• Zoom sur la palme d’or 2023 : La spectatrice en chute libre…

    Zoom sur la palme d’or 2023 : La spectatrice en chute libre…

    Après un registre comique bien maîtrisé avec Victoria (2019), la réalisatrice Justine Triet revient avec Anatomie d’une chute qui décroche la palme d’or 2023. Elle devient la troisième réalisatrice à remporter le fameux Graal après Julie Ducournau pour Titane (2021) et Jane Campion pour La leçon de piano (1993).

    Justine Triet s’impose cette fois-ci dans un thriller judiciaire. Le film va suivre le procès d’une femme, Sandra, accusée du meurtre de son mari après que celui-ci ait été retrouvé par leur fils de 11 ans, ensanglanté et étalé dans la neige, devant le chalet familial. Une enquête s’ouvre pour déterminer la cause de cette chute. Suicide ? Meurtre ? C’est presque en huit-clos que nous allons suivre le procès aux assises de Sandra seule suspecte possible… Faute de preuve formelle, le contenu du procès va graviter autour de la reconstitution tantôt objective de la scène du crime par des experts, tantôt de manière subjective en disséquant la faillite du couple.

    La réalisatrice revient avec ses thèmes et actrices fétiches avec l’hypnotisante Sandra Hüller dans le rôle homonyme de la suspecte. Ce long-métrage a vocation de « mettre en récit » selon différents points de vue les péripéties qui ont traversé le couple et qui aurait pu motiver la femme à commettre le crime. Justine Triet mêle également justice et littérature avec la profession des protagonistes, tous deux écrivain·e·s, mais aussi avec les références littéraires utilisées lors du procès, l’avocat général citant directement un passage d’un des livres de Sandra pour l’incriminer. Comme dans le reste de sa filmographie, Justine Triet consacre une place centrale à la parole. Les personnages qu’elle choisit dans ses films ont souvent l’art de manier les mots : ils sont écrivain·e·s, avocat·e·s ou psychanalystes. Ce long-métrage se concentre ainsi sur la manière dont Sandra raconte sa relation avec son mari. Il s’agit de montrer les différentes subjectivités des personnages qui tentent de mettre en mots les tensions latentes existantes au sein du couple qui conduiront au drame. Tout cela est illustré au milieu du film par une scène de disputes viscéral et d’un réalisme brutal.

    Ce long-métrage a vocation de « mettre en récit » selon différents points de vue les péripéties qui ont traversé le couple et qui aurait pu motiver la femme à commettre le crime.

    Si le film opère un retournement intéressant sur les enjeux de pouvoir et la manière dont des frustrations peuvent se cristalliser dans l’histoire d’un couple, la réalisatrice propose, à travers des plans proches et dépouillés de tout artifices, un film brut très intimiste. Il s’étire néanmoins longuement (2h30 de durée) et peut risquer de plomber l’ambiance pesante qu’il arrive pourtant à installer en début de séance.

    Je ressors ainsi de la salle avec un sentiment perplexe. J’ai été touché par les thèmes du film et leur profondeur ainsi que par le jeu des personnages. J’ai également aimé la manière dont la réalisatrice façonne la personnalité des protagonistes. Cependant, je trouve qu’il manque un petit quelque chose au film pour en faire un grand film. Personnellement, je trouve très difficile d’être réellement transporté au niveau artistique lorsque l’on a affaire à un film qui s’apparente au documentaire hyperréaliste.

    Les relations de pouvoirs dépeintes à travers le drame ne laissent néanmoins personne indifférent·e et promettent de longues discussions après le visionnage. Je vous conseille donc d’aller le voir accompagné pour réveiller le film avec une discussion post-séance.

    Et vous, qu’avez-vous pensé du film ? Vos avis nous intéressent !

    N’hésitez pas à nous faire parvenir vos ressentis à auditoire@gmail.com.

    Alexandra Bender

  • Un amour comme le nôtre…

    Un amour comme le nôtre…

    A l’heure des remises en question sur les notions de genre, de sexe, de sexualité et des différents lieux communs y afférant, le spectacle Femmes amoureuses, consacré à l’«amour au féminin», paraît quelque peu hors de saison. Malgré ses airs de boulevard traditionnel, la pièce peut cependant compter sur l’interprétation de ses comédiennes.

    Tout est dans le titre, ou presque. Femmes amoureuses parle d’amour. D’amour de femmes, plus précisément. De celles qui dévorent les entrailles, qui rendent folle, possessive, haineuse. Mais aussi de celles qui, avec le temps, s’assimilent à une douce amitié. De celles qui passent uniquement par le corps. De celles qu’on peut avoir pour les enfants que l’on a portés. De celles qui font douter ou qui laissent simplement indifférente, de celles qui n’aboutissent jamais à celles qui durent pour toujours. S’articulant en de multiples monologues plus ou moins longs, le spectacle propose un vaste panel d’émotions et de sensations sur le sujet. Bien qu’à la longue un peu répétitif thématiquement parlant, il sera porté de bout en bout par l’interprétation très fine et sensible, malicieuse, des cinq comédiennes, chacune partageant tour à tour avec humour, sans tomber dans le pathos, les histoires de ces femmes qu’elles auraient pu être, qu’elles ont été ou qu’elles seront peut-être…

    La scénographie pour accueillir ces différents témoignages est très simple: le public est disposé tout autour de la scène, tandis que le centre est dégagé. Sur l’un des côtés, un DJ aux boucles d’oreille dorées passe quelques «hits», comme dans une boîte de nuit. La piste, vide, accueillera les comédiennes, sortant du public, comme autant de personnes qui préfèrent bouger, s’exposer aux autres, «se jeter à l’eau», comme on dit, plutôt que de rester assises, comme nous, sur le carreau, quitte à passer à côté de la danse qui leur fera rencontrer l’amour… Quelque peu naïf à première vue, ce dispositif est en partie contrebalancé par les réactions des personnages qui s’amusent de cette situation, un «ah, c’est ma chanson» hurlé, des propositions indécentes faites à certains spectateurs… et, surtout, par le texte, intime et charnel, bien que parfois peu innovant, notamment dans l’éloge qu’il fait de l’Amour-passion. Le spectacle oscille donc entre la comédie romantique au premier degré, le second degré qui raille cette dernière avec un plaisir évident et le témoignage d’émotions très intimes.

    Au milieu de ce balancement, une constante demeure néanmoins: l’Homme, matérialisé par le DJ. Il est regrettable que, sur le grand nombre de monologues que comporte le spectacle, pas un seul ne sorte du schéma hétéronormé et n’explore d’autres sujets de désirs. Sous leurs airs malicieux, sensibles et touchants, intimes et passionnés, nos Femmes amoureuses, décidément, appartiennent à une autre époque…

    Femmes amoureuses / Mélanie Chappuis /Attila Entertainment, Théâtre Alchimic / Mise en scène de José Lillo. A retrouver le 7 avril 2020 au Théâtre de Grand-Champ à Gland