• Ciao l’Unil, bonjour l’écologie

    Ciao l’Unil, bonjour l’écologie

    Photo : ©Alice Bottarelli

    Propos recueillis par : Jeanne Möschler

    MILITANTISME • Alice Bottarelli inspirante et déterminée a quitté le campus et son projet de thèse le mois dernier, un geste de renoncement qui fait sonner encore une fois l’alarme d’urgence climatique. Portrait d’Alice Bottarelli en 5 questions, lors d’une après-midi de soleil, loin du campus, loin des regards.

    Peux-tu te présenter en quelques mots ?
    Maintenant, j’ose dire que je suis autrice. J’ai renoncé au salaire et contrat de thèse et suis encore inscrite mais ne pense pas forcément continuer. J’ai reçu un prix littéraire pour mon premier roman et ai enchaîné avec un autre. Ce qui me préoccupe au quotidien, c’est la question écologique (comme tout le monde devrait d’ailleurs l’être, selon moi).

    Qu’est-ce qui t’a poussé à quitter le campus et en quoi cet acte est-il lié à la question écologique ?
    L’université subit les contraintes du néolibéralisme, comme n’importe quelle institution ou entreprise. Quand on est étudiant·e, on ne s’en rend pas forcément compte car le savoir nous est dispensé dans le cadre qu’on connaît ; mais de l’autre côté (celui obscur de la force), il y a une vraie injonction à la productivité, à la médiatisation, à montrer ce que tu as fait et produit (au final, c’est souvent le CV avec le plus de lignes qui fonctionne).

    « Il faudrait retrouver une écologie profonde, collective et intérieure. »

    – Alice Bottarelli

    C’est une structure très hiérarchique, il y a tout le temps des gens au-dessus (les directeur·rice·s de thèse ou de section, puis le décanat, le rectorat, le FNS, l’État, etc.) et on est tout le temps en compétition potentielle. En Lettres, il paraît absurde d’être productivistes alors que notre « utilité » dans la société n’est pas (ou ne devrait pas être ?) mesurable, quantifiable. C’est un drôle de paradoxe : si on ne sert à rien dans la société, alors qu’on nous foute la paix – et si notre travail est jugé pertinent, voire indispensable, alors qu’on nous permette de le faire dans des conditions justes et sereines ! Le corps intermédiaire, par exemple, est précarisé, car il y a très peu de postes stabilisés, mais souffre quand même de cette injonction à l’efficience et à l’excellence. Entre la bureaucratie, les demandes de financements et les rapports à écrire, on n’a plus le temps de lutter contre cette énorme machine qui va nous écraser. C’est lié à la question écologique, car ce système suit la même dynamique de croissance qui caractérise nos modes de vie. Il faudrait retrouver une écologie profonde, une écologie collective et intérieure.

    Tu es activiste à XR (extinction rébellion) depuis 2019 et au mouvement Ag!ssons… Milites-tu par peur de l’avenir ?
    Je n’aime pas la peur et les discours qui mobilisent ce sentiment : la peur autour de l’écologie, ça pousse juste les gens à consommer plus. On met vite les gens dans une tétanie sociale, avec l’idée qu’on devra se priver de tout, que tous les gens qui militent sont des tarés à seins nus ou des terroristes en puissance… Alors que non seulement, l’écologie c’est maintenant, mais en plus, c’est kiffant de se reconnecter au corp, aux émotions et au réel.

    Qu’est-ce que prônent exactement des mouvements comme XR ou Ag!ssons ?
    XR a trois revendications fondamentales : que le gouvernement dise la vérité, baisser les émissions de gaz à effet de serre et restaurer la biodiversité, fonder des assemblées citoyennes contraignantes par tirage au sort. C’est un outil politique plus intéressant que la « démocratie » représentative actuelle, car les participant·e·s de ces assemblées citoyennes représenteraient par pourcentage les différents âges, genres, origines, milieux sociaux de la population vivant sur le territoire. Mais quand on demande ça aux politicien·ne·s, il·elle·s sont choqué·e·s que des gens « normaux » veuillent donner franchement leur voix. Pourtant, le tirage au sort est un système qui a beaucoup été utilisé dans le passé, dans les républiques italiennes médiévales et renaissantes, ou en Grèce antique. XR se définit comme un mouvement apolitique, justement en réponse aux outils politiques qui ne sont pas adaptés ou complètement biaisés. Et ce ne sont pas les référendums qui vont nous sauver, parce que le processus est si lent ! On peut attendre vingt ans avant qu’une proposition dérisoire passe vraiment. Et en plus, le pouvoir politique suisse n’est pas représentatif de la population en termes de sexe, d’âge, de genre, de milieux socioculturels… On se vante d’une sorte de politique de milice en disant que nos élu·e·s connaissent les enjeux de la société, mais après ce sont ces gens qui sont en même temps président de Swissoil… L’idée d’Ag!ssons, c’est d’inonder les politiques d’initiatives pour qu’on en parle dans le débat public.

    Dans tes livres, l’écologie est-elle aussi un thème phare ? Et quels sont tes projets littéraires en ce moment ?
    On retrouve dans mon premier texte un retour au sauvage, au corps, au spirituel – il y a bien ce mouvement de libération mais ce n’est pas pour autant une fable écologique.

    « Il faut adopter un regard positif sur les mesures climatiques à prendre »

    – Alice Bottarelli

    Et actuellement un des projets qui me motive trop, c’est une collaboration avec le Centre de Compétences en Durabilité de l’Unil avec des élèves de Géosciences autour de la théorie du Donut (qui signifie imaginer les limites planétaires à ne pas dépasser comme le cercle extérieur du donut, et les besoins vitaux de base comme le cercle intérieur ; et voir comment il est possible de lier les deux par l’intérieur du donut). Les étudiant·e·s ont lu Ecotopia, récit éco-utopique des années 1970 qui reste encore tout à fait pertinent aujourd’hui, car il montre déjà tellement de solutions, c’est fou ! Je vais devoir écrire un roman sur la base des recherches des étudiant·e·s, avec tout un univers, un langage qui aura certainement changé d’ici une cinquantaine d’années… L’idée c’est de montrer comment adopter un regard positif sur les mesures climatiques à prendre et cesser de tout voir comme une privation dont on va souffrir. Au lieu de considérer les limites planétaires à ne pas dépasser et les besoins vitaux comme deux aspects contradictoires, le défi est de les lier et de trouver un mode de vie plus joyeux qui les réunit. Et sinon, une semaine sur deux, le mercredi de 19h à 21h, je donne des ateliers d’écriture à la Néo Martine, au Flon côté Vigie. C’est un moment de partage et d’échange, prix libre, où tout le monde est le·la bienvenu·e !

  • Atelier d’écriture – Dire la chose !

    Atelier d’écriture – Dire la chose !

    Photo : Grange de Dorigny ©Maxime Hoffmann

    Rédigé par : Maxime Hoffmann

    En début mars, La Grange accueillait Alice Bottarelli pour un atelier d’écriture. Chercheuse en Faculté des lettres, elle prône une créativité réflexive, et même militante, qui questionne l’humain, son présent et son futur. Devant l’« Anthropocène », comment écrire face à cette nouvelle ère ?   

    Un titre plein de promesses : « Écrire des lendemains qui chantent ». C’est ainsi qu’Alice Bottarelli conviait celles et ceux, qui aiment les mots et qui pensent au futur, à la rejoindre pour un atelier d’écriture. Une matinée de mars, le Foyer fraîchement rénové de la Grange, une quinzaine de personnes curieuses et une question : « Quelle est votre météo intérieure ? ».

    Une intention

    La mission que s’est donnée Alice Bottarelli, doctorante FNS en français, autrice et lauréate du Prix Georges Nicole 2022, est d’accompagner la mise en mots d’un enthousiasme ou d’une peur quant à l’avenir. Assis·es sur des chaises agencées en un grand cercle, les participent·e·s se regardent, sans doute anxieux·ses à l’idée de se confronter à l’écriture et de partager ses brouillons avec autrui. Le travail commence : l’animatrice donne la parole à chacun et chacune. Les gens se présentent, esquissent des humeurs tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques. Puis les exercices suivent : former des binômes, écouter son prochain, écrire un court texte sur le prénom du partenaire, revenir à sa chaise initiale, se prêter à un jeu collectif d’associations d’idées et tant d’autres activités ludiques et créatives. La matinée s’écoule ainsi, en douceur. Sur les coups de midi, plusieurs pages d’un carnet sont couvertes de petites proses et l’esprit bouillonne d’images nouvelles. De l’expérience, il reste le souvenir d’une réaction chimique. C’était une ébullition discrète durant laquelle chaque personne glanait de la matière et notait à la dérobée une phrase qui sonnait ou une association inspirée.

    Le projet porte ses fruits

    La rencontre a en outre été l’occasion de réfléchir au monde. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le présent se vit à l’ombre d’un avenir menaçant. L’homme travaille chaque jour à l’édification d’un futur radieux, si radieux qu’il risque de se brûler les ailes. La terre se réchauffe. Le climat se dérègle. Et les conséquences dépassent sans doute toute projection. Face à l’urgence, la litanie se répète sans cesse : l’humain est l’acteur principal de son péril. Ses actions impactent tant l’environnement, que des chercheur·euse·s ont affirmé l’entrée dans une époque géologique nouvelle : l’anthropocène.

    La notion est popularisée en mai 2000 par Paul Crutzen et Eugene Stoermer dans un court article : « The “Anthropocene“ » où les deux chercheurs postulent : « it seems to us more than appropriate to emphasize the central role of mankind in geology and ecology by proposing to use the term “anthropocene” for the current geological epoch. » (p. 17).

    Que dire face à ce constat qui s’ouvre sur un futur incertain et qui nourrit toute tentation au pessimisme ? Comment penser quelque chose qui n’existe pas encore et qui a pourtant toutes les raisons d’éveiller des craintes ? L’écriture permet peut-être de donner une forme aux conjectures personnelles. « Encore faut-il trouver les mots ! » diront certain·e·s.

    Les mots manquent !

    Une question s’impose alors : de quelle nature est le drame qui se joue entre le mot et la chose ? La liaison entre le monde et les expressions qui y réfèrent est difficile à entretenir. On ne trouve pas toujours le lexique qui convient à ce que l’on regarde, entend ou sent. Circuler dans le monde sans le nommer, n’est-ce pas le quotidien ? Quelques personnes ont pourtant confronté le réel jusqu’à forger des formules qui y collent. Ce sont les poètes.

    Francis Ponge, dont le regard patient perçait l’anodin d’objets quotidiens, écrivait une page sur le pain, un livre sur le savon. Il admirait, il savourait les mots et il travaillait jusqu’à atteindre l’essentiel. Il en résulte une description fascinante. L’exercice n’est pas simple, mais que serait-il sans objet ?

    La psychanalyse opère une distinction entre l’Objet, que la conscience a identifié avec clarté, et la Chose, qui reste indéterminée, comme insaisissable, et qui exerce pourtant une influence sur la psyché. Toute la violence de la Chose réside dans la présence invisible qui hante l’esprit. « Il y a quelque chose, mais je ne sais pas quoi » se dit-on lorsqu’elle se manifeste. Ce sentiment peut d’ailleurs s’amplifier jusqu’à amoindrir la personne qui le vit. Ici pointe la perte d’équilibre, le blues, la mélancolie ou la dépression : « Le dépressif […] est en deuil non pas d’un Objet mais de la Chose » (Julia Kristeva, Soleil noir). Ponge consacrait sa plume à une miche de pain. Celle-ci reposait sur une table, devant lui. Elle était inerte mais palpable. C’était un Objet. Mais, que dire de l’avenir radieux qu’érige l’anthropocène ? Il y a là une Chose, une présence insaisissable et pourtant oppressante.

    L’atelier d’Alice Bottarelli a fourni quelques pistes pour sublimer la Chose en Objet. Écrire s’avère alors un travail d’objectification qui porte sur l’émotion qui précède l’avenir. Celui-ci évoque aujourd’hui au mieux la crainte, au pire l’angoisse. Certains projets habilement conduits amènerons peut-être à des œuvres signifiantes comme celles d’Alain Damasio, d’Antoine Volodine ou, plus proche de nous, Antoinette Rychner. Chez eux, les émotions ont motivé la création d’univers futuristes qui parlent du présent. Avec modestie et persévérance, l’écriture transformera peut-être la chose, indicible et oppressante, en un objet saisissable. Voilà une belle invitation. Et qui sait ce qu’il peut en ressortir !

    Maxime Hoffmann

    Retrouvez les informations de cet atelier sur : https://www.grange-unil.ch/evenement/ecrire-des-lendemains-qui-chantent/

    Questions/Réactions

    Quelle est votre réaction spontanée face à cet article ?

    Je remercie Maxime Hoffmann et L’Auditoire d’avoir porté l’écho de cette expérience d’écriture en commun, qui a constitué pour moi un moment précieux d’échanges autour de la littérature et de ses possibles. Nous étions nombreux·ses à cet atelier et j’avais envie de proposer assez d’exercices pour permettre à tout le monde d’explorer quelque chose de nouveau pour elleux.

    L’avantage de la démarche : la diversité des formes et techniques explorées, et l’envie d’aller plus loin, que ces exercices ont générée chez nous. L’inconvénient : nous n’avons pas eu le temps d’écouter l’ensemble des textes produits durant la matinée. Il est curieux pour moi de suggérer un tremplin vers l’imaginaire, sans en connaître l’issue. Je veux dire par là que les ateliers d’écriture me donnent le loisir de vivre une belle expérience commune (voire communautaire), mais dont une grande part m’échappe.

    Je peux offrir un cadre propice à la confiance et à la créativité, proposer certaines lignes de mire, ouvrir un espace bienveillant pour s’atteler à décrire des affects tristes ou joyeux, mais ensuite, le reste appartient à chacune et chacun.

    Chaque participant·e vit singulièrement son rapport à l’écriture, aux difficultés de la création spontanée, au plaisir de voir les idées germer et s’aligner sur la page. En tant qu’organisatrice d’ateliers, je n’y peux pas grand-chose, à part m’émerveiller de la complexité des enjeux soulevés par chacun·e – et tenter moi-même de mettre des mots sur cet émerveillement !

    Pourquoi articulez-vous vos ateliers d’écriture autour de la thématique de l’anthropocène ?

    Ce n’est pas systématique. Je donne des ateliers d’écriture depuis 7 ans sur des thèmes, genres, techniques très variables (de l’exercice de style façon oulipo à l’uchronie de SF, de la liste poétique à la nouvelle érotique, etc), donc tout est possible et riche, en écriture.

    En l’occurrence, cet atelier avait lieu dans le cadre de la semaine de la durabilité, donc ça s’y prêtait bien. Concernée par des questions d’engagement écologique, j’avais envie d’explorer des imaginaires alternatifs du futur, en contraste avec les discours catastrophistes ou faussement enchanteurs dont on nous abreuve jusqu’à plus soif.

    Comment envisager des avenirs joyeux, ou même tout simplement des avenirs possibles, après avoir lu le dernier rapport du GIEC ? Comment ne pas tomber dans des imaginaires caricaturaux (qu’ils soient teintés malgré nous par un insidieux impensé survivaliste, ou par du blabla politique qui propose de tout solutionner en maintenant la croissance) ? Comment soigner ensemble la solastalgie qui habite bon nombre d’entre nous ? Et comment recréer du commun, dans tout ce cheni ?

    Je ne crois pas que l’écriture suffise à résoudre magiquement l’effondrement écologique et social que nous vivons (sans toujours le voir, d’ailleurs). Mais je suis convaincue qu’elle permet beaucoup de choses. Par exemple, débloquer nos cerveaux pour entrevoir (et même concevoir !) des perspectives qu’on ne soupçonnait pas avant. Créer du lien avec autrui, et avec ce qui nous entoure, pour (re)trouver de nouveaux régimes attentionnels, de nouvelles façons de prendre soin (des choses, des personnes, de soi). Bref, refaçonner un monde…

    Comment faites-vous pour éveiller la créativité des participant·e·s ?

    C’est à elleux de le dire !

    En vérité, il y a plein de manières de donner un atelier d’écriture, et j’affine (ou bricole) mes stratégies au fil du temps.

    Bien sûr, il y a les exercices eux-mêmes (les contraintes d’écriture), qui permettent de donner un cadre propice à l’invention. Étonnamment d’ailleurs, la difficulté de la contrainte n’a rien à voir avec la difficulté à produire un texte convaincant pour y répondre : ce sont parfois les contraintes les plus ardues techniquement qui facilitent le plus l’écriture, la rendent audacieuse et inédite.

    Mais le plus important, je trouve, ce sont les liens et l’atmosphère créée entre les participant·e·s – autrement dit, l’esprit de groupe. Permettre à chacun·e de se sentir pleinement accueilli·e dans un espace safe, bienveillant, marrant, joyeux et parfois grave, éventuellement profond et intime : voilà le défi – et la condition de possibilité d’une expression singulière. L’écriture, c’est aussi parfois se montrer à poil devant tout le monde. La confiance, donc, me paraît indispensable.

    Et puis, ma petite tambouille personnelle vient aussi des outils que j’ai glanés en participant à des mouvements militants et diverses formations autour de la vie en communauté. La recherche d’alternatives offre énormément de perspectives pour réarticuler les relations humaines et les relations à l’environnement – du moins, j’ose le croire. Pour moi, tout ça ouvre les idées, ça émancipe, ça empuissante, ça booste la créativité.

    Que dites-vous à celles et ceux qui n’arrivent pas à écrire ?

    Hum… Vous êtes les très bienvenu·e·s au prochain atelier !

    Si vous êtes désireux·ses d’écrire, n’hésitez pas à contacter alice.bottarelli@unil.ch. Peut-être qu’on arrivera ensemble à débloquer tout ça…