• Rencontre avec Romane Dussez – Table Ronde du Festival Fécule

    Rencontre avec Romane Dussez – Table Ronde du Festival Fécule

    Image : ©Festival Fécule

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    ART • Une table ronde autour de la thématique « Être artiste·x·s amateu·ricexs et étudiantexs à l’université » est organisée dans le cadre du Festival Fécule, durant laquelle quatre compagnies de lieux scéniques différents vont partager leurs histoires et leurs points de vue sur la place que l’art prend dans leur parcours universitaire – Romane Dussez, organisatrice de la table ronde vous invite donc à partir à la rencontre des participant·e·s du Festival Fécule : « De leur pire galère à la joie de présenter leur création sur scène, venez profiter d’un moment de partage avec ces Féculiens et Féculiennes ! »

    Alors comment est-ce que ça a pris naissance ce projet ?

    Alors donc, moi, l’année passée j’ai participé au Festival Fécule avec un projet. C’était la première fois qu’on participait avec la troupe du Rez. On a présenté « les Physiciens » de Friedrich Dürrenmatt et on a adoré le festival. On connaissait pas du tout. La plupart de nous n’avait jamais été. On avait trouvé ça trop bien, mais je trouvais qu’il manquait un petit peu d’interaction entre les différents groupes de théâtre enfin, entre tout le monde, entre tous les arts. Et du coup, j’ai un peu réfléchi pendant l’été et puis je m’étais bien entendu avec Jonas, responsable de projet. Et puis je lui ai dit, moi j’aimerais bien qu’on fasse plus d’interactions entre artistes et des bords de plateau, une table ronde autour de ça et tout… Et j’ai un peu lancé des idées en mode : « Voilà ce que tu pourrais faire ». Et puis il m’a dit : « Ben. Viens le faire toi » et du coup c’est comme ça que je me suis un peu lancée dans le projet. Et donc l’idée de base de cette table ronde, c’était vraiment de réunir un maximum les artistes de différents groupes et idéalement de lieux scéniques un petit peu différents. Là, j’essaie d’avoir un groupe qui fait de l’impro, un groupe qui fait du théâtre un peu plus classique, à partir d’un texte connu, un groupe de théâtre qui fait une création et un groupe qui fait du théâtre de mouvements – donc du théâtre, mais sans parler et en bougeant. Donc l’idée c’était d’avoir 4 manières différentes de voir l’art vivant de la scène et puis les faire se rencontrer le temps d’une soirée pour qu’on discute de plein de thématiques autour de « Quelle place a l’art ? » – pour nous qui sommes étudiant·e·s.

    Elle se déroule quand cette table ronde et avec qui ?

    Le 27 avril, à 17h au foyer de la Grange avec La Cie ET Cetera avec la pièce « A Midsummer Night’s Dream », la Cie Astrolabe avec la pièce « Manuscrit trouvé à Khâ », Cie les Insolents avec la pièce « Les Insolents » et Michael Groneberg avec la pièce « Ici Jouera Zarathoustra ! ».

    Est-ce qu’elle a un titre cette table ronde ? Et fait-elle partie du programme officiel de Festival Fécule ?

    Elle a un titre, elle s’appelle « Être artistexs amateuricexs et étudiantexs à l’université ». Alors ce n’est pas dans le programme papier officiel, parce que pour des raisons de timing, parce que tout était pas encore super clair (les horaires, les intervenant·e·s) au moment où on a imprimé le programme papier, mais ça fait partie du Festival, sauf que ce sera communiqué plus tard. Pareil pour les bords de plateau, mais ils seront annoncés partout avant que ça ait lieu dans tous les cas.

    Voilà donc ça, c’est un projet que tu fais par plaisir ou est-ce que ça s’inscrit dans une formation ou un stage lié au Festival Fécule ?

    Je suis devenu stagiaire du Festival Fécule. Y’a une autre stagiaire qui fait ça dans le cadre de ses études avec Jonas, mais moi pas du tout. Moi, je suis en 6e année de médecine actuellement et je suis en stage à l’hôpital. Donc je fais ça vraiment en dehors, pour le plaisir, parce que j’adore ça.

    C’est la première fois que tu organise un événement de ce type ?

    Oui, complètement. J’ai souvent participé à des projets de médiation culturelle, mais un peu comme petite main à côté ou en regardant un peu comment ça se passait. Mais je n’ai jamais organisé moi quelque chose, donc c’est une première, on verra.

    Du coup ce projet, est-ce que ça en a engendré aussi d’autres ?

    Il y en aura d’autres ouais donc il va y avoir des bords de plateau – donc des rencontres avec les artistes et des intervenant·e·s, quelquefois des intervenant·e·s spécifiques que les artistes ont demandés, pour avoir une discussion autour de la thématique du spectacle ou autour du spectacle lui-même. Donc il y a plusieurs choses qui se sont un peu organisées et je suis assez contente que Jonas ait bien aimé cette idée de faire plein d’autres choses en dehors de la programmation officielle et que du coup ça donne lieu à plein de rencontres et plein d’à côté du Festival, donc ça c’est assez chouette.

    La table ronde et les bords de plateau seront payants ou gratuits ?

    Ce sera gratuit, complètement gratuit. Tous ces ‘à-côtés’ sont gratuits. En plus, ça se passe en général au foyer, donc si vous voyez de la lumière que vous débarquez et que vous dites « tiens, c’est intéressant », vous pouvez rester. Il n’y a pas de pré-inscription ou de choses comme ça, c’est vraiment très libre. Le but, c’est que ça ne ressemble pas à un cours magistral dans un auditoire. Le but c’est vraiment que ce soit une grosse discussion où tout le monde est bienvenu et donne un peu son avis.

    Est-ce que tous les membres des groupes qui ont participé au projet vont venir à la table ronde où est-ce que ce sera une sélection de quelques personnes comme représentantes ?

    Généralement, il y a justement une personne qui se détache par groupe un petit peu, pour venir être porte-parole du projet. Mais toute la compagnie est invitée donc il n’y a pas que l’auteur·e ou que le·la metteur·euse en scène ou que celui·celle qui lead le projet qui viendra. Mais c’est vrai c’est toujours cool d’avoir le point de vue de quelqu’un d’autre, parce qu’un·e metteur·e en scène qui n’aura pas forcément le même point de vue que le·la comédien·ne du projet. Donc c’est cool s’il peut y avoir aussi des représentant·e·s un peu de tous les pôles artistiques de la compagnie du coup.

    Est-ce qu’il y a des gens dans les compagnies qui ne sont pas forcément à l’université ?

    Dans les troupes en général, dans tout le Fécule, ça dépend. Y’en a qui sont pas du tout à l’uni dans les troupes, mais vu qu’il y en a un qui est à l’uni, ils viennent. Il y a des professeurs. Il y a des artistes un peu plus confirmé·e·s. Il y a vraiment de tout, un peu, c’est pour ça que ça m’intéressait de travailler avec la troupe Zara,  vu que c’est organisé dans le cadre d’un cours. J’ai donc choisi des spectacles qui m’intéressaient avant de vraiment réfléchir à comment les inscrire dans la table ronde. En gros, je me suis dit, plutôt que d’essayer de chercher déjà des spectacles qui ont l’air de se répondre entre eux, je me suis dit ; je prends 4 spectacles très différents dans des thématiques différentes donc ; un théâtre de mouvement, théâtre classique, de création etc. puis après, j’en choisissais un parmi la sélection. Mais je n’ai pas essayé de les faire coller à un thème. C’est maintenant que je dois essayer de trouver un peu un thème de discussion pour les lier tous ensemble, même si le fait d’être étudiant·e à l’uni et aimer l’art, ça me semble déjà être une très bonne base de réflexion.

    Est-ce qu’il y aura quelqu’un pour animer la conversation ? Si oui, est-ce que c’est toi ?

    Ouais, je pense que je vais le faire moi. Donc moi j’ai rencontré un peu toutes les troupes qui vont participer. Et du coup moi, ce que j’ai fait, c’est que je les ai vus tous pendant 1h, 1h15 et je leur ai demandé de me parler de leur projet. Et puis j’ai essayé de voir s’il y avait des choses qui se regroupaient – des thèmes, des thématiques importantes ou semblables justement entre les différents groupes. Et puis je vais essayer de les lancer là-dessus. Après le but c’est que les compagnies viennent (c’est-à-dire les autres compagnies du Festival Fécule) mais aussi d’autres gens en dehors du Festival. Je serais ravie que justement d’autres personnes qui aiment l’art ou qui s’intéressent à l’art d’une manière ou d’une autre dans le campus interviennent dans la conversation. Bien sûr c’est plus compliqué de les faire venir, mais ce serait idéal qu’il y ait des gens qui viennent juste pour parler d’art et de comment gérer ça avec les études. Après, moi je vais avoir une espèce de fil rouge, des questions pour rebondir, mais si la conversation part ailleurs, alors elle part ailleurs. Il n’y a pas de thème qu’on doit absolument aborder : le but, c’est vraiment qu’on se rencontre et qu’on échange.

  • La scène aux femmes

    La scène aux femmes

    Photo: ©Alicia Gaudin @alisights

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    MUSIQUE • À Lausanne, la musique est partout – que ce soit à la Haute école de musique, l’École de jazz et musique actuelle, au conservatoire ou lors d’événements organisés par la ville et d’autres organismes – et elle produit un grand nombre de jeunes artistes locaux·les. C’est avec Louise Knobil et Badnaiy que l’envers de la scène lausannoise est expliqué.

    Des jeunes artistes solos ou en groupe ; il y en a énormément sur la scène romande suisse. Il·elle·s ont su se rendre visibles en performant lors d’événements locaux, comme des festivals universitaires, la fête de la musique ou encore dans des petites salles lausannoises (la cave du Bleu Lézard, le Chorus, au Bourg ou à la Galicienne). Cependant ce grand nombre d’artistes peut également rendre une popularité concrète plus dure à atteindre. Louise Knobil, qui s’est lancée dans le monde de la musique il y a six ans, et Badnaiy, qui en fait professionnellement depuis fin 2018, exposent les difficultés et plaisirs d’une carrière musicale à Lausanne. Toutes deux ont pu jouer en groupe et en solo, en Suisse et à l’étranger, bien qu’elles se situent dans des genres musicaux différents – jazz et pop pour Louise, rap et hip-hop pour Badnaiy.

    « Complètement invisibilisée, ou perçue comme un prodige »

    – Louise Knobil

    Louise explique que pour gagner en visibilité il devient de plus en plus nécessaire de soigner son image sur les réseaux sociaux et de produire un réel travail d’autopromotion afin d’attirer les programmateur·trice·s de salles. Parce que, malgré l’existence de festivals organisés spécifiquement pour de jeunes artistes et l’accès à des studios d’enregistrement, ce que félicite Badnaiy, les offres de résidence en studio sont soit peu publicisées ou s’adressent souvent à des artistes amateur·trice·s, précise Louise. Ce sont donc finalement les salles de concert autogérées qui viennent prendre le relais, affirme Louise – à l’instar de Neuchâtel ou Fribourg qui ont une offre officielle plus variée pour les jeunes artistes professionnel·le·s.

    © Anoush Abrar @anoushabrar

    Univers musical genré ?
    Si les deux artistes affirment qu’il peut exister une certaine appréhension quant aux compétences des femmes dans le monde de la musique, elles précisent cependant que ça dépend du rôle qu’elles ont, de l’instrument qu’elles jouent ou encore du genre dans lequel elles se trouvent. Bien loin d’être une méfiance entre artistes hommes et femmes, la misogynie que Louise et Badnaiy ont pu ressentir semble plutôt venir des corps de métiers qui entourent le monde musical (médias, écoles, équipes techniques et événementielles) ou des institutions qui forment les futures générations. Louise déclare que, pour elle, ce sont dans « les musiques institutionnalisées, à savoir le jazz et la musique classique » que les femmes sont souvent moins bien accueillies. Elle souligne que c’est dû à une transmission d’homme à homme, ce qui se déploie par la prépondérance d’enseignants « hommes cisgenres entre 40 et 65 ans » dans les hautes écoles de musique. Badnaiy parle également d’un sexisme latent envers les femmes dans certains genres musicaux, mais cette fois-ci de la part du public. Certaines attentes sont construites à partir d’idées préconçues sur le rôle et les qualités des femmes « mais dans certains genres musicaux, elles viennent parfois casser ces codes-là, et remettre en question beaucoup de codes sociaux, et c’est clair que ça en dérange plus d’un ».

    Entre appréhensions et attentes
    Cependant, si le monde institutionnel ou le public fait parfois preuve d’une certaine réticence ou sexisme envers les femmes, c’est surtout de la part des équipes techniques que les deux jeunes artistes ont ressenti des différences de traitement. Que ce soient des ingénieurs sons, techniciens, organisateurs ou programmateurs, nombreux font preuve d’une certaine crainte envers les capacités des artistes femmes, ce qui les force à devoir faire leurs preuves « avant d’être prise[s] au sérieux ». Il existe également l’effet inverse, affirme Louise, où les femmes subissent une « surexposition », car elles sortent plus facilement du lot, ce qui engendre plus d’attentes quant à leur performance, qui est transformée en un « acte politique en soi ». Louise déclare : « J’ai souvent l’impression d’être soit complètement invisibilisée, soit perçue comme un prodige, mais rarement comme une musicienne avec ses qualités et ses défauts – ce que je suis ».

    Un avenir prometteur
    En revanche s’il existe des attentes disproportionnées ou une certaine méfiance à l’encontre des femmes, ceci est loin d’être propre au monde musical. Badnaiy tient à souligner « que malheureusement comme dans tout corps de métier, et dans la société en général ; la réalité est que c’est plus dur d’être une femme, tout court ». Elle déplore donc la tendance de : « pointer du doigt la misogynie dans le rap comme s’il n’existait pas ailleurs […] surtout lorsqu’on voit comment les femmes sont traitées dans les industries plus corporate ».

    « C’est clair que ça en dérange plus d’un »

    – Badnaiy

    Malgré les difficultés que notre société peut poser pour toute femme, les deux artistes continuent à conquérir le monde de la musique à coup de concerts, albums et nouveaux projets. Après la sortie de son single « Universe » en février, Louise organise notamment le vernissage de son nouvel EP « Or not Knobil » le 17 mars au jazz club Chorus, à Lausanne. Tandis que Badnaiy prépare la sortie de son nouvel album pour cet été.

  • « Notre Société dévastatrice qui mange le monde » – Interview avec Pieter Van Eecke

    « Notre Société dévastatrice qui mange le monde » – Interview avec Pieter Van Eecke

    Légende : Pieter Van Eecke et Davi Kopenawa Yanomami, Crédit : Avec l’autorisation de Clin d’oeil films

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    L’auditoire est parti à la rencontre du cinéaste Pieter Van Eecke, après l’avant-première mondiale de son documentaire Holding Up The Sky au Festival du film et du forum international sur les droits humains (FIFDH). Il nous explique la démarche derrière son film qui présente la lutte des Yanomami – peuple autochtone du Brésil – pour la protection de leur forêt amazonienne. Constamment sous la pression de leur gouvernement et des entreprises qui cherchent à extraire l’or qui se trouve enfouit dans le sol des territoires Yanomami, il·elle·s subissent des vagues de violences extrêmes qui mettent en péril le bien-être et la santé de leur population, ainsi que la biodiversité et la santé de leur territoire.

    Comment êtes-vous devenu réalisateur ?

    Je pense que ce qui m’a lancé, c’est un côté activiste plutôt que les études. J’ai étudié la philosophie et j’ai fait la sculpture comme étude aussi. Et je cherchais, je pense, un moyen de lier l’esthétique et le politique, ce que je ne trouvais pas vraiment dans la sculpture. J’ai commencé à travailler dans le monde du développement, j’ai travaillé par exemple avec Oxfam en Belgique. En fait j’ai habité 10 ans en Amérique latine, 4 ans en Haïti. Puis j’ai commencé à faire des petits documentaires, très légers, sur le commerce des femmes haïtiennes sur la frontière avec la République Dominicaine, qui subissent énormément de violence. Mais donc c’étaient vraiment des petits travaux très terre à terre, sans fonds. Puis il y a eu le tremblement de terre à Haïti en 2010, terrible, avec 250’000 morts estimés – une tragédie comme en Syrie ou en Turquie maintenant. Et là j’ai réalisé un film, plus sérieux, avec mes amis haïtiens, qui témoignaient de comment ils avaient vécu ça. Et j’ai senti comment faire des films me donnait la possibilité de lier mon activisme avec l’artistique et la philosophie. Et je suis resté coincé dedans.

    Avez-vous envisagé pour la première fois de réaliser le documentaire Holding Up The Sky quand vous viviez à Haïti ?

    Non, après Haïti j’ai d’abord réalisé un autre film. J’étais, et je suis toujours, très inquiet par le changement climatique et la perte de biodiversité. Je suis traversé par une inquiétude très grande par rapport au futur qu’on est en train de laisser pour les futures générations. À ce moment-là, je vivais en Uruguay, en Amérique latine, et en visitant le continent j’ai fait un film d’abord en Bolivie, qui s’appelle Samuel in the Clouds. Ce film retrace et fait le portrait d’un homme qui travaille sur une piste de ski, ce qui doit résonner avec la Suisse, parce que le glacier sur lequel il travaillait fond – a fondu. C’est un homme aussi indigène, Aymara, qui a une relation spirituelle avec la montagne. La perte de neige était pour lui un drame. C’était un homme qui ne parle pas beaucoup. Mais ce film c’est donc un portrait poétique de lui, qui attend le retour de la neige, qui ne va plus jamais revenir. Et donc, pendant que je faisais ce film-là, j’ai lu le livre La chute du ciel, un livre écrit par Davi Kopenawa, la figure centrale du film que j’ai présenté hier – un livre, qu’il a co-écrit avec Bruce Albert, un anthropologue français. Dans ce livre-là, il parle de son point de vue de notre société dévastatrice, aux fondements colonisateurs, blanc, qui mange le monde. Et donc j’ai voulu faire un film avec Davi Kopenawa. Donc je vois ce film dans une même démarche que Samuel in the Clouds – c’est un tout autre film, mais c’est de là qu’il est né.

    Holding up the sky est tourné dans un territoire où les langues principales sont le portugais et le yanomami. Comment avez-vous communiqué et rencontré les autres scénaristes (Davi Kopenawa Yanomami, Dário Vitório Kopenawa Yanomami) ?

    De toute façon il y a une certaine violence dans les langues. Moi, je ne parle pas Yanomami et Davi ne parle pas néerlandais. Mais il parle portugais, et moi je me débrouille en portugais donc on a parlé portugais ensemble. Davi, ses amis Yanomami et sa famille doivent faire très attention avec qui ils s’engagent. Ils ont énormément d’ennemis. Ce n’était pas une situation, dans laquelle je pouvais arriver avec ma caméra et dire : « je vais faire un film sur vous ». Donc, la première rencontre, c’était plutôt moi qui devais expliquer ma démarche et eux qui ont regardé tranquillement s’ils allaient me donner leur confiance – ce que je trouve tout à fait normal. Donc j’ai passé un bon moment avant de commencer à filmer, à expliquer quel genre de film je voulais faire et comment je voulais le réaliser, avant de réellement commencer la démarche. Davi Kopenawa est vraiment, au Brésil, très connu comme porte-parole (et je pense qu’il mérite ce statut ici en Europe aussi). C’est vraiment une personne célèbre.

    Combien de temps êtes-vous resté au Brésil ?

    Je ne sais pas vraiment combien de temps. J’ai fait des longs repérages pour ce film. J’ai aussi fait des repérages dans des villages Yanomami sur les limites de leur territoire, afin de comprendre un peu plus leur culture, avant vraiment de m’engager dans une discussion avec Davi. J’ai ensuite visité Boa Vista, capital de l’état de Roraima, dans l’extrême nord du Brésil et aussi la ville des orpailleurs qui sont actifs sur le territoire Yanomami. C’est aussi à Boa Vista que Hutukara, l’association Yanomami, a ses bureaux. Donc je pense en repérage, j’ai facilement fait au total 12 semaines. Et le tournage, je ne sais pas combien de temps ça a pris au total mais au Brésil, je pense, au total 9 semaines en 3 périodes. Mais, bien sûr, une grande partie du film consiste de tournages plus courts qu’on a fait ici en Europe. Parce que l’idée même du film était de pouvoir capter la vision de Davi sur notre société, notre monde. Donc le plus intéressant était de voir comment il se déplace ici.

    Quels rôles Davi, son fils Dário et vous, Pieter, avez-vous dans la production de ce documentaire ?

    Le rôle qu’ils ont pris est clairement le rôle de gens qui m’ont donné leur confiance pour que j’amène leur histoire de manière honnête au public. Ils veulent que je diffuse et multiplie leurs mots pour soutenir leur lutte. Dans ce sens-là, je me base très fortement sur ma lecture et ma compréhension de leur mythologie et des paroles de Davi comme je les avais lu et à partir des nombreux interviews que j’ai fait avec eux. Ce qui veut dire que le film est porté en très grande partie par leurs paroles et leur lutte. C’est pour ça que le film est présenté avec un scénario en co-écriture. Ils ont aussi vu le film avant qu’il soit lancé, afin de voir si leur mythologie et lutte était correctement montrée. Et ils étaient très contents. Après, bien sûr, tout le côté image et son et la structure même du film vient de mon équipe et moi.

    Vous avez souvent représenté les interactions entre Davi, Dário et leurs «fans» qui n’arrêtent pas de demander des photos, quel rôle l’image, la photographie, joue-t-elle dans le film ?

    Déjà pour les Yanomami la photographie ce n’est pas si simple. Par exemple, les Yanomami qui sont malades ne veulent pas être photographiés car cette image laisse une mémoire qui, si toute fois ils pourraient mourir, empêche leur paix intérieure. Donc être pris en photo, c’est quelque chose qui s’est développé vraiment les dernières années. Mais ça se trouve toujours sur ce terrain qui n’est pas complètement convaincu. J’ai vraiment aussi voulu montrer avec plusieurs séquences dans le film comment nous ont fonctionnent avec la photo, les images. Au début dans le film, il y a la photographe qui dit « regardez tous par-là » et cela nous met un peu mal à l’aise, parce qu’on sent qu’ils doivent s’adapter à un format. Si Davi se fait photographier – et si les Yanomami qui se font photographier, ils le font parce qu’ils s’adaptent à la nécessité de le faire pour que nous on les écoute. Donc en fait, on pourrait dire que l’on prend leurs images. Mais dans le sens inverse, c’est la même chose – eux, ils nous utilisent en fait. Ils savent aussi très bien quand est-ce qu’ils vont mettre les plumes, parce qu’ils savent que les Blancs, nous, on veut voir les plumes. Ils les portent avec fierté, c’est sûr, mais c’est aussi un jeu et ils jouent aussi avec nous pour mieux lutter pour leur cause.

    Le nom Yanomami, un peuple, un nom de famille ?

    Les Yanomami ont un rapport assez particulier aux noms. Ils ont un vrai nom qu’ils ne donnent pas, même pas à d’autres Yanomami de d’autres villages. Par exemple, les gens qui sont morts, on ne dit plus leurs noms, même les proches. Ils ont une relation au nom un peu comme à l’image. Du coup, ils ont des noms pour le monde des blancs, qu’ils utilisent et qu’ils nous donnent. En général, ça ne fait pas tant que ça d’années qu’ils ont des cartes d’identités étatiques, et donc beaucoup de personnes n’utilisent que le nom Yanomami. Yanomami veut simplement dire “personne”, “humain”.

    Pensez-vous que les gens se laissent souvent distraire par la fascination, «l’exotisme» qu’ils ressentent lorsqu’ils rencontrent les Yanomami, plutôt que de se concentrer et de comprendre ce qu’ils disent ?

    Oui tout à fait, je crois qu’on est – et là je parle aussi pour moi-même– tous un peu coupables de ça. Car il y a une certaine fascination que l’on peut sentir lorsque l’on voit une personne comme Davi. Et donc cet exotisme-là crée des clichés qu’on se met dans la tête, et avec lesquels on a déjà une grille de lecture qu’on a figée avant même d’entamer une discussion. Ça j’ai aussi essayé de capter un petit peu dans le film, bien sûr – Quels sont les espaces qui leur sont ouverts dans notre société ? Ce sont des espaces où il y a 5 minutes de parole sur un plateau de télévision où parce qu’ils reçoivent un prix. Mais ce ne sont pas ces 5 minutes-là qui vont nous faire comprendre leur culture. Donc c’est très difficile d’aller plus loin que ça. Cela dit, ça montre juste comment ça marche. Les gens ont souvent de très bonnes intentions – mais voilà, il faut être conscient de ça, surtout pour se rendre compte dans quelle position ils se trouvent : des peuples, au pluriel, au Brésil (et dans toute l’Amérique et ailleurs aussi) qui ont subi des génocides, qui continuent à mourir, qui ont vécu les années bolsonariennes [pendant le règne du président Jair Bolsonaro de janvier 2019 à janvier 2023], qui ont des énormes problèmes sur leurs territoires, qui subissent une pression qui leur font perdre leur culture. Et en plus, dans leur lutte pour se faire entendre, ils doivent encore s’adapter à nous.

    Que pensez-vous des films de fiction, tels qu’Avatar, Prometheus, qui dépeignent des problèmes très réels sur Terre, dans des planètes étrangères ? Participent-ils à un cinéma militant ou au contraire à la dissimulation des vrais problèmes ?

    C’est une très bonne question. Ça ne je ne sais pas vraiment, honnêtement je ne sais pas. Je suis ouvert à toute production artistique qui sensibilise pour un monde meilleur. Mes enfants ont adoré Avatar. Je pense que ça peut aider. Si dans les discussions après Avatar, les gens font les liens avec des situations réelles – d’ailleurs petite parenthèse, il y a beaucoup de Yanomami qui aiment bien Avatar parce qu’ils s’identifient complètement. Je pense que la plus grande critique que l’on pourrait faire pour Avatar, c’est que c’est un sauveur blanc finalement. Là, tu te dis pourquoi ? Pourquoi ça doit encore être un blanc, même si c’est sur une autre planète, qui va sauver les gens ? Ça, ça m’a fort gêné. Mais si ces films aident à ce que les gens refléchissent sur la destruction du monde vivant, le seul monde qu’on connaît, ce sera une réussite.

    Avant de les rencontrer, aviez-vous déjà entendu parler des problèmes présentés dans le documentaire ?

    Oui j’avais déjà entendu parler mais c’était la première fois que j’étais confronté avec une voix si forte, si singulier, comme celle de Davi, qui me confrontait avec moi-même, comme faisant parti d’une culture dévastatrice. En lisant ce livre [La chute du ciel] je me suis dit «wow quelle richesse, quelle parole unique» et donc je trouvais que ça résonnait avec mon envie de chercher des alternatives à la vision très réductrice du monde occidental. Mais bien sûr j’étais très au courant des problématiques des peuples autochtones. C’était aussi par activisme que je suis arrivé en Amérique latine. J’ai appris l’espagnol, parce que je suis allé comme volontaire, avec des organisations qui travaillaient avec les Zapatistes au Mexique, dans le sud du Mexique – qui est un mouvement, très militant, qui existe toujours et qui était aussi lié avec le mouvement Altermondialiste, et qui mettait vraiment le peuple autochtone sur le premier plan.

    Légende : forêt amazonienne au Brésil – territoire Yanomami

    Quel effet attendez-vous de vos documentaires sur le public ?

    J’espère que l’admiration et la tendresse profonde que je ressens pour Davi, pour sa personne, sa famille et leur lutte peut toucher d’autres personnes aussi. J’espère que ce film peut amener ça. Et ils sont dans une réelle situation d’urgence pour le moment, et j’espère vraiment que ce film peut, ensemble avec d’autres films qui existent déjà et d’autres qui vont encore venir, aider les Yanomami. Les Yanomami en ce moment subissent une énorme crise qui dépassent complètement les bornes, il y a 570 enfants qui sont morts les dernières années dans leurs territoires, pendant les années bolsonariennes, de maladies parfaitement traitables s’il y avait eu les soins disponibles – mais il [Bolsonaro] avait tout retiré. Leurs territoires sont pollués par les chercheurs d’or donc il y a des gens qui ont gagné énormément d’argent avec l’or qui est extrait de leur territoires. Mais en gros c’était un génocide de la part de Bolsonaro. Il les regardait comme des obstacles du développement – de sa conception du développement. Donc, j’espère que le film aide la lutte des Yanomami maintenant, parce que ce n’est pas parce que le gouvernement au Brésil a changé, que la situation des Yanomami va changer. Oui, un peu, certes, parce qu’ils ont commencé à mettre les chercheurs d’or en dehors de leur territoire. Mais c’est un énorme territoire donc il faut un plan de sécurité du territoire, un plan national de santé aussi. Il faut que les postes de santé dans les territoires Yanomami soient de nouveau occupés par du personnel qualifié et soient disposés des médicaments nécessaires. Il y a des zones, où il y a de la malnutrition, il faut qu’on nourrisse les gens, que les forêts se régénèrent pour que les Yanomami puissent à nouveau vivre de la forêt. Il faut condamner les politiciens et entrepreneurs qui se sont enrichis. Il y a beaucoup à faire, donc j’espère que le film peut aider à ça ; garder une pression internationale. La meilleure manière de protéger la forêt amazonienne est de protéger et laisser vivre les peuples autochtones qui y vivent.

    Sur quoi porteront vos futures productions ?

    J’ai très bientôt un nouveau projet qui va sortir. J’ai fait deux films en même temps, les dernières années. Je suis en train de finaliser un film qui s’appelle Planet B/Planète B, où j’ai suivi pendant quatre ans deux jeunes, qui sont très engagés dans les mouvements climat en Belgique. Je les ai suivi de 13-14 ans jusqu’à 17-18 ans. Pendant cette période-là, elles se sont radicalisées. Elles ont commencé à faire des actions de désobéissance civile. Elles ont joint Extension Rebellion. Elles ont été arrêtées. Et donc c’est un film dans lequel je montre qu’est-ce que ça veut dire pour les jeunes d’aujourd’hui de vivre dans un monde où l’horizon disparaît. Ce sont des jeunes très engagés, qui connaissent tous les rapports scientifiques et qui sont très inquiets et donc je voulais essayer de capter ça – ce que ça veut dire pour cette génération. C’est un film qui sortira tout bientôt, en Suisse aussi.

    Le format du documentaire, est-ce que vous pensez que c’est quelque chose que vous allez continuer à faire ?

    J’adore le documentaire. Oui. Je pense que c’est une forme très riche, avec énormément de liberté aussi. Et quand même je trouve ça trépidant, fascinant de pouvoir jouer avec des réalités existantes. J’adore aussi la fiction mais je me vois plus du côté documentaire, en termes de démarche.

  • La face cachée de l’art

    La face cachée de l’art

    Photo : ©Yasminie Zamparo – Édouard Besson dans l’atelier du MCBA.

    Rédigé par : Mélissa Hulmann

    ART • Dans le monde de l’art, toute une panoplie de métiers se retrouve cachée dans l’ombre d’une exposition finale. Rencontre avec Édouard Besson, technicien de musée, qui donne un aperçu des rouages techniques de l’atelier du Musée Cantonal des Beaux-Arts.

    Dans les « coulisses » d’un musée justement, Édouard Besson explique que le montage d’une exposition prend environ quatre ans, de la négociation de prêts à l’installation finale. Il est donc seulement possible d’imaginer le nombre de personnes à intervenir dans son processus. À retenir de l’atelier technique du MCBA, son emplacement étonnamment accessible non loin de l’entrée du musée même, et son accueil engageant d’odeur de bois et de bruit de machines rythmées par un fond musical très dynamique – Édouard, qui y travaille depuis le déplacement du musée suite au projet Plateforme 10, affirme que la musique fait partie intégrante de son mode de travail. Il fait partie de l’équipe depuis une dizaine d’années. Après plus de 20 ans d’expérience dans la menuiserie, une envie de changer de cadre le mène à un poste mis à concours à 40% au Musée Cantonal des Beaux-Arts. C’était une « prise de risque » et il a fallu « faire ses preuves », mais trois ans après il est engagé à 100%.

    Une exposition d’art, son côté technique
    Il n’existerait pas de formation spécifique pour le poste qu’il occupe : dans son cas, Édouard admet que lui-même n’était pas conscient de toutes les possibilités professionnelles qui s’offraient à lui. La polyvalence semble être le maître mot du métier : « Dans l’atelier, on est tous polyvalents, mais on a chacun nos tâches précises », dit-il.

    « Souvent tu apprends sur le tas »

    L’accrochage est ce qui résumait autrefois une grande partie de sa profession, cependant elle s’est aujourd’hui remarquablement diversifiée. Son expérience de menuisier lui permet d’élaborer des cadres ou des socles pour les œuvres, mais il intervient également dans le montage final de l’exposition et parfois lors de la constatation d’une œuvre à l’ouverture de sa caisse. Au sein de l’atelier, ils sont cinq techniciens ayant presque tous un parcours différent. L’un d’entre eux, qui a suivi une formation de polydesigner 3D axée sur le travail des matériaux, maîtrise parfaitement l’art de l’adhésif qui permet d’obscurcir les fenêtres d’une salle. Tandis que la coordination est plutôt du ressort du responsable technique, qui a également acquis quelques compétences en électricité en cours de route : « Souvent tu apprends sur le tas, tu as besoin d’essayer de faire un stage ». D’autres tâches consistent aussi à la gestion des multimédias ou à la mise sous cadre, touchant plutôt au secteur de conservation et restauration qui se trouve en revanche à l’autre bout du musée dans un espace plus « aseptisé ».

    L’art évolue, avec lui de nouveaux challenges professionnels
    L’exigence demandée à un·e technicien·ne de musée a augmenté au rythme des normes protocolaires et de conservation. Ce sont des changements qu’Édouard a pu remarquer durant ses dernières années dans le métier. Il est facile d’imaginer l’accrochage comme une tâche totalement banale, mais moins de se rendre compte de l’énorme responsabilité qui y est impliquée. Ce sont parfois des tableaux d’une valeur inestimable qu’ils ont entre les mains et les prix d’assurance qui vont avec, « une tâche simple peut donc devenir très complexe, c’est ce que je pense, les visiteurs n’ont pas conscience » ajoute-t-il.

    « Une tâche simple peut devenir très complexe, c’est ce dont le public n’a pas conscience. »

    De plus, le MCBA est un musée d’État, avec une mission de conservation du patrimoine vaudois. Il ne s’agit pas que de valeurs pécuniaires, mais également historiques. L’installation d’une exposition ne se résume plus uniquement à placer des tableaux sur des murs (bien que celle-ci, relève Édouard, peut déjà être considérée comme une science puisqu’elle nécessite un savoir-faire bien spécifique). L’évolution de l’art contemporain dans des formes plus variées implique l’apparition de nouvelles tâches. Édouard évoque par exemple le projet artistique de Julian Charrière ayant eu lieu en 2014 au Palais de Rumine, pour lequel il a fallu déplacer 25 tonnes de carottes de sel de Bolivie : « On se retrouve à faire des tâches particulières, les briques de sel sont arrivées deux jours avant le vernissage et on s’est vite rendus compte qu’il fallait mettre des gants, car le sel piquait ! »

  • Petites particularités helvétiques sous l’œil étonné des étudiants TANDEM en FLE

    Petites particularités helvétiques sous l’œil étonné des étudiants TANDEM en FLE

    Photo : ©Myriam Détraz

    ÉCHANGE • Noël, c’est l’occasion de revenir sur certains moments vécus par les étudiant·e·s de l’École de français langue étrangère (EFLE). Ces anecdotes témoignent pour la plupart de chocs culturels.

    Cultures cellulaires et précision horlogère

    Né en Inde et ayant vécu en Ecosse, j’ai toujours pensé que les Suisses étaient très ponctuels et soucieux du temps. Les grandes entreprises horlogères ont consolidé ma notion.

    C’était ma première semaine en Suisse et mon troisième jour de travail. « Quand avez-vous mis les cultures cellulaires en incubation ? » m’a demandé mon patron. J’ai regardé dans mon journal où j’avais consigné le temps très méticuleusement et j’ai répondu 8h43 les deux premiers matins et aujourd’hui j’étais un peu en retard donc à 8h47 aujourd’hui.

    Il a regardé son collègue et ils ont tous les deux ri en disant : « Tu es plus suisse que nous deux réunis ». 

    (Shashank, Inde/Écosse)

    Ouvrir la fenêtre, un tour de force 

    Mon premier jour ici, il y a beaucoup de choses qui m’ont intriguées. Quand je suis allé à mon hôtel à Genève, j’ai été fasciné par la fenêtre de ma chambre. Au Canada, c’est plus typique d’avoir des fenêtres qui s’ouvrent seulement horizontalement, mais quand j’ai essayé la fenêtre pour la première fois ici, j’ai commencé à tourner la poignée, mais j’ai été surpris car la poignée pouvait tourner à 180 degrés. Quand elle a tourné, j’ai sursauté quand la fenêtre a commencé à descendre.                               

    (Matthew, Canada)

    Premier jour de cours

    Nous savons tous que pour les Suisses, la ponctualité est primordiale. Ce n’est pas le cas en Italie, surtout quand on prend le train, qui est toujours en retard ou n’arrive pas du tout. Sans trop me soucier de l’heure de départ du train, je me prépare calmement comme chaque matin, puis je réalise que je n’ai que cinq minutes pour arriver à la gare. Donc je quitte la maison et commence ma « course du matin » pour essayer de ne pas rater le seul train qui me permettra d’arriver à l’heure en classe. Mais juste quand je suis presque arrivée à la gare, je le vois passer à toute vitesse devant moi. Et c’est ainsi que j’arrive en retard à mon premier cours de français au cours de vacances. Bon début…

    (Elena, Italie)

    Boire de l’alcool en public

    Le fait qu’il soit légal de boire de l’alcool en public m’a surpris aussi. Je ne le savais pas, et un jour, quand j’étais dans le métro, j’ai vu un groupe de personnes pompettes qui buvaient une bouteille de vin. Je les ai trouvés très audacieux et j’ai eu peur pour eux qu’ils aient des ennuis, mais ensuite j’ai découvert qu’ils avaient tout à fait le droit !

    (Dani, Mexique-USA)

    De l’importance de la prononciation

    Mon ami suisse romand est propriétaire d’un petit hôtel. Un jour, il m’a invité chez lui pour le dîner. Avant le dîner, il m’a appelé par téléphone et m’a demandé :

    – Qu’est-ce que tu préfères pour le repas ?

    – J’aime les légumes grillés et le poison /pwa·zon/. J’ai répondu.

    – Quoi ? Bien sûr du poison ? Je suis désolé je n’ai pas de poison. C’est dangereux ! a-t-il dit.

    – J’ai dit « le poisson » mais avec la prononciation /z/, et pas /s/. En fait, je voulais dire « poisson » c’est un animal qui vit dans la mer.

    Finalement, nous avons beaucoup ri ce jour-là. D’ailleurs, c’est vraiment une bonne leçon pour moi. La mauvaise prononciation peut être dangereuse.                         

    (Ibrahim, Turquie)

    Week-end santé !

    Je savais qu’avant d’arriver c’est une culture extrêmement différente ici en Suisse, mais j’ai trouvé ça drôle quand j’ai passé ma première journée d’un week-end à monter sur une montagne. Ceci ne correspondait pas à la manière dont je passais mes week-ends en Grande-Bretagne normalement ! Habituellement, les étudiants britanniques vont sortir les soirs d’un weekend, et passer les journées à récupérer ! Ce n’est pas un weekend sain comme celui que les Suisses semblent connaitre ! Je savais que j’aimais randonner, mais ce qui m’intéresse c’est que ce n’est pas une chose habituelle pour moi à l’université. Donc, même si c’est une différence culturelle entre ma vie en Écosse et en Suisse, cela m’a donné des journées peut être plus mémorables que certaines journées dans mon pays d’origine.

    (Charlie, Écosse)

    Un crime envers le fromage

    Mon anecdote fait référence à la nourriture typique. Un jour, une amie colombienne m’a invitée, ainsi que deux de ses amis suisses, à goûter un dessert colombien particulier et très simple. Ce dessert consiste à mélanger des bonbons à la goyave avec du fromage. Pour moi, c’était un bon souvenir de mon dessert d’enfance préféré, mais pour les amis suisses, c’était un crime contre le bon fromage. Ils ont dit que le bon fromage ne peut jamais être mélangé avec des aliments sucrés.  

    (Ivan, Colombie)

    Transport gratuit ?

    Quand je suis arrivée en Suisse, la première chose que j’ai expérimentée c’est les transports publics. A Santiago, nous avons beaucoup de bons bus et de métros, mais la ponctualité n’est pas des meilleures. En fait, les gens paient dans une machine obligatoirement pour arriver à l’entrée. Nous avons une sorte de garrot dans les bus pour entrer. Donc ici, j’ai pensé que le transport est gratuit parce que je n’ai jamais vu de garrot nulle part ; donc au début je n’ai pas payé jusqu’à ce qu’un ami me dise que les gens paient virtuellement avec une application et qu’ils ne contrôlent pas car ils font confiance aux gens. Ce système ne pourrait pas fonctionner à Santiago parce que les gens ne paieraient tout simplement pas.

    (Victoria, Chili)

    Horaires imprévisibles

    Quand j’ai voulu m’enregistrer à la commune pour un permis de séjour, j’ai essayé de passer après mes cours, à 18h30. J’ai été surpris de constater que le bureau communal avait déjà fermé pour la journée et que je l’avais manqué de quelques minutes. Un peu déçu, j’ai décidé de revenir le lendemain. Quand je suis arrivé le lendemain, j’ai vu que le bureau allait fermer à 12h30. Fatigué mais motivé de finir, j’ai couru pour ramasser tous les documents nécessaires et je me suis finalement enregistré une minute avant 12h30. En général, j’ai été supris que les entreprises suisses ferment pour le déjeuner (pour le dîner en Suisse) et qu’elles ferment si tôt, même pour une clientèle d’étudiants. C’est particulier comme ça avec la Migros de l’EPFL, alors c’est parfois difficile d’avoir un dîner tard, malheureusement.

    (Matthew, Canada)

    Le fait de cracher par terre est amendable…

    Je me promenais avec ma tante au centre-ville, lorsque j’ai vu quelqu’un qui crachait et quelques secondes après, une personne est venue vers lui et lui a infligé une amende pour avoir craché par terre, ce qui est interdit par la loi. J’ai été très surprise d’apprendre cela. J’ai trouvé cela très bizarre parce qu’en Tunisie on peut cracher sans avoir de problèmes.

    (Malek, Tunisie)

    Être en retard, une question d’appréciation

    Tout le monde est ponctuel comme une montre et ils sont toujours à l’heure. Mais, ce n’est pas juste. C’est la vie, parfois on a beaucoup de choses dans notre vie qui sont spontanées et extraordinaires. Par exemple, parfois les transports peuvent être en retard, et c’est normal. Ça m’a impressionnée qu’en Suisse (le pays le plus heureux au monde) les gens se jettent sous le train. Après le train est en retard. D’autres personnes sont mécontentes à cause de ça.

    Ce stéréotype suisse dépend de la région. Dans le canton de Vaud il y a la règle du « quart d’heure vaudois ».  Le quart d’heure vaudois est la seule demi-heure qui dure quarante-cinq minutes.

    (Lisa, Ukraine)

    Maîtriser plus de 3 langues étrangères, un prodige !

    Apprendre une langue est une tâche vraiment difficile pour moi ; c’est pourquoi j’admire les gens qui en parlent plusieurs. Un jour, j’ai dit à Marie que, comme Clara parle couramment sept langues, elle doit être une alien. Deux jours après, j’ai compris que Marie en parle huit. J’ai voulu rire et pleurer en même temps. Parler plus de trois langues est vraiment fascinant pour les Turcs, et particulièrement pour moi !

    (Hilmi, Turquie)

    Cuire des pâtes…

    Quand je suis arrivé en Suisse, j’ai vécu dans un appartement d’étudiant en colocation. Les colocataires étaient de diverses nationalités, originaires d’Italie, d’Allemagne, du Japon et de Colombie. Normalement, tout le monde aimait se rassembler dans la cuisine, donc inévitablement tout le monde remarquait ce que les autres cuisinaient. A cette époque, je ne savais que cuisiner des pâtes, mais pas vraiment. Chaque fois que je commençais à faire cuire les pâtes, l’Italien se rendait dans sa chambre. Pendant quelques semaines, j’ai pensé qu’il avait un problème personnel avec moi, mais un jour mon amie colombienne, qui était une amie de l’Italien, m’a dit qu’un jour l’Italien lui avait dit qu’il ne savait pas comment me dire que les pâtes ne se cassent jamais pour les mettre dans la marmite. Alors, ce qui pour moi était une question de cuisiner quelque chose de simple, n’était pas si simple, pas même pour mon colocataire qui m’observait. 

    (Ivan, Colombie)

    Accent écossais !

    J’ai été invité à dîner par mes voisins que je croise tous les matins lors de ma promenade matinale. Il se trouve qu’un de leurs amis était également l’un des invités. Et bien sûr, j’ai commencé le marché mental d’un non francophone de combien je peux communiquer clairement et dans quelle langue.

    L’ami de mes voisins est un Écossais vivant en France depuis environ 21 ans. Après avoir appris que j’avais vécu en Écosse, il m’a dit : « Ne vous inquiétez pas, nous pouvons parler en anglais. » À sa grande surprise, j’ai répondu en français.

    Ils étaient tous vraiment contents de me voir faire un effort. Mais en réalité, c’était un choix facile entre la douleur de comprendre l’accent écossais et la difficulté du français.

    (Shashank, Inde/Écosse)

    Se moucher en public !

    Je ne comprends pas que certaines personnes en Europe se mouchent à voix haute dans le métro. Cette situation est très mal vue en Turquie.

    (Hilmi, Turquie)

    Multinlinguisme helvétique !

    Une autre différence culturelle qui j’ai connue pendant mon temps passé en Suisse c’est le multilinguisme. Un fois de plus, avant d’arriver, je savais que la Suisse était un pays multiculturel avec plusieurs langues, pourtant j’avais confiance dans le fait que ma connaissance de la langue française serait suffisante. Pourtant, quand je suis arrivé, j’ai trouvé que parfois, je ne reconnaissais pas certains produits dans les magasins, ou que c’était assez difficile de naviguer sur des sites sur l’internet parce qu’il y a beaucoup plus d’utilisation de l’allemand que ce que j’attendais ! C’est assez différent en Grande Bretagne ou seul l’anglais est utilisé.                                                         

    (Charlie, Grande-Bretagne)

    Se servir d’abord ?

    J’étais une fois au restaurant avec ma famille, et comme d’habitude, j’ai pris la bouteille d’eau et j’ai rempli mon verre. Tout à coup, j’ai remarqué que toute ma famille me regardait bizarrement ; j’ai dit : « qu’est-ce qu’il y a ? Ça va ? ». Ma tante m’a répondu : « il faut servir les autres d’abord et puis tu te sers après. »

    J’ai dit : « d’accord, qui veut de l’eau ? »

    J’ai trouvé ça un peu bizarre parce que je n’ai pas l’habitude et dans mon pays on ne fait pas ça, parce que chaque personne se sert seule.                

    (Malek, Tunisie)

    L’anglais en Suisse

    Quand je suis arrivée à Lausanne, j’ai dû faire beaucoup de choses pour des documents administratifs. Et chaque jour, j’ai demandé à quelqu’un de m’aider et je faisais ça en anglais. La première phrase que j’ai apprise, c’est : « est-ce que vous parlez anglais ? ».

    Souvent les gens m’ont dit : « oui, un peu » (et ils essayaient de m’aider). Et après il parlaient un anglais parfait. Mais parfois des gens m’ont dit : « non ». Et ils ne m’ont pas aidée, parce que je ne parlais pas français. Peut-être que c’est normal. Historiquement, les Suisses Romands n’aiment pas l’anglais. Je sais qu’il y a quatre langues ici et l’anglais est hors de la liste. C’est normal de vouloir protéger les règles, les langues dans son pays. Mais l’anglais est international et il nous aide dans la conversation ; c’est important de le comprendre, n’est-ce pas ? dans mon pays, la situation est inverse. Par exemple, si on n’a rien compris, on essaye de gesticuler et de s’expliquer dans notre langue en parlant plus fort.

    (Lisa, Ukraine)

    Dimanche, week-end pour tous

    C’est ce qui m’impressionne le plus. Tout est fermé : les supermarchés, les pharmacies, les boutiques etc. C’est le jour pour les familles.

    Mais, ce n’est pas un secret que pas tout le monde a une famille ou des plans pour être dans la nature, faire le ménage (oh, non, c’est interdit, parce que c’est le dimanche). Nous avons besoin de faire les courses, d’acheter des vêtements ou si c’est quelque chose d’urgent et lié à la santé, nous devons acheter des médicaments, et non pas se présenter aux urgences (à cause d’un bobo).

    Dans mon pays il y a tout qui est ouvert, tout fonctionne et on peut faire tout qu’on veut. Je suis d’accord que c’est important d’avoir le week-end, mais on peut en profiter n’importe quel autre jour.

    (Lisa, Ukraine)

    Salutations un peu froides

    Les gens ici sont très froids ; je me souviens que la première semaine j’ai essayé de saluer tout le monde en faisant un bisou et un câlin, mais certaines personnes m’ont rejetée et m’ont regardée de travers. Plus tard j’ai compris qu’ici les gens ne se saluent pas comme ça. Ils sont très froids.

    Sur zoom

    Quand la pandémie a commencé, j’ai continué à aller sur le campus de l’université.  Puis j’étudiais avec mon ordinateur en classe. Il y avait aussi des étudiants là-bas.  Normalement, le cours commençait à 10h00.  Même après une heure, le cours n’avait pas encore commencé. Tous les élèves dans la même classe utilisaient leurs ordinateurs.  Ils écoutaient et regardaient quelque chose.  Mais je n’ai rien compris à ce qui se passait.  Je n’ai pu poser aucune question car tout le monde portait des écouteurs.  Le professeur n’était pas encore entré dans la classe.

    Après la première pause, j’ai appris que la leçon n’était pas en « face à face » !  C’est-à-dire c’était « en ligne ». C’était la première introduction avec « Zoom ».

    (Ibrahim, Turquie)

    Pièce de monnaie

    J’ai aussi été fasciné par la pièce de monnaie de 5 francs. J’ai comparé la taille avec ma main et j’ai trouvé que c’était la taille de trois doigts ! Au Canada, les cinq dollars sont des billets.

    (Matthew, Canada)

    Les heures d’ouverture

    La chose qui m’a surprise le plus c’est que les épiceries, les magasins, et les restaurants ferment très tôt et sont aussi fermées le dimanche ! Au Mexique et aux États-Unis, ces lieux ferment très tard, et à mon avis je préfère ça. C’était un vrai choc culturel quand je suis allée à la Migros un dimanche pour acheter quelque chose à manger, et que j’ai trouvé que rien n’était ouvert l’après-midi ! Donc, je suis allée à la gare !      

    (Dani, Mexique-USA)

    Les heures de fermeture

    Comme tous les après-midis, mes amis et moi sommes allés au métropole pour prendre un goûter et parler. Ne regardant pas l’heure sur nos téléphones, nous avons continué à parler sans trop nous préoccuper du temps qui passait. Vers 19h, nous sommes allés aux toilettes un moment, sommes retournés à notre table et avons vu que toutes les personnes qui s’étaient assises aux tables précédentes n’étaient plus là, les lumières étaient éteintes et nous étions les seuls à rester. Puis un serveur est venu et nous a demandé poliment de partir parce qu’ils étaient en train de fermer. Comment se fait-il qu’il n’était que 19 heures ?                                                                                                                        

    (Elena, Italie)

  • À Lausanne on respire le cinéma

    À Lausanne on respire le cinéma

    Photo : ©Alicia Mendy, extrait de « Entre Mer et Ciel »

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    FILM • À la découverte du monde cinématographique lausannois avec l’aide de plusieurs jeunes cinéastes lausannois·es. Quelles sont ces opportunités qu’il a à offrir aux étudiant·e·s en cinéma et aux réalisateur·trice·s amateur·trice·s et seront-elles suffisantes pour faire de notre chère ville la prochaine Hollywood ?

    Il existe de nombreuses formations en Suisse qui permettent de découvrir les métiers du cinéma – que ce soit à l’ECAL, à la HEAD ou encore à l’Unil. Ces formations produisent des cinéastes qui se lancent dans la création de court-métrage. Afin de mieux comprendre les opportunités et difficultés que peuvent rencontrer de jeunes producteur·trice·s en Suisse, quatre lausannois·es; Alicia Mendy, Ilù Seydoux, Samuel Damiani et David Gonseth partagent leurs expériences dans la réalisation de film.

    Un environnement propice
    La culture cinématographique à Lausanne – comme dans l’ensemble du canton de Vaud – est fortement développée et possède un grand nombre d’institutions qui permettent la projection de films, l’organisation de rétrospectives ou encore de festivals de films. La cinémathèque suisse à Lausanne projette un grand panorama de films suisses et d’origine étrangère à travers des hommages, rétrospectives et des cycles de films organisés autour d’un courant ou genre cinématographique.

    « Le matin je sais que je vais faire ça et c’est vraiment ce qui me passionne »

    – Samuel Damiani

    Il existe également le cinéma Bellevaux, Oblò, Zinéma ou encore le City-Club de Pully qui proposent tous un programme qui s’éloigne des habituels films commerciaux que l’on peut trouver au Box-Office. Grâce à ces salles plus intimistes, il est possible de découvrir des productions locales, des documentaires, courts-métrages, animations et films indépendants, dont l’accès n’est pas toujours évident. Encouragés par de motivations politiques, sociales et esthétiques, ces cinémas tiennent à permettre au public lausannois d’enrichir ses horizons, par la projection de courts-métrages et documentaires locaux ou encore par l’organisation de ciné-concerts. Mais s’il existe un grand nombre de lieux où visionner des films suisses, il reste à déterminer si ces opportunités s’étendent aux projets amateurs.

    Les débuts filmiques
    Samuel et David ont produit leur premier court-métrage, à travers le collectif Masvida, avant même d’avoir commencé une formation dans le cinéma. Pourtant, ceci ne les a pas empêchés de remporter un prix pour leur film « Sers-moi un Rêve » au festival Aventiclap en 2021. Le court-métrage plonge son public dans un monde noir aux lueurs d’exaucer de souhaits, où deux jeunes en quête de fortune perdent le contrôle de leur business illégal. Depuis, ils ont produit plus d’une dizaine de projets. Ayant expérimenté la réalisation de courts-métrages en autodidacte ainsi qu’en école, ils soulignent les avantages que peut apporter une formation en cinéma – non seulement pour se rassurer sur son avenir professionnel, mais également pour se sentir légitime face à ses parents et les spécialistes du milieu.

    ©Masvida, extrait tiré de « Sur la Croix »

    Samuel, actuellement en master de cinéma à l’Unil, dit : « L’avantage c’est que tu baignes tout le temps là-dedans […] quand je me lève le matin je sais que je vais faire ça et c’est vraiment ce qui me passionne ». De plus David, Ilù et Alicia, qui suivent des formations à l’ECAL et à la HEAD, notent l’importance d’avoir accès à du matériel de qualité ou encore de pouvoir rencontrer des professionnel·le·s, offrant diverses perspectives sur les aspects techniques du cinéma. Ilù applaudit aussi la mise en contact avec des élèves d’écoles de théâtre, qui facilitent la rencontre avec de potentiel·le·s acteur·trice·s.

    L’avenir en Suisse
    Tou·te·s affirment que la scène cinématographique suisse possède un grand budget et que sa petite taille est avantageuse lorsqu’il est question de se faire des contacts dans le milieu. De plus, la plupart des festivals de cinéma possèdent une section étudiante qui permet de présenter ses projets (e.g. Locarno, NIFFF) – bien que les contraintes au niveau du format ou encore l’absence d’un tampon institutionnel pour les autodidactes peuvent rendre leur accès difficile, remarque Masvida. Alicia note aussi que s’il ne manque pas d’opportunités où inscrire ses projets : « ça touche toujours les mêmes publics – des vieux bourgeois ». Contrairement à la majorité qui se voit rester en suisse ou en tout cas en Europe, le discours politique qu’Alicia souhaite défendre la pousse « vers le Sénégal et la Guinée-Bissau, d’où vient [son] papa ». Ses productions s’éloignent du genre thriller et humour noir de Masvida pour entrer dans un monde fantastique, influencé par des photographes ouest-africains. Elle produit une image tantôt féérique et tantôt menaçante, jouant avec les tons de chaque plan pour projeter l’audience dans un monde lointain.

    « Ça touche toujours les mêmes publics – des vieux bourgeois »

    – Alicia Mendy

    Pourtant Alicia rejoint Ilù dans son intérêt du documentaire et du cinéma réel. « Le Plafond » par Ilù, dénonce les dangers de la folie créative, mêlant une critique sur les conditions de la vie d’artiste à un univers fictif intemporel. Tandis que le nouveau film d’Alicia, « Entre Mer et Ciel », produit en Guinée Bissau et au Sénégal, présente le parcours d’un concierge qui quitte son pays. Entre exil forcé et rêves brisés, le film associe images ésotériques à un discours ancré dans la réalité. « Sur la Croix » – le projet bientôt disponible de Masvida – s’inscrit, quant à lui, dans un monde noir et sinistre, exposant un amour malsain et empli de manipulation. Si les productions lausannoises sont nombreuses et variées, les plateformes où elles peuvent être exposées ne font qu’augmenter ; il ne reste donc plus qu’à les découvrir.

  • Rencontre avec Masvida

    Rencontre avec Masvida

    Photo : screenshot du court métrage Sur la Croix de Masvida (David Gonseth et Samuel Damiani), 2022

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    Est-ce que vous suivez une formation de cinéma ? Si oui, laquelle et depuis combien de temps ?

    David: On a deux formations différentes. Du coup, moi, je suis à l’ECAL en première année en cinéma, j’ai fait ma propédeutique, c’est l’année préparatoire. Et puis là je commence ma première année de bachelor.

    Samuel: En soit, on a commencé Masvida quand j’ai commencé l’uni, au premier semestre, donc en vrai on n’a pas commencé à travers des études, c’était plutôt en autodidacte. Là, je fais un master en ciné avec spécialisation 120 crédits. Dans ce master là on fait un peu plus de pratique, on commence un peu, mais c’est surtout théorique ; l’histoire du cinéma etc. En vrai notre pratique a toujours été en parallèle de ça, même si on a des formations complémentaires maintenant.

    Quels sont les avantages d’une formation officielle en cinéma, dans votre production de film ?

    David: Déjà, que tu peux faire ça à plein temps. Dans le sens où, si t’enchaine avec un autre travail, si tu dois payer un loyer ou ce genre de chose, être indépendant, c’est compliqué de faire les deux. Et en vrai, faut pas se mentir, mais y’a le regard des parents aussi, ça les rassure ; Mon enfant, il fait du ciné mais il est encadré dans un truc un peu sérieux, c’est pas juste lui qui s’amuse avec sa caméra. Après, y’a tout l’aspect du matériel aussi, ce qui est cool c’est que tu peux en louer. T’as les studios à disposition et la formation en soi.

    Samuel: De base je voulais quand même faire l’ECAL ou une école de ciné, mais en soi j’ai commencé l’uni, parce que j’ai pas été pris à l’ECAL et ça s’est vite enchainé et ça m’a plu aussi. Je dirais que l’avantage c’est que tu baignes tout le temps, là en tout cas je fais que ça, quand je me lève le matin je sais que je vais faire ça et c’est vraiment ce qui me passionne, au moins t’as tout le temps la tête dans le guidon.  Ça aide pour les parents mais aussi peut-être pour le milieu, ça peut être un tampon, ‘Ah ok il a une certification’ et ça va t’apporter des contacts etc. Mais en soi dans notre expérience, on était beaucoup plus indépendants des études et ça marche aussi très bien. Mais je pense que les études c’est aussi une manière de se rassurer et de se dire au moins je fais ça, du coup y’a une formation qui va déboucher sur un truc professionnel.

    David: Pour les contacts aussi des gens de ce milieu-là, ça te permet d’être en contact avec d’autres étudiants, ça t’ouvre aussi tellement de portes, d’autres visions étant donné que le cinéma c’est un métier où t’es obligé de travailler en équipe, c’est hyper cool déjà à ce stade-là d’avoir un agenda hyper rempli.

    Samuel: Mais t’as aussi les intervenants qui viennent à l’ECAL ou à l’Unil. Là j’ai un cours pratique du scénario avec une scénariste française qui est venue et puis on a aussi des trucs assez cools. Mais aussi t’as des cours bien précis, un enseignement de qualité sur un truc précis – que peut-être sur des tuto YouTube tu peux apprendre aussi comment faire et t’apprends aussi par l’expérience – mais c’est bien d’avoir des gens qualifiés qui t’apportent une vision, une manière de faire, etc…

    David: La culture en soi ; je sais que l’ECAL nous pousse vraiment à regarder des œuvres que j’aurai jamais regardé. 

    Samuel: C’est vrai qu’à l’Unil, j’ai bouffé trop de films, de textes, un discours sur la manière d’aborder des films. Ça t’ouvre aussi à ça et ça te force aussi d’aller dans des directions où tu ne serais peut-être pas allé.

    Quelles sont vos influences (réalisateur·trice, genre de cinéma, pays, période) ?

    Samuel: On regard beaucoup de films ensemble mais on a pas forcément les mêmes influences. Moi j’aime bien les films de Harmony Korine, un réalisateur américain, c’est vrai que ça m’a ouvert les portes à un cinéma un peu différent. J’essaie de voir un peu de tout.

    David: J’ai toujours de la peine de répondre à cette question. Parce que je n’ai pas l’impression de suivre un genre de cinéma, qu’on ne suit pas un style de cinéma ou une période. On se fait influencer un peu par tout ce qu’on regarde.

    Samuel: Récemment un truc qui nous a marqué les deux – on est allé au festival de Venise cet été, on a vu Bones and All, le nouveau film de Lucas Guadagnino, le réalisateur de Call Me By Your Name. Dans le genre, c’est un peu horrifique mais en même temps c’est un film d’amour, c’était trop stylé.

    David: Ce genre de films un peu pleins de vie, où y’a vraiment tout un périple de personnages qui mélangent pleins de genres différents. 

    Samuel: On aime bien les films qui inspirent vraiment la vie. Waves [de Trey Edward Shults], c’est un film qu’on kiffe les deux d’ouf. C’est un film assez récent. On a aussi pleins de références qui viennent d’anciens [films] mais c’est vrai que le cinéma qui se fait maintenant [nous plaît].

    Dans la production de vos courts métrages, quels sont vos rôle(s) ?

    Samuel: Généralement on se partage tous les rôles, après on est que deux comme équipe technique, donc basiquement on s’est dit que c’est lui [David] qui faisait l’image et moi le son sur le plateau. Mais après au niveau de la direction des acteurs c’est nous deux. Vraiment on essaye de tout taffer à deux, même l’image et le son.

    David: Arrivé au stade final t’as juste besoin que quelqu’un tienne physiquement la caméra et que quelqu’un tienne physiquement le son, donc pour ça il faut se répartir les rôles mais en soit tout le travail se fait à deux, sur tous les plans. On va vraiment réfléchir l’idée de base à deux, on va écrire à deux, on va faire le découpage à deux et sur le tournage on va réfléchir l’image à deux, même si c’est moi qui actionne la caméra et vice-versa au niveau du son. Ça va être un travail complémentaire sur tous les aspects.

    Samuel: Je pense on a aussi de la peine à déléguer le travail.

    David: C’est aussi, vu qu’étant-donnée qu’on a commencé ensemble au même niveau, qui était le niveau zéro, y’avait aussi ce truc de : On voulait apprendre à tout faire, donc c’est aussi compliqué de se dire ‘bah vas-y allez occupe-toi de la lumière’ alors que t’as envie d’apprendre à faire la lumière, et c’est aussi en faisant que t’apprends donc forcément c’est hyper compliqué de se dire ‘vas-y fais ça tout seul’. 

    Samuel: Typiquement, les quatre courts-métrages qu’on a sorti cet été, y’en a deux à David, deux à moi. En vrai on a taffé les deux comme on taffe d’habitude. On s’est dit vas-y toi t’écris ton truc et t’as peut-être plus une vision de réalisateur, et c’est peut-être plus ton projet – comme ça t’as plus une vision, un point de vue. Bien sûr, on s’est toujours aidé. Typiquement même sur les miens, c’était toujours moi qui faisais le son et lui [David] à la caméra – ça, ça ne change pas.

    David: Mais y’avait quand même l’un des deux qui avait le dernier mot sur toutes les décisions. 

    Samuel: C’était cool aussi mais en vrai ça n’a pas vraiment changé notre manière de travailler.

    Quand et comment est-ce que le collectif Masvida a été créé ?

    Samuel: Fin 2019, début 2020. Enfin, la première vidéo qu’on a mis en ligne était fin 2020.

    David: En soit ça date de l’Australie ; pas Masvida en soit, mais l’envie de créer quelque chose à deux. On a fait la maturité bilingue en 2017-2018. On s’est rencontré là-bas – on était voisins à la base – mais c’est là-bas qu’on est devenu vraiment potes. Et du coup, c’est là qu’on a essayé une première vidéo, au téléphone.

    Samuel: On a fait un court-métrage avec un téléphone. Après ça a quand même pris du temps avant qu’on s’achète du matos. On était aussi dans la même année au gymnase. Mais là je crois qu’on ne parlait pas trop de faire du cinéma. C’était vraiment à la fin [du gymnase]… Je crois que l’idée de créer un collectif est venue un peu naturellement, dans le sens où on voulait apprendre et à deux c’est toujours plus cool que de se lancer tout seul dans un truc.

    David: Et le cinéma c’est un métier d’équipe donc si tu peux commencer avec un pote y’a rien de mieux. Je pense c’est aussi plus rassurant de te dire que tu es accompagné. 

    Samuel: C’est pas toi [David] qui disait si on avait pas trouvé le nom de Masvida on aurait pas vraiment fait de collectif ?

    Mais il vient d’où le nom ?

    Samuel: En vrai c’est un peu un anagramme de nos deux prénoms, Mas (Sam) et Vida (David) et ‘mas vida’ ça veut dire plus de vie en espagnol et c’est un peu que la vie augmente en faisant du cinéma… On faisait tellement ça parallèlement à nos activités que c’était limite un autre niveau de vie qu’on s’est imposé mais c’est que du kiffe.

    David: C’est très juste. Même par rapport aux influences, dans l’optique dans laquelle on fait les films c’est aussi…[Samuel] des moments un peu précieux de la vie, où tu sens que y’a plus d’ampleur. Ce principe que la vie augmente, ce truc vivant – même si souvent y’a de gens qui meurent dans nos courts-métrages.

    Vous mettriez vos productions cinématographiques dans quel genre ?

    Les deux: C’est souvent des drames, des thrillers, y’a souvent des problèmes un truc un peu dark.

    Combien de courts métrages avez-vous déjà réalisé ?

    Samuel: Une dizaine, je pense. Mais c’est que y’a beaucoup de projets qu’on a jamais sorti, des fois des trucs qu’on tourne mais qu’on a pas monté.

    David: Mais typiquement – on était parti, presqu’une semaine, cinq jours à la montagne, dans un chalet, dans l’optique de tourner un court-métrage. On s’était dit : On a cinq jours pour trouver une idée, tourner et après on monte au retour. En vrai l’expérience était incroyable, c’était vraiment trop bien. On avait le chalet pour nous. Dans la neige, il faisait 0° ou -2° degrés. Les conditions étaient un peu compliquées.

    Samuel: Y’a mon frère qui jouait, on l’a enterré dans la neige pour un plan et tout. Mais on ne l’a jamais sorti [le court-métrage].

    David: On la même pas monté le truc.

    Samuel: Y’a des trucs qui sont pas sortis, qui vont jamais sortir. Y’en a d’autres qu’on a prévu de sortir : Par exemple, «Sur la Croix» c’est le grand court métrage qui nous a pris tout l’été qui va bientôt sortir.

    Vous avez gagné un prix pour votre court métrage «Sers-moi un Rêve» au festival Aventiclap, est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur l’expérience ?

    Samuel: C’était trop bien. On s’y attendait pas du tout, on l’avait déjà mis sur YouTube il y avait à peu près un an. On avait envoyé le court-métrage à l’organisateur du festival pour un retour et il nous avait dit : ‘Essayez de le présenter l’année prochaine’ et on a été pris. On a essayé qu’à celui-là et on est allé et on a ramené tous nos potes, notre famille. 

    David: C’était trop bien, parce que tu fais des rencontres. On a rencontré Jacob Berger, un réalisateur suisse, avec qui on a gardé contact.

    Samuel: C’était aussi la première fois qu’on voyait notre travail sur un grand écran.

    David: Tu peux le défendre sur scène, le présenter. C’est un peu la vraie concrétisation d’un projet.

    Samuel: Ça faisait bizarre un peu, vu que ça faisait quasiment un an qu’il était sorti.  [David: Tu redécouvres presque ton projet]. «Sers-moi un Rêve», on l’adore maintenant, mais c’est vrai que quand on l’a fait c’était hyper instinctif. Donc il y a pleins de trucs qui sont pas mal amateurs. Du coup c’était dur de défendre un projet alors qu’on avait déjà un peu passé à d’autres choses.

    David: C’était notre premier ‘gros’ projet. Dans le sens, qu’on avait fait ça pendant les vacances d’été, ça nous avait pris plus de temps que nos autres projets. Vu que nous, on est en train d’apprendre, qu’on est au tout début de notre ‘carrière’, on évolue assez rapidement. D’un projet à un autre, on apprend tellement de choses, parce qu’on a encore tout à apprendre. Donc forcément quand tu finis un projet, tu as déjà appris tellement de tes erreurs que y’a des trucs de ton projet dont t’es plus trop fier. Donc un an après, t’as un peu l’impression que c’est un truc que t’as fait il y a dix ans.

    Samuel: D’ailleurs là ils l’ont fait cette année, puis ils nous ont réinvité à la cérémonie d’ouverture parce qu’on s’est tou·te·s bien entendus. Il y avait vraiment une bonne ambiance et de bons souvenirs. C’est vrai qu’aussi la victoire ça nous a permis d’avoir une marque ou un tampon. Même si y’a pleins de gens [avec qui on travaille] qui nous connaissent, là on nous prend plus au sérieux. C’est aussi plus simple maintenant de se présenter, parce que là y’a vraiment une carte de visite reconnue.

    David: Même quand t’approches des acteur·rice·s pour qu’il·elle·s jouent dans tes projets, c’est plus rassurant pour eux·elles de se dire : ‘Ok ils ont présentés en festival, ils ont gagnés en plus, je me lance avec des gens qui font ça sérieusement’. C’est vrai qu’il y en a beaucoup qui ne font pas ça sérieusement et c’est juste une perte de temps.

    Comment trouvez-vous des acteur·rice·s pour filmer vos projets ?

    David: Soit tu fais une annonce sur les réseaux sociaux que tu cherches un profil, soit on cherche sur des sites.

    Samuel: Je remarque qu’on ne s’est jamais disputé sur un choix de casting. Et des fois, on écrit des rôles pour des gens qu’on n’a même pas encore contacté. 

    David: C’est aussi plus facile quand t’as quelqu’un en tête et que quand t’imagines la scène t’as déjà un visage clair en tête. 

    Samuel: Je crois qu’on a fait une seule fois des vrais castings, où on a auditionné plusieurs gens pour un même rôle. J’avoue que l’expérience n’était pas top non plus, j’ai l’impression qu’il faudrait qu’on l’aborde différemment. Parce que de base c’est vraiment qu’on a des acteurs fétiches, avec lesquels on aime bien jouer. C’est souvent – on écrit un truc pour quelqu’un et on lui envoie dès que c’est écrit et on lui dit : ‘ouais s’il te plaît tu peux faire ça et tout’ et ça a toujours marché, je crois on a jamais pas eu quelqu’un qu’on voulait.

    Est-ce facile ?

    Samuel: Je dirais que ça peut être assez compliqué. On tourne souvent avec les mêmes personnes donc ça peut être dur de chercher quelqu’un de nouveau. Dans «Sers-moi un Rêve» y’avait zéro vrai acteur – c’était nos potes, mon frère, mon père. Du coup, on a quand même l’habitude de travailler avec des gens qui ne sont pas acteur·trice·s de base. On a plus du mal à travailler avec des vrais acteur·trice·s, lorsque c’est leur métier et aussi juger qui va correspondre à un rôle etc.

    David: C’est aussi par rapport à l’ambiance du tournage et l’optique dans laquelle on tourne. On est toujours attiré par des gens qu’on connait, parce qu’on essaye vraiment de créer une ambiance à la cool, où tout le monde prend du plaisir et effacer un peu ce truc de ‘travail’. Donc instinctivement on se tourne vers les mêmes acteur·trice·s avec lesquel·le·s on sait que ça matche trop bien.

    Samuel: À notre niveau, en tout cas, on a peut-être peur ou on se sent pas forcément légitime d’aborder des gens connus au niveau de l’acting et de leur proposer de venir jouer […] Nous, on tourne chez nous. Ce n’est pas très ‘professionnel’. Quand on a commencé y’avait donc peut-être une gêne d’appeler quelqu’un du milieu et de travailler de manière vraiment hyper carrée. On est hyper carré, mais on va plutôt créer un esprit de famille sur le tournage.

    Considérez-vous qu’il existe suffisamment d’opportunité en Suisse pour que les jeunes réalisateur·trice·s montrent leur travail au public ?

    Samuel: Nous, notre court-métrage [«Sur La Croix»] on a essayé de l’envoyer mais après c’est vrai que c’est plutôt à des festivals en France. En Suisse, pour les ‘amateur·trice·s’, c’est un peu moins accessible. Après si tu veux être dans les festivals, ce sont des trucs assez institutionalisés. Il y en a pleins quand même – Locarno, le NIFF, Visions du Réel. Il y a vraiment pas mal de festivals qui font la promotion de court-métrages. Mais c’est vrai qu’après, typiquement les court-métrages de la HEAD et de l’ECAL rentrent plus facilement, parce que y’a une marque, un tampon qui dit que ça a été fait en école. Mais si on fait des court-métrages autoproduits, il y a un peu moins de chance [d’être pris], simplement parce qu’il y a tellement de choses envoyées, qu’on n’a pas vraiment un nom [ou une institution derrière nous] et que la qualité est peut-être aussi en dessous. Après il y a quand même pas mal d’événements qui se font autour du cinéma amateur ; que ce soient des projections privées et autres.

    David: Y’en a pas mal, mais après c’est aussi une question de format – c’est très régulé. Quand t’es dans une tranche de 15-20 minutes, dans certains festivals, ils vont dans tous les cas pas te prendre parce que y’a tout un système, un programme – et t’empêche d’en mettre trois de 5 minutes. Donc en soit tu peux être pris dans n’importe quel festival, mais il faut bien réfléchir à l’avance à ton format, ton sujet.

    Samuel: Après vraiment pour le côté amateur; si t’as une boîte de production associé à ton projet t’as directement plus de chance.

    Est-ce que vous voyez poursuivre une carrière à Lausanne ou en Suisse ?

    Les deux : oui

    David: Déjà en terme de formation – elles sont tellement poussées les formations en Suisse. On a tellement de chance en termes de matériel, de contacts et même de financement. On a la chance d’avoir un pays si petit, que forcément le milieu est également petit. Y’a un truc où tout le monde se connaît, donc tu fais deux fois les festivals pour limite connaître tout le milieu – évidemment je grossis les traits, mais c’est un peu ça. Du moment que tu travailles avec une personne, tu la recroises à un festival, elle te présente les gens avec qui elle est et assez rapidement tu crées ta toile de contact, ce qui peut être plus difficile de faire à Paris, par exemple.

    Samuel: En tout cas pour nous, je pense qu’on a encore pleins de cartes à jouer en Suisse, soit travailler avec une boîte de production pour faire un court-métrage ou un long-métrage avant d’aller peut-être se délocaliser, ça fait pas trop de sens maintenant. Après s’il y a une opportunité pourquoi pas.

    David: On est pas pressé de partir.

  • A la rencontre de Christophe Terribilini

    A la rencontre de Christophe Terribilini

    Photo : ©Inès Terribilini

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    Dans quel genre placerais-tu tes livres ?

    C’est justement la grosse question. La première fois que je suis arrivé chez Payot on m’a demandé « on le met dans quel rayon ? » Soit ce sont les romans, soit ce sont les polars, soit c’est l’histoire de l’art, soit c’est histoire et c’était difficile à [déterminer]. Le dernier livre qui est sorti, la maison d’édition elle fait un truc roman noir, même si ce n’est pas vraiment noir noir, comme ça, c’est catalogué et ça part dans les thrillers et c’est clair dans l’histoire. Donc ce n’est pas lié à l’histoire de l’art ou à l’histoire en général mais c’est catalogué dans les thrillers. Ça c’est une option qu’ils ont choisie, parce que c’est vrai qu’aussi les lecteurs ça marche un peu mieux dans les thrillers que dans d’autres domaines.  Pour certains [livres] c’est plus énigmatique et moins policier ou roman noir etc. D’ailleurs je n’aime pas rester dans un genre.

    Pourquoi est-ce que l’art se trouve toujours au centre de tes romans ?

    Enfaite c’est parce que j’adore l’art, j’adore lire –bon la pièce de théâtre [Le Journal de Franck], elle est pas du tout dans le même domaine – mais c’est venu un peu par hasard, j’ai toujours aimé l’art et puis c’est sur la recherche d’une œuvre que je suis arrivé à écrire.

    Pourquoi lier art et crime ?

    Quand j’étais plus jeune j’adorais les Yann Pierce, c’était un auteur qui écrivait sur un commissaire à Rome, qui était dans le secteur des œuvres d’art, des recèles d’œuvres d’art ou des choses comme ça, avec son inspectrice, et puis il y avait encore un consultant anglais qui arrivait là. C’était toujours dans ce domaine, justement il y avait une œuvre qui disparaissait et j’adorais ce mélange-là, j’ai toujours été titillé par ce genre de roman là, donc voilà. Comme je suis libre d’écrire ce que je veux, j’écris dans le domaine que j’aime.

    Quel est le travail historique que ce type de roman demande ?

    Ça dépend tout du roman, surtout de l’œuvre par laquelle je démarre, alors c’est chaque fois en fonction de l’œuvre – ça va faire des recherches sur internet, dans les bibliothèques, dans les voyages, je vais sur place, je vais dans les musées et bibliothèques sur place ou encore dans les lieux. Par exemple la première œuvre, elle est partie en Angleterre, je l’ai fait analyser etc. ça part un petit peu dans toutes les recherches. C’est ça que j’adore ; je pars d’une petite idée, soit une œuvre soit une idée, puis là tu vas creuser et plus tu creuses et plus y’a des choses extraordinaires plus y’a des choses qui se relient entre elles et c’est là que ça crée l’histoire toute seule, derrière les recherches et c’est ça le côté intéressant, c’est vraiment d’aller chercher les infos, et puis creuser, c’est le bon moment avant d’écrire. 

    Dans ces récits, est-ce que la réalité historique se mélange à la fiction ou s’agit-il de narratifs complétement fictionnels ?

    C’est ce que j’aime : laisser le doute aux gens, on me pose souvent la question. Non mais bon, ce qui se passe dans le présent c’est généralement narratif, c’est inventé, je crée mes personnages et mes histoires sur le présent et tout ce qui est historique, 80-90% de ce qui est historique est vrai. C’est aussi ce qui m’intéresse, je ne vais pas inventer des vies complétement farfelues à des personnages historiques, donc le contexte, les personnes, [sont réels]. Si on veut creuser les petites choses, je vais aller très profond pour être sûr d’avoir les informations, que celui-là a pu rencontrer celui-ci à cette époque, à cet endroit et que y’a des documents etc. J’aime bien aller apporter quelque chose de réel dans ce qui est historique. 

    Est-ce que tu as toujours été passionné par l’art ?

    J’ai été baigné dans l’art. Depuis tout petit j’ai été baigné dans la Toscane, la Florence et les musées en général donc ça fait partie de moi. 

    Pourquoi présenter les œuvres dans un contexte fictionnel et pas une étude historique traditionnelle ?

    Et bah ça a débuté normalement ; par une étude, justement la première œuvre c’était une fresque qu’on a dans la famille – enfin un banc de fresque qu’on a hérité quand j’étais tout petit dans la famille – et puis je me suis dit, y’a maintenant pas mal d’années, mais on dit toujours que c’est « notre Léonard de Vinci » mais qu’est-ce qu’il en est vraiment ? Et puis un moment donné, mon père était déjà décédé, je me suis dit je vais un peu chercher l’histoire de cette fresque, d’où elle nous est venue, qui nous l’a légué, pourquoi, qu’est-ce qui avait comme documents – il y avait déjà des recherches qui avaient été faites dans les années soixante – comment elle a été retrouvée et pis tout son pedigree et je suis allé la rechercher et puis cette fresque, je voulais avoir un avis professionnel, je l’ai donné à Christie’s à Genève qui ont trouvé très intéressant et ils m’ont donc demandé s’il pouvait la faire analyser à Londres, donc elle est partie à Londres et puis elle est partie [se faire analyser] sous toutes les coutures ; carbone 14, test des pigments d’encres. Donc effectivement le support est d’époque, c’est de la Renaissance, c’est très proche d’un dessin que Léonard De Vinci avait fait à Milan. Donc je suis allé à Milan, voir le musée qui m’a ouvert les portes pour aller voir les dessins préparatoires qui étaient dans les tiroirs. Je suis allé à Rome, parce que c’est là qu’elle a été découverte, retrouvée, amenée. Donc j’avais quelques objets historiques et c’est en cherchant toutes ces informations-là, c’est après ces recherches où je me suis dit « nan mais c’est extraordinaire, j’ai toute l’histoire de cette fresque qui est là, il manque quelques petits bouts à raccommoder » et puis est-ce que je vais livrer ça à ma famille – parce que le but c’était savoir ce qu’il en était vraiment de cette fresque – le côté théorique avec les recherches et ce qui est en est. Et puis je me suis dit, il suffit de rajouter un petit peu de sauce autour et puis ça fait un roman, donc j’ai à peine rajouté quelques éléments et ça m’a fait mon premier roman. C’était pour offrir donc cette étude que j’ai fait sur cette fresque à mon entourage, aux personnes que ça intéresse, sous une forme un peu plus ludique que juste un travail de recherche simple et puis je me suis pris au jeu.

    Quelles sont tes influences dans le monde littéraire et le monde de l’art ?

    Dans le monde de l’art, à la base, c’est vraiment la Renaissance italienne, c’est vrai que c’est resté encré en moi, l’impressionnisme, le postimpressionnisme, le 20ème siècle. Après justement en fonction de mes recherches et des lieux que j’ai étudié, je me suis intéressé à d’autres lieux, d’autres périodes de l’histoire de l’art. Toutes les périodes sont intéressantes quand on s’y plonge. Après la littérature, chez nous c’était une bibliothèque entière, mon père qui lisait jour et nuit, toujours un livre dans la main, on a aussi toujours été baigné là-dedans, j’ai une approche littérature assez éclectique, ça va des classiques français – des Balzac, Anatole France au plus modernes américains, ou Frédéric Lenoir ou Jonathan Coe. C’est assez divers, j’aime bien changer, varier les genres, des auteur·e·s suisses aussi, j’aime bien découvrir des noms qu’on connaît pas. Y’a les prix de Lausanne, y’a des gens qui sont proches qui écrivent des choses, y’a tellement de bouquins qui sortent chaque année qu’on n’entend jamais en parler. On ne pioche pas toujours quelque chose de magnifique mais parfois y’a des petites merveilles, donc je pars à gauche à droite.

    En quoi la pièce de théâtre « Le Journal de Franck » diffère des autres récits que tu as publié ?

    C’est une pièce de théâtre. Le journal de Franck ; je me baladais dans un parc et j’ai eu une idée un peu saugrenue, qui n’avait rien à avoir avec l’art et je me suis dit ah bah tiens je vais creuser quelque chose, puis je me suis dit une forme de pièce de théâtre ça peut être sympa et je peux me lâcher et c’est un peu d’humour noir. Je travaillais à la revue de Lausanne, et on s’amusait à écrire des sketchs et des chansons et de les jouer. On écrivait quand même pas mal de sketchs, rarement des pièces de théâtre comme ce n’était pas le style qu’on faisait. Je me voyais déjà sur les planches à imaginer mes personnages dans un humour un peu particulier.

    Quelle est l’idée de départ de cette pièce ?

    Je me voyais un personnage ignoble, et un jeune qui souffrait et qui s’est dit « J’aimerais qu’une fois mon père soit bon » mais d’une façon cuisinée. C’est parti de ça.

    Que fut le processus de création derrière ton dernier roman Le Vol de la Muette ?

    Le déclic, c’était un voyage en famille, on revenait de vacances du sud de l’Italie et on est passé par Pesaro et on s’est dit on va aller à Urbino qui n’est pas loin, parce que c’est quand même la ville natale de Raphaël. Au palais Ducal, dans la ville natale de Raphaël, il n’y a qu’un seul tableau de lui ; c’est la Muette. Puis il y a un petit explicatif écrit à côté, [qui explique que] longtemps il était attribué à son maître Perugino [Le Pérugin] et non pas Raphaël, ensuite on n’est pas sûr du sujet, on ne sait pas qui c’est, on ne sait pas qui a commandité le tableau, donc il y a beaucoup de peut-être. Normalement on n’écrit rien ou on écrit des certitudes, mais là y’a beaucoup d’incertitudes. Après y’avait un dessin à côté qui montrait qu’il y avait eu des retouches plus tard du tableau. Y’a beaucoup de choses comme ça qui m’ont titillé. Déjà ce tableau il est sympa, c’est une période quand même assez particulière et puis ils attribuaient la commande à quelqu’un, où ça m’étonne en fonction de l’époque. J’ai fait mes propres recherches et je n’arrive pas aux mêmes conclusions que le musée Ducal. Quand j’arrive à creuser à gauche à droite, et je vois un peu l’historique, je n’arrive pas aux mêmes conclusions qu’eux sur qui a commandité l’œuvre et puis qui peut-être le sujet de l’œuvre. Donc je me suis dit autant l’écrire sous forme de roman.

    Est-ce que Le Vol de la Muette est le premier roman qui a été édité par Cohen&Cohen ?

    Oui c’est mon premier. Là je suis tombé sur un bouquin chez Payot, de chez Cohen&Cohen, justement dans le milieu de l’art, une aventure policière avec énigmes etc. Et je me dis tiens intéressant, c’est un peu mon domaine. Là je vais voir sur le site de l’éditeur, et c’est exactement ce qu’ils font. Donc c’est une petite maison d’édition parisienne spécialisée dans les livres d’art, les beaux livres. Ils ont justement beaucoup de prix pour les livres qu’ils font, parce que ce sont vraiment des beaux ouvrages. Mais ils ont aussi une collection parallèle sur des policiers et autres romans noirs, dans le domaine de l’art. Et je me dis, c’est exactement mon domaine. Et là effectivement je les ai contactés et c’est passé tout droit. Pour moi c’est quand même assez honorifique, que mon travail soit reconnu, parce que ce sont des spécialistes du monde de l’art.

    Est-ce que c’est plutôt avec des éditions suisses que tu as travaillé auparavant ?

    Alors moi, les premiers bouquins, j’ai fait en auto-édition. Y’a pléthores de possibilités, évidemment ce n’est pas une garantie d’égalité parce qu’on peut éditer son bouquin, mais au moins on peut sortir son bouquin et puis le proposer. Ce n’est pas trop cher, parfois ça coûte même rien du tout. Ça permet quand même de pouvoir diffuser son bouquin facilement. […] Tous les bouquins sont disponibles par internet, en passant par les Amazon, par Fnac, par Payot, partout. Toutes les librairies [en ligne] sont accessibles même en auto-édition, les bouquins sont tous accessibles. Mais au moins avec un éditeur, le bouquin est présent dans les librairies.

    Tu as écrit nouveau roman qui va bientôt sortir « Le Goût de Rembrandt », est-ce que celui-ci rentre dans le même genre que tes romans précédents ?

    Il est en attente chez l’éditeur et devrait voir le jour bientôt. Et je viens d’en terminer un autre [artiste], un ancien italien ; Arcimboldo. Je viens de le terminer et il sera un peu plus gore comme roman. 

    C’est un bouquin [le goût de Rembrandt], où je ne suis pas parti d’un tableau, je suis parti de l’absence d’un tableau. J’ai lu un article qui disait qu’on vient de retrouver un Rembrandt, vendu aux enchères aux États-Unis ou à Paris. Il a été vendu à une quelque centaine d’euros, parce qu’on croyait que c’était un vieux tableau [anonyme]. Il a été découvert qu’il s’agissait d’un Rembrandt de ses premières œuvres. Il avait fait 5 œuvres, les cinq sens de Rembrandt, ce sont ses premières œuvres reconnues, mais peu connues et elles ont disparues avec le temps et une ou deux ont été retrouvées, et celle-là a été justement retrouvée il y a quelques années par ce biais-là. Et il en manque un ; le goût, pour faire les cinq sens. Il y a une exposition qui s’est faite à Oxford, où sont exposées les cinq et il y avait un cadre vide pour le goût et les enfants ou les adultes pouvaient s’amuser à dessiner comment est-ce que le tableau aurait pu représenter le goût par rapport aux autres sens. Et c’est justement retrouver ce tableau-là ; j’ai fait les recherches pour comment on y arriverait. On est donc plus dans l’histoire inventée que dans le réel. En attendant de retrouver le goût, moi je l’ai retrouvé dans mon bouquin.

  • Rencontre avec Alicia Mendy

    Rencontre avec Alicia Mendy

    Illustration : screenshot du court-métrage réalisé par Alicia Mendy, Entre Mer et Ciel (2022)

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    (Interview intégrée dans l’article « À Lausanne on respire le cinéma »)

    Est-ce que tu suis une formation de cinéma ? Si oui, laquelle et depuis combien de temps ?

    Je suis en 3ème et dernière année de bachelor à la HEAD en cinéma en option réalisation.

    Quels sont les avantages d’une formation officielle en cinéma, dans ta production de film ?

    Un cadre, une structure qui te pousse à te lever et être sûre de travailler et en vrai ça t’apporte des outils d’ouf que t’as pas…. Tu ne vas pas avoir accès à ce genre de matériel comme ça et puis pour apprendre à l’utiliser, c’est plus simple quand y’a des gens qui sont là pour te former et t’expliquer. Et à la HEAD on a que des intervenants différents toutes les semaines ou deux, trois semaines ou un mois, on a que des ateliers. Du coup, on travaille tout le temps avec des professionnels du cinéma qui sont là pour nous former, que ce soient des scénaristes, des chefs déco etc. Comme ça on est constamment formé par des gens qui travaillent là-dedans.

    Quelles sont tes influences cinématographiques ? (réalisateur/trice, genre de cinéma, pays, période) 

    J’avoue que moi j’ai l’impression que mes plus grandes influences visuelles, c’est des photographes ; plutôt de la photographie, principalement de photographes ouest-africains, beaucoup du Nigéria comme ça. Après, ce sont plus des genres qui m’influencent, je suis hyper influencée par le cinéma fantastique, d’ouf, malade depuis toujours, depuis que je suis petite. Genre vraiment mes influences fantastiques c’est Pirates des caraïbes et Twilight, vraiment le cinéma fantastique ça m’a toujours hyper fasciné et c’est ce que je veux faire. Mais y’a pas un réalisateur, y’a pas un courant où je suis adepte d’un truc, y’a des défauts et des points positifs dans tout. Et du coup y’a pas un truc que je kiffe fanatiquement.

    Dans la production de tes courts métrages, quel est ton/tes rôle(s) ?

    Là principalement, je fais souvent mon image et je réalise en même temps. Je fais principalement mon image, ma réalisation, le scénario et la musique, je compose la musique aussi.

    Combien de courts métrages (vidéo) as-tu déjà réalisé ? Qu’as-tu le plus apprécié dans la production de ceux-ci ?

    À partir de la HEAD, en première on en a fait 3, et en deuxième j’en ai fait deux, donc ça fait cinq. Moi, j’aime beaucoup les tournages parce que j’essaye un peu, chaque fois, de créer des ambiances où les personnages, ils peuvent s’amuser aussi. Je ne vais pas aller tourner en haut d’une montagne où il fait froid. Mais j’essaye toujours de créer des environnements cools pour les personnages et du coup mes acteurs y prennent aussi du plaisir. Tu peux créer des relations intimes avec une personne. Moi, la caméra ça me permet des fois quand j’ai envie de créer une relation avec quelqu’un, par rapport à un travail que j’ai envie faire, mais que je ne sais pas trop comment aborder la personne socialement, bah la caméra ça me permet d’avoir un prétexte enfaite pour créer un lien avec cette personne, que ça soit un tonton ou un jeune, c’est comme si on allait boire un café mais du coup c’est version caméra.

    Tu mettrais tes productions cinématographiques dans quel genre ?

    Plutôt genre fantastique, c’est ce que je vais essayer de faire le plus. Enfin par rapport aux normes occidentales c’est considéré comme du fantastique.

    Est-ce que c’est facile de trouver des acteurs/actrices ainsi que des lieux pour filmer tes projets ?

    Non. Mais vu qu’on est un peu des étudiants, en galère je pense qu’on ne vise jamais le summum, mais on trouve en fonction de ce qu’on a. On dit : « bon bah je sais que j’ai ça chez moi ou à côté de chez moi, je pourrais avoir accès à ça ». Donc je crée avec ce que j’ai déjà un peu sous la main. On ne va pas se dire que j’ai envie de faire un court-métrage au Louvre. Les acteur·trice·s c’est galère ; parce que c’est tellement galère d’être acteur·trice, du coup tu fais plutôt parfois des castings en fonction des personnages, « ah ce mec il est trop cool, il parle comme ça, je sais qu’il est capable de jouer ça ». Des fois t’écris même parfois par rapport aux personnes qui t’entourent. Moi j’ai jamais fait un casting, où j’ai fait postulé des gens ou quoi. J’essaie de trouver des gens – pas forcément toujours dans mon entourage – ça peut être sur les réseaux sociaux ou dont j’ai entendu parlé ou des fois même des gens que j’ai croisé dans la rue. C’est ça le casting sauvage ; tu vas dans la rue et dès que tu croises quelqu’un t’es là « hey salut » pleins de fois j’ai dû prendre des numéros et tout et puis y’en a même avec qui j’ai tourné des fois et tout, donc c’est plus une question de feeling.

    Est-ce que tu te vois poursuivre une carrière à Lausanne ou en Suisse ? Si non où ?

    Pas à 100%, dans le sens que par rapport aux choses que j’ai envie de défendre politiquement etc. ça sera plutôt dans d’autres environnement, donc pas à 100%. Mais après je ne suis pas fermé à l’idée de faire des films et des choses ici, on verra bien où je peux trouver des fonds pourquoi et comment est-ce qu’ils s’accordent, donc ça dépendra de beaucoup de choses.

    Où voudrais-tu donc filmer en dehors de la Suisse ?

    Plutôt d’où vient mon papa, donc plutôt vers le Sénégal et la Guinée Bissau.

    Considères-tu qu’il existe suffisamment d’opportunités en Suisse pour que les jeunes réalisateur·trice·s montrent leur travail au public ? (Festival, concours amateur)

    En fait ça dépend à quel point. Parce qu’avec des festivals de cinéma tu vas toujours toucher les mêmes publics – ça sera des vieux bourgeois et de temps en temps quelques jeunes qui travaillent là-dedans et puis les gens du milieu. Mais c’est quand même un certain type de population qui sera dans des festivals de films, donc franchement ça dépend de quelle population tu cibles, ça dépend de qu’est-ce que c’est ton but et ça dépend à quel pays tu compares et je ne sais pas ce que ça veut dire « assez ». Mais en tout cas y’a déjà des festivals de cinéma en Suisse, donc déjà ça c’est cool. Dans tous les festivals de films en Suisse y’a toujours des sections étudiantes.

    Ton dernier court-métrage s’appelle « Entre mer et ciel », n’est-ce pas ? De quoi parle-t-il ? Quand est-ce qu’il sortira sur les réseaux ?

    Je l’ai mis sur YouTube en privé mais bientôt je le remettrai en mode « public ». Ça parle de quoi ? Ça parle d’exil, d’exil forcé dû aux migrations du continent africain et c’est un peu une représentation de ce que les îles, enfin de ce que tu peux vivre à partir des mondes que tu crées pour survivre. Ça parle d’exil, de migration, de rêves, de beaucoup de rêves qu’on a et de rêves qui se brisent quand tu viens dans un pays et que c’est pas du tout comme tu t’y attendais, ça c’est un truc qui me touche le plus. Les tontons, ils nous parlent de leur exil ; c’est qu’ils avaient tellement une autre image de l’Europe, même pas sur les plans technologiques et tout ça, mais un endroit où on traite les gens avec dignité et c’est pas trop le cas quoi, en tout cas pas pour les populations racisées, immigrées. Et du coup mon court-métrage parle d’un concierge qui est parti de son pays. J’ai filmé au Sénégal, en Guinée-Bissau et en Suisse.

    C’était ta première fois en Afrique ?

    Oui première fois que je filmais [là-bas]. J’avais pas prévu de filmer en Guinée Bissau mais tous les matins ma famille me réveillait pour que je vienne filmer des trucs, parce que y’avait pas moyen que je sois là avec une caméra et que je les filme pas. Tout le monde voulait être filmé, parce qu’en Guinée Bissau… bon ils savaient qui j’étais et d’où je sortais, c’est ma mif, mais ils étaient trop chauds au village alors qu’à Dakar les gens ils ne veulent pas être filmés. Pas du tout. J’ai dû faire un clip là-bas et on a tellement galéré à trouver une fille.

    As-tu déjà participé à un concours/festival ?

    Non parce que j’avais jamais inscrit mes courts-métrages avant. C’est la première fois que j’inscris mon court-métrage parce qu’avant c’était un peu des expériences, des tests… Maintenant je veux un peu voir ce que ça donne, du coup j’ai commencé à les inscrire, mais seulement depuis même pas un mois. 

  • Musées isolés et adorés

    Musées isolés et adorés

    Photo : © »Citrouille » de Yayoi Kusama par Kirill

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    TOURISME • Des musées esseulés sur des îles ou au milieu de la forêt parviennent à attirer suffisamment de public pour subvenir à leurs besoins. Tout en faisant découvrir des œuvres en symbiose avec l’environnement dans lequel ils se trouvent, ces musées sensibilisent la population sur les questions relatives à la santé de leur planète.

    Il existe plusieurs musées qui, loin d’être au centre-ville ou dans des régions denses, se trouvent cachés dans la forêt, dans le désert ou isolés du monde sur une île. Parmi eux, on compte le parc artistique d’Inhotim au Brésil, le musée James Turrell en Argentine ou encore l’île-musée de Naoshima au Japon. Non seulement ces musées attirent un public toujours grandissant, mais ils ont également fait, dans certains cas, renaître l’économie moribonde de ces régions isolées. Le site artistique de Benesse, créé à la fin des années 1980 par Tetsuhiko Fukutake et Chikatsugu Miyake, a permis de raviver l’intérêt envers cette île japonaise. Fukutake, président d’une compagnie d’édition, et Miyake, maire de l’île de Naoshima, ont su créer un centre culturel florissant qui attire de nos jours un public international. Le premier musée du site artistique a été ouvert en 1992 et a été suivi de dix-sept autres constructions à travers les années – qu’il s’agisse de musées, d’installations externes ou bâtiments complémentaires. La pêche et l’industrie de fusion de cuivre constituaient les deux activités économiques principales de l’île de Naoshima avant l’arrivée du projet.

    Le site artistique Benesse a transformé l’île en un espace hybride liant agriculture, nature et art

    Des musées reclus et pourtantprospères
    Cependant, grâce à la conception translocale de l’espace, le projet Benesse a pu transformer l’île en un espace hybride liant agriculture, nature et art. Bien que commencé sur l’île de Naoshima, le site Benesse est de nos jours constitué des trois îles ; Naoshima, Teshima et Inujima, toutes situées dans la mer intérieure de Seto. Les installations artistiques servent donc à raviver l’économie des îles fortement dépendantes de leur production agricole et piscicole. L’anthropologue J.W. Traphagan souligne que la promotion du tourisme est une solution qui est employée par de nombreux·ses fonctionnaires gouvernementaux·ales dans des zones rurales, en périphérie des villes ou isolées comme les îles et montagnes. Ainsi, le potentiel de ces îles japonaises, en tant que destinations touristiques rurales, est amplifié par la mise en place de jardins botaniques, notamment le « Jardin de Vie », ou de balades artistiques comme la « Forêt des murmures » et bien d’autres installations. Afin d’attirer du public, des hôtels, spas, parcs, restaurants et plages furent également développés, transformant ainsi la visite de musée en une expédition pouvant s’étaler sur plusieurs jours.

    L’art en symbiose avec la nature
    La première construction de Naoshima fusionne l’hôtel et le musée. Les chambres offrent non seulement une magnifique vue du site, mais elles permettent d’entrer en contact avec les œuvres du musée. Bien que le projet artistique japonais ait été conçu dans une optique de régénération économique, il a tout de même permis aux îles d’obtenir le statut de réserve naturelle, une première au Japon.

    © Inhotim par Camilla soares

    Il existe également plusieurs installations qui ont été conçues pour l’île et qui s’intègrent parfaitement dans cette recherche d’une « coexistence de l’art, la nature et l’architecture » – l’objectif du site artistique de Benesse, d’après leur site officiel. En incorporant plusieurs œuvres dans le paysage naturel de l’île, le site permet ainsi d’étendre les expositions des musées en dehors de leurs murs. Parmi les installations externes, se trouvent « Tom Na H-iu » par Mariko Mori – une sculpture en verre qui brille en fonction des données reçues sur la mort de supernovae – ainsi que la « Forêt des murmures » – une balade à travers des carillons, qui sonnent au rythme du vent– ou encore la sculpture « Citrouille » de la célèbre artiste Yayoi Kusama. En dehors du site Benesse, il existe d’autres musées qui prônent la fusion entre art et nature.

    L’objectif du site Benesse : « La coexistence de l’art, la nature et l’architecture. »

    L’institut artistique et jardin botanique d’Inhotim est l’un des plus grands complexes muséaux en plein air du monde. Il offre l’opportunité de découvrir des œuvres d’art contemporaines, tout en restant plongé dans la végétation de la forêt atlantique et la savane tropicale du Cerrado. Cette fondation permet ainsi au public de découvrir plus de quatre mille espèces botaniques, tout en aidant à préserver l’environnement de la région.

    L’art isolé, écologiquement engagé
    Les cas des sites artistiques d’Inhotim et de Benesse démontrent qu’il existe un futur prospère pour les musées à l’écart du monde et de la densité des mégapoles. Cet engouement envers une nouvelle manière d’expérimenter le musée, en faisant de celui-ci une destination artistique à part entière, est marqué par la naissance de nouveaux projets comme le musée Xinatli. Ce musée se veut orienté écologiquement et cherche à atteindre l’équilibre entre art et nature tout en se réappropriant le plan des pyramides à degrés. L’utilisation de l’expérience artistique pour ouvrir un discours sur l’écologie est loin d’être nouvelle, mais celle-ci confirme un intérêt grandissant autour de la valorisation et protection de notre planète. Les destinations artistiques sont donc peut-être l’avenir du musée, permettant ainsi de sensibiliser la population sur les dangers écologiques tout en découvrant des lieux atypiques reclus.

  • Une marque de renouveau à Beaulieu

    Une marque de renouveau à Beaulieu

    Rédaction & photo : Jessica Vicente

    CULTURE · Après trois années de travaux, le théâtre du Palais de Beaulieu fait peau neuve. Petit coup d’éclairage sur ce projet d’envergure pour la municipalité lausannoise. 

    C’est en 1954 qu’a été inauguré la première fois le Théâtre de Beaulieu dans la capitale vaudoise. Il a vu défiler pas moins de 65 saisons remplies de programmations en tout genre : comédies musicales, concerts, pièces d’opéra, ou encore le prestigieux concours international de ballet Le Prix de Lausanne. Avec ses 1’844 places assises, il était déjà considéré comme étant le plus grand théâtre de Suisse. Cependant, avec les infrastructures vieillissantes, il a fallu penser à des aménagements pour répondre à une demande croissante pour la culture.

    Plus de proximité

    « Le but a été de conserver l’identité du théâtre en rénovant entièrement l’ancien lustre présent depuis toujours » explique Florence Favrod, directrice du théâtre de Beaulieu SA. Ce qui était primordial d’améliorer c’est l’acoustique ainsi que l’éclairage. « La scène était autrefois en pente, ce qui rendait difficile la mise en place des décors par les metteurs en scène » ajoute Florence Favrod. La scène a donc été rabaissée de 20 centimètres et remise à plat afin de permettre aussi aux artistes de se sentir plus proches du public. La petite particularité de la salle qui la rend aussi attrayante ? « Un faux plafond en bois composé d’ondulations qui donnent un effet de relief pour les artistes qui se trouvent sur scène » déclare Serge Fehlmann, architecte du bureau Fehlmann Architectes SA.

    Une ville qui se développe

    La rénovation du Théâtre de Beaulieu fait partie d’un vaste programme d’aménagements de la Ville de Lausanne. Le budget alloué par la ville pour le théâtre se chiffre à 43 millions.  C’est à terme, tout le quartier de Beaulieu qui sera transformé. Un nouveau restaurant italien Quintino a été construit ainsi que l’arrivée du siège du Tribunal arbitral du Sport, en parallèle à la rénovation du Théâtre. Les Halles sportives qui abritaient autrefois le célèbre Comptoir Suisse seront mis à disposition pour des activités sportives en tout genre (basketball, boulodrome, escalade de bloc, sports à roulettes,…). L’objectif est d’élargir encore l’offre sportive pour la population lausannoise. Les Halles Nord vont quant à elles, être au bénéfice de l’économie circulaire. La société coopérative Démarche active dans le domaine de la réinsertion professionnelle et sa structure Textura dans la collecte de textiles dans le canton de Vaud seront des acteurs majeurs de ce projet. Les activités dans les halles nord seront donc sociales et économiques avec comme objectif de créer un laboratoire de solutions innovantes. Près de 50 personnes viendront travailler quotidiennement dans ces nouvelles start-ups et autres entreprises.

    La culture avant tout

    Selon Grégoire Junod, syndic de la ville de Lausanne, ce théâtre trouvera vite sa place dans la capitale vaudoise. Les aménagements et constructions témoignent de l’effervescence d’une ville de culture comme l’est Lausanne. Mais cela montre également l’envie de valoriser le patrimoine culturel et historique présent avant nous. L’offre de programmation se veut quant à elle toute aussi riche et variée afin de toucher le plus de couches de la population.                   

  • Au fil des œuvres : Le reflet

    Au fil des œuvres : Le reflet

    Photo : Yayoi Kusama, Infinity Mirrored Room: The Souls of Millions of Light Years Away, 2013

    Rédigé par : Furaha Mujynya

    À travers les siècles, le reflet évolue, réfléchissant la nature, la ville et l’observateur·ice. Bien qu’image d’une image, il parvient à prendre vie et paraître plus réel que l’objet même qu’il réfléchit.

    Les jeux de reflets dans l’art atteignent leur apogée à la fin du XIXe siècle grâce aux impressionnistes, tels que Claude Monet dans ses marines. Dans ses paysages urbains, la ville surplombant un cours d’eau est rendue double et difforme, lorsqu’elle se mélange à l’eau et au ciel. Il devient ardu d’établir la limite entre reflet et réalité. Monet invite son public, par le biais de jeux de miroir, à se plonger dans l’œuvre, à y voir le temps et la vie s’écouler au rythme de l’eau. Il existe donc une connotation poétique et romantique associée à la notion d’eau – aussi considérée comme source de vie – qui est déjà présente dans les tableaux de William Turner et autres artistes romantiques dès le début du siècle. Cependant les œuvres de Turner se concentrent majoritairement sur des paysages naturels et ne parviennent pas à mettre en contraste l’immuabilité du reflet avec la versatilité de la vie humaine. C’est donc par l’opposition entre monde urbain et naturel que Monet pousse l’observateur à voir la vie dans le reflet et à comparer la cadence de la vie humaine à celle des éléments naturels. Dans l’Impression de Monet, la ville urbaine, noyée dans la rosée du matin, prend vie et se dresse à la vitesse du soleil levant.

    L’illusion du reflet, entre ombre et lumière
    Après un peu plus d’un siècle, le reflet – modifié par les avancées techniques et les efforts d’illusion – n’a plus la même signification ni le même rôle au sein d’une œuvre. Au lieu de refléter parfaitement la réalité, via la réfraction de la lumière sur une surface, le reflet est déformé afin de reproduire l’image conçue par l’artiste. Kumi Yamashita, une artiste japonaise, parvient à altérer les ombres des sculptures qu’elle crée à partir d’objets divers – feuilles de papier, nombres et amas d’ordures. La lumière est modelée par la sculpture difforme afin de créer une forme humaine et le mur devient la toile d’un spectacle régi par les ombres. Yamashita parvient donc à faire de l’immatériel l’objet principal de son œuvre et non le simple reflet de celui-ci.

    L’expansion du monde réel par son reflet
    Bien que Yayoi Kusama ne déforme pas le reflet dans ses Infinity Mirror, elle parvient à le multiplier en recouvrant les salles de miroirs. L’expérience incorpore le public ainsi qu’une multitude de lanternes dans l’œuvre et ouvre la porte sur un monde irréel, intemporel et pourtant bien visible. En élargissant les murs de la pièce vers l’infini, les miroirs engloutissent le public dans une avalanche lumineuse. L’effet magique produit par l’extension du volume de la pièce fait de l’observateur un acteur central dans l’œuvre. Ce n’est ni le public ni les lumières qui sont l’objet de l’œuvre mais bien leurs réflexions. Que ce soit il y a deux siècles ou deux ans, le reflet permet d’élargir l’œuvre d’art en dehors de son cadre. Il fait disparaître la frontière entre réalité et imaginaire et crée de la profondeur au sein d’une surface pourtant plate.