LITTÉRATURE · Avec son troisième roman, l’autrice d’origine italienne, suisse et anglaise nous plonge dans l’histoire d’Ilaria, une fillette de huit ans emportée, dans un voyage sans retour par son père. Entre la dépendance à un père instable et la quête d’une liberté impossible, Ilaria doit s’adapter à une vie marquée par l’imprévisible.
Alors qu’Ilaria pensait, en sortant de l’école, voir sa sœur Ana arriver, c’est son père Fulvio qui vient la chercher et l’emmène au restaurant. Ce repas qui devait durer deux heures se transforma jours après jours, semaines après semaines, mois après mois, en un voyage de deux ans à travers l’Italie. Ilaria, huit ans, ne saisit pas très bien la situation. Père et fille s’inventent une vie dans leur voiture et dans les stations-service qu’ils traversent. Mais cette nouvelle vie forcée n’est pas facile à vivre pour Ilaria, le père fume, boit trop, c’est un homme instable et imprévisible. À chaque étape, à chaque ville sur leur chemin, Fulvio s’arrête pour téléphoner à la mère d’Ilaria ou lui envoyer des télégrammes. Après une séparation douloureuse, Fulvio n’accepte pas le départ de son épouse. Ilaria nous transmet la pression continue de ce mari désespéré d’avoir été quitté. « Sur l’autoroute il disait qu’il ne sait pas vivre sans elle. Qu’il ne vit que pour elle. ».
Dans ce récit narré du point de vue d’une enfant qui ne comprend pas tout de suite ce qu’il lui arrive, le lecteur est saisi par la manière dont est retracée une réalité qui se dérobe sans aucune explication. Dans un monde fermé où Ilaria ne fréquente que son père, elle apprend à interpréter et démêler les attitudes de ce dernier. « Nous vivons de profil, papa et moi. Je connais bien la ligne de son nez, la forme ovale de ses oreilles, les poils qui dépassent de ses sourcils, juste au-dessus de la monture de ses lunettes. Je suis même capable de reconnaître ses humeurs à travers ses soupirs, ses grognements, ses gestes. ». Ilaria doit s’adapter auprès de ce père qu’elle aime autant qu’elle redoute. Elle doit vivre, survivre au milieu de cette tempête émotionnelle, dans une vie qui a perdu toute apparence de normalité. Ilaria conteste, se rebelle, elle apprend à désobéir. « Désobéir. Ce mot tombe en moi comme un caillou. Il me traverse tout entière. Quelque chose s’effondre, me vivifie. ».
L’émotion avant l’explication
Une des forces du livre réside dans le concentré de mémoire que choisit Gabriella Zalapì, évitant ainsi la dispersion narrative que l’on peut retrouver parfois dans ce genre de texte. L’autrice ne cherche pas à tout expliquer en détail, laissant le récit de la fillette suffire pour transmettre les émotions et comprendre les enjeux. Il n’y a aucun jugement de valeur: Ilaria accepte sa vie d’errance, marquée par une scolarité irrégulière et une grande solitude. Elle trouve néanmoins des repères rassurants: son nounours, son seul ami et confident, le cochon pendu, les dessins… tout un monde enfantin qui l’aide à naviguer à travers une situation qu’une enfant de huit ans ne peut comprendre entièrement. Dès les premières pages, on constate que la narratrice est née en 1972, tout comme l’écrivaine, ce qui laisse penser que leurs souvenirs pourraient se croiser. Et lorsque Gabriella Zalapì rencontre le journal Le Monde pour leur rubrique « Le Monde des livres », elle répond être Ilaria et que les faits racontés sont en partie inspirés de son vécu.
Le roman est également ancré dans le contexte de l’Italie des années 1980, période marquée par des bouleversements politiques et sociaux, ce qui ajoute une dimension historique à l’histoire personnelle d’Ilaria. Durant les nombreux trajets en voiture, la radio informe Ilaria et Fulvio des événements qui se produisent à ce moment dans le pays.
En somme « Ilaria » est un récit poignant et puissant, qui ne cherche pas à offrir des réponses faciles, mais qui plonge le lecteur dans l’univers déstabilisant d’une enfant face à un père désespéré et à un quotidien sans repères. Gabriella Zalapì réussit à capter l’essence même de la désobéissance comme acte de survie. C’est un de ces romans qui ne laisse pas indifférent et s’impose comme une lecture marquante.
Extrait du livre :
« Je n’ose pas dire « non », je n’ose pas dire que je ne comprends pas, que je m’en fiche complètement des choses plus importantes. Je veux aller à l’école, jouer, voir mes copines, aller aux anniversaires, aux cours de gym. Je veux faire des flic-flac, des roulades, m’entraîner à la poutre et faire comme Nadia Comaneci. Je veux rentrer. Puis l’idée de quitter Papa me glace. Je ne peux pas le laisser seul. »
ARTS VISUELS · Diplômé de la HEAD en arts visuels, Elliot, nous plonge dans son monde, oscillant entre ready madeet création pure. Actuellement en pleine préparation d’une exposition, il nous dévoile sa réflexion sur le capitalisme du bien-être. L’Auditoire est parti à sa rencontre pour comprendre son univers artistique.
Peux-tu nous parler de toi et de ton art?
Je suis un artiste lausannois de 23 ans, j’ai eu mon Bachelor en arts visuels à la HEAD en juin 2024 et depuis je travaille pour différent·es artistes. Ma pratique artistique joue avec le vrai et le faux. Je suis à la recherche de ce qui rend une situation, un objet vraisemblable à mes yeux. Je m’amuse beaucoup sur ce spectre-là, ce qui commence au ready made et finit à la création d’une œuvre. En ce moment, je partage un grand atelier à Renens, avec beaucoup d’ancien·es étudiant·es de l’ECAL. C’est très enrichissant de pouvoir avancer sur mes pièces tout en étant entouré.
Travailles-tu sur un nouveau projet?
Je travaille actuellement sur plusieurs pièces d’œuvre d’art que j’aimerais bien exposer. L’idée serait de présenter une exposition qui critique le capitalisme du bien-être. Pour la création de mes pièces, j’utilise souvent le second degré, il est rare que je critique de manière frontale. Dans l’exposition, il y aura aussi des œuvres plus personnelles qui parlent de ma santé mentale.
Qu’est-ce que le capitalisme du bien-être?
La vision du bien-être sous le capitalisme s’est transformée. Il y a aujourd’hui cette idée qu’il faudrait absolument faire ou acheter quelque chose pour aller mieux, par exemple faire un bain ou un masque pour le visage. Le bien-être, c’est le secteur économique le plus croissant ces dernières années. La société va mal alors les gens essaient désespérément de trouver quelque chose à faire. Certain·es influeur·euses vont jusqu’à se réapproprier les pratiques d’autres cultures en les commercialisant et en les adressant à un public européen, comme c’est le cas pour le yoga. Le contenu bien être sur les réseaux connait un boom. Il se calque sur la culture du bonheur, l’idée qu’il faudrait absolument être heureux et surtout qu’il faudrait chercher le bonheur. Je partage la vision du philosophe Moritz Schlick qui dit que le bonheur semble s’éloigner lorsque l’on cherche à l’atteindre.
Quel a été le point de départ de ta réflexion?
Je dirais que ça a été ma première peinture de cheval. C’était une œuvre que j’avais dû faire dans le cadre d’un exercice à la HEAD, où nous devions produire quelque chose sans parler de nos intentions afin de se concentrer plus sur l’œuvre que sur la justification. J’ai alors peint un tableau pour parler de ma dépression dont je souffrais depuis des années. Un jour, j’ai lu que la dépression commençait le jour, où on ne trouvait plus de sens à refaire son lit. Cela ne marchait pas pour moi puisque je n’ai jamais fait mon lit, en revanche, pour moi c’étaient les chaussettes. En effet, la dépression pour moi ça commençait avec cette question: à quoi bon mettre des chaussettes non-dépareillées? En d’autres mots, c’était le début de la négligence. J’ai donc peint un cheval qui fuit à toute allure, ses quatre chaussettes dépareillées et mal ajustées semblant prêtes à s’échapper. Ce qu’on devine en regardant le tableau de plus près, c’est que le cheval s’apprête à tomber. Pour cette création, je ne voulais pas utiliser un ton dramatique, d’où le choix de peindre la figure majestueuse d’un cheval, avec des chaussettes. Je voulais prendre la dépression sous un autre angle. Je me sentais coupable d’aborder ce thème alors que la santé mentale, c’est quelque chose de très personnel mais je me suis vite rendu compte que ce tableau pouvait parler à quelqu’un d’autre. Pendant ma dépression, j’ai moi-même tout essayé et j’étais le premier client du capitalisme du bien-être. C’est donc là, où je me suis rendu compte que la capitalisation du bien-être était hyper formatée.
Que cherches-tu à transmettre dans ton exposition?
A travers différentes œuvres sur lesquelles je travaille en ce moment, j’aimerais mener les gens à se rendre compte de l’intérêt qu’il y a derrière cette nouvelle notion de bien-être. Leur présenter le wellness washing et mettre en avant que dans cette logique, le bien-être est réservé pour celles et ceux qui peuvent se le payer.
Propos recueillis par Sarah Pfitzmann
Retrouvez l’artiste sur Instagram: @elliotpaulronald
ASTROPHYSIQUE · La possible collision entre l’astéroïde 2024 Y4 et notre planète a défrayé la chronique de ce mois de février, et l’on sait maintenant que le risque d’impact est hautement improbable. Mais que connait-on vraiment des astéroïdes et de la terre ? Entretien avec Belén Yu Irureta-Goyena Chang, doctorante en astrophysique à l’EPFL.
Tout d’abord, qu’est-ce qu’un astéroïde ? Leur récente médiatisation a-t-elle permis une meilleure connaissance de la population sur le sujet ?
Un astéroïde, c’est un terme assez large pour désigner tout petit objet rocheux en orbite autour du soleil issu de la formation du système solaire il y a environ 4.6 milliards d’années. Leur étude permet donc de mieux tracer ce processus de formation. Je pense que c’est bien qu’il y ait eu une forte couverture médiatique de l’astéroïdes 2024 Y4, car il n’y a pas beaucoup de connaissances sur la défense planétaire au sein de la population. Cela permet d’expliquer en quoi ce travail de surveillance est important, même s’il est nécessaire que cette couverture ne soit pas effectuée dans une visée alarmiste, mais plutôt dans un but d’information et de vulgarisation scientifique.
Maintenant revu à la baisse, à quel point le risque d’impact entre l’astéroïdes 2024 YR4 et notre planète était-il considéré comme dangereux ? Quelles seraient les conséquences si une telle collision arrivait?
Avec un risque d’impact calculé à plus de 3%, cet astéroïde était la plus grande menace découverte à ce jour, mais en étudiant sa trajectoire plus en détail, il est apparu qu’une collision avec la terre était vraiment très improbable. Aujourd’hui, l’Agence spatiale européenne et la NASA estiment qu’il y a maintenant un risque inférieur à 0,01%. Ensuite, pour déterminer les conséquences d’une telle collision, il y a deux facteurs à prendre en compte. Le premier, ce sont les caractéristiques de l’astéroïdes lui-même, c’est-à-dire sa taille, sa composition, sa vitesse, son angle d’entrée dans l’atmosphère, etc. Le deuxième, ce sont les conditions d’impact avec notre planète. Il est important de se souvenir que les trois quarts de la surface de la terre sont recouverts d’eau, tandis le quart restant comprend de nombreuses zones relativement inhabitées. Cependant, même s’il vraiment très improbable qu’il y ait une collision dans une zone habitée, ses conséquences pourraient être désastreuses, d’où l’importance d’être préparé.
Que serait-il possible de mettre en place pour éviter un potentiel impact avec notre planète?
Différentes solutions existent, et elles dépendent de la marge de temps dont on dispose. Détruire directement l’astéroïde pourrait générer encore plus de morceaux incontrôlables et donc dangereux. Mais dévier l’astéroïde fonctionne assez bien si on le fait assez tôt. La NASA a déjà réussi à dévier un astéroïde en 2022 dans le cadre de la mission DART (Double Asteroid Redirection Test), qui consistait à précipiter une sonde contre un astéroïde pour modifier sa trajectoire. Mais une telle technique a ses limites, notamment le temps dont on dispose entre la détection de l’astéroïde et son angle de trajectoire.
En 2019, on recensait 20’000 astéroïdes géocroiseurs (dont l’orbite autour du soleil croise l’orbite de la Terre). Quel fut l’impact récent le plus important? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus de collisions entre les astéroïdes et la Terre?
L’impact récent le plus important est certainement l’astéroïde qui a explosé en 2013 en dessus de Tchéliabinsk, en Sibérie. On estime qu’il avait un diamètre d’environ vingt mètres avant de pénétrer dans l’atmosphère, et près de 1500 personnes ont été blessées, avec des dommages matériels qui s’élevaient à plus de 25 millions d’euros. On peut donc voir que même si c’est arrivé dans une zone relativement peu peuplée, c’était déjà très problématique. Pourtant, une telle collision reste très rare. L’espace, c’est immense. Bien que certains astéroïdes passent relativement près de la terre, à l’échelle humaine, cela reste très éloigné, car «près» signifie en général quelques milliards de kilomètres. La vrai probabilité qu’un corps céleste de taille significative entre en collision avec notre planète reste donc faible. De petits astéroïdes entrent souvent dans l’atmosphères, mais ils se désintègrent avant d’atteindre le sol, donc ils ne sont pas dangereux.
Comment détecte-t-on et surveille-t-on un astéroïde?
Les astronomes suivent la majorité des géocroiseurs et peuvent prédire leur trajectoire sur plusieurs décennies. On estime que l’on connaît aujourd’hui près de 85% de la population des astéroïdes de plus d’un kilomètre, une taille pouvant provoquer une extinction massive. Le vrai problème concerne les astéroïdes de taille moyenne, c’est-à-dire de quelques dizaines de mètres, qui peuvent causer des dommages considérables mais dont on connait très mal la population. Ma thèse, intitulée Identifying Moving Objects in Astronomical Surveys Using Artificial Intelligence, vise à déterminer comment améliorer cette situation. Elle se focalise sur le développement des techniques qui permettent de trouver des astéroïdes dans des images astronomiques provenant de différents télescopes. Il est important d’obtenir le plus grand nombre possible d’observations à partir de ces images afin d’affiner le plus possible les calculs des trajectoires de ces corps célestes.
ENVIRONNEMENT · Le réchauffement climatique menace le tourisme hivernal suisse. Entre canons à neigecoûteux en eau et en énergie et démarche symbolique, les réactions sont diverses.
Le plus petit domaine skiable du monde a ouvert à Saint-Gall en février dernier. Doté d’une seule piste noire d’à peine 20 mètres de long, ce projet artistique nostalgique du téléski à archets dans les stations de basse altitude et dénonce les effets de la crise climatique sur la pratique du ski. En effet, d’année en année, la neige se fait plus haute et plus rare. Le National Centre for Climate Services rappelle que les glaciers alpins ont perdu près de 60% de leur volume depuis 1850 et annonce une «nette baisse» des jours de neige en haute altitude d’ici 2060. Dès lors, qu’arriverait-il si la pratique du ski, vieille de 75 ans seulement, disparaissait un jour en Suisse? Perdrions-nous une partie de notre identité? En 1934 est inauguré le premier téléski à arbalètes du monde à Davos (GR). En 1944, le premier télésiège d’Europe est mis en service au Jochpass (UR). Dès le début des années 1950, des télécabines apparaissent dans toutes les stations. À partir des années 1960, le ski est pratiqué de façon quotidienne par de nombreux·euses Suisses et devient argument touristique et moteur économique. Toutes autres que symboliques, les conséquences économiques de la disparition du ski seraient importantes, le tourisme hivernal représentant à lui seul 1% du PIB helvète et plus de 10% pour les régions de montagneuses comme le Valais ou les Grisons. Comment se préparer au mieux à cette crise ?
Vers une diversification… mais laquelle ?
Face aux conditions climatiques actuelles et futures, de nombreuses stations tentent aujourd’hui de diversifier leur offre d’activités de montagne, dans le but de parvenir à un tourisme dit «quatre saisons». Piste actuellement en développement, le VTT semble faire bonne parade à la lente condamnation du ski. Le Conseil d’État vaudois a d’ailleurs annoncé en janvier dernier vouloir débloquer, avec la Confédération, une somme totale de près de 10 millions de francs afin de soutenir ce «projet phare pour un tourisme résilient […] et une offre sportive au service de la durabilité». Mais de quelle durabilité parlons-nous? «Ces infrastructures peuvent altérer le paysage, perturber les animaux sauvages ou encore nuire à la végétation», dénoncent Pro Natura, le WWF, Mountain Wilderness et Bird-Life. «Le VTT atteste-t-il de la volonté des stations de changer de philosophie ou incarne-t-il la poursuite d’un sprint effréné vers la rentabilité?» questionne le 24 heures. Peut-être que d’autres voies vers un tourisme plus responsable mériteraient-elles d’être investiguées… Éducation à la nature, randonnée et contemplation du paysage, pour en citer quelques-unes, paraissent être des activités complémentaires à la quête d’adrénaline des descentes effrénées à ski ou VTT.
LIBRAIRIE · Installée depuis 1991 sur le campus, Basta! est un commerce indépendant, autogéré et engagé, qui continue de se faire une place dans le marché du livre, malgré un secteur toujours plus concurrentiel. Rencontre avec les libraires Mélissa Rendu et François Villars.
Lieu incontournable des rentrées académiques pour les étudiant·e·s de sciences humaines et sociales, Basta! propose également une sélection d’ouvrages critiques et engagés, consacrés aux fronts de lutte d’émancipation politiques et sociaux. Une mission que la librairie cultive depuis sa création à Chauderon, il y a près d’un demi-siècle.
Militer et rassembler
Derrière le nom «Basta!» se trouve, à l’origine, un foyer de protestations. En effet, dix ans après Mai 68, un groupe politique d’inspiration maoïste fonde la coopérative des «Nouvelles Éditions Populaires», qui donnera naissance à «La Cause du Peuple», l’ancêtre de la librairie créée en 1978. Le commerce milite sous la forme d’infokiosque, avant de se professionnaliser dès 1984, lorsque le mouvement maoïste perd de sa popularité, notamment en raison de la prise de pouvoir des Khmers rouges au Cambodge. La librairie adopte alors le nom de «Basta!», dans le but de fédérer les contestations et de s’ouvrir à d’autres publics. Fondée sur l’autogestion, la structure des «Nouvelles Éditions Populaires» permet la capitalisation de la librairie par achat de parts sociales, offrant à toute personne intéressée la possibilité de devenir coopérateur·trice et de faire vivre la librairie. La coopérative repose sur des décisions horizontales et collectives, prises au sein d’un Comité de gestion, élu par l’Assemblée générale.
Au service du débat d’idées
En 1991, Basta! suit le déménagement de l’École des sciences sociales et politiques du centre-ville à Dorigny et ouvre une seconde succursale dans l’actuel Anthropole, achevé en 1987. Dès ses débuts, outre les commandes universitaires, la librairie met en avant des essais politiques ou les dernières nouveautés en sciences sociales publiées par de petites maisons d’édition alternatives, en favorisant une composante académique et/ou critique. «Ces ouvrages ont leur place dans une université, qui est un lieu de formation de l’esprit critique», affirme François Villars. Au-delà d’assurer un service de proximité, Basta! se voit comme un lieu de réflexion et d’idées, plus qu’un économat. Malgré l’affluence du corps estudiantin et professoral, la librairie a vu sa clientèle diminuer de moitié avec le déplacement de la Faculté des sciences sociales et politiques à Géopolis, en 2012. Cela dit, ces deux bâtiments étant des lieux de mouvements sociaux, la librairie continue d’apporter son soutien à différentes causes défendues par les étudiant·e·s.
Survivre dans la jungle
Depuis ces dernières années, bien que le livre connaisse une dématérialisation, la principale difficulté à laquelle sont confrontées les librairies indépendantes est l’essor du commerce en ligne, avec Amazon comme fer de lance du marché. Cependant, si être libraire en 2025 revient à lutter contre ce mode de vente, Mélissa Rendu souligne que «les librairies engagées ont le pouvoir de militer – même de manière passive –, à travers les titres, les auteur·trice·s et les maisons d’édition qu’elles veulent mettre en avant». La librairie vise aussi à penser le livre autrement que comme un simple produit commercial, en réfléchissant moins au profit qu’à l’intérêt qu’il peut générer. Ces valeurs font partie des singularités qui permettent à la librairie Basta! de tirer son épingle du jeu face aux grandes enseignes et de lui donner sa pertinence, ne disposant pas d’autres moyens pragmatiques pour agir sur l’évolution conjoncturelle. La librairie rappelle néanmoins régulièrement son existence sur le campus lors d’événements; et ce d’autant plus que la période Covid a laissé des traces, avec une nette baisse de fréquentation. Il n’en demeure pas moins que Basta! continue d’attirer une clientèle soucieuse de privilégier une structure locale et une autre offre éditoriale. Ainsi, qu’il s’agisse de lectures de cours ou de loisirs, les libraires auront toujours de quoi satisfaire votre curiosité universitaire.
RENCONTRE • Troupe francophone de théâtre fondée en 1999 et membre du Pôle d’Expression Théâtrale de l’UNIL-EPFL, le Dossier K est de retour ce printemps avec l’hilarante comédie Je veux voir Mioussov. Un événement à ne pas manquer.
Dans la célèbre maison de repos Les Tournesols, on cherche désespérément Mioussov, seule personne en mesure d’aider Zaitsev, fonctionnaire, pour une affaire urgente. «Il était encore là il y a cinq minutes», vous indique volontiers la Directrice de l’établissement. Et pourtant, Mioussov, où qu’on le cherche, demeure insaisissable. La confusion s’installe, les émotions s’exacerbent et les passions s’affolent dans la pièce Je veux voir Mioussov (Valentin Kataïev, 1947), qu’interprétera le Dossier K au printemps 2025.
Le Dossier K, dites-vous?
Fondée en 1999, Le Dossier K est une troupe francophone de théâtre amateur. Elle est l’une des 6 commissions du Pôle d’Expression Théâtrale de l’UNIL-EPFL, qui rassemble chaque année près de 3’000 spectateur·ice·s autour de ses représentations. Riche de plus de 25 ans d’histoire, la troupe a touché aux œuvres de nombreux·ses auteur·ice·s suisses (Friedrich Dürrenmatt, René Morax) et internationaux·les, en plus de quelques créations originales. Elle est en outre passée par divers genres et registres, de la comédie d’abord à la tragédie dès 2004 avec une mise en scène de 12 hommes en colère, supervisée à l’époque par l’actuel conseiller national socialiste Samuel Bendahan. Cette diversité générique s’est encore récemment confirmée avec les représentations de plusieurs comédies du XXe siècle, ainsi que de la tragédie Dommage qu’elle soit une putain (1633), qui témoignent de l’ouverture de la troupe à une production littéraire d’époques variées.
Entre classiques de la fin du XIXe siècle (Cyrano de Bergerac, Peter Pan), adaptations de romans (Vol au-dessus d’un nid de coucou) ou encore de films (Festen), le répertoire du Dossier K ne connaît ni limite ni frontière. La troupe a ces dernières années mis en avant plusieurs œuvres d’autrices, comme George Sand – avec une adaptation de sonroman Gabriel, qui traitait déjà en 1839 de la question de l’identité de genre – et Agatha Christie, que le Dossier K a mise à l’honneur pas moins de trois fois en interprétant les enquêtes policières Ils étaient dix, Le Crime de l’Orient Express et La Souricière. Cette dernière, mise en scène l’année passée, a réuni plus de 350 spectateur·ice·s.
K comme katharsis
En 2025, le Dossier K revient avec Je veux voir Mioussov, comédie soviétique hilarante pleine de personnages hauts en couleurs et de quiproquos savoureux. Cette expérience délirante, satire d’une bureaucratie absurde, représente une opportunité unique pour toutes les personnes atteintes de phobie administrative (nombreuses sur ce campus et souvent recroquevillées aux alentours du service des immatriculations de l’Unicentre) de se purger de leur passé traumatique. Les représentations auront lieu les 17, 18 et 19 avril à la salle polyvalente de l’EPFL (bâtiment CE), le 30 avril à la Grange de Dorigny dans le cadre du festival Fécule, ainsi que le 14 mai à la salle Nucleo du Vortex de l’UNIL. Les réservations sont ouvertes en ligne à l’adresse www.dossierk.ch.
Par ailleurs, l’aventure Dossier K et ouverte à tous·tes, des néophytes en théâtre aux interprètes expérimenté·e·s; il suffit pour y participer de se présenter en début d’année académique au lieu de rendez-vous indiqué sur le site et les réseaux de la troupe (@dossier.k.epfl sur instagram). Le Dossier K se retrouve un soir par semaine et plus d’une dizaine de week-ends par année pour préparer et répéter son spectacle annuel, ce qui induit un investissement individuel et collectif intense. Cela dit, c’est aussi une opportunité de théâtre incroyable, un lieu de rencontres où se forment des amitiés fortes et fusionnelles, ainsi qu’un espace de partage et de bienveillance qui permet de se déconnecter pour quelques heures par semaine de la vie estudiantine, de vivre d’autres existences par procuration, tout en profitant au maximum de la riche vie associative que le campus offre aux étudiant·e·s.
TÉLÉ-RÉALITÉ· Nombreux·ses sont celles et ceux qui avouent éprouver un plaisir coupable à regarder de la télé-réalité. Que ce soient des émissions de dating, de survie ou encore de mode ou de culture, notre chemin croise inévitablement celui de ce genre télévisuel. D’où vient alors cet étrange attrait pour le « réel »? Ne serait-ce pas une réalité mise en scène?
Culte: une mise en abyme à peine déguisée
La série Culte (2024) tente de répondre à ces questionnements; elle explore la genèse de la télé-réalité en France. L’émission s’intéresse au personnage d’Alexia Laroche-Joubert, productrice du Loft Story et de Culte (coïncidence?), ici renommée Isabelle de Rochechouart et brillamment interprétée par Anaïde Rozam. Bien que la série se concentre sur la production plus que sur ses candidat·e·s, il aurait été impensable d’omettre l’histoire d’une des gagnant·e·s, Loana (Marie Colomb), qui vit sa vie changer en sortant du loft. Culte retrace les difficultés de Loana face à la célébrité ainsi que la fascination malsaine et voyeuriste d’un des producteurs pour la jeune femme.
La série dépeint les dessous de la télévision dans un portrait élogieux de sa productrice. Bien que l’émission ne se retienne pas de montrer les stratagèmes parfois vicieux de cette dernière, elle en ressort malgré tout triomphante. Habilement, Culte nous présente notre propre attrait voyeuriste, et démontre sa nocivité comme un avertissement immanquable. Cependant, il paraît impossible de décrocher ses yeux de l’écran.La série dévoile l’exploitation d’informations secrètes des candidat·e·s, leur naïveté, les mécanismes insidieux pour créer l’addiction des spectateur·ice·s et pourtant, nous voilà. Toutes les clés nous sont offertes sur un plateau d’argent pour s’affranchir des maints subterfuges et combines des géants télévisuels. Toutefois, c’est avec ces mêmes mécanismes que nous en sommes tombé·e·s victimes. Voilà peut-être ce qui rend Culte simultanément inconfortable et intriguant à visionner.
Sommes-nous en quête d’authenticité?
Un des aspects attrayants de la télé-réalité est son apparente authenticité. Des télécrochets, tel que la Star Academy, où les candidat·e·s sont filmé·e·s de leur réveil à leur coucher, attirent une audience massive. Cette quête d’authenticité se retrouve même au sein d’œuvres fictionnelles, où briser les conventions cinématographiques dérange et le personnage se confond progressivement avec la star. Les spectateur·ice·s occupent la position de «pseudo-espion·ne·s» selon l’écrivain David Foster Wallace et sont sujet·te·s à une «orgie d’illusions», par la nature fictionnelle du programme, qui donne l’impression d’avoir accès à des moments volés.
Ainsi, la frontière entre fictionnel et réel se brouille et encourage les fervent·e·s spectateur·ice·s à déceler le vrai du faux ou à se livrer à l’illusion de l’authenticité.
Or, la télé-réalité n’est pas qu’addiction et voyeurisme, elle permet aussi de mettre en lumière des cultures et formes d’art gardées soigneusement dans l’ombre. Une émission comme Drag Race France, dérivée française du fameux RuPaul Drag’s Race, est tout autant une compétition qu’une célébration. La culture queer y est représentée par des drag queens diverses et variées, avec des tableaux oscillants entre l’émotion et le comique.
La télé-réalité est un genre qui ne fait qu’accroître en popularité. Notre réalité est-elle si absurde qu’il faut l’extraire du quotidien pour mieux la comprendre? Ou alors, peut-être que la réalité dans la télé n’est pas si exacte. Dès lors, ces émissions semblent devenir une échappatoire souhaitée d’une réalité qui effraie de plus en plus.
RENCONTRE · Conscient de ses forces et faiblesses qu’il transforme en matière créative, ce jeune rappeur suisse partage dans sa musique une vision authentique de lui-même. Dans une interview avec L’auditoire, il évoque ses débuts modestes à composer des sons entre des caisses de rangement dans son garage, jusqu’à son ascension à la deuxième place des Tataki Awards.
Peux-tu te présenter en quelques mots et nous expliquer ton parcours vers la musique ?
Moi c’est Nae, j’ai grandi à Champlan, proche de Sion. Depuis gamin, j’ai toujours voulu marquer mon temps. Avant même de me projeter dans la musique, j’ai toujours eu des images de scènes. J’ai fait du piano plus jeune et nous avions l’habitude, en famille, de chanter avec ma grand-mère. Puis c’est mon grand frère qui m’a donné le goût du rap. Il nous amenait, mon frère jumeau et moi, à des soirées où il faisait du freestyle. Je le voyais avec des étoiles dans les yeux.
Comment les choses se sont-elles enchaînées ?
Grâce à mon frère, qui m’a plongé dans l’univers du rap alors que je n’y connaissais rien, je me suis mis à écouter de la musique plus consciemment, et pas seulement par divertissement. Un jour, il me dit qu’il faut qu’on enregistre, et on est parti acheter des micros dans un magasin de musique. On a ensuite sorti notre premier EP, 2 en 1. J’ai directement eu une dalle énorme, tandis que mon frère était plus sur la retenue et préférait se consacrer à ses études. J’ai ensuite sorti mon premier projet solo, Kintsugi. Pour officialiser la première écoute, j’ai loué un cinéma où je décryptais mes sons devant mes proches et une salle comble. Ça en a surpris plus d’un, moi qui étais de nature assez discrète, à ne pas faire trop de vagues.
Quand tu es transparent, les gens se reconnaissent davantage
Quelles difficultés as-tu rencontrées dans ton parcours de jeune artiste?
La première, c’est peut-être la difficulté de collaborer entre artistes. Pour sortir un projet, il faut être bien entouré et cha- cun à son rôle à jouer. J’ai passé deux ans, entre Lyon, Genève et Lausanne à chercher un beatmaker. Ce rôle est aussi important, si ce n’est plus que l’artiste qui pose sa voix, car l’âme de la musique, c’est l’instrumental. Ça a été un vrai combat pour trouver des gars avec qui je pouvais travailler comme je l’entendais. Quand on a un projet en tête de A à Z, partager sa vision, son projet, ce n’est pas toujours facile. Cela m’a poussé à créer mes propres accords. J’ai téléchargé une application qui me permet de poser ma voix et transformer ça en instrumental. Ça rajoute un côté ludique dans la création. Un autre aspect compliqué, c’est tout le côté administratif. La musique c’est pas- sionnant et libérateur, mais dès que tu commences à avoir des perspectives d’avenir, ta passion peut en prendre un coup. Il y a des moments de temps morts parce que c’est trop compliqué. Gérer son statut d’artiste, construire des demandes d’aides à la culture, qui ne sont pas toutes friandes de rap et recon- naissent davantage le théâtre ou d’autres formes d’art. Tout ça, ce sont des aspects qu’on apprend sur le tas et qu’on n’anticipe pas forcément.
Comment arrives-tu à combiner musique et travail? J’ai réussi à m’organiser pour me libérer deux jours par semaine que je passe en studio. En expérimentant une année sabbatique, à me consacrer à la musique à plein temps, je me suis rendu compte que plus de deux jours de libre pour faire de la musique, c’était trop. Trop de temps et les passions se transformentencorvée.Travailleràcôté me permet d’avoir les pieds sur terre, de maintenir un rythme de vie normal et de délimiter les moments où je peux être plus créatif. Et quand je suis au studio, j’ai besoin d’être dans ma bulle pour pouvoir développer quelque chose d’au- thentique et de personnel. Jusqu’à maintenant, j’apprécie ma progression constante, de ma cave aux Tataki Awards. Je me dis que c’est juste incroyable ce qu’il se passe! Tant que j’arrive à progresser, c’est une victoire.
Tes sons sont à la frontière entre la pop et le rap, quel style musical te stimule le plus? Venant initialement du freestyle et du rap, je me dirige énormément vers la pop. J’adore aussi l’Afrobeat. Tout ça est très expérimental, de nombreux·ses artistes dans le rap se cherchent. On est en train de prendre un virage où les gens essaient des choses. J’adore aller chercher la limite de ce qui est écou- table. Je ne veux pas m’enfermer dans des codes, mais avoir un équilibre, un juste milieu. Avant, l’accent était
beaucoup mis sur l’egotrip, sur le fait de cacher ses sentiments et de paraître fort. Je trouve que mettre en lumière ce côté sensible est beaucoup plus enri- chissant, sans en faire trop non plus. Ça parle peut-être plus aux gens: quand tu es transparent, ils peuvent se recon- naître davantage.
J’adore aller chercher la limite de ce qui est écoutable
Comment ta région d’origine, le Valais, a influencé ta musique? J’ai un rapport assez ambivalent avec ça. Je suis fier d’où je viens, mais le fait que cela soit sans cesse mis en avant peut parfois me gêner. J’aime qu’on me reconnaisse pour ma musique et je ne mets pas l’appartenance à ma région d’origine trop en avant. Je ne veux pas que ça prenne le pas sur d’autres aspects de mon travail ou de ma personne.
Quels objectifs pour 2025? L’année prochaine, avec la sortie de mon nouvel album, j’aimerais essayer de mettre en place une tournée suisse et quelques scènes françaises.
Que penses-tu de ce qu’on appelle aujourd’hui les musiques TikTok? C’est un rapport ambivalent que beau- coup d’artistes entretiennent avec les plateformes comme TikTok. Les albums ne fonctionnent plus vraiment. Nous sommes à une époque de consomma- tion rapide, où l’on écoute 15 secondes de ta musique et ça passe ou ça casse. Je déteste ça, mais en même temps qu’est-ce que ce serait d’avoir une trend à soi!
Propos recueillis par Alexandra Bender
Retrouvez l’artiste sur Spotify (Nae) et sur Instagram (@nae.so_)
LITTERATURE · Né à la fin du XVIIIe siècle, le romantisme noir incarne la face obscure du mouvement romantique. Là où la nature sublime et la quête d’idéal dominent le romantisme classique, le romantisme noir explore l’angoisse, la folie et les mystères insondables de l’existence.
Ce courant littéraire et pictural s’est inspiré de la fascination pour le macabre et l’irrationnel, il puise dans les récits gothiques anglais et les légendes folkloriques européennes. Avec l’essor de l’ère industrielle et l’érosion des certitudes des Lumières, le romantisme noirest né comme une réponse littéraire au bouleversement des sociétés européennes. Loin des rêveries bucoliques du romantisme classique, ce courant explore les ténèbres de l’esprit humain, les frissons du surnaturel et la mélancolie face à une modernité déshumanisante. Alors que la machine commence à façonner la société, les écrivain·es du romantisme noir se préoccupent des conséquences sur l’humain, de ce changement. Par ailleurs, le thème de la folie y est souvent exploré. Cette fascination pour l’esprit malade reflète une société en perte de repères. Dans certains romans, l’automate incarne cette crainte: il brouille la frontière entre l’humain et l’artificiel, semant le doute sur ce qui définit la vie et les émotions authentiques.
Amour, folie et chute fatale
En 1816, E.T.A. Hoffmann publie Der Sandmann, roman qui s’inscrit dans le romantisme noir. Le récit met en scène Nathanael, un jeune homme hanté par un traumatisme enfantin lié à Coppelius, une figure sinistre qu’il associe au marchand de sable, personnage légendaire qui arrache les yeux des enfants pour les endormir. Cette obsession marque toute sa vie et l’éloigne peu à peu de Clara, sa fiancée. L’esprit de Nathanael vacille lorsqu’il croise Coppola, un opticien inquiétant qui semble être une réincarnation de Coppelius. Sa descente vers la folie s’intensifie lorsqu’il tombe amoureux d’Olympia, une femme énigmatique et parfaite dans son apparente sérénité. Ce n’est que plus tard qu’il découvre qu’elle est en réalité un automate, une création artificielle du scientifique Spalanzani avec la complicité de Coppola. Cette révélation brise définitivement l’équilibre mental de Nathanael. Son amour pour Olympia symbolise une quête désespérée d’un idéal inaccessible. Aveuglé par son obsession, il préfère l’illusion d’une perfection mécanique à l’amour sincère mais imparfait que lui offre Clara. Cette préférence traduit une rupture avec une réalité devenue insupportable pour lui. Incapable de revenir à une existence rationnelle, Nathanael sombre dans la folie et finit par se donner la mort. Bien que publié en 1816, Der Sandmann trouve une résonance troublante dans notre monde contemporain. La fascination de Nathanael face à l’automate Olympia, symbole d’une perfection artificielle, évoque les préoccupations actuelles liées à l’essor de l’intelligence artificielle et des robots humanoïdes. Aujourd’hui, les avancées technologiques transforment nos modes de vie, remettant en question la place des émotions et de l’authenticité dans nos interactions. Face à cette modernité déroutante, la littérature joue un rôle fondamental. À travers l’imaginaire, elle reste une boussole essentielle pour naviguer dans un monde en constante mutation.
GLOBALISATION · Les clivages entre villes et campagnes sont étudiés autant par la géographie, la sociologie que la science politique. Ils s’observent dans de nombreux pays, même si ce ne sont pas toujours les mêmes phénomènes qui sont à l’œuvre.
S’il y a bien un fait qui dépasse les frontières et les particularités helvétiques, c’est ce qui divise villes et campagnes. Que savons-nous à propos de ce clivage dans d’autres contextes nationaux et est-il plus ou moins marqué qu’en Suisse ?
Contrairement à ce que l’on pense souvent, les différences dans la manière de voter entre zones urbaines et rurales sont moins marquées en suisse que dans d’autres pays, d’après le politologue suisse Claude Longchamp. D’une part, les agglomérations concentrent la vaste majorité de la population et font de la suisse un des pays les plus urbanisés de l’OCDE. Cette porosité entre zones rurales et urbaines et accentués par la mobilité pendulaire, de plus en plus importante. Finalement, les infrastructures ferroviaires très développées, la petite taille du pays et la décentralisation du pouvoir jouent un rôle prépondérant pour réduire ces inégalités territoriales.
Le cas français
Qu’en est-il dans des territoires moins denses et urbanisés comme en France ? La notion de «diagonale du vide» est utilisée pour signifier de manière cynique, mais dans certains cas revendicative comme le cite le géographe Max Rousseau, les inégalités territoriales. En effet, cette région qui va du Nord-Est au Sud-Ouest de la France en passant par le Massif central est assimilée à un désert en termes de densité, de services essentiels médicaux ou sociaux et d’infrastructures. Comme c’est le cas en Suisse, il est commun de constater des tendances de comportements de vote plus conservateurs dans les ruralités face à des villes plus progressistes. Mais il faut être attentif.ve, d’après des géographes et politistes comme Jean Rivière et Elie Michel, à ne pas tomber dans un «déterminisme géographique» qui associerait directement un lieu de vie à certains avis et une manière de voter. En effet, les comportements électoraux seraient davantage impactés par des variables socio-professionnelles, de niveau d’éducation ou de revenu, qui elles-mêmes interagissent avec des contextes historiques et locaux spécifiques. Un cas emblématique est celui de la région du Nord-Pas-de-Calais, qui vote historiquement socialistes ou communistes et a aujourd’hui une forte proportion d’électeurs du Rassemblement National. De même, les centres urbains ne sont pas homogènes et il peut y avoir des différentes marquées entre quartiers centraux ou plus populaires.
Clivage inversé
Pour autant, il est globalement admis que les villes votent plus à gauche et les campagnes plus à droite. Mais il a des exceptions qui ne confirme pas forcément la règle. Si nous prenons le cas de la Suède, sa situation actuelle est influencée par l’historique des paysans suédois depuis 1900 : les petits propriétaires constituaient une part importante de l’électorat rural où les produits des paysans restaient compétitifs sur le marché et avec des industries moins concentrées dans les zones urbaines. Des partis paysans prospères ont émergé et ont formé des alliances avec les partis sociaux-démocrates de la classe ouvrière. L’auteur Jobim Steyermark, dans sa revue de littérature sur les fractures politiques mondiales entre les zones urbaines et rurales, dit qu’il y a des mécanismes qui permettent cette forme de loyauté géographique de se perpétuer dans le temps. Les chercheurs Domenech et Sanchez-Cuenca étudient un cas similaire en Espagne et démontrent que les niveaux actuels d’inégalité économique n’expliquent pas entièrement la popularité continue de la gauche dans des zones rurales. Cela s’explique car il existe une forte corrélation entre les tendances politiques d’un individu et le camp choisi par ses parents pendant la guerre civile espagnole.
Penser dans la globalisation
De manière générale, d’après Huijsmans et Rodden, les clivages se rendraient particulièrement saillants dans des systèmes majoritaires avec deux partis principaux – comme c’est le cas par exemple aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada – car ces partis regroupent leurs positions sur de nombreuses questions dans une dimension gauche-droite, (ou libérale-conservatrice) englobante. Dans les pays dotés de systèmes électoraux plus proportionnels, les principaux partis semblent agir comme un tampon contre la polarisation extrême entre zones urbaines et rurale. Mais la géographe Deborah Potts nous propose une grille de lecture qui intègre le clivage ville-campagne dans la globalisation. Tout d’abord, la globalisation ne produit pas toujours de migration linéaire du rural à l’urbain : par exemple en Chine et en Inde énormément de «migrants solitaires» vont travailler dans des villes alors que le reste de la famille reste dans des zones rurales. La migration vers les villes produit aussi des phénomènes d’inégalités qui dépassent les frontières étatiques, comme c’est le cas avec les migrants notamment d’origine asiatiques qui viennent travailler pour la construction dans les pays du Golfe. Leurs conditions de vie et de travail sont en général très précaires et difficiles, avec peu voire pas du tout de protection sociale et des droits très limités.
ENTRETIEN · Présidente de de la section nationale suisse du Conseil International des Organisations de Festivals de Folklore et d’arts traditionnels (CIOFF®), Edith Quinodoz nous propose une vision du folklore à travers le prisme de l’échange et de la découverte de toutes les cultures. Elle-même danseuse et assistante à la direction artistique dans le groupe de danse folklorique d’Evolène, sa passion pour la promotion du patrimoine immatériel se traduit par son engagement pour un folklore innovant et bien vivant.
Bonjour, merci d’accorder cet entretien à L’auditoire. Pouvez-vous tout d’abord vous présenter ?
Edith Quinodoz, je suis la présidente présidente du CIOFF® Suisse depuis 2020. Je suis née et j’ai grandi à Evolène. Le folklore est une histoire de famille pour moi, car mon père est le directeur des Célébrations Interculturelles de la Montagne à Evolène (CIME). Je danse aussi au sein du groupe de danse folklorique local, l’Arc-en-Ciel, et j’assiste mon père à la direction artistique du groupe. On peut dire que je suis tombée dans le folklore dès mon enfance, et que cette passion ne m’a pas quitté. J’ai étudié les sciences des Sociétés à Fribourg puis j’ai réalisé mon master en tourisme à l’UNIL, avant de revenir dans ma région natale pour travailler dans ce domaine.
Qu’est-ce que le CIOFF®?
C’est avant tout une ONG internationale qui a pour but de promouvoir et diffuser le patrimoine culturel immatériel à travers des festivals. Le CIOFF® est un membre associé de l’UNESCO, ce qui est le plus haut niveau de partenariat qu’une ONG peut avoir auprès de l’UNESCO. On est donc accrédité pour la protection, la promotion du patrimoine culturel immatériel, qui guide l’action du CIOFF®. On a aussi toutes sortes de missions annexes, comme de créer l’échange ou promouvoir la tolérance. On a une philosophie orientée vers la paix entre les cultures qui sont accueillis dans nos festivals. On l’applique par exemple à travers l’égalité entre les groupes accueillis : chaque groupe a le même temps de scène, et on veille à ce qu’aucune culture ne prenne toute la place. Pour la section Suisse, notre rôle est à la fois d’aider des festivals suisses à trouver et faire venir des groupes étrangers, mais aussi d’aider les groupes folkloriques suisses à se développer, à monter sur scène ou aller dans des festivals internationaux.
Que font ces festivals ? Combien sont présents en suisse ?
Pour moi, il y a un principe de base concernant le folklore : c’est un art vivant. Et un art vivant qui se nourrit presque exclusivement de l’échange. Cela signifie qu’il n’y a que la confrontation, la rencontre des cultures qui peut vraiment créer une prise de conscience de sa propre culture, de ses propres coutumes.
Toute la réflexion autour de la création d’un festival de folklore, c’est donc l’échange entre les cultures. Il y aussi la volonté d’offrir une vitrine de qualité au folklore suisse, en particulier en Valais où il y a de nombreux groupes.
Ces deux objectifs se regroupent sous un grand chapeau, qui est la promotion du patrimoine culturel immatériel, et qui est le rôle du CIOFF®. Outre les CIME, il y deux autres festivals de folklore labellisés par le CIOFF® en Suisse. A Fribourg, les Rencontres de Folklore international (RFI) ont lieu chaque année et fêtent leurs 50 ans cet été, et le Festival International Folklorique d’Octodure a lieu tous des deux ans à Martigny.
Est-ce qu’il y a des critères pour mettre en lien festival et groupe folklorique ?
Le CIOFF® utilise trois catégories de folklore pour décrire ce que font les groupes folkloriques : l’authentique, l’élaboré, le stylisé. Un programme authentique aura un contenu plutôt régional, dansé avec des costumes authentiques, la musique et la danse sont interprétées sans aucun arrangement. C’est par exemple le cas des danses apprises par les générations précédentes, qui sont souvent présentées à l’affilée, sans enchaînement. C’est le cas de beaucoup de groupes valaisans, où on a tous·toutes des danses que nos grands-parents dansaient et qu’on continue de danser de la même manière.
Le folklore élaboré, peut couvrir une à plusieurs régions, et les éléments du costume sont souvent adaptés. Mais avant tout, la musique et la danse ont été harmonisées, c’est une création de nouvelles danses, inspirées d’éléments traditionnels. Ce sont des programmes enchaînés. On commence à raconter une histoire aux spectateur·rices.
Par exemple dans mon groupe, l’Arc-en-Ciel, on a un tableau qui raconte un mariage, un autre qui parle de Carnaval, et on intègre dans les danses des formes de mimétisme. On mime des gestes de la vie quotidienne, comme les travaux des champs. Enfin, la catégorie dite « stylisée ». Là, on est dans quelque chose de moins enraciné, dans lequel on se concentre plus sur la technique et le spectacle, en s’inspirant des aspects nationaux du folklore et de l’art traditionnel. Les costumes sont recréés la plupart du temps. Il s’agit d’une transposition scénique moderne, qui est réalisée à partir de l’idée d’une création artistique. Ces catégories permettent de protéger les groupes et les festivals. Quand un groupe s’inscrit en tant que groupe authentique pour un festival, il sera dirigé vers les festivals qui recherchent ce genre de groupe. Et comme le CIOFF® joue ce rôle de contact entre les groupes et les festivals, c’est notre responsabilité de protéger les groupes et de les envoyer au bon endroit, car il n’y a rien de pire pour un groupe que d’être dans un festival et de ne pas se sentir à sa place. Il y a des festivals qui préfèrent présenter des groupes qui sont tous de la même catégorie, d’autres qui préfèrent tout présenter. C’est le cas de notre festival des CIME, où on tient à présenter autant de groupe authentiques, élaborés et stylisés. Cela pose quelque difficulté, car pour un groupe authentique grec, ou papoue, c’est difficile de danser sur la même scène qu’un grand ballet ou qu’un groupe semi-professionnel, qui ont tout un spectacle très stylisé. Il faut faire un effort de pédagogie afin d’expliquer au public ce qu’il va voir et découvrir. Le but des festivals est bien de pouvoir faire découvrir des cultures, d’ouvrir l’esprit des gens sans avoir besoin de partir.
Qu’est-ce qui vous marque le plus dans votre festival à Evolène?
Au CIME, la thématique qui revient est celle de la montagne. Nous nous en servons de fil rouge pour montrer que la réalité de la montagne est différente à travers le monde, mais qu’il y a plein de chose qu’on a en commun et qui nous rapprochent malgré des pratiques différentes. Par exemple, le respect voire la crainte de la montagne se retrouve aussi bien dans les cultures alpines que pour les peuples vivants proche de volcans. Et à mon avis, avec l’actualité, en particulier la montée de l’extrême droite, je pense que c’est ce qu’il y a de plus important dans nos festivals. J’ai toujours aimé ce que je faisais, mais là j’ai l’impression qu’ouvrir les esprits, permettre découvrir l’autre relève presque de la mission. Je vois ça à Evolène, tous ces petits moments passés à boire un verre ou danser avec une personne qui vient d’Ouganda, d’Inde ou d’ailleurs sont magnifiques. Tous les gens qui pensent eux-mêmes être réticent·es, quand iels sont en contact directement avec des gens qui viennent de loin, leur réticence disparaît. Et parfois, iels découvrent eux-mêmes qu’iels ne le sont pas finalement. Ces contacts sont permis par un contexte de fêtes, et ça libère les gens des préjugés qu’iels avaient. Le festival amène un cadre différent, de légèreté, dans lequel les gens osent se mélanger et découvrir qu’il y a de la place pour tout le monde, toutes les cultures.
Comment décririez-vous les danses et le folklore suisse ?
On en revient à la notion d’échange. On le voit aussi très fortement dans le folklore suisse, à travers les pas de nos groupes de danses. La valse, ça ne vient pas de chez nous, la polka, ça ne vient pas de chez nous, la matzurka non plus. Tous ces pas sont arrivés dans les danses Suisse par la rencontre et l’échange.
A Evolène, on danse des tarentelles car on a un lien historique avec l’Italie. Avant que les routes carrossables se développent, il était plus simple de passer le col pour rejoindre nos voisin·es latin·es que de se rendre à Sion.
Nos costumes sont aussi variés, et ont des liens étroits avec la sphère germanique, même en Suisse Romande. Et ce n’est pas spécifique à la Suisse, les Mexicain·es dansent beaucoup de pas de polka. C’est important de comprendre que les démarcations qu’on fait au niveau de l’UNESCO permettent une protection et une promotion de notre patrimoine immatériel, typiquement on ne peut pas dire que le Jodel serait mexicain, mais cela n’empêche en rien l’existence d’autre forme de chant de montagnes, l’appropriation de certains pas et l’échange de certaines pratiques.
Vous dansez vous-même en costume depuis votre enfance. Mais d’où viennent les costumes en Suisse et à Evolène?
Cette importance de l’échange et du partage n’est pas toujours partagée, car certain·es pensent que le folklore doit uniquement se préserver. C’était beaucoup le cas dans les Fédérations cantonales de costumes en Suisse, qui ont été créées dans les années 30. Elles ont transformé le costume en un uniforme, donc il a été décidé à un moment que le costume avait telles formes, telles pièces, telles couleurs, certains costumes se sont en quelque sorte figés au moment où on a cessé de les porter quotidiennement. Mais par exemple, dans notre groupe de l’Arc-en-Ciel, le costume officiel est le plus précieux, celui qu’on porte pour les célébrations ou les mariages. Cependant, il se porte de manières très régulières dans sa forme plus simple avec une personnalisation des parures. On est un peu une exception là-dessus, mais cela fait que notre costume est encore en train d’évoluer. Sur scène, en fonction de ce qu’on danse, nous avons encore le luxe de pouvoir porter différentes variantes de notre costume, tout en restant authentiques. Par exemple si nous faisons un tableau sur la vie paysanne, personne n’allait au champ bien habillé·e, mais si nous faisons notre tableau sur le mariage, alors le costume officiel a du sens. Dans ces fédérations, iels ont aussi défini des danses, donc pendant longtemps tous les groupes du Valais avaient le même répertoire musical et dansant. Cela a permis de créer un répertoire commun par canton, mais dans le même temps, à mon avis, cela tue la spécificité de chaque région.
Si à l’époque on avait abordé le folklore différemment, en mettant à disposition des groupes des outils comme l’apprentissage du rythme et de la mise en scène et si on avait créé des liens avec les conservatoires, nous aurions une qualité artistique différente aujourd’hui.
Le public serait plus intéressé et les groupes plus dynamiques. Et dans les faits, les groupes qui travaillent comme ça on l’air de mieux se porter. Les fédérations de costumes ont eu leur importance pour la protection des costumes, mais elles n’ont pas donné de base solide pour faire évoluer les groupes ensuite. Chez nos voisin·es, c’est une autre mentalité, une reconnaissance plus large, notamment par l’institutionnalisation de l’art traditionnel qui a sa place dans les universités et les académies de danse. Je pense qu’on est en train de comprendre que c’est vers cela qu’il faut aller. C’est pour ça que le CIOFF®et les groupes de danses folkloriques doivent aussi se faire connaître auprès des cantons, car c’est de là que pourrait venir ce soutien.
ENTRETIEN · Du salut nazi d’Elon Musk à l’investiture de Donald Trump, en passant par le retour des valeurs «traditionnelles» et la montée de l’extrême droite, le fascisme semble à nouveau débordant d’actualité. L’auditoire rencontre Stefanie Prezioso, spécialiste du fascisme et de l’antifascisme et professeure d’histoire à l’Université de Lausanne, pour analyser ce phénomène.
Qu’est-ce que le fascisme? Quels en sont les éléments fondamentaux?
Depuis son apparition au 20e siècle, le fascisme a donné lieu à des interprétations diverses privilégiant tel ou tel aspect constitutif ou pensé comme prédominant. Si on devait en donner une «formule de poche» on pourrait dire que le fascisme est un mouvement politique de droite extrême qui trouve sa pleine expression en Italie et en Allemagne dans les années 1920, 1930 et 1940, violemment antimarxiste, impérialiste, raciste, il entend détruire les droits et les libertés démocratiques, et se fonde sur le rejet de l’égalité, la stigmatisation des plus faibles et l’offensive contre les femmes; il utilise la violence, la terreur, mais aussi l’embrigadement pour imposer une nouvelle hiérarchie entre les êtres humains. Pourtant, certains de ces traits se retrouvent aussi dans d’autres systèmes autoritaires, ce qui complique sa définition. L’antifasciste italien Angelo Tasca affirmait en 1938 que «définir le fascisme, c’est en faire l’histoire»; et je pense que c’est dans cette direction qu’il faut aller.
Selon vous, le concept de fascisme est-il pertinent pour analyser les dérives autoritaires actuelles?
Comme l’historien étatsunien Robert O. Paxton, je pense que c’est un mot qui génère plus de chaleur que de lumière. Pour certain·e·s son usage est contre-productif car il brouille la nouveauté des phénomènes politiques actuels; pour d’autres, il est essentiel parce qu’il offre un cadre prescriptif. Il y a des éléments de continuité historique évident avec le fascisme, mais ce dernier avait des éléments de continuité évident avec la droite réactionnaire nationaliste du 19e siècle. A la fois, cependant, ce que l’on pourrait appeler le «ventre» de certains de ces mouvements est constitué par des personnes qui se rattachent ouvertement au nazisme et au fascisme (symboles, gestes, habillements etc.).
Quelles sont les différences et similitudes entre le fascisme du20e siècleet les extrêmes droitesactuelles?
Elles partagent avec le fascisme historique le nationalisme, le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie, l’impérialisme, l’homo/lesbophobie, l’autoritarisme, l’antimarxisme; elles entendent détruire les droits et les libertés fondamentales mais aussi les syndicats et plus largement les mouvements sociaux, elles mènent une offensive contre les droits des femmes et désignent des boucs émissaires.
Ce rejet de l’autre s’accompagne d’un discours identitaire excluant, qui vise à légitimer des politiques autoritaires en prétendant défendre une nation menacée.
Dans ce sens, les stratégies discursives et électorales de figures comme Donald Trump, Giorgia Meloni ou Javier Milei s’apparentent à celles utilisées par Mussolini ou Hitler.
Le dernier ouvrage d’Olivier Mannoni intitulé «Coulée brune» le montre. Leurs conditions d’émergence sont également analogues: crise économique et sociale de longue durée, crise des formes de représentation et y compris de la légitimité des partis politiques traditionnels, pertes de repères et crise morale. Mais le contexte aujourd’hui est très différent. Parmi les différences majeures, citons leur rapport à l’État. Le fascisme historique prônait un renforcement de l’État. L’extrême droite actuelle est ultralibérale et veut un État réduit à ses fonctions régaliennes. Javier Milei brandit une tronçonneuse comme symbole de la destruction des services publics, tandis qu’Elon Musk incarne une vision libertarienne où l’État est perçu comme un obstacle au développement du capitalisme; et à la fois jamais l’État n’a été autant sollicité pour sauver le secteur financier.
Quelle est la place du mouvement de masse dans les extrêmes droites actuelles?
Le fascisme s’appuyait sur des mouvements de masse, organisés autour d’une idéologie et structurés par des organisations paramilitaires (comme les SA en Allemagne ou les Chemises noires en Italie). Leur objectif était notamment de détruire les organisations du mouvement ouvrier et les mouvements progressistes, à un moment ou celles -ci rassemblaient des millions de membres. Aujourd’hui, la question du mouvement de masse est plus ambiguë. S’il existe des groupes d’extrême droite actifs et violents, ils ne sont pas centralisés du moins pour le moment comme la force armée spécifique de l’un ou de l’autre de ces mouvements. Leurs actions sont plus diffuses, souvent relayées par des communautés en ligne. Leur influence se manifeste davantage lors des élections; elles se structurent également dans la guerre culturelle sur les réseaux sociaux et une ignorance culturellement produite. Les extrêmes droites contemporaines adaptent leur discours notamment en exploitant la désinformation et les réseaux sociaux pour asseoir leur influence. Un champ de recherches nouveau sur le tournant de période que nous sommes en train de vivre s’ouvre. L’économiste Cédric Durand a employé un terme séduisant pour le définir: le technoféodalisme. Quoiqu’il en soit, nous avons besoin de nouveaux instruments d’analyse.