• Le travail, un bonheur garanti ?

    Le travail, un bonheur garanti ?

    Rédigé par : Jessica Vicente

    Illustré par : Niko Goldmann

    PROFESSIONS • « Il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir ». Cette citation du XXe siècle d’Albert Camus renseignait déjà sur une problématique qui nous touche tous et toutes. Aujourd’hui, nous entendons souvent « le travail, c’est la santé », mais quelle est la réalité sociale vécue par les individus ?

    Aux origines de l’Antiquité, le travail vient du terme latin « tripalium » qui signifie « torture » ou « souffrance ». Drôle de signification si on pense au sens que le travail a pris dans nos sociétés contemporaines. Depuis le XVIe siècle, avec l’industrialisation massive, advient une nouvelle conception du travail. Nous parlons dès lors d’une source d’utilité et de subsistance qui est une activité moralement acceptable. Cela permet une source de revenus, mais aussi de construire un lien identitaire ainsi qu’un moyen de se faire reconnaître dans la société. A l’aube de la deuxième modernité, selon Anthony Giddens, sociologue britannique, les années 80-90 ont vu l’arrivée d’un nouveau modèle de travail qui est le happiness management ; soit un esprit d’équipe et de famille dans les entreprises qui prétendent se soucier du bien-être et de la santé de leurs employé·e·s.

    « Travailler devrait permettre de s’épanouir »

    Assistante à l’Unil – Isabelle Zinn

    Vincent de Gaulejac, sociologue, explique qu’on assiste à un écart entre le travail réel et le travail dit prescrit, ce dernier étant l’ensemble des objectifs et tâches attendues. Dans ce paradoxe d’individualisation, les objectifs évoluent toujours plus, mais les moyens pour les atteindre pas forcément. L’anthropologue David Graeber a proposé en 2013 le concept de bullshit jobs. Ceux-ci désignent des emplois inutiles et superflus, c’est-à-dire des emplois vidés de sens et qui font que ceux et celles qui les occupent vivent une perte de sens. Pour Isabelle Zinn, première assistante et chargée de cours en sociologie du travail à l’Unil, le concept de bullshit jobs est tout à fait pertinent, car « il s’agit d’emplois pour lesquels les employé·e·s peinent eux·elles-mêmes à justifier leur utilité et existence, c’est donc une appréciation subjective des personnes qui occuperaient ces postes. Nous observons clairement une injonction du bonheur au travail, travailler devrait donc permettre de s’épanouir. Cette condition pèse sur beaucoup de personnes et cela peut plus facilement amener à l’épuisement ». Selon David Graeber, toutes les couches de la société et tous les secteurs de métiers peuvent être concernés par ces bullshits jobs. Malgré les cadres intermédiaires dans le secteur, des services sont davantage touchés.

    Tous les secteurs de métiers peuvent être concernés par ces bullshits jobs

    Les statistiques de notre pays datant de 2016 démontrent qu’un·e actif·ve sur quatre est stressé·e au travail. 49% des personnes interrogées déclarent être émotionnellement épuisées par leur travail. Ceci augmente les risques de burn-out (épuisement physique et mental), de bore-out (ennui suite à une sous-charge de travail) ou encore de brown-out (baisse de tension volontaire pour éviter une surcharge générale).

    Repenser le système
    Pour pallier ces difficultés associées au travail, il est devenu essentiel de repenser le système en place. Cela peut se faire par une vraie réduction du temps de travail, par exemple la semaine de travail de quatre jours ou encore par l’insertion d’un revenu inconditionnel. Pour Mme Zinn, « la première option peut être une bonne alternative car elle permettrait aux personnes de libérer du temps qui peut être réinvesti dans des activités de bénévolat qui visent notamment le changement social en matière de durabilité » déclare-t-elle. Le revenu universel serait aussi un autre modèle intéressant, car il permettrait de mieux partager les ressources pour aider tout le monde. En somme, c’est un moyen pour « assurer un filet de sécurité à chacun et chacune » ajoute Mme Zinn.

    Intervention étatique combinée
    La politique suisse en matière d’égalité des sexes est encore loin d’être totalement alignée avec les autres territoires du globe. Les mesures prises sont fédérées par l’Etat pour que tout le monde puisse en profiter. « Le système helvétique basé sur le fédéralisme et le principe de subsidiarité crée en effet de fortes différences locales ce qui est potentiellement problématique », déplore la chercheuse. Néanmoins, il ne faut pas négliger les impulsions qui peuvent venir de la part du secteur privé, c’est-à-dire des entreprises elles-mêmes. Le projet, amené par les entreprises privées, peut permettre de réintroduire l’Etat social au niveau fédéral.

    Prise de conscience collective ?
    La pandémie de Covid-19 que nous connaissons depuis maintenant plus de 2 ans est l’un des précurseurs de mutations en société. Nous pouvons penser en termes de flexibilisation par le télétravail et la digitalisation des emplois qui se généralise.

    « Tout le monde n’avait pas cette opportunité »

    Isabelle Zinn

    La phase du confinement a été en général un moment où les individus ont non seulement eu le temps de renouer avec des activités et loisirs, mais ont pu réfléchir plus en profondeur à leurs aspirations professionnelles. Finalement ils·elles ont pu re-questionner le sens de leur emploi, voir se reconvertir professionnellement. Mais comme le souligne à très juste titre Isabelle Zinn : « Tout le monde n’avait pas cette opportunité. Si nous pensons au personnel soignant ou d’autres métiers essentiels, ces personnes n’avaient pas le temps ou l’énergie de se demander qu’est-ce qu’ils·elles auraient aimé faire ». Nous parlons donc que d’une certaine partie des travailleur·euse·s. Ainsi, le confinement a permis à certain·e·s de repenser leur situations professionnelles, mais ceci ne concerne qu’une petite partie des travailleur·euse·s. Pour les autres, travailler est encore et toujours un défi de tous les jours.

  • Des produits made in l’Unil

    Des produits made in l’Unil

    Rédigé par : Yasmin Rosario

    CAMPUS • Les moutons de l’Université de Lausanne (Unil) gambadent dans les espaces verts depuis plus de trente ans et sont devenus les mascottes du campus. Ils servent principalement de tondeuses écologiques. Ils sont un symbole de la biodiversité et la durabilité sur le campus. Mais quelles autres fonctions remplissent-ils ?

    Introduits sur le campus dans les années 1990, à la suite d’un plan économique de l’État de Vaud, les moutons ont d’abord eu comme but de réduire les dépenses publiques. L’université avait alors choisi de ne pas renouveler les postes de jardinier·ère·s et de les remplacer par des moutons, une option moins chère que les machines . En échange, les berger·ère·s, devenus salarié·e·s de l’Unil, ont pris en charge l’entretien des vastes pelouses du campus et ont veillé à l’entretien du troupeau. La première fonction des moutons est donc bien de « tondre la pelouse ». Une fois accompli leur rôle de tondeuse, ils sont également destinés à la consommation. La laine, collectée elle aussi, a été employée de diverses manières, pour des projets d’étudiant·e·s, isoler des maisons ou confectionner des couettes. Malgré ces différents usages, il a parfois fallu la détruire tant elle était abondante.

    Valoriser la laine des moutons
    Depuis peu, une entreprise suisse a décidé de valoriser la laine en l’utilisant pour fabriquer des chaussures. Baabuk est une entreprise spécialisée dans les baskets, les feutres et les chaussons en laine. Ses fondateur·rice·s, Galina et Dan Witting, respectivement ancien·enne·s étudiant·e·s de l’Unil et de l’EPFL, sont particulièrement attentif·ve·s aux enjeux environnementaux et sociétaux. Leurs chaussures sont fabriquées au Népal avec de la laine de Nouvelle-Zélande et conçues en Suisse. En constante recherche de matières premières, le couple s’est décidé à se fournir en laine universitaire pour fabriquer des chaussures. La laine est ensuite envoyée au Portugal, où elle est travaillée à la main sur des machines pour être transformée en chaussures, mises en vente depuis le début du mois.

    La laine est envoyée au Portugal, où elle est travaillée à la main

    Les moutons du campus sont polyvalents. Ils remplissent un rôle écologique dans la préservation des terrains du campus et évitent l’utilisation de machines polluantes, tant en bruit qu’en émissions de CO2. Une fois que l’animal a rempli son devoir, il peut être consommé pour sa viande et sa laine utilisée pour créer des vêtements. Le mouton est donc une ressource durable, qui peut être exploitée dans le respect de l’environnement.

    La préservation de la biodiversité
    Une attention particulière est portée au campus de Dorigny, afin qu’il n’impacte pas négativement la nature dans laquelle il s’inscrit. Les espaces verts servent de lieu d’expérimentation pour l’agroécologie : entre autres démarches, pas de produit chimique, économie d’énergie par l’utilisation des moutons pour la tonte conservation de la biodiversité par la culture des haies vives aptes à accueillir oiseaux et petits animaux. Même les abeilles sont au cœur de la biodiversité universitaire. L’Unil abrite plus de septante-cinq ruches, entretenues pour assurer la pollinisation du campus, produire du miel et préserver la biodiversité. À l’avenir, le campus pourrait devenir un véritable vivier de permaculture, contribuant ainsi à la préservation de son patrimoine naturel, humain et social. Un élan écologique nécessaire, auquel sa mascotte laineuse fut l’une des premières à participer.

  • La lumière à la (ra)masse

    La lumière à la (ra)masse

    Rédigé par : Pauline Pichard

    ASTRES • S’ils ont attiré l’attention de quelques physiciens au XVIIIe siècle, le mystère des trous noirs n’a été percé qu’au siècle passé. Une avancée que l’on doit principalement à Einstein et à sa célèbre théorie de la relativité générale.

    Ils font incontestablement partie des objets célestes les plus fascinants du cosmos. Pourtant, les recherches approfondies sur les trous noirs ne remontent qu’au XXe siècle. Définis unanimement par leur champ gravitationnel si intense qu’aucune matière qui y pénètre ne peut en ressortir – y compris la lumière – les trous noirs ont d’abord fait l’objet de spéculations théoriques, bien avant d’être « observés » – quand bien même ils ne sont par définition pas visibles puisqu’ils ne peuvent ni émettre ni diffuser de la lumière.

    De spéculations fantaisistes à révolutions astronomiques
    De fait, c’est à Simon Laplace que l’on doit ces premières spéculations en 1796 dans son livre Exposition du Système du Monde. Il évoque en effet la possibilité que les plus grands astres lumineux puissent être invisibles, thèse qui laisse perplexe l’Académie des Sciences au point que sa démonstration soit qualifiée de fantaisiste par les astronomes de l’époque. Sceptiques sur les chances d’existence d’un tel objet, ces derniers abandonnent leurs recherches, et pour cause ; l’aporie à laquelle conduisent les expériences menées en la matière.

    Laplace évoque la possibilité que les plus grands astres lumineux puissent être invisibles

    Aussi faut-il attendre la première moitié du XXe siècle, et plus particulièrement la publication d’Albert Einstein sur la théorie de la relativité générale en 1915 pour faire un bond considérable dans la compréhension des trous noirs. À ce sujet, Éric Gourgoulhon, physicien au CNRS, vulgarise ce qu’une telle théorie a apporté à ce champ de recherche: « Dans cette théorie, l’espace n’est plus une entité absolue, mais une structure souple déformée par la matière ». Le physicien Karl Schwarzschild trouve quelques mois plus tard une solution à l’équation, qui parvient à déterminer le rayon de l’horizon d’un trou noir. Aussi, entre-t-il dans la définition d’un trou noir, étant donné qu’il peut être caractérisé comme le rayon d’une sphère à partir duquel la masse de l’objet est si compacte que la vitesse de libération est égale à la vitesse de la lumière. « Leur description ne tient qu’à trois paramètres », poursuit le chercheur, « la masse, la charge électrique et le moment cinétique ».

    « Dans cette théorie, l’espace n’est plus une entité absolue, mais une structure souple déformée par la matière »

    – Physicien, Eric Gourgoulhon

    Une typologie des trous noirs
    Georges Meylan, professeur honoraire d’astrophysique à l’EPFL, nous éclaire quant aux différents types de trous noirs : « Il existe des trous noirs dits supermassifs, qui se trouvent au centre de la galaxie et dont la présence provoque parfois l’apparition de jets et du rayonnement X. Les trous noirs primordiaux, eux, sont caractérisés par leur petite taille et se seraient formés durant le Big Bang, alors que les trous noirs intermédiaires ont une masse entre 100 et 10’000 masses solaires ». Les plus étudiés restent les trous noirs stellaires, de masse équivalente à trois masses solaires, et qui naissent à la suite de l’effondrement gravitationnel du résidu des étoiles massives. « Il s’agit de l’étape finale d’une explosion d’une étoile », simplifie l’astrophysicien.

    Un champ de recherche en pleine expansion
    Le XXe siècle a vu l’avènement de nombreuses théories, dont celle de Stephen Hawking, à qui l’on doit le rayonnement éponyme qui suggère que les trous noirs ne sont pas complètement noirs. Plus récemment, le Prix Nobel 2020 a été décerné à Andrea Ghez et Roger Penrose, à qui l’on doit la première « photo » prise en juin 2019. « Deux défis préoccupent les astrophysicien·ne·s contemporains », développe le physicien du CNRS : « Un premier, qui est observationnel, visant à l’amélioration de nos instruments de telle sorte à obtenir des images plus fines ; le second est d’ordre théorique, puisqu’il est question de tester les modèles de trous noirs dans d’autres modèles que la théorie générale ». Le but ? Déterminer si la théorie de la gravitation sous-jacente est bien en accord avec les prédictions de la théorie de la relativité générale. De quoi passionner les futures générations d’astrophysicien·ne·s.

  • Des études, mais à quel prix?

    Des études, mais à quel prix?

    Crédit: Olivier Voirol

    INTERVIEW · Olivier Voirol, maître d’enseignement et de recherche en SSP à l’Université de Lausanne, a participé à la grève de l’Université de Lausanne du mois d’avril 1997. 25 ans plus tard, il revient sur l’événement et les conditions d’études actuelles.

    Voyez-vous comme un échec le fait que le mouvement de grève ne soit pas reparti à la rentrée?

    Il est reparti, mais autrement, et moins fortement. Nous ne pouvions plus refaire le coup d’avril, une grève prolongée avec une mobilisation de tous les jours ! Cela demande beaucoup d’énergie ! Surtout, il y avait face à nous un pouvoir politique qui refusait d’entrer en discussion sur nos revendications. Sans interlocuteur politique, il fallait inventer de nouveaux moyens d’action. 

    Beaucoup de choses avaient été entreprises durant la grève, un moment formidable de débats et d’imagination politique ! Nous avions notamment pris des contacts avec d’autres universités, et des mobilisations à Zürich, Genève, Bâle, Neuchâtel, ont suivi. Durant la grève, d’ailleurs, plusieurs étudiant·e·s d’autres universités étaient venus voir, ahuris, ce qu’il se passait sur le campus de Dorigny. Ils·elles en ressortaient impressionné·e·s par l’ampleur du mouvement et électrisé·e·s par son enthousiasme, sa créativité et son humour, autant que par la qualité des débats politiques !

    Le phénomène a donc débordé la scène locale pour se diffuser à l’échelon national et même international. Au plus fort de la grève, d’ailleurs, les messages de solidarité et de soutien affluaient de toutes parts !

    Sur la question de l’échec ou non de notre mouvement, nous avons su bien plus tard qu’il avait tétanisé les autorités, en particulier universitaires. Et que certains projets qui étaient sur la table, comme la hausse drastique des taxes d’inscription, ont été enterrés. Des moyens supplémentaires ont été alloués à l’université dans les années qui suivirent. 

    Difficile de savoir au juste ce qui est le fait de la grève de 97 et plus généralement du mouvement étudiant. Et ce qui a joué dans les décisions politiques. C’est sûr, cependant, que nous avions réussi à constituer une sorte de « pouvoir étudiant » qui, même sans être convié à la table des négociations avec les autorités, était devenu un acteur incontournable. Sans doute assez casse-pieds pour les autorités et leur politique universitaire.

    Même si les autorités ne nous écoutaient pas, elles ne pouvaient faire sans nous car nous avions désormais un pouvoir de nuisance, un pouvoir par la négative en quelque sorte, qui a marqué les autorités de l’époque. Et surtout qui a marqué tout une génération d’étudiant·e·s, sinon deux. La grève de 97 reste un événement biographique et collectif pour celles et ceux qui l’ont vécue ! La prise de contrôle effective des lieux a créé un fort rapport d’affinité entre le campus et les étudiant·e·s : c’était notre campus, notre lieu d’études, de recherche, d’activité politique et de vie !

    Quelle était l’ampleur du mouvement sur le campus. Quelle proportion d’étudiant·e·s suivait le mouvement? Les professeurs étaient-ils·elles impliqué·e·s dans la grève?

    Les assemblées générales quotidiennes rassemblaient, selon les jours, autour de 800 personnes amassées dans le grand auditoire de l’Anthropole (1031). Les actions symboliques réunissaient quotidiennement quelques centaines d’étudiants. Beaucoup plus pour les grosses manifs, et il en a eu plusieurs.  

    Côté enseignants, la grève n’a jamais pris, à de rares exceptions près. Le corps enseignant a été assez lâche, même si dans l’ensemble il était raccord avec les revendications étudiant·e·s. Les professeurs hostiles au mouvement étaient connu·e·s car on intervenait régulièrement dans les cours pour annoncer les manifestations, expliquer nos actions et nos revendications. Les profs rétifs ou les hostilités timides s’étaient déjà révélés ! Dans l’ensemble, le corps professoral nous a beaucoup déçus, mais nous n’attendions pas grand-chose non plus !

    Comment se passaient les rapports avec l’université?

    Nous voulions entrer en négociation avec le Conseil d’Etat, là où les décisions nous concernant se prenaient. L’Université n’était notre interlocuteur principal. Bien sûr, nous discutions avec le rectorat et d’autres instances, qui n’étaient pas ravis de tout ce chahut sur le campus. Ils s’en seraient bien passés. Même s’il était clair que nous nous battions – en « bons élèves »… – pour nos conditions d’étude, pour la recherche, l’enseignement, la critique, donc tout ce que l’université est censé défendre. Manifestement, nous lui donnions du fil à retordre, notamment à propos des bâtiments – les services techniques étaient assez angoissés.

    Je ne saurais dire si de vraies options répressives ont été envisagées. De notre côté, que la police débarque pour nous déloger était de l’ordre du possible. Cela ne s’est pas passé, mais la police nous surveillait. Durant la grève, nos sorties impromptues en ville causaient de vraies perturbation, l’ordre public s’en trouvait affecté. Mais une intervention policière brutale aurait à coup sûr créé une explosion, ça n’aurait pas été une option très avisée.

    Si vous étiez étudiant aujourd’hui, qu’est-ce qui vous amènerait à faire grève, en 2022 ?

    Une protestation étudiante aujourd’hui pourrait avoir de multiples motifs très légitimes: les conditions d’études ne sont pas idéales, les études sont devenues une course aux « crédits », l’accès reste inégalitaire, le monde étudiant a été très affecté par la pandémie, les espaces qui rendent possibles une université démocratique, participative et engagée dans les grands enjeux politiques du présent se restreignent, etc. Tout un système de surveillance s’est mis en place au sein des universités, qui ressemblent de plus en plus à des grands magasins. Comme si les étudiant·e·s étaient eux·elles-mêmes une menace, ou des client·e·s à surveiller ! La création d’une sécurité interne s’est imposée, après bien des protestations. Et l’on s’y est fait, aux agents de sécurité un peu partout ! Surtout à l’heure de la pandémie. A l’époque, tout cela aurait été inimaginable, et aurait scandalisé le monde étudiant.

    L’essoufflement des espaces de sociabilité étudiante où ces derniers se saisissent politiquement de leurs conditions d’études a de quoi inquiéter. La CAP a presque disparu et a vu ses activités réduites. Le campus s’est appauvri en termes d’espaces de discussion et de critiques sur les enjeux politiques actuels. Dans l’ensemble, le vécu étudiant en est affecté, de même que la capacité de s’engager. Cela affaibli la capacité des étudiant·e·s à s’organiser et à « politiser » leurs problèmes. La pression aux notes et aux crédits est constante. Avant, on ne s’inquiétait guère des examens avant le mois de mai, on se souciait uniquement des séminaires. Le reste du temps était plus relâché et rendait possible plein d’activités politiques, culturelles et autres sur le campus.

    Vous êtes maintenant maître d’enseignement à l’Unil, la grève a-t-elle influencé votre parcours?

    J’étais très investi dans les questions politiques parce que ne me sentais concerné par le devenir de l’université, et par les questions de société. La dégradation des conditions d’études me touchait, je m’identifiais à l’activité de recherche, de réflexion critique censée être promue par l’université. J’avais de fortes attentes envers l’université, sans doute en raison de mon parcours – je suis passé par le préalable. A seize ans, j’étais apprenti dans l’industrie des machines. Lecteur assidu, je me suis formé en autodidacte à la philosophie et à la sociologie. En études, j’idéalisais l’université comme lieu de connaissance, de réflexion, de savoir universel, mais aussi d’engagement et de critique raisonnée. J’avais de fortes attentes, qui furent souvent déçues. Mais je les ai encore aujourd’hui. Et chaque mesure qui affecte la liberté de pratique et d’accès et la recherche, à l’enseignement, et à la critique, me révolte autant qu’hier.

    Avoir ces attentes élevées m’a par la suite motivé dans mes recherches ultérieures, jusqu’au doctorat. Je suis parti en Allemagne pour travailler sur la théorie critique de l’Ecole de Francfort, la face intellectuelle et scientifique de mon engagement pratique. 

    L’« esprit » de la grève de 1997 reste vivant en moi, même 25 ans plus tard. Et je suis loin d’être le seul : cette grève a été un révélateur pour ma génération, un détonateur, un moment politique intense, d’autonomie et d’imagination, d’action et d’intelligence collectives, mais aussi de débats disputés et de lutte raisonnée. 

    Propos recueillis par Killian Rigaux

  • Avril 97, l’Unil se révolte

    Avril 97, l’Unil se révolte

    RECIT · En avril 1997 éclate une grève de trois semaines sur le campus de l’Unil, Un des acteurs de l’époque, Olivier Voirol, aujourd’hui maître d’enseignement et de recherche en SSP, retrace les causes, moments forts et conséquences du soulèvement qu’il a vécus en tant que membre du comité de grève.

    Le climat d’avant-grève

    Depuis le début des années 1990, les étudiant·e·s percevaient une dégradation de leurs conditions d’étude. Il y avait beaucoup d’activités sur le campus, quelques manifestations avaient eu lieu autour de 1993, lorsque j’ai moi-même commencé mes études, notamment des tentatives de connexions entre étudiant·e·s et apprenti·e·s. Les principales questions qui étaient discutées concernaient le programme de restriction budgétaire annoncé par l’Etat de Vaud et qui touchait près de 10% du budget de l’université.

    La première mesure marquante était la hausse des « bons de repas », passés en l’espace d’un an de 4.50.- à 6.50, si je me souviens bien. Il était clair pour nous que nos conditions d’études commençaient à se dégrader et que ce n’était que le début. La suite s’annonçait mal, avec toutes les mesures annoncées par le Conseil d’Etat. Il y avait des problèmes de sureffectif dans les cours et séminaires, et un taux d’encadrement qui baissait d’année en année, particulièrement en SSP (Sciences Sociales et Politiques) et en Lettres, avec des effectifs en croissance, mais aussi dans d’autres facultés. Tout cela était très perceptible pour nous, on en voyait les conséquences immédiates, à la cantine et dans nos études ! Les annonces du Conseil d’état indiquaient qu’on était au tout début, et que ça allait s’empirer dans les années à venir.

    Au début, peu d’étudiant·e·s étaient sensibles à ces questions. Mais la prise de conscience ne s’est pas fait tarder. Il y avait comme une évidence pratique. Fin 1993, se sont déroulés des « Etats généraux de la formation », une journée entière de réflexion sur le devenir de la formation universitaire et les réformes annoncées – qu’on n’appelait pas encore « néolibérales », mais qui en avaient tous les traits. C’était clair que tout ça allait nous tomber dessus. 

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    Une série d’actions ont alors été tentées pour inverser la tendance, notamment au niveau du taux d’encadrement: des pétitions au niveau politique en suivant les canaux classiques, du côté de la FAE (Fédération des Associations d’Etudiant·e·s), de l’AESSP (Association des étudiant·e·s en sciences sociales politiques) ou d’autres. Plusieurs manifestations ont eu lieu, encore petites par rapport à ce qui a suivi, mais qui regroupaient quand même 500 à 600 étudiant·e·s. C’était une réaction à la pression induite par le fait que nous allions au-devant d’une logique de coupes budgétaires dans le service public et donc aussi le secteur de la formation. Tout cela se cristallisait autour du plan « Orchidée II » décidé par l’Etat de Vaud, dont l’objectif était de réaliser d’importantes économies dans le secteur public.

    Le contexte social et politique

    La grève est née de ce sentiment, qui était partagé par beaucoup d’étudiant·e·s, même si nous n’étions qu’une poignée au départ. Un comité de liaison contre Orchidée à l’Université (CLOU) s’était mis sur pieds, en lien avec les syndicats et les mobilisations du service public. Les réunions hebdomadaires, durant la pause de midi, regroupaient une trentaine de personnes. Il y avait plusieurs groupes, plusieurs tendances et manières de voir les choses. Ça discutait beaucoup et nous n’étions pas forcément d’accord. Mais pour nous tous, le programme « Orchidée » incarnait tout ce que nous ne voulions pas, l’esprit de ce qu’on a appelé plus tard le « néolibéralisme » : les coupes dans le service public au nom des « caisses vides » et de « l’esprit d’entreprise », arguments que nous avions appris à torpiller.

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    Un campus actif 

    Le mouvement sur le campus était donc connecté à ce qu’il se passait en dehors de l’université et surtout dans la fonction publique. Mais pas seulement. Le campus était très animé au milieu des années 1990. Plusieurs groupes organisaient régulièrement des débats ou conférences, qui étaient très suivis. Il y avait un collectif féministe, les Bad girls go everywhere, qui portait la question genre et critiquait le sexisme à l’université. Le Groupe regards critiques portait quant à lui un discours critique sur la question sociale et la politique universitaire. Dans le sillage de la grève apparurent d’autres groupes, comme les Insurgées ou encore des groupes de solidarité avec l’Amérique latine. Des journaux ou revues sont nés dès 1995, comme Flagrant délit. A l’Anthropole, il y avait surtout la CAP (Cafétéria Autogérée Provisoire), qui organisait quotidiennement des repas avec des associations. C’était un lieu central de rencontres, de discussions et de débats politiques. La CAP a joué un rôle absolument décisif dans tout le mouvement étudiant ainsi que dans la logistique de la grève.

    Un nouvel horizon politique

    Et puis, il y avait tout le contexte de l’époque. Nous sortions à peine de la séquence « chute du Mur » (de Berlin), de la guerre froide, tout cela semblait signifier une ère de paix retrouvée, en étant présentée par certains idéologues conservateurs comme la « fin de l’histoire ». Or, au même moment, se déployait à droite une attaque sans précédent contre l’Etat social et les appels au détricotage du service public étaient légion.

    Fin 1995, les grandes mobilisations du secteur public en France furent un catalyseur. Le sociologue Pierre Bourdieu sortait en prononçant un discours devant les cheminots en grève de la Gare de Lyon. Il y parlait de « rupture de civilisation » incarnée par le « néolibéralisme » et appelait à combattre ce dernier. C’était très stimulant et donnait du sens à nos impressions. Mais Bourdieu était loin d’être le seul à s’exprimer de la sorte. Cela mettait des mots sur ce que nous percevions assez vaguement comme une vraie régression. Et puis émergeaient aussi, çà et là, de nouveaux mouvements sociaux et politiques, portant des formes politiques inédites, comme par exemple le zapatisme au Mexique dès 1994, l’Action mondiale des peuples à Genève, Reclaim the streets, plus tard Attac, etc.

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    On avait l’impression assez étrange d’entrer, d’un côté, dans une nouvelle ère, cette prétendue « fin de l’histoire », alors que, de l’autre, le capitalisme continuait à engendrer ses inégalités et ses injustices. L’énorme programme de restructurations et de détricotage de l’état social et du service public, articulé à un nouvel imaginaire politique émergeant produisait comme un clash dont l’expression ne pouvait être que de nouvelles révoltes sociales et de nouveaux conflits politiques. 

    Les éléments déclencheurs

    A ce moment, toutefois, l’idée d’une grève sur le campus paraissait assez saugrenue. Les grands mouvements ne sont devenus une habitude que plus tard. Cependant, autour de 1995, tout avait déjà été tenté pour faire valoir la cause étudiante, notamment du côté de la FAE où une certaine impatience se faisait sentir. Au sein du mouvement, certain·e·s voulaient passer à des modes d’action plus décidés. D’autres préféraient continuer sur les mêmes modalités (faire des rapports, signer des pétitions, interpeller les autorités, etc.), mais leurs arguments ne portaient plus.

    En novembre 1995, la grande manifestation du service public a joué un rôle décisif. Il y a eu une grosse mobilisation sur le campus, les bâtiments étaient recouverts de banderoles aux slogans percutants et drôles. Le matin, une action coup de poing des étudiant·e·s avait bloqué la ligne de métro (M1) à l’aide de barricades, tout était perturbé. Nous sommes beaucoup intervenu·e·s dans les cours pour parler des revendications et inciter les étudiant·e·s à rejoindre la manifestation. 

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    Cela a très bien pris en Lettres et en SSP, un peu moins dans les autres facultés, et à l’Internef où parfois les feuilles volaient dans les auditoires occupés. Une manif de plusieurs centaines de personnes a ainsi serpenté le campus d’un bâtiment à l’autre, en s’allongeant sans cesse. On s’est ensuite rendus au bas de l’Anthropole (qui s’appelait « BFSH II » à l’époque, le « B2 » disions-nous) et c’était bourré de monde. Une assemblée s’est tenue dans un 1031 bondé avant de monter en ville pour participer à la grande manif de la fonction publique, qui rassemble plus de 15’000 personnes. Un vrai succès.  Ce fut un moment galvaniseur. La mobilisation avait pris sur le campus, pour durer, et un mouvement se développait dans tout le canton. 

    Un sleep-in à Anthropole…

    Un autre événement important ayant préparé la grève est le sleep-in en janvier 1996, une occupation de l’Anthropole pendant trois jours, en y dormant, pour marquer notre opposition aux politiques en cours. Ce qui nous a permis de prendre nos marques dans le bâtiment et d’apprendre à organiser toute une logistique qui allait se révéler décisive par la suite. Durant ces trois jours de résistance, de discussions intenses, de « contre-séminaires », mais aussi de fête, nous discutions de l’université qu’on ne voulait pas et de celle que nous voulions !

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    Tout cela nous a mis en confiance et montré que nous étions capables d’habiter le bâtiment en le gérant par nous-mêmes. D’y vivre et pas seulement d’y étudier. On a vu que la CAP (Cafétéria Autogérée Provisoire) permettait d’assurer des repas pour beaucoup de monde et d’être une sorte de plaque-tournante d’activités multiples. Sur le moment, nous n’en étions pas pleinement conscients, mais ça a été décisif pour préparer la grève. On se rendait compte de tout ce qu’on pouvait faire collectivement et nous étions devenus maîtres dans l’appropriation des bâtiments du campus, qui étaient vraiment devenus les nôtres.

    Pour une « autre université »

    Un des points centraux de nos revendications était le retrait de la LUL, la nouvelle loi sur l’université, qui faisait reculer nos droits et signait l’entrée de l’université dans une gestion « néolibérale ». Nous étions opposé·e·s à une gestion axée sur un contrat de prestations entre l’Unil et l’Etat de Vaud, nous demandions l’arrêt immédiat des plans d’austérité visant l’Unil et le secteur public, et parapublic. Nous demandions à ce que le gouvernement s’engage à créer de nouveaux postes pour revenir au taux d’encadrement antérieur aux mesures d’économie – dont, on l’a dit, les effets sur nos conditions d’études étaient perceptibles. Nous demandions en outre le développement du pluralisme des savoirs, ce qui passait notamment à nos yeux par la création de chaires d’enseignement d’économie alternative et d’études féministes. En bref, nous ne nous opposions pas seulement au programme d’économies, nous questionnions aussi l’université dans son fonctionnement, ses contenus, avec une forte attente et exigence de ce qu’elle pourrait – et devrait – être à nos yeux ! Une « autre université » était possible !

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    L’entrée en grève

    Les gens ont fini par être de plus en plus remontés, et prêts à passer à des modes d’actions plus radicaux. La question de la grève était donc posée, mais elle apparaissait comme le dernier recours. Nous discutions de plusieurs variantes pour débloquer la situation et faire avancer le mouvement. On voyait peu de perspectives et la fonction publique bougeait beaucoup, ça parlait de plus en plus de grève.

    Début avril 1997, le vendredi 9 plus exactement, une AG s’est tenue dans un 1129 presque-plein. La question est très discutée, et disputée. Si bien que nous décidons de voter. Il a fallu compter les voix par deux fois tellement c’était serré ! Et tout à coups c’était clair : une majorité était pour la grève ! On s’est alors regardé les uns les autres : « On l’a vraiment fait? On a voté la grève? Ouais, c’est ça ! Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait? ». On l’avait votée pour lundi matin, on était vendredi. Sur le moment, nous étions un peu dépassés par notre propre décision collective ! Mais nous nous vite organisés et ce fut un boulot intense tout le week-end. C’était comme une étincelle, les gens se sont réveillés d’un coup. Le lundi matin, il y avait des piquets de grève aux principales entrées du campus. L’Anthropole était quasi bloquée. On a rédigé et sorti des tracts présentant nos revendications et c’est là que le mouvement a pris tout à coup une tout autre ampleur. 

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    A ce moment, l’Anthropole et le bâtiment des sciences étaient recouverts en permanence de grandes banderoles sprayées de slogans percutants, drôles, parfois très travaillés. On a constitué différents sous-groupes, dont un « groupe action », un comité de grève composé de cinq à sept personnes, dont je faisais partie. Il préparait les assemblées générales quotidiennes, aidait à structurer les discussions, synthétisait des options ou des scénarios, assurait le suivi des problématiques. 

    Le comité d’action a inventé des formes d’action très originales et qui ont très vite permis de rendre visible le mouvement en ville, où l’on sortait en manif quotidiennement. La journée, il y avait des discussions un peu partout sur le campus, sur des thèmes comme « une uni non sexiste », l’accès à la formation, « une autre uni », la destruction du service public, l’économie alternative, l’enseignement critique, etc. La discussion était permanente, c’était un peu un « séminaire autogéré » sans fin. L’après-midi se tenait l’assemblée générale suivie d’une manif  ou d’« actions symboliques » au centre-ville. Le matin, nous étions très tôt déjà sur les piquets aux différents postes sur le campus, pour empêcher les étudiant·e·s d’aller en cours et les convaincre à participer au mouvement.

    Au début, c’était compliqué, certains étudiant·e·s passaient à travers les barrières. D’autres n’étaient pas d’accord et voulaient se rendre dans les amphis sans se soucier des questions posées par la grève. Parfois ça chauffait au peu. Il fallait convaincre, argumenter et s’organiser. On a fait un monstre boulot d’information. Il y avait aussi la nécessité d’organiser la logistique: permettre aux gens de se nourrir et de dormir sur place pour assurer l’occupation du lieu. C’étaient des journées qui commençaient à 6h du matin et se terminaient tard dans la nuit, souvent autour d’une bière à la CAP. Au comité de grève, nous nous voyions parfois vers 6h le matin, en particulier lorsqu’il fallait organiser le contact avec les médias, pour préparer nos interventions en public. Pour ma part, durant ces trois semaines, j’ai dormi max. 3 heures par nuit, et j’ai terminé cette période de grève complètement exténué !

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    Pour beaucoup, la grève fut un immense moment de discussion, de débats, mais aussi de conflits et de disputes politiques entre différentes propositions et modes d’action. Mais ce fut aussi un immense moment d’échanges, de créativité et d’imagination politiques. Ce fut aussi un moment « poétique », peuplé d’ateliers-slogans, de confections de banderoles, d’inventions de chants, de slogans, mais aussi de musique, de concerts, de réappropriation des bâtiments et de toute sorte de choses par cet « esprit de grève ». Certains soir, la fête dura la nuit entière à l’Anthropole. A coup sûr, certain·e·s personnes ont vécu la grève autant comme un moment politique que comme une sorte d’explosion festive jour et nuit.

    Chaque jour, on décidait si on reconduisait la grève ou non, par un vote en AG. Ce n’était pas toujours très clair, sans cesse rediscuté, quotidiennement. Les enjeux étaient importants : il fallait parvenir à faire avancer nos revendications, gérer les étudiant·e·s soucieux·euses de reprendre les cours et inquiet·ète·s pour les examens. Bref, c’était une démocratie à l’état brut, rejouée au jour le jour, avec son côté explosif et très créatif, mais aussi ses tensions et ses prises de décisions disputées. Et puis, quelques étudiant·e·s politisés à droite, en HEC et Droit, avaient constitué un comité antigrève qui intervenait assez régulièrement en AG ou ailleurs pour saper le mouvement en exigeant l’arrêt immédiat de la grève. Ça ne nous facilitait pas la tâche. 

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    Notre objectif était d’entrer en négociation avec le Conseil d’Etat sur la base de notre plateforme de revendications : l’abandon de la LUL, le retour à un taux d’encadrement d’avant les coupes budgétaires, l’abandon de la logique « néolibérale », etc. C’était aussi la défende de l’idée d’une université ouverte d’accès, critique dans ses contenus, participative dans son fonctionnement, et pleinement démocratique. Nous demandions également la création d’une chaire d’études genre et une chaire d’économie alternative, représentant un point de vue critique en économie. Il faut dire qu’en HEC à l’époque, certains profs très médiatisés appuyaient fortement les mesures d’économie – alors qu’ils étaient eux-mêmes financés par le service public ! Il n’y avait aucune place pour un autre discours en sciences économiques. Nous attendions mieux de l’institution que nous défendions. 

    En trois semaines de grève, nous avons tout fait pour obtenir des négociations avec le Conseil d’Etat. Très vite, cependant, ce dernier a temporisé. La première semaine, on n’a eu aucune réponse, pas de tentative d’écoute, les autorités ont fait mine de ne rien voir ni entendre. Mais dès la deuxième semaine de grève, le mouvement s’est radicalisé. Toutes les salles ont été condamnées, chaises et tables sorties et entassées en barricades. Bref, l’uni était désormais bloquée, en tous cas dans l’Anthropole et le bâtiment des sciences. Ce n’était plus possible de dispenser et suivre des cours. Les portes étaient condamnées par un système ingénieux, même les techniciens n’y accédaient plus. 

    Et puis, dès ce moment, les médias qui avaient jusque-là boudé le mouvement ont commencé à s’y intéresser. Il y avait tout à coup des journalistes partout dans le bâtiment. Ce n’était pas évident à gérer, mais cette « visibilité » nouvelle décuplait notre énergie et notre volonté d’obtenir ce que nous exigions.

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    La phase des « négoscussions »

    A moment donné, nous avons fait une manifestation en ville qui a abouti devant le bâtiment du département de l’enseignement, à deux pas du Château. Tout le monde criait: « Négociations! Négociations! ». Soudain, une personne sortit du bâtiment et tout le monde s’y engouffra. En quelques minutes, il y avait des étudiant·e·s partout dans le bâtiment. Deux conseillers d’état s’y trouvaient encore et ont tenté de s’enfuir par une porte arrière. Ils furent vite rattrapés et encerclés. C’est ainsi que Jean-Jacques Schwaab, le Conseiller d’Etat responsable du département de l’éducation, entouré de plus de deux-cents manifestants criant « négociations ! », s’est engagé à venir sur le campus pour discuter d’un calendrier de négociations. 

    Source: archives de 1997 de L'auditoire
    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    Lorsqu’il arrive sur le campus, le grand auditoire 1031 est bondé. Il y a des gens jusque tout en haut dans la cafétéria. C’était clair : nous voulions entrer en négociation, il n’était pas question de « discutailler » avec un conseiller sans mandat politique du gouvernement. Nous ne voulions pas de « négoscussions » comme nous disions. Il fallait donc s’assurer que ce conseiller d’Etat avait bel et bien un mandat et qu’il n’était pas là seulement pour nous « écouter ».

    Face à un bon millier d’étudiant·e·s, ce dernier commença à dire qu’il avait connaissance de nos revendications et qu’il entendait nos protestations. Vincent Bourquin, du comité de grève et de la FAE, lance alors : «Etes-vous prêt à entrer en négociations, avez-vous mandat du Conseil d’Etat? ». Il ne répond pas, on insiste. «Monsieur Schwaab, répondez, êtes-vous prêt à négocier avec le mouvement, oui ou non?». Après un silence hésitant, un « non » timide sort de sa bouche. 

    Source: archives de 1997 de L’auditoire

    A ce moment, tout le monde se lève et quitte la salle. Laissant le conseiller d’Etat  seul sur sa chaise, bouche-bée, littéralement ahuri. Les gens sont ensuite partis en manif, 1’500 personnes en colère, remontant à pied depuis le campus jusqu’au centre-ville, où tout est resté bloqué toute la soirée. C’était un moment très fort. Mais nous savions aussi que ça serait très compliqué désormais. Que le gouvernement refusait toute entrée en matière et que nous n’avions pas d’interlocuteur pour fixer un cadre politique de négociations.

    Que faire dans une telle situation ? Renoncer ou radicaliser le mouvement, c’était l’alternative. Il n’y avait pas d’autre d’issue politique, on en cherchait une comme « faire une pause » et repartir, mais ce n’était pas très crédible. Et puis, radicaliser, le mouvement ? Nous avions déjà atteint degré assez élevé pour le canton de Vaud. Et nous commencions à nous épuiser, les examens approchaient et l’inquiétude étudiante était de plus en plus difficile à gérer.

    La seule solution qu’on a trouvée a été de faire une pause et repartir plus fort à la rentrée. Mais nous avions  atteint une sorte de paroxysme durant ces trois semaines, et nous n’avons jamais réussi à recréer une telle dynamique, une telle intensité par la suite. Mais nous avions déjà fait quelque chose d’incroyable.

    Propos recueillis par Killian Rigaux

  • Entrevue avec Isaac Pante

    Entrevue avec Isaac Pante

    Photo : François Wavre | Lundi13

    Propos recueillis par Maxime Hoffmann

    Est-ce que vous vous considérez écrivain ?

    Oui, depuis la fin de l’année 2005. Au départ, c’était tout sauf une bonne nouvelle. « Écrivain » est un statut encombrant, aux avantages trop rapides et trop durables (notamment en termes de prestige) et qui peut complètement gâcher l’écriture. Dans un texte à paraître dans Le Persil, je développe mon rapport conflictuel à la figure de l’auteur. Il faut comprendre qu’être écrivain n’a jamais été un rêve d’enfant : c’est une étiquette qui m’a été collée par surprise. J’écrivais, oui. Gamin, je remplissais des carnets de pensées, ado (en 2001) j’ai gagné un prix pour un supplément de jeu de rôle écrit dans le cadre d’un concours. Pourtant, à aucun moment je ne me suis pensé auteur. La parution de Passé par les armes (2005), mon tout premier livre, ne m’a pas davantage donné le sentiment d’être un écrivain : j’étais juste un témoin qui se servait de sa douleur pour développer un remède. J’étais revenu abîmé de mon école de recrues et comme je sentais qu’une partie de moi était restée prisonnière de cette caserne, j’ai donné forme à ce sentiment de la meilleure manière que je connaissais : en mettant hors de moi ce qui me mettait hors de moi par l’écriture. Aller vers un éditeur était juste une manière de délivrer mon médicament à un maximum de personnes, pas du tout une manière d’entériner un quelconque statut. Et cela marchait. Aux dédicaces, des hommes me disaient que le livre les avait aidés, qu’il les avait guéris d’une blessure vieille de dix ou trente ans. Et puis il y avait les femmes : elles avaient entendu parler du livre, voulaient comprendre ce que vivaient leurs enfants, venaient l’acheter pour le faire lire à leur mari. Bref, j’étais en mission humanitaire et je corrigeais toute personne qui me disait « écrivain ». À l’époque, l’excellent article d’Alain Zysset dans Le Temps prenait la même focale en se concentrant sur la description minutieuse des processus d’aliénation. Reste que, petit à petit, dans le cortège d’articles, des journalistes se sont mis à recenser le livre sous un angle littéraire en lui trouvant « du style ». Pour moi, c’était absolument inattendu. Au moment d’écrire Passé par les armes, j’étais un monomaniaque de la philosophie. Jusque-là, à part peut-être La Peste de Camus, les romans m’avaient profondément ennuyé. J’ai donc cru à un malentendu et ai continué à toquer aux portes pour faire connaître mon médicament. Au vu du nombre de femmes qui venaient aux dédicaces, j’ai contacté le magazine Femina. Maxime Pegatoquet (ndlr : un des journalistes de l’époque), m’a dit qu’un texte sur l’armée était tout à fait inadapté à leur public. Inutile donc de leur envoyer un exemplaire en service de presse, par contre, il attirait mon attention sur le concours de nouvelles de leur magazine, en collaboration avec Cartier. J’avais jusqu’à l’été pour soumettre quelque chose. Qui sait, cela pourrait m’intéresser. J’étais déçu et n’ai pas tout de suite considéré à participer, d’autant que j’avais déjà une nouvelle en lice dans un autre concours. Un ami m’avait signalé un concours de nouvelles policières du côté de l’Edition Zoé et je m’étais prêté au jeu, sans grandes attentes. Ensuite, tout s’est enchaîné : au salon du livre de Genève, j’ai dû quitter mon stand de dédicaces pour rejoindre le stand Zoé et voir ma nouvelle primée et éditée dans le recueil Petits meurtres en Suisse. De retour du salon, je me suis dit que j’allais peut-être tenter ma chance du côté de Femina. C’était surtout le défi qui m’attirait : autant faire plusieurs pages sur le thème « Petits meurtres en Suisse » m’avait semblé impossible, autant traiter le thème « La Femme et le temps » en si peu de caractères me semblait délirant. Écrire Madame Moriand (dans La femme et le temps, Editions G d’Encre, 2015) a été un exercice extrêmement formateur qui m’a amené à compresser mon travail et à affiner mon style. À la fin de l’année je recevais le Grand Prix Femina Cartier dans la salle comble du Théâtre de l’heure bleue, avec à la clef une forte somme d’argent et une lecture de mon texte par une comédienne. En voyant que le train avait sifflé trois fois (un livre et deux nouvelles primées en l’espace de huit mois) Femina a voulu que j’apparaisse dans leur numéro spécial « Les douze hommes de l’année » – c’était une autre époque ! – pour représenter la littérature suisse. Je me retrouvais à côté de Stéphane Lambiel, Monsieur sport de l’année. C’est dans ce délire complet que j’ai commencé à me considérer écrivain, mais à quel prix !

    Justement, quel a été le prix dont vous parlez ? Comment avez-vous vécu ce changement de statut ?

    Un splendide syndrome de l’imposteur. Comment pouvais-je expliquer mon succès, sinon par un malentendu ? J’avais 24 ans, la tête constamment dans les « œuvres immortelles ». Je ne lisais jamais les journaux, je ne savais pas que les quotidiens cherchent le coup et que les douze hommes de l’année serviraient surtout à allumer des barbecues. Tout ce que je savais, c’est qu’on m’avait gratifié d’une énorme confiance que je ne me sentais pas mériter. Après tout, au moment de recevoir ces prix, je n’aimais pas la littérature. Vraiment calé en philosophie, je mesurais d’autant mieux mon ignorance dans le domaine littéraire et le constat était sans appel : j’étais un ignorant. Du coup, l’amour de ce lectorat s’est transformé en dette. On me disait écrivain ? À moi de me montrer à la hauteur de ce titre. C’est là que j’ai commencé à me mettre des poutres dans les roues. J’ai abandonné la lecture plaisir au profit de lectures studieuses, comme on ferait ses devoirs en vue d’un examen. C’était évidemment la pire chose à faire, un vrai chemin de croix que j’ai suivi pendant au moins cinq ans. J’ai découvert plusieurs monuments de la littérature francophone, le plus souvent avec ennui. Le roman m’ennuyait toujours autant que lorsque je le subissais sur les bancs de l’école.

    Le point d’inflexion est venu d’une rencontre : Pierre Monnard (le réalisateur) avait repéré Petits meurtres en Suisse et voulait en tirer un long métrage. Il est pour beaucoup dans ma libération. À chaque fois que nous nous retrouvions pour travailler sur notre scénario, Pierre m’offrait un classique de la littérature américaine. Disgrace a été mon premier choc. D’un point de vue littéraire, pour moi, c’était comme allumer ma radio et d’entendre Bob Dylan pour la première fois. Disgrace avait une simplicité que je n’avais rencontrée dans aucune de mes lectures francophones. Dans les librairies, j’ai écumé d’autres rayons et suis vite arrivé à Hemingway, à Cormac McCarthy, etc. Ces textes et ces styles m’ont donné un nord, mais j’étais encore bien loin d’être tiré d’affaire.

    Comment avez-vous dépassé ce syndrome ?

    Par un détour du côté des « mauvais genres ». Après avoir écrit un mauvais recueil de nouvelles (jamais présenté à aucun éditeur parce que beaucoup trop « singe savant »), je me suis dit : « Arrête d’en faire une montagne. Tu écris des scénarios de jeu de rôle toutes les deux semaines. Prends un pseudo et écris un polar. » C’était un artifice, une manière de retrouver ma légèreté et de me libérer du label « écrivain ». Une fois terminé, le jeu s’était transformé en un livre dont j’étais fier et sur lequel je voulais apposer mon nom. Je connais tes œuvres est paru en 2012. Les critiques ont été excellentes. Cette fois encore, des personnes qui faisaient autorité dans le domaine ont salué mon bagage culturel et des références dont j’ignorais tout. Non, je n’avais pas lu Manchette et oui, j’entendais vraiment le terme de hard-boiled pour la première fois, seulement cette fois, je ne me suis pas senti illégitime pour autant. D’une manière ou d’une autre, j’avais appris ces codes. J’avais des heures de jeu de rôle au compteur, tous les épisodes de Columbo en tête, cela valait bien Simenon. Et surtout, j’acceptais de ne pas savoir précisément d’où venaient ces ressources. L’école insiste tant sur les apprentissages qui requièrent notre effort, qu’on en vient trop souvent à oublier que la plupart de nos apprentissages sont inconscients et que l’essentiel de nos actes et de nos œuvres ne nous appartient pas. Le fait de ne pas personnaliser le travail (ce qui va contre l’industrie éditoriale et médiatique) permet de recevoir la reconnaissance d’autrui avec beaucoup plus de justesse. En définitive, que dit-on lorsqu’on me délivre un prix ? Qu’on a apprécié ce que j’ai fait, qu’on souhaiterait que je continue. Rien de plus. Avoir la maturité d’en rester là n’est pas facile, surtout quand un journal vous propulse « homme de l’année » à 24 ans.

    Pourtant, une fois « débloqué », vous vous êtes tout de même éloigné du monde littéraire.

    L’expérience avec G d’Encre (ndlr : l’éditeur de Je connais tes oeuvres) a été décevante à plus d’un titre. Cela paraît fou, mais pour qui a un certain niveau d’exigence, l’écriture est souvent moins douloureuse que la publication. Après avoir cassé mon contrat et fait retirer Je connais tes oeuvres de la vente, je n’avais plus envie de me frotter à ce monde commercial. Après tout, je pouvais bien continuer à écrire et mettre mes textes dans une malle. C’est Marius Popescu, écrivain, chauffeur de bus et éditeur du Persil, qui m’a remis dans la course. Après une belle soirée où je lui ai parlé de mon parcours, il m’a dit « Écoute Isaac. Moi, j’aimerais bien publier un de tes textes dans le Persil ». J’ai accepté. Quand il a reçu ma nouvelle, il m’a juré qu’il ne fallait pas laisser mon travail dans un tiroir. Il m’a poussé à candidater au Prix FEMS, alors qu’il avait lui-même déposé un dossier. « Mais Marius, ça n’a pas de sens ! Dans le cas totalement improbable où je gagne, que deviendra notre amitié ? » Il m’a dit tranquillement : « Si je gagne, tu es content pour moi. Si tu gagnes, je suis content pour toi. Voilà !». Une bonté pareille est extrêmement rare dans cette « course de rats » qu’est trop souvent le monde littéraire. On connaît l’histoire : j’ai fini par obtenir le Prix FEMS 2019 et Dieu merci, cette fois, j’étais assez mûr pour encaisser le choc.

    Aujourd’hui, être écrivain, pour moi, est une partie de mon identité qui se cristallise lors d’événements littéraires ou culturels. Mais je reste Stirnerien (ndlr : Max Stirner, penseur de l’anarchisme individualiste, sur lequel Isaac Pante a fait son mémoire de philosophie) : « écrivain » est un titre que je dois posséder, jamais l’inverse. Au fond de moi, je sais que ce n’est qu’un mot. Je n’ai pas oublié la littérature à l’estomac (ndlr : Julien Gracq) et je partage cette conviction selon laquelle on est mineur le temps d’épuiser un gisement. Pour moi, être écrivain, c’est être à « sa table ». C’est parce que j’y suis en ce moment que je tolère l’étiquette.

    Comment gérez-vous la différence entre la littérature, très créative, et l’écriture scientifique, dont les modèles sont stricts ?

    Je ne la gère pas. Mon statut académique me permet de publier extrêmement peu et j’investis l’essentiel de mes efforts de recherche dans l’organisation de colloques et d’événements scientifiques. Dès mon assistanat, j’ai étouffé dans la pratique de l’écriture scientifique qui ressemble beaucoup à l’ouverture d’une voie en escalade. Après l’ivresse des premiers mouvements, il faut freiner son élan pour assurer chacune de ses prises et planter des pythons. J’admire sincèrement cette capacité à documenter le chemin accompli, en particulier parce que ce genre de tâche a tendance à m’ennuyer profondément. De manière générale, j’ai besoin de quelque chose de beaucoup plus vivant et dynamique. Mais je suis conscient de juger un peu strictement le travail académique. Mon regard documente avant tout ma limite en la matière : je sais que si j’arrivais davantage à dissocier la phase créative de la phase de « sécurisation », je pourrais trouver autant de plaisir à rédiger un article scientifique que j’en ai à écrire une nouvelle. Reste que le temps me manque et que, lorsque j’en ai enfin un peu, je préfère écrire un texte littéraire. Mais il ne faut jamais dire jamais. En ce moment, à l’université, je travaille beaucoup sur les Livres dont vous êtes le héros et l’envie de publier à ce sujet me prend souvent, aussi parce que je contribuerais, par de la littérature scientifique, à légitimer ces objets dans le monde académique.

    Vous aimez le freestyle, mais est-ce que cela veut dire que vous écrivez d’une traite ? Autrement dit, que vous commencez à écrire sans objectif précis, puis que vous vous laissez emporter ou, à l’inverse, que vous êtes plus programmatique et que vous élaborez longuement les charpentes de votre texte ?

    J’ai le sentiment que, plus le temps passe, moins je planifie. Dans tous les cas, même à mes débuts, je n’ai jamais écrit un texte à partir d’une réflexion purement conceptuelle du type « je veux rendre compte de l’aliénation en contexte militaire ». À la source de chacun de mes récits, il y a une histoire entendue, une photographie, des événements affectifs. Passé par les armes a débuté par une collection de souvenirs disparates. La structure a émergé de cette planche contact. De manière générale, je peux dire que pour m’accrocher à un texte, il me faut atteindre une scène qui me touche profondément.

    Pour les nouvelles, j’ai longtemps commencé par faire tourner le récit dans ma tête, jusqu’à voir surgir une image ou une scène qui me fasse pleurer. En somme, ce sont les larmes (bien réelles) qui valident mon projet. Certaines thématiques qui me tiennent à cœur me sont restées en tête durant des années, simplement faute de l’image ou du « twist » à même de joindre les différentes parties de mon propos et de délivrer mon message avec la force recherchée. Cette image (le plus souvent la scène finale dans laquelle un changement de perspective a lieu et où l’humain est valorisé) est LA source de confiance qui m’amène à m’asseoir et à écrire le texte, le plus souvent d’une traite. Tout se passe donc comme s’il me fallait impérativement savoir dans quel lac se jettera ma rivière avant de me mettre à dévaler la montagne.

    Aujourd’hui, je peux aussi commencer une nouvelle sans savoir où je vais. Dans ce cas, la lecture me sert de bois d’allumage. Je commence par lire un des textes qui me touche le plus jusqu’à ressentir un décrochement. S’il fallait donner une image, ce serait celle d’un avion qui décolle. L’accélération sur le tarmac, c’est la lecture et, dès que j’ai assez de vitesse, je me mets à écrire.

    Dans les récits créés de cette manière, je me préoccupe surtout du ton. Il prime sur l’histoire, en tout cas dans un premier temps. J’utilise d’ailleurs cette même technique lorsque j’approche de la fin d’un roman. Dans ces derniers mètres, j’ai tendance à m’interdire toute autre lecture que le roman lui-même et me sers des pages déjà écrites comme d’un bois d’allumage pour créer des liens dans ce seul terreau. Cette claustration dans un seul livre est aussi pénible que nécessaire : c’est elle qui me permet de rester « dans le jus » du texte et d’atteindre l’organicité que je cherche.

    Deux manières d’écrire donc. Reste que, tôt ou tard, pour conserver mon intérêt et ne pas passer à autre chose, ces textes libres vont devoir mobiliser une image forte et transformatrice qui justifie le temps que je leur consacre.

    Vous avez déjà commencé à répondre, mais pourquoi écrire alors qu’il y a une sorte de préjugé d’inutilité qui hante les écrivain·e·s, surtout dans le champ de la littérature ? Si vous écrivez, c’est donc pour changer quelque chose, dans l’idée qu’il y a une éthique propre à la littérature ?

    Toutes nos œuvres (et nos vies) sont condamnées à la disparition. À l’échelle des planètes, rien ne sert à rien. J’aime cette pensée de Roustang selon laquelle ​​ »le sens de cette vie c’est de voir s’effondrer les uns après les autres tous les sens qu’on avait cru trouver. » Pourquoi la littérature devrait-elle être condamnée à l’utilité ? Bien comprise, cette absence de finalité est salutaire.

    Aujourd’hui, il m’arrive d’écrire par jeu, un peu comme je pourrais dessiner, sans objectif ni finalité. Comme dit précédemment, je me retrouve alors avec des fragments, des sortes de petites clairières dans lesquelles j’ai plaisir à revenir et qui ont les limites de la photographie : elles disent ce qui a été, ce qui a déjà été perdu finira par l’être complètement.

    On pourrait penser que cette inutilité autorise à écrire et à publier n’importe quoi. Pour moi, c’est tout le contraire : face à l’infinité de choses qui peuvent être écrites, lues et consommées, une fois abandonnées les exigences narcissiques, qu’est-ce qui fait que le travail littéraire en vaut la peine ? À chacun de donner sa réponse. En tous les cas, pour moi, sortir un livre pour revitaliser mon statut d’écrivain, c’est non. Je n’oublie pas qu’il y a des arbres coupés derrière chaque mauvais livre.

    Je n’écris que si j’en ai envie et je ne publie que si cela mérite d’être partagé, c’est-à-dire, si je pense que cet acte de communication pourra enrichir la vie d’un autre être humain en lui permettant, au travers d’une expérience émotionnelle, de valoriser la tendresse, le courage et la beauté, bref, de transmettre les choses qui sauvent.

  • Z’Graggen, prototype de la femme moderne

    Z’Graggen, prototype de la femme moderne

    Rédigé par : Caique Cardoso

    Née il y a maintenant plus de cent ans, l’autrice genevoise a surmonté des obstacles qui semblaient infranchissables pour une femme de son époque, ceci pour devenir une des figures suisses les plus emblématiques.

    Avec une carrière qui dépasse sept décennies, Yvette Z’Graggen a laissé sa marque dans le paysage littéraire avec plus de vingt romans et récits à son nom, qui lui ont rapporté de multiples prix dans toute la Suisse. Mais Z’Graggen était aussi un exemple de vie : son enfance tourmentée par des problèmes familiaux, ainsi que des exigences parentales envers sa vie professionnelle, n’ont pas empêché qu’elle suive son parcours selon ses propres convictions.

    Des œuvres remplies d’héroïnes
    Même si Z’Graggen n’a pas été militante pour les droits de la femme, ses livres ont bel et bien été un exemple de leur libération. À une époque où Le guide de la ménagère était un des seuls écrits accessibles à beaucoup d’entre elles, Z’Graggen décrivait des personnages féminins tridimensionnels, avec des vies proches de la réalité, d’une modernité inédite. Pratiquement tous ses romans ont pour protagonistes des femmes de tous les âges, et de différentes classes sociales ; Michèle, dans L’Appel du rêve, veut vivre sa vie indépendamment de ses parents, pétris de préjugés, en partant loin d’eux. Cornelia, dans son livre éponyme, nous montre que l’amour est accessible pour une femme de plus de cinquante ans. Marie, dans Matthias Berg, ne craint pas de rechercher le passé tourmenté de sa famille. Des thèmes qui peuvent paraître plus légers aujourd’hui, mais qui ont inspiré des milliers de femmes à se battre pour leurs droits, dans une Suisse qui ne leur a donné le droit de vote qu’en 1971 et où l’égalité des sexes n’est toujours pas acquise.

    Z’GRAGGEN, YVETTE 1982 © ERLING MANDELMANN

    La mémoire comme outil littéraire
    Deux autres aspects sont aussi récurrents dans les écrits de Z’Graggen : le souvenir et le questionnement. Fille d’un père avec des pensées antisémites, son rejet de ces idées se retrouve dans ses héroïnes, avec lesquelles elle partageait beaucoup de points communs. Elle a été l’une des premières à s’interroger sur la place de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale, qui, selon elle, aurait pu (et aurait dû) s’exprimer sur les horreurs de l’holocauste bien plus tôt. Z’Graggen a exprimé sa propre « culpabilité » en disant qu’avec le recul ces terribles événements étaient évidents, mais que les Suisses ont préféré ne pas intervenir et fermer les yeux sur la situation. Ainsi, quelqu’un comme Yvette Z’Graggen, qui n’a jamais craint de se poser des questions sur des sujets sensibles et qui a participé à l’émancipation de la femme durant sa carrière, sera inscrit dans la mémoire de la Suisse comme l’une de ses plus grandes artistes du XXe siècle.

  • À la rencontre de Matteo Salvadore

    À la rencontre de Matteo Salvadore

    © Gustave Deghilage

    Propos recueillis par Ylenia Dalla Palma

    INTERVIEW · Alors que Matteo Salvadore est actuellement étudiant en Lettres, il est aussi, dans son temps libre, un jeune talent d’écriture. Récemment gagnant du troisième Prix de la Sorge 2021, c’est à l’occasion de la publication de son premier roman intitulé Larmes de renard que L’auditoire est allé à sa rencontre. Qui est cet étudiant-écrivain ?

    Quelle est la trame de ton roman ?

    C’est un polar qui se déroule entre Vevey et Aigle. Il se passe un meurtre violent et les policiers retrouvent sur la maison de la porte un renard cloué. Il y a donc une enquête de police qui se déroule à Vevey.

    Comment tu as eu l’idée de l’élaborer ? Comment est-ce que cela a commencé?

    J’aime bien écrire de la fiction et je me suis dit qu’un jour, ce serait bien que j’essaie d’écrire un gros projet, plutôt que des petites nouvelles. En effet, avant j’écrivais plutôt des petits textes et je me suis ensuite lancé dans ce polar.

    Pourquoi le choix d’un polar ?

    Le polar est ce que j’aime lire, donc c’est aussi ce que j’aime écrire. C’est sans doute comme la musique, où tu joues le style de musique que tu préfères écouter.

    Comment s’est passée la rédaction ?

    J’ai commencé par faire un plan de la trame avec l’intention de le suivre, mais je n’ai réussi à respecter que les trois premiers points. J’ai donc changé d’approche et y suis allé au feeling. C’est un peu comme pour les travaux académiques où le fil rouge change durant la rédaction. Pour moi, faire un plan ne m’a pas vraiment été utile, j’avais tous mes personnages en tête. Cela étant dit, je pense que la rédaction dépend de la personnalité de l’écrivain·e.

    J’ai mis longtemps à avoir le déclic par rapport à un certain événement de mon roman, mais à partir de là, cela m’a pris environ deux mois et demi pour l’écrire, durant l’hiver 2020-2021. Parfois, il faut trouver la motivation, vu qu’à l’uni, surtout en Lettres, on lit et écrit déjà énormément. On n’est donc pas forcément motivé·es à le faire dans notre temps libre. Une fois trouvée, c’est génial.

    Est-ce que tu as eu des inspirations particulières ?

    Je pense que j’ai été très inspiré par les polars que j’ai lus. Pour l’ambiance de la brigade avec la cheffe policière, je pense avoir été imprégné par les romans de Fred Vargas. Disons que ma trame ne ressemble pas aux siennes, mais les dynamiques se rapprochent.

    Comment s’est passée la prise de contact avec ta maison d’édition ?

    J’ai simplement envoyé un mail aux éditions locales Plaisir de lire. Cela a pris un peu de temps pour avoir une réponse, entre la lecture, les avis et les relectures. J’ai essayé avec d’autres maisons d’édition mais certaines m’ont refusé car je n’étais pas, selon eux·elles, dans leur lignée éditoriale. Plaisir de lire ont été les premiers à me répondre, j’ai donc décidé de travailler avec eux·elles. Je pense que ce qui a joué pour ma candidature, se sont surtout mon jeune âge et le fait que ma trame se déroule dans la région. J’ai ensuite pu suivre tout le processus d’édition. C’est quelque chose qui te fait mûrir par la même occasion, c’est ça qui est génial. Il y a eu une impression d’environ 800 exemplaires du roman et il va être vendu à Payot et Basta. Par ailleurs, cette maison d’édition cherche des nouveaux·elle·s jeunes écrivain·e·s, si certain·e·s sont intéréssé·e·s. Ils·elles sont très avenant·e·s, il suffit de leur envoyer un mail et ensuite ils·elles viennent en aide aux écrivain·e·s durant tout le processus d’édition et de publication. Je sais que certain·e·s ont honte de montrer ce qu’ils·elles ont écrit, mais il faut savoir se lancer.

    Pourquoi as-tu choisi Basta pour ta dédicace ?

    La maison d’édition m’a conseillé d’organiser quelque chose pour la sortie du livre. Je me suis dit que cela pourrait être sympa de faire une séance de dédicaces à Basta, étant donné que j’étudie ici, à l’Anthropole. Cela aura donc lieu le 7 avril de 14h à 16h. J’espère vraiment qu’il y aura du monde, ce serait génial.

    As-tu des projets futurs dans l’écriture ?

    J’aimerais bien publier la suite de mon roman. Je suis déjà en train de l’écrire, donc j’aimerais bien, si possible, que l’aventure puisse continuer. En faire un métier sérieux ce serait incroyable mais cela risque d’être difficile. Cela étant, il y a plusieurs moyens de devenir professionnel·le, par exemple en publiant plusieurs écrits dans différents styles, mais c’est clair que cela reste difficile.

    Pour en savoir plus sur l’auteur, rendez-vous sur

    www.matteosalvadore.ch

  • Le genre et la médecine sont-ils aussi compatibles que moi et mon match Tinder ?

    Le genre et la médecine sont-ils aussi compatibles que moi et mon match Tinder ?

    https://www.chuv.ch/fr/chuv-home/espace-pro/journalistes/espace-de-telechargement/campagne-contre-le-sexisme-et-le-harcelement

    Rédigé par : Cassandre Moll

    Médecine et genre · L’hôpital et la médecine – au masculin depuis des millénaires – sont au sexisme ce que la boite de Petri est au microbe. J’ai eu l’occasion d’en parler avec Joëlle Schwarz, co-responsable de l’Unité médecine et genre à Unisanté et chargée de cours à la Faculté de biologie et de médecine (FBM).

    La grève des femmes du 14 juin 2019, les 50 ans de suffrage féminin et la mise en place du Collectif de Lutte contre les Attitudes Sexistes en milieu Hospitalier (CLASH) ont pu montrer que le genre et l’inclusivité (remise au centre du mouvement féministe, particulièrement lors du 14 juin 2020) ne sont pas que sujets de mode aisément contournables.

    Résumé chronologique de l’implantation de la thématique du genre dans les études de médecine à Lausanne

    C’est dans les années nonantes, correspondant aux prémices de la troisième vague féministe, que Lausanne et Bâle débutent enfin un travail de fond pour mettre en place des enseignements liés aux genres. C’est seulement en 2005 qu’un cours « santé et genre » est mis en place pour les étudiant·e·s de premières années de médecine. Pas nécessairement inclusif, ce cours vise surtout à souligner dans une optique binaire les différences entre hommes et femmes que l’on retrouve dans le monde de la santé. La non-binarité du genre est quant à elle abordée dans un second temps.

    En plus de représenter une reconnaissance institutionnelle de la thématique, un financement alloué par la faculté de biologie et de médecine permet d’intégrer des cours sur le genre ainsi que d’engager un expert en sciences sociales puis Joëlle Schwarz, qui répond à mes questions pour cet article. Des fonds obtenus de l’UNIL pour l’innovation pédagogique permettent eux l’établissement d’un cours sur les biais de genre dans les pratiques cliniques pendant les cours blocs. En parallèle, une commission médecine et genre voit le jour en 2017. Deux étudiant·e·s en médecine peuvent y participer et suggérer des améliorations sur les enseignements liés au genre. Des cercles de qualité constitués de médecins assistant·e·s sont également mis en place, et offrent à ceux-ci et celles-ci l’opportunité de discuter de cas concrets concernant cette même problématique.

    Les objectifs d’enseignement de médecine en Suisse définis au niveau fédéral sont révisés en 2017. Une personne impliquée dans cette révision propose à la Commission médecine et genre – présidée par la Professeure Carole Clair – d’ajouter des objectifs liés au genre. Remédiant à la situation, elle permet la fixation de sept objectifs liés à cette thématique.

    Le genre et l’inclusivité ne sont pas que des sujets de mode aisément contournables

    Au printemps 2018, quatre étudiantes en médecine ont été témoins d’attitudes sexistes lors de leurs stages en milieu hospitalier. Elles décident alors de sonder leurs pairs dans l’optique de déterminer quel pourcentage aurait connu la même situation. Plus de la moitié de celles et ceux ayant répondu le font par la positive. Ces résultats sont médiatisés et le CHUV est forcé de réagir mettant en place charte, antenne téléphonique et campagne de sensibilisation au harcèlement sexuel. En 2019, la FBM instaure un enseignement skills obligatoire pour tou·te·s sur le sujet du harcèlement sexuel.

    https://sexisme.ch/

    Maintenant c’est bon, le sexisme c’est fini

    Actuellement, la thématique du genre est de plus en plus ancrée dans les études de médecine en Suisse, alors que la France n’en est qu’aux prémices. L’année passée, une synergie s’est établie entre les écoles de médecine de Suisse quant aux questions de genre. On remarque ainsi que la FBM de Lausanne serait plutôt en avance par rapport aux autres, un enseignement médecine et genre y ayant été instauré dans cinq des six années d’études de médecine. L’avance de certaines écoles de médecine par rapport à d’autres donne une impulsion politique aux retardataires.

    Actuellement, la thématique du genre est de plus en plus ancrée dans les études de médecine en Suisse

    Pour ce qui est du futur, il faudrait déjà convaincre certains médecins de ne plus pratiquer leur art dans une optique androcentrée. C’est seulement ensuite que l’on pourrait commencer à modifier cette approche actuellement excessivement binaire en termes biologiques, en invoquant également l’implication des caractères sociaux, d’âge, d’ethnie, etc. pour expliquer ce que l’on peut voir.

    En conclusion non, on ne se débarrassera probablement pas du sexisme avant que le réchauffement climatique nous rattrape, mais ça vaut quand même la peine de lutter.

    Non ?

  • Le droit du sport face aux médias

    Le droit du sport face aux médias

    Rédigé par : Heidi Leclerc

    GÉOPOLITIQUE • Le sport est une pratique physique et sociale qui se consomme avec frénésie. Or, la dimension politique est souvent l’invitée d’honneur lors de compétitions internationales. Comment le cas Valieva aux JO de Pékin 2022 illustre-t-il cette tension entre sport et politique internationale ?

    Qui n’a pas entendu parler de Kamila Valieva ? La prodigieuse patineuse a perdu la 1re place au classement des Jeux olympiques en raison d’un violent scandale de suspicions de dopage, en dépit duquel elle est pourtant devenue une légende médiatique, atteignant le million d’abonnés sur Instagram, avec plus de 700’000 « followers » en moins de 10 jours, sans poster aucune publication ni « story » depuis janvier. La brutale campagne contre Valieva illustre de quel arsenal juridique les instances internationales du sport disposent pour protéger leurs athlètes contre ces pressions politico-médiatiques portant atteinte à leurs aptitudes et leurs talents.

    Le sport est un terrain d’affrontements et ne véhicule pas forcément un idéal historique de paix

    Ménage entre frontières et médias
    Les relations entre États forment un équilibre complexe oscillant entre pouvoirs et contre pouvoirs, dont les fluctuations ont des effets sur tout ce qui se pratique entre nations rivales, en particulier sur la compétition sportive internationale. La presse a longtemps constitué un contre-pouvoir face aux États, mais avec le développement des nouvelles technologies de l’information et des télécommunications, les super-pouvoirs de la presse, des médias et des réseaux sociaux peuvent constituer une menace. En particulier, dans le contexte de tensions et de désinformation entre les États-Unis, la Russie, l’Europe et l’Ukraine, le seul rempart pour protéger les athlètes reste l’application du droit par le juge.

    Aux origines de la trêve
    Le sport, vecteur de lien social, ne fait l’objet de politiques sociales que depuis les années 1920 et seulement dans de rares pays. L’Organisation des Nations Unies (ONU) et le Comité international olympique (CIO), dans le cadre d’un échange de bons procédés, présentent les JO comme une tradition grecque visant à faire baisser les armes le temps des Jeux entre cités et peuples grecs, qui autrement seraient en état de guerre perpétuel. En réalité, le message de la trêve olympique (ekecheiria) ne correspond pas à un appel du légendaire oracle de Delphes à interrompre le cycle des conflits tous les 4 ans, mais seulement à un sauf-conduit pour les pèlerins (athlètes et spectateur·ice·s).

    La nouvelle presse peut aujourd’hui constituer une menace

    Valieva face à la presse
    Aux JO de Pékin 2022, la jeune patineuse russe Kamila Valieva se trouve au centre d’une violente controverse. Les exigences esthétiques du patinage artistique sont telles que ce sport n’a rien de commun avec un sport de combat. Le contraste entre la grâce de la patineuse et l’indécence de la presse qui l’assaille est d’autant plus saisissant. Suite aux révélations le 7 février faites par la presse au sujet d’un échantillon de test antidopage effectué avant le début des JO, la presse et l’opinion publique internationales s’emparent d’une polémique au cœur de laquelle la petite prodige de 15 ans est plongée. Alors que la norme de traitement est de 20 jours dès réception de l’échantillon, les résultats du test ont été révélés hors délais. Le laboratoire suédois justifie la communication tardive en raison d’une quarantaine Covid-19 des laborantin·e·s. Tous les autres tests de la favorite pour la médaille d’or sont bons, mais les réactions sont barbares : un vent de révolte souffle parmi ses adversaires, les concurrentes envisagent même le boycott de la compétition. L’analyse a identifié de la TMZ, une substance illicite. Or, pour prouver le dopage, il faut au moins deux analyses avec des résultats concordants afin de tirer une conclusion « au-delà de tout doute raisonnable », selon le standard juridique applicable. Donc en présence d’un seul mauvais échantillon au lieu de deux, le degré de preuve est insuffisant.

    Le seul rempart pour protéger les athlètes reste l’application du droit par le juge

    Quid du droit du sport ?
    Les athlètes sont protégé·e·s par le droit du sport qui, combiné avec les plus hauts standards internationaux relatifs aux droits humains, sont un rempart solide contre les attaques. Le Tribunal arbitral du sport (TAS) a réussi dans un délai record à concilier lutte antidopage et droits fondamentaux. Suite aux révélations, l’Agence russe antidopage (ARA) a, conformément au droit du sport, suspendu la participation de Valieva. Puis, selon les règles de procédures applicables au recours de la patineuse contre la suspension, l’ARA a levé la suspension. Les instances internationales de patinage et antidopage ont recouru devant le TAS contre la décision de l’ARA. Valieva ayant moins de 16 ans, est une personne protégée au sens du Code mondial antidopage. Les concepts de faute non significative et négligence sont applicables, entraînant au mieux une réprimande sans suspension.

    La réhabilitation au prix de la pression mentale
    Après avoir interrogé la jeune femme durant 6h, avec une pause de seulement 20 minutes, et pour éviter de lui causer un préjudice irréparable au cas où elle serait innocentée après les JO, le TAS a décidé le 14 février qu’elle pourrait continuer la compétition. Mais dans quelles conditions physiques et psychologiques? Elle a donc présenté son programme court le 15 février, lui valant la première place au classement. Mais, au programme long le 17 février, ses nerfs lâchent et elle s’effondre, terminant 4e. La situation cauchemardesque dans laquelle Valieva s’est retrouvée a pour fondement un doute sans preuve suffisante, qui subsistera jusqu’après les JO, tant que l’affaire ne sera pas jugée au fond. S’il s’avère impossible scientifiquement de prouver la présence de TMZ, les instances sportives auront échoué et le préjudice irréparable aura alors été causé. À l’inverse, si les analyses prouvent la présence de la substance, sa 4e position arrange tout le monde.

    Sport et tensions politiques
    Le sport est un terrain d’affrontements et ne véhicule pas forcément un idéal historique de paix : les liens entre sport et tensions politico-médiatiques sont une réalité. Néanmoins, on peut espérer que toute instrumentalisation d’un·e athlète en machine de guerre par la presse cache une opportunité de défendre ses performances comme outil de dialogue et de réconciliation, de faire prévaloir le sport comme théâtre de l’expression des valeurs de l’humanité.

  • Les pouvoirs des bidules fétiches

    Les pouvoirs des bidules fétiches

    Rédigé et illustré par : Natalia Montowtt

    ATTACHEMENT • Dans notre société de consommation les individus achètent et utilisent de nombreux objets, auxquels ils·elles ont tendance à s’attacher dès leur enfance. Quelles sont les raisons de ce comportement ainsi que ses fonctions ?

    L’humain catégorise le monde en trois groupes : sa propre espèce, les animaux et les objets. Une même chose peut être considérée comme l’un ou l’autre par des personnes différentes. Par exemple, une peluche à laquelle un·e enfant de quelques mois s’est attaché·e pourrait être vue comme un être vivant par ce·tte dernier·ère, mais comme un simple objet par un·e adulte. Le rôle de l’objet ici est d’attribuer à l’enfant une nouvelle figure d’attachement, lorsqu’il·elle doit s’éloigner petit à petit de ses parents. Il permet au bambin de garder un sentiment de sécurité grâce à sa présence permanente, ce qui lui rend possible de continuer à se développer. Cela montre que l’humain développe une proximité aux bibelots dès sa plus tendre enfance.

    Les valeurs des objets
    L’une des raisons qui expliquent l’attachement à divers objets à travers toute notre vie réside dans la narration qu’ils racontent : une histoire humaine. Ces objets peuvent « raconter » des secrets et des parcours de vie, ainsi qu’aider à définir l’identité d’une personne.

    Toute chose a le potentiel de devenir un « objet enrichi », si l’humain l’entoure d’un « monde immatériel »

    Noémie Etienne

    La plupart du temps, ces aspects sont intimes et individuels, mais ils peuvent aussi prendre une dimension communautaire, comme c’est le cas avec les objets religieux. Dans son intervention à la RTS, Noémie Étienne, la professeure en histoire de l’art à l’Université de Berne, déclare que toute chose a le potentiel de devenir un « objet enrichi », si l’humain l’entoure d’un « monde immatériel » – donc la symbolique, les relations, les sentiments et les pensées qui peuvent se cacher derrière ledit objet.

    De plus, l’attrait de cette pratique consiste dans la nature des objets : ils sont plus intemporels que les corps mortels des individus. En infusant l’objet de ses souvenirs et sentiments, nous pouvons les faire vivre dans le passé, présent et futur de manière plus permanente que dans nos esprits. Il pourra aussi traverser les générations ainsi que l’espace, même après que la personne à son origine disparaisse. Nous pouvons l’utiliser comme un rappel : un héritage de qui nous étions, nous montrant comment nous en sommes arrivé·e·s là où nous sommes. Chaque chose a une certaine valeur, celle-ci dépend surtout du contexte et de l’expérience de son·sa propriétaire.

  • Re- nous- er

    Re- nous- er

    Re –

            Nous

                       –  Er

    L’auditoire aime la poésie. Et vous ? Peut-être y trouvez-vous un plaisir, un réconfort, une source de courage ou une échappatoire ? 

    Il est temps d’en écrire !

    Notre journal a décidé de vous offrir la possibilité de vous exprimer : Écrivez un poème, on en fera un recueil ! 

    Le projet est simple : publier un recueil de poèmes dont vous êtes les auteur·rice·s.

    En voici les règles :

    I. Qui – Il concerne toutes les personnes qui sentent en elle une voix. Voix qui attend de s’écrire. Que vous soyez un·e étudiant·e, enseignant·e, collaborateur·rice ou externe à l’Université, vous pouvez participer !

    II. Thème – Il n’y a pas de thème donné. Seul le titre du recueil vous aiguille : Re-nous-er. Vous êtes libre de composer selon ce qu’il vous évoque. Le texte doit être inédit.

    III. Forme – Vous avez toute liberté quant à la forme : vers métriques, vers libres, proses, calligrammes, jeux graphiques à partir de mots ou de lettres etc. Soyez créatif·ve·s ! 

    Par esprit d’égalité, chaque participant·e a droit à une page. Cela ouvre votre pratique à d’innombrables jeux graphiques. Nous ne comptons donc pas les caractères. Pour néanmoins cadrer votre poème et faciliter l’édition, nous vous demandons d’utiliser une police 18 avec une marge 2,5 de chaque côté sur votre traitement de texte.

    IV. Langue – Bien que chaque langue ait ses beautés, nous nous limitons au français afin de préserver une cohésion du recueil et faciliter la lecture. 

    V. Sélection – Un comité de lecture lira vos textes avec attention. Il sélectionnera les poèmes dont la qualité justifie une publication. Si l’intention paraît sérieuse mais que la qualité n’est pas suffisante, vous pourrez retravailler votre contribution à partir des éventuels commentaires du comité. 

    VI. Participation – Les personnes intéressées sont invitées à nous transmettre une contribution par courriel à auditoire@gmail.com en format Word ET en PDF, avec pour objet : « Re-nous-er, Participation ». Dans votre courriel, merci également d’indiquer votre statut universitaire (ex : étudiant·e en Lettres, assistant·e en Biologie ou externe). Veillez à rendre vos textes anonymes (même si vous utilisez un pseudonyme).

    VII. Quand – Nous acceptons vos contributions jusqu’au vendredi 15 mai 2022

    Ce projet n’est pas un concours standard. Il n’est pas question de gagner ou de perdre, mais bien de participer à un ouvrage signé de plusieurs mains. La sélection ne sert qu’à garantir une qualité minimale au recueil. Ce dernier donne une voix à des sentiments, à des impressions, à des voix. Prenez votre plume au sérieux. Offrez-lui le temps nécessaire pour qu’elle puisse créer.