• Une marque de renouveau à Beaulieu

    Une marque de renouveau à Beaulieu

    Rédaction & photo : Jessica Vicente

    CULTURE · Après trois années de travaux, le théâtre du Palais de Beaulieu fait peau neuve. Petit coup d’éclairage sur ce projet d’envergure pour la municipalité lausannoise. 

    C’est en 1954 qu’a été inauguré la première fois le Théâtre de Beaulieu dans la capitale vaudoise. Il a vu défiler pas moins de 65 saisons remplies de programmations en tout genre : comédies musicales, concerts, pièces d’opéra, ou encore le prestigieux concours international de ballet Le Prix de Lausanne. Avec ses 1’844 places assises, il était déjà considéré comme étant le plus grand théâtre de Suisse. Cependant, avec les infrastructures vieillissantes, il a fallu penser à des aménagements pour répondre à une demande croissante pour la culture.

    Plus de proximité

    « Le but a été de conserver l’identité du théâtre en rénovant entièrement l’ancien lustre présent depuis toujours » explique Florence Favrod, directrice du théâtre de Beaulieu SA. Ce qui était primordial d’améliorer c’est l’acoustique ainsi que l’éclairage. « La scène était autrefois en pente, ce qui rendait difficile la mise en place des décors par les metteurs en scène » ajoute Florence Favrod. La scène a donc été rabaissée de 20 centimètres et remise à plat afin de permettre aussi aux artistes de se sentir plus proches du public. La petite particularité de la salle qui la rend aussi attrayante ? « Un faux plafond en bois composé d’ondulations qui donnent un effet de relief pour les artistes qui se trouvent sur scène » déclare Serge Fehlmann, architecte du bureau Fehlmann Architectes SA.

    Une ville qui se développe

    La rénovation du Théâtre de Beaulieu fait partie d’un vaste programme d’aménagements de la Ville de Lausanne. Le budget alloué par la ville pour le théâtre se chiffre à 43 millions.  C’est à terme, tout le quartier de Beaulieu qui sera transformé. Un nouveau restaurant italien Quintino a été construit ainsi que l’arrivée du siège du Tribunal arbitral du Sport, en parallèle à la rénovation du Théâtre. Les Halles sportives qui abritaient autrefois le célèbre Comptoir Suisse seront mis à disposition pour des activités sportives en tout genre (basketball, boulodrome, escalade de bloc, sports à roulettes,…). L’objectif est d’élargir encore l’offre sportive pour la population lausannoise. Les Halles Nord vont quant à elles, être au bénéfice de l’économie circulaire. La société coopérative Démarche active dans le domaine de la réinsertion professionnelle et sa structure Textura dans la collecte de textiles dans le canton de Vaud seront des acteurs majeurs de ce projet. Les activités dans les halles nord seront donc sociales et économiques avec comme objectif de créer un laboratoire de solutions innovantes. Près de 50 personnes viendront travailler quotidiennement dans ces nouvelles start-ups et autres entreprises.

    La culture avant tout

    Selon Grégoire Junod, syndic de la ville de Lausanne, ce théâtre trouvera vite sa place dans la capitale vaudoise. Les aménagements et constructions témoignent de l’effervescence d’une ville de culture comme l’est Lausanne. Mais cela montre également l’envie de valoriser le patrimoine culturel et historique présent avant nous. L’offre de programmation se veut quant à elle toute aussi riche et variée afin de toucher le plus de couches de la population.                   

  • Biodiversité des lacs mise à l’épreuve

    Biodiversité des lacs mise à l’épreuve

    Photo & rédaction par : Jessica Vicente

    BIOLOGIE · La présence de moules invasives dans les lacs donne du fil à retordre à de nombreux chercheur·euse·s. De jeunes étudiant·e·s se sont lancé·e·s le défi de mettre au point un projet pour limiter leur prolifération.

    Depuis une dizaine d’années, plusieurs lacs à travers le globe abritent l’espèce de moule quagga. Cette espèce de mollusque d’eau douce apprécie principalement les eaux stagnantes et avec peu de courant, elle envahit donc facilement les lacs et les rivières. Malgré de nombreuses recherches il reste très difficile de déchiffrer la cause de leur présence et aussi de s’en débarrasser.

    Un écosystème menacé

    « À l’origine, les moules quagga viennent dans les bateaux. Lorsque les pêcheurs rentrent de leur journée de travail, en vidant les ballasts, c’est les réservoirs qui permettent d’ajuster la flottaison des bateaux se trouvent plein de larves de moules. Parfois les pêcheurs ne se rendent même pas compte » déclare Jérémy Berger, étudiant en fin de bachelor de biologie à l’Unil. C’est de cette manière que les larves se développent et passent d’un port à un autre. Comme cela a été le cas de la moule originaire du bassin de Dniepr en Ukraine qui a été introduite malencontreusement dans de nombreux lacs en Europe et en Amérique du Nord. Cependant, le problème ne s’arrête pas là. Ces larves aiment particulièrement se loger dans les canalisations, environnement qui est propice pour leur reproduction. À terme, elles finissent par bloquer le flux de l’eau. « La difficulté se trouve aussi pour la chaîne alimentaire, car les quagga filtrent l’eau et se nourrissent de plancton et de bactéries, ce qui laisse moins de nourriture aux autres organismes présents dans l’écosystème. » explique Marta Marangoni, étudiante en master de biologie à l’Unil.

    Afin de prévenir toute apparition de moules, il est essentiel de nettoyer les bateaux après chaque utilisation.

    Une solution prometteuse ?

    Marta Marangoni et Jérémy Berger font partie d’une équipe de 14 personnes en lice du Grand Jamboree, un grand concours international de biologie synthétique. Ce concours est organisé par l’IGEM, une fondation à but non-lucratif voué à l’avancement de la biologie synthétique « Le concept de ce concours est de modifier génétiquement des organismes pour répondre à des problématiques spécifiques » énonce Jérémy Berger.

    Le projet encore en élaboration a débuté en mai 2022 et il se divise en deux phases.  Dans un premier temps, il s’agira de reproduire la protéine Fit-D qui va tuer les moules. Ensuite, il faut produire des acides zostériques, qui est une molécule empêchant l’adhésion des quagga avec les surfaces. « Ces deux étapes sont imbriquées ensemble car les quagga relâchent de l’ammonium lorsqu’elles meurent. Ce produit est très odorant et assez toxique. Mais ce n’est pas la préoccupation majeure. Les vrais problèmes sont l’obstruction des canalisations. C’est pourquoi il est nécessaire de surveiller fréquemment l’état des canalisations. Avec cette deuxième étape, nous empêcheront la survie de l’espèce » souligne Marta Marangoni.

    Près de 350 équipes du monde entier se disputeront en fin octobre 2022 la médaille du meilleur projet auprès d’un jury d’experts aux Portes de Versailles à Paris. Après de longs mois de dur labeur, espérons que cela portera ses fruits pour nos deux étudiant·e·s de l’Unil !

  • Rencontre avec Adrien Bürki

    Rencontre avec Adrien Bürki

    Propos recueillis par : Maxime Hoffmann

    Est-ce que vous vous considérez écrivain ?

    La question est compliquée, car elle touche à la légitimité sociale qu’une personne a de se dire ou non écrivain. Fut un temps, je ne me serais jamais imaginé être « écrivain ». Maintenant, après plusieurs publications et après avoir adapté ma manière de travailler, je me l’autorise dans certains contextes, notamment littéraires. J’essaie néanmoins de ne pas rendre ce statut anodin et j’évite de l’employer à tort et à travers. Je peux parfois avoir l’impression que c’est une carte que je joue, ce qui me gêne : il serait trop facile de l’utiliser comme une étiquette que l’on m’a accordée une fois et qui persisterait toujours. On peut d’ailleurs s’interroger face à des personnes qui, après avoir pris part à des scènes médiatisées – comme The Voice ou d’autres espaces de légitimation –, se revendiquent « artistes ». Pour moi, le terme ou le statut se rattache surtout à une pratique qui est, en l’occurrence, l’écriture. C’est un mode de vie qui prend plus ou moins de place dans mon quotidien et, comme pour un boulanger ou un facteur, c’est en travaillant que je peux m’associer à une profession. Le statut d’écrivain jouit néanmoins d’une connotation plus « prestigieuse » qui rend son usage parfois prétentieux, très convoité par certains. De mon côté, je tente de rester modeste. Pendant longtemps, j’ai été un peu paresseux et le fait d’avoir publié mon recueil Sur la Chapelle, qui a reçu le Prix Georges-Nicole, m’a permis de me sentir plus légitime et de développer une éthique de travail. Ça a été une prise de conscience. Ce n’est sans doute pas anodin que, quand j’écris, je dis que je travaille : c’est cette implication qui pour moi légitime le terme d’écrivain.

    Pourquoi écrivez-vous ? Et pourquoi allez-vous jusqu’à publier ?

    J’écris parce que je lis. Le passage de la réception à la création littéraire s’est fait naturellement : j’ai beaucoup lu, depuis un très jeune âge, et l’envie d’écrire mes propres histoires s’en est ensuivie. J’ai des souvenirs forts liés à des lectures d’enfance. Rétrospectivement, je me dis que c’est en partie de là que vient la grande importance que j’attache à la fiction, qui me semble constitutive en termes à la fois d’émotions et de clefs de lecture du monde. Je ne suis pas sûr, contrairement à ce qu’on entend souvent, que « la réalité dépasse la fiction », et je crois qu’il y a énormément à gagner, individuellement et collectivement, à se nourrir de récits et à savoir les lire.

    En ce qui concerne la publication, la réponse est simple : pour moi, raconter n’a pas de sens sans un public. Chercher à partager ce que l’on écrit avec d’autres que soi me paraît logique. Pour ma part, outre la participation à des concours, j’ai d’abord écrit des textes pour des proches, des gens qui me connaissaient bien. L’étape de la publication est aussi confrontante (et stimulante), ajoute à ce public familier un public potentiel qui n’a pas de bienveillance amicale a priori.

    Comment décrivez-vous le rapport entre la lecture et l’écriture ?

    Comme je l’ai dit plus tôt, c’est pour moi un rapport primordial : mon envie d’écrire vient de mon goût pour la lecture. J’ai des goûts éclectiques : en bon ancien étudiant en Lettres, il y a des classiques auxquels je reviens toujours, comme Flaubert ou Laurence Sterne, mais j’apprécie aussi des auteurs plus populaires comme San-Antonio. Je suis en autres fasciné par les écrivains qui maîtrisent l’art du récit long et qui ont l’endurance d’écrire de gros romans : je pense entre autres à John Irving, mais aussi à un chef-d’œuvre absolu comme Cent ans de solitude. Mais un auteur fondamental pour moi est George Perec, que j’ai découvert au gymnase, en particulier son roman La Vie mode d’emploi. Cette lecture a été pour moi fondatrice, j’ai été fasciné par les possibilités d’exploration formelle qu’offre sa vision de la littérature. C’est grâce à lui que j’ai découvert les possibilités offertes par la contrainte ; il est très rare que j’écrive sans contrainte, sans une structure formelle qui guide la création de mon texte. Et, aussi surprenant que cela puisse paraître, s’imposer des règles est à la fois une stimulation pour la créativité et une libération. Par exemple, pour mon récit La Couronne boréale écrit et publié en ligne sous la forme d’un roman-feuilleton au cours du confinement de 2020, je me suis astreint à improviser quotidiennement un épisode pendant trois mois, en m’obligeant jusqu’au bout à ne prévoir aucun plan. La contrainte était ici d’ordre organisationnel et non formel. C’était aussi un moyen de me discipliner, de créer une routine d’écriture, et en fin de compte cela a abouti à un roman d’aventures, qui sera publié en fin d’année.

    Que pensez-vous de la notion d’inspiration ? Existe-t-elle ? Ou est-ce le travail qui prime ? Si elle existe, comment faites-vous pour la stimuler ?

    Fondamentalement, je ne crois pas à l’inspiration, du moins au sens romantique du terme. Je pense plutôt que l’écriture est la recherche active de quelque chose, que l’on essaie de concrétiser. Comme dans tout travail, il y a des jours avec et des jours sans. Parfois on coince. Cela dépend du type de texte que j’écris. J’ai surtout besoin de me mettre en condition, de créer un environnement qui me permette de me concentrer, de réfléchir et de laisser l’imagination travailler. Je me dis : « Là, je vais écrire », et je construis consciemment un climat propice à la création. Généralement, je n’écris pas chez moi. Je préfère les cafés : le bruit ambiant m’aide à former une bulle où je me sens à l’aise pour écrire. Et, cela peut paraître cocasse, mais je me sens un peu contraint par la foule, par la présence d’autrui : si je ne fais rien, les autres s’en apercevront. Cette idée est totalement fausse, c’est bien sûr l’imagination qui joue des tours, mais c’est une forme de pression qui fonctionne et aide à tenir bon. En gros, je ne suis pas visité par la Muse, je vais la chercher au bistrot ! J’essaie aussi d’entretenir une routine. Sans elle, il m’est difficile de tenir un projet sur le long terme.

    Comment décrivez-vous votre geste d’écriture ?

    Généralement, je prends des notes à la main, puis je les retravaille en les tapant à l’ordinateur. C’est à l’ordinateur que je rédige le texte, la plupart du temps. Un temps, j’écrivais à la machine à écrire. Je trouvais la démarche intéressante et expérimentale sur certains aspects : on vit le temps d’une autre manière, le rythme de l’écriture ralentit et la pensée se synchronise plus facilement avec les mains qui tapent. Le stylo ou le clavier d’ordinateur filent parfois un peu trop rapidement ! Au final, il est toutefois très rare que l’élaboration d’un texte ne passe pas par une étape sur papier, qui lui donne pour moi une forme d’assise.

    Mon plaisir à construire des histoires me pousse assez naturellement à produire une structure avant de me mettre à rédiger. Je réfléchis à une intrigue et je prends des notes pour préparer l’écriture, nourrir mon récit. Je crée un cadre en prenant soin de ne pas me perdre dans l’attente et l’accumulation de documents. C’est un écueil dangereux duquel je dois me sortir dès que possible. Ensuite, je me mets à écrire sur la base du matériel, en prenant soin de garder une souplesse. Le cadre est une contrainte structurelle qui permet, quand on y pense, une plus grande ouverture à la surprise. Cela dit, il m’arrive de me lancer de façon beaucoup plus libre ; c’est une expérience différente, plus spontanée, ce qui a un impact sur mon écriture.

    Retouchez-vous beaucoup ?

    Pas assez, clairement. C’est une étape assez laborieuse pour moi, un peu trop besogneuse en comparaison avec l’euphorie du premier jet. J’admire, tout en ne les enviant pas totalement, ceux qui sacrifient allègrement des paragraphes entiers. C’est peut-être un paradoxe chez moi : viser la maîtrise tout en étant attaché au premier élan. J’y travaille, mais il est difficile, par exemple, de sabrer mes adverbes alors que c’est un de mes plaisirs coupables !

    Auriez-vous un conseil pour celles et ceux qui souhaiterait écrire ?

    Je ne pense pas avoir la légitimité de donner des conseils, d’autant qu’il n’y a pas de recette universelle, et que c’est au contraire à chacun et chacune de trouver sa motivation et sa voix. Si je me fonde sur ce qui a fonctionné et fonctionne chez moi, je dirais en premier lieu de beaucoup lire, et de relire. Ça forge l’œil, le rythme et l’envie. Ensuite, il faut se donner activement les conditions matérielles d’écrire, notamment le temps : le temps pour écrire peut vite passer à la trappe si on ne le réserve pas pour cette activité. Enfin, on peut trouver avantage à désacraliser le projet d’écrire, et à y prendre du plaisir. Pour citer Raymond Queneau : « On n’écrit pas pour emmerder le monde ». Autant commencer par s’appliquer ce précepte à soi-même.

  • Le twirling, quésako ?

    Le twirling, quésako ?

    Propos recueillis par : Ylenia Dalla Palma

    SPORT · Le twirling bâton, mais quel est ce sport ? Alors que le club de Lausanne emmène ses athlètes à la Coupe d’Europe, l’Auditoire est allé à la rencontre de Nicole, sa présidente, et Jocelyne, monitrice, afin d’en apprendre plus sur le fameux lancé de bâton. 

    Pouvez-vous me parler du twirling ? Qu’est-ce que ce sport exactement ?

    J : Le twirling bâton est un mélange de gymnastique au sol avec un engin qui est le bâton, de danse et de théâtre. Il prend beaucoup de bases dans la danse classique, mais plus le niveau évolue, plus le bâton vient se mêler aux mouvements de ballet et de gymnastique. C’est un sport à la fois technique et artistique qui se pratique autant en solo, en duo qu’en team. 

    Pouvez-vous me présenter votre club ? Comment est-il organisé et quel rôle vous-même y jouez-vous ?  

    J : Pour ma part, lorsque j’étais petite j’ai fait du twirling qui tirait plus vers du majorette, à Fribourg. Petit à petit, je me suis plutôt dirigée vers le twirling bâton, plus attirée par l’aspect danse et chorégraphie de la discipline. Ensuite, à l’adolescence, j’ai arrêté et suis venue à Lausanne. Cependant, lorsque j’ai eu ma fille, je l’ai premièrement présentée à la danse lorsqu’elle avait 4 ans, mais je ne trouvais pas cela très intéressant. Je lui ai donc proposé de s’inscrire au club de twirling de Lausanne, ce qui lui a beaucoup plu. Je l’ai donc suivie dans son parcours et de fil en aiguille, j’ai commencé la formation Jeunesse et Sports afin de devenir monitrice pour pallier le manque de professeur·e·s du club. Cela fait donc vingt-trois ans maintenant que je suis monitrice, et je suis par ailleurs devenue également présidente du club de twirling d’Ecublens depuis une année. 

    C’est un sport à la fois technique et artistique qui se pratique autant en solo, en duo qu’en team. 

    Jocelyne Cuviello Sciboz

    N : C’est bien plus par hasard que je suis arrivée au club de twirling de Lausanne. Je n’avais en effet jamais pratiqué la discipline auparavant. C’est en rencontrant une maman au Conservatoire de Lausanne que j’ai eu connaissance du twirling. Ma curiosité piquée, j’ai été voir de moi-même les athlètes en salle de gym et je me suis laissée séduire par cet alliage de danse et de lancer de bâton. Je suis donc entrée dans le club et cela fait maintenant 35 ans que j’y suis. C’est un sport qui m’a permis de m’épanouir au niveau administratif puisque, de fil en aiguille, j’ai également pu entrer dans la Fédération de Twirling en tant que secrétaire. Maintenant, cela fait quatre ans que je suis présidente du club de Lausanne 

    Comment le club s’est organisé durant la pandémie de Covid-19 ? 

    J : Après la fin du confinement, les salles de gym sont restées fermées environ deux semaines, puis la commune de Lausanne a décidé d’ouvrir à nouveau les salles pour permettre aux jeunes de moins de 16 ans de continuer à pratiquer leur sport. Nous avons donc pu continuer à travailler avec nos athlètes, en appliquant les restrictions, évidemment. Cependant, avec l’annulation des compétitions, nous avons senti une grosse baisse de motivation dans la team, notamment chez les nouvelles qui ont été démotivées par le manque de but. Il y a donc une partie des athlètes qui ont abandonné à la suite de cette période difficile. 

    N : Donc, après la fin des restrictions contre le Covid, nous nous sommes posés beaucoup de de questions, notamment avec cette perte d’athlètes. Recruter à Lausanne reste difficile puisqu’il existe beaucoup d’offres de sports au sein de la ville. Nous avons donc eu l’idée, pour attirer de nouveaux·elles membres, d’ouvrir le club d’Ecublens. 

    Elles sont une chouette équipe très soudée qui se réjouissent les unes pour les autres. 

    Nicole Lagrotteria

    Quels sont les objectifs du club quant à ses athlètes ? 

    J : Notre objectif est toujours de les amener en compétition, mais on discute au préalable avec chacune d’entre elles ainsi qu’avec les parents pour connaître leurs préférences, mais aussi leur faire part de ce que nous voyons comme parcours pour elles. Donc, nous préparons toutes les filles pour y arriver mais elles ne se lancent pas toutes en même temps dans le grand bain des concours de twirling. 

    N : Pour y arriver, nous faisons appel à des spécialistes à la fois sportifs, chorégraphes, mais aussi de la santé afin d’avoir une équipe complète autour de nos filles. Nous avons par ailleurs un partenariat avec le département du sport du CHUV qui prend régulièrement soin de nos athlètes, car il est à la fois important de se dépasser physiquement mais aussi de prendre soin de son corps. Il y a un grand besoin de suivi personnel dans le sport de haut niveau, et en cela les monitrices du club sont essentielles. Le travail sur chaque athlète est presque unique puisque chacune d’elles aura des émotions et des interprétations différentes, et donc des besoins différents. On fait donc une sorte de tournus entre monitrices pour qu’elles puissent avoir diverses manières d’être coachées. 

    Quelle ambiance règne au sein du club alors que plusieurs athlètes se retrouvent à la coupe d’Europe ? 

    J : Ces deux dernières semaines étaient très sérieuses mais nous avons fait en sorte de créer un lien entre les athlètes, c’est-à-dire que nous sommes par exemple allées faire une sortie bowling. Nous avons aussi sympathisé avec le club de Nyon qui est également parti à la coupe d’Europe. Nous avons donc réellement réussi à créer une unité positive entre nos filles. D’ailleurs, aux premières nouvelles, cela a l’air de se passer très bien pour elles. 

    N : En compétition, en tout cas au niveau national, une athlète encourage l’autre. Il y a donc beaucoup de soutien les unes envers les autres. Elles sont une chouette équipe très soudée qui se réjouissent les unes pour les autres. 

    Mais que deviennent les athlètes à la fin de leur carrière ? 

    J : Plusieurs de nos anciennes athlètes sont devenues monitrices, comme moi, après avoir passé leur brevet Jeunesse et Sports. D’autres sont également devenues juges de compétitions. Il y a donc tout un groupe d’anciennes qui sont restées au club ou dans le milieu du twirling, ce qui est très chouette. 

    N : Oui, c’est comme une famille. Même celles qui ne reprennent pas forcément de poste de monitrice ou de juge restent d’une certaine manière dans l’association, en venant aider pour les ventes de pâtisseries par exemple. Cependant, je trouverais cela génial si ces anciennes athlètes allaient ouvrir elles-mêmes d’autres clubs de twirling en Suisse, afin de faire connaître ce sport et attirer plus de membres. En effet, le nombre d’athlètes de twirling stagne depuis plusieurs années, et nous espérons réussir à avoir plus d’adeptes. 

    Finalement, quel est votre plus beau souvenir au sein du club ? 

    J : Alors, j’en ai pleins mais je dirais que la plus belle expérience que j’ai eue était avec la team en finale à la coupe internationale au Canada. C’était une année compliquée mais nous avons réussi à entre dans les six finalistes et cela a été vraiment un bel accomplissement. 

    N : Au niveau plus administratif, l’un de mes plus beaux souvenirs est lorsque j’ai défendu aux États-Unis la possibilité pour les athlètes étrangères de concourir au niveau international. Bien qu’elles étaient résidentes suisses avec un permis B ou C, on ne voulait pas les accepter dans les compétitions sous l’étendard de la nation. La Fédération Suisse de twirling m’avait donc chargée de m’occuper de cette affaire et j’ai profité de la séance du mondial pour défendre leur cause. À partir de là, ces athlètes ont enfin pu participer pour la Suisse dans les compétitions internationales. C’est un très bel accomplissement pour notre sport. 

    Plus d’informations sur : https://twirling-lausanne.com

  • Des cerveaux en ébullition !

    Des cerveaux en  ébullition !

    Photo : ©EPFL

    Rédigé par : Jessica Vicente

    CAMPUS · L’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) accueille du 10 au 22 juillet une quarantaine d’enfants agé·e·s de 11 à 13 ans pour un camp intitulé Kids@Science. Ce dernier est le fruit d’une collaboration entre son Service de promotion des sciences et la Fondation Science et Jeunesse (FSJ). Qu’est-ce que ce camp hors du commun offre-t-il de si particulier ? Un petit tour d’horizon s’impose. 

    L’EPFL offre divers programmes d’études dans les disciplines de l’ingénierie, des sciences exactes et de l’architecture. Force est de constater qu’encore aujourd’hui, toutes facultés mélangées, elle compte 70% de sa population estudiantine qui est de sexe masculin et seulement 30% de femmes. Le manque de femmes dans les disciplines qu’on appelle communément les MINT (mathématiques, informatique, sciences naturelles et techniques) est un phénomène général en Suisse et dans d’autres pays. L’EPFL avec de nombreux programme œuvre pour contribuer à augmenter la proportion des femmes dans ces domaines.

    Favoriser le lien et le savoir

    Kids@Science respectivement sous-intitulé Girls@Science et Boys@Science propose deux semaines d’introduction aux disciplines scientifiques dans un cadre ludique et collaboratif. Ce concept existe depuis 2 ans. Chaque jour les enfants sont invités à découvrir diverses thématiques telles que : la robotique, la géologie, la physique, l’électricité, la photographie, l’astronomie, entre autres. Par ailleurs, ce qui est aussi enrichissant c’est que les enfants peuvent confronter et mobiliser diverses connaissances en passant d’un thème à un autre. Le camp est organisé de sorte à prendre en charge les enfants du lundi au vendredi 24h/24h. Ils·elles participent aux activités de neuf heures à seize heures environ encadrés pédagogiquement par des médiateur·ice·s scientifiques de l’EPFL, ensuite prennent part à d’autres loisirs tels que piscine, activités sportives, jeux de sociétés avec des moniteur·ice·s de la Fondation Science et Jeunesse, avant de regagner l’auberge de Jeunesse pour y passer la nuit. La participation à ce camp est gratuite. L’accent est néanmoins mis sur la localisation géographique du domicile de l’enfant. Comme l’explique Xénia Villiers, responsable de projet et de communication pour la Suisse romande de la Fondation Science et Jeunesse: « Évidemment nous avons beaucoup de demandes pour participer mais nous privilégions les enfants qui vivent loin du campus de l’EPFL afin qu’ils·elles puissent aussi avoir l’occasion de connaître cet endroit. » Il y a donc une volonté de faire dialoguer les différentes régions linguistiques de Suisse également. Xénia Villiers souligne que l’un des objectifs de ce camp est aussi de favoriser la cohésion d’équipe, et la collaboration. « D’où l’importance d’acquérir des compétences humaines qui sont nécessaire aussi au domaine scientifique, les filles doivent pouvoir être capables de s’exprimer, ne pas craindre de prendre leurs marques, travailler ensemble,… » ajoute-t-elle. 

    Non-mixte c’est plus fun !

    L’une des plus grandes particularités de ce camp c’est que filles et garçons sont séparés durant l’ensemble des activités qu’ils·elles réalisent. Plutôt curieux et peut-être contre-intuitif au premier abord, n’est-ce pas ? 

    « On constate que dans les activités mixtes, les garçons prennent naturellement plus de place.(…) cela se passe ainsi en partie parce qu’ils ont eu petit certainement plus d’expériences techniques et donc cela leur permet de prendre davantage confiance en eux. Ils prennent les choses en main et les filles vont alors prendre en charge des tâches plutôt secondaires mais pas vraiment participer au même titre que les garçons », explique Farnaz Moser-Boroumand, Directrice  du Service de promotion des sciences de l’EPFL. Une autre explication apportée par l’ingénieure est que les filles se sentent davantage en confiance lorsqu’elles sont en groupe entre elles. 

    Farnaz Moser-Boroumand, Directrice du service de promotion des Sciences de l’EPFL (© Alain Herzog)

    D’autres programmes sont mis en place depuis 2003 par Farnaz Moser-Boroumand et son équipe du Service de promotion des sciences pour favoriser l’éveil et l’intérêt des jeunes pour les sciences et les technologies dont certains exclusivement pour les filles et d’autres avec des configurations de classes mixtes. Dans les activités mixtes pour lutter contre les stéréotypes féminins associés au manque d’expérience antérieure, la stratégie éducative doit être adaptée. Comme le souligne Farnaz Moser-Boroumand : « Il faut que le contenu, les images et le langage tiennent compte de la dimension du genre. Ainsi le programme parle autant aux filles qu’aux garçons. L’intervenant·e doit être préparé à donner le même temps de parole aux filles comme aux garçons ». De cette manière, la pédagogie inclusive donne les mêmes chances aux deux sexes de se lancer dans des études scientifiques et techniques. 

    Une expérience qui porte ses fruits 

    Vendredi 15 juillet, c’est le jour de clôture de la semaine spéciale Girls@Science. Malgré la canicule et la fin de la semaine, les filles, toujours aussi enthousiastes ont pris part à la dernière activité proposée : le lancement des fusées en plastiques recyclés confectionnées par elles-mêmes. Puis, une cérémonie y est organisée dans les locaux de l’EPFL et à laquelle tous les parents sont chaleureusement invités. C’est surtout un moment convivial et l’occasion pour les jeunes filles de démontrer ce qu’elles ont appris et surtout comment elles ont vécu cette expérience hors du commun. Et les retours sont pour le moins très positifs. 

    crédits: Jessica Vicente
    (De gauche à droite: Xénia Villiers accompagnée de l’équipe de médiation scientifique et des moniteur·ice·s ; Larisse, Fabrizia, Shan, Guilain, Anthony, Carole, et Jenny (© Jessica Vicente)

    « On s’est très bien entendus dès le début, c’était vraiment chouette de rencontrer des nouvelles copines ! » – s’exclame Céline, participante de 12 ans. « Tout était parfait, sauf peut-être les repas (en référence à la semaine composée de plats végétariens exclusivement) » plaisante Léonie, participante de 13 ans. Une cinquantaine de parents sont venus admirer les prouesses scientifiques de leurs filles. Pour cette occasion, des petites vidéos récapitulatives de ce qui s’est passé cette semaine ont été filmés, et montés avec l’aide de l’équipe de la médiation scientifique de l’EPFL. Une expérience qui s’est avérée concluante et qui aura certainement ouvert de bonnes perspectives pour les choix de formations de ces générations.

  • L’herbe repousse

    L’herbe repousse

    Photo & rédaction : Maxime Hoffmann

    Adrien Bürki est lauréat du Prix Georges-Nicole 2019 (prix qui a comme fin de primer l’œuvre d’une autrice ou d’un auteur n’ayant pas encore publié). Depuis 2020, son goût pour l’écriture le porte à publier des feuilletons : La Couronne Boréale et L’Hiver du Labyrinthe (https://lacouronneboreale.wordpress.com/about/). Il est aussi co-directeur de la Revue Archipel de l’Université de Lausanne.

    Dans ce livre de belle facture, un narrateur relate quatre courtes histoires qui se construisent en écho à l’existence d’un monument oublié de St-Légier : sa Chapelle. Sans doute édifiée au début du XIe, elle a, depuis un incendie au XVe siècle, lentement glissé dans l’invisible, submergée par le temps et la nature : « Pendant plusieurs années l’herbe pousserait plus court là où s’était trouvé la chapelle, on en devinerait les contours esquissés en creux dans le pré. Puis on ne les devinerait plus ». Sa présence est heureusement pressentie en 2005. Sa masure exhumée en 2007. Que faire de ces ruines et en particulier des âges qui se sont évanouis avec elle ? Subir l’oubli ? Car la réalité est dure : les documents manquent. Sinon, puisque l’Histoire ne peut rien face au vide, écrivons des histoires pour le combler.

    Adrien Bürki a accepté l’absence de sources pour créer des fictions, de brefs ersatz mémoriels, capables de redonner une consistance au passé. Les quatre courts récits semblent des contes chargés de mystères. On y découvre des pèlerins perdus dans une forêt enneigée, un jeune fabuliste à la mémoire prodigieuse, la vie d’un petit village pastorale et le passe-temps d’un notaire maladroit. On redécouvre la peur de l’orage, de la masse sombre qui s’élève au-dessus du lac et qui lentement progresse jusqu’à soi. Une crainte oubliée des modernes monte alors en chacun, chez le paysan sur le retour, chez le batelier à distance des rives. L’eau tombe, en trombe, chargée d’une électricité violente qui hurle après s’être écrasée sur le toit. Une flamme, malgré la pluie. Pauvre chapelle…

    Tout converge en un même point : l’histoire d’un édifice qui a connu la vie, puis le clame après la tempête. Un minuscule déluge a fendu le toit, ouvert l’enceinte solennelle qui héberge une flaque où se reflètent des lierres. Puis, le temps l’a lentement grignoté. Il a amoindri ses murs jusqu’à les faire disparaître. Personne, même les plus anciens, ne sait où elle se trouvait cette ruine. Au XVIIIe siècle, une jeune fille rêveuse et taciturne tente bien de s’y intéresser, mais sa manie étrange de creuser la terre en tout endroit effraie les habitants de St-Légier. Tout le monde la croit folle. Peut-être auraient-ils dû l’écouter.

    Ces épisodes sont relatés avec une richesse, fouillée. Les mots collent aux nuances du monde, surgissent parfois avec décalage, extirpés des registres anciens, instaurant une étrangeté ou une opacité. On sent un réalisme flaubertien, enrichi d’une touche de terroir dans le vocable, coulé dans une syntaxe sophistiquée. Le développement s’élabore à partir d’un goût pour les longs paragraphes. Un style de peintre où le monde ralentit pour que s’épanouisse l’image des choses.

  • Les Quatre Sœurs Berger – Alice Bottarelli

    Les Quatre Sœurs Berger – Alice Bottarelli

    Photo : ©Valentine Girardier

    Rédigé par : Maxime Hoffmann

    Alice Bottarelli est lauréate 2022 du Prix Georges-Nicole (prix qui a comme fin de primer l’œuvre d’une autrice ou d’un auteur n’ayant pas encore publié). Elle a aussi gagné la deuxième place du Prix de la Sorge 2021. Passionnée d’écriture, elle anime des ateliers d’écriture, initie les participant·e·s à la joie des mots.

    Une disparition et une multitude d’objets. Les quatre sœurs Berger, ces quatre personnalités issues d’un même monde, se réunissent à nouveau pour vider le chalet où vivait leur mère récemment décédée. Quelques paroles, quelques gentillesses et le travail commence. Ainsi, très tôt, les retrouvailles se confondent avec l’odeur de poussière et de la résine des pins alentours. Que faire de ces objets minéralisés par la mort, qui ravivent l’absence nouvelle, encore douloureuse, et qui, à chaque redécouverte, déterrent les souvenirs d’enfances enfouis par le temps et l’oubli ? Ce mouvement est celui du battant de la pendule qui oscille entre les époques. Il sert aussi de tempo au livre et à ses variations.

    Le récit se construit comme une fugue musicale. Les sœurs forment un quatuor qui, au fil des pages, maintient une polyphonie à quatre voix. Structure en contrepoint, une sœur, ou parfois un binôme, assume le développement d’un épisode individuel ou alors collectif, un solo ou une chorale. Lorsqu’elles se retrouvent, qu’elles travaillent ensemble, elles s’accordent parfois. Sinon, elles s’entrechoquent, laissant les disharmonies naître dans l’éclat d’un objet qui se brise ou dans l’estimation approximative d’une valeur. L’art de la fugue, si savant, n’est pas facile à tenir et les sœurs en font l’expérience. Leurs voix se chevauchent de plus en plus et les tensions irrésolues resurgissent. Tout du moins durant la première partie du texte.

    C’est aussi un récit qui aborde le processus d’éloignement propre à la famille. Gisèle et Edouard Berger, le couple originel, forment à eux deux le noyau d’où germent des natures semblables et pourtant différentes, quatre êtres qui grandissent de manière unique, épanouis vers les espaces libres et rabougris à l’ombre des autres sœurs. Très vite, le déménagement devient un brassage forcé du passé. Celui-ci se mélange alors avec le déplaisir de voir trembler les défauts personnels face aux autres sœurs : quand l’une donne un ordre, elle assume le rôle qui lui a été attribué, réactive les forces qui régissent le groupe et rappelle aux autres leurs fonctions d’obéir à l’autoritaire détachée. Il aura suffi d’une phrase. Pourtant, ce sont des femmes uniques, qui dirigent leurs vies propres, avec leurs aléas et leurs réussites. L’enfance est terminée et les dynamiques familiales demeurent, engendrant les tensions que l’on sait.

    Le haut de l’arbre généalogique, l’images des deux parents, s’étiole légèrement dans l’archéologie du foyer, lors des fouilles menées dans les décombres des défunts. Le père était un homme solide, sans simagrées, mais pas que ! La mère était une femme dévouée pour sa famille, mais pas que ! Les dossiers, les lettres, la décoration s’avèrent des artefacts qui témoignent d’une histoire jusqu’ici cachée. Le récit familial se réécrit. 

    Un incident, dernier sursaut de chaleur où achève de se disloquer la famille, divise le texte en quatre voix, devenues des solos éponymes : chaque sœur a son chapitre à elle.

    Les Quatre sœurs Berger est une fresque familiale décrite avec un souci du détail, qu’Alice Bottarelli formule au moyen d’un style léger au vocabulaire riche. Un bel ouvrage où l’écrivaine tisse les instants avec le fil de la vie.

  • Un océan, deux mers, trois continents de Wilfried N’sondé – 2018

    Un océan, deux mers, trois continents de Wilfried N’sondé – 2018

    Photo & rédaction par : Maxime Hoffmann

    L’odyssée d’un prêtre noir au XVIe siècle. Tout le périple est dans le titre ! Une fois le livre refermé, après trois cents pages, le sentiment pointe que, aujourd’hui, la violence dans le monde n’a diminué et que la face sombre des humains reste la même. L’intrigue se construit autour de Nsaku Ne Vunda, un orphelin du royaume de Kongo, initié au catholicisme sous l’influence du colonialisme portugais et baptisé Dom Antonio Manuel. C’est une âme sincère que la foi porte vers les autres, vers ses prochains. Le séminaire terminé, il veille sur un village reculé et calme, où règne la modestie. Un jour, des cavaliers y entrent en trombe, effrayent les pauvres gens. Le narrateur rassure, ce ne sont pas des bandits : « Le capitaine de la garde royale se présenta comme l’émissaire de Sa Majesté […]. L’officier avait pour mission de m’annoncer que le monarque m’ordonnait de le rejoindre sur-le-champ dans ses quartiers de repos à Luanda ». Alvaro II, roi chrétien du royaume de Kongo, accueille alors Dom Antonio Manuel dans son palais. Tout y est cérémonial. Sa Majesté n’a pas l’air en confiance. La cour sent le parfum de la convoitise et de la corruption. Ce n’est qu’à l’abri des regards qu’Alvaro II ordonne au religieux sa véritable demande : représenter son pays au Vatican et d’instruire le Pape sur le commerce grandissant d’âmes humaines qui sévi en Afrique. Tous deux ont un même souhait que les habitants du continent noir « ne se résignent jamais au statut de bêtes de somme auquel on voulait les réduire, surtout qu’ils aient la force de conserver leur fierté et ne perdent ni le goût de la liberté ni la croyance qu’un jour viendrait où ils atteindraient les contrées paisibles et éternelles auprès de notre Seigneur ».

    Ainsi commence un long périple. Comme dans tout récit de voyage, le regard se confronte à l’exotisme et le juge avec une perspective étrangère. Du Royaume du Kongo à l’Amérique du Sud, puis de celle-ci à l’Europe, le pauvre prêtre constate des sévices, dont l’inhumanité est seule le secret. On traite et on maltraite ! Voilà ce monde qui gravite entre commerce et violence. Des pirates les plus païens aux inquisiteurs les plus radicaux, le mal n’épargne que peu de monde.

    Un souffle épique traverse le roman de long en large. Chaque chose, chaque mouvement, chaque émotion s’expriment dans un style lyrique et analytique qui multiplie les détails. Un goût pour la grandiloquence qui mime peut-être une voix du XVIe siècle. La tempête est alors bien plus que la tempête : « Dans les trous, le vent hurlait un rire hystérique, une mélodie de fin du monde cognait les tympans et pénétrait les cerveaux, à rendre fou le plus brave des matelots. Les lames de fond de l’océan se changèrent en un immense rouleau qui se divisait subitement en formant des béliers qui venaient martyriser la coque, les coups irréguliers anéantissant tout effort humain. Nous dérivions ». La tonalité est de bon ton lorsque gronde l’orage ou que les pirates à l’abordage mugissent, mais, dès lors qu’il est un rythme de croisière, il alourdit un récit qui se suffit amplement à lui-même. Car, l’enchaînement des scènes, bien qu’un peu attendu, fonctionne parfaitement. L’histoire est un tissu solidement brodé. Elle suit une trajectoire rarement entrecoupée par d’autres scénettes qui s’éloignent du personnage principal – deux ou trois petits complots qui influenceront le parcours de Dom Antonio Manuel.

    Une histoire du monde et de ces dérives. D’abord celle d’un prêtre. Puis celle d’un peuple. Puis celle d’un continent. Puis celle du monde. En filigrane d’un récit efficace, transparaît l’hégémonie de la violence et l’appât au gain.

  • Rencontre avec Jérôme Meizoz

    Rencontre avec Jérôme Meizoz

    Photo : © Yvonne Böhler

    Propos recueilli par : Maxime Hoffmann

    Depuis quand vous sentez-vous écrivain ?

    Longtemps, j’ai eu de la peine à me dire écrivain, malgré plusieurs livres publiés. Dans mon cas, c’est venu de l’extérieur, lorsque que l’on m’a désigné comme « écrivain ». Aujourd’hui encore, je n’y adhère pas entièrement. Pour faire simple, cela fait environ une dizaine d’années que j’ai pris l’habitude d’être considéré comme écrivain. C’est un rôle parmi d’autres. J’ai aussi un métier d’enseignant à l’Université de Lausanne et, parfois, il faut dissocier les deux fonctions. Dans certaines situations, se présenter avec une fonction ou une autre facilite les choses. Aussi, être écrivain est flatteur et, en même temps, pas tant que cela. De nos jours, beaucoup se revendiquent écrivains. On ne sait pas très bien ce que cela signifie. Et puis on y entend ce petit mot : « vain ». Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : j’ai le sentiment d’aimer l’écriture et ce geste change la perception de la vie quotidienne. C’est pour moi un besoin, c’est ma tendance graphomane. Mais mon intérêt n’est pas seulement associé à une fonction sociale. Le social s’est plaqué par surcroît sur ma pratique personnelle de l’écriture.

    Comment décrieriez-vous le rôle social que vous venez d’évoquer ?

    Je pense qu’être perçu comme écrivain désamorce le pouvoir d’action. Dans les débats et plus largement dans le monde médiatique suisse, l’écrivain est neutralisé. On se dit que c’est quelqu’un qui a un vague avis personnel sur quelque chose et qu’il a l’habitude de l’exprimer. Ce n’est ni un expert, ni une élite politique, ni un scientifique. Être désigné comme écrivain peut faire passer une parole pour moins épaisse que celle d’autres personnes. Cette hiérarchie tient à un fait historique : la Suisse n’est pas une nation littéraire, c’est-à-dire qu’elle ne s’est pas fondée autour d’un imaginaire de la culture littéraire, comme c’est le cas pour la France. Les historiens appellent « nation littéraire » un pays où la pratique de la littérature, les références à un patrimoine littéraire et l’imaginaire qui en découle sont fondateurs et sont présents dans tout le champ politique. En France, les hommes politiques écrivent des romans et les présidents de la République ont été des amateurs de littérature, voire des spécialistes. Le ministre Xavier Darcos a rédigé des manuels de littérature pour l’enseignement. C’est une singularité française. La Suisse ne partage pas cet intérêt. Le rôle de l’écrivain n’est pas valorisé. Le monde politique suisse se fiche éperdument de la culture ; il la subventionne, mais n’y voit pas un domaine d’investissement politique réel. La culture est une sorte de divertissement qui occupe une partie de la population d’une manière qui ne valorise pas la critique. Je m’identifie quant à moi plutôt à une tradition critique, assez politisée. Je ne suis pas très optimiste quant à la fonction accordée aux écrivains. C’est peut-être ce qui me gêne avec ce statut : le fait d’être neutralisé.  

    Pourquoi alors écrivez-vous ? Et surtout pourquoi faire l’effort de publier ?

    Malgré ce désintérêt de la Suisse pour la culture, j’ai toujours eu envie d’écrire ici et de publier ici. La Suisse romande est mon milieu politique. De plus, j’écris des textes de genres variés : de la critique littéraire, des essais, des romans, etc. Ces œuvres s’adressent à des espaces de débats qui s’avèrent eux aussi divers. Ça peut être un format journalistique qui porte sur l’intérêt d’un livre. Ça peut relever de la politique et se centrer sur des aspects culturels. Ça peut encore être un objet strictement littéraire qui se construit autour de l’imaginaire du roman. Après, à la question « pourquoi j’écris », je me dis « sait-on jamais pourquoi on fait les choses ». Dans mon cas, comme je l’ai dit, j’ai tôt aimé écrire. À un moment, mon geste a été légitimé par le cadre dans lequel je me trouvais. Par exemple, j’ai rencontré un éditeur qui souhaitait jeter un œil à mon travail. J’ai reçu beaucoup d’encouragements de l’extérieur. L’envie d’écrire est liée à un mode de vie, car c’est grâce aux textes (lus et écrits) que je métabolise la vie sociale. Ce mode de vie aurait pu rester une activité privée, j’aurais pu tenir un carnet ou un journal, mais, des acteurs du milieu des lettres (écrivain·e·s, éditeur·trice·s, des revues et professeur·e·s) m’ont invité à leur montrer quelques textes et ça m’a plu. Il y a aussi, certainement, un besoin de reconnaissance, sans pour autant que ce soit maladif. À partir de ce constat, j’ai eu besoin de savoir dans quelle direction me mènerait ce besoin d’être validé par autrui. Je ne voulais pas devenir Joël Dicker. Je ne voulais pas non plus écrire de la poésie très rare. J’avais envie d’avoir un certain public, de créer un dialogue et, finalement, ce dialogue s’est instauré avec les gens qui m’entourent.

    Quel est le rapport entre la lecture et l’écriture ? La lecture est-elle une inspiration d’ordre formel ou thématique ? Nourrit-elle des imaginaires ? Vous parliez de mode de vie…

    En tout cas, je lis beaucoup. Et je crois qu’écriture et lecture vont ensemble. J’organise des ateliers d’écriture et je dis souvent à celles et ceux qui veulent écrire que les deux activités sont des vases communicants. C’est difficile de concrétiser un projet d’écriture si on ne lit pas régulièrement, ou si on n’est pas imprégné d’autres horizons, d’autres langues que les nôtres. De mon côté, j’ai beaucoup lu depuis le gymnase. Ça vient souvent avec l’école, ça ne tombe pas du ciel. Mais je ne lis pas pour m’inspirer. Ce sont soit des lectures professionnelles pour l’université, soit des lectures personnelles, toujours hétéroclites. J’adore lire selon mes envies, sans aucun ordre et avec une grande confiance au hasard : les livres que l’on nous donne, les livres qui attendent plusieurs années avant de faire leur effet. J’ai lu des livres il y a vingt ans et n’en n’avais alors rien tiré. Puis, un jour, ils se sont avérés décisifs. Sans doute, ne sommes-nous pas toujours prêts à entendre ce qu’il y a dans les livres.

    Vous avez un exemple d’auteur ?

    (Un instant) Oui, Claude Simon. La première fois que je l’ai lu, ses livres m’avaient semblés difficiles. Je l’avais brièvement rencontré aux Journées littéraires de Soleure en 1995. Des amis le connaissaient. On avait passé un moment à lui poser des questions. D’une certaine manière, on l’interviewait et cela l’ennuyait profondément. Il restait pourtant très charmant. Malgré cette rencontre, face à ses œuvres, je me disais : « C’est difficile. C’est réservé à un si petit public. Et d’où vient cette forme ? ». Plus tard, j’ai compris. Elle vient, entre autres, de Faulkner. On apprend les choses dans le désordre. Il m’a fallu attendre vingt ans pour vraiment comprendre ce que signifiait Claude Simon par rapport à l’histoire littéraire et entrevoir les ressources que son œuvre pouvait offrir : une liberté dans la syntaxe, la capacité d’écrire à partir d’une matière très autobiographique, sans pour autant faire le récit plat de son existence. C’est comme des munitions qui sont utilisables seulement à un certain moment. J’avais bien vu qu’il y avait un stock, mais je ne savais pas les insérer dans mon fusil…

    Vous avez dit que les livres n’étaient pas une source d’inspiration. Est-ce que, d’après vous, l’inspiration existe ou le travail seul fait l’œuvre ?

    Dans mon expérience très concrète, il y a un mélange des deux, c’est-à-dire je ne crois pas à l’inspiration au sens romantique : le truc qui tombe du ciel. En revanche, il existe des situations qui offrent quelque chose ou des états mentaux dans lesquels on est plus disposé à imaginer et à écrire. On peut penser à des états d’hypnose ou, plus simplement, à des rêveries par exemple dans un train. Sinon, l’instant avant de s’endormir ou lorsqu’on nage longuement à la piscine. Comme beaucoup d’auteurs, j’ai des moments de page blanche. Pendant trois semaines ou un mois, on n’y arrive pas. La natation, la marche, c’est connu, cela permet de stimuler l’activité créatrice. Ainsi, pour moi, l’inspiration est une disponibilité psychique à certaines forces qui sont, la plupart du temps, entravées par la vie diurne, les obligations du quotidien et le stress. Cela étant, le travail est essentiel. L’inspiration est utile : elle permet des notes intéressantes, mais ça ne va pas plus loin. Comme la plupart des auteurs, je prends des notes. Je les transcris. Je commence à rédiger des petits passages. Mon écriture n’est pas du tout linéaire – je crois d’ailleurs que c’est assez rare. J’écris par petits morceaux. Je sais que je veux raconter une histoire qui s’articule peut-être autour d’un personnage, mais je crée des fragments qu’ensuite je colle les uns avec les autres. Après cinq ou six lignes, je n’ai généralement plus d’énergie. Je n’arrive plus à symboliser, à réunir le sens. Le propos s’étiole. Ça part en eau de boudin. Alors, je coupe et je reprends les morceaux qui ont la plus forte intensité. C’est rhapsodique ! Dans la version finale, il ne faudrait pas voir les coutures. Dans mes derniers romans, j’essaie de numéroter des paragraphes. C’est comme des micro-chapitres, ils se suivent. On pourrait oublier les chiffres. On pourrait tout coller. Mais j’aime bien qu’il ait un espace pour les lecteurs. Et comment éviter la prose plate ? J’enlève beaucoup.

    Si on parle de l’écriture comme geste physique, comment travaillez-vous ? Avec une plume sur du papier ? Avez-vous des lieux propices à l’écriture ? Des moments de la journée ?

    Je n’ai aucun rituel d’écriture. Ma vie est active, je ne peux pas me permettre de m’asseoir tous les soirs au même endroit, à la même heure. Et je n’ai pas la discipline pour vivre comme Valéry : se lever à quatre heures du matin et écrire deux heures avant de commencer la journée. Impossible. J’écris tout le temps, en marchant, dans le train, que sais-je. Si j’ai un petit moment le matin, j’en profite. Mais c’est complétement aléatoire. J’écris mes premières notes dans un carnet. C’est ma matière première. Ensuite, pour réunir et organiser ce stock d’idées, je saisis dans un fichier d’ordinateur les éléments qui correspondent à un projet précis. Je cherche ensuite à leur donner une forme, à passer du fragment à un tout cohérent. Mes idées sont souvent très générales et je ne sais pas très bien où je vais. Par exemple, je voudrais écrire un texte sur l’école : un récit autour de la vie scolaire. J’ai déjà pris plein de notes, mais je ne sais pas du tout ce que ce sera. Même la forme me reste inconnue. Est-ce que je vais écrire un roman, un récit d’enfance, qui sait ? J’ai une réserve d’expériences, des réflexions et de lectures qui nourrissent mon projet, mais j’avance sans avoir la moindre idée de la fin. C’est au fur et mesure que j’essaie, que je trace, que je modifie. L’aléatoire joue un rôle. Un article de journal peut me pousser à rajouter une ou deux scènes. Saisir le réel autour et le transformer, sans pourtant le planifier.

    Si on prend comme exemple votre texte Haut Val des loups (2015), l’aspect fragmentaire apparaît très clairement. Le lecteur est transporté d’une époque à l’autre, sans nécessairement comprendre la logique qui sous-tend ces déplacements. Est-ce à dessein que vous maintenez ce caractère fragmentaire ?

    Oui, c’est volontaire. Le texte est conçu pour désarçonner. Mon cerveau fonctionne comme cela, par fragments, par sauts d’intensité. Dans ma tête, je n’ai pas un récit continu. Comme je sais que c’est ainsi, j’essaie de trouver une forme pour restituer ce phénomène. Sans me comparer à lui, ce pourrait être une similitude avec Claude Simon : on fait connaître aux lecteurs le processus parfois chaotique et analogique qui concrétise l’envie de raconter quelque chose. Chez Claude Simon, le lecteur subit cela – avec plus ou moins de plaisir, on est bien d’accord. J’aimerais faire vivre à mon lecteur ce que je vis en écrivant. À mes risques et périls ! Heureusement, il y a un moment d’équilibrage avec l’éditeur. Celui-ci peut me dire « n’oublie pas que ton texte sera lu par des personnes qui doivent pouvoir te suivre ». On travaille ensuite pour trouver un équilibre. Je pourrais suivre totalement la demande et produire un texte linéaire au cours duquel je prends par la main le lecteur, du début à la fin. On trouve plein de livres comme ça. Ils sont parfois très bien, mais je m’ennuie profondément dès la deuxième page. Je préfère chercher une forme qui a son sens par rapport à mon propos et qui le justifie. Parfois, c’est vrai, il faut lire deux fois. Je reconnais, c’est parfois difficile pour le lecteur. Mon but n’est pourtant pas de produire une difficulté gratuite pour embêter le lecteur. Je ne peux pas lui donner autre chose à lire qu’un projet reflétant mes processus mentaux. Sans cela, je me trahirais complètement.

    D’ailleurs, loin de laisser le lecteur seul, vous commentez souvent cette non-linéarité avec ironie ou avec un regard critique. Est-ce que vous procédez ainsi pour signaler que vous êtes conscient du foisonnant, de l’irrégularité et de la densité ?

    Oui, c’est une mise en scène, celle du type qui se perd dans ce qu’il raconte. Elle me plaît. Je peux ainsi créer une symétrie entre des faits émotionnellement très troublants et leur impact sur celui qui raconte. J’essaie de montrer l’effet de l’un sur l’autre : comment le narrateur est affecté par ce qu’il vit. On s’éloigne de la pseudo-maîtrise du narrateur tout puissant qui déroule le tapis rouge aux lecteurs – je n’aime pas cela du tout.

    Aussi, dans beaucoup de vos textes, il est tentant de céder au pacte autobiographique et d’associer la voix du narrateur à la vôtre. La frontière est souvent floue ?

    Oui, d’autant plus que ces textes sont en partie autobiographiques. Alors, oui, la frontière est floue. Je ne cherche pourtant pas à le faire consciemment. C’est comme cela que les choses se présentent. J’entretiens des rapports ambigus avec le récit autobiographique. On classerait plutôt mes textes parmi les autofictions, c’est-à-dire qu’il existe bel et bien un ancrage biographique à l’origine de la fiction, des images, des événements, mais, qu’à partir de cela, j’ai besoin d’un dispositif qui ne soit pas strictement autobiographique. L’autobiographie revient à raconter sa vie. Mais est-ce qu’on a le droit d’imposer sa vie aux autres ? La vie que l’on a est le plus souvent très banale et, très vite, on peut se demander si cela vaut la peine. Je ne pense pas être un écrivain de fiction fondamentale, d’imaginaire profond. Ce n’est pas mon rayon. J’ai besoin de partir d’une expérience concrète, pas forcément vécue, mais au moins vue. Ensuite, je la transforme en autre chose dans un dispositif où il y a une place pour l’invention. En fonction des habitudes de lecture de chacun, cela peut en effet être désécurisant. Mon dernier roman, Malencontre, joue aussi ce jeu. C’est un anti-polar. Ce genre du polar est très codifié. Je suis un fan absolu de James Ellroy, le Shakespeare du polar. En lisant cet auteur, on se dit qu’on n’a pas le niveau, que ce genre de polar, on ne saura pas l’écrire. J’ai cherché à faire autre chose, à m’amuser avec les codes du genre…

    Un dernier point, votre style ! Vous avez quelque chose de dépouillé, de taciturne. On sent une économie du mot, avec très peu d’excès. Est-ce recherché ?

    Alors, c’est clairement ma façon d’écrire et ma conception du style. J’aime être elliptique, presque formulaire, parfois frappé, assez simple. Ça peut donner une impression péremptoire, mais je n’aime pas les longs développements. Je n’arrive pas à en faire. On m’a parfois demandé « pourquoi tu ne développes pas davantage cette scène ? ». Si je la croque en cinq phrases, tout est dit, le reste est du ressort du lecteur et de son imagination. Je trouve que plus on en dit, pire c’est. J’ai la stratégie inverse : dire peu, mais demander la participation du lecteur. Pour qu’il y ait de l’intensité, il faut que ce soit court, que ce soit comme une flèche qu’on lance. Dans le texte, il doit y avoir beaucoup de flèches. Le lecteur doit en recevoir énormément et retenir une sorte d’impression d’intensité entrecoupée, plutôt que d’un grand flot bavard. J’écris souvent un peu plus dans mes premières versions, puis après j’enlève tout ce qui dépasse. Je ne suis pas un disciple d’Hemingway, mais j’aime beaucoup son image de l’iceberg : l’écriture, c’est juste la pointe, et elle vous fait ressentir tout ce qui est caché dessous… Si cela marche, c’est très fort. J’aime aussi écrire de petits poèmes, car cette forme tolère volontiers l’ellipse, voire l’appelle. Dans un poème, on construit rarement une phrase avec de longues subordonnées. C’est vertical et minéral.

    Finalement, pour tou·te·s les amateurs et amatrices d’écriture, j’aimerais savoir ce qu’après toutes vos expériences d’écriture vous retiendriez en particulier ?

    (Un instant) La première chose qui me vient à l’esprit, ce serait de faire attention aux modèles un peu idéalisés que l’on a au début. Les grandes admirations sont très importantes, car, sans elles, on n’écrirait sans doute pas. Mais elles sont aussi très stérilisantes si on les reproduit ou si on se croit obligé d’écrire dans leur sillage. Je dis cela parce que je me suis moi-même beaucoup questionné à ce sujet. On parlait de Claude Simon. On peut parler de Faulkner : quand je le lis, ça me donne envie d’arrêter d’écrire. C’est si bien ! Il faut faire autre chose, sans oublier l’effet que produisent ces lectures. J’adore aussi Tchekhov. On peut lire dix fois chacune de ses nouvelles, tout à l’air parfaitement banal et, à la fin, c’est inoubliable. Il faudrait pouvoir s’en inspirer sans se laisser prendre au piège.

    Jérôme Meizoz : auteur de Malencontre, Genève, Zoé, 2022, 154 p.

  • Malencontre

    Malencontre

    Malencontre, Genève, Zoé, 2022, 154 p.

    Photo & rédigé par : Maxime Hoffmann

    Un vrai faux départ… Dès les premières pages, une mise en scène s’installe et traverse l’entièreté du roman. L’histoire commence par la description d’un vide, celui laissé par une inspiration absente. Un « moi » souhaite écrire, sans y parvenir. Il lutte contre lui-même, fuit les « grosses ficelles » du polar et s’en mord les doigts, littéralement. Il tente néanmoins de vivre, espérant que les contingences du monde lui offriront la matière nécessaire à la création d’un récit. Entre auto-accusations et observations anxieuses, il avoue : « je livre bataille avec mon petit carnet ». La pensée lancinante du « livre » le bloque. Or n’est-ce pas là un topos bien connu qui se transformerait en sujet d’écriture ?

    Le mutisme de l’écrivain rencontre celui de l’être adolescent que l’amour déstabilise. En d’autres mots, les idées viennent lors que le romancier songe à un amour adolescent : « Une grande partie de ma pensée était alors esclave de Rosalba ». Libératrice, cette découverte offre une trajectoire et l’écrivain récupère sa voix perdue. Il retrouve son latin : « rosa, rosam, rosas, rosae, rosarum, rosis ». Une image avec tant de déclinaisons, ça peut faire un roman !

    La Rosalba du narrateur – son imago – vit en lui et lui donne un souffle. Comme souvent – pour ne pas dire « toujours » – l’amour appel à la rêverie et s’épanouit dans le fantasme. Rosalba devient l’interlocutrice, puis le sujet autour duquel se construit le discours. Elle est le centre de gravité. Une pensée pour elle suffit à légitimer une parole. Ainsi s’ouvre un monde au conditionnel : cette amour d’antan impossible est un rêve qu’il faut écrire, avec précaution, en ponctuant le discours « j’aurais pu ». Mais, ce mode nécessite un retour au réel. Cette femme existe, où est-elle maintenant ? Loin de suivre une trace préétablie, le roman dévoile un double mouvement entre imaginaire et réalité. L’écrivain nous montre son atelier, un deux pièces : l’une virtuelle et mentale, l’autre faite de papier buvard avec vue sur le monde.

    Le « moi » écrivain est un jeune homme, aimant la lecture et que le voisinage surnomme le « chinois », dû à son intérêt pour la langue du même nom. Où qu’il aille, le « chinois » charrie avec lui son amour fictif. Les livres l’occupent, puis le préoccupent. Il se fait intellectuel et se condamne ainsi à devenir un étrange personnage. Son surnom, réflexe sommes toute primaire, est l’invention du clan qui amalgame l’éloignement géographique avec un éloignement intellectuel sur le seul critère de ne plus comprendre ce jeune homme. Celui-ci s’éloigne alors de plus en plus de la terre où il est né et où il aurait dû rester s’il ne voulait pas se perdre. En pleine ascension, il monte sur Paris et se heurte à une structure sociale rigide, sur laquelle il est vain de frapper. Hypothétique terre d’asile pour les réfugiés de l’intelligence, Paris s’avère être le haut lieu d’une « guerre tertiaire ». Il n’y a pas d’arme – contrairement au pays natal qui en est obsédé – mais des phrases tranchantes lancées comme une coutume, des piques par principe projetées avec force. Rentré au pays, le chinois s’est forgé une « étrangeté » à partir de laquelle il peut scruter le monde. Ethnologue dans son propre pays, il enquête. Et nous voici en plein polar !

    Malencontre raconte aussi l’aventure de l’écriture. Le « chinois » fait son pain de ce qu’il vit : des rêveries, de la distance, de l’absence, et il se nourrit de ce qu’on lui donne : des messes basses, des témoignages et des on-dit. « C’est le visible qui est mystérieux, pas l’invisible ». Tout le roman témoigne des doutes, des envies d’un écrivain, de son rapport au monde et du décalage qui s’instaure systématique entre lui et les événements. Ces ingrédients de la vie se présentent dans la prose comme les sursauts d’une création, avec une effervescence difficile à contenir : « Il fallait être vigilant à cause de ma fâcheuse tendance à perdre le fil ».

    Fragmenté, le texte construit sa cohérence au moyen d’une numérotation par paragraphe. Les phrases peuvent ainsi épouser l’élan qui les motive. Puis, s’arrêter. L’espace coïncide avec la parole : il n’y a plus à tirer en longueur. Et la prose s’en porte bien. Elle garde une forme brute et impressionne par sa fulgurance.

    C’est une double enquête pour retrouver une femme et la capacité d’écrire, toutes les deux absentes. À la fin, les retrouve-t-on ?

  • Atelier d’écriture – Dire la chose !

    Atelier d’écriture – Dire la chose !

    Photo : Grange de Dorigny ©Maxime Hoffmann

    Rédigé par : Maxime Hoffmann

    En début mars, La Grange accueillait Alice Bottarelli pour un atelier d’écriture. Chercheuse en Faculté des lettres, elle prône une créativité réflexive, et même militante, qui questionne l’humain, son présent et son futur. Devant l’« Anthropocène », comment écrire face à cette nouvelle ère ?   

    Un titre plein de promesses : « Écrire des lendemains qui chantent ». C’est ainsi qu’Alice Bottarelli conviait celles et ceux, qui aiment les mots et qui pensent au futur, à la rejoindre pour un atelier d’écriture. Une matinée de mars, le Foyer fraîchement rénové de la Grange, une quinzaine de personnes curieuses et une question : « Quelle est votre météo intérieure ? ».

    Une intention

    La mission que s’est donnée Alice Bottarelli, doctorante FNS en français, autrice et lauréate du Prix Georges Nicole 2022, est d’accompagner la mise en mots d’un enthousiasme ou d’une peur quant à l’avenir. Assis·es sur des chaises agencées en un grand cercle, les participent·e·s se regardent, sans doute anxieux·ses à l’idée de se confronter à l’écriture et de partager ses brouillons avec autrui. Le travail commence : l’animatrice donne la parole à chacun et chacune. Les gens se présentent, esquissent des humeurs tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques. Puis les exercices suivent : former des binômes, écouter son prochain, écrire un court texte sur le prénom du partenaire, revenir à sa chaise initiale, se prêter à un jeu collectif d’associations d’idées et tant d’autres activités ludiques et créatives. La matinée s’écoule ainsi, en douceur. Sur les coups de midi, plusieurs pages d’un carnet sont couvertes de petites proses et l’esprit bouillonne d’images nouvelles. De l’expérience, il reste le souvenir d’une réaction chimique. C’était une ébullition discrète durant laquelle chaque personne glanait de la matière et notait à la dérobée une phrase qui sonnait ou une association inspirée.

    Le projet porte ses fruits

    La rencontre a en outre été l’occasion de réfléchir au monde. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le présent se vit à l’ombre d’un avenir menaçant. L’homme travaille chaque jour à l’édification d’un futur radieux, si radieux qu’il risque de se brûler les ailes. La terre se réchauffe. Le climat se dérègle. Et les conséquences dépassent sans doute toute projection. Face à l’urgence, la litanie se répète sans cesse : l’humain est l’acteur principal de son péril. Ses actions impactent tant l’environnement, que des chercheur·euse·s ont affirmé l’entrée dans une époque géologique nouvelle : l’anthropocène.

    La notion est popularisée en mai 2000 par Paul Crutzen et Eugene Stoermer dans un court article : « The “Anthropocene“ » où les deux chercheurs postulent : « it seems to us more than appropriate to emphasize the central role of mankind in geology and ecology by proposing to use the term “anthropocene” for the current geological epoch. » (p. 17).

    Que dire face à ce constat qui s’ouvre sur un futur incertain et qui nourrit toute tentation au pessimisme ? Comment penser quelque chose qui n’existe pas encore et qui a pourtant toutes les raisons d’éveiller des craintes ? L’écriture permet peut-être de donner une forme aux conjectures personnelles. « Encore faut-il trouver les mots ! » diront certain·e·s.

    Les mots manquent !

    Une question s’impose alors : de quelle nature est le drame qui se joue entre le mot et la chose ? La liaison entre le monde et les expressions qui y réfèrent est difficile à entretenir. On ne trouve pas toujours le lexique qui convient à ce que l’on regarde, entend ou sent. Circuler dans le monde sans le nommer, n’est-ce pas le quotidien ? Quelques personnes ont pourtant confronté le réel jusqu’à forger des formules qui y collent. Ce sont les poètes.

    Francis Ponge, dont le regard patient perçait l’anodin d’objets quotidiens, écrivait une page sur le pain, un livre sur le savon. Il admirait, il savourait les mots et il travaillait jusqu’à atteindre l’essentiel. Il en résulte une description fascinante. L’exercice n’est pas simple, mais que serait-il sans objet ?

    La psychanalyse opère une distinction entre l’Objet, que la conscience a identifié avec clarté, et la Chose, qui reste indéterminée, comme insaisissable, et qui exerce pourtant une influence sur la psyché. Toute la violence de la Chose réside dans la présence invisible qui hante l’esprit. « Il y a quelque chose, mais je ne sais pas quoi » se dit-on lorsqu’elle se manifeste. Ce sentiment peut d’ailleurs s’amplifier jusqu’à amoindrir la personne qui le vit. Ici pointe la perte d’équilibre, le blues, la mélancolie ou la dépression : « Le dépressif […] est en deuil non pas d’un Objet mais de la Chose » (Julia Kristeva, Soleil noir). Ponge consacrait sa plume à une miche de pain. Celle-ci reposait sur une table, devant lui. Elle était inerte mais palpable. C’était un Objet. Mais, que dire de l’avenir radieux qu’érige l’anthropocène ? Il y a là une Chose, une présence insaisissable et pourtant oppressante.

    L’atelier d’Alice Bottarelli a fourni quelques pistes pour sublimer la Chose en Objet. Écrire s’avère alors un travail d’objectification qui porte sur l’émotion qui précède l’avenir. Celui-ci évoque aujourd’hui au mieux la crainte, au pire l’angoisse. Certains projets habilement conduits amènerons peut-être à des œuvres signifiantes comme celles d’Alain Damasio, d’Antoine Volodine ou, plus proche de nous, Antoinette Rychner. Chez eux, les émotions ont motivé la création d’univers futuristes qui parlent du présent. Avec modestie et persévérance, l’écriture transformera peut-être la chose, indicible et oppressante, en un objet saisissable. Voilà une belle invitation. Et qui sait ce qu’il peut en ressortir !

    Maxime Hoffmann

    Retrouvez les informations de cet atelier sur : https://www.grange-unil.ch/evenement/ecrire-des-lendemains-qui-chantent/

    Questions/Réactions

    Quelle est votre réaction spontanée face à cet article ?

    Je remercie Maxime Hoffmann et L’Auditoire d’avoir porté l’écho de cette expérience d’écriture en commun, qui a constitué pour moi un moment précieux d’échanges autour de la littérature et de ses possibles. Nous étions nombreux·ses à cet atelier et j’avais envie de proposer assez d’exercices pour permettre à tout le monde d’explorer quelque chose de nouveau pour elleux.

    L’avantage de la démarche : la diversité des formes et techniques explorées, et l’envie d’aller plus loin, que ces exercices ont générée chez nous. L’inconvénient : nous n’avons pas eu le temps d’écouter l’ensemble des textes produits durant la matinée. Il est curieux pour moi de suggérer un tremplin vers l’imaginaire, sans en connaître l’issue. Je veux dire par là que les ateliers d’écriture me donnent le loisir de vivre une belle expérience commune (voire communautaire), mais dont une grande part m’échappe.

    Je peux offrir un cadre propice à la confiance et à la créativité, proposer certaines lignes de mire, ouvrir un espace bienveillant pour s’atteler à décrire des affects tristes ou joyeux, mais ensuite, le reste appartient à chacune et chacun.

    Chaque participant·e vit singulièrement son rapport à l’écriture, aux difficultés de la création spontanée, au plaisir de voir les idées germer et s’aligner sur la page. En tant qu’organisatrice d’ateliers, je n’y peux pas grand-chose, à part m’émerveiller de la complexité des enjeux soulevés par chacun·e – et tenter moi-même de mettre des mots sur cet émerveillement !

    Pourquoi articulez-vous vos ateliers d’écriture autour de la thématique de l’anthropocène ?

    Ce n’est pas systématique. Je donne des ateliers d’écriture depuis 7 ans sur des thèmes, genres, techniques très variables (de l’exercice de style façon oulipo à l’uchronie de SF, de la liste poétique à la nouvelle érotique, etc), donc tout est possible et riche, en écriture.

    En l’occurrence, cet atelier avait lieu dans le cadre de la semaine de la durabilité, donc ça s’y prêtait bien. Concernée par des questions d’engagement écologique, j’avais envie d’explorer des imaginaires alternatifs du futur, en contraste avec les discours catastrophistes ou faussement enchanteurs dont on nous abreuve jusqu’à plus soif.

    Comment envisager des avenirs joyeux, ou même tout simplement des avenirs possibles, après avoir lu le dernier rapport du GIEC ? Comment ne pas tomber dans des imaginaires caricaturaux (qu’ils soient teintés malgré nous par un insidieux impensé survivaliste, ou par du blabla politique qui propose de tout solutionner en maintenant la croissance) ? Comment soigner ensemble la solastalgie qui habite bon nombre d’entre nous ? Et comment recréer du commun, dans tout ce cheni ?

    Je ne crois pas que l’écriture suffise à résoudre magiquement l’effondrement écologique et social que nous vivons (sans toujours le voir, d’ailleurs). Mais je suis convaincue qu’elle permet beaucoup de choses. Par exemple, débloquer nos cerveaux pour entrevoir (et même concevoir !) des perspectives qu’on ne soupçonnait pas avant. Créer du lien avec autrui, et avec ce qui nous entoure, pour (re)trouver de nouveaux régimes attentionnels, de nouvelles façons de prendre soin (des choses, des personnes, de soi). Bref, refaçonner un monde…

    Comment faites-vous pour éveiller la créativité des participant·e·s ?

    C’est à elleux de le dire !

    En vérité, il y a plein de manières de donner un atelier d’écriture, et j’affine (ou bricole) mes stratégies au fil du temps.

    Bien sûr, il y a les exercices eux-mêmes (les contraintes d’écriture), qui permettent de donner un cadre propice à l’invention. Étonnamment d’ailleurs, la difficulté de la contrainte n’a rien à voir avec la difficulté à produire un texte convaincant pour y répondre : ce sont parfois les contraintes les plus ardues techniquement qui facilitent le plus l’écriture, la rendent audacieuse et inédite.

    Mais le plus important, je trouve, ce sont les liens et l’atmosphère créée entre les participant·e·s – autrement dit, l’esprit de groupe. Permettre à chacun·e de se sentir pleinement accueilli·e dans un espace safe, bienveillant, marrant, joyeux et parfois grave, éventuellement profond et intime : voilà le défi – et la condition de possibilité d’une expression singulière. L’écriture, c’est aussi parfois se montrer à poil devant tout le monde. La confiance, donc, me paraît indispensable.

    Et puis, ma petite tambouille personnelle vient aussi des outils que j’ai glanés en participant à des mouvements militants et diverses formations autour de la vie en communauté. La recherche d’alternatives offre énormément de perspectives pour réarticuler les relations humaines et les relations à l’environnement – du moins, j’ose le croire. Pour moi, tout ça ouvre les idées, ça émancipe, ça empuissante, ça booste la créativité.

    Que dites-vous à celles et ceux qui n’arrivent pas à écrire ?

    Hum… Vous êtes les très bienvenu·e·s au prochain atelier !

    Si vous êtes désireux·ses d’écrire, n’hésitez pas à contacter alice.bottarelli@unil.ch. Peut-être qu’on arrivera ensemble à débloquer tout ça…

  • SafeCap : votre protection de nuit

    SafeCap : votre protection de nuit

    Logo : © Solène Gamey –  Instagram @remede.ai 

    Propos recueillis par : Natalia Montowtt

    VIE NOCTURNE Aller en boîte de nuit est associé à un moment de partage avec ses ami·e·s, des rencontres sympathiques, on entend de la musique et on danse… c’est la fête ! Cependant, il ne faut pas oublier qu’il existe toujours des personnes mal attentionnées malgré l’ambiance amusante d’un endroit où l’on va pour se détendre et oublier tous ses soucis. C’est dans cette idée qu’a été lancé SafeCap. Dans cette interview Aline Pagani, sa principale fondatrice, nous raconte le chemin fait derrière ce projet.

    Peux-tu me dire qui se cache derrière SafeCap ? Quel est ton parcours de vie et est-ce ton activité principale ?

    Je travaille dans la restauration depuis maintenant 4 ans et j’adore ça : le contact client, rencontrer du monde, etc. J’ai lancé le projet SafeCap l’été dernier. Ça a été difficile, car j’ai fait une maturité gymnasiale. J’avais aucune notion d’informatique : « comment faire un site internet » je n’en avais aucune idée. Vers qui se tourner ? Comment faire un moule pour créer les Caps ? Et tant d’autres aspects. Ce n’est pas mon activité principale, même si j’aimerais bien. Malheureusement SafeCap n’a pas de fonds, c’est nous qui avons économisé et financé le projet. Concrétiser un tel projet prend beaucoup de temps et d’argent. On a donc avancé en fonction de nos moyens.

    Qui consitue l’équipe SafeCap ?

    J’ai rencontré Panariti K., qui a fait une formation dans le marketing. Il avait les connaissances nécessaires pour créer un site internet, donc on s’est associés et nous avons lancé le projet en juin. C’est lui qui a trouvé notre producteur qui se trouve à l’étranger. Malheureusement on s’est rendu compte qu’à deux on n’allait pas y arriver car c’est quand même une charge de travail importante. Pour le visuel, j’ai pensé à une amie qui est en 3ième année d’apprentissage de graphisme, Solène Gamey. Au début, Panariti K. s’occupait des échanges avec le producteur et du site internet. Mais comme c’était trop pour une personne, j’ai demandé de l’aide à mon père qui a une carrière dans le business/marketing – il était directeur financier. Il nous aide avec la paperasse et les échanges avec notre producteur. La plus grande difficulté, c’est qu’on a fait que d’investir mais on a encore aucun revenu sur ce projet. Je n’ai pas envie de donner aux autres trop de travail alors que pour l’instant je ne peux pas les rémunérer. Dans l’idéal, ce serait de recevoir un salaire au fur et à mesure des ventes. On se rencontre de temps en temps et on va bientôt inaugurer la finalisation de notre travail. Nous sommes une équipe de jeunes et on est tou·te·s sensibilisé·e·s par la cause. D’ailleurs, c’est toujours un plaisir de travailler avec des gens que l’on connait. L’ambiance est différente et c’est sympathique car ça reste professionnelle mais on y prend tou·te·s du plaisir. Mon père nous a aussi beaucoup aidé car ce n’est pas facile de ne pas se « faire avoir », comme on travaille avec des gens qu’on n’a jamais vu ; il est évident qu’ils nous ont vendu quelque chose, donc comment savoir si c’est fiable ?

    Quelle est l’histoire du produit et d’où est venue l’idée ? Est-ce ton entourage ou ta propre expérience qui t’a poussée à lancer ce projet ?

    J’ai commencé à travailler dans la restauration de Lausanne. Au fur et à mesure, j’ai vu qu’il y avait de plus en plus de personnes qui se faisaient droguer. Malheureusement, le sujet devenait très tabou. Il  y avait une partie des gens qui y croyaient, d’autres pas, puis certains disaient que malheureusement ça arrive lorsqu’on a trop bu… Certaines personnes croient que les victimes sont toujours des femmes et je trouve cela dommage… D’un autre côté, on est conscient que ça existe mais pas à quelle échelle, puisque c’est compliqué d’avoir des chiffres exacts. Nous savons que c’est un problème, donc qu’il y a une demande derrière. Avant même de lancer le projet j’ai posé la question autour de moi pour voir si c’était quelque chose qui pourrait fonctionner. Je me suis rendu compte que des femmes principalement, mais aussi certains hommes, seraient intéressé·e·s par la SafeCap. Donc ce projet est partiellement lié au travail, car je suis directement confrontée à ces pratiques. Avant, je travaillais toujours dans des bars, donc c’étaient des horaires de jour. Maintenant que je travaille dans une boîte de nuit je vois encore plus à quel point c’est un problème mais aussi qu’il existe une demande de mise en place de solutions ; que ce soit des Cap ou de la sensibilisation au niveau de la sécurité. C’est justement quelque chose qu’on aimerait faire aussi par la suite ; on ne veut pas juste faire de la vente de produit. Sur notre site internet il y a un espace témoignage, où les gens peuvent venir en parler. On est aussi allé·e·s vers des associations pour essayer de faire de la sensibilisation. En ce qui me concerne, j’ai été droguée deux fois : une fois au Paléo, et heureusement j’étais avec des ami·e·s donc rien n’est arrivé. Une autre fois à Amsterdam et c’était un peu plus compliqué comme j’étais à l’étranger. Je « connais » ma consommation d’alcool et ce soir-là j’ai bu deux bières et le lendemain je me suis retrouvée dans un sale état. J’étais jeune, j’ai dû laisser mon verre quelque part car je n’avais pas encore la présence d’esprit qu’il y a des gens qui veulent me faire du mal. Nous avons aussi fait des interviews en début de cette année : nous avons collecté sept témoignages qu’on a filmé à visage couvert pour garder l’anonymat. Il y a eu des sales histoires… Tout ça nous motive encore plus car nous constatons que c’est un réel problème. En plus le GHB est quelque chose qui se vend comme des petits pains dans les rues, c’est une drogue qui ne coûte pas cher et pour moi c’est comme une arme qui est vendue… On ne sait pas si avec les Cap on peut faire en sorte que ça se passe moins, mais je l’espère. Après ce sera toujours à la personne de décider si elle veut mettre ça sur son verre, mais on espère au moins sensibiliser les gens sur le sujet.

    J’ai bien vu que sur vos story Instagram vous demandiez des témoignages ?

    Oui, justement car il n’y a pas beaucoup d’espaces de paroles. Il y a quelques associations qui se mettent gentiment en place… mais notre but est d’expliquer aux gens ce qu’il faut faire lorsqu’on se fait droguer. Tu peux aller à l’hôpital pour faire un prélèvement d’urine par exemple – sauf qu’il faut le prendre en charge très vite, car le GHB ça ne reste pas longtemps dans le sang et dans l’urine. Par contre, toute la structure qui est en place à l’hôpital pour les personnes potentiellement droguées est fort compliquée et malheureusement on n’a pas le remède miracle pour cela. Alors on offre surtout un espace où les personnes peuvent en parler sous l’anonymat.

    Photo : ©SafeCap

    À quoi sert exactement la SafeCap ? Comment l’utiliser et est-ce réutilisable ?

    Elles sont réutilisables donc on peut la garder sur soi. C’est du silicone assez épais qui ne se détériore pas facilement. Il est aussi possible de la passer à la machine à laver. La SafeCap est surtout faite pour les boissons qui se boivent avec une paille : au milieu il y a une entaille pour l’introduire.

    Quelle est votre clientèle cible ?

    Des gens qui sortent en soirée, les boîtes de nuit, les festivals ou des terrasses ouvertes où les gens se baladent ou restent debout. On a vu des concurrents qui font un produit similaire aux USA : le produit est chouette, ce sont des chouchous qui renferment une Cap. Cependant, ce qui me dérange c’est que c’est un produit super centré sur les femmes. Je n’ai rien à redire sur le produit mais je voulais faire quelque chose d’unisexe, où il y a pas de rose et que tout le monde peut utiliser en étant à l’aise. C’était important que ce soit à la portée de main de tout le monde. C’est environ à partir d’août qu’on avait une idée du logo, des couleurs et visuel qu’on voulait faire autour de la marque. On s’est vite rendu compte qu’on voulait faire quelque chose de pas trop glauque, car c’est quand même un sujet un peu difficile. C’est un produit pas évident à vendre non plus, donc on a choisi des couleurs très flash. On voulait faire comprendre que notre produit n’a pas pour but de terrifier des gens ; on peut quand même profiter et s’amuser !

    Où est-ce qu’on peut le commander ou acheter ? Est-ce disponible seulement en ligne ?

    Notre but principal c’est de le vendre aux particuliers en ligne à partir de notre site internet. Il est possible d’acheter un paquet avec trois Caps minimum. Nous avons aussi discuté avec des directeurs de boîtes de nuit et ils avouent être conscients que ce genre d’incident arrive. Pour nous il est important de sensibiliser les gens, donc que les Caps soient données en boîte de nuit. L’exemple que je donne tout le temps, ce sont les festivals où l’on donne toujours des boules-caisses : nous on essaye de faire la même chose avec des Caps. Par contre, je me vois mal de collaborer avec un festival et que ce dernier les revende derrière, ce n’est pas le but. On est des jeunes et ce projet nous a coûté deux bras mais le but n’est pas de gagner de l’argent. Notre objectif c’est que ce soit distribué aux gens.

    Mais ton employeur actuel a dit qu’il serait peut-être possible de les vendre dans sa boîte de nuit ?

    Nous nous sommes dirigé·e·s vers des patrons de boîtes de nuit et ils ont considérés notre proposition pour que la Cap soit présentée comme une plus-value auprès de leur clientèle. Ils semblent intéressés mais ce n’est pas toujours évident de pouvoir donner ça à sa clientèle en tant que directeur, car du moment où l’on donne cela, ça signifie qu’il y a un risque dans son établissement. C’est un argument qu’on nous a beaucoup sorti et je comprends que dans les boîtes de nuit il se passe beaucoup de choses et que tout n’est pas contrôlable. S’il y a des gens qui veulent entrer avec de la drogue ils vont y arriver car ils savent comment la faire passer à travers la sécurité. Même si Lausanne est très bien sécurisé – je trouve que la sécurité fait un très bon boulot – mais quand tu mets de l’alcool, des mauvaises intentions et une boîte de nuit avec de la musique, il y a des choses qui restent incontrôlables. Voilà mon avis sur le sujet [rire].

    Je voulais aussi savoir s’il existe plusieurs modèles ? Je vois que là il y a trois couleurs.

    Pour l’instant on a commandé la « première version » du produit, j’aimerais plus tard faire d’autres couleurs comme l’orange, ainsi que d’autres modèles avec des paillettes puis un avec le logo en tourbillon. Peut-être qu’on pourrait aussi faire le packaging de différentes couleurs. Mais pour l’instant les 3 couleurs c’est déjà bien !

    Comment s’est déroulé la création du côté technique du produit ? Avez-vous fait face à plusieurs difficultés ?

    Ce n’était pas évident car c’est un produit qui n’existe pas. Alors on a essayé d’aller vers plusieurs producteurs, mais ils doivent s’assurer qu’ils aient des bénéfices sur la production. On leur a plus ou moins expliqué le projet mais pour le produire il faut créer un moule qui coûte très cher. On a dû trouver un producteur qui était d’accord de nous créer ce moule et ensuite pouvoir nous le mettre de côté pour pouvoir le reprendre le jour où on en aurait de nouveau besoin pour faire de nouvelles commandes. C’était une première chose, mais il ne faut pas oublier qu’on communique avec des personnes à l’étranger donc qui ne parlent pas français. On communiquait en anglais et on parlait via une plateforme. Ce n’est pas évident de se faire comprendre et à expliquer l’intention du produit par message. On a eu plusieurs échantillons qui étaient arrivés qui ne nous plaisaient pas, par exemple ils m’avaient envoyé des Caps qui étaient beaucoup trop fines et qui se cassaient facilement. Ce n’est vraiment pas évident de partir de zéro pour créer quelque chose de matériel. Au moins maintenant on sait comment faire les choses. De toute façon dans le marketing tu sais que tu auras toujours un milliard de problèmes et un million de solutions. Finalement on a réussi à trouver une personne qui nous fait les deux étapes : les Caps et les packagings. Je ne voulais surtout pas qu’on produise les Caps à un endroit, qu’on nous les envoie pour qu’ensuite on doive les renvoyer pour les packaging – pour des questions écologiques et de perte de temps.

    Donc tout cela se passe en Europe ?

    Malheureusement non. Mais par la suite on aimerait vraiment que ce soit fait en Suisse ou aux alentours. On a regardé en Allemagne et Hollande, mais on s’est rendu compte que ce n’était pas vraiment possible pour nous en tant que jeune entreprise. J’ai cherché des sponsors ou des personnes qui pourraient nous aider, mais c’était tellement d’argent qu’on s’est dit que pour l’instant on ferait comme ça, et si le projet se développe on essaiera de faire quelque chose de plus local. Si je pouvais le faire ici je le ferais avec grand plaisir !

    Veux-tu dire autre chose à nos lecteur.ice.s ?

    Oui, plein de choses ! [rire] Quand les gens sortent en boîte, j’aimerais qu’il·elle·s se rendent compte qu’il peut y avoir des gens mal intentionnés. Le monde n’est pas tout mignon et plein de paillettes. Même à Lausanne, quand on sort « chez soi » on pense qu’on ne risque rien, mais malheureusement que ce soit de la drogue ou autre chose… il faut juste faire attention et s’assurer d’être bien entouré. Couvrir son verre avec sa main, ne jamais laisser ses potes tou·e·s seul·e·s, ne pas laisser son verre et toujours avoir une personne de contact autour de soi. C’est sympa de faire la fête mais il y a plein de choses auxquelles il faut faire attention car la situation peut très vite dégénérer.

    Site de SafeCap pour plus d’infos : https://safe-cap.ch/