• Neutralité ou indifférence ?

    Neutralité ou indifférence ?

    Photo : ©Ronnie Schmutz

    Rédigé par : Murielle Guénette

    DIPLOMATIE • Depuis que la guerre en Ukraine a éclaté, les voix fusent. « La Suisse a violé sa neutralité », dit-on un peu partout. Mais qu’en est-il vraiment ? Si l’on fait fi de la question ukrainienne, où en est la diplomatie suisse ? Retour sur les traditions diplomatiques de la Suisse, son histoire et ses défis.

    « La neutralité n’est pas synonyme d’indifférence ». Telles étaient les déclarations d’Ignazio Cassis quelques jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Et si ces mots sont toujours de rigueur aujourd’hui, ils suscitent débats et discussions. Même la Russie exige de la Suisse qu’elle « revienne à la neutralité ». L’ancien député tessinois, désigné président de la Confédération suisse en 2022 et actuellement à la tête du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), a donc commencé son mandat avec du pain sur la planche. Si certains lui reprochent d’avoir violé le concept de neutralité, d’autres décident d’appréhender la situation avec du recul.

    « La neutralité n’est pas synonyme d’indifférence »

    – Ignazio Cassis

    Rappelons également les déclarations du Conseil fédéral, qui affirmait début septembre de cette année que « les décisions prises par le Conseil fédéral depuis le début du conflit en Ukraine, comme la reprise des sanctions de l’Union européenne envers la Russie, [étaient] compatibles avec la politique de neutralité de la Suisse. Cette politique laisse suffisamment de marge de manœuvre au gouvernement pour réagir aux événements que traverse le continent européen depuis le début du conflit».

    La Suisse, toujours neutre ?
    « La neutralité de la Suisse ne doit pas dépendre des circonstances », avait déclaré un peu plus tôt cette année Roger Köppel, élu UDC au Conseil national. Au-delà du parti de l’Union démocrate du centre, beaucoup de citoyens sont décontenancés par l’adhésion de la Suisse aux sanctions contre la Russie. En réalité, pour la Suisse et la plupart des États neutres (notamment la Suède et la Finlande jusqu’au début de cette année), on semblerait s’éloigner du concept de neutralité traditionnel. Selon l’expert autrichien en droit international Peter Hilpold, de l’Université d’Innsbruck, « la neutralité au sens classique du terme est difficilement compatible avec l’appartenance aux Nations Unies et encore moins avec l’appartenance à l’UE ». Mais cela signifierait-il donc que la Suisse ne serait plus neutre depuis son adhésion à l’Organisation des Nations Unies ?

    Mais la neutralité, c’est quoi ?
    Il s’agirait donc en premier lieu d’éclaircir ce que signifie « neutralité ». Au sens juridique, la neutralité est pourtant claire : ne pas fournir d’armes de manière directe dans des zones de conflit et ne pas s’immiscer dans des affaires étrangères sans être sollicité constituent deux exemples assez évidents de cette notion.

    « la neutralité au sens classique du terme est difficilement compatible avec l’appartenance aux Nations Unies »

    – Peter Hilpold

    Dans La politique extérieure suisse au défi du XXIe siècle, Joëlle Kuntz, journaliste et écrivaine suisse, se questionne : « La neutralité qu’elle [la Suisse] fixait comme un moyen important de sa politique étrangère a-t-elle encore une valeur protectrice dès lors que presque tous les domaines d’activité sont l’objet de coopérations multilatérales négociées dans des systèmes d’alliance ? »

    Une longue tradition
    Si la Suisse a son identité propre sur le plan diplomatique, cela ne date pas d’hier. Partout dans le monde, on parle d’elle et de ses spécificités. Symbole de la neutralité, d’excellence et de compromis, ce petit pays serait « parvenu à compenser sa faible position sur le plan politique hégémonique par un engagement prononcé en faveur d’un droit international opérationnel, à se positionner très tôt comme lieu d’implantation des organisations multilatérales, et à mettre sa neutralité au service des autres », éclaire Sacha Zala, professeur d’histoire suisse à l’université de Berne. Mais ce principe de neutralité placerait la Suisse devant un dilemme constant de l’engagement ou de l’isolement, explique-t-il encore dans l’ouvrage La politique extérieure suisse au défi du XXIe siècle.

    Le XXIe siècle pousse la Suisse dans ses retranchements, la forçant à trouver sa place

    Autrement dit, difficile de rester neutre tout en faisant partie de la chaîne d’interdépendance de l’ordre mondial actuel.

    Les défis de la diplomatie suisse
    Le XXIe siècle pousse la Suisse dans ses retranchements, la forçant à trouver sa place dans un monde globalisé et aux relations internationales profondément transformées. Car oui, plusieurs défis, certains plus coriaces que d’autres, s’annoncent. Comment finira l’éternelle discussion sur la collaboration forte, si ce n’est l’adhésion de la Suisse à l’Union européenne ? Comment réagir aux relations entre la Chine et les États-Unis ? Quid de la montée de la Chine et de son levier économique colossal, qui empêche nombre d’États de la critiquer ? Comment assumer une politique qui se veut indépendante sans froisser d’autres États ? Les Nations Unies sont-elles archaïques et sans grandes marches de manœuvre face à des défis mondiaux ? Dans sa stratégie sur la coopération internationale (stratégie CI 2021-2022), le Conseil fédéral déclare « [qu’]il est dans l’intérêt de la Suisse d’influencer la politique mondiale ». En définitive, le défi principal de la Suisse sera donc de jongler entre une contribution à la stabilité de l’ordre mondial et d’affirmer son identité, encore incertaine et beaucoup remise en question.

  • Stefano, grand-père de 700 enfants

    Stefano, grand-père de 700 enfants

    Stefano Scaringella quitte l’Italie, son pays natal, en 1983 pour s’installer de manière définitive au Nord-Ouest de Madagascar, dans la petite ville d’Ambanja. Cela fait désormais plus de trente ans qu’il vit là-bas, poussé par un besoin profond d’aider les gens. L’histoire du prêtre commence dans un couvent à Rome, où il a réalisé ses premières années d’études. Après avoir étudié la théologie, il décide de se réorienter en médecine. C’est à la suite de plusieurs années de formation qu’il peut enfin passer à la pratique. Il met alors le cap sur Ambanja – village situé à 7’188 kilomètres de chez lui – pour travailler dans une léproserie. Un matin, une petite fille de deux ans, Zafenie, est déposée devant sa porte. Elle a été abandonnée par sa mère et souffre de malnutrition. Stefano la prend sous son aile et la soigne. Il se rend ensuite au tribunal pour trouver une institution qui puisse accueillir la jeune orpheline. Le président de l’institution lui aurait répondu: «Il n’y a pas de maison comme ça ici, à moins que vous n’en construisiez une.» Sans hésiter, Stefano décide donc d’adopter Zafenie et achète un terrain pour y faire construire ce qui deviendra par la suite la Maison des enfants.

    La Maison des enfants

    Stefano Scaringella
    ©Chloé Barsoux

    Le district d’Ambanja est une région de Madagascar qui compte aujourd’hui plus de 65’000 habitants, contre 5’000 à l’arrivée de Stefano en 1983. Les femmes y accouchent souvent très jeunes et ne sont pas préparées à la maternité. Ceci engendre un taux élevé d’enfants abandonnés, car les jeunes mères se retrouvent souvent seules et n’ont que peu de moyens financiers. Au cours des trente dernières années, Stefano a accueilli plus de 700 orphelin·e·s. C’est sous le nom de «grand-père» que les enfants le connaissent, un surnom affectueux qui le poursuit sur toute l’île. Aujourd’hui, plus d’une centaine de résidant·e·s animent la grande maison de deux étages, et c’est dans une ambiance joyeuse et familiale que les frères et sœurs grandissent sous le regard bienveillant du grand-père, de la doctoresse Félicité ainsi que de cinq autres femmes malgaches. Si les adultes sont là pour veiller à ce que les enfants grandissent harmonieusement, ceux·celles-ci restent très indépendant·e·s et c’est ainsi que le veut Stefano. Rien à voir avec l’image très stricte, voire lugubre que peignent certains films sur les foyers d’accueil, par exemple Les Choristes. Les enfants s’occupent instinctivement les un·e·s des autres et, dès l’âge de 5-6 ans, ressentent une certaine responsabilité vis-à-vis des plus petit·e·s et les défendent ou les consolent s’il y a des disputes. Si l’affaire est plus sérieuse, alors ce sont les plus grand·e·s, de 13-14 ans, qui interviennent. Et si le problème persiste, alors les enfants se tournent vers l’un·e des adultes (les bisous magiques de grand-père restent particulièrement efficaces). Son affection s’exprime différemment de l’attention souvent surprotectrice que beaucoup de parents accordent aujourd’hui dans les pays occidentaux, mais elle n’en est pas moins profonde et touchante. L’éducation des enfants se fait donc par la socialisation plutôt que par une multitude de règles. La seule obligation: aller à l’école. Pour Stefano, l’éducation demeure primordiale pour le développement des jeunes. Et, dès l’âge de 14-15 ans, les enfants quittent le nord de l’île pour la capitale, Antananarivo, afin de poursuivre une formation à l’université ou décrocher un premier emploi, selon leur envie. Une seconde maison a été construite là-bas pour permettre aux «grands enfants» de vivre ensemble. Stefano et toute l’équipe soutiennent leur·e·s protégé·e·s jusqu’à ce qu’ils·elles soient devenu·e·s complètement indépendant·e·s.

    Une vision pragmatique de la religion

    Stefano, qui détient désormais la nationalité malgache, nous met en garde par rapport au mode de vie parfois trop superficiel et matérialiste répandu en Europe. Il préfère la vie à Madagascar, plus en phase avec l’instant présent et avec l’environnement. Il juge les gens moins individualistes et angoissés. Même s’il retourne régulièrement en Europe, Stefano se révèle toujours soulagé de rentrer à la Maison des enfants. Le prêtre dit souvent avoir joué un bon tour à Dieu. Un si bon tour qu’il est devenu le grand-père de 700 enfants et est connu sous ce nom par toute la ville sans jamais avoir été marié, ce qui en dit long sur sa vision de la religion et son sens de l’humour, plutôt inattendu de la part d’un capucin. Il sait rester critique et prendre de la distance par rapport à certains principes de l’Eglise catholique qu’il qualifie de démodés. C’est l’une de ses plus belles qualités, cette ambivalence entre une capacité à déceler le meilleur des gens sans pour autant verser dans l’idéalisme naïf. Ce côté réaliste, il l’a acquis par ses nombreuses années d’expérience, plongé dans la dure réalité de l’hôpital qui n’a rien avoir avec les infrastructures suisses, ainsi que les premières années de vie, souvent très brutales, des enfants qu’il accueille. Les nouveau-nés ne tiennent pas longtemps s’ils se font abandonner, d’où l’importance de leur offrir un refuge. Le prêtre et chirurgien reste donc critique par rapport à la vision de ses confrères car, d’après lui, «il ne sert à rien de prier à longueur de journée». Stefano est un homme d’action qui, après avoir suivi des études de psychanalyse, est convaincu que «tu n’es jamais démuni car tu as tout en toi».

    Garantir le futur des enfants

    Stefano accorde beaucoup de temps aux gens qu’il rencontre. L’une de ses préoccupations principales à l’heure actuelle est d’assurer la continuité de sa mission. L’homme est un adepte de Périclès: «Ce que vous laissez derrière vous n’est pas ce qui est gravé dans les monuments en pierre, mais ce qui est tissé dans la vie des autres.» C’est dans cette perspective que Stefano passe chaque hiver quelques semaines en Europe, le temps de rendre visite à ses ami·e·s et de faire de nouvelles rencontres pour faire vivre les nombreux projets qu’il a développés sur l’île. Au fil des séjours s’est tissé un réseau fermement résolu à l’aider, et c’est ainsi que l’association Children First a vu le jour. Une fondation à but non lucratif qui apporte son soutien au maintien et au développement d’orphelinats, d’hôpitaux, de dispensaires et d’écoles à Ambanja. «J’ai su tout de suite qu’il avait besoin d’un soutien concret et à long terme, surtout. Stefano était très inquiet par rapport au futur, en particulier pour les enfants. Nous avons donc fondé Children First», déclare Victoria Grey, étudiante et membre de l’association. Depuis ses premiers jours à Ambanja, Stefano a su gagner la confiance des habitant·e·s et s’imprégner de la culture locale. La Maison des enfants procure aujourd’hui un refuge à plus d’une centaine d’enfants et Stefano ne compte pas s’arrêter là, même s’il est désormais arrière-grand-père! Pour assurer le futur de ces enfants, Stefano apprécie particulièrement la visite d’étudiant·e·s pouvant contribuer à sa mission. Un grand nombre s’y est déjà rendu, venant de Suisse, de France, d’Allemagne, d’Espagne ou encore d’Italie. Que ce soit pour réaliser un stage de médecine ou pour contribuer au bien-être psychologique des enfants, leur enseigner des langues, voire tout simplement pour leur rendre visite!

    ©Chloé Barsoux

  • Journée nationale contre le harcèlement sexuel et sexiste aux études

    Journée nationale contre le harcèlement sexuel et sexiste aux études

    Quelques affiches éparses sur le campus de l’UNIL, peu de communication médiatique sur le sujet… Pourtant, depuis quelques années, la journée nationale contre le harcèlement sexuel et sexiste aux études est organisée le 23 mars. Zoom.

    Le monde entier s’agite beaucoup en ce moment sur les sujets du harcèlement sexuel et sexiste, avec les mouvements #MeToo, #BalanceTonPorc, et leurs dérivés. Aux yeux de la loi, le harcèlement sexuel désigne tout comportement à connotation sexuelle ou sexiste, imposé à une personne et portant atteinte à sa dignité. L’intention de l’assaillant·e n’importe donc pas, seul le ressenti de la personne harcelée compte. La notion d’ »imposer » implique en effet le non-consentement de la personne qui subit le geste. Malheureusement, le manque d’information sur le harcèlement sexuel et sa prévention dans notre société est bien réel. Une campagne de financement participatif a toutefois été lancée, afin de créer l’application « EyesUp », qui aura pour but de faciliter et d’anonymiser la démarche de signalement de harcèlement sexuel. Au cours des 12 derniers mois, 72% de Lausannoises ont vécu au moins une fois du harcèlement, et le plus affligeant reste le fait que ces comportements ne font que très rarement l’objet de dénonciations. En Suisse, il existe une loi sur l’égalité (la Leg) qui protège les personnes victimes de harcèlement sexuel ou sexiste sur leur lieu de travail. Les apprenti·e·s, les stagiaires et les doctorant·e·s sont heureusement en partie protégé·e·s par ladite loi. Toutefois, les étudiant·e·s ne sont pas concerné·e·s, leurs études n’étant pas considérées comme un travail puisque sans rémunération. Les établissements scolaires peuvent mettre en place des directives et des aides de leur côté, ce qui est notamment le cas de l’Unil, mais ce n’est ni une obligation ni un appui légal en cas de recours en justice. D’où la décision de l’AFU (Association Féministe de l’UNIL) et du syndicat SUD étudiant·e·s et précaires d’instaurer cette journée du 23 mars, pour demander aux pouvoirs politiques de modifier la Leg afin qu’elle prenne en compte les personnes aux études.

    A l’UNIL ? Jamais de la vie !

    Il est possible de répliquer qu’effectivement, ce sont des choses qui arrivent, mais certainement pas à l’Unil ou à l’EPFL ! Ce serait un constat bien optimiste, comme le prouvent les très nombreux témoignages réunis et publiés régulièrement sur la page Facebook « Spotted Discriminations at UNIL/EPFL ». Si certaines choses peuvent au premier abord paraître anodines ou inoffensives dans ces témoignages, il est nécessaire de prendre en compte que c’est le ressenti personnel qui est impliqué, non pas celui de la personne qui a directement reçu la remarque ou subi l’agression. Nier le vécu des personnes qui ont osé sortir du silence, c’est nier le vécu potentiel d’ami·e·s, de membres de la famille, de collègues ou de camarades.

    Comment lutter ?

    Outre essayer de reconnaître et de stopper les comportements de harcèlement au niveau personnel, que cela soit le sien ou ceux d’autres personnes, il ne faut pas hésiter à faire des remarques aux professeurs qui tiennent des propos sexistes. Témoigner, relayer des témoignages, en parler autour de soi est toujours bénéfique. Il est également possible de soutenir activement la campagne de lutte sur le site formation-sans-harcèlement.ch, par de l’affichage ou du partage sur les réseaux sociaux. L’AFU a élaboré des brochures de près de 50 pages sur le sujet, rédigées par les membres de cette association, le collectif d’étudiant·e·s en lutte contre les violences sexistes (CELVS), le syndicat des étudiant·e·s de l’Université de Genève (CUAE) et le syndicat SUD étudiant·e·s et précaires.

    Victime de harcèlement : que faire ?

    Endurer du harcèlement n’est pas normal et personne ne devrait vivre seul·e avec cela. Il est possible de prendre contact avec le bureau de médiation de l’UNIL (contact.mediation@unil.ch), le bureau de l’égalité (egalite@unil.ch), ou de venir témoigner anonymement sur la page Facebook « Spotted Discriminations at UNIL/EPFL ». Dans tous les cas, il est important de ne pas rester seul·e et d’en parler avec une ou des personne(s) de confiance. Le harcèlement sexuel et sexiste aux études est encore une triste réalité, il est donc impératif de se battre pour que les choses changent et que la loi protège également les étudiant·e·s.

  • A Afrin, l’espoir sous les bombes

    A Afrin, l’espoir sous les bombes

    OPINION. Le 19 janvier dernier, la Turquie lançait une offensive contre Afrin, enclave sous contrôle kurde dans le Nord de la Syrie. L’armée turque, 2e puissance de l’OTAN, a mobilisé des moyens considérables pour cette opération qui vise une zone relativement épargnée par le conflit qui ravage la région. Alors que le gouvernement turc annonçait une victoire rapide, l’offensive piétine aujourd’hui encore face à la résistance acharnée des milices kurdes. Quant aux civils, ils paient une fois de plus un lourd tribut sous les bombes turques.

    Carte de l’offensive turque contre Afrin

    Pour mieux saisir ce nouveau tournant dans la guerre civile qui embrase la Syrie depuis 7 ans, il est nécessaire de comprendre comment s’est dessinée la carte qui détermine aujourd’hui les états souverains de la région. L’évolution de la question kurde au Moyen-Orient est un facteur décisif dans la compréhension des enjeux de ce nouveau front ouvert à Afrin.

    Les Kurdes peuplent une zone à cheval sur 4 pays: la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Estimée à 35 millions d’individus, leur population en fait le plus grand peuple sans nation. Alors que le modèle de l’état-nation s’imposait comme moyen de légitimisation de la domination politique dans la région après la chute des Ottomans, les Kurdes ont été tenu à l’écart du partage de la dépouille de l’empire. Un pays leur est promis par le Traité de Sèvres en 1920, mais les espoirs seront déçus et le traité jamais ratifié. Alors que les Kurdes bénéficiaient d’une certaine autonomie au sein de l’empire ottoman multi-ethnique, les nouveaux pouvoirs nationalistes ne peuvent avoir le même rapport pacifique avec leurs minorités ethniques et religieuses. Les minorités sont des contradictions flagrantes à la plupart des romans nationaux puisqu’elles font mentir le mythe d’unicité de la communauté. Au sein de l’état-nation, les minorités ethniques et religieuses sont bien souvent condamnées à être au mieux déclassées, au pire persécutées. La Turquie est sans doute le pays qui a mené la campagne d’éradication culturelle la plus radicale contre sa population kurde: langue interdite, assimilation forcée, emprisonnement des dissidents… En réaction, un mouvement de guérilla indépendantiste marxiste-léniniste, le PKK, prend les armes en 1984. La répression étatique est particulièrement féroce et la liste des crimes de guerre qui se succèdent pendant cette période est interminable. Après une guerre sanglante de trois décennies, un cessez-le-feu est proclamé en 2013. L’idéologie du mouvement kurde a évolué au cours du temps: au contact de la pensée de l’anarchiste américain Murray Bookchin, la ligne politique du PKK a pris une tournure plus libertaire dans les années 2000. Le projet politique est désormais le confédéralisme démocratique, qui, s’il fallait le résumer brièvement, promeut l’organisation démocratique sur la base de communes fédérées entre elles et rejette le modèle de l’état-nation, le patriarcat et le système capitaliste.

    Dans le chaos de la guerre civile syrienne, les Kurdes du Rojava (Kurdistan syrien, peuplé d’une mosaïque de minorités religieuses et ethniques) ont profité du retrait des troupes d’Assad pour développer le confédéralisme démocratique sur leurs terres avec le soutien du PKK. Cet exemple d’autogestion est de nature à inspirer notamment les Kurdes de Turquie et leur donner des espoirs d’autonomie. C’est ce qui s’est passé en 2015, lorsque certaines villes du Kurdistan turc ont vu leur jeunesse prendre les armes et déclencher des foyers de rébellion urbaine. L’insurrection a été noyée dans le sang.

    Voilà la raison principale pour laquelle le Rojava représente une telle menace pour Erdogan, voilà pourquoi le gouvernement turc a voulu et veut à tout prix anéantir la révolution kurde en Syrie, allant jusqu’à soutenir Daesh dans sa guerre contre les milices kurdes. Mais avec l’aide des frappes de la coalition, les YPG (principale milice kurde) ont arrêté Daesh à Kobané, rebaptisée dès lors par la presse «Stalingrad du Moyen-Orient». Avec le soutien de milices arabes et de l’aviation de la coalition internationale, les Kurdes ont repris à Daesh ville après ville. Et alors qu’aujourd’hui le califat est moribond, Erdogan lance une offensive sur Afrin, misant sur la passivité des puissances occidentales qui n’ont plus besoin des combattant et combattantes kurdes pour les débarrasser de Daesh.

    L’aviation turque bombarde des zones peuplées, déchiquetant aveuglement les civils par dizaines, certains rapports affirmant même que des bombes incendiaires ont été utilisées. Les corps d’enfants s’amassent dans le silence assourdissant de la communauté internationale. Les dirigeants des puissances appellent à la «retenue», lorsqu’ils n’encouragent pas directement l’agression –qui, rappelons-le, est illégale au regard du droit international. Le gouvernement turc s’est allié à des factions islamistes de l’Armée Syrienne Libre, les utilisant comme chair à canon pour prendre les positions tenues par les YPG. Ces djihadistes armés et entrainés par l’armée turque se sont déjà illustrés par de glaçants actes de cruauté. L’atroce mutilation du corps d’une combattante kurde, filmée par des hommes goguenards d’une de ces milices islamistes, a indigné bien au-delà de la communauté kurde.

    Malgré un rapport de force extrêmement déséquilibré, les milices kurdes se sont préparées à faire face à cette invasion depuis des années et sont prêtes à faire payer chèrement chaque mètre de terrain concédé. Si Kobané a été le Stalingrad de Daesh, les Kurdes ont juré de faire d’Afrin le Vietnam d’Erdogan.

    Aujourd’hui, les révolutionnaires du Rojava tentent d’ouvrir une brèche dans l’hégémonie de l’état-nation. A l’heure où l’Europe est parcourue de soubresauts qui nous rappellent que le nationalisme mène aux passions les plus meurtrières, les Kurdes nous montrent une alternative dont nous devrions nous inspirer afin d’envoyer aux oubliettes de l’histoire des chimères qui ont déjà fait couler bien trop de sang. Ne laissons pas mourir en silence ceux qui portent l’espoir à bout de bras.