PHOTOGRAPHIE • Tandis que la qualité des capteurs numériques ne cesse de s’améliorer et que même les smartphones rivalisent avec un appareil photo d’entrée de gamme, on assiste aujourd’hui à une renaissance de la photographie argentique, autant auprès de passionné·e·s qu’auprès du grand public.
La révolution digitale a affranchi nombre de formes d’art de leur dépendance d’un support matériel. Autrefois, chaque photographie existait comme négatif sur une pellicule, donc comme objet matériel qui implique un coût et nécessite un certain nombre de traitements. À l’inverse, une photo digitale est presque instantanée, n’a pas de coût réel et ne prend pas de place physique. Si l’on ajoute à cela que les capteurs numériques sont en principe capable d’égaler leurs ancêtres analogiques en termes purement techniques, il est surprenant que, tout comme les disques refont surface en musique, la pellicule et son grain semblent séduire une génération habituée à l’instantané.
Plus que de la simple nostalgie ? Le phénomène n’est pas complètement récent. Depuis les années 2010, l’esthétique du film connaît un retour à la mode considérable. Il suffit de penser aux premiers filtres Instagram comme Nashville et Hudson ou aux applications simulant des imperfections et du grain comme Retrica. Vient ensuite la renaissance des polaroids avec les produits Instax de Fujifilm, puis des appareils dits « jetables » qui portent en eux une vraie pellicule 35mm. En parallèle, dans des milieux artistiques et en particulier dans la photographie de mode, l’argentique a su garder encore longtemps une place importante, considérée par beaucoup comme ayant des qualités visuelles propres et un savoir-faire associé méritant d’être conservés.
« L’argentique m’a permis de donner de la valeur à la photo que je vais prendre avant même de l’avoir prise »
« J’ai découvert la photo argentique autour de 2015, quand elle était presque à son point le plus bas », nous dit Gabriel Delarageaz, photographe de formation. « Si j’ai le choix, je fais de l’argentique simplement parce que j’aime le rendu. J’aime les couleurs, la plage dynamique, la définition, et tout ça même sans faire beaucoup de retouches » dit-il, bien qu’admettant qu’« en ce moment, je suis plus sur le numérique, mais honnêtement c’est juste le coût. Si l’argentique était plus abordable, j’en ferais plus, c’est certain ».
Le poids de l’image Outre les qualités esthétiques de l’argentique, c’est peut-être justement dans les limitations qu’elle impose que se trouve une partie de son intérêt aujourd’hui. « L’argentique m’a permis de développer un sens en photographie où je donne vraiment de la valeur à la photo que je vais prendre avant même de l’avoir prise, et donc je prends pas en photo n’importe quoi. » Habitude imposée par le coût donc, mais qui se préser ve même lorsqu’on retourne vers les outils d’aujourd’hui. « Des fois ça m’arrive, même en digital, de porter mon appareil à mon œil et me dire « ah c’est pas si intéressant que ça » et de ne pas prendre la photo, même si rien ne m’en empêche ». En plus du coût, le processus argentique se différencie du digital en imposant une étape supplémentaire entre la prise de vue et la création d’une image : le développement.
Une gratification différée Cette impossibilité devoir immédiatement le résultat oblige un apprentissage des aspects techniques de la photographie (gestion de la lumière, du cadre, du flou) qui est facile à négliger, surtout en tant qu’amateur·ice, lorsqu’on peut simplement essayer et refaire en numérique. Le développement consiste en deux étapes : d’abord, la pellicule est, dans l’obscurité totale, soumise à un traitement chimique qui fait apparaître en négatif les images que l’on a prises. Ensuite, ces négatifs sont soit scannés, soit reproduits sur du papier photographique. Cette reproduction, largement automatique et en partie numérique pour les pellicules couleur, est un procédé souvent entièrement manuel pour le noir et blanc et se passe en chambre noire, à la lumière rouge.
L’esthétique du film connaît un retour à la mode considérable.
Elle constitue pour nombre de photographes une grande partie du plaisir qu’il·elle·s ont à faire de l’argentique. Gabriel Delarageaz, qui a travaillé dans un laboratoire qui proposait ce genre de tirages à ses client·e·s, se souvient avec joie de cet aspect-là de son travail. « Même si on le faisait très rarement pour des clients, car c’était cher, les jours de congé je le faisais pour moi, j’en ai fait pleins, pas autant que j’aurais voulu ! »
Il est bon à savoir, pour les lecteur·ice·s intéressé·e·s par la photographie en noir et blanc, que développer ses photos soi-même est une pratique relativement accessible, du moins l’étape de développement des pellicules, et qu’il existe un grand nombre de ressources sur internet à ce sujet. De plus, le club photo de l’EPFL propose des formations et met à disposition de ses membres un laboratoire équipé. Pourquoi donc la photographie argentique séduit-elle toujours? D’un côté, elle permet de créer des images dont l’apparence a aujourd’hui acquis quelque chose d’intemporel et dont certaines qualités visuelles sont difficiles à imiter. D’un autre, la lenteur et le coût du processus qui mène de l’appui sur le déclencheur à la naissance d’une image lui confèrent une unicité et rendent compte de façon sensible que pouvoir capturer et préserver un instant, devenu presque une évidence, a bien encore quelque chose de miraculeux.
STÉRÉOTYPES • Entre haine et amour, la relation entre l’EPFL et l’Unil est tumultueuse et passionnelle. Le corps estudiantin a beau se lancer des stéréotypes au visage, tou·te·s semblent sociabiliser, indépendamment de leur appartenance à une faculté ou une université précise. Qu’en est-il de ces présupposés ? Sont-ils nés d’une réalité dure à accepter ?
Après avoir interrogé une cinquantaine de jeunes étudiant·e·s sur l’existence et le partage de stéréotypes concernant l’EPFL et l’Unil – c’est une écrasante majorité (94,5%) qui confirme la présence de clichés bien ancrés dans la communauté universitaire. Ainsi, 68,5% des interrogé·e·s affirment avoir déjà entendu des stéréotypes à propos des deux institutions tandis que 18,5% à propos seulement de l’EPFL et 7,5% concernant uniquement l’Unil. Si les stéréotypes formés sur l’Unil et l’EPFL sont souvent créés en opposition les uns par rapport aux autres, ils confrontent souvent la Faculté des Lettres à l’entièreté de l’EPFL – à l’exception de la Faculté d’Architecture, souvent considérée comme le mouton noir de l’EPFL en termes de difficulté d’apprentissage. Car, oui, ce sont surtout des questions de différences de complexité de cursus qui viennent opposer nos chères hautes écoles, et par extension leurs corps estudiantins.
Prof ou Pôle emploi Parce que l’EPFL a la réputation d’être difficile à réussir, ses étudiant·e·s sont stigmatisé·e·s comme des geeks ou des nerds, qui passent soi-disant tout leur temps à étudier, au dépend de leur vie sociale. À l’inverse, les étudiant·e·s de Lettres, qui s’intéressent plus aux sciences humaines, à la culture, et aux langues, sont considéré·e·s comme des personnes qui ne font rien, et qui possèdent comme seules possibilités d’avenir l’enseignement ou le chômage. Bien évidemment ces clichés, bien loin d’être propres à ces deux écoles spécifiques, découlent de présupposés qui trouvent leur origine dans les tréfonds de notre société.
L’Université de Lausanne possède le label de gauchiste libéral
Il existe des dictons qui prétendent que « ceux·elles qui savent faire, font ; ceux·elles qui ne savent pas faire, enseignent ». Ce sont justement ces maximes qui laissent suggérer un ordre hiérarchique entre les métiers éducationnels et ceux d’ingénierie, médecine ou autres. En partageant ces idées préconçues sur les voies professionnelles qui découlent d’une éducation supérieure en Sciences Sociales ou en Lettres mais aussi sur leur valeur hiérarchique ou utile dans la société humaine, les étudiant·e·s ne font donc que répéter et reproduire des stéréotypes déjà bien ancrés dans le monde professionnel – une tendance dont a pris conscience l’EPFL qui précise de manière explicite, sur la page de son site internet, les différences entre l’EPFL et l’université : « [qu’il] n’y a pas de formation qui soit meilleure qu’une autre. Les évaluations et les choix doivent être faits selon les priorités et les ambitions de chaque individu ».
Gauchistes vs misogynes En dehors des présuppositions effectuées sur les difficultés éducationnelles auxquelles font face les étudiant·e·s de l’EPFL et l’Unil, ce sont surtout les stéréotypes concernant le genre et les positions politiques du corps estudiantin qui posent problèmes. L’EPFL, qui possède effectivement une majorité d’étudiants hommes, est souvent considérée comme un phare à attitudes misogynes. S’il existe bien une réalité troublante concernant les comportements inappropriés envers les femmes, ou toute autre minorité, celle-ci est cependant loin d’être propre au campus epflien, comme le démontrent les pages Instagram de @payetonunil @payetontournage, et @payetonimpro. Au contraire, ce n’est pas parce que l’Université de Lausanne possède le label de gauchiste libéral que ses étudiant·e·s ne subissent pas pour autant des violences verbales ou physiques.
« Ceux·elles qui savent faire, font ; ceux·elles qui ne savent pas faire, enseignent »
Donc, au lieu de se cacher derrière des étiquettes, il est plus intéressant de se rencontrer sans a priori et juger, au cas par cas, si l’on est face à quelqu’un de confiance, aux idéaux et morales semblables aux nôtres ou pas – ce que font déjà la plupart des personnes, conscientes finalement que ces stéréotypes ne sont rien d’autre que ça ; des vieux clichés sans réel fondement.
ART • Une table ronde autour de la thématique « Être artiste·x·s amateu·ricexs et étudiantexs à l’université » est organisée dans le cadre du Festival Fécule, durant laquelle quatre compagnies de lieux scéniques différents vont partager leurs histoires et leurs points de vue sur la place que l’art prend dans leur parcours universitaire – Romane Dussez, organisatrice de la table ronde vous invite donc à partir à la rencontre des participant·e·s du Festival Fécule : « De leur pire galère à la joie de présenter leur création sur scène, venez profiter d’un moment de partage avec ces Féculiens et Féculiennes ! »
Alors comment est-ce que ça a pris naissance ce projet ?
Alors donc, moi, l’année passée j’ai participé au Festival Fécule avec un projet. C’était la première fois qu’on participait avec la troupe du Rez. On a présenté « les Physiciens » de Friedrich Dürrenmatt et on a adoré le festival. On connaissait pas du tout. La plupart de nous n’avait jamais été. On avait trouvé ça trop bien, mais je trouvais qu’il manquait un petit peu d’interaction entre les différents groupes de théâtre enfin, entre tout le monde, entre tous les arts. Et du coup, j’ai un peu réfléchi pendant l’été et puis je m’étais bien entendu avec Jonas, responsable de projet. Et puis je lui ai dit, moi j’aimerais bien qu’on fasse plus d’interactions entre artistes et des bords de plateau, une table ronde autour de ça et tout… Et j’ai un peu lancé des idées en mode : « Voilà ce que tu pourrais faire ». Et puis il m’a dit : « Ben. Viens le faire toi » et du coup c’est comme ça que je me suis un peu lancée dans le projet. Et donc l’idée de base de cette table ronde, c’était vraiment de réunir un maximum les artistes de différents groupes et idéalement de lieux scéniques un petit peu différents. Là, j’essaie d’avoir un groupe qui fait de l’impro, un groupe qui fait du théâtre un peu plus classique, à partir d’un texte connu, un groupe de théâtre qui fait une création et un groupe qui fait du théâtre de mouvements – donc du théâtre, mais sans parler et en bougeant. Donc l’idée c’était d’avoir 4 manières différentes de voir l’art vivant de la scène et puis les faire se rencontrer le temps d’une soirée pour qu’on discute de plein de thématiques autour de « Quelle place a l’art ? » – pour nous qui sommes étudiant·e·s.
Elle se déroule quand cette table ronde et avec qui ?
Le 27 avril, à 17h au foyer de la Grange avec La Cie ET Cetera avec la pièce « A Midsummer Night’s Dream », la Cie Astrolabe avec la pièce « Manuscrit trouvé à Khâ », Cie les Insolents avec la pièce « Les Insolents » et Michael Groneberg avec la pièce « Ici Jouera Zarathoustra ! ».
Est-ce qu’elle a un titre cette table ronde ? Et fait-elle partie du programme officiel de Festival Fécule ?
Elle a un titre, elle s’appelle « Être artistexs amateuricexs et étudiantexs à l’université ». Alors ce n’est pas dans le programme papier officiel, parce que pour des raisons de timing, parce que tout était pas encore super clair (les horaires, les intervenant·e·s) au moment où on a imprimé le programme papier, mais ça fait partie du Festival, sauf que ce sera communiqué plus tard. Pareil pour les bords de plateau, mais ils seront annoncés partout avant que ça ait lieu dans tous les cas.
Voilà donc ça, c’est un projet que tu fais par plaisir ou est-ce que ça s’inscrit dans une formation ou un stage lié au Festival Fécule ?
Je suis devenu stagiaire du Festival Fécule. Y’a une autre stagiaire qui fait ça dans le cadre de ses études avec Jonas, mais moi pas du tout. Moi, je suis en 6e année de médecine actuellement et je suis en stage à l’hôpital. Donc je fais ça vraiment en dehors, pour le plaisir, parce que j’adore ça.
C’est la première fois que tu organise un événement de ce type ?
Oui, complètement. J’ai souvent participé à des projets de médiation culturelle, mais un peu comme petite main à côté ou en regardant un peu comment ça se passait. Mais je n’ai jamais organisé moi quelque chose, donc c’est une première, on verra.
Du coup ce projet, est-ce que ça en a engendré aussi d’autres ?
Il y en aura d’autres ouais donc il va y avoir des bords de plateau – donc des rencontres avec les artistes et des intervenant·e·s, quelquefois des intervenant·e·s spécifiques que les artistes ont demandés, pour avoir une discussion autour de la thématique du spectacle ou autour du spectacle lui-même. Donc il y a plusieurs choses qui se sont un peu organisées et je suis assez contente que Jonas ait bien aimé cette idée de faire plein d’autres choses en dehors de la programmation officielle et que du coup ça donne lieu à plein de rencontres et plein d’à côté du Festival, donc ça c’est assez chouette.
La table ronde et les bords de plateau seront payants ou gratuits ?
Ce sera gratuit, complètement gratuit. Tous ces ‘à-côtés’ sont gratuits. En plus, ça se passe en général au foyer, donc si vous voyez de la lumière que vous débarquez et que vous dites « tiens, c’est intéressant », vous pouvez rester. Il n’y a pas de pré-inscription ou de choses comme ça, c’est vraiment très libre. Le but, c’est que ça ne ressemble pas à un cours magistral dans un auditoire. Le but c’est vraiment que ce soit une grosse discussion où tout le monde est bienvenu et donne un peu son avis.
Est-ce que tous les membres des groupes qui ont participé au projet vont venir à la table ronde où est-ce que ce sera une sélection de quelques personnes comme représentantes ?
Généralement, il y a justement une personne qui se détache par groupe un petit peu, pour venir être porte-parole du projet. Mais toute la compagnie est invitée donc il n’y a pas que l’auteur·e ou que le·la metteur·euse en scène ou que celui·celle qui lead le projet qui viendra. Mais c’est vrai c’est toujours cool d’avoir le point de vue de quelqu’un d’autre, parce qu’un·e metteur·e en scène qui n’aura pas forcément le même point de vue que le·la comédien·ne du projet. Donc c’est cool s’il peut y avoir aussi des représentant·e·s un peu de tous les pôles artistiques de la compagnie du coup.
Est-ce qu’il y a des gens dans les compagnies qui ne sont pas forcément à l’université ?
Dans les troupes en général, dans tout le Fécule, ça dépend. Y’en a qui sont pas du tout à l’uni dans les troupes, mais vu qu’il y en a un qui est à l’uni, ils viennent. Il y a des professeurs. Il y a des artistes un peu plus confirmé·e·s. Il y a vraiment de tout, un peu, c’est pour ça que ça m’intéressait de travailler avec la troupe Zara, vu que c’est organisé dans le cadre d’un cours. J’ai donc choisi des spectacles qui m’intéressaient avant de vraiment réfléchir à comment les inscrire dans la table ronde. En gros, je me suis dit, plutôt que d’essayer de chercher déjà des spectacles qui ont l’air de se répondre entre eux, je me suis dit ; je prends 4 spectacles très différents dans des thématiques différentes donc ; un théâtre de mouvement, théâtre classique, de création etc. puis après, j’en choisissais un parmi la sélection. Mais je n’ai pas essayé de les faire coller à un thème. C’est maintenant que je dois essayer de trouver un peu un thème de discussion pour les lier tous ensemble, même si le fait d’être étudiant·e à l’uni et aimer l’art, ça me semble déjà être une très bonne base de réflexion.
Est-ce qu’il y aura quelqu’un pour animer la conversation ? Si oui, est-ce que c’est toi ?
Ouais, je pense que je vais le faire moi. Donc moi j’ai rencontré un peu toutes les troupes qui vont participer. Et du coup moi, ce que j’ai fait, c’est que je les ai vus tous pendant 1h, 1h15 et je leur ai demandé de me parler de leur projet. Et puis j’ai essayé de voir s’il y avait des choses qui se regroupaient – des thèmes, des thématiques importantes ou semblables justement entre les différents groupes. Et puis je vais essayer de les lancer là-dessus. Après le but c’est que les compagnies viennent (c’est-à-dire les autres compagnies du Festival Fécule) mais aussi d’autres gens en dehors du Festival. Je serais ravie que justement d’autres personnes qui aiment l’art ou qui s’intéressent à l’art d’une manière ou d’une autre dans le campus interviennent dans la conversation. Bien sûr c’est plus compliqué de les faire venir, mais ce serait idéal qu’il y ait des gens qui viennent juste pour parler d’art et de comment gérer ça avec les études. Après, moi je vais avoir une espèce de fil rouge, des questions pour rebondir, mais si la conversation part ailleurs, alors elle part ailleurs. Il n’y a pas de thème qu’on doit absolument aborder : le but, c’est vraiment qu’on se rencontre et qu’on échange.
FICTION · Les dessins animés sont appréciés par tou·te·s pour leur côté léger. Pourtant, certaines séquences semblent réservées à un public plus averti. Humour choquant, heurtant ou simplement gouailleur ? Décryptage.
Qui n’a jamais revu une séquence de son dessin animé préféré et s’est aperçu d’une toute autre signification des répliques ou scènes qui se déroulaient sous ses yeux ? Le décalage parfois incongru entre ce que l’on voit et ce que l’on perçoit est la preuve que le public cible n’est pas forcément haut comme trois pommes. Tom & Jerry, Les Simpson ou encore les vieilles productions de Disney pour ne citer qu’elles,en sont un bon exemple.
Une chasse aux easter eggs
Le phénomène de redécouvrir une scène culte de notre enfance et de s’apercevoir soudainement d’un tout autre sens, jusqu’alors caché mais qui désormais s’offre à nous, a un nom : en anglais, on parle notamment d’easter egg, littéralement « œuf de Pâques ». Il s’agit de petits indices disséminés tout au long du dessin animé ou du film, que l’on ne remarque pas forcément au premier abord et que l’on se plaît pourtant à chercher, comme une chasse aux trésors – ou aux œufs de Pâques.
Le décalage parfois incongru entre ce que l’on voit et ce que l’on perçoit
Cependant, si l’humour « pour adulte » que l’on ne comprend qu’une fois un certain âge atteint prête à sourire, d’autres catégories d’humour se révèlent plus problématiques. En effet, regardez un film avec Louis de Funès, par exemple Le Gendarme et les Gendarmettes de 1982 (ce n’est pas si vieux que ça !) et vous verrez que se mêlent blackface, racisme et machisme dans une séquence d’à peine quelques secondes… De quoi s’interroger sur les œuvres, et sur la question de savoir si elles sont toujours visionnables, voire diffusables des années plus tard.
Un humour qui ne passe plus ?
Aujourd’hui, dans le monde du livre, une nouvelle catégorie de lecteur·ice·s a récemment fait son apparition: les sensitivity readers. Ce sont une nouvelle catégorie d’éditeur·ice·s, qui relisent des œuvres, nouvelles ou parfois depuis longtemps parues, afin d’analyser et de lisser le texte. Pour l’instant, il·elle·s sont surtout présent·e·s sur le marché anglo-saxon du livre.
Beaucoup de mots dans notre langage courant sont désormais sujets à réflexion
Leur mission ? Traquer des passages, ou mots, qui pourraient heurter des minorités ethniques ou sexuelles. Récemment, leur travail a fait polémique lorsqu’une maison d’édition britannique a annoncé que les livres de l’écrivain Roald Dahl allaient être réédités et les mots « offensants » supprimés. Quels sont les mots en question ? « Moche » et « gros » notamment, pour ne citer qu’eux. En réalité, beaucoup de mots dans notre langage courant sont désormais sujets à réflexion quant à leur impact sur une jeune génération et sur les discriminations que ces derniers peuvent véhiculer… affaire à suivre.
CONSTRUCTION • À l’heure où la société se transforme, en termes d’avancées technologiques et d’écologie, le secteur de la construction évolue en conséquence. Depuis quelques années, le bois est devenu un matériau très attrayant pour les bureaux d’architectes. Quels sont les enjeux écologiques, économiques et pratiques d’un tel matériau ?
« Quand je dis à mes potes que je suis ingénieur en bois, beaucoup pensent que je fais des tables et des chaises » s’exclame Timo, un Bachelor de la BFH (Haute école spécialisée bernoise) de Bienne en ingénierie du bois en poche et s’apprêtant à commencer son premier travail. Le bois est en réalité une matière première très précieuse dans le domaine de la construction. Ses avantages sont nombreux : « les gens qui travaillent avec diront qu’il n’y a que du positif », confie Timo. Il précise : « C’est un matériau très polyvalent, on peut autant l’utiliser pour des rénovations que pour la construction. Il faut en revanche être plus minutieux·se, si tu fais les choses vite et pas soigneusement, tu es rattrapé·e par des problèmes techniques ou d’isolation, contrairement au béton ».
« On habite tous et toutes quelque part, la preuve que ça concerne tout le monde ! »
– TIMO, UN BACHELIER DE LA BFH
Et inutile de trembler à chaque fois qu’on allume une bougie, les risques d’incendie dans les constructions ont été considérablement réduits. Timo explique « qu’avant, il y avait des normes très strictes et du coup ce type de construction ne pouvait pas vraiment se développer ». Seulement, grâce aux assouplissements des normes et à des recherches sur ce matériau – on ne pouvait construire auparavant à plus de 30 mètres de haut – son essor a été rendu possible.
Green living Les constructions en bois permettent de continuer à nous abriter de manière durable. En effet, elles sont faites avec un matériau qui stocke du CO2, contrairement au béton qui en émet. Dans un mètre cube de bois, on peut trouver jusqu’à une tonne de CO2, un chiffre qui donne le tournis. « Le côté écologique m’intéresse pas mal et c’est vrai que dans le domaine de la construction, on peut vraiment faire beaucoup d’efforts ». Pour une empreinte encore plus verte, on utilise aussi des produits locaux : « il y a un potentiel d’utiliser du bois suisse, mais il est un peu négligé. Il est cher et pas disponible en très grande quantité, et pourtant les forêts sont si denses que ça pourrait se développer ». Notre interlocuteur précise cependant que les gens deviennent de plus en plus sensibles à l’utilisation du bois de chez eux·elles et que certains bureaux affichent maintenant un logo attestant que c’est bien du bois helvétique dont il s’agit.
Dans un mètre cube de bois, on peut trouver jusqu’à une tonne de CO2
Une tour de 60 mètres de haut devrait voir le jour dans les années qui suivent près de la Galicienne, construite entièrement avec de la matière première du Nord vaudois et des forêts jurassiennes.
Retour vers le futur Il est donc possible de produire des habitations uniquement en bois, ou en matériaux mixtes, et de taille très conséquente. En Suisse, beaucoup d’immeubles sont fabriqués uniquement à partir de cette matière et on ne parle pas que des chalets ; le canton de Zoug se démarque avec un premier immeuble en mixte bois-béton de 36 mètres et un autre building végétal est en pleine élaboration, de 80 mètres, avec un squelette en bois. Cependant, notre douce contrée helvétique reste devancée de loin par la Finlande : « Ils ont clairement une longueur d’avance, là-bas, la structure même est en bois, pas juste l’habillage ». Cela montre les défis à relever pour la suite, pleins de challenges qui peuvent échapper aux personnes complètement en-dehors de ces questions-là. « Dans le milieu estudiantin, le domaine de la construction et du chantier est vraiment mis de côté alors que c’est essentiel, on habite tous et toutes quelque part, la preuve que ça concerne tout le monde! » avance Timo. Il poursuit : « Le travail sur le chantier est certes rude, mais j’ai toujours travaillé dans de bonnes conditions, avec des gens très variés – plus authentiques ou « rustres » que des étudiant·e·s mais pas moins sympathiques pour autant – et ça a été super enrichissant ». En conclusion, il faudrait encore médiatiser le sujet, pour que les gens qui profitent de ces constructions soient plus instruit·e·s sur les enjeux qui ont précédé leur habitation.
« il convient de faire le meilleur des mariages pour avoir la construction la plus écologique possible »
– Timo, UN BACHELIER DE LA BFH
Est-ce qu’en 2100, on pourra voir des cités entières construites en bois ? Timo en doute : « Le mieux, c’est de combiner les matériaux, tout en intégrant le plus de bois possible dans les constructions et les rénovations. Il existe par exemple des dalles bois-béton, donc ça se fait déjà ». Une consommation frénétique de bois engendrerait alors aussi d’autres questionnements, comme la préservation des forêts ou les effets des produits utilisés pour assembler les matériaux. « Le mélange est la solution la plus durable et la plus logique, il ne faut donc pas non plus se fermer à tous les autres matières, qui deviendraient obsolètes ; il convient de faire le meilleur des mariages pour avoir la construction la plus écologique possible », conclut notre ingénieur, qui nous incite donc à nous renseigner sur ce domaine encore trop peu connu de la majorité.
INTERVIEW • Maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne, Charles-Antoine Courcoux se consacre à l’histoire sociale du cinéma. Il étudie ainsi le rôle que joue le cinéma dans la production des normes sociales, en particulier en matière de genre, d’âge, de classe et de sexualité. Après avoir étudié la masculinité dans le nouveau cinéma hollywoodien (de la fin des années 1960 jusqu’au milieu des années 2010) lors de sa thèse, il écrit actuellement un livre sur le célèbre film d’Alfred Hitchcock Psychose, un exemple selon lui emblématique d’un trouble dans le genre suscité par une anxiété toute masculine.
Qu’est-ce qui vous a amené, lors de vos études, à vous intéresser à l’histoire sociale du cinéma ?
Dès son institutionnalisation dans les années 1910, le cinéma est devenu un médium très populaire et influent. J’ai voulu essayer de comprendre comment, en vertu de cette popularité, il avait participé, d’un point de vue historique, au façonnement de la société. Pour être plus précis, ce qui m’a intéressé, ce sont les manières dont le cinéma a contribué et contribue encore à la justification de l’injustifiable. Comment est-ce que les plaisirs qu’il offre concourent à perpétuer de l’injustice ? Pour explorer ces questions, je me suis penché sur la construction genrée des héros du cinéma américain contemporain, notamment sur la façon dont ces films opéraient pour subordonner symboliquement toutes les catégories de personnage à celle du héros. L’une de mes trouvailles a été de voir que, dans la plupart des productions des années 1960 à 2010, ce travail repose sur une remise en question initiale de la suprématie du héros pour mieux réaffirmer ensuite le caractère naturel de sa domination. Et rien de mieux pour démontrer la naturalité de cette supériorité, dans les années 1980 à 2000, que d’opposer le héros à des machines dont on souligne l’artificialité. En travaillant sur la masculinité, j’ai aussi beaucoup étudié les stars. Dans ce cadre, elles sont d’excellents objets, parce qu’au-delà de ce qu’elles représentent à l’écran, leur personnalité est aussi le véhicule d’un certain modèle de masculinité à une époque donnée, que ce soit en raison de la popularité de personnages qu’elles interprètent, de l’iconographie qui leur est associée ou de leur image en tant que personnalité publique, que l’on retrouve dans les magazines people ou sur les réseaux sociaux à présent.
D’où proviennent les études sur la masculinité dans le cinéma ?
Dans le champ des études cinématographiques, les études d’inspiration féministe se sont d’abord principalement centrées, à raison d’ailleurs, sur les représentations de la féminité, les stéréotypes auxquels les personnages de femmes étaient liés et tous les mécanismes qui tendaient à les secondariser. Mais en faisant cela, ces recherches ont, paradoxalement, laissé intacte la disposition de nos cultures à invisibiliser la masculinité, à en faire une norme stable et neutre voire l’expression même du Sujet. Cela a changé à la fin des années 1980, lorsque l’on s’est peu à peu aperçu que l’examen des mécanismes de formation du masculin pouvait aussi contribuer, de manière significative, à la compréhension des relations complexes de pouvoir, de savoir et de domination sociale au sein desquelles les individus s’inscrivent.
Comment les caractéristiques de la masculinité ont-elles évolué au fil de l’histoire récente du cinéma hollywoodien ?
Il est peut-être utile de rappeler qu’il n’existe jamais une masculinité, mais plusieurs, qui se destinent à différents segments démographiques, structurés en fonction de l’âge, de la classe sociale, de l’appartenance ethnoraciale ou de la sexualité. Un exemple célèbre d’une inflexion dans les représentations de la masculinité se situe au tournant des années 1990. Lors des années 1970 et 1980, les modèles de masculinité sont résolument machistes, violents et robustes sur le plan physique. C’est surtout le cas pendant les deux mandats de Ronald Reagan, où Sylvester Stallone, Arnold Schwarzenegger, Chuck Norris ou Harris Ford sont les représentants de cette virilité. Ils ne sont cependant pas les seuls à incarner un idéal de masculinité : à côté, tout un ensemble d’acteurs plus jeunes, Michael J. Fox, Tom Hanks, Matthew Broderick et Tom Cruise rencontrent un grand succès et représentent un homme plus urbain et versatile. Mais au tournant des années 1990, les modèles hypermasculins et monolithiques que représentent Stallone et Schwarzenegger sont ringardisés par un nouveau de héros que ces jeunes acteurs préfiguraient et que la chercheuse Susan Jeffords a appelé the new men. Ce « nouvel homme » est toujours sexiste, mais n’est plus machiste, interventionniste ou exagérément violent. C’est un homme puissant, mais aussi sensible et doté d’une intériorité. Il sera incarné par de jeunes stars qui marquent le début des années 1990 : Keanu Reeves, Brad Pitt, Patrick Swayze, Ben Affleck, Matt Damon et Matthew McConaughey. Susan Jeffords montre aussi à quel point les grandes stars masculines, très musculeuses, des années 1980 ont tenté de reconfigurer les significations qu’elles véhiculaient à ce moment-là. C’est ce qu’elle a appelé « The Big Switch » et que l’on pourrait traduire par « le grand chambardement ». Trois ou quatre films sont représentatifs de ce phénomène de reconfiguration dans la construction de la masculinité dominante : Terminator 2 : Judgment Day (1991), dans lequel la machine génocidaire des années 1980 devient une figure paternelle protectrice ; Un flic à la maternelle (1991), où le flic invincible typiquement personnifié par Mr. Univers se mue en éducateur de la petite enfance ; et l’adaptation de La Belle et la Bête en 1991 de Disney, dans lequel l’ajout du personnage de Gaston, qui est absent du conte original et représente justement une forme de machisme musculeux, constitue un contrepoint au personnage de la Bête, qui lui permet de se réformer en redécouvrant sa douceur et son intériorité. Jeffords ne voit cependant pas que cette période de transformation de la masculinité s’opère en écho à une forme de virilisation d’un certain nombre de personnages féminins. C’est le cas de Sarah Connor dans Terminator 2, mais aussi des personnages de Sigourney Weaver dans Alien 3 (1992) et de Demi Moore dans G.I. Jane (1997), qui se rasent toutes les deux la tête et sont plus musclés. Autrement dit, quand les modèles de masculinité ou de féminité changent, c’est rarement de façon autonome ; il y a toujours une dimension relationnelle dans les rapports de genre.
Et le héros des années 2020, est-il toujours sexiste ?
En dépit des apparences, il paraitrait difficile de défendre le contraire. James Bond en est un bon exemple : si le personnage incarné par Daniel Craig est indéniablement plus sentimental que celui campé par ses prédécesseurs, dans le sens où il tombe amoureux de façon durable de deux femmes et que cet attachement alimente sa quête, il est aussi nettement plus costaud et violent que les incarnations précédentes du célèbre agent secret. Au fond, il renvoie une image plus polarisée que par le passé. C’est d’ailleurs l’axe thématique de ses cinq films. James Bond doit personnifier à présent l’équilibre entre des exigences civilisationnelles et sauvages, être à la fois du côté du renoncement pulsionnel et du déchaînement physique. Cette double exigence traverse la série de Casino Royale (2005) à No Time to Die (2021). Autre aspect intéressant, la capacité d’avoir des enfants, et surtout des fils, a longtemps constitué un gage de masculinité. Or, un grand nombre de héros contemporains, que ce soit Thor, Tony Stark et James Bond ont (ou ont adopté) une fille. Ce trait nouveau signale à mon sens une tentative de mutation de l’image de la masculinité hégémonique, qui se veut plus compatible avec le « féminin ».
Qu’avez-vous conclu de votre étude liant l’opposition des héros aux machines ?
Ce serait difficile à résumer, mais disons que la réussite politique de ces films repose en grande partie sur le plaisir qu’ils apportent à leurs spectateur·rice·s et sur leur capacité à entrer en résonance avec les enjeux de leur époque, à offrir une forme de solution aux problèmes, réels ou imaginaires, de leur temps. Or, cette solution prend le plus souvent la forme d’un homme blanc, hétérosexuel, au physique conforme aux canons de beauté du moment. Matrix, comme Avatar, est un bon objet de ce point de vue, notamment en raison l’engouement qu’il a suscité. Ce film, qui sort en 1999, postule que le problème central qui se pose à l’humanité au tournant des années 1990 est l’essor des ordinateurs et du web. Et c’est dans ce contexte, où le héros est d’abord marginalisé par le pouvoir des machines, que le film s’emploie à ressusciter notre croyance dans la supériorité innée de cet homme blanc, qui, en l’occurrence, est figuré par un jeune geek qui fait du kung-fu. Dans un monde où les ordinateurs ont démonétisé la force physique des hommes, l’ingéniosité de Matrix est d’avoir fait des exploits virtuels de son héros, la preuve de sa puissance réelle. À ce titre, il est intéressant de relever que, dans le prolongement de Matrix, la peur de l’informatique et du développement numérique a été véhiculée via la crainte du retour dans l’utérus féminin, comme une sorte de féminisation. Un très grand nombre de films de Steven Spielberg de cette époque le montrent : Minority Report (2002), mais aussi The Terminal (2004) et Munich (2005).
Les hommes se battent-ils ainsi contre la féminité par l’intermédiaire des machines ?
Historiquement, dans les sociétés euro-américaines, la masculinité s’est toujours construite par opposition à la féminité, mais ni l’une ni l’autre n’est restée figée. C’est un jeu dynamique de reconfiguration permanente. Dans les cultures occidentales, un garçon doit supposément se différencier du féminin pour devenir un homme, contrairement à une fille qui s’inscrit dans un continuum par rapport à la mère. Donc, construire de la masculinité, c’est toujours s’opposer à une forme de féminité. Poser la technologie comme un problème pour le héros passe dès lors forcément par une représentation genrée. Dans la première partie des années 1970 et 1980, les machines ne sont cependant pas féminines, comme dans les années 1990 et 2000, mais hyper-masculines. Construire une masculinité dominante nécessite alors de prendre position par rapport à ce qui pourrait représenter une dérive totalitaire du masculin.
Quand le personnage de Luke Skywalker s’oppose à Darth Vader, quand Kyle Reese affronte le Terminator, ils s’opposent à des versions totalitaires et déshumanisées de la masculinité. Dans ce contexte, le travail du héros est encore une fois un travail de subordination de toutes les autres catégories de personnages. Matrix en est à nouveau un bon exemple. Le héros, Néo, doit assujettir quatre personnages pour attester sa supériorité : d’abord l’Agent Smith, qui représente le trouble dans le genre, la version travestie d’une entité féminine toute-puissante (la matrice). Néo va ensuite dominer Cypher, le traître, qui, en raison de sa caractérisation, évoque le prolétariat. Puis le héros doit encore subordonner deux personnages à son autorité, même si ce sont ses alliés : Morpheus, l’homme racisé, que Néo finit par sauver, et enfin Trinity, qui, au début, est la vraie héroïne du film. Cette opération s’effectue via le mode de subordination par excellence des femmes dans le cinéma américain : la relation romantique hétérosexuelle. Trinity finit en effet par avouer presque à contrecœur à Néo qu’elle a des sentiments pour lui.
Tous ces rapports et caractéristiques de genre s’observent-ils aussi chez les personnages secondaires et les figurant·e·s ?
Ces personnages représentent toujours des alternatives tolérables ou intolérables au modèle qu’incarne le héros. La grande contradiction que doit résoudre Néo est qu’il doit être en même temps le produit d’une époque et immuable. Il doit ainsi feindre de négocier avec les données de son temps tout en s’affichant comme l’essence même de la supériorité masculine. Néo est un informaticien qui apprend plein de choses, comme le kung-fu, mais le film suggère en même temps que tout cela n’a guère d’importance, car il est et a toujours été l’élu. La gestion de cette contradiction se joue dans la coprésence de compétences acquises avec un savoir inné. Le moment-clé, dans ce cadre, est celui où Néo meurt et ressuscite, comme le Christ. Naturaliser un modèle supérieur de masculinité passe en effet le plus souvent par l’inscription de la trajectoire du personnage dans un savoir partagé, un ordre commun d’appartenance, dont font partie les grands mythes. Les légendes du Sauveur, christique ou de l’Age d’or permettent fréquemment de naturaliser des trajectoires héroïques.
Pour que des films mettant en scène des héroïnes rencontrent du succès, celles-ci doivent-elles plutôt revendiquer leur féminité ou se rapprocher des codes de la masculinité ?
Vous soulevez une question passionnante. Dans notre culture, le statut de « héros » est tellement chargé de connotations masculines qu’il se révèle problématique à partir du moment où il s’applique à une femme. L’héroïsme féminin se paie ainsi presque toujours soit d’un renoncement à de la féminité, et le risque corrélatif de stigmatisation de la femme « masculine », soit de l’abandon d’une part d’héroïcité, qui implique généralement la perpétuation d’une forme de dépendance de la part de l’héroïne. Les cas rares qui échappent à cette impasse pas sont des films qui problématisent justement cette question, qui thématisent la double contrainte de la socialisation des femmes sous le patriarcat. On pourrait citer Zero Dark Thirty (2012) et Star Wars : The Last Jedi (2017). Mais ce sont des exceptions.
A l’inverse, une des stratégies répandues d’euphémisation de l’héroïsme des femmes consiste à réinscrire leurs prouesses dans des codes narratifs ou visuels « traditionnellement féminins », comme ceux de la beauté et de la grâce. Wonder Woman (2017) utilise par exemple des ralentis et met l’accent sur les jambes et la beauté plastique de l’héroïne, d’une manière qui ne serait pas applicable à son équivalent masculin (Capitaine America), parce que cela l’insère implicitement dans le paradigme fragilisant de l’élégance voire de la danse.
Pourquoi s’intéresser à Psychose aujourd’hui encore, plus de soixante ans après sa sortie ?
Psychose est un film qui jouit d’une grande postérité. Peut-être est-il même inégalé sur ce plan. C’est l’adaptation d’un roman de Robert Bloch, qui a été à l’origine d’un sous-genre à succès du cinéma d’horreur, le slasher, et a fait l’objet de plusieurs suites, de remakes et de variations en tout genre. Le film a aussi été décliné en deux séries télévisées. Au vu de la prolifération des objets qui s’en sont inspirés, dans les champs du cinéma, de la télévision, mais aussi des arts plastiques, on peut se demander en vertu de quoi il continue de trouver une pertinence dans le contexte social actuel. Psychose figure d’ailleurs à la première place de la liste des cent plus grands films de l’histoire du cinéma établie l’année dernière par le magazine Variety.
La plupart des études qui ont été réalisées de cette œuvre ont été menées dans le cadre de la critique hitchcockienne. Le film a ainsi toujours été pensé à partir de la figure indépassable que serait Alfred Hitchcock, mais très rarement, par conséquent, dans son contexte historique, comme un produit de son temps. Je cherche à mettre Psychose en relation avec les films qui sortent autour de 1960, sans m’intéresser à la filmographie hitchcockienne ; et cela, afin d’essayer de saisir en quoi il aurait donné corps à un problème de son époque.
En quoi les protagonistes de Psychose représentent-ils différents modèles de genre ?
Le film aborde au fond une thématique claire, qui est le trouble dans le genre et ses conséquences meurtrières. A partir de là, on peut se demander de quoi Norman Bates est-il le symptôme. Et mon hypothèse, encore provisoire, est que le trouble et la violence de ce personnage peuvent être envisagés comme une réaction à l’essor de l’autonomie financière et sexuelle des femmes que personnifie Marion Crane, la jeune femme interprétée par Janet Leigh et qui finit assassinée sous la douche. Le film sort en effet à une époque qui prélude à la « révolution sexuelle » des années 1960 et où un grand nombre de femmes issues des classes moyennes urbaines accèdent au monde du travail. Dans Psychose, la domination de la mère sur son fils rejoue en quelque sorte le renversement dans les rapports de pouvoir du couple hétérosexuel que l’on découvre au début du film. Dans ces conditions, Norman n’est au fond pas le « méchant » de Psychose, mais plutôt la victime de sa mère et des femmes. Du reste, à la fin, le personnage du psychiatre déclare : « le matricide est le crime plus insupportable du tous, en particulier pour le fils qui le commet ». C’est un film qui pathologise ainsi toute tentative de reconfiguration dans les rapports de genre.
Retrouvez le livre de M. Courcoux « Des machines et des hommes. Masculinité et technologie dans le cinéma américain contemporain » (2017) aux éditions Georg.
Ce mot-croisé t’invite à trouver des mots sur la thématique de la masculinité à partir d’indices qui s’inspirent de stéréotypes sur les hommes virils. Voici les solutions :
ÉDUCATION • Christian Blanvillain, spécialiste dans le domaine de l’informatique et de l’enseignement, nous donne son avis sur l’arrivée des intelligences artificielles dans le milieu scolaire.
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
J’ai 54 ans. J’ai programmé pendant plus de trente ans avant de commencer à enseigner l’informatique il y a dix ans. Depuis trois ans, je forme des enseignants à la didactique de l’informatique à la HEP Vaud. Je suis partisan d’une éducation qui remet le sens des savoirs et le goût d’apprendre au cœur des apprentissages. Je fais actuellement une thèse en didactique de l’informatique sur la question du développement de l’intelligence des élèves, pour les aider à apprendre à penser les algorithmes. J’aimerais créer une école du dimanche, plus proche de la nature et des besoins fondamentaux, centrée sur le développement personnel des enfants et sur la croissance de leur intelligence.
Pour vous, qu’est-ce que l’intelligence artificielle ?
C’est un sujet qui me passionne depuis que j’ai écrit mon premier programme à 11 ans pour jouer au morpion sur un ZX81 [un ordinateur] avec une extension de mémoire de 16 kilo-octets, c’est à dire 0,000016 giga-octets. Encore aujourd’hui, je réfléchis à concevoir un algorithme capable de faire penser la machine. J’ai trouvé dans les années 90 des idées intéressantes. J’ai publié une première partie de ces idées en 2011 dans mon mémoire de master à l’EPFL. J’ai souhaité devenir enseignant pour mieux comprendre les processus cognitifs mobilisés dans l’acte d’apprentissage chez un être humain, de manière à pouvoir éventuellement les transcrire en algorithme au sein d’une machine. Il me tarde d’être à la retraite pour pouvoir coder et expérimenter la suite de ces idées, en me basant sur les IA qui seront alors disponibles, si j’en suis toujours intellectuellement capable d’ici-là.
Dans certaines universités, Chat GPT a été interdit, qu’en pensez-vous ?
C’est une réaction normale, que j’ai pu constater dans mes cercles de connaissance, des enseignants informaticiens ou des formateurs d’enseignants informaticiens. Il y a une phase de déni, suivi par une phase de remise en question puis d’acceptation. J’ai moi-même suivi ce processus pendant quelques jours à l’été 2021, au vu des performances d’une autre IA capable de générer du code sur la base d’un énoncé textuel, lorsque je me suis demandé si avec un tel outil il était toujours utile d’enseigner la programmation à l’école. La réponse est oui, mais pas de la même manière, et c’est ça qui est important. S’il y a bien une chose que j’ai apprise en tant qu’informaticien, c’est qu’il est nécessaire de constamment se remettre en question pour pouvoir rester à la page. C’est un état d’esprit moins courant dans le monde de l’éducation, qui a plus d’inertie. Pour moi, l’intelligence artificielle comme outil pour apprendre fait déjà partie des acquis avec lesquels il est nécessaire de composer. Certains ont juste besoin de plus de temps que d’autres pour le comprendre et l’accepter. La bonne question qu’une institution doit se poser est : quels sont les savoirs que l’on souhaite développer pour préparer les élèves à affronter les défis du monde de demain ? Il y a beaucoup de belles choses à enseigner aux enfants pour lesquelles l’intelligence artificielle n’est pas encore performante. Abandonner des pratiques et l’enseignement de savoirs devenus subitement obsolètes ouvre la porte à l’enseignement de compétences plus intéressantes et plus humaines, en délivrant les élèves d’un travail qu’une machine sait maintenant faire.
Actuellement, quels sont les bons usages de l’IA dans l’éducation ?
Je pense que les enseignants continueront d’utiliser dans leurs cours des exercices que ChatGPT est capable de résoudre et de corriger et qu’ils enrichiront leurs cours en ajoutant de nouveaux exercices plus intéressants, pour lesquels il faut utiliser ChatGPT pour réaliser des tâches devenues plus complexes. Pour moi, un bon usage de l’IA dans l’éducation est un usage qui aide les élèves, les enseignants et l’école à atteindre les objectifs que l’on se donne, à savoir instruire tous les enfants et les préparer au monde de demain. Dans cette optique, quelles sont les bonnes pratiques scolaires pour l’éducation de nos enfants ? Quel rôle l’école doit-elle jouer pour leur développement personnel ? Une fois que l’on est d’accord sur ces questions fondamentales, l’IA est juste un outil qui vient rendre service lorsque l’on a besoin de lui. Donc il y a des moments où l’on doit apprendre à faire ce que fait l’outil et dans ces moments-là, il peut servir à aider les élèves à apprendre, à vérifier que ce qu’ils ont appris est juste. Puis il y a des moments où les élèves doivent apprendre à faire des choses avec l’outil. J’utilise délibérément le mot “outil”, car l’IA telle qu’on la connait aujourd’hui n’est rien d’autre qu’un outil numérique, comme une calculatrice mais en plus puissant. Il y a toujours de bons usages de ces outils dans l’éducation et des moments où au contraire, il ne faut pas les utiliser, car on considère qu’il est important de savoir faire sans eux. Par contre, ne jamais utiliser l’outil en classe et donc ne pas apprendre à s’en servir, ne pas connaître ses points forts, ses faiblesses et ses dangers me semble être totalement absurde. Du moment qu’un outil existe, il faut apprendre à le maîtriser, tout comme la science informatique qui aurait déjà dû être incluse dans les plans d’étude il y a fort longtemps. On voit qu’il faut du temps pour que les gens non-initiés comprennent l’importance de certaines technologies. Ce sera certainement pareil pour les intelligences artificielles.
Mais pour revenir à votre question des bons usages de l’IA en général, c’est difficile à dire. Chaque enseignant devra prendre sur son temps de libre pour jouer avec ChatGPT, pour apprendre à s’en servir, comprendre ses extraordinaires possibilités et ses surprenantes limites, de manière à pouvoir répondre à votre question dans son domaine spécifique d’enseignement. Le premier bon usage qui me vient à l’esprit est d’inviter tous les élèves à questionner ChatGPT pour les aider à résoudre les différents projets et exercices sur lesquels ils travaillent, puis de partager avec le reste de la classe leurs découvertes et leurs apprentissages en termes d’interactions avec l’IA. Comment bien formuler sa demande pour obtenir ce que l’on cherche ? Comment trouver des sources fiables pour vérifier qu’une information est correcte ? Comment est-ce que l’IA va pouvoir les aider à construire leur réflexion ? Quelles sont les choses que l’IA fait bien et qu’il n’est plus nécessaire de faire à la main ? Comment cela va-t-il changer notre quotidien, nos vies, nos emplois ? Quels vont-être les impacts sociaux et économiques de l’arrivée de tels outils ?
Dans mon domaine, ce que je trouve absolument génial est de pouvoir demander à l’IA d’écrire du code. C’est vraiment cool ! Il est important de savoir quoi demander pour générer les jeux de tests qui couvrent tous les cas auxquels on pense, par exemple. Mais cela ne veut pas dire que les élèves ne doivent plus apprendre à coder. Comme je le disais juste avant, il a un moment pour tout, et il serait absurde d’interdire un outil qui rend service. Pour moi, intégrer les IA (je dis les, car il a aussi CoPilot depuis 2021 qui est vraiment bien pour la génération de code, et AlphaCode qui va bientôt arriver), donc pour moi, intégrer les IA est fondamental pour l’enseignement de la science informatique et en particulier pour l’enseignement de la programmation. Cela va permettre aux élèves de développer des projets beaucoup plus motivants !
Et dans l’avenir, voyez-vous un avantage à l’usage des IA pour les enseignant·e·s et les étudiant·e·s ?
Je n’ai pas encore pu jouer assez avec ChatGPT pour pouvoir dire que je maîtrise ce qu’il est possible de faire avec, bien que je l’utilise presque tous les jours depuis décembre. J’ai pu constater que cette IA ne comprend rien du tout à ce qu’elle écrit (ce qui est parfois marrant), qu’elle n’est pas capable de réfléchir sur un problème donné et surtout qu’on doit lui demander de nous poser des questions si l’on souhaite qu’elle en formule, ce qui prouve qu’elle est encore très limitée pour le moment. Il y dix jours elle était encore nulle en calcul, je n’ai pas retesté ses capacités en mathématiques depuis la dernière mise à jour fin janvier. Toutes ces limitations vont certainement disparaître avec les années et avec l’arrivée d’autres intelligences artificielles. Mais malgré ces limites, je vois déjà beaucoup d’avantages dans le présent ! Alors dans l’avenir, lorsque ces limitations seront levées, les IA pourront certainement aider les élèves autant que ce que font les enseignants aujourd’hui. Les enseignants auront alors plus de temps en classe pour s’occuper des élèves ayant des problèmes que l’IA ne saura pas gérer. Je pense par exemple à l’identification des difficultés personnelles et cognitives d’un élève, pour lui donner des conseils et des stratégies de remédiation personnalisées. Et peut-être qu’un jour une IA spécialisée dans ce domaine pourra faire ça aussi. Les enseignants deviendront alors des guides spirituels, mentors d’un épanouissement de l’élève à la recherche de sa joie de vivre, de sa raison d’être, pour qu’il puisse évoluer dans une société qui je l’espère sera plus vertueuse et plus respectueuse de l’environnement que la société actuelle ?
Finalement, est-ce que le métier d’enseignant·e va être modifié, voire remplacé ?
Être modifié, oui, c’est sûr, c’est déjà le cas en informatique ! Comme tous les métiers, l’enseignement va changer, s’adapter, comme cela a déjà été fait avec l’arrivée du numérique en classe. J’espère que le métier d’enseignant va pouvoir se recentrer sur ce que je considère être essentiel, à savoir la didactisation des savoirs, l’aide aux stratégies cognitives, l’enrichissement instrumental des élèves en difficulté, le développement des forces et du pouvoir d’agir des élèves. Être remplacé, par contre, ça m’étonnerait beaucoup. Mais peut-être… qui sait ? En tout cas pas à court terme, c’est sûr, car la dimension affective a une place centrale dans l’apprentissage et je ne crois pas que je verrais de mon vivant une machine capable d’émotions et d’empathie.
Avez-vous vu le film « Her » [un film de science-fiction] ? J’ai amené mes élèves le voir au cinéma lorsqu’il est sorti il y a dix ans. C’est peut-être ça notre futur ? L’IA devenant notre guide, notre confidente, en nous conseillant sur les savoirs à apprendre au moment où l’on en aura vraiment besoin. « L’école » prendra une autre forme et durera alors probablement toute notre vie sous la forme d’un apprentissage sur mesure, individualisé, adapté à nos forces, nos désirs, nos passions.
Vous savez, j’ai la chance d’être un heureux grand-père depuis un an et demi. C’est pour elle [ma petite fille] que je souhaite créer cette école du dimanche. Malgré mon appétence pour les nouvelles technologies, je ne me sens pas du tout prêt psychologiquement à déléguer à une machine la tâche d’éduquer ma petite-fille. Et même si c’était possible, je n’en ai nullement envie !
MUSIQUE • À Lausanne, la musique est partout – que ce soit à la Haute école de musique, l’École de jazz et musique actuelle, au conservatoire ou lors d’événements organisés par la ville et d’autres organismes – et elle produit un grand nombre de jeunes artistes locaux·les. C’est avec Louise Knobil et Badnaiy que l’envers de la scène lausannoise est expliqué.
Des jeunes artistes solos ou en groupe ; il y en a énormément sur la scène romande suisse. Il·elle·s ont su se rendre visibles en performant lors d’événements locaux, comme des festivals universitaires, la fête de la musique ou encore dans des petites salles lausannoises (la cave du Bleu Lézard, le Chorus, au Bourg ou à la Galicienne). Cependant ce grand nombre d’artistes peut également rendre une popularité concrète plus dure à atteindre. Louise Knobil, qui s’est lancée dans le monde de la musique il y a six ans, et Badnaiy, qui en fait professionnellement depuis fin 2018, exposent les difficultés et plaisirs d’une carrière musicale à Lausanne. Toutes deux ont pu jouer en groupe et en solo, en Suisse et à l’étranger, bien qu’elles se situent dans des genres musicaux différents – jazz et pop pour Louise, rap et hip-hop pour Badnaiy.
« Complètement invisibilisée, ou perçue comme un prodige »
– Louise Knobil
Louise explique que pour gagner en visibilité il devient de plus en plus nécessaire de soigner son image sur les réseaux sociaux et de produire un réel travail d’autopromotion afin d’attirer les programmateur·trice·s de salles. Parce que, malgré l’existence de festivals organisés spécifiquement pour de jeunes artistes et l’accès à des studios d’enregistrement, ce que félicite Badnaiy, les offres de résidence en studio sont soit peu publicisées ou s’adressent souvent à des artistes amateur·trice·s, précise Louise. Ce sont donc finalement les salles de concert autogérées qui viennent prendre le relais, affirme Louise – à l’instar de Neuchâtel ou Fribourg qui ont une offre officielle plus variée pour les jeunes artistes professionnel·le·s.
Univers musical genré ? Si les deux artistes affirment qu’il peut exister une certaine appréhension quant aux compétences des femmes dans le monde de la musique, elles précisent cependant que ça dépend du rôle qu’elles ont, de l’instrument qu’elles jouent ou encore du genre dans lequel elles se trouvent. Bien loin d’être une méfiance entre artistes hommes et femmes, la misogynie que Louise et Badnaiy ont pu ressentir semble plutôt venir des corps de métiers qui entourent le monde musical (médias, écoles, équipes techniques et événementielles) ou des institutions qui forment les futures générations. Louise déclare que, pour elle, ce sont dans « les musiques institutionnalisées, à savoir le jazz et la musique classique » que les femmes sont souvent moins bien accueillies. Elle souligne que c’est dû à une transmission d’homme à homme, ce qui se déploie par la prépondérance d’enseignants « hommes cisgenres entre 40 et 65 ans » dans les hautes écoles de musique. Badnaiy parle également d’un sexisme latent envers les femmes dans certains genres musicaux, mais cette fois-ci de la part du public. Certaines attentes sont construites à partir d’idées préconçues sur le rôle et les qualités des femmes « mais dans certains genres musicaux, elles viennent parfois casser ces codes-là, et remettre en question beaucoup de codes sociaux, et c’est clair que ça en dérange plus d’un ».
Entre appréhensions et attentes Cependant, si le monde institutionnel ou le public fait parfois preuve d’une certaine réticence ou sexisme envers les femmes, c’est surtout de la part des équipes techniques que les deux jeunes artistes ont ressenti des différences de traitement. Que ce soient des ingénieurs sons, techniciens, organisateurs ou programmateurs, nombreux font preuve d’une certaine crainte envers les capacités des artistes femmes, ce qui les force à devoir faire leurs preuves « avant d’être prise[s] au sérieux ». Il existe également l’effet inverse, affirme Louise, où les femmes subissent une « surexposition », car elles sortent plus facilement du lot, ce qui engendre plus d’attentes quant à leur performance, qui est transformée en un « acte politique en soi ». Louise déclare : « J’ai souvent l’impression d’être soit complètement invisibilisée, soit perçue comme un prodige, mais rarement comme une musicienne avec ses qualités et ses défauts – ce que je suis ».
Un avenir prometteur En revanche s’il existe des attentes disproportionnées ou une certaine méfiance à l’encontre des femmes, ceci est loin d’être propre au monde musical. Badnaiy tient à souligner « que malheureusement comme dans tout corps de métier, et dans la société en général ; la réalité est que c’est plus dur d’être une femme, tout court ». Elle déplore donc la tendance de : « pointer du doigt la misogynie dans le rap comme s’il n’existait pas ailleurs […] surtout lorsqu’on voit comment les femmes sont traitées dans les industries plus corporate ».
« C’est clair que ça en dérange plus d’un »
– Badnaiy
Malgré les difficultés que notre société peut poser pour toute femme, les deux artistes continuent à conquérir le monde de la musique à coup de concerts, albums et nouveaux projets. Après la sortie de son single « Universe » en février, Louise organise notamment le vernissage de son nouvel EP « Or not Knobil » le 17 mars au jazz club Chorus, à Lausanne. Tandis que Badnaiy prépare la sortie de son nouvel album pour cet été.
LITTÉRATURE • Alors que Thibaud Mettraux est actuellement assistant en linguistique française à la faculté de Lettres à l’Université de Lausanne, il est aussi jeune poète. L’auditoire est allé à sa rencontre à l’occasion de la publication de son premier recueil.
Bonjour Thibaud, premièrement pourrais-tu te présenter et me dire ce qui t’a mené à l’écriture ?
Je m’appelle Thibaud Mettraux, je suis assistant en linguistique française à Lausanne, et je suis actuellement en train de finaliser ma thèse qui porte sur la rhétorique. J’ai commencé à écrire au début de mon gymnase, en commençant par des chansons. J’ai ensuite essayé pas mal de projets en prose, notamment des romans et des nouvelles, mais c’est surtout l’écriture poétique qui m’a toujours accompagné.
Tu as donc publié ton premier recueil de poèmes il y a quelques mois, quelle a été la genèse de ce livre ?
Après toutes ces années d’écriture, j’ai eu envie d’essayer de confectionner un recueil de poésie avec la matière que j’avais produite. J’ai donc commencé à réellement travailler dans cette direction, en produisant de nouveaux poèmes destinés à ce recueil. Quand j’ai senti que j’avais assez de poèmes, je les ai imprimés et les ai étalés dans ma chambre, pour avoir une vue d’ensemble de mon travail. Mon idée était d’avoir un dialogue à deux voix qui s’adressent l’une à l’autre mais ne peuvent pas se comprendre.
Les fleurs sont un symbole poétique sursaturé et artificiel
J’ai donc construit mon recueil sur cette base, avec peut-être une dimension cyclique qui apparaît, notamment avec des thèmes comme la désillusion et le retour, ainsi que des titres récurrents. C’est une année et demie après que l’idée a germé dans ma tête que mon recueil est né.
Pourquoi as-tu choisi la poésie plus qu’un autre genre pour t’exprimer ?
J’ai toujours préféré le texte bref, que ce soit en tant que lecteur ou écrivain. De plus, mon admiration pour la littérature est venue par la lecture de textes poétiques au gymnase. C’est très cliché, mais un peu comme tout le monde, j’ai lu Verlaine et Rimbaud. J’ai par la suite pu développer ce goût pour la poésie durant mes années d’études en Lettres.
J’aime ce qui est absolument banal
Le titre de ton recueil est très intéressant, « De la postichité des fleurs », que représente-t-il pour toi ?
Le titre annonce une double tonalité, un peu kitch et ludique avec ce néologisme « postichité ». L’idée était donc de révéler cette tonalité légère qui se retrouve dans le recueil, mais aussi transmettre l’idée du postulat selon lequel les fleurs sont un symbole sursaturé. Il devient alors pur signifiant, et peut signifier autant tout que rien, comme c’est le cas pour moi. Je pense finalement que la poésie ne peut pas dire grand-chose si ce n’est des bouts rimés artificiels. Par ailleurs, annoncer le caractère faux de ces fleurs permet de laisser la place à une certaine mélancolie qui apparaît aussi dans le recueil.
Tu as une écriture assez crue, tu n’hésites pas à utiliser des mots comme « foutre » ou « con ». Que cherches-tu à renvoyer avec de telles images ?
Déjà, ce sont des mots qui me font rire, surtout les deux que tu cites en l’occurrence. J’ai un goût pour le trivial, j’aime bien ce qui est absolument banal. Selon moi, si la poésie agit sur le monde, c’est qu’elle prend les éléments qui seraient les plus rétifs à l’expression poétique pour essayer de les fondre dans un moule. J’aimais donc bien l’idée de jouer sur les registres de langue et travailler avec un vocabulaire cru, mêlé à une structure métrique plutôt vieillotte, pour aborder les thèmes de mes poèmes avec une certaine légèreté.
Tu es également musicien, est-ce que la musique a une influence sur ton univers poétique ?
Je distingue vraiment ce qui est l’écriture de chanson de l’écriture de poèmes.
Mon idée était d’avoir un dialogue à deux voix
Pour moi, le poème est destiné à être sur une page et donc à être silencieux, contrairement à la vocalité de la chanson. Mais, d’un autre côté, j’avoue qu’il y a des fragments de chanson qui ont été parachutés dans mon recueil. Il y a donc certainement une influence de ma facette de musicien, bien que je distingue les deux manières d’écrire, entre poésie et chanson.
Légende : Pieter Van Eecke et Davi Kopenawa Yanomami, Crédit : Avec l’autorisation de Clin d’oeil films
Propos recueillis par : Furaha Mujynya
L’auditoire est parti à la rencontre du cinéaste Pieter Van Eecke, après l’avant-première mondiale de son documentaire Holding Up The Sky au Festival du film et du forum international sur les droits humains (FIFDH). Il nous explique la démarche derrière son film qui présente la lutte des Yanomami – peuple autochtone du Brésil – pour la protection de leur forêt amazonienne. Constamment sous la pression de leur gouvernement et des entreprises qui cherchent à extraire l’or qui se trouve enfouit dans le sol des territoires Yanomami, il·elle·s subissent des vagues de violences extrêmes qui mettent en péril le bien-être et la santé de leur population, ainsi que la biodiversité et la santé de leur territoire.
Comment êtes-vous devenu réalisateur ?
Je pense que ce qui m’a lancé, c’est un côté activiste plutôt que les études. J’ai étudié la philosophie et j’ai fait la sculpture comme étude aussi. Et je cherchais, je pense, un moyen de lier l’esthétique et le politique, ce que je ne trouvais pas vraiment dans la sculpture. J’ai commencé à travailler dans le monde du développement, j’ai travaillé par exemple avec Oxfam en Belgique. En fait j’ai habité 10 ans en Amérique latine, 4 ans en Haïti. Puis j’ai commencé à faire des petits documentaires, très légers, sur le commerce des femmes haïtiennes sur la frontière avec la République Dominicaine, qui subissent énormément de violence. Mais donc c’étaient vraiment des petits travaux très terre à terre, sans fonds. Puis il y a eu le tremblement de terre à Haïti en 2010, terrible, avec 250’000 morts estimés – une tragédie comme en Syrie ou en Turquie maintenant. Et là j’ai réalisé un film, plus sérieux, avec mes amis haïtiens, qui témoignaient de comment ils avaient vécu ça. Et j’ai senti comment faire des films me donnait la possibilité de lier mon activisme avec l’artistique et la philosophie. Et je suis resté coincé dedans.
Avez-vous envisagé pour la première fois de réaliser le documentaire Holding Up The Sky quand vous viviez à Haïti ?
Non, après Haïti j’ai d’abord réalisé un autre film. J’étais, et je suis toujours, très inquiet par le changement climatique et la perte de biodiversité. Je suis traversé par une inquiétude très grande par rapport au futur qu’on est en train de laisser pour les futures générations. À ce moment-là, je vivais en Uruguay, en Amérique latine, et en visitant le continent j’ai fait un film d’abord en Bolivie, qui s’appelle Samuel in the Clouds. Ce film retrace et fait le portrait d’un homme qui travaille sur une piste de ski, ce qui doit résonner avec la Suisse, parce que le glacier sur lequel il travaillait fond – a fondu. C’est un homme aussi indigène, Aymara, qui a une relation spirituelle avec la montagne. La perte de neige était pour lui un drame. C’était un homme qui ne parle pas beaucoup. Mais ce film c’est donc un portrait poétique de lui, qui attend le retour de la neige, qui ne va plus jamais revenir. Et donc, pendant que je faisais ce film-là, j’ai lu le livre La chute du ciel, un livre écrit par Davi Kopenawa, la figure centrale du film que j’ai présenté hier – un livre, qu’il a co-écrit avec Bruce Albert, un anthropologue français. Dans ce livre-là, il parle de son point de vue de notre société dévastatrice, aux fondements colonisateurs, blanc, qui mange le monde. Et donc j’ai voulu faire un film avec Davi Kopenawa. Donc je vois ce film dans une même démarche que Samuel in the Clouds – c’est un tout autre film, mais c’est de là qu’il est né.
Holding up the sky est tourné dans un territoire où les langues principales sont le portugais et le yanomami. Comment avez-vous communiqué et rencontré les autres scénaristes (Davi Kopenawa Yanomami, Dário Vitório Kopenawa Yanomami) ?
De toute façon il y a une certaine violence dans les langues. Moi, je ne parle pas Yanomami et Davi ne parle pas néerlandais. Mais il parle portugais, et moi je me débrouille en portugais donc on a parlé portugais ensemble. Davi, ses amis Yanomami et sa famille doivent faire très attention avec qui ils s’engagent. Ils ont énormément d’ennemis. Ce n’était pas une situation, dans laquelle je pouvais arriver avec ma caméra et dire : « je vais faire un film sur vous ». Donc, la première rencontre, c’était plutôt moi qui devais expliquer ma démarche et eux qui ont regardé tranquillement s’ils allaient me donner leur confiance – ce que je trouve tout à fait normal. Donc j’ai passé un bon moment avant de commencer à filmer, à expliquer quel genre de film je voulais faire et comment je voulais le réaliser, avant de réellement commencer la démarche. Davi Kopenawa est vraiment, au Brésil, très connu comme porte-parole (et je pense qu’il mérite ce statut ici en Europe aussi). C’est vraiment une personne célèbre.
Combien de temps êtes-vous resté au Brésil ?
Je ne sais pas vraiment combien de temps. J’ai fait des longs repérages pour ce film. J’ai aussi fait des repérages dans des villages Yanomami sur les limites de leur territoire, afin de comprendre un peu plus leur culture, avant vraiment de m’engager dans une discussion avec Davi. J’ai ensuite visité Boa Vista, capital de l’état de Roraima, dans l’extrême nord du Brésil et aussi la ville des orpailleurs qui sont actifs sur le territoire Yanomami. C’est aussi à Boa Vista que Hutukara, l’association Yanomami, a ses bureaux. Donc je pense en repérage, j’ai facilement fait au total 12 semaines. Et le tournage, je ne sais pas combien de temps ça a pris au total mais au Brésil, je pense, au total 9 semaines en 3 périodes. Mais, bien sûr, une grande partie du film consiste de tournages plus courts qu’on a fait ici en Europe. Parce que l’idée même du film était de pouvoir capter la vision de Davi sur notre société, notre monde. Donc le plus intéressant était de voir comment il se déplace ici.
Quels rôles Davi, son fils Dário et vous, Pieter, avez-vous dans la production de ce documentaire ?
Le rôle qu’ils ont pris est clairement le rôle de gens qui m’ont donné leur confiance pour que j’amène leur histoire de manière honnête au public. Ils veulent que je diffuse et multiplie leurs mots pour soutenir leur lutte. Dans ce sens-là, je me base très fortement sur ma lecture et ma compréhension de leur mythologie et des paroles de Davi comme je les avais lu et à partir des nombreux interviews que j’ai fait avec eux. Ce qui veut dire que le film est porté en très grande partie par leurs paroles et leur lutte. C’est pour ça que le film est présenté avec un scénario en co-écriture. Ils ont aussi vu le film avant qu’il soit lancé, afin de voir si leur mythologie et lutte était correctement montrée. Et ils étaient très contents. Après, bien sûr, tout le côté image et son et la structure même du film vient de mon équipe et moi.
Vous avez souvent représenté les interactions entre Davi, Dário et leurs «fans» qui n’arrêtent pas de demander des photos, quel rôle l’image, la photographie, joue-t-elle dans le film ?
Déjà pour les Yanomami la photographie ce n’est pas si simple. Par exemple, les Yanomami qui sont malades ne veulent pas être photographiés car cette image laisse une mémoire qui, si toute fois ils pourraient mourir, empêche leur paix intérieure. Donc être pris en photo, c’est quelque chose qui s’est développé vraiment les dernières années. Mais ça se trouve toujours sur ce terrain qui n’est pas complètement convaincu. J’ai vraiment aussi voulu montrer avec plusieurs séquences dans le film comment nous ont fonctionnent avec la photo, les images. Au début dans le film, il y a la photographe qui dit « regardez tous par-là » et cela nous met un peu mal à l’aise, parce qu’on sent qu’ils doivent s’adapter à un format. Si Davi se fait photographier – et si les Yanomami qui se font photographier, ils le font parce qu’ils s’adaptent à la nécessité de le faire pour que nous on les écoute. Donc en fait, on pourrait dire que l’on prend leurs images. Mais dans le sens inverse, c’est la même chose – eux, ils nous utilisent en fait. Ils savent aussi très bien quand est-ce qu’ils vont mettre les plumes, parce qu’ils savent que les Blancs, nous, on veut voir les plumes. Ils les portent avec fierté, c’est sûr, mais c’est aussi un jeu et ils jouent aussi avec nous pour mieux lutter pour leur cause.
Le nom Yanomami, un peuple, un nom de famille ?
Les Yanomami ont un rapport assez particulier aux noms. Ils ont un vrai nom qu’ils ne donnent pas, même pas à d’autres Yanomami de d’autres villages. Par exemple, les gens qui sont morts, on ne dit plus leurs noms, même les proches. Ils ont une relation au nom un peu comme à l’image. Du coup, ils ont des noms pour le monde des blancs, qu’ils utilisent et qu’ils nous donnent. En général, ça ne fait pas tant que ça d’années qu’ils ont des cartes d’identités étatiques, et donc beaucoup de personnes n’utilisent que le nom Yanomami. Yanomami veut simplement dire “personne”, “humain”.
Pensez-vous que les gens se laissent souvent distraire par la fascination, «l’exotisme» qu’ils ressentent lorsqu’ils rencontrent les Yanomami, plutôt que de se concentrer et de comprendre ce qu’ils disent ?
Oui tout à fait, je crois qu’on est – et là je parle aussi pour moi-même– tous un peu coupables de ça. Car il y a une certaine fascination que l’on peut sentir lorsque l’on voit une personne comme Davi. Et donc cet exotisme-là crée des clichés qu’on se met dans la tête, et avec lesquels on a déjà une grille de lecture qu’on a figée avant même d’entamer une discussion. Ça j’ai aussi essayé de capter un petit peu dans le film, bien sûr – Quels sont les espaces qui leur sont ouverts dans notre société ? Ce sont des espaces où il y a 5 minutes de parole sur un plateau de télévision où parce qu’ils reçoivent un prix. Mais ce ne sont pas ces 5 minutes-là qui vont nous faire comprendre leur culture. Donc c’est très difficile d’aller plus loin que ça. Cela dit, ça montre juste comment ça marche. Les gens ont souvent de très bonnes intentions – mais voilà, il faut être conscient de ça, surtout pour se rendre compte dans quelle position ils se trouvent : des peuples, au pluriel, au Brésil (et dans toute l’Amérique et ailleurs aussi) qui ont subi des génocides, qui continuent à mourir, qui ont vécu les années bolsonariennes [pendant le règne du président Jair Bolsonaro de janvier 2019 à janvier 2023], qui ont des énormes problèmes sur leurs territoires, qui subissent une pression qui leur font perdre leur culture. Et en plus, dans leur lutte pour se faire entendre, ils doivent encore s’adapter à nous.
Que pensez-vous des films de fiction, tels qu’Avatar, Prometheus, qui dépeignent des problèmes très réels sur Terre, dans des planètes étrangères ? Participent-ils à un cinéma militant ou au contraire à la dissimulation des vrais problèmes ?
C’est une très bonne question. Ça ne je ne sais pas vraiment, honnêtement je ne sais pas. Je suis ouvert à toute production artistique qui sensibilise pour un monde meilleur. Mes enfants ont adoré Avatar. Je pense que ça peut aider. Si dans les discussions après Avatar, les gens font les liens avec des situations réelles – d’ailleurs petite parenthèse, il y a beaucoup de Yanomami qui aiment bien Avatar parce qu’ils s’identifient complètement. Je pense que la plus grande critique que l’on pourrait faire pour Avatar, c’est que c’est un sauveur blanc finalement. Là, tu te dis pourquoi ? Pourquoi ça doit encore être un blanc, même si c’est sur une autre planète, qui va sauver les gens ? Ça, ça m’a fort gêné. Mais si ces films aident à ce que les gens refléchissent sur la destruction du monde vivant, le seul monde qu’on connaît, ce sera une réussite.
Avant de les rencontrer, aviez-vous déjà entendu parler des problèmes présentés dans le documentaire ?
Oui j’avais déjà entendu parler mais c’était la première fois que j’étais confronté avec une voix si forte, si singulier, comme celle de Davi, qui me confrontait avec moi-même, comme faisant parti d’une culture dévastatrice. En lisant ce livre [La chute du ciel] je me suis dit «wow quelle richesse, quelle parole unique» et donc je trouvais que ça résonnait avec mon envie de chercher des alternatives à la vision très réductrice du monde occidental. Mais bien sûr j’étais très au courant des problématiques des peuples autochtones. C’était aussi par activisme que je suis arrivé en Amérique latine. J’ai appris l’espagnol, parce que je suis allé comme volontaire, avec des organisations qui travaillaient avec les Zapatistes au Mexique, dans le sud du Mexique – qui est un mouvement, très militant, qui existe toujours et qui était aussi lié avec le mouvement Altermondialiste, et qui mettait vraiment le peuple autochtone sur le premier plan.
Légende : forêt amazonienne au Brésil – territoire Yanomami
Quel effet attendez-vous de vos documentaires sur le public ?
J’espère que l’admiration et la tendresse profonde que je ressens pour Davi, pour sa personne, sa famille et leur lutte peut toucher d’autres personnes aussi. J’espère que ce film peut amener ça. Et ils sont dans une réelle situation d’urgence pour le moment, et j’espère vraiment que ce film peut, ensemble avec d’autres films qui existent déjà et d’autres qui vont encore venir, aider les Yanomami. Les Yanomami en ce moment subissent une énorme crise qui dépassent complètement les bornes, il y a 570 enfants qui sont morts les dernières années dans leurs territoires, pendant les années bolsonariennes, de maladies parfaitement traitables s’il y avait eu les soins disponibles – mais il [Bolsonaro] avait tout retiré. Leurs territoires sont pollués par les chercheurs d’or donc il y a des gens qui ont gagné énormément d’argent avec l’or qui est extrait de leur territoires. Mais en gros c’était un génocide de la part de Bolsonaro. Il les regardait comme des obstacles du développement – de sa conception du développement. Donc, j’espère que le film aide la lutte des Yanomami maintenant, parce que ce n’est pas parce que le gouvernement au Brésil a changé, que la situation des Yanomami va changer. Oui, un peu, certes, parce qu’ils ont commencé à mettre les chercheurs d’or en dehors de leur territoire. Mais c’est un énorme territoire donc il faut un plan de sécurité du territoire, un plan national de santé aussi. Il faut que les postes de santé dans les territoires Yanomami soient de nouveau occupés par du personnel qualifié et soient disposés des médicaments nécessaires. Il y a des zones, où il y a de la malnutrition, il faut qu’on nourrisse les gens, que les forêts se régénèrent pour que les Yanomami puissent à nouveau vivre de la forêt. Il faut condamner les politiciens et entrepreneurs qui se sont enrichis. Il y a beaucoup à faire, donc j’espère que le film peut aider à ça ; garder une pression internationale. La meilleure manière de protéger la forêt amazonienne est de protéger et laisser vivre les peuples autochtones qui y vivent.
Sur quoi porteront vos futures productions ?
J’ai très bientôt un nouveau projet qui va sortir. J’ai fait deux films en même temps, les dernières années. Je suis en train de finaliser un film qui s’appelle Planet B/Planète B, où j’ai suivi pendant quatre ans deux jeunes, qui sont très engagés dans les mouvements climat en Belgique. Je les ai suivi de 13-14 ans jusqu’à 17-18 ans. Pendant cette période-là, elles se sont radicalisées. Elles ont commencé à faire des actions de désobéissance civile. Elles ont joint Extension Rebellion. Elles ont été arrêtées. Et donc c’est un film dans lequel je montre qu’est-ce que ça veut dire pour les jeunes d’aujourd’hui de vivre dans un monde où l’horizon disparaît. Ce sont des jeunes très engagés, qui connaissent tous les rapports scientifiques et qui sont très inquiets et donc je voulais essayer de capter ça – ce que ça veut dire pour cette génération. C’est un film qui sortira tout bientôt, en Suisse aussi.
Le format du documentaire, est-ce que vous pensez que c’est quelque chose que vous allez continuer à faire ?
J’adore le documentaire. Oui. Je pense que c’est une forme très riche, avec énormément de liberté aussi. Et quand même je trouve ça trépidant, fascinant de pouvoir jouer avec des réalités existantes. J’adore aussi la fiction mais je me vois plus du côté documentaire, en termes de démarche.
MENTALISME • La magie n’est pas réservée aux romans fantastiques ou aux films à effets spéciaux. Il existe à Lausanne des magicien·ne·s, dont des mentalistes, peu nombreux·ses, mais il·elle·s sont passionné·e·s. L’auditoire s’en est allé les rencontrer afin d’en savoir plus sur ces pratiques peu communes.
Pour nous, moldus facilement fourvoyé·e·s, la différence entre les types de magie est plutôt obscure, alors qu’il existe pléthore de manières de pratiquer cet art. Le close-up, c’est le un à un avec des objets du quotidien (pièce de monnaie, briquets, etc.), à exécuter très proche du public. La magie de scène, c’est également de la manipulation d’objets, mais devant plus de monde. Le mentalisme est aussi l’une des disciplines de la magie. Zack, enseignant et mentaliste, le définit comme « tout ce qui a trait à des pouvoirs cognitifs et à donner l’impression que l’on peut extraire des informations de la tête des gens ». C’est une pratique qui connaît un succès florissant depuis une dizaine d’années, note Yannick, étudiant et magicien engagé dans des restaurants pour faire du close-up.
Des tours appris aux conseils à transmettre D’où est venu leur intérêt pour la magie ? Zack, passionné par les maths et la mémoire, a constaté que ses élèves avaient quantité de matière à apprendre par cœur, mais qu’on ne leur apprenait jamais à apprendre. Il a donc commencé à s’intéresser à des moyens mnémotechniques, puis au domaine même du mentalisme, qui touche à la psychologie. Yannick, c’est avec quelques tours de cartes appris sur YouTube, de nombreuses représentations devant ses proches et de la curiosité qu’il est devenu magicien.
L’honnêteté et les intentions de la personne sont primordiales avant de transmettre des conseils
Nos deux passionnés insistent sur le rôle fondamental qu’ont joué leurs mentors : « il habite dans le sud de la France, il donnait un stage de mentalisme où j’étais le seul inscrit. J’ai passé une semaine chez lui à faire des master class de 15 heures et à développer plein de trucs. Si je bloque sur la préparation d’un tour, je peux l’appeler et il est toujours là pour moi », confie Zack. Yannick a rencontré le sien chez Jouets Davidson. « J’allais toutes les semaines acheter des objets en rapport avec la magie, alors on a sympathisé. C’est un mec hyper généreux qui m’a transmis une bonne partie de son savoir, car il a vu que j’étais honnête et que j’allais en faire quelque chose de bien. »
On veut faire de la magie plus accessible et narrative
C’est un point qui compte aussi pour Zack, mentor de magicien·ne·s d’une génération plus jeune : l’honnêteté et les intentions de la personne sont primordiales avant de transmettre des conseils. Les clubs de magie sont également un moyen de partager sa passion pour cette pratique et les avis les concernant sont multiples.
Certain·e·s en sont très critiques, comme Zack qui les voit comme des lieux « masculins, rétrogrades et conservateurs ». Il est vrai que dans le club de magie de Lausanne, ils sont soixante hommes pour deux femmes. Yannick voit les clubs de magie comme le reflet du fait que cette pratique est une branche très masculine, plutôt que d’en être la cause. Jessi nuance également le côté conservateur : « les nouveaux tours sont toujours bienvenus et il y a bien une certaine appréhension des vieux face à la technologie, mais ça, c’est comme partout. »
De lapin à magicien Quand on pense à la magie, on imagine bien vite un lapin jaillissant d’un chapeau tapoté par une grande baguette magique alors que la réalité est tout autre. Les magicien·ne·s cherchent continuellement à se renouveler. « Les grandes illusions ne sont plus très populaires chez les jeunes. On veut vraiment se détacher de l’image du magicien avec son assistante, et plutôt faire de la magie plus accessible et narrative et de faire vivre des émotions au public », assume Jessi, étudiant·e à l’Unil et magicien·ne. Afin de trouver de l’inspiration et se renouveler, Yannick raconte qu’il pioche ses idées dans les livres, sur internet, dans ses expériences de vie, puis utilise ce matériel pour créer des tours. Pour l’hypnose et le mentalisme, Zack utilise le même procédé : « Il faut être bienveillant et original. On a assez entendu le discours classique du mentaliste selon lequel on n’utiliserait que 10 pour cent des capacités de notre cerveau… mais que lui en utilise 20 ! C’est très centré sur le moi du mentaliste et il adopte une posture supérieure. Pour me diversifier, je choisis une thématique (libre arbitre, déterminisme, mémoire) ou une émotion que j’ai envie de faire vivre aux gens – et ensuite je regarde avec quelle technique c’est réalisable.
« Il faut être transmetteur, mais pas autocentré et pas chiant »
En ce moment, je travaille sur un spectacle avec la mémoire comme fil rouge, et l’idée c’est vraiment de transmettre quelque chose au public qu’il peut emmener chez lui, des moyens mnémotechniques, des émotions… » La posture de l’artiste est alors importante. « Il faut être transmetteur, mais pas autocentré et pas chiant », estime Zack. Jessi aime quant à lui·elle varier les postures : « on cherche à émerveiller plus qu’à impressionner. Dans beaucoup de tours, on se met au niveau du public et on fait semblant de découvrir en même temps que lui. Et parfois, on a une position de présentateur mais tout en gardant l’échange avec le public ». Et cela afin de sortir de la division magicien·ne/scène, public/salle et de nous faire vivre, sous nos yeux ébahis, des moments extraordinaires… et magiques !