• A Afrin, l’espoir sous les bombes

    A Afrin, l’espoir sous les bombes

    OPINION. Le 19 janvier dernier, la Turquie lançait une offensive contre Afrin, enclave sous contrôle kurde dans le Nord de la Syrie. L’armée turque, 2e puissance de l’OTAN, a mobilisé des moyens considérables pour cette opération qui vise une zone relativement épargnée par le conflit qui ravage la région. Alors que le gouvernement turc annonçait une victoire rapide, l’offensive piétine aujourd’hui encore face à la résistance acharnée des milices kurdes. Quant aux civils, ils paient une fois de plus un lourd tribut sous les bombes turques.

    Carte de l’offensive turque contre Afrin

    Pour mieux saisir ce nouveau tournant dans la guerre civile qui embrase la Syrie depuis 7 ans, il est nécessaire de comprendre comment s’est dessinée la carte qui détermine aujourd’hui les états souverains de la région. L’évolution de la question kurde au Moyen-Orient est un facteur décisif dans la compréhension des enjeux de ce nouveau front ouvert à Afrin.

    Les Kurdes peuplent une zone à cheval sur 4 pays: la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Estimée à 35 millions d’individus, leur population en fait le plus grand peuple sans nation. Alors que le modèle de l’état-nation s’imposait comme moyen de légitimisation de la domination politique dans la région après la chute des Ottomans, les Kurdes ont été tenu à l’écart du partage de la dépouille de l’empire. Un pays leur est promis par le Traité de Sèvres en 1920, mais les espoirs seront déçus et le traité jamais ratifié. Alors que les Kurdes bénéficiaient d’une certaine autonomie au sein de l’empire ottoman multi-ethnique, les nouveaux pouvoirs nationalistes ne peuvent avoir le même rapport pacifique avec leurs minorités ethniques et religieuses. Les minorités sont des contradictions flagrantes à la plupart des romans nationaux puisqu’elles font mentir le mythe d’unicité de la communauté. Au sein de l’état-nation, les minorités ethniques et religieuses sont bien souvent condamnées à être au mieux déclassées, au pire persécutées. La Turquie est sans doute le pays qui a mené la campagne d’éradication culturelle la plus radicale contre sa population kurde: langue interdite, assimilation forcée, emprisonnement des dissidents… En réaction, un mouvement de guérilla indépendantiste marxiste-léniniste, le PKK, prend les armes en 1984. La répression étatique est particulièrement féroce et la liste des crimes de guerre qui se succèdent pendant cette période est interminable. Après une guerre sanglante de trois décennies, un cessez-le-feu est proclamé en 2013. L’idéologie du mouvement kurde a évolué au cours du temps: au contact de la pensée de l’anarchiste américain Murray Bookchin, la ligne politique du PKK a pris une tournure plus libertaire dans les années 2000. Le projet politique est désormais le confédéralisme démocratique, qui, s’il fallait le résumer brièvement, promeut l’organisation démocratique sur la base de communes fédérées entre elles et rejette le modèle de l’état-nation, le patriarcat et le système capitaliste.

    Dans le chaos de la guerre civile syrienne, les Kurdes du Rojava (Kurdistan syrien, peuplé d’une mosaïque de minorités religieuses et ethniques) ont profité du retrait des troupes d’Assad pour développer le confédéralisme démocratique sur leurs terres avec le soutien du PKK. Cet exemple d’autogestion est de nature à inspirer notamment les Kurdes de Turquie et leur donner des espoirs d’autonomie. C’est ce qui s’est passé en 2015, lorsque certaines villes du Kurdistan turc ont vu leur jeunesse prendre les armes et déclencher des foyers de rébellion urbaine. L’insurrection a été noyée dans le sang.

    Voilà la raison principale pour laquelle le Rojava représente une telle menace pour Erdogan, voilà pourquoi le gouvernement turc a voulu et veut à tout prix anéantir la révolution kurde en Syrie, allant jusqu’à soutenir Daesh dans sa guerre contre les milices kurdes. Mais avec l’aide des frappes de la coalition, les YPG (principale milice kurde) ont arrêté Daesh à Kobané, rebaptisée dès lors par la presse «Stalingrad du Moyen-Orient». Avec le soutien de milices arabes et de l’aviation de la coalition internationale, les Kurdes ont repris à Daesh ville après ville. Et alors qu’aujourd’hui le califat est moribond, Erdogan lance une offensive sur Afrin, misant sur la passivité des puissances occidentales qui n’ont plus besoin des combattant et combattantes kurdes pour les débarrasser de Daesh.

    L’aviation turque bombarde des zones peuplées, déchiquetant aveuglement les civils par dizaines, certains rapports affirmant même que des bombes incendiaires ont été utilisées. Les corps d’enfants s’amassent dans le silence assourdissant de la communauté internationale. Les dirigeants des puissances appellent à la «retenue», lorsqu’ils n’encouragent pas directement l’agression –qui, rappelons-le, est illégale au regard du droit international. Le gouvernement turc s’est allié à des factions islamistes de l’Armée Syrienne Libre, les utilisant comme chair à canon pour prendre les positions tenues par les YPG. Ces djihadistes armés et entrainés par l’armée turque se sont déjà illustrés par de glaçants actes de cruauté. L’atroce mutilation du corps d’une combattante kurde, filmée par des hommes goguenards d’une de ces milices islamistes, a indigné bien au-delà de la communauté kurde.

    Malgré un rapport de force extrêmement déséquilibré, les milices kurdes se sont préparées à faire face à cette invasion depuis des années et sont prêtes à faire payer chèrement chaque mètre de terrain concédé. Si Kobané a été le Stalingrad de Daesh, les Kurdes ont juré de faire d’Afrin le Vietnam d’Erdogan.

    Aujourd’hui, les révolutionnaires du Rojava tentent d’ouvrir une brèche dans l’hégémonie de l’état-nation. A l’heure où l’Europe est parcourue de soubresauts qui nous rappellent que le nationalisme mène aux passions les plus meurtrières, les Kurdes nous montrent une alternative dont nous devrions nous inspirer afin d’envoyer aux oubliettes de l’histoire des chimères qui ont déjà fait couler bien trop de sang. Ne laissons pas mourir en silence ceux qui portent l’espoir à bout de bras.

  • No Billag menace aussi le journalisme estudiantin

    No Billag menace aussi le journalisme estudiantin

    Editorial. Une suppression de la redevance radio-télévision ne menacerait pas uniquement la Société suisse de radiodiffusion et de télévision (SSR). Elle donnerait également un signal très négatif à toutes celles et ceux qui hésiteraient à s’investir bénévolement dans le journalisme estudiantin.

    Chaque numéro nécessite de centaines d’heures de travail bénévoles
    L’initiative No Billag occupe depuis quelques mois le devant de la scène du débat politique suisse. Et pour cause: radicale dans son énoncé, elle vise à supprimer tout financement public des médias. Actuellement, chaque ménage suisse paie une redevance annuelle de 451 francs (qui passera à 365 francs en 2019) servant à financer en grande partie les télévisions nationales, mais aussi des radios locales et des télévisions régionales. Le comité d’initiative souhaiterait supprimer cette redevance pour libéraliser totalement le marché de l’information sous un modèle où chacun paye en fonction de ce qu’il consomme.

    Un effet multiplicateur

    Les initiants soutiennent que cette initiative ne sonnerait pas la fin de la SSR (composée de la RTS, de la SSR et de la RSI), mais uniquement une réforme de celle-ci, jugée trop coûteuse et pas assez indépendante de l’Etat. S’il est difficile de dire si oui ou non la SSR survivrait en cas d’acquiescement du peuple le 4 mars prochain, il est néanmoins certain qu’un nombre très important de ses programmes s’éteindrait, ne pouvant pas se financer auprès du libre marché. Les principaux domaines menacés seraient la culture, le sport et les informations des régions périphériques. C’est principalement sur ce point que s’appuient les opposants au texte de loi: la redevance radio-TV représente certes une charge élevée pour les ménages suisses, mais elle permet de stimuler par un effet multiplicateur des secteurs indispensables au bon fonctionnement de la démocratie helvétique. Le journalisme estudiantin en fait partie et serait lui aussi impacté à son échelle.

    Des milliers d’heures de travail

    Les frais engendrés par L’auditoire, journal gratuit et sans publicité, sont certes entièrement couverts par la Fédération des associations des étudiant-e-s (FAE), et une suppression de la redevance ne signifierait pas la fin du journal des étudiants de Lausanne. Mais s’il est possible pour la FAE de financer les six numéros qui paraissent par année, c’est uniquement parce que la rédaction est entièrement bénévole. L’auditoire, c’est chaque année 160 pages qu’il s’agit d’écrire, corriger, relire et mettre en page. 160 pages d’articles de fond, avec des informations recoupées et souvent agrémentées d’intervenants. Cela représente des milliers d’heures de travail réparties entre les divers membres de la rédaction. Chacun et chacune le fait pour des raisons différentes, mais il en est une qui pousse peut-être un peu plus que les autres à accepter les nombreuses concessions que l’on fait sur ses études et sa vie sociale: L’auditoire offre une solide formation dans le monde des médias.

    Existant depuis 1983, le journal des étudiants est en effet reconnu par ses grands frères et constitue une belle rampe de lancement dans le métier. Bon nombre de ses alumni sont employés par la RTS ou par d’autres médias dépendant directement de la redevance radio-télévision. Or, si cette dernière venait à disparaître, il ne fait nul doute que le métier de journaliste deviendrait encore plus précaire. Le marché de l’emploi se trouverait totalement saturé avec d’innombrables journalistes expérimentés se trouvant subitement au chômage. Dès lors, on peut légitimement se demander combien d’étudiants trouveront encore la force de continuer à jongler entre leurs études et le journal pour se former dans une profession où la concurrence serait subitement devenue infernale.

    Un besoin continuel d’effectif

    L’auditoire ne se limite par ailleurs pas à sa version papier. Il y a évidemment son site web qui permet de publier des articles dont le format ou le sujet ne s’accordent pas bien avec la version imprimée. On peut notamment citer les nombreuses critiques théâtrales ou cinématographiques qui permettent de mettre en avant la vie culturelle de la région. Le Prix littéraire de la Sorge et le concours photographique de la Chamberonne, organisés chaque année, sont également des rendez-vous stimulant l’activité créatrice de la communauté académique. Des workshops sont aussi mis sur pied pour parfaire la formation des membres de la rédaction, ateliers souvent animés par des professionnels des médias qui sortent de la logique marchande pour consacrer gratuitement une partie de leur temps à la relève. Toutes ces activités nécessitent des personnes prêtes à s’investir sans compter.

    Entre Fréquence Banane, le HEConomist, NUL et L’auditoire, le campus lausannois regorge de jeunes qui se donnent corps et âme pour fournir une information gratuite et de qualité à l’ensemble de la communauté académique. Néanmoins, ces médias doivent faire face au même défi: renouveler continuellement leur rédaction, les quatre vivant au rythme des études de leurs membres. Un oui à No Billag donnerait un signal très négatif à toutes celles et ceux qui hésiteraient à se lancer dans le journalisme estudiantin. Faute de débouchés, le réservoir de journalistes en herbe risquerait ainsi de se réduire considérablement, affaiblissant de la sorte les différentes rédactions qui verraient leur renouvellement menacé sur le long terme, et qui, par manque d’effectif, seraient inévitablement poussées à réduire la diversité des activités qu’elles proposent.

    Vocations menacées

    Cela d’autant plus qu’un marché des médias entièrement libéralisé ne permettrait plus la diversité d’informations qu’il est aujourd’hui possible d’avoir en Suisse. Les journalistes seraient soumis aux lois de la demande et se verraient contraints de faire des chiffres, laissant la part belle au sensationnalisme et à la presse boulevard au détriment notamment des rubriques culturelles et locales. Les sujets fouillés se feraient par ailleurs de plus en plus rares, demandant plus d’argent que ce qu’ils pourraient rapporter. Ainsi, le travail de journaliste s’appauvrirait et perdrait sa fonction primordiale qui est de proposer un contenu amenant à réfléchir, s’interroger, découvrir, et confronter des opinions. Difficile dans ces conditions maintenir la flamme qui habite les jeunes s’investissant dans les rédactions estudiantines, la majorité de ceux-ci n’ayant pas pour vocation de finir dans des médias cherchant à flatter l’opinion publique ou à répandre les conviction de leur riche propriétaire.

    La taille de la SSR peut impressionner, et certains de ses programmes ne plaisent pas forcément à tout le monde. Mais, derrière cette machinerie complexe se cache une multitude d’acteurs qui font la richesse de la Suisse et qui bénéficient directement ou non de la redevance. Les artistes et les sportifs ont déjà fait part de leur inquiétude. L’auditoire le fait aujourd’hui.