Au fil des œuvres : Le reflet

Photo : Yayoi Kusama, Infinity Mirrored Room: The Souls of Millions of Light Years Away, 2013

Rédigé par : Furaha Mujynya

À travers les siècles, le reflet évolue, réfléchissant la nature, la ville et l’observateur·ice. Bien qu’image d’une image, il parvient à prendre vie et paraître plus réel que l’objet même qu’il réfléchit.

Les jeux de reflets dans l’art atteignent leur apogée à la fin du XIXe siècle grâce aux impressionnistes, tels que Claude Monet dans ses marines. Dans ses paysages urbains, la ville surplombant un cours d’eau est rendue double et difforme, lorsqu’elle se mélange à l’eau et au ciel. Il devient ardu d’établir la limite entre reflet et réalité. Monet invite son public, par le biais de jeux de miroir, à se plonger dans l’œuvre, à y voir le temps et la vie s’écouler au rythme de l’eau. Il existe donc une connotation poétique et romantique associée à la notion d’eau – aussi considérée comme source de vie – qui est déjà présente dans les tableaux de William Turner et autres artistes romantiques dès le début du siècle. Cependant les œuvres de Turner se concentrent majoritairement sur des paysages naturels et ne parviennent pas à mettre en contraste l’immuabilité du reflet avec la versatilité de la vie humaine. C’est donc par l’opposition entre monde urbain et naturel que Monet pousse l’observateur à voir la vie dans le reflet et à comparer la cadence de la vie humaine à celle des éléments naturels. Dans l’Impression de Monet, la ville urbaine, noyée dans la rosée du matin, prend vie et se dresse à la vitesse du soleil levant.

L’illusion du reflet, entre ombre et lumière
Après un peu plus d’un siècle, le reflet – modifié par les avancées techniques et les efforts d’illusion – n’a plus la même signification ni le même rôle au sein d’une œuvre. Au lieu de refléter parfaitement la réalité, via la réfraction de la lumière sur une surface, le reflet est déformé afin de reproduire l’image conçue par l’artiste. Kumi Yamashita, une artiste japonaise, parvient à altérer les ombres des sculptures qu’elle crée à partir d’objets divers – feuilles de papier, nombres et amas d’ordures. La lumière est modelée par la sculpture difforme afin de créer une forme humaine et le mur devient la toile d’un spectacle régi par les ombres. Yamashita parvient donc à faire de l’immatériel l’objet principal de son œuvre et non le simple reflet de celui-ci.

L’expansion du monde réel par son reflet
Bien que Yayoi Kusama ne déforme pas le reflet dans ses Infinity Mirror, elle parvient à le multiplier en recouvrant les salles de miroirs. L’expérience incorpore le public ainsi qu’une multitude de lanternes dans l’œuvre et ouvre la porte sur un monde irréel, intemporel et pourtant bien visible. En élargissant les murs de la pièce vers l’infini, les miroirs engloutissent le public dans une avalanche lumineuse. L’effet magique produit par l’extension du volume de la pièce fait de l’observateur un acteur central dans l’œuvre. Ce n’est ni le public ni les lumières qui sont l’objet de l’œuvre mais bien leurs réflexions. Que ce soit il y a deux siècles ou deux ans, le reflet permet d’élargir l’œuvre d’art en dehors de son cadre. Il fait disparaître la frontière entre réalité et imaginaire et crée de la profondeur au sein d’une surface pourtant plate.

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