière, ou prénuptiale, font qu’elle est de plus en plus prédictible, et donc plus évitable: «La migration à l’aller est explosive et se fait en quelques jours, alors que la migration retour est beaucoup plus diffuse dans le temps», détaille Jérôme Pellet. Les moments de la journée où se déplacent les amphibiens correspondent également à la mobilité pendulaire humaine: à l’aube et au crépuscule.En Suisse, la migration concerne surtout les grenouilles rousses et les crapauds communs. Alors que les premières sont assez rapides, les crapauds, lents au déplacement, passent de longues minutes sur la route. Plusieurs espèces de tritons sont également de la partie, moins visibles à cause de leur petite taille.

    Crapauducs et barrières

    Le karch se bat depuis les années 1980 pour protéger les amphibiens, notamment du trafic routier, à des endroits à risque. «Il y a 321 sites qui sont problématiques, juste pour le Canton de Vaud», fait remarquer Jérôme Pellet. Un chiffre qui nous montre l’ampleur du problème, mais également des besoins en termes de bénévoles. Parmi ces 321 sites, c’est-à-dire tronçons de route, une trentaine ont des installations temporaires ou permanentes. Les solutions permanentes, qui fonctionnent le mieux, mais coûtent le plus cher, prennent la forme de crapauducs, ces tunnels sous la route qui permettent aux amphibiens de traverser en toute sécurité. Quelques sites ont également des installations temporaires: des barrières d’interception, qui bloquent les batraciens et les font tomber vers des seaux, qui sont ensuite traversés par des bénévoles. Cette solution permet également d’effectuer un inventaire d’espèces et de population. Selon les chiffres donnés par infofauna, le centre national de données et d’informations sur la faune de Suisse qui s’occupe également de karch, le travail effectué par les bénévoles a permis de sauver plus de cent mille amphibiens en Suisse chaque année. Sur le campus de l’Unil, les batraciens ont déserté les lieux, la majorité des plans d’eau étant à sec. Il est tout de même possible d’apercevoir la grenouille rousse, le crapaud commun et la salamandre tachetée. Afin d’augmenter le nombre de sites de reproduction sur le campus, Jérôme Pellet nous apprend que trois nouveaux plans d’eau seront aménagés en 2024 près de la forêt de Dorigny, où les amphibiens vont passer l’hiver. « ll faut qu’on aménage un étang à proximité de cette forêt, mais pas de l’autre côté de la route», explique-t-il. Aux abords de l’Unil, il serait même possible d’observer le crapaud calamite, le crapaud le plus menacé de Suisse.

    Des animaux incompris

    Peu de gens sont au courant du danger que vivent les batraciens. Pourtant, «si on regarde les listes rouges, c’est le groupe le plus menacé de Suisse », déplore Jérôme Pellet. En effet, l’Office fédéral de l’environnement suisse (OFEV) indique que quinze espèces d’amphibiens sur les dix-neuf évaluées sont en danger d’extinction ou vulnérables. «On les oublie parce qu’on ne les voit plus», affirme-t-il ensuite. Leur déclin est causé par le trafic, mais aussi la disparition de leurs sites de ponte et la perte de leur habitat. «On les oublie parce qu’on ne les voit plus» Il existe cependant une autre raison, celle de l’imaginaire humain. «Ils véhiculent beaucoup d’images négatives», s’attriste Jérôme Pellet. Visqueux, froids, sales…«Les stéréotypes sur les amphibiens, et surtout les crapauds, sont nombreux et rarement favorables.» Pour le biologiste, la conscientisation de la population passe par l’exposition à la nature. Une sortie en forêt, ça vous dit?

    Alice Côté-Gendreau

  • Le racolage, bientôt derrière les écrans?

    Le racolage, bientôt derrière les écrans?

    PROSTITUTION – Avec l’utilisation des outils numériques, le travail du sexe change considérablement. Rencontre avec l’association Fleur de Pavé, présente sur le terrain pour aider les travailleur·euse·s du sexe.

    6’000. C’est le nombre de travailleur·euse·s du sexe en Suisse, selon une estimation tirée d’une étude menée par l’Office fédéral de la police (Fedpol) en 2023. La plupart d’entre eux·elles sont issu·e·s de la migration et sont arrivé·e·s en Suisse en étant dans une situation des plus précaires. Pourtant qui dit précarité ne veut pas nécessairement dire fatalité. C’est le crédo de l’association lausannoise Fleur de Pavé. Si certains individus pratiquent cette activité par nécessité économique, d’autres ont décidé d’en faire un métier à part entière. C’est ainsi que la prostitution se déploie désormais sous différentes formes. «Il n’est plus possible de parler seulement de prostitution de rue», déclare Silvia Pongelli, directrice de Fleur de Pavé.

     «Il n’est plus possible de parler seulement de prostitution de rue»

    Silvia Pongelli, directrice de Fleur de pavé

    Une activité comme les autres

    L’association est née en 1996. Presque entièrement subventionnée par les pouvoirs publics, elle est composée d’un comité de six membres et d’une dizaine d’intervenantes sociales. L’équipe se relaie 5j/7j, pour garantir une présence au bureau sur le terrain ou encore au sein des salons. «La mission principale de Fleur de Pavé est d’accueillir, soutenir et accompagner toutes les personnes qui à un moment donné décident de pratiquer la prostitution.», commente la responsable. Il y a aussi tout un suivi de réduction des risques liés à cette activité tout comme de la prévention liée à la consommation de substances. Les services proposés par Fleur de Pavé sont nombreux. En partant des visites nocturnes avec un camping-car qui stationne dans le périmètre concerné jusqu’aux permanences de bureau (suivis administratifs entre autres) sur rendez-vous en passant par les visites de salons, l’équipe intervient sur tous les fronts. Fleur de Pavé est présente dans tout le canton de Vaud, bien que sa présence se concentre surtout à Lausanne, ville qui a légiféré sur la prostitution de rue en imposant un périmètre et des horaires bien définis. La particularité chez Fleur de Pavé c’est que «la prostitution est considérée comme une activité économique réglementée pour autant que la personne qui l’exerce soit âgée d’au moins 18 ans et qu’elle exerce de manière indépendante sans aucune forme de pression», explique Silvia Pongelli. Cela signifie que ces individus ont un statut d’indépendant et peuvent pratiquer ce métier pour autant qu’ils ont un permis de séjour valable. Concernant la fixation des tarifs, l’association n’en est pas en charge. Néanmoins, elle peut intervenir pour aider à une certaine prise de conscience. Certaines prostituées n’ont peu, voire pas du tout conscience du système suisse ou encore du coût de la vie comme l’explique la responsable. Pour celles qui démarrent l’activité, l’association donne une fourchette de prix et peut les conseiller. Il est expliqué aux prostituées que le client n’a pas à imposer un prix de lui-même c’est à elles-mêmes d’avoir ce droit et cette liberté de demander le tarif comme bon leur semble.

    Changement dans la pratique

    Fleur de Pavé défend aussi les droits des prostituées. L’association est donc chargée, en collaboration avec d’autres réseaux, de faciliter l’accès à des services juridiques, médicaux ou encore sociaux selon les besoins. La pratique s’est néanmoins bien transformée avec les années. À ses débuts dans l’association, vers 2010, Silvia Pongelli se souvient d’avoir vu près de 80 personnes dans la rue en moyenne chaque soir. La cause principale de cette évolution ne tient pas seulement à la pandémie de Covid-19 comme beaucoup pourraient le croire. Au contraire, la prostitution de rue reste toujours quelque chose de stigmatisée et de mal perçue et cela s’est accentué ces dix dernières années. Les travaux d’urbanisation lausannois au sein du quartier de Sévelin accentuent d’autant plus la visibilité publique de cette population qui se doit de cohabiter avec les nouveaux·elle·s habitant·e·s.

    La technologie s’invite dans les relations intimes

    Une nouvelle tendance se dessine aussi, celle du sex cam, autrement dit des relations sexuelles derrière un écran. En 2018, est née Callmetoplay.ch une plateforme d’annonces érotiques, d’information et de prévention grâce à une collaboration avec l’association Aspasie de Genève et l’association Fleur de pavé. La plateforme aide les personnes qui ne travaillent ni en rue ni dans des salons. Elle fournit des informations liées à la prévention et à la promotion de la santé. «La nouvelle réalité adapte nos pratiques et champs d ’ action, pour s’aligner aux besoins» détaille la directrice.

    «Il a fallu qu’on adapte nos pratiques et champs d’action»

    Silvia Pongelli, directrice de Fleur de pavé

    Et devrait-on se soucier de la place croissante que l’IA prend dans notre quotidien? Va-t-elle peut-être un jour aussi remplacer ce travail de service à la personne?

    Jessica Vicente

  • Identités et mémoires tamoules

    Identités et mémoires tamoules

    INTERVIEW – L’association Lausanne University Tamil Students (LUTSA) diffuse depuis 2017 l’histoire et la culture tamoules. Elle permet aux jeunes de la diaspora de penser ensemble leurs liens avec leur région d’origine, le Tamil Eelam, revendiquant son indépendance depuis 1982. Rencontre avec Vithakan et Printhan, deux représentants de l’association.

    Comment est née l’association?

    Printhan – En 2017, une douzaine d’étudiant·e·s d’origine tamoule se sont rendu compte de l’importance de la diaspora en Suisse et que la population helvétique ne connaissait pas forcément son histoire et sa culture. Dès ses débuts, LUTSA devait leur permettre de les faire connaître, notamment à travers des conférences. Il·elle·s y abordaient, les fondamentaux de la culture tamoule et de la guerre civile (qui s’étend officiellement de 1982 à 2009, date du massacre de Mullivaikal où au moins 40’000 Tamoul·e·s ont perdu la vie, sans compter les milliers de disparu·e·s, et qui a poussé plusieurs de leurs parents à fuir leur région). Aujourd’hui encore, nous essayons de mettre la lumière sur ce qui s’est passé. Des jeunes Tamoul·e·s peuvent eux·elles-mêmes ne pas connaître cette histoire et l’association entend également susciter leur envie de creuser le sujet, malgré le silence de leurs parents sur cette mémoire douloureuse voire traumatique.

    A-t-elle d’autres raisons d’être?

    Vithakan – L’association a également pour but de solidariser et de sensibiliser la communauté des jeunes Tamoul·e·s. Elle leur fournit un cadre de rencontres et d’échanges.

    Printhan – Ce qui fait la force de notre association, c’est que l’on a tou·te·s un peu la même histoire. On partage une multiculturalité, en tant qu’helvético-tamoules, qui nous met face aux mêmes problématiques identitaires et familiales. Par exemple, certain·e·s nous ont raconté comment il leur était difficile de jongler entre la culture tamoule, qui s’exprime à la maison, et la culture suisse de leurs autres milieux. On tisse des liens à partir de ces expériences communes et on réfléchit ensemble aux moyens de faire face à ces problématiques. C’est comme une plateforme d’entraide.

    En 2023, vous avez organisé des soirées festives, une soirée d’initiation à des danses et deux tables rondes. Les non-Tamoul·e·s étaient-il·elle·s au rendez-vous?

    Vithakan  – Il y avait notamment beaucoup de femmes non-tamoules présentes aux soirées danse. Lors des soirées jeux, ouvertes à tout le monde, le défi est de pouvoir s’amuser tous·te·s ensemble tout en faisant (re)découvrir la culture et l’histoire tamoules.

    Qu’est-ce que vous appelez «la culture tamoule»? 

    Vithakan – Notre langue, déjà. Elle est riche et ancienne, portée par des auteur·ices très connu·e·s de poèmes ou de récits. Nous avons appris à l’école tamoule leur nombre d’écrits et leurs dates de rédaction. Beaucoup de dates sont importantes, notamment celles qui marquent des événements de la guerre.

    Printhan – La production cinématographique joue aussi un grand rôle dans notre culture. La région du Tamil Eelam n’a pas son industrie à proprement parler, mais les films que nous regardons viennent du Tamil Nadu, un État d’Inde du Sud à majorité tamoule.

    Votre association s’inscrit-elle dans un réseau associatif ou politique plus large?

    Printhan – Récemment, par exemple, on a collaboré avec l’Association des Jeunes Tamoul·e·s de Suisse (TYO Switzerland) pour organiser le Pongal, une fête qui marque le dixième mois du calendrier tamoul, équivalent à la mi-janvier. On a invité des enfants de l’école tamoule pour faire des jeux. Si cette association est explicitement engagée dans une lutte politique, notre collaboration ne visait qu’un but culturel.

    Printhan, représentant de LUTSA (©Maya_Photographie)

    Vithakan – On ne veut pas vraiment mêler LUTSA à la politique. Nos réflexions identitaires répondent aux besoins existentiels et aux préoccupations de nos membres pour leur vie quotidienne et leur avenir. Mais certaines circonstances nous ont amené en effet à exprimer notre soutien à la lutte tamoule dans le Tamil Eelam, par exemple lorsque la communauté étudiante et militante était touchée.

    Printhan – On a aussi collaboré avec des associations qui sont directement dans la région: on a fait notamment des récoltes de fond en 2022 pour soutenir des familles précarisées par la crise économique. 

    Êtes-vous satisfaits, à titre personnel, de la représentation des Tamoul·e·s dans la société suisse?

    Printhan – Nous n’avons pas forcément grandi avec des figures de modèles tamouls dans l’espace public, en politique, en sport, en art, etc. Mais on voit que de plus en plus de personnalités de notre génération commencent à émerger. Ça nous réjouit, car les plus jeunes auront des exemples auxquels s’identifier, notamment pour croire en leurs propres rêves et s’autonomiser des attentes parentales.

    Qu’est-ce que LUTSA vous apporte à titre personnel ? 

    Printhan – Peut-être une certaine fierté de sentir qu’on devient de plus en plus important au sein de et pour notre communauté. Sur Instagram, les posts au sujet de notre culture sont très relayés, et nous recevons beaucoup de messages de remerciement et de compliments qui nous encouragent à continuer. 

    Vithakan – Rien que cette opportunité d’être interviewé, c’est pour nous une récompense pour nos efforts. Au fait, la moindre reconnaissance est une fierté en plus pour nous. En voyant que les gens s’instruisent en partie grâce à nous, on se dit que le travail qu’on fait sert à quelque chose, c’est vraiment réjouissant. 

    Une série de publications sur le compte Instagram de LUTSA documente en photos et en récits le déroulé, jour après jour, des massacres de Mullivaikkal en mai 2009.

    Printhan – Ces publications ont eu une portée qu’on n’attendait pas: nous avons été sollicités ou suivis par des jeunes Tamoule de France, des parlementaires canadien·ne·s, des artistes…

    Vithakan – … et même Thusiyan Nandakumar, journaliste réputé au Tamil Guardian. 

    Comment expliquez-vous qu’un génocide aussi récent puisse être aussi peu connu? 

    Vithakan – Le génocide est arrivé juste avant l’essor des réseaux sociaux ce qui, conjugué au silence de la diaspora, peut expliquer que son souvenir soit resté en sourdine. Si l’on pense, par exemple, à ce qui se passe dans la bande de Gaza aujourd’hui: les réseaux sociaux contribuent à diffuser et à partager l’information. Cela aurait été le cas pour nous aussi, sans doute, si les réseaux sociaux étaient aussi répandus en 2009 qu’aujourd’hui. 

    Là-dessus, LUTSA contribue au travail de mémoire et à la quête de justice de la communauté tamoule en lutte.

    Vithakan – Des pans de notre histoire ont été effacés, par exemple lorsque le gouvernement sri lankais a incendié la bibliothèque de l’université de Jaffna. Les voir partir en cendres est quelque chose de tragique; conserver des traces numériques de documentation représente par là-même une opportunité de résistance.

    Printhan – On est la première génération de notre diaspora qui a accès à cette communication digitale, donc on essaie d’en profiter en maximum. 

    Est-ce que vous savez si vos parents respectifs pensent retourner dans la région de l’Îlam Tamoul ou s’ils avaient dès leur arrivée pour projet de s’établir en Suisse de façon permanente? 

    Printhan – Leur rêve absolu, c’est de retourner sur leur terre auprès de leur famille, mais pas tant que la situation ne le permet pas – et c’est encore le cas aujourd’hui. Entre-temps, leur vie est en Suisse: mon père, par exemple, a vécu plus longtemps en Suisse que là-bas. 

    Vithakan – Il y a une fierté à retourner dans son pays lorsqu’il sera reconnu et indépendant. Si l’Îlam Tamoul, un jour, est indépendant, je pense que mes parents y retourneront volontiers. Peut-être pas du jour au lendemain, parce qu’il·elle·s ont quand-même beaucoup d’amour et d’attachement pour la Suisse, mais je pense qu’il·elle·s le feront avec beaucoup de plaisir et de fierté. 

    Et vous, vous irez y vivre quand elle sera indépendante? 

    Printhan – Moi, personnellement, si un jour l’on acquiert l’indépendance, cela me plairait d’y aller pour ramener les savoirs que j’ai pu acquérir ici en Suisse et contribuer à les diffuser dans l’Îlam Tamoul. D’un autre côté, j’ai cette multiculturalité qui fait que je me sens autant suisse que tamoul, donc j’espère pouvoir jongler entre les deux. 

    Qu’est-ce que LUTSA vous apporte à titre personnel? 

    Printhan – Peut-être une certaine fierté de sentir qu’on devient de plus en plus important au sein de et pour notre communauté. Par exemple, sur Instagram, les posts au sujet de notre culture ou de notre histoire sont très relayés, et l’on reçoit beaucoup de messages de remerciement et de compliments qui nous encouragent à continuer. 

    Vithakan – Rien que cette opportunité d’être interviewé, c’est pour nous comme une récompense pour nos efforts. En réalité, la moindre reconnaissance est une fierté en plus pour nous. En voyant que les gens s’instruisent en partie grâce à nous, on se dit que tout le travail qu’on fait sert à quelque chose, et c’est vraiment réjouissant. 

    Comment envisagez-vous l’avenir de l’association? 

    Vithakan – On invite aussi toutes les autres communautés ethniques minoritaires et opprimées à venir partager leurs expériences. 

    Printhan – Ça arrive souvent, par exemple, que des Tamoul·e·s aillent aux manifestations des Kurdes. Il y a une solidarité entre les peuples oppressés, et on pourrait travailler un peu plus encore dans cette voie, je pense. Plus on est nombreux, plus on est forts, et plus on arrive à se faire entendre. 

    Est-ce que LUTSA pourrait se politiser de plus en plus? 

    Vithakan – Cela dépend de ce qui se passe au pays. Si l’on s’approche de plus en plus de l’indépendance ou que la question devient brûlante, l’association sera d’autant plus engagée et encline à aborder le sujet. 

    Propos recueillis par Anthony Gérard

  • Passion, ambition et précarité

    Passion, ambition et précarité

    CORPS INTERMEDIAIRE — En tant qu’étudiant·e·s de l’Unil, vous vous destinez peut-être à une carrière académique au sein de la «maison» et s’il vous sera peut-être facile d’y entrer, y évoluer ou simplement y rester pourrait, en revanche, devenir un labeur plus qu’un épanouissement. Description de cette situation précaire par un assistant diplômé, membre d’un syndicat.

    Paul Turberg est assistant diplômé à l’université de Lausanne dans la faculté de sciences sociales et politiques. De plus, pour cette entrevue, c’est au titre de membre du comité hautes écoles du Syndicat des Services publics du canton de Vaud (SSP) et de l’Association du corps intermédiaire de la faculté des sciences sociales et politiques (ACISSP) qu’il a accepté de nous parler de la précarité dans le monde académique.

    Intermédiaire, mais pas des moindres

    Même si la hiérarchie universitaire, à Lausanne comme ailleurs, est parfois difficile à appréhender, l’assistant ne manquera pas de nous expliquer les différences fondamentales au sein de ce grand milieu. «Un bon moyen pour distinguer une situation convenable d’une situation précaire à l’intérieur du corps intermédiaire et dans l’ensemble à l’université est de se demander qui dispose d’un contrat à durée indéterminée». On retrouve cette division au sein même du corps intermédiaire qui regroupe des maîtres d’enseignement et de recherche, au bénéfice d’un poste stable, et d’autres statuts, aux postes instables, tels que les doctorant·e·s, les post-doctorant·e·s et chargé·e·s de cours. Avec cette première ambivalence dans l’appellation «corps intermédiaire» écartée, on peut se pencher sur une distinction plus fine parmi les doctorant·e·s en écriture de thèse avec d’un côté les doctorant·e·s FNS et les assistant·e·s diplômé·e·s de l’autre. Les deux ne sont, en effet, pas logé·e·s à la même enseigne. Là où les assistant·e·s diplômé·e·s (à l’instar de notre interlocuteur) sont employé·e·s par l’Unil à des taux d’engagements variables, les doctorant·e·s financé·e·s par le fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) sont engagé·e·s à 100 % par un·e professeur·e qui a obtenu un financement. Malgré ce taux d’occupation, de prime abord, plus intéressant, les salaires des doctorant·e·s FNS sont moindres et l’Unil prévoit à ce titre deux indemnités. Une première automatique qui s’élève à 761 CHF et une seconde de 500 CHF sous conditions telles que la prise en charge d’assistanat qui implique de baisser son taux d’engagement sur la thèse.

    Des indemnisations insuffisantes

    Dès lors, faut-il s’enthousiasmer d’une université providentielle qui neutraliserait les injustices? À en croire le SSP (le syndicat) et l’ACISSP, les doctorant·e·s FNS restent insuffisamment rémunéré·e·s par rapport aux assistant·e·s. Ainsi, à la suite de la campagne Stable jobs : better sciences, débutée à l’automne 2022 au niveau fédéral, le SSP et l’Association du Corps intermédiaire de l’université de Lausanne (ACIDUL) ont lancé une pétition pour mettre fin à la précarité et aux inégalités entre doctorant·e·s qui a récolté plus de 1072 signatures et a été remise à la direction de l’université le 22 juin dernier. À l’origine de la démarche, il y a d’abord les différences de salaires entre doctorant·e·s FNS et assistant·e·s diplômé·e·s. Pour le SSP et ACIDUL, les deux indemnisations sont insuffisantes pour rétablir des différences de revenu qui vont de 18 000 à 22 000 CHF par année. Cette différence est accentuée par les conditions d’octroi de la deuxième indemnité notamment parce qu’elle implique une charge d’assistanat qui vient s’ajouter à un temps plein pour la thèse: «Dans les faits, les doctorant·e·s FNS renoncent souvent à la seconde indemnité, le temps d’assistanat supplémentaire se faisant au détriment du travail sur la thèse». Pour éviter cette autoprivation, le syndicat estime que l’Unil devrait verser une indemnité unique de 1500 CHF pour permettre aux doctorant·e·s FNS d’être à égalité salariale avec les assistant·e·s diplômé·e·s.

    Tout travail mérite salaire

    Sans nier les différences entre les deux types de doctorant·e·s, les assistant·e·s diplômé·e·s font face à deux problèmes. Premièrement, le temps alloué à la thèse s’avère souvent insuffisant. Actuellement, sur un plein-temps, la moitié est consacrée à l’assistanat, comprenant notamment la création de syllabus, la réponse aux mails des étudiant·e·s ou encore la correction de copies et l’autre moitié à la thèse. Sur cinq années de contrat, ce n’est en fin de compte en moyenne que deux années qui peuvent être consacrées à la thèse. Le deuxième problème est celui du taux d’engagement. Paul Turberg est engagé à temps plein, mais force est de constater que ce n’est pas le cas dans toutes les facultés: «Il y a des collègues dans le reste de l’Unil qui font le même travail que moi, mais qui ne sont employé·e·s qu’à 20 % voire 10 % pour la thèse à côté d’un 50 % pour l’assistanat». L’assistant diplômé considère que ces insuffisances sont dues à de vieilles représentations qui dépeignent la recherche avant tout comme un hobby ou une passion et non un travail salarié. Pourtant, les doctorats restent une mine à collecte de données sans lesquelles la science ne pourrait vivre. Face à ces deux problèmes, le SSP demande d’une part une augmentation du temps dévolu à la thèse à 70 % et une diminution du temps alloué à l’assistanat à 30 % et, d’autre part, l’engagement systématique des assistant·e·s à temps plein.

    En finir avec le renouvellement sous conditions

    Qu’iels soient mandaté·e·s par le FNS ou l’université, avec des contrats d’une ou deux années renouvelés généralement jusqu’à un total de cinq, les doctorant·e·s sont non seulement à la merci du bon vouloir des professeur·e·s dont dépend la décision de renouvellement, mais aussi des ambitions de celleux-ci notamment s’iels choisissent de quitter la Suisse en route vers d’autres projets laissant leurs doctorant·e·s sans perspectives. Cette dépendance représente par ailleurs un terreau fertile pour des relations de dominations ou du harcèlement. Face à cela, la pétition lancée par le SSP et ACIDUL demandent notamment la garantie par l’Unil des salaires par un fonds externe que celui du projet porté par le·a professeur·e. Cette solution devrait permettre d’éviter aux doctorant·e·s de se retrouver sans financement par absence de directeur·ice de thèse. Elle faciliterait également la dénonciation du harcèlement ou du mobbing par le·a doctorant·e qui n’aurait plus à craindre que son signalement ne se transforme en fin de contrat. Toujours dans l’idée de réduire ce rapport de dépendance, les deux organisations demandent de mettre fin aux contrats de 4 ou 5 ans des doctorant·e·s divisés en trois contrats renouvelables au profit d’un contrat unique pour toute la durée du projet.

    Le doctorat et après ?

    Malgré les difficultés rencontrées pour l’achever, le doctorat ne serait pas une promesse de stabilité: «Lorsqu’on commence notre thèse, on nous dit souvent que seul·e·s 5 à 9 % d’entre nous arriveront à trouver une place stable dans une université». En Suisse, environ 80 % du personnel de recherche dans les hautes écoles ne disposent pas de contrat à durée indéterminée. Dans d’autres pays, comme l’Angleterre, la France ou les Pays-Bas, ce chiffre ne s’élève pas à plus de 30 %: il y est plus fréquent de se voir attribuer un poste stable après une thèse de doctorat ou un postdoctorat. Tandis qu’à Lausanne comme dans le reste de la Suisse, «vous avez des personnes qui attendent parfois jusqu’à 45-50 ans en enchaînant des contrats précaires avant d’accéder à un poste stable à cause de ce goulot d’étranglement» affirme-t-il. Ainsi qu’iels soient postdoctorant·e·s, chargé·e·s de cours ou de recherche ou encore premier·ère·s assistant·e·s, ces personnes sont employées pour des contrats qui ne durent parfois qu’un semestre. Iels ont aussi souvent des pourcentages très faibles qu’iels doivent cumuler. À cet égard, iels doivent parfois accepter des charges uniques d’enseignement, à des taux d’engagement sous la barre des 10 %, afin de compléter leur revenu. Là encore, ces contrats sont la plupart du temps de très courte durée. Dans ces conditions, ni la pression ni le harcèlement ne disparaissent une fois la thèse terminée.

    Entre les doctorant·e·s et les docteur·e·s, l’Unil et d’autres universités du pays feraient ainsi peser la majorité de leurs tâches sur un personnel vulnérable, sous pression, et insuffisamment rémunéré. «C’est très difficile d’avoir des perspectives de carrière dans ce milieu. Il y a un risque que ce système favorise, par souci d’économies et d’une vue de court terme, une fuite des «cerveaux» ». Si les revendications évoquées ont encore du chemin à faire, les points qu’elles soulignent permettent un bon tour d’horizon de la forme que prend le travail à l’Unil avant d’être stabilisé. Pour celleux qui sont toujours intéressé·e·s par cette carrière, il est aussi bon de savoir que des associations, des syndicats et des personnes, comme Paul Turberg, se mobilisent pour l’amélioration de ce monde convoité et méconnu.

    Clément Porchet

  • Elargissements autoroutiers controversés

    Elargissements autoroutiers controversés

    TRANSPORT Des voix s’élèvent après la décision du Parlement fédéral d’octroyer 5 milliards pour l’élargissement de cinq tronçons autoroutiers : un projet fermement dénoncé par Thibault Schneeberger, coordinateur romand de l’association actif-trafiC.

    En septembre dernier, l’Assemblée fédérale a voté en faveur de l’extension de cinq tronçons autoroutiers, dont un en Suisse romande entre Le Vengeron (GE) et Nyon (VD). Un peu plus de 5 milliards ont été débloqués par les autorités fédérales pour l’élargissement des autoroutes suisses. Cette enveloppe vise à désengorger le trafic autoroutier, principalement aux abords des grandes agglomérations helvétiques. Au rythme auquel croît actuellement le trafic, près de 20% de l’ensemble des routes nationales risquent d’être quotidiennement surchargé d’ici 2040, prévoit l’Office fédéral du développement territorial (ARE), de quoi inquiéter les automobilistes déjà victimes des bouchons en Suisse.

    Ces projets sont toutefois très loin de faire consensus, notamment au sein des milieux écologistes. Soutenue par la gauche, l’association actif-trafiC n’a comme promis pas hésité à brandir l’arme référendaire, faisant ainsi planer la menace d’une décision par les urnes. Elle dénonce une aberration climatique et un total contre-sens vis-à-vis de la loi climat, adoptée en votation populaire en juin 2023. Thibault Schneeberger, coordinateur romand d’actif-trafiC en Suisse romande, souligne l’anachronisme de ces projets en pleine crise climatique: «Tou·te·s les expert·e·s et scénarios sont unanimes: il faut réduire le trafic motorisé! Et dans cette optique, construire de nouvelles infrastructures autoroutières n’est pas envisageable». Cessons d’injecter des milliards dans le béton et investissons-les plutôt dans l’indispensable transition vers une mobilité plus durable.

    Les transports, méga-pollueur 

    En matière d’émissions carbones, le secteur des transports en Suisse occupe la première place du podium. Le transport terrestre représente à lui seul plus de 30% des émissions polluantes. Plus d’un tiers des émissions sur sol suisse proviennent ainsi directement du secteur routier. Ce dernier se présente comme un enjeu majeur dans la lutte climatique. Des efforts considérables de réduction des émissions doivent être entrepris en la matière pour espérer atteindre les objectifs climatiques de la Suisse. La tendance générale n’est de plus pas très enthousiasmante, relève Thibault Schneeberger: «les émissions liées au transports continuent d’augmenter, ou au mieux, stagnent lors de certaines périodes. D’une part, certes, nous avons des moteurs plus efficaces, mais les voitures sont toujours plus grosses, plus lourdes et donc consomment plus. On note aussi une augmentation des kilomètres parcourus. La Suisse a donc un sérieux problème avec les transports».

    Cessons d’injecter des milliards dans le béton et investissons les plutôt dans l’indispensable transition vers une mobilité plus durable

    Thibault schneeberger

    Ajouter des voies: solution efficace?

    «Qui sème des routes, récolte du trafic », scandent les opposant·e·s au projet qui dénoncent un développement autoroutier totalement contre-productif. L’extension des infrastructures autoroutières déjà existantes impliquerait une augmentation du trafic induit. Élargir, en définitive, c’est déplacer le problème à une échelle toujours plus extraordinaire, explique Thibault Schneeberger. «On sait de fait qu’agrandir engendre une augmentation du trafic: des gens qui n’auraient pas pris la voiture aux heures de pointe, ou qui utilisent les transports publics en temps normal se rabattent sur l’automobile. L’offre autoroutière supplémentaire soulage dans un premier temps les embouteillages, puis crée un effet d’opportunité. Et cela suscite des flux supplémentaires de voitures». Tou·te·s les automobilistes ne font pas face aux mêmes contraintes. Certain·e·s disposent d’une marge de manœuvre plus importante dans leurs déplacements, alors que d’autres sont tout simplement dépendant·e·s des autoroutes aux heures de forte affluence. Une nouvelle voie reviendrait ainsi à absorber une partie de la population qui cherchait à éviter le trafic jusque-là. Résultat: en deux fois moins de temps qu’il a fallu à la construction de l’infrastructure, les bouchons refont leur apparition.

    Elargir, en définitive, c’est déplacer le problème à une échelle toujours plus extraordinaire

    Thibault Schneeberger

    Alors que l’automobile a souvent été cadrée comme une liberté, Thibault Schneeberger affirme qu’elle s’est rapidement transformée en dépendance. On entend souvent de la part d’automobilistes qu’ils n’ont pas le choix que de se déplacer en voiture. Cette allégation est révélatrice de la situation actuelle. Aujourd’hui, tout est pensé pour la mobilité motorisée. Les zones commerciales en bordure d’autoroute, par exemple, uniquement accessibles en voiture, sont significatives de cette dépendance automobile croissante. Pour le coordinateur d’actif-trafiC, «la difficulté que l’on doit affronter consiste à sortir de ce que l’on a déjà construit et qui nous rend dépendants. Ajouter une nouvelle voie, c’est aggraver la situation de dépendance, c’est pourquoi il faut absolument limiter ça». Repenser nos comportements et l’aménagement du territoire, sur le principe de compacité afin de limiter au maximum les déplacements motorisés, paraît donc inéluctable.

    Deux stratégies contradictoires

    Ces dernières années, les villes suisses, confrontées à l’engorgement de leurs centres-villes, misent sur des politiques de mobilité plus durable pour lutter contre la congestion des grands centres urbains. Genève ne fait pas figure d’exception. La Cité de Calvin a notamment mis en place une stratégie climat visant à réduire d’un tiers le trafic et les places de stationnement dans les quartiers résidentiels et de moitié au centre-ville d’ici 2030. L’objectif est clair: le trafic motorisé en ville doit être réduit. Malgré cela, les cinq projets d’élargissement adoptés par le Parlement se situent tous aux abords de grandes agglomérations (Berne, Bâle, Saint-Gall, Schaffhouse et Genève). Le paradoxe est tangible souligne Thibault Schneeberger, qui ne voit pas comment conjuguer ces deux objectifs, «dans ces conditions, construire de nouvelles autoroutes qui ne vont qu’augmenter le trafic, c’est totalement contradictoire. Il n’y a absolument aucun moyen de combiner ces deux objectifs». Le débat helvétique autour de l’élargissement autoroutier fait écho au mouvement de contestation du projet de construction de l’A69, reliant Toulouse à Castres en France. De nombreuses associations environnementales et le militant Thomas Brail, leader du mouvement de contestation en France, s’opposent fermement au projet et n’hésitent pas à recourir à une action directe. Des deux côtés de la frontière, la controverse dénote une prise de conscience climatique. Pour actif-trafiC il est clair que «plus les années vont passer, plus cela va sembler évident que ces projets sont totalement dépassés»,  conclut Thibault Schneeberger.

    Matteo Crescenti