• garden gourmet

    Texte obtenant le Prix spécial (Prix-se de risque), Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Alex Pérez

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    I

    c’est pas le moment d’écrire de la poésie
    tu mettrais quoi dedans avec tes idées
    brouillées
    tu dirais rien qui vaille la peine
    c’est quoi
    la peine tu
    mettrais
    les tripes et les viscères celles
    qu’on t’a prises qu’on a
    cuisinées servies dans des plats en argent et
    recouverts de poussière qu’on a
    fait revenir à la poêle puis au four
    étalées sur du pain ajouté du sel
    et on s’est dit
    que c’est bon
    je l’ai fait moi même

    il faut se taire pour mieux
    être il faut
    s’asseoir et
    oublier
    lentement
    sur les pavés sur le bitume l’image et
    quelques sons
    c’est la posture qui
    me
    reste
    c’est le souffle entre les os
    je marche encore
    un peu et
    JE ME SOUVIENS c’est dans le corps c’est
    la marque dans
    le corps qui reste et tout
    ce que tu ne fais pas à mon corps je
    m’en souviens aussi mais
    avec moins
    d’exactitude

    si je me remets à écrire je
    revendique la recette
    C’EST MOI QUI T’AI DIT COMMENT
    CUISINER MES TRIPES devine quoi j’ai
    recommencé déjà trois fois
    gloussements fond de gorge je
    rigole pas quand je dis qu’il me faudra te
    faire taire
    je met mes amplis très fort je recouds
    mon bide
    comme ma maman pour que je sorte
    les tissus qui accrochent j’y vais
    sans anesthésie TAIS TOI juste la nicotine
    et du fil de pêche
    avant de serrer je glisse
    quelques cailloux
    et quelques graines

    je cicatrise
    toujours
    mal
    petites gouttes en onomatopées
    à l’intérieur du crâne et
    à l’extérieur
    pour faire les mots il faut
    de plus petites structures
    tout y est mais rien vraiment
    ça coule par tous les orifices
    je passerai la serpillière
    j’imite les êtres humains
    quand ils parlent je
    deviens flaque et oscillations
    j’ai coupé un tout petit bout de ma chair
    CETTE FOIS C’EST MOI pour voir
    j’ai fait des traits pas parallèles
    on sait jamais
    si j’ose
    des dessins au fil de fer

    II

    tout petit et je vois pas
    je préfère me dire ça
    plutôt que de fermer les yeux
    je me souviens plus d’hier ou
    d’avant hier
    à cause du trou dans ma mémoire
    ou quelque chose qui la mange
    j’écrase entre mes paumes celles
    qui tournent
    et elles s’arrêtent
    si j’ai de la chance sinon
    je leur donne de l’inertie
    je les vois plus seulement le mouvement
    un peu d’air qui rappelle
    près du visage
    les mains battantes devant les yeux pour
    attraper
    je sais plus pourquoi on se tient droit
    ou comme on peut
    il faut peut-être plus
    bouger il faut
    peut-être
    plus
    penser à ce qui écrase
    le plexus et les autres choses
    prendre un peu d’élan
    un tout petit peu juste
    un pas
    et demi TU ME VOLES TOUT CE QUE TU VEUX
    TU ME VIOLES TOUT CE QUE TU VEUX c’est fini
    elle est morte et vous le
    savez et
    moi aussi
    je crois maintenant que tu m’as pris dans tes bras pour
    rien d’autre que me dire de me
    taire
    et je
    te prends par les épaules et je
    te dépose loin
    je parlerai plus fort que toi même si tu mets encore
    du scotch sur ma bouche
    je parlerai avec mes mains ou avec
    mon ordinateur
    je parlerai des langues
    que tu parles pas et je dirai tout ce que je veux et tu
    me prendra plus rien
    je brûlerais tes poèmes si je pensais pas
    quand même
    qu’il y en a quelques-uns à garder
    il y a des signes pour les sens c’est pas
    pour rien
    de l’œil à
    la bouche de
    l’eau à
    la commissure des lèvres
    j’ai peint les miennes en
    rouge
    pour le plaisir j’ai
    veillé
    toute la journée j’ai
    oublié de dormir
    et sur la peau une pellicule
    bleutée et sous
    les cils
    plus rien

    on m’a dit que je pouvais
    prendre le temps
    de respirer un peu d’emmagasiner la douceur
    les sentiments j’avais
    peut-être
    quinze ans la première fois et la
    deuxième et les suivantes je me
    souviens pas mais
    ma moelle épinière
    si ELLE SE SOUVIENT TELLEMENT
    QU’ELLE TREMBLE
    ENCORE et toi tu attends
    alors moi les
    émotions fortes tu vois je
    m’en passerais bien
    votre adrénaline je la découpe
    en lamelles je
    la lacère et je la jette
    par la fenêtre sur l’autoroute mais
    je vois avec les yeux
    nettoyés je regarde le sol et c’est
    un nouveau sol je lui dis
    je m’en fiche si tu pries ou pas
    du moment que quelque chose
    parfois
    te fait pleurer pour rien

    je me demande je sens
    il y a dans les viscères et la fatigue
    je vois
    plus rien j’éventre
    ouvrir encore la voix
    l’écho dans la caverne osseuse
    les obscénités je
    sais pas ce que ça veut dire je
    me pends je
    m’éprends de la couleur
    en tension
    obtenir la teinte
    exacte
    de mon
    absence
    je dormirai jusqu’à demain et
    le réveil c’est un larsen
    directement du trait
    aux sens
    à la texture
    de ma
    présence

    quand je DIS OUI À L’ANESTHÉSIE des sens
    c’est pour de faux
    je peux pas contenir
    tout
    les tripes qu’on a cuisinées les
    graines que j’ai plantées
    dans mon ventre j’y ai mis
    des choses que tu sauras jamais
    j’y ai mis
    de quoi
    recommencer
    j’y ai fait pousser
    toute ma tendresse
    je la cache
    pour les impies je la garde
    pour quelques temps
    au printemps j’irai cueillir
    les fleurs de mon œsophage
    je ferai deux bouquets un
    pour moi
    un pour elle

    III

    d’abord
    on se rend illisible on construit
    des maisons
    que personne peut habiter
    d’autre que soi
    je peux pas t’inviter tu dirais
    pourquoi tu as mis une marche là
    et la poutre et le carrelage il est
    trop froid
    alors que c’était la parfaite température

    ensuite
    ça s’accroche par
    vulnérabilité comme toujours et
    pour la lumière
    juste au dessus du crâne
    quand je pense
    et qu’autour des tables de cafés
    sur le sol
    dans mon lit
    tu parles avec des mots
    que personne comprends
    avec l’aisance des fourmis qui envahissent
    mon balcon
    depuis le début de l’été
    tu portes trois fois ton poids
    en bêtise attentive
    en douceur névrotique

    toi TU DIS N’IMPORTE QUOI et moi rien
    parce que si j’avais ouvert ma bouche
    fait vibrer les cordes
    vocales
    j’aurais tout vomi sur la table de jardin
    sur le béton
    j’aurais dit la vérité et
    j’ose pas
    à quelques détails près j’aurais eu le droit
    on a tracé la frontière de la morale
    invisible
    autour de ta personne
    comme je trace un arc
    autour de toi quand tu t’en vas
    et toi
    autour de moi
    quand je pleure devant toi
    si tu laisses faire je fais pas exprès
    sur la peau et dans les os
    je touche un peu
    le plus doucement possible
    dense
    fluide après un certain temps
    et par tendance je continue mais en surface
    au fond
    pareil

    cette fois c’est toi
    et moi j’attends je respire fort et
    lentement je
    joue le jeu je suis
    grand et je sais
    que pour un bandage on va dans le
    sens du cœur que pour
    mourir il faut
    vouloir que je suis pas
    si bête j’apprends à lire
    et j’apprends ce QUE TU SAIS PAS
    ENCORE alors je ferme
    tes yeux et pas
    les miens je touche avec
    la pointe et en dedans
    des trucs qui se préparent des
    envies de
    violence
    pour faire contraste

    je les trouve
    je leur crache au visage
    je leur écris des lettre
    des e-mails cinglants
    je leur explique la vie
    parce que je sais tout parce que
    j’ai toujours
    raison
    je casse leur boite aux lettres à
    main nue
    je leur fais manger leur langue
    et leur solitude
    je leur écris des poèmes
    des qu’iels voudront pas lire
    des qui les accusent
    qui les mettent en tort
    je leur fais manger mes mots

    je les fais fuir

    je te tiens les portes je te caresse les cheveux je te prends
    la main ou alors c’est toi trop fragile les os se cassent et
    s’effritent je répare à la loupe je recolle les morceaux à la
    colle forte sur le tapis et j’agence mon corps pour y mettre
    le tien et je roule tes cigarettes et je regarde le plafond et je
    regarde ta présence quand elle échappe je respire j’attends
    le lendemain pour pleurer et je
    t’écris
    des
    poèmes

    J’ÉCRIS PLUS POUR MOI J’EN
    AI RIEN À FOUTRE ou alors juste plus besoin
    et c’est un mensonge immense comme
    un immeuble
    sur mes portes sur
    toutes mes portes j’écris pour me souvenir
    de respirer et de bouger mes
    phalanges une par une de
    pas les laisser rouvrir
    suivre la césarienne suivre
    le cutter dans le tissus c’est
    moi qui le tiens
    si je lâche la pression il
    tombe
    entre les gouttes de brume je
    m’assied le carrelage et le
    liquide
    c’est moi
    plus besoin de chercher

    L’Avis du Jury
    Le choix du genre « lyrique » induit ou traduit une conscience suraiguë de la forme. Le jury a particulièrement apprécié des élans brisés par de brusques rejets, des métaphores filées qui désignent, par la bande, une écriture qui se fait points de couture. Un bon travail de découpe et un chapitrage décalé. Tout ce travail de précision produit une concentration extrême : on devine qu’il s’agit d’un combat contre une force adverse contre quoi le poème s’édifie, contre quoi il cherche à imposer sa mesure, son pas, sa respiration. On suit ce combat sans savoir exactement de quelle nature est ce phénomène.

  • Les nuages blancs

    Texte gagnant la 2ième place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Ilian Guesmia

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décider d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    – Alors, tu es allée te promener ce matin ?
    Elle tourne la tête dans ma direction et entrouvre la bouche pour me répondre.
    – …
    Elle me regarde. Enfin, je crois.
    Après un bref instant, elle détourne le regard et ses petits yeux marron se remettent à errer au
    hasard, entre la terre et le ciel.
    Un océan de champs – d’herbes folles d’abord, puis au loin de colza – ondule devant nous. Le soleil, déjà bas dans le ciel éternel, a revêtu ses rayons les plus doux. Il fait bon. La lumière est enivrante. Un vieux chêne contemple notre scène. Sur une des branches du tilleul à l’ombre duquel nous nous sommes assis chante l’adorable serin cini. Quelques nuages flottent. Une buse plane. Le temps respire.
    Suspendu.

    – Tu n’as pas été faire de promenade après le déjeuner ?
    Elle cligne des yeux, cherche ma voix.
    Je répète.
    – Une promenade… non ?
    Elle me dévisage. Le serin se tait.
    – Oh tu sais, moi je… bon j’ai un… un petit tour, vers… tu vois là où il y a… où tu es toi. Et puis ben
    j’ai regardé si vous étiez mais… voilà je… je me suis dit « non tu vas quand même pas… », enfin je voulais
    pas vous déranger.

    Une abeille bourdonne. Le tilleul frissonne.
    – Et qu’est-ce que tu as vu de beau pendant ta balade ? Tu as vu de jolies fleurs ?
    – Oui, quand je passais sur mon… tu sais… mon…
    – Ton chemin ?
    – Oui, il y avait des fleurs que… que je… enfin…
    – Des fleurs que tu n’avais encore jamais vues ?…
    – Oui, voilà.
    Je la prends dans mes bras.

    Des fleurs qu’elle n’avait jamais vues… Je l’aurais parié !
    Il y a quelques années, au temps où ses yeux ne scrutaient pas encore le vide, elle m’aurait dit : « Tu sais, dans mon talus, et bien il y a des fleurs qu’on n’a jamais vues ! Ils disaient justement ce matin aux Jardiniers à la radio – je sais pas si tu écoutes ça toi ? – ils disaient qu’il y a des graines qui restent sous terre, qu’elles ne sortent que lorsque c’est le bon moment et après ça donne des fleurs qu’on n’a jamais vues ! ».
    Cette théorie, je la connais par cœur. Depuis qu’elle a la maladie d’Alzheimer, elle ne cesse de la répéter.
    La seule différence, c’est qu’hier encore – avant-hier peut-être – elle pouvait encore former une phrase grammaticalement correcte. Mais elle a oublié. Les mots. Les verbes. La syntaxe. Un jour, elle oubliera de parler aussi. De respirer.

    Et elle ne verra plus de fleurs qu’elle n’a jamais vues.

    – Tout se passe bien ?
    Je lève la tête et je remarque Ophélie, l’aide-soignante qui s’occupe de Grand-Maman. Cette dernière l’observe d’un œil suspicieux, mais ne répond pas.
    – Oui, tout va bien, ai-je fait.
    – Il est temps pour Madame Hugo de passer à table, annonce-t-elle.
    Je jette un coup d’œil à ma montre. 16h30. J’avais oublié que l’on soupait à 17h00 en EMS. Et qu’il faut trente minutes pour atteindre la salle à manger lorsqu’on est accompagné d’un résident.
    – J’ai réservé une place pour pouvoir manger à ses côtés.
    – Alors je vous laisse y aller gentiment.
    Je remercie la jeune femme et entreprends de me lever.
    – Tu viens, Grand-Maman ?
    – Pourquoi ? Je dois partir ?
    – Non, on va manger, c’est tout.
    Elle me jette un regard paniqué.
    – On va juste manger, Grand-Maman. J’ai vu qu’il y a de la dorade au menu. Tu viens ?
    Elle marmonne quelques mots incompréhensibles.
    Je l’aide à se lever et nous avançons vers l’entrée à pas de tortues asthmatiques. À la hauteur d’une fenêtre, Grand-Maman se fige. Nous n’avons même pas atteint la porte d’entrée.
    – Qu’est-ce qu’il y a Grand-Maman ?
    – Tu vois les… ces grands… là-devant, qui sont dans le… ?
    – Les nuages ?
    – Oui. Tu as vu comme ils sont blancs ?
    – C’est beau hein ?
    – Y a pas d’eau.
    – Où est-ce qu’il n’y a pas d’eau ?
    – Dedans.
    – Dans quoi ?
    – Les grands trucs là.
    – Les nuages ?
    – Oui. Ils sont blancs, ça veut dire qu’y a pas d’eau dedans.
    Je m’abstiens de lui rappeler que les nuages sont des amas de vapeur d’eau condensée en fines gouttelettes maintenues en suspension dans l’atmosphère et approuve sa nouvelle théorie.
    – Les gens qui s’occupent de… dans les champs… ils vont pas être contents.
    – Les paysans, tu dis ?
    – Oui, parce que tu comprends, depuis des mois, pas une goutte. Et on n’aura plus rien à manger.
    – En parlant de manger, tu ne veux pas aller souper ?
    – Pourquoi ?
    – Parce que c’est l’heure.
    Nous nous remettons en marche.

    Blancs comme l’écume
    Flottent dans l’azur


    Dans le vent se dessinent
    Libres et légers


    Veillent sur le temps
    Adoucissent le jour
    Voile de rêve
    Toile immaculée


    Une larme est tombée du ciel

    À peine avons-nous franchi le seuil d’entrée que nous sommes contraints de céder le passage à une vieille dame toute voûtée, à l’air courroucé.
    – Tu as vu celle-là ? me fait Grand-Maman.
    – Oui… Et bien quoi ?
    – Elle est juste à côté de…
    – De ta chambre ?
    – Non, non ! Dans !
    – Ah d’accord. Et alors ?
    – Hein ? Je comprends pas de quoi tu parles.

    Nous avançons de quelques millimètres, puis croisons Jacqueline, une mamie sympathique au premier abord, mais qui n’a plus toute sa tête et dont le verbe s’avère rapidement fatigant.
    – Eh, mais c’est Marianne ! fait-elle sans me prêter la moindre attention. Oh ben ça me fait plaisir de te voir ! Figure-toi que je parlais justement de toi à Henriette l’autre jour ! D’ailleurs, en parlant d’Henriette, …
    – Avance, me fait Grand-Maman sans la moindre discrétion. Ah, celle-là ! J’sais pas ce qu’elle me veut c’te bonne femme !
    Mal à l’aise, je tente d’expliquer à Jacqueline que l’on doit passer à table, mais la vieille femme – qui ne m’a pas remarqué je présume – ne daigne pas arrêter de parler. Grand-Maman grommelle en me tirant la manche et je finis par céder.
    Et nous la laissons cancaner toute seule dans le hall.

    Arrivés à la salle à manger, nous cherchons notre table et trouvons la petite étiquette « Mme Hugo » placée sur une table entourée de quatre chaises. Un membre du personnel m’aperçoit et approche, mal
    à l’aise.
    – Est-ce que ça vous dérange que deux autres pensionnaires s’assoient à votre table ?
    – Non, pas de souci, je serai ravi de faire leur connaissance.
    L’employé me remercie et retourne à l’entrée accueillir les pensionnaires de l’EMS.
    Grand-Maman fronce les sourcils.
    – Dit quoi le bonhomme ?
    J’esquisse un sourire.
    – Il dit que deux autres résidents vont venir manger à notre table.
    Grand-Maman me regarde sans broncher.
    – Deux résidents que tu connais vont discuter avec nous pendant le repas.
    La maison de retraite des Tilleuls est toute petite et ne peut accueillir qu’un nombre très limité de résidents, ce qui assure une ambiance conviviale au sein de l’établissement. Seulement voilà, Grand-Maman Marianne étant de nature solitaire, elle n’a créé que très peu de liens avec les autres pensionnaires, pour ne pas dire aucun. Aussi, lorsque les deux messieurs viennent maladroitement s’asseoir à notre table, Grand-Maman fait les gros yeux.
    – Qui c’est ceux-là ?
    – Lui, c’est Monsieur Cherpillod, dis-je en lui indiquant le petit monsieur aux yeux méfiants ; on a
    discuté avec lui au salon l’autre jour, tu te rappelles ?
    Si je me souviens parfaitement du moment passé en compagnie de ce vieux ronchon rabougri, cela n’a pas l’air d’être le cas de Grand-Maman, au vu des yeux de calmar géant qu’elle pointe dans sa direction.
    – L’ai jamais vu celui-là.
    Je commence à m’excuser auprès de Monsieur Cherpillod, mais il me coupe la parole dans l’instant.
    – Bof, ici de toute façon personne ne me respecte, même l’équipe d’animation. Ils veulent tous que
    je meure le plus vite possible pour être débarrassés de moi.
    Monsieur Cherpillod étant paranoïaque, je ne peux m’empêcher de hausser un sourcil. La dernière fois que j’ai eu le privilège de l’entendre s’écouter parler, il avait prétendu que les cuisiniers tentaient de l’empoisonner en remplaçant les médicaments pour son arthrose par des « pastilles de cyanure ». Heureusement, il s’en était aperçu et les refilait depuis à M. Sanchez, dont la tête ne lui revenait pas.
    Je me tourne vers l’autre homme. Il est grand, avec des cheveux argentés et un air avenant.
    – Et vous, comment vous appelez-vous ?
    – Je m’appelle Ernest Blanc, mais appelez-moi Ernest, répond-il en dépliant sa serviette, les mains tremblantes.
    La serveuse s’approche de nous. Je ferme les yeux. C’est de la soupe, j’en suis sûr. Avec un peu de chance ça ne sera pas celle aux patates. Je rouvre les yeux. Elle sert de généreuses portions de soupe aux patates dans quatre bols.
    – Ça sent bon, dit Grand-Maman, enthousiasmée, dont les dernières soupes de patates préparées
    dans sa cuisine avaient pour base l’eau des patates vapeurs qu’elle s’était concoctées la veille…
    – Vous trouvez ? répondit gentiment l’employée en posant les bols sur la table, avec un manque
    de conviction évident.
    – De quoi elle parle ? m’interroge Grand-Maman, en se mettant à boire la soupe directement dans son bol et en prenant soin d’en renverser partout sur sa jupe.
    L’employée nous souhaite bon appétit et passe à la table suivante en souriant. J’en viens à me demander si la raison de son sourire est la dernière réplique de Grand-Maman, son incapacité à utiliser une cuillère ou… la soupe elle-même.

    – C’est dégueulasse c’te bouillasse qu’ils nous servent !
    Ça y est. Je me disais que cela faisait longtemps que Monsieur Cherpillod ne nous avait pas régalé de son habituel concert de grognements et de postillons.
    Et si je dois bien admettre que la soupe de patates est – comme à son habitude – absolument ignoble, je ne peux que me montrer impressionné par la purée de pommes de terre – oui, ici on aime bien varier les féculents – et la dorade. Même les légumes, habituellement cuits à outrance pour éviter de fâcheux accidents avec les dentiers, se révèlent étonnamment comestibles.
    Je me tourne vers Ernest qui n’a pas dit un mot de tout le repas.
    – Ernest, vous ne dites rien, est-ce que quelque chose ne va pas ?
    – Non, c’est rien, je suis juste un peu fatigué.
    – C’est son anniversaire et personne n’est venu le voir aujourd’hui, corrige Cherpillod en haussant les yeux au ciel. En même temps, je ne sais pas à quoi il s’attend ; personne ne vient jamais le voir.
    Je me retiens de fusiller Monsieur Cherpillod du regard.
    – C’est vrai ça, Ernest ? C’est votre anniversaire aujourd’hui ?
    Le pauvre homme soupire.
    – Oui, mais c’est pas grave. Je peux pas en vouloir à ma fille, elle est partie vivre en France avec son mari.
    – Et le reste de votre famille ? intervient maladroitement Grand-Maman Marianne, levant ainsi pour la première fois les yeux de son assiette.
    Ernest avale sa salive.
    – Je n’en ai plus, de famille. Ma femme est morte il y a plus de quarante ans et je ne me suis jamais remarié depuis. Je n’ai ni frère ni sœur. Mes amis sont tous décédés. Et les services sociaux trouvent que ma ferme est en trop mauvais état. Du coup, ils m’ont mis en appartement protégé, et puis…
    – Et puis il est devenu trop infirme pour se débrouiller tout seul ! finit Cherpillod en ricanant.
    Je lui lance un regard noir. Ernest conclut :
    – Comme j’ai du Parkinson, je pouvais plus rester seul.
    – Il cassait toutes ses tasses en porcelaine, complète Cherpillod joyeusement.
    – Vous pouvez vous taire ? demande Grand-Maman Marianne, à ma grande surprise et à l’hilarité de l’employée qui ramasse les assiettes de la table à côté.
    Cherpillod se renfrogne. Je l’ignore et reprends :
    – Je suis sincèrement désolé, Ernest. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour égayer votre journée ?
    – Non, je ne crois pas. Comme disait M’sieur Cherpillod, j’ai l’habitude d’être tout seul pour mon anniversaire. Je suis déjà bien content de pouvoir manger avec vous. Et puis, l’équipe m’aura sûrement préparé un beau gâteau.
    Grand-Maman avale goulûment sa dernière bouchée de dorade puis articule :
    – Moi aussi, j’ai… à l’école de… pour les femmes, enfin avec une recette mais… et puis, ça allait
    comme ça. Voilà.

    18h00. Grand-Maman et moi quittons la salle à manger et rejoignons la porte d’entrée de l’EMS.
    – Bon, et bien… je crois qu’il est temps que je rentre chez moi.
    Elle paraît surprise. Peut-être parce qu’elle n’a pas la moindre idée de l’heure qu’il est.
    – Ah. D’accord… bon. Alors à… à bientôt.
    Je la serre contre moi. Ses bras restent un instant le long de son corps chétif. Puis elle porte ses mains jusqu’à moi. Elle m’agrippe. Elle ne sait pas qui je suis. Mais elle sait qu’elle me connaît. Et elle ne veut pas que je parte.
    Au bout d’une longue minute, je desserre mon étreinte. Je fais un pas en arrière. Elle me dévisage avec de grands yeux mélancoliques.
    – Je reviens demain.
    Ses yeux sont embués.
    – C’est vrai ? Demain ?
    Je prends ses mains dans les miennes.
    – Oui. Demain.
    Et je m’en vais.

    Par la fenêtre.
    Une ombre immobile.


    Elle fixe le néant.
    Vertige du monde.


    Son âme s’échappe.
    À chaque seconde.


    Une vision brouillée.
    Les échos du passé.


    Elle ne comprend pas.
    Elle ne sait plus.


    Elle se cherche dans le noir.
    Elle me cherche au hasard.


    Puis elle se retourne.

    – Pourriez-vous m’indiquer où se trouve Madame Hugo, mademoiselle ?
    – Elle lit le journal dans la véranda.
    – Merci.
    – Je vous en prie.
    Elle lit le journal ?… Observer le journal serait plus adéquat. Grand-Maman ne sait plus lire, et même si elle savait, elle ne comprendrait pas un mot.
    Je croise Sylvie, une adorable petite grand-mère toujours de bonne humeur, qui fait son footing tous les matins.
    – Bonjour Madame Pahud. Vous allez bien aujourd’hui ?
    – Toujours ! Pourquoi aller mal quand on peut aller bien ? J’ai bien dormi, le soleil brille, j’ai eu
    mon café ce matin et la vie est belle !
    – Et bien, c’est fantastique ! À plus tard Madame Pahud !
    Je passe ensuite à côté d’une autre dame, que je n’avais encore jamais eu l’occasion de rencontrer
    auparavant. En me voyant, elle se met à hurler :
    – De l’eau ! De l’eeaauu ! ! DE L’EEAAUU !
    Je la regarde un instant, interloqué.
    – JE VEUX DE L’EEEAAAUUU !
    Je m’enfuis.

    Dans la véranda, je cherche Grand-Maman du regard.
    Elle est là, tout de vert pâle vêtue, assise dans son fauteuil habituel, le journal à la main, le regard perdu quelque part dans un gros titre. Ses cheveux noirs blanchissants sont en désordre.
    – Grand-Maman ?
    Elle lève les yeux de son journal.
    Il m’arrive parfois de me demander si c’est vraiment ma Grand-Maman que j’ai devant moi. Si elle n’est pas déjà partie, ne laissant derrière elle qu’un clone, un sosie égaré, une pâle imitation. Une illusion.
    – Grand-Maman, c’est moi, ton petit fils.
    Elle se lève, se jette dans mes bras et m’inonde de larmes.
    – J’attendais, j’espérais tellement…
    – Je suis là Grand-Maman. Je suis là.
    J’essuie ses larmes à l’aide d’un mouchoir. Elle rit, je ne sais pas pourquoi.
    – Je suis venu te voir hier, tu ne te souviens pas ?
    Elle fronce les sourcils.
    – C’est pas grave, je suis très content de te voir, moi aussi. Que veux-tu faire aujourd’hui?
    – Oh tu sais, moi je sais pas.
    – Tu aimerais participer à une activité avec l’équipe d’animation ?
    Elle me regarde avec des yeux effarés.
    – Non, ça non. Je m’en passe très bien.
    – Tu préfères qu’on aille se promener, peut-être ?
    – Si tu veux.
    – Ce que je veux n’a pas d’importance. C’est ce que tu veux toi qui compte.
    – Tu sais moi je sais pas.
    – On va se promener ?
    – Oui.

    Nous décidons de passer dans sa chambre afin de récupérer sa jaquette. Il fait une température estivale, mais elle a froid, allez savoir pourquoi.
    En nous y rendant, nous passons près du salon où quelques résidents et animateurs se sont réunis autour du canapé à côté du piano pour fêter l’anniversaire de Madame Delisle. Une employée dépose un gâteau au chocolat devant la petite vieille.
    – Joyeux anniversaire, Madame Delisle !
    – Ça me fait quel âge ?
    – Qu’est-ce que vous pensez, Madame Delisle ?
    – Bah, je sais pas moi… 50 ans ?
    – Ah non, Madame Delisle, ça vous fait 98 ans aujourd’hui !
    – Ah bon.
    L’employée regarde une de ses collègues en riant.
    Il est effrayant de voir à quel point les personnes âgées perdent la notion du temps, en particulier celles atteintes de maladies neurodégénératives. Grand-Maman non plus ne sait jamais quel jour de la semaine nous sommes, ni quelle heure il est, ni même quel mois ou saison nous vivons. Elle erre dans un hasard chancelant, dans un espace temps complètement flou, sans repères ni frontières, dort lorsqu’on lui dit de dormir, mange lorsqu’on on lui dit de manger et survit lorsqu’on on lui dit de vivre.

    – Tu vois les gros machins blancs, là ? me fait Grand-Maman.
    – Les nuages…
    – Qu’est-ce que c’est beau. C’est tout blanc, partout.
    – Oui, c’est magnifique, en effet.
    – Comme un tableau.
    Je me demande d’où peut bien venir cette fascination subite pour les nuages blancs. Il doit bien y avoir une raison… S’y reconnaîtrait-elle ? Eux non plus n’ont pas les pieds sur Terre… Ils flottent, sans amarre.
    Ou peut-être y voit-elle quelque chose que je ne vois pas. Les enfants couchés dans l’herbe y voient bien des sirènes et des dragons.
    – J’ai trop chaud, me fait Grand-Maman.
    Sans blague.
    Nous continuons de marcher en silence. Au bout de quelques minutes, je finis par lui poser la question.
    – Tu te souviens quand on allait voir le TGV de 09h22 partir de la gare de Lausanne ?
    – Non.
    La rapidité et la brutalité de sa réponse me prennent par surprise.
    – Alors, peut-être te souviens-tu de nos sorties à Sauvabelin. On faisait le tour du lac.
    – Non.
    Je sens mon cœur se serrer.
    – Tu n’as pas oublié toutes les fois où nous sommes allés écouter le guet sonner l’heure ? Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
    – Non.
    – La Cathédrale de Lausanne, ton grille-pain « oiseau », Passe-Moi les Jumelles, le coucou de ton appartement, la place de jeu d’Epalinges, les kebabs au Bosphore, le piano, rien ?
    Elle ne répond plus, mais peu importe. Je connais la réponse.
    Je ne sais pas pourquoi je lui pose toutes ces questions. Je nous fais mal. Rien de ce que nous avons vécu ensemble n’existe encore dans sa mémoire et je le sais.


    Notre serin cini chante dans un érable. Je me demande s’il s’est jamais arrêté.

    Ils fuient
    S’effacent
    S’évaporent
    S’échappent
    Disparaissent
    Hors d’atteinte
    Cèdent au temps
    Qui passe


    S’y accroche
    S’y attache
    Mais ils filent
    S’en arrachent
    Brisés nets
    Se détachent
    Dans le vide
    Ils se cachent

    De retour de promenade, Grand-Maman et moi allons nous asseoir sur un des canapés du salon. Une dame d’une soixantaine d’années est assise au piano et massacre consciencieusement La Lettre à Élise de
    Beethoven. Grand-Maman ne l’a pas remarquée et me regarde d’un air ahuri.
    – C’est quoi ce bruit ?
    – Du piano. Tu vois, c’est la dame là-bas qui en joue.
    Grand-Maman reste silencieuse quelques secondes. Elle ne comprend pas. Soudain, son regard s’allume. Et là, à mon immense surprise, elle déclare :
    – Ça me rappelle… tu sais… le piano… quand tu… à Noël, tu jouais !
    Je tressaille.
    Elle se souvient. Je n’arrive pas à y croire.
    – Tu veux bien m’en… m’en jouer ?
    Mon cœur s’arrête. Je suis obligé de retenir mes larmes.
    – Je… Oui, Grand-Maman, je peux te jouer quelque chose si tu veux.
    Elle hoche simplement la tête.
    Je jette un coup d’œil à la vieille dame qui jouait du piano. Elle est retournée s’asseoir dans un fauteuil. Je m’avance vers le piano, lentement, pour être sûr de ne pas briser l’instant que je suis en train de vivre. Comme une illusion. La plus belle, assurément. Je m’assieds sur le tabouret devant le piano. Le choix s’impose de lui-même : les Nocturnes opus 9 n°2 de Chopin, le morceau que j’avais joué au dernier Noël auquel Grand-Maman avait pu assister. Je place mes doigts sur les touches du piano, puis me retourne vers Grand-Maman. Elle attend. Je ferme les yeux. J’ai l’impression que le monde entier retient son souffle.
    Les notes se mettent alors à remonter le long de mes doigts pour imprégner tous mes membres. Je me laisse transporter par la mélodie et sens mon corps s’incliner avec lenteur, au rythme de la musique. Mes bras ondulent sur le piano, je caresse les touches et m’enivre doucement. Je vacille petit à petit dans un état second, loin de la réalité. Le temps est suspendu et je flotte dans un rayon de lumière, en plein centre d’une aveuglante obscurité. Le visage de Grand-Maman se reflète dans le piano. Elle sourit. Elle me tend la main. Je la lui prends. Les étoiles scintillent soudain tout autour de nous. L’agitation et les soucis du monde sont loin, très loin, imperceptibles sur notre îlot de paix. Il n’y a que la musique, Grand-Maman et moi.
    Je frissonne et rouvre les yeux, tout en laissant mes mains se balader avec délicatesse sur le piano. Je regarde autour de moi. Quelques résidents se sont approchés et me fixent de leurs yeux curieux. Ernest est là, un sourire nostalgique sur le visage. Il y a Sylvie aussi, qui a forcé Jacqueline – assise à côté d’elle – à se taire. Quelques autres petits vieux sont venus écouter. Les uns paraissent émerveillés, les autres ennuyés. D’autres encore semblent ne pas écouter. Je parcours tout le salon jusqu’à ce que mon regard se pose sur Grand-Maman. Elle est toujours assise dans son fauteuil, les bras croisés, un sourire presque
    imperceptible aux lèvres. Un sourire que je ne lui connaissais plus. Ses yeux sont emplis de larmes. Et les miens aussi.
    Mes doigts cessent de jouer. Le silence s’empare de la pièce.
    Grand-Maman me regarde. J’en suis sûr cette fois.

    Je me lève du tabouret. Les résidents applaudissent, mais je ne les entends pas. Ma vision est opaque. Grand-Maman s’est levée. Je la prends dans mes bras et la serre fort contre mon cœur. C’est ma grand-maman. Je suis son petit-fils. Et rien ni personne ne le lui fera oublier. Au bout d’une longue minute, je desserre mon étreinte et sèche ses larmes.
    Je n’oublierai jamais le moment que je viens de vivre. Pour la première fois depuis bien des années, j’ai vu ma grand-maman en face de moi. Pas le sosie égaré. Ma grand-maman, bien vivante, les pieds sur Terre, la grand-maman de mon enfance. La grand-maman que j’aime.
    Je vois Ernest se lever et s’approcher de moi.
    – Je ne savais pas que vous faisiez du piano. Ma femme en jouait aussi autrefois. Vous m’avez rappelé bien des souvenirs. Merci.
    L’émotion est si forte. Les mots ne me viennent pas. Je réponds simplement :
    – Merci à vous.

    La lueur du jour s’éteint peu à peu. Il fait doux. Grand-Maman et moi profitons du calme et de la fraîcheur de la nuit naissante, qui tombe sur Les Tilleuls. Au loin, le soleil descend derrière les montagnes. Les nuages ont pris une teinte rosée dans le ciel de feu. Un grillon en quête d’amour frotte
    ses ailes frénétiquement. Il flotte un parfum de regain.
    Nous restons là, assis côte à côte à l’ombre de notre tilleul, dans le silence. Parler n’est pas nécessaire. La lumière baisse de plus en plus jusqu’à ce que les nuages prennent des reflets bleutés.
    – Tu as vu ? me fait Grand-Maman en pointant les nuages du doigt. Ils sont tout bleus.
    – Ça veut peut-être dire qu’il va pleuvoir, tu ne penses pas ?
    – Ça serait bien.
    Et nous cessons à nouveau de parler.
    Les ténèbres emportent le paysage. Les étoiles scintillent encore une fois tout autour de nous.
    La porte d’entrée s’ouvre derrière nous. J’entends des bruits de pas. Je me retourne. Ophélie.
    – Il serait temps pour Madame Hugo d’aller se coucher, vous ne croyez pas ? Elle ne dort pas beaucoup, vous savez.
    – Oui, je sais.
    Je soupire.
    – Je dois te laisser, Grand-Maman.
    – Pourquoi ?
    – La nuit est tombée. Il est l’heure que tu ailles dormir.
    – Ah bon.
    Nous nous levons et je la serre encore une fois dans mes bras.
    – Tu m’abandonnes ?
    – Non, Grand-Maman, je reviendrai te voir un de ces jours.
    – C’est vrai ?
    – Oui, je te le promets.
    – D’accord.
    Je desserre mon étreinte.
    – Bonne nuit, Grand-Maman.
    – Bonne nuit.
    Je regarde Ophélie prendre la main de Grand-Maman et la ramener dans l’EMS. Grand-Maman se retourne une dernière fois. Elle me fait un signe de la main. Je le lui rends.
    Je mets les mains dans les poches pour rentrer chez moi.


    Englouti dans la nuit noire.

    Réveil en sursaut. Un bruit sourd dans ma poitrine. C’est mon cœur. Il bat trop fort. Je sors de mon lit et ouvre les volets précipitamment. Le ciel bleu est constellé de petits nuages blancs. Je m’affole. Il s’est passé quelque chose. Je ne prends même pas le temps de m’habiller et descends les escaliers en courant. Je me jette dehors en pyjama et me mets à courir sur la route. Les voisins peuvent bien me regarder, je m’en moque. Le ciel se dégage peu à peu. Les nuages avancent vers l’horizon. Je cours plus vite, mon cœur cogne, prêt à se rompre. Je tombe à terre. Mon pyjama est déchiré et mon genou en sang. Peu importe, je me relève et me remets à courir. Les nuages avancent vers l’horizon. L’EMS apparaît devant moi. J’accélère encore. Je n’ai jamais couru aussi vite. Je me rue dans le bâtiment et tombe nez-à-nez avec une aide-soignante.
    – Quelque chose…
    Je l’ignore, la bouscule et continue de courir à toute vitesse. Je fais irruption dans le corridor qui mène au salon et passe à côté d’une fenêtre. Les nuages avancent vers l’horizon.

    Je me précipite vers le lit. Je cherche son corps dans les draps. Mais le lit est vide. Mon cœur lâche.
    Mon regard est alors attiré par la fenêtre de la chambre. Je m’en approche et regarde au dehors. Les nuages sont loin, prêts à disparaître à l’horizon. Une buse vole haut dans le ciel. Je crois avoir compris.

    L’Avis du Jury
    Très beau texte, qui touche au plus près de nos émotions. Le texte mélange à la fois récit et passages de poésie. Le récit est facile à suivre et à comprendre car le vocabulaire et la syntaxe utilisée sont accessibles y compris pour les personnes qui ne sont pas francophones. Le narrateur nous raconte lui-même l’histoire ce qui permet de s’immerger complètement et de vivre la scène au même instant.

  • Le garçon à la culotte rouge

    Texte gagnant – 1ière place, Prix de la Sorge 2022

    Écrit par : Solène Perriard

    CONCOURS • 35 membres de la communauté universitaire lausannoise ont participé au concours littéraire du Prix de la Sorge 2022 organisé par L’auditoire, sous l’unique condition de soumettre un texte de moins de 25’000 caractères espaces compris. Un jury composé de l’écrivaine et éditrice Abigaelle Lacombe, de la professeure de français moderne à l’Université de Lausanne Danielle Chaperon, du journaliste au journal Le Temps Sami Zaïbi, de la membre de la revue Archipel Elena Link et de la co-rédactrice en chef de L’auditoire Jessica Vicente, a récompensé quatre textes. Hors des trois premiers prix initialement prévus, le jury a décidé d’attribuer le prix Prix(-se) de risque à un quatrième texte. La cérémonie de remise des prix s’est déroulée jeudi 24 novembre au soir au foyer de la Grange de Dorigny, avec l’accompagnement musical du groupe Oxeon formé de la chanteuse Sylvie Klijn et de l’accordéoniste Léa Gasser.

    Assis sur le bord de la lunette blanche.
    Le ventre qui se tortille de douleur.
    Les minutes s’égrènent au rythme des perles de sang qui s’égouttent dans la cuvette.
    Production d’aquarelle pour repeindre les murs de sa chambre.
    Chaque goutte a le goût de la douleur d’enfanter, de naître, de faire naître.
    Et pourtant, iel qui était elle à la naissance, n’enfantera pas. Ce n’est pas son projet, ce qu’iel a projeté. Pas pour le moment. Pas dans ses plans.
    Ça fait plusieurs mois qu’a débuté cette ascension douloureuse du pronom féminin vers le tiret du pronom masculin. D’un nom à l’envers. D’un monde à l’endroit.
    Iel connaît tout le parcours, toutes les pierres à gravir pour passer de l’autre côté.

    Examens psychologiques et psychiatriques répétés. Oui, c’est ma volonté. Non, mes parents et mes professeurs ne m’y ont pas obligé. Au contraire, si vous saviez. Premier aval, première montée. Plutôt une descente corporelle, réduction de la poitrine. Deux cents grammes occultés de chaque côté. Prise de testostérone, affabulation des hormones qui dansent, qui chantent et qui déchantent. Iel les a avalés toutes ces pilules, à raison de trois fois par jour. Matin, pilule. Dîner, granule. Soir, gélule. Se sentir tout autre, presque un mutant avec toute cette chimie dans le corps. Se définir ainsi, une composition chimique non-identifiable, non-genrée, inclassable.

    Mais qu’importe si son désir d’enfanter s’est éteint, la Nature n’écoute pas. Elle est restée sourde à ses velléités et continue à lui prodiguer le sang des menstruées.

    Clac. La porte qui s’ouvre. Trahison du verrou mal fermé. La clé, objet phallique, est absente. Iel découvre le visage surpris d’un jeune homme bien comme il faut, avec tout ce qu’il faut, là où il faut. Il le dévisage de haut en bas, de bas en haut. Surprise mutuelle. Gêne tangible aussi. Et puis le poids qui tombe sur celui qui est assis. Comme pris en faute. Un garçon avec une serviette tâchée. Une culotte écarlate, pendante entre les jambes. Un conflit des sphères privées. Un regard qui crie muettement « tu t’es trompé de cuvette, mec ». Même le « mec » n’est plus très sûr, pas très bien placé. Iel entend « mauviette », « femmelette ». Ces mots qui raisonnent avec sa satanée « serviette ».

    Essuyer le regard gêné, l’entaille provoquée, la difficulté de la plus simple banalité que de nommer.

    Alors, dans son oscillation d’elle à il, iel ne sait même plus comment se nommer à cet instant. Une sorte de genre hybride ambulant, ou plutôt non-ambulant, juste asseyant et coulant de toutes ses veines. Iel se déteste sans avoir les mots pour s’injurier.

    Ce visage à barbe dont iel est si fier, mais qui pourtant (toujours avec ce mais qui annihile des mois d’efforts et de pilules), ce visage qui garde un éternel halo de je-ne-sais-quoi féminin. Ses lèvres fines et douces peut-être. Son regard qui se veut dur pour les oublier.

    Ces poils qui poussent en jungle sauvage sur son torse. Un peu superficiels pour les critiques qui observent d’un œil perplexe cette pelouse artificielle, ce golf entier sorti du désert de Gobi. Comme une vie humaine venant de Mars. Des poils tout droits sortis d’un cabinet de curiosités. Ces deux collines de lait maternel qu’iel réprime et contorsionne sous un corset. Squelette comprimé par cette armure en plastique, presque transparent mais qu’iel ressent quand iel se baisse et qui manque parfois de le laisser respirer. Ces deux seins, blancs bonnets passés d’un bon C à un maigre B, comme deux volcans dont on tairait l’irruption. Un passage interdit dont on boucherait tous les accès, de toutes parts et de tous horizons.

    Et puis, cet entre-jambe secret, là où si le lait s’est tari plus haut, le sang continue à couler à flots tel des chutes ardentes du Niagara. Enfin, c’est ce qu’iel ressent.

    Iel que l’on définit ainsi pour ne pas se mouiller, a envie de pleurer à ce moment-là, derrière la porte qui ferme et fait mal. Comme si ouvrir les vannes de cet autre trou, la source des eaux salées, lacrymales, sacrées pourrait diviser la douleur en deux parts égales.

    Douleur du corps qui s’épuise à expulser l’embryon plus jamais fécondé.

    Douleur du regard, du vis-à-vis. De ce miroir tendu dans ces deux pupilles, dans cette gêne, ce bref échange. De ce dévoilement involontaire de ce qui était caché sous les plis du pantalon. Dans le sexe. Dans l’entaille profonde de l’estime de soi.

    Blessure de cette identité mouvante, passant sans cesse dans l’inscription collée du passeport ancien à la chambre intime de l’être.

    Culpabilité fugace de ne jamais se sentir à sa place. D’hésiter entre deux portes surmontées de deux dessins enfantins. Carricatures du genre et de l’habillement. Du classement par couleur bleue ou rose bonbon. Toujours dans le « ou » du choix mais presque jamais (Dieu merci il en existe quelques-unes) de ce « et » de superposition. Sentiment d’osciller à la lisière de deux pronoms. D’encaisser les Mademoiselle à la place d’un genre neutre sans connotation. De ce prénom tatoué en hébreux sur son bras gauche qu’iel n’emploiera plus jamais. De se changer dans les toilettes, toujours ces mêmes cuvettes, pour éviter les regards sur son sexe. Quand la douche coule à flot et où ils font la course aux plus grands. Quand les insultes fusent sur les bancs des vestiaires. Le déo deux fois plus cher pour combler ces deux parties qui se chamaillent sans cesse à l’intérieur de ce moi seul.

    Solitude extrême entre deux roches, deux partitions.
    L’impression étrange d’être dans ce grand blanc.
    Solitude muette et multitudes antagonistes à l’intérieur de ces fragments en chaos.
    Entre ce merci à la Vie, et ce non-merci à cette vie-là qui l’oblige à la justification et aux pourquoi.
    Ce pourquoi moi et ce pourquoi pas.

    Alors ce il, cette elle, cet iel comme on l’appelle pour ne pas choisir, presse sur le bouton blanc qui fait vider le sang. Son sang sans pronom qui se dilue comme une aquarelle sur peinture vierge. Son sang qui coule sans genre et sans dénomination. Qui rejoindra le lit des égouts, des filtres transformant dégout en colère. Qui se mariera aux chants des rivières.

    Son sang qui chante. Cette voix toute singulière, unique, incolore. Cette voix qui chantera plus fort.

    Chambre en haut d’une tour d’habitation à loyer modéré.
    Ilot de sécurité, la vue offre un lac en-soleil-couché.
    Une cuvette à ciel ouvert sur les parois montagneuses.
    Quelques verres d’apéro sur la table, olives dénoyautées et cacahuètes aux vertus heureuses.

    Iel a pris sa guitare à la main et gratte quelques accords bien rythmés au coucher diurne. Tout est si parfait en cet instant. L’incident de la semaine passée a été dilué par les effluves de l’alcool, par des rencontres nouvelles dans ce bar assez hype. Et puis, il y a ce garçon, qui entre deux-trois taffes discrètes, lui a glissé à l’oreille qu’il pouvait grimper en haut de sa tour. Iel ne sait pas encore s’il a compris. Iel délaye son stress entre quelques gorgées et accords de guitare dans la nuit.

    Les genoux se frôlent sous la table au motif caracolé. La pile de cacahuètes qui se renverse. Qui se déverse sur ce beau tapis de Turquie tout neuf. La dernière tierce de guitare qui s’évanouit dans une cascade de tendresse. Premier baiser à la nuit tombée. Le cœur qui palpite, l’adrénaline, la tornade de plaisir, l’effluve des hormones… le cocktail arc-en-ciel se déverse sur un matelas de désir.

    Et puis soudain au milieu des caresses, de cette découverte et exploration de soi, de l’autre, de ces corps en magma… un frémissement s’installe à l’intérieur de l’être. Le doute est venu comme la bise à travers la fenêtre, un intrus dans cette chambre tamisée.

    – Attends, tu sais que j’suis pas vraiment un mec…

    – Je m’en fous. L’amour n’a pas de genre.

    Caresse sur un torse brisé, aux mamelons écrasés, deux cents grammes en moins de chaque côté. On dirait un vitrail d’église, avec des fragments de couleurs qui se diffusent depuis sa poitrine. Un peu de poésie dans toute cette chirurgie chimique du corps.

    Baiser sur un corps aux cellules violettes. Abolition et ablation de ces répartitions genrées. Coloration nouvelle, exploration et réparation de l’être. Écriture sur ce corps doré par le soleil comme des pages vierges. Des mots doux qui recouvrent les anciennes peaux : la page rougie de la honte, la bleuie par les pleurs et celle olivée de courroux.

    Caresse sur une pomme d’Adam naissante, sur une voix en mouvement qui se questionne. Une voix frémissante qui descend les escaliers de la portée. Soprano devient ténor. Sacrifice sur l’autel du genre. Soudainement, au milieu des tendresses nocturnes, les vibrations se libèrent en pleine ascension exponentielle, tel un oiseau qui découvre ses ailes et vocalise l’arc-en-ciel.

    L’Avis du Jury
    Texte fort, authentique et risqué. L’expression est maîtrisée et audacieuse, la prosodie est rythmée, la narration est incisive et épurée. Il faut du courage pour écrire ce texte, et du talent pour l’écrire de cette manière. L’autrice livre ici un récit exutoire, à vif, sur l’inconfort d’habiter un corps qui se soustrait aux normes sociétales. Dans une mise à nu vertigineuse, elle tranche au scalpel cette ligne de crête fugace sur laquelle se cristallise son identité. Mais « Le garçon à la culotte rouge » n’est pas que le récit d’une souffrance, c’est aussi l’espoir d’une vie libre, débarrassée de ses carcans, grâce à un amour moderne et non-genré.