REVENDICATIONS · Le mythe du Kosovo, développé bien après la bataille du Kosovo Polje (1389), participe encore aujourd’hui à l’imaginaire collectif serbe et ses revendications sur un Kosovo dorénavant indépendant.
Personne ne peut parler des tensions ethniques dans les Balkans sans se faire des ennemis. Cependant, essayer de comprendre les mécanismes de la construction identitaire, aussi complexes soient-ils, peut permettre de se rendre un peu moins susceptible à la propagande nationaliste. Les peuples de l’Europe du Sud-Est ne se sont jamais très bien entendus, mais les conflits culminent durant les années 1990, et la Yougoslavie éclate en une multitude d’États-nations. Majoritairement dictés par la politique expansionniste serbe, les conflits renforcent la réclusion des peuples dans le nationalisme, autant pour ceux en position d’attaque que de défense.
L’appartenance des peuples balkaniques à l’Empire Ottoman n’est déjà pas synonyme d’union: les révoltes indépendantistes prennent une importance majeure dès le début du 19e siècle, jusqu’à la dissolution de l’empire en 1922. Plusieurs peuples connaissent leur «renaissance», et, sein de chaque groupe, une culture visuelle, littéraire et historique se façonne en parallèle à leurs nouvelles revendications politiques, avant un déclin économique et politique. Comprendre comment se construit une identité nationale, c’est mieux saisir les valeurs qu’un pays défend. Et pour ce faire, un outil puissant entre en jeu: le mythe. Il justifie l’appartenance à une terre, il est preuve incontestable d’une supériorité ethnique, il est source de fierté et vecteur de haine, et peut soulever une nation entière.
La bataille du Kosovo, le mythe qui a nourri le nationalisme serbe
L’exemple par excellence de l’instrumentalisation du mythe est celui de la Bataille du Kosovo, basé sur un texte épique relatant une bataille médiévale. Après la publication de l’œuvre par un intellectuel serbe au début du 19ème, le «mythe du Kosovo» devient partie intégrante de la culture serbe. La bataille apparaît rapidement comme un thème récurrent dans la littérature et la peinture, et se prolonge jusque dans la production cinématographique.
La bataille du Kosovo a réellement eu lieu. En 1389, la Serbie, menée par l’héroïque Lazar, est contrainte de se défendre contre l’envahisseur ottoman. Le pays entier se mobilise, en vain: la bataille se termine sans vainqueur, et les Ottoman·e·s finissent par envahir la terre serbe. À cet égard, le texte est fidèle. La Serbie est perdante; mais il faut se rappeler que dans ce genre d’histoire, on a plus tendance à être du côté de David que de Goliath. Le texte peint le portrait d’une Serbie déterminée à défendre sa terre jusqu’à la mort, peu importe l’ampleur de la menace.
La bataille apparaît rapidement comme un thème récurrent dans la littérature et la peinture
Ce texte réapparaît donc des siècles plus tard dans les tiroirs d’un important intellectuel, à un moment où les serbes revendiquent de plus en plus leur souveraineté. Plus qu’heureuse, ce ressurgissement est en fait méticuleusement réfléchie: au-delà des détails fabulés – le propre de toute romanisation historique, le texte est édité pour séduire le public serbe, qui l’absorbe immédiatement. L’auteur adapte sa forme aux traditions orales folkloriques serbes, ce qui donne au texte l’autorité d’une histoire relatée de génération en génération. Il fait aussi une importante sélection des passages, pour ne garder que ce qui est utile. En bref, le mythe est instrumentalisé dans un but implicite d’amplifier l’aspect ancestral de l’identité slave dans le discours nationaliste.
De la bataille du Kosovo à la guerre du Kosovo
Le 28 juin 1989, le président serbe Slobodan Milošević prononce un discours pour les 600 ans de la bataille du Kosovo: «Je pense qu’il est logique de le dire ici, au Kosovo, où la désunion qui régnait autrefois a tragiquement fait reculer la Serbie pendant des siècles et l’a mise en danger, et où une unité renouvelée peut la faire progresser et lui rendre sa dignité. L’héroïsme du Kosovo inspire notre créativité depuis six siècles, nourrit notre fierté et ne nous permet pas d’oublier qu’il fut un temps où nous étions une armée grande, courageuse et fière, l’une des rares à rester invaincue même en cas de défaite.»
Comme leurs voisins, les Albanais·es s’étaient résolu·e·s à la création d’une identité nationale forte
Le territoire du Kosovo est, depuis des siècles, peuplé d’Albanais·es majoritairement. Il est aussi, depuis des siècles, un lieu de conflits entre Albanais·es et Serbes. La Serbie, nourrie de ces mythes et convaincue de sa légitimité à la région, l’a envahie et a procédé, entre autres, à un nettoyage ethnique des Albanais·es de 1998 à 1999: c’est la guerre du Kosovo.
Comme leurs voisins, les Albanais·es s’étaient résolu·e·s à la création d’une identité nationale forte, nourrie par divers mythes, et en particulier à leur appartenance à leur péninsule: ils seraient des descendants directs des Illyriens. Si les Serbes descendent d’héroïques guerriers, alors les Albanais·es sont, par le sang, les légitimes détenteur·rice·s du Kosovo, et le noble guerrier devient pour eux l’envahisseur.
JURIDICITÉ • Si l’espace extra-atmosphérique suscite aujourd’hui les convoitises de pays et également d’entreprises privées, la réglementation légale de ce territoire aux limites indéterminées reste encore très floue.
Le 20 juillet 1969, deux hommes marchent sur la Lune, déclenchant un enthousiasme planétaire. C’est le début de la conquête spatiale. Très rapidement, une loi internationale est adoptée : il s’agit du Traité de l’espace de 1967, qui réglemente les activités extra-atmosphériques. Les buts énoncés en préambule sont clairs : il faut favoriser la coopération internationale, consolider les relations amicales entre les États et mettre en avant l’exploration et la recherche pacifiques.
Ce traité ne pose aucune définition précise de l’espace
Cependant, plus de 50 ans se sont écoulés depuis et ce Traité reste la seule réglementation majeure dans le domaine avec plus de 110 pays signataires – la Suisse y a pour sa part adhéré en 1969. Ce texte ne pose cependant aucune définition précise de ce qu’est véritablement l’espace et de quelles sont ses frontières.
Une zone floue L’objet de débat repose sur la définition de l’altitude fixant le début de l’espace, soit la fin de l’atmosphère. Certains pays tels que l’Australie et le Danemark ont fixé la limite arbitraire de 100 km au-dessus du niveau de la mer. En 2018 cependant, des recherches menées par l’astrophysicien américain Jonathan McDowell montrent qu’il faudrait plutôt tabler sur 80km… Il y a là une véritable zone grise, et aucun État ne semble pressé de fixer sa limite. L’enjeu est de taille : en deçà de l’espace extra-atmosphérique se situe l’espace aérien où chaque droit national s’applique. Au-delà, dans l’espace, aucune réglementation étatique n’est valable. Il n’y a donc par exemple aucune responsabilité des pays en cas de collision de plusieurs satellites. Également, aucune autorisation n’est nécessaire pour entrer dans l’espace, au contraire de l’espace aérien d’un pays. Quelques chartes et codes de bonne conduite pour des groupes aérospatiaux privés ont vu le jour, notamment la charte de la Space Safety Coalition en 2019. Elle regroupe actuellement 34 signataires, dont Airbus et Virgin Orbits (une des sociétés du milliardaire Richard Branson).
Il suffirait d’une seule entité récalcitrante pour réduire les effets de ces chartes à néant
Le problème est qu’il suffirait d’une seule entité récalcitrante pour réduire les effets de ces chartes à néant… En Suisse, il n’y a aucune réglementation juridique en la matière. Le droit de l’espace reste donc très vague.
HUMANITAIRE · Diplômé en sciences économiques et politiques, Laurent Ligozat a œuvré toute sa carrière dans le domaine humanitaire. Après avoir effectué des opérations de terrain pendant une dizaine d’années pour le compte de diverses organisations non gouvernementales, du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) et de Médecins sans frontières (MSF), il a rejoint la cellule d’urgence de la branche suisse de MSF. Laurent Ligozat a ensuite exercé le rôle de directeur adjoint des opérations pendant dix ans. Il est maintenant senior advisor à MSF et s’occupe spécifiquement de l’engagement et de la négociation.
Comment vous y prenez-vous pour intervenir dans les zones de conflit?
A Médecins Sans Frontières (MSF), nous conduisons deux grosses familles de projets: les projets réguliers, qui durent en général plusieurs années, et ceux d’urgence. Pour certaines opérations, nous sommes ainsi déjà présents dans le pays. Par exemple, en tant qu’organisation médicale, nous pouvons mener des projets sur la tuberculose, le VIH ou d’autres maladies, sur une période de dix à quinze ans. Des fois, dans ces pays, il y a de l’instabilité ou un conflit qui se créent et on réagit à ces crises-là. D’autres fois, on décide d’aller dans des pays où l’on n’est pas présents, parce qu’un conflit éclate. MSF suisse est présent dans plus de 25 pays; pour le mouvement MSF global, c’en est environ 70.
Quelles sont les précautions à prendre lors d’une intervention?
En premier, nous évaluons la plus-value que nous pouvons amener. La deuxième étape consiste à s’assurer que nous serons tolérés, acceptés par les belligérants. C’est très important, car si ce n’est pas le cas, on peut devenir une cible. On s’assure donc qu’il y a une certaine acceptance de notre intervention, qui implique en général l’engagement d’une discussion et des négociations avec les acteurs. Il faut savoir que notre espace de travail n’est pas donné. Ce n’est pas parce qu’on est MSF et qu’on arrive avec des principes de droit humanitaire international que les acteurs vont nous laisser travailler. En troisième lieu, on évalue les besoins. On va regarder là où l’on aura le plus grand impact par rapport à la capacité de réponse locale, nationale ou d’autres acteurs internationaux. Il faut aussi prendre en compte ce qu’on sait faire par rapport aux besoins des populations, car on a l’expertise dans certains domaines et pas dans d’autres. Ensuite, on décide collectivement ce qu’on va faire, au niveau du département des opérations, du département médical et avec les équipes sur le terrain: quelles stratégies à mettre en place, comment et avec quels moyens financiers et matériels.
Martissant (Haïti), 15 janvier 2010. Crédit: Julie Remy.
Concrètement, y a-t-il eu beaucoup de situations où l’on vous a refusé de travailler?
Notre espace de travail n’est jamais acquis. Par exemple, MSF n’a jamais réussi à travailler en zone gouvernementale en Syrie. On opérait dans les pays limitrophes, au Liban, en Jordanie, en Irak, ou dans les zones d’oppositions, mais on n’a jamais pu exercer en zone gouvernementale. Le gouvernement syrien ne le voulait tout simplement pas. Il y a des pays ou des régions où certains acteurs ne veulent pas nous voir. C’est à travers la négociation, l’explication de qui on est, ce qu’on fait, pourquoi on est là et quel impact on peut avoir pour les populations qu’on obtient un accès, mais ce n’est pas quelque chose de garanti. Cela nécessite toujours un engagement et une discussion avec les acteurs.
Quels sont les critères utilisés pour définir quand vous allez effectuer une intervention?
Notre premier objectif est de réduire la mortalité liée soit au combat soit à ses conséquences, surtout en situation d’urgence, soit à des pathologies. C’est l’indicateur le plus basique. En zone de guerre, il y a beaucoup de gens qui ne meurent pas directement des violences, mais parce que les systèmes de santé ne fonctionnent plus. Il y a des problèmes d’accès aux soins médicaux basiques, à l’eau et d’hygiène. En zone de conflit, MSF peut agir sur les conséquences directes des violences et des conflits, donc les blessé·e·s, mais aussi sur ses conséquences indirectes, c’est-à-dire les déplacements des populations, le manque d’accès aux soins, à la nourriture, à des abris, les gens étant déplacés dans des camps. Donc, le choix des interventions qu’on peut faire est assez large, on essaie toujours d’aller là où il y a les besoins les plus aigus. On parle beaucoup de mortalité, parce que notre objectif est bien évidemment de sauver des vies, en tant qu’organisation médicale. Après, on va parfois plutôt travailler sur des morbidités, des maladies associées à la vulnérabilité des gens, parce qu’ils sont déplacés à cause du conflit. Là, c’est une prise en charge médicale un peu plus classique. Par exemple, les soins maternels-infantiles. On sait que les premières victimes des zones de conflit sont souvent des femmes et des enfants parce qu’ils sont les plus vulnérables. S’il n’y a pas de soins spécifiques pour les moins de 5 ans, il peut y avoir une mortalité très importante à cause de maladies comme la rougeole. Ce n’est pas une conséquence directe du conflit, mais le déplacement de populations non vaccinées augmente le risque d’épidémies. C’est à travers une évaluation des besoins, une discussion avec les acteurs et la communauté que l’on va décider de ce qu’on fait en priorité.
Quand vous êtes en intervention, travaillez-vous exclusivement avec des équipes suisses ou aussi avec des équipes locales?
Les trois quarts du personnel MSF sont des locaux, nationaux. C’est-à-dire que le personnel international que l’on envoie de l’extérieur n’est qu’une toute petite proportion de l’équipe. C’est une caractéristique de MSF. Ces dernières années, MSF a essayé d’apporter une attention particulière aux personnels nationaux et de leur permettre d’évoluer dans l’organisation, car ils sont indispensables à notre fonctionnement. Je pense que nous sommes une organisation qui a une certaine idée de ce qu’est l’humanitaire et qui a les moyens de travailler.
Est-ce problématique d’avoir des personnes locales qui seront peut-être plus impliquées dans le conflit que des personnes externes?
Pour MSF, c’est très important de ne pas s’impliquer dans les conflits. On n’est pas là pour adhérer à la cause d’un parti ou d’un autre, mais on demande à nos personnels d’adhérer aux principes, aux valeurs, de MSF: l’impartialité, la neutralité, l’indépendance et le respect de l’éthique médicale. Evidemment, les gens ont le droit d’avoir des opinions, mais ils ne doivent pas se positionner par rapport à une situation pendant qu’ils travaillent. Dans notre charte, c’est très clair: on ne prend pas en compte le genre, la religion, l’ethnie, l’origine. On est humanitaire, ce qui compte c’est l’humain. Si une personne a besoin d’une prise en charge médicale, on le fait. Indépendamment de qui elle est et représente.
Des agents de santé enfilent leur équipement de protection avant d’intégrer la zone rouge d’un Centre de traitement d’Ebola supporté par MSF, où ils contrôleront des patients, le 3 novembre 2018 à Butembo (RDC). Source: John Wessels.
Comment s’y prend-on pour garantir la neutralité sur le terrain, lorsque des blessé·e·s sont dans les deux camps?
Rester complètement neutre, c’est très difficile. Pour l’être le plus possible, on essaie toujours de travailler des deux côtés quand il y a un conflit. Comme cité précédemment, en Syrie, ça n’a pas été possible: on a travaillé en zone d’opposition et dans les pays limitrophes, mais le gouvernement syrien n’a jamais voulu que MSF travaille en Syrie, à Damas. De fait, on peut dire que là, notre neutralité est mise à mal, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé pendant des années et des années de travailler en zone gouvernementale. Même si on a tous nos opinions par rapport au rôle de chaque acteur·rice du conflit. En Syrie surtout, il y avait des groupes armés qui faisaient des choses qui étaient très discutables. On n’est pas là pour prendre position, on a travaillé dans ces zones-là indépendamment des agendas religieux et politiques des groupes armés. Donc la neutralité, c’est ce vers quoi on tend, mais en général, c’est quand même très difficile à atteindre.
MSF est une organisation médicale, mais fait aussi du témoignage. Quand on est face à des abus massifs, à des exactions contre des populations, MSF va dénoncer ces faits-là. Ceci pose des fois problème, car le fait de dénoncer des situations où il y a un abus massif contre les populations peut mettre nos équipes en danger ou nous bloquer l’accès. Mais on s’est donné la responsabilité, en tant qu’organisation médicale, de dénoncer, de témoigner aussi, de la situation des gens auxquels on essaie d’apporter une assistance.
Est-ce déjà arrivé qu’on vous interdise l’accès à une zone à la suite d’un témoignage?
Oui, MSF a été expulsé de plusieurs pays, par exemple d’Ethiopie. Des collègues d’autres sections MSF on été expulsé·e·s du Soudan à l’époque du Darfour. Récemment, il y a une autre section qui a été bloquée dans un pays francophone africain parce qu’ils essayaient justement de travailler des deux côtés. Ça arrive malheureusement que des fois, on se fasse expulser d’un pays parce qu’on dénonce une situation ou parce que l’assistance médicale qu’on amène aux populations qui en ont besoin ne plaît pas à l’une des parties.
Kailahun (Sierra Leone), centre de traitement Ebola de MSF. Deux membres du staff médical transportent un patient qui a été en contact avec une personne infectée par Ebola. Crédit: Sylvain Cherkaoui/Cosmos pour MSF
Utilisez-vous du matériel médical local ou suisse?
On attache beaucoup d’importance à la qualité des médicaments d’une part et des matériels et des équipements qu’on utilise d’autre part. MSF a une centrale d’achat et logistique assez importante qui est basée à Bordeaux, qu’on partage avec MSF France. Là, ils font des kits, ils achètent des médicaments, du matériel, des voitures, des radios et aussi du matériel non-médical. Leur rôle, c’est d’envoyer ce matériel là où l’on en a besoin. On essaie de faire de plus en plus des achats locaux, mais c’est parfois compliqué, car on veut qu’ils soient certifiés, pour s’assurer de leur qualité. Malheureusement, dans le monde aujourd’hui, il y a beaucoup de faux médicaments ou de médicaments de mauvaise qualité. Donc très souvent, on préfère importer les médicaments pour qu’on ait une garantie sur leur qualité.
Lorsque vous intervenez, quelle est votre image auprès des populations?
C’est un aspect très important pour notre organisation. Très souvent, on arrive dans des zones où les gens ne savent pas très bien qui est MSF. Pour avoir une bonne acceptance des populations, il est très important de donner de la visibilité à qui on est, pourquoi on est là et ce qu’on fait. Ce qu’on souhaite aussi surtout expliquer aux populations et aux belligérants d’ailleurs, c’est notre indépendance. MSF est l’une des rares organisations humanitaires qui a la chance d’être complètement indépendante des gouvernements. C’est lié à notre financement, qui est constitué de fonds privés à plus de 95%. Ils proviennent de gens qui nous versent de 20 francs par mois ou par an, à plusieurs de centaines de milliers de francs parfois. Le fait qu’on ne dépende pas des financements institutionnels venant des gouvernements ou des organisations internationales, nous donne une vraie indépendance. On essaie toujours d’expliquer aux belligérant·e·s et aux populations qu’on assiste que si on est là, c’est parce qu’on en a fait le choix et qu’on a estimé qu’on pouvait amener une plus-value. On arrive donc à avoir une bonne perception auprès des populations qu’on aide et ça, c’est essentiel: s’il y a un problème de perception et qu’on est perçu comme soutenant un parti, un groupe, un gouvernement, non seulement ça peut nous créer des problèmes d’accès, mais aussi de sécurité, on peut devenir une cible. Donner de la visibilité auprès des belligérant·e·s et des populations est surtout essentiel en zone de conflit, où il y a un clivage important entre les populations, les groupes ethniques ou les groupes armés.
De combien de personnes est constitué un groupe MSF lors d’une intervention?
Ça dépend, il peut y avoir des projets où il y a 3-4 internationaux et une centaine de personnels nationaux, d’autres où il y a 30 expatriés et 1000-1200 personnels nationaux, c’est très variable. Il y a aussi des pays où le mouvement MSF a plusieurs dizaines d’internationaux et des milliers d’employé·e·s. Dans le monde, MSF en compte plus de 60’000 au total.
En intervenant en tant que structure externe, n’y a-t-il pas le risque que vous bloquiez les structures internes?
Evidemment, MSF n’a parfois pas le choix de faire de la substitution pure, c’est-à-dire qu’on amène des moyens financiers, humains et matériels pour être efficace. C’est en particulier le cas quand on intervient sur des urgences aigues. A côté de ça, quand on est impliqués sur des projets à long terme, de plusieurs années, on essaie de s’insérer dans un système de santé déjà existant. Ce qui est très important, c’est qu’on est une organisation humanitaire. On n’est pas là pour faire du développement ou soutenir un système qui est déjà en place. C’est la différence entre l’action humanitaire et l’aide au développement. Cette dernière va essayer de soutenir un système, de l’améliorer, de le rendre plus efficace. En tant qu’organisation humanitaire, ce qui est important, ce sont les patients, les humains. Ils sont notre priorité. Cependant, sur les projets à long terme, on travaille avec le ministère de santé et d’autres partenaires pour essayer de s’insérer dans un système. L’objectif n’est pas de complètement changer le système.
Cette stratégie d’insertion dans le système médical local a-t-elle fonctionné?
C’est nécessaire. On est toujours tolérés, invités, dans un pays. Si un système de santé est en place, on ne peut pas faire n’importe quoi, on est obligés de regarder quelles sont les politiques sanitaires nationales, quels sont les objectifs des gouvernements. On ne fait pas ce qu’on veut, il faut l’accepter. C’est à travers la négociation, la discussion, qu’on crée cet espace-là et qu’en général on collabore. Ce partenariat est indispensable. C’est comme si une ONG voulait venir en Suisse et décider de faire ce qu’elle veut. Il y a des lois, des protocoles, des politiques sanitaires qu’on doit respecter pour pouvoir travailler.
Altaf, 4 ans, a subi un accident de voider et a été emmenée par son père à l’hôpital Ad Dahi (Yémen), le 25 octobre 2020. L’équipe médicale aide la fille dans la salle d’urgences et l’oriente vers une opération. En 2020, MSF a admis plus de 18’900 patients dans la salle d’urgences à l’hôpital de campagne Ad Dahi. Crédit: MSF/Majd Aljunaid.
Les invitations émanent-elles plutôt des pays, des belligérants ou bien des populations elles-mêmes?
Des fois, en effet, on est invités par les gouvernements pour travailler, mais c’est plutôt une tolérance. On est invités à travailler dans le pays dans la mesure où il accepte qu’on soit présents, parce que si ce n’est pas le cas, les États étant souverains, ils ont la pleine capacité de nous expulser, comme c’est déjà arrivé dans le passé.
Qu’est ce qui vous a le plus marqué lors de vos interventions?
J’ai longtemps travaillé dans la cellule d’urgence, qui ne traite que les crises aiguës. A la différence des projets long terme, celles-ci nécessitent une intervention rapide. En général, cela concerne les épidémies, les crises nutritionnelles ou famines, les tremblements, les catastrophes naturelles ou les conflits. Il y a eu des moments où ce n’était pas facile. Je dirais que la dernière intervention qui reste assez marquante pour moi, c’est un tremblement de terre en Haïti. J’ai fait partie des premières équipes qui sont arrivées. On est venus dans une ville avec des niveaux de destruction très importants. Surtout, ce qui est vraiment marquant, ce ne sont pas seulement les dégâts en infrastructure qui se sont écroulées ou humains, puisqu’il y avait plein de gens dans la rue qui n’avaient pas eu de soins et étaient décédés sur place, mais c’était surtout l’abattement des gens. Le traumatisme pour la population était énorme. Il a fallu plusieurs jours pour voir les gens se remettre de ce choc qu’a été ce tremblement de terre, qui a fait plus de 250’000 morts. C’était vraiment impressionnant de faire partie des premières équipes de sauvetage.
Dans ce cas-là, est-ce compliqué de s’arrêter de travailler à la fin de la journée et se convaincre d’aller dormir, alors qu’il reste des gens à soigner?
En général, surtout dans une situation comme ça, on ne dort pas beaucoup les premiers temps parce qu’il y a beaucoup de travail. Je crois qu’il faut faire la part des choses. On donne le maximum et d’ailleurs ça arrive des fois que les gens n’arrivent pas à gérer la situation. Il n’y a alors pas d’autre solution que de les renvoyer parce qu’il faut des personnes efficaces. Si les gens n’arrivent pas à gérer ces situations-là, qui sont difficiles, il vaut mieux qu’ils rentrent. Aujourd’hui, on est des professionnels, donc on est plus habitués. Notre objectif, c’est de faire mieux, plus, plus vite. C’est ce moteur qui nous fait avancer, travailler tous les jours, 20h, 22h, 24h, surtout au début. D’habitude, on ne dort pas très bien, on ne mange pas beaucoup, puis après les choses s’améliorent petit-à-petit quand on est un peu plus organisés.
En Haïti, combien de temps êtes-vous resté sur place?
Je suis resté 3 semaines. Au bout, j’étais épuisé et d’autres gens sont venus me remplacer. C’est normal, surtout sur les phases très aiguës des interventions où il faut être disponible non-stop. Emotionnellement aussi, c’est assez lourd. Au bout d’un moment, si on ne sort pas, c’est le burn-out. En plus d’être inefficace, on devient même une contrainte pour le reste des équipes. Il faut accepter de donner la place à ceux qui arrivent et sont frais.
Carrefour, zone de fortune pour la chirurgie hors du bâtiment de l’hôpital de Carrefour, où le centre opérationnel d’Amsterdam de MSF est actif (Haïti, 17 janvier 2010). Crédit: Julie Remy.
Quel est votre travail quand vous êtes en Suisse et pas en intervention?
J’ai été longtemps directeur adjoint des opérations. Maintenant, je m’occupe plus de ce qui est de la négociation et l’engagement avec les autres acteurs et belligérants. On a toujours besoin de négocier, notre espace de travail n’est pas acquis. C’est à travers la discussion et la négociation qu’on crée notre espace de travail. Je supervise aujourd’hui cette activité-là. Ce qui est très important, c’est de créer une relation et si possible de confiance. En général, ce sont des choses qui se font à travers un échange régulier sur la durée. Je soutiens les équipes sur le design de leur stratégie de négociation. Néanmoins, ça m’arrive de négocier. Par exemple, au mois de septembre, je suis allé en Iran pour traiter avec les autorités iraniennes pour voir si MSF Suisse pouvait travailler dans ce pays. Je suis parti avec un médecin, car je ne suis pas un membre de l’équipe médicale, et on a rencontré les autorités iraniennes pour voir si c’était possible de travailler dans leur pays. En général, c’est plutôt les gens qui vont rester longtemps sur place qui doivent s’en charger. Il faut que cette relation se crée. Les négociations nécessitent du temps ce qui est parfois en contradictions avec nos volontés d’intervenir vite.
Qu’est-ce qui est dit durant ces négociations?
Très souvent, les gens vont négocier de manière réactive et intuitive alors qu’on sait que si l’on est préparé, si l’on a des objectifs très clairs ou pourquoi pas des compromis, si l’on a des lignes rouges qu’on ne veut pas franchir, c’est essentiel. Ce que je dis souvent aux gens, la chose la plus importante en négociation, c’est «préparez-vous, préparez-vous, préparez-vous!» Qu’est-ce que vous voulez? Quels sont vos besoins? Quels sont vos intérêts? C’est aussi très important de se mettre dans les chaussures de notre interlocuteur. Si on arrive à évaluer ses besoins et intérêts, à identifier des points de convergence et de divergence, ça va d’autant plus faciliter la négociation. C’est une démarche essentielle quand on parle de négociation que de savoir ce qu’on veut et ce que les autres veulent.
En quoi consistent les lignes rouges de MSF?
Les lignes rouges les plus importantes pour MSF, ce sont le non-respect de l’impartialité, une remise en cause de notre indépendance et tout ce qui touche à l’éthique médicale: la confidentialité, la protection du personnel et des structures médicales, la confidentialité médicale. C’est vraiment primordial pour nous. Si l’un de ces aspects est remis en cause, ce sera très délicat pour MSF d’agir.
Lors d’interventions avec quels autres partenaires agissez-vous?
On collabore avec d’autres organisations internationales et humanitaires, comme d’autres ONGs, le CICR, des agences des Nations Unies, par exemple le PAM (Programme Alimentaire Mondial). On n’est pas pour l’isolationnisme. C’est très important d’être ouvert aux autres et de ne pas se mettre tout seul dans son coin. Même si l’on a souvent des agendas, des stratégies différentes, il est quand même important d’être dans cette communauté-là.
Chères rédactrices, chers rédacteurs, Nous avons besoin de vos plumes ! Ils a des articles à écrire avant la fin du mois. Vous trouverez ci-dessous les dates importantes, une liste des articles pour le numéro 269 et un succinct rappel des consignes. Si l’un des articles vous intéresse, écrivez directement aux responsables de rubriques grâce à leur adresse courriel entre parenthèses. Nous sommes par ailleurs à l’écoute si vous avez des suggestions d’articles ou autres.
Mai – N°269
Phases
Dates
Objectif
Lancement
28 mars 2022
S’enthousiasmer
Premier rendu
17 avril
Rendre un bel article
Second rendu
21 et 24 avril
L’avoir corrigé
Bouclage
1er mai 2022
Être fier de soi
Pour mémoire, les articles courts (-3’000) sont symbolisant en vert et les longs (+3’000) en rouge.
Quels sont les grands récits, les lignes directrices qui unissent les individus d’une société en un destin commun ?
10’000 – Interview : Comment construit-on son identité sur des grands récits ?
4’900 – Néolibéralisme : La bourse, ou comment avoir le capitalisme à portée de main: Surveiller le cours de ses actions sur l’application poste finance ou accéder au cours du Dow Jones se fait en quelques clics et contribue à nous plonger dans le système économique ambiant. Alors que certain·e·s appellent à changer de système, il peut être intéressant de chercher à quel point nous sommes immergés dans l’actuel.
2’200 – Science : La science, un langage universel: La science se targue de définir des faits communs à tous, au-delà des langues. La plupart des décisions se rapportent souvent ultimement à elle, comme juge absolu. Elle est cependant continuellement corrigée, lors de la création de nouvelles théories qui se substituent à d’anciennes. A quel point peut-on s’y fier ?
1’800 – Climat : Un souci mondial: Comment convaincre des individus de lutter contre un problème commun à tous, mais dont les conséquences directes peinent à le définir comme urgent ? Évoquer un destin commun aide, mais pose problème dès qu’il se heurte à d’autres grands récits tels que le néolibéralisme.
Sujet 1 – Maladie aviaire en Suisse: En début d’année 2022, un élevage de poules à Zurich a été touché par la maladie de Newcastle. Cet événement nous démontre le danger que courent les élevages à grand effectif, la moindre contagion pouvant condamner des milliers de volailles. En mars, nous retrouvons la même maladie au Jura… Quels sont les enjeux éthiques et de santé à ce phénomène ?
Est-ce qu’il y a des différences biologiques interindividuelles dans la perception des couleurs ? Pourquoi n’arrive-t-on pas toujours à trouver un consensus dans la définition d’une même couleur ? De plus, les palettes de couleurs présentent dans diverses cultures ne sont pas universelles, mais pourquoi ?
I. Les premiers rendus se distinguent en deux types : courts (-3’000) et longs (+3’000). Ils sont respectivement attendus aux dates indiquées dans le calendrier. II. Tout retard peut engendrer de grave problème d’organisation. Nous vous enjoignons à respecter les délais. III. Un plan devrait être soumis avant toute rédaction d’article. IV. Les articles longs (+3’000) exigent généralement un·e intervenant·e. N’hésitez pas demander de l’aide. V. Évitez les retards et privilégiez une communication claire sur l’avancée de la rédaction. VI. Chaque article nécessite une illustration libre de droit à mettre en pièce jointe de votre envoi. Les illustrations doivent être d’assez bonne résolution et sans trop de détails. Il est possible d’en soumettre une personnelle.
EMANCIPATION • Porté au travail comme sur les podiums, autant par les femmes que par les hommes, le pantalon est une pièce incontournable de notre garde-robe. Pourtant, cela n’a pas toujours été ainsi. Retraçons son histoire fascinante.
Le vêtement est un objet socialement, culturellement et historiquement construit qui manifeste à la fois une appartenance sociale et des normes de genre. L’historienne Christine Bard, dans son ouvrage Une histoire politique du pantalon, montre que le pantalon n’a pas toujours été symbole de pouvoir et de masculinité. En effet, il a longtemps été associé à la condition des dominé·e·s : c’était « le vêtement du vaincu, du Barbare, du pauvre, du paysan… ». Ce n’est qu’à la fin du 18e siècle que la conception du pantalon évolue. En effet, à l’aube de la Révolution, c’est la culotte, un vêtement habillant les hommes jusqu’aux genoux, porté avec des bas de soie et des talons, qui symbolise la virilité. C’est d’ailleurs de là que remonte l’expression « porter la culotte », souligne l’historienne Christine Bard. Le pantalon lui, est l’habit des hommes de la classe populaire. Portés par une idéologie égalitaire, les révolutionnaires, que l’on nomme les « sans-culottes », vont alors revendiquer l’uniformisation des codes vestimentaires : plus question de s’habiller conformément à sa classe sociale dans une société qui se veut égalitaire.
Les femmes, grandes perdantes de la Révolution Ainsi, le pantalon devient un vêtement politique et citoyen. Petit hic, les femmes restent exclues de la vie politique. Le pantalon ne leur est donc pas destiné et devient le symbole du pouvoir masculin. A ce titre, est promulguée en 1800, une ordonnance de la Préfecture de la police de Paris interdisant aux femmes le port des habits du sexe opposé.
Le vêtement manifeste une appartenance sociale et des normes de genre
Comme l’explique Christine Bard, cette interdiction est proclamée au moment où l’on décide de renforcer le pouvoir des hommes en attribuant, par exemple, le statut de mineures à celles qui se marient. « Actives pendant la Révolution, parfois armées et travesties, les femmes doivent rentrer dans leurs rangs. Leur rappeler qu’elles doivent porter des vêtements de leur sexe est une manière de le leur signifier », déclare l’historienne. Toutefois, il est permis de déroger à cette règle pour des raisons médicales ou pour monter à cheval par exemple, en demandant une « permission de travestissement » à la police. En Suisse aussi, le port du pantalon est interdit à la gent féminine. Des exceptions sont tolérées en montagne, en raison du climat hivernal nécessitant le port d’un habillement plus chaud et fermé. A propos, la volonté des femmes de pouvoir porter le pantalon, avant d’être idéologique, est aussi pratique. En effet, certaines se travestissent pour voyager en sécurité ou gagner de plus hauts salaires.
Braver les interdits Les femmes qui osent transgresser les règles risquent non seulement d’être arrêtées, mais également d’être exposées à la désapprobation de la société et de l’Église. Or, bon nombre de figures féminines du 19e siècle ont l’audace d’y déroger. L’une d’entre elles, et sans doute la plus connue, est l’écrivaine George Sand. S’habiller de la sorte lui permet de circuler librement. Elle peut alors pénétrer dans le monde des hommes et nourrir sa réflexion politique et son inspiration littéraire. Elle côtoie ainsi les théâtres, les bibliothèques et les procès publics et accède à des discours qui ne lui étaient destinés. De la sorte, elle ouvre la voie à bon nombre de femmes après elle. La démocratisation du pantalon auprès des femmes correspond donc à une période d’émancipation progressive. Les deux guerres mondiales et l’essor des revendications féministes avec l’obtention du droit de vote et de l’autorisation de travailler vont contribuer à la popularisation de ce vêtement.
Le pantalon, c’est chic La mode aussi va jouer un rôle important dans l’histoire du pantalon. Après la deuxième guerre mondiale, la figure de la femme active en pantalon va être balayée par une nouvelle tendance : le « New Look », signé Christian Dior. Son but est de faire regagner la femme en féminité. « Je dessinais des femmes-fleurs, épaules douces, bustes épanouis, tailles fines… » déclarait le couturier. Ainsi, il participe à véhiculer à nouveau l’image d’une femme fragile.
Les guerres et les revendications féministes contribuent à sa popularisation
Cependant, le pantalon ne va pas se laisser abattre et fait son grand retour dans les années 60, années de l’essor du prêt-à-porter dans la mode. C’est notamment grâce au couturier Yves Saint Laurent que la production de pantalons va dépasser celle des robes et des jupes. En 1966, il crée le scandale en sortant un smoking féminin, habit représentant jusqu’alors le summum de l’élégance masculine. Selon lui, « en portant le pantalon, une femme peut développer son maximum de féminité ». L’historien Denis Bruna explique que c’est à partir de ces années-là que le pantalon va cesser d’éveiller les soupçons et les regards inquisiteurs. Finalement, il devient féminin, symbole de liberté et d’égalité des sexes. Pour l’anecdote, l’ordonnance de 1800 ne fut abrogée qu’en janvier 2013. Bien que cela n’empêchait les femmes de porter le pantalon, l’historien souligne qu’« on a parfois oublié qu’elles avaient un repris de justice dans leur placard ».
SPORT • Bien loin d’être légitimé·e·s, il n’est pas rare que les athlètes paralympiques soient traité·e·s comme inférieur·e·s. Or, le sport paralympique est source d’immense inspiration : chacun·e a une histoire à raconter.
Le dimanche 5 septembre dernier se clôturaient les Jeux Paralympiques de Tokyo 2020, événement sportif international, à la fois universel et singulier. Or, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) pointait un phénomène notable à propos de cette édition : en dehors des Jeux paralympiques, les personnes en situation de handicap ont une part de visibilité audiovisuelle et médiatique qui n’atteint pas les 1%. C’est un fait : la médiatisation des Jeux Paralympiques est bien inférieure à celle des Jeux Olympiques. Ont en effet été diffusées 3’600 heures des athlètes valides contre 100 heures seulement pour les athlètes invalides. Mais, finalement, qu’est-ce que l’esprit paralympique ?
Permettre la vie Lorsque l’on parle de sport paralympique, il est nécessaire de se pencher sur le mouvement paralympique. Au sortir de la Première Guerre Mondiale, une dure réalité apparaît : des milliers de soldats, de toutes nations, gravement touchés à la moelle épinière. S’abat alors sur eux le regard de la société : ils ne servent plus à rien, ils ne peuvent plus être ni soldat, ni père de famille, ni rien. Ils sont perdus à jamais, ou du moins, c’est ce que nombre d’entre eux ont pensé, alors qu’ils étaient destinés à une mort certaine puisque les soins nécessaires aux blessés de la colonne vertébrale n’étaient pas encore assez recherchés
La médiatisation des Jeux Paralympiques est bien inférieure à celle des Jeux Olympiques
C’est alors qu’un neurochirurgien, Sir Ludwig Guttmann, a décidé que les choses devraient être autrement. Médecin extrêmement motivé et imaginatif, c’est au National Spinal Injuries Centre (Centre national des blessés de moelle spinale), près de Londres, qu’il est entré avec l’idée de changer le destin de ces soldats rescapés de la guerre. Il dit à ce propos : « Il fallait non seulement sauver la vie de ces hommes, femmes et enfants paraplégiques et tétraplégiques, mais encore il fallait leur redonner leur dignité et en faire des citoyens heureux et respectés ». En proposant un nouveau traitement consistant à retourner les patient·e·s chaque deux heures, afin d’éviter la formation de caillots sanguins, il leur permettait de survivre, ou plutôt, simplement de continuer à vivre.
Reprendre possession de son corps L’un des points capitaux du traitement ingénieux de Sir Ludwig Guttmann, fut d’intégrer à sa routine le sport. En effet, c’est par le mouvement du corps, les sensations de la chair, la remise en marche de l’énergie de la charpente humaine que les personnes invalides ont pu, peu à peu, reprendre possession de leur corps. Ludwig Guttmann encouragea ses patient·e·s à pratiquer plusieurs disciplines qui leur demeuraient accessibles, tels le tir à l’arc, le billard, le basketball ou le tennis de table. Les résultats dépassèrent les espérances du neurochirurgien : les patient·e·s reprirent confiance en eux·elles mais aussi en leur corps. La plupart purent reprendre le travail et leur vie sociale. Face à ce succès médical, Ludwig Guttmann eut une idée : les premiers World Wheelchair and Amputee Games (Jeux mondiaux des athlètes amputés et en fauteuil), organisés en 1948, même si à cette époque-là Sir Guttmann ne songeait pas encore à les présenter au CIO en tant que compétitions officielles.
« Il fallait leurredonner leurdignité et enfaire descitoyens heureuxet respectés »
Ludwig Guttmann
Sortir de l’invisibilité C’est à partir des années 1950 que le handisport se démocratise peu à peu. En 1960 s’opère alors une première révolution : les Jeux Paralympiques de Rome. Les athlètes invalides ne sont plus relégué·e·s à l’ombre des petites compétitions, ils·elles ont désormais leur propre concours international. Tou·te·s ces athlètes entrent dans le stade, chacun·e avec son histoire, son parcours, ses combats pour démontrer au grand public qui ils·elles sont. On dit que les Jeux Olympiques créent des héros·ïnes, mais que les Jeux Paralympiques attirent des héros·ïnes. Le français Jean-François Alaize a dit à ce propos : « On est tous des super-héros parce qu’on a tous vécu un drame tragique, quelque chose qui ne nous a pas permis de réussir. Mais c’est ça qui fait notre force ». Pour faire bouger les lignes et donner les mêmes droits et opportunités aux personnes handicapées qu’à l’ensemble de la population, le sport se présente donc comme un formidable vecteur qui peut faire changer le regard et soutenir l’inclusion réelle et durable des personnes handicapées.
« On est tous dessuper-hérosparce qu’on atous vécu undrame tragique.Mais c’est ça quifait notre force »
Jean-François Alaize
Car, déjà à l’époque, cette inclusion était insuffisante, et c’est malheureusement encore le cas aujourd’hui. En effet, le handicap est toujours la première cause de discrimination pour accéder à l’emploi, comme le rappelle la Défenseure des droits, et le taux de chômage des personnes handicapées est deux fois plus élevé que pour l’ensemble des demandeur·euse·s d’emploi. Il s’agit alors de repousser les barrières de l’intolérance, toujours plus loin, toujours plus fort. L’esprit paralympique, c’est donc cela : des histoires hors-norme, émouvantes à toucher les tréfonds de l’âme et du coeur, mais aussi un parcours vers la tolérance.
BIOCHIMIE • L’amour est un concept particulièrement difficile à définir. Tout le monde a sa propre idée et sa définition individuelle. Et si l’amour pouvait se réduire à la science ? Pourquoi ne pas essayer de mélanger philosophie et chimie dans un seul débat ?
Qu’est-ce que l’amour ? Cette question est l’une des plus complexes et des plus personnelles que l’on puisse se poser. Mais posons nous ladite question d’un point de vue heuristique. Nous laissons de côté le concept moderne de l’amour qui évoque la romance ou les relations sociales. Si nous essayons de réduire l’amour au maximum afin de comprendre ce phénomène, de quoi est-il composé d’un point de vue chimique ?
Les composés de l’amour Selon Benjamin Boutrel, maître d’enseignement et de recherche dans la faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne, l’amour pourrait être expliqué par trois systèmes. Le premier est l’ocytocine, « messager chimique du lien social » ou « médiateur chimique impliqué dans la confiance ». Ce messager chimique représente le côté réconfortant dans l’idée de l’amour ; c’est par exemple grâce à l’ocytocine que le lien maternel est possible. Le deuxième élément qui compose l’amour, c’est le système opioïdergique. Ce dernier évoque la quintessence du plaisir chez les mammifères. Il est particulièrement important, car son absence implique une rupture dans le lien social établi. En effet, M. Boutrel explique que « la disparition du récepteur μ fait disparaître le lien maternel chez les animaux ». Finalement, le troisième composé dans l’amour est la dopamine. Il est défini comme le signal d’apprentissage positif, que nous pouvons aussi associer à une perspective d’addiction.
Selon Benjamin Boutrel, l’amour pourrait être expliqué par trois systèmes biochimiques
Benjamin Boutrel développe en précisant que « le réconfort lié à la présence de l’autre va entraîner une libération de dopamine dans le cerveau ». Nous sommes donc conditionné·e·s à apprécier la présence de l’être cher. Plus nous sommes en confiance et nous éprouvons du plaisir en compagnie d’une personne spécifique, plus nous sommes encouragé·e·s à les revoir. Il est tout à fait possible de devenir « accro » à quelqu’un.
L’amour est une drogue Si l’amour peut être défini heuristiquement par une réaction chimique, alors ne serait-il pas possible d’en faire une drogue synthétique commercialisable ? La « pilule d’amour »est aussi connue sous le nom d’ecstasy. C’est un conditionnement du sentiment amoureux, mais sans pour autant être qualifié comme de l’amour. Les personnes qui en consomment vont entrer dans une transe très agréable. L’ecstasy est certes conçue comme une synthétisation de l’amour, mais n’en est certainement pas un substitut. L’amour demande un lien qui soit produit ou qu’il puisse se projeter vers un objet ou une personne. On peut néanmoins qualifier l’amour comme étant une « drogue ». Selon Benjamin Boutrel, « l’amour, notamment la dopamine, fait partie de la fonction de récompense cérébrale ». Donc, il fonctionne de la même manière qu’une drogue d’abus avec des manques ou des excès. Par exemple, lors d’une rupture, nous remarquons une réaction de manque exprimée par de la tristesse ou même parfois de la dépression. Dans le cas contraire, un sentiment très agréable survient quand la fonction cérébrale de récompense est mise en œuvre.
Si l’amour peut être défini comme une réaction chimique, alors ne serait-il pas possible d’en faire une drogue synthétique?
Consommation d’amour Or, les drogues ne sont pas considérées comme une consommation acceptable dans notre société. Subséquemment, affirmer que l’amour agit comme une drogue, c’est premièrement l’associer à une consommation et deuxièmement, c’est établir que ce dernier est néfaste au bien être des individus. Mais, comme l’affirme Benjamin Boutrel, « la fonction cérébrale de récompense est liée à la reproduction de l’espèce ». Effectivement, le plaisir joue un rôle motivationnel dans la perpétuation de l’espèce. L’amour est une drogue très accessible, gratuite et positive, car elle agit en faveur de la reproduction. Ainsi avoir des sentiments affectifs et des liens sociaux est partiellement expliqué par la chimie, mais le débat autour de la définition de l’amour est loin d’être achevé.
SANTÉ • La chirurgie esthétique se popularise depuis quelques années. Mode, influence et économie, quels sont les rôles joués par ces facteurs auprès de notre jeunesse ? Du modelage corporel massif au tourisme médical, jusqu’où peut mener leur insatisfaction ?
De plus en plus jeunes, les adolescent·e·s ont recours à la chirurgie esthétique. Certain·e·s attendent impatiemment le jour de leurs dix-huit ans, voire même demandent l’autorisation à leurs parents dès seize ans pour ce genre d’opération. Auparavant, la chirurgie esthétique était présente surtout chez les personnes âgées ou souffrant d’une maladie qui nécessite une reconstruction. Quelles sont les raisons de ce changement ? L’influence des réseaux sociaux – et les propos des créateurs et créatrices de contenu qui en font la promotion – est souvent accusée de ce phénomène par les autres médias. Il est vrai qu’aujourd’hui, une grande majorité des jeunes sont au moins sur un réseau social et de ce fait, ils·elles sont tous les jours confronté·e·s à des images qui correspondent à leur idéal apparaissant ainsi comme réel.
Tout y est pour sembler le·la plus parfait·e possible
Lorsqu’une personne navigue sur Instagram, elle va y découvrir un bon nombre d’influenceurs et d’influenceuses. Chacun·e ayant un style différent. Ainsi, tout le monde peut y trouver un modèle de ce qu’iel voudrait être. Malheureusement, cette image est souvent fictive. Retouches, filtres, voire chirurgie, tout y est pour sembler le·la plus parfait·e possible. Cela peut créer des complexes vis-à-vis d’un idéal auquel ils·elles ne songeaient même pas. Prenons pour exemple Kim Kardashian qui a un corps si refait qu’il n’existe pas dans la nature. De plus, énormément d’applications permettent de retoucher ses photos, se lisser la peau, cacher ses imperfections et amincir la taille. Pour les moins doué·e·s, Snapchat et Instagram proposent des filtres préfabriqués qui changent entièrement la forme du visage. Bien que pratique, pour être toujours « présentable », il n’en est pas de même quand on se découvre dans un simple miroir, avec tous ses défauts. Pas facile de s’accepter dans ces conditions, surtout avec les influenceur·euse·s qui font la propagande des corps parfaits. La jeunesse est continuellement confrontée à cette problématique même si elle n’est pas active sur les réseaux. En soirée, à la bibliothèque, à tout moment, il est habituel de sortir son téléphone, de prendre une photo et de la partager. Il est donc commun de se retrouver sur le profil de ses ami·e·s, d’où l’importance d’être bien apprêté·e au quotidien. Comment se plaire, pour soi et à travers les autres, dans un monde où tout est retouché ? Lorsque cacher ses défauts derrière des accessoires ou du maquillage ne suffit plus, beaucoup succombent à la tentation de la chirurgie.
Origines et avancée Qu’est-ce que la chirurgie esthétique si ce n’est qu’une simple amélioration du corps ? Depuis toujours, on transforme notre anatomie. On fait des régimes, on va chez le coiffeur et, même dans les années 2000, la mode était de se faire percer et tatouer.
Comment se plaire dans un monde où tout est retouché
Souvent jugées comme des rebelles, il n’y a que peu de personnes actuellement sans ces artifices devenus banals. Si le tatouage choquait auparavant, la chirurgie pourrait entrer dans les mœurs. Toucher à son corps n’est pourtant pas anodin. À la fin de la Première Guerre mondiale, celle-ci a été inévitable pour réparer la chair des grands blessés. Alors considérée comme une chirurgie lourde et longtemps risquée, elle connaît aujourd’hui une renommée de qualité : techniques plus raffinées, opérations plus sûres, possibilité de retour en arrière.
Phénomène et géographie économique « On voit là que la chirurgie esthétique, parce qu’elle est de plus en plus accessible, s’inscrit dans une continuité de transformation des corps à des fins à la fois esthétiques, identitaires et relationnelles », déclare Francesco Panese, professeur de Sciences sociales à l’Université de Lausanne. Si depuis les années 2000 les interventions ont augmenté de 50%, c’est aussi dû à la diminution des coûts ainsi qu’à l’augmentation de l’offre et de la demande.
Elle est de plus en plus accessible
Le fameux lifting qui a fait des ravages chez certaines stars est maintenant remplacé par des ajouts de sa propre graisse ou des injections d’acide hyaluronique dont les effets s’estompent avec le temps jusqu’à disparaître. De plus, le rendu final de la peau est moins figé et semble plus naturel. Malgré cette apparente avancée, il ne faut pas négliger l’existence d’un risque de conséquence médicale suite à une opération qui aurait mal tourné, de désillusion face à sa nouvelle image ou encore le sentiment d’en vouloir toujours plus. Après s’être refait les lèvres, on pense à une rhinoplastie, et pourquoi pas à des implants mammaires. Plus on en fait, plus ça coûte. Il est donc intéressant pour les plus économes de se tourner vers des instituts moins chers et souvent situés à l’étranger. Il existe aujourd’hui un tourisme médical. Des agences se spécialisent dans ce domaine en proposant toutes sortes de destinations suivant la prestation recherchée. Ces vacances de l’esthétisme à bas prix contribuent à la montée en puissance du nombre d’opérations chez les jeunes.
BIODIVERSITÉ • Chaque année à l’automne, la palette orangée dont se parent les arbres de nos régions nous offre un spectacle magnifique. Pourtant, ce phénomène est mis en danger par le dérèglement climatique. Jean-Michel Fallot, climatologue, nous en dit un peu plus.
Un phénomène s’est récemment rajouté à la liste des effets dévastateurs du dérèglement climatique sur la flore. Depuis une dizaine d’années, un fort retardement du jaunissement des feuilles des arbres a été constaté. Ce triste phénomène est dû aux températures qui augmentent, créant des sécheresses inhabituelles. De fait, le froid n’a pas l’occasion de détériorer assez tôt la chlorophylle des feuilles, et elles ne tournent donc que tardivement aux tonalités chaudes.
Des nuits fraîches sans vent participent à l’éclat des couleurs.
Dans certains cas, la sécheresse provoque tout simplement la chute des feuilles prématurément. En outre, la coloration des feuilles durant l’automne dépend aussi des conditions : un beau temps et des nuits fraîches sans vent participent à l’éclat des couleurs.
La Suisse concernée aussi Nos régions suisses sont touchées également. Jean-Michel Fallot, climatologue, maître de recherche et d’enseignement à l’Institut de géographie et de durabilité de l’Unil, explique : « On observe un retard de la coloration notamment dans les Alpes ». Il précise que le processus est mû par deux facteurs : la décoloration normale des feuilles résulte d’une diminution de la durée du jour, mais aussi d’une température plus basse. Consécutivement au réchauffement de l’atmosphère, ce phénomène est retardé. À l’inverse aussi, lorsqu’il y a une sécheresse en été, les feuilles subissent un stress et jaunissent plus rapidement, ce qui provoque leur chute prématurée. Certaines espèces telles que les hêtres, ne supportant pas ces chaleurs, sont plus à risque ; d’autres, comme les chênes, les supportent mieux. Le climatologue précise qu’il faut d’ailleurs s’attendre à des étés plus secs dans les années à venir, ce qui risque donc d’exacerber ces phénomènes. Ces changements climatiques participent aussi à l’implantation de nouvelles espèces en Suisse, puisqu’elles suivent la chaleur. Ces dérèglements auraient à long terme un impact sur la biodiversité, en empêchant certains spécimens de s’épanouir, influençant dès lors la faune également. C’est la raison pour laquelle il est important, dans la gestion des forêts, de ne pas planter uniquement les mêmes espèces. Une preuve de plus s’il en fallait une, de la fragilité de l’écosystème et de la nécessité de le protéger.
J’ai quatre faces, une gueule d’enfer et effectue une chirurgie tous les mois. Qui suis-je?
Le journal
Je renferme diverses accusations qui vaudraient à mes auteur·e·s un scandale médiatique. Qui suis-je?
Le mur du bureau de la FAE.
Je suis un labyrinthe de béton frigorifique qui abrite un passage méconnu conduisant directement à Internef. Qui suis-je?
L’Anthropole
J’en suis à mon sixième café de la journée, je rattrape les 26 lectures obligatoires du semestre en un après-midi et mon âme n’est que stress. Qui suis-je?
Les étudiant·e·s lausannois·es à un mois des examens
Toc, toc, qui est-ce?
La porte
J’ai passé 72 heures au Rolex, j’ai dormi sur un sac de couchage entre deux sièges et je n’ai pas quitté mon ordinateur du week-end. Qui suis-je?
Les étudiant·e·s ayant participé à la Polylan
Je bois tous les week-ends pour me préparer à faire la morale dans dix ans, une fois mon diplôme obtenu. Qui suis-je?
Un·e médecin
Je suis un cagibi doré, forestier et couvert de posters culturels. Qui suis-je?
Le bureau de L’auditoire
Quel sera le taux d’échec aux examens de la session d’hiver, d’après le gratin de l’université?
85%
Je suis petit, je m’infiltre partout et c’est moi le S. Qui suis-je?
Le covid
Je pense savoir mieux que tout le monde quoi faire à chaque votation. Qui suis-je?
Un·e étudiant·e de sciences politiques
Qu’est-ce qui est vert, a un goût de produit vaisselle et se cache dans tous les plats de Géopolis?
La coriandre sournoise
Où se trouve le café le plus cher des campus lausannois?
Le Rolex (prévention: une caution de vaisselle, c’est 10 CHF, faites gaffe)
Mon toît ressemble à un bout de fromage, je n’ai aucune marche à part celle vers le savoir et mes habitant·e·s connaissent toute la vie de leurs voisin·e·s. Qui suis-je?
ANECDOTES · Des participant·e·s au cours TANDEM avec Myriam Détraz
Ressentis météo et conséquences…
L’une des premières choses que j’ai constatée à Lausanne c’est le peu de vent qu’il y a. Je viens d’Écosse, où j’habite en haut d’une colline au bord de la mer, alors il y a du vent presque tous les jours. Cela m’a beaucoup surprise de voir qu’ici quand il pleut, tout le monde utilise un parapluie plutôt qu’un imperméable. Un parapluie ne sert à rien en Écosse – il serait retourné ou cassé en quelques minutes. J’étais encore plus étonnée de rencontrer des gens de Belgique qui m’ont dit qu’ils trouvaient qu’il y avait beaucoup de vent à Lausanne par rapport à chez eux !
Annie, Ecosse
Le mystérieux sac poubelle
Il a fallu quelques semaines à ma famille pour comprendre le système de recyclage et de collecte des déchets en Suisse. Après environ 3 jours de vie ici, c’était enfin le jour des poubelles. J’ai fermé le sac, je me suis dirigée vers la zone des ordures, je l’ai jeté et je suis retournée profiter de ma journée. Quelques heures plus tard, j’ai entendu frapper à ma porte. J’ai ouvert la porte et il y avait un homme tenant un sac poubelle qui m’était plutôt familier. Il m’a dit : « Bonjour, je voulais vous informer que vous avez oublié d’ajouter une étiquette sur votre sac poubelle ». Embarrassée, j’ai répondu « Je suis désolée, je ne pense pas que ce soit mon sac ». Il m’a dit « Vous êtes sûre ? J’ai ouvert le sac et j’ai trouvé cette lettre qui avait votre adresse ». Comme c’était gênant.
Maria Fernanda, Brésil
La lessive, une tâche tellement complexe en Suisse
En Suisse, la lessive est une activité vraiment importante et réglementée : 1) obtenez un portefeuille spécifique pour mettre toute votre monnaie pour payer les machines à laver, 2) allez à la banque et obtenez de la monnaie, 3) attendez le jour assigné pour faire la lessive, 3) assignez 20 minutes pour parler aux personnes dans la buanderie collective. Ne jamais : 1) laver les vêtements après 21h, 2) laisser la lessive à la dernière minute et essayer de trouver de la monnaie après 19h ou le week-end. J’ai décidé que faire la lessive doit être une chose sacrée et culturellement importante ici.
Philippa, Grande-Bretagne
Comment trouver des toilettes en ville de Lausanne ?
Un jour, j’étais au centre-ville toute seule pour faire des courses. Ça faisait 4-5 jours que j’étais arrivée à Lausanne, et c’est la première fois que j’habite à l’étranger (je viens du Japon). J’ai eu soudainement besoin d’aller aux toilettes. Au japon, il y a toujours des toilettes dans une station de métro. Alors, je suis allée à la station du Flon. Mais je n’ai rien trouvé ! Ensuite, j’ai essayé quelques magasins. Là encore, il n’y en avait pas. Ça commençait à être urgent, et j’ai appelé mon Buddy. Elle m’a gentiment suggéré d’en emprunter dans un restaurant. J’hésitais à le faire parce que je ne le fais jamais au japon. Et j’ai trouvé une bonne idée ! J’étais sûre qu’il y en avait… à la gare ! Avec la dernière once de force, je me suis dirigée vers la gare. Et puis, ce que j’ai vu à la gare… Une machine pour payer ! C’était très choquant qu’il faille payer pour aller aux toilettes… En Europe, trouver des toilettes, c’est un exploit !
Noemie, Japon
Les passages piétons
Lorsque je suis arrivée à Lausanne, la première chose que j’ai faite a été d’aller à la Migros pour faire quelques courses. J’ai marché jusqu’à la Migros et quand je suis arrivée au passage piéton, j’ai attendu que la voiture passe pour pouvoir traverser. Cependant, la voiture s’est arrêtée juste avant la ligne zébrée et je me souviens que j’étais vraiment interloquée car, d’où je viens, la voiture n’attend pas les gens, c’est plutôt le contraire. Après deux minutes d’attente, j’ai demandé ce qu’elle attendait et elle m’a dit de traverser la ligne parce qu’elle s’était arrêtée pour me laisser traverser. J’étais choquée car dans d’autres pays, il est plus courant que ce soit la personne qui attende que la voiture ait passé.
Mahta, Iran
De la validation des tickets de métro
La première fois que j’ai pris le métro à Lausanne, j’avais acheté mon billet et je suis entré dans le métro en cherchant un endroit pour le valider. En Espagne, les transports publiques ont toujours des barrières pour entrer ou au moins un endroit pour valider le billet. J’ai parcouru tout l’intérieur du métro à la recherche de cet endroit et, après quelques minutes, j’ai demandé à une femme et elle m’a dit qu’en Suisse on ne faisait pas ça. Je me suis senti vraiment bête.
Arturo, Espagne
Entre le français à l’école et celui de la vie courante, quel fossé !
J’ai étudié le français à l’école. Mes connaissances sont suffisantes pour faire du shopping. Lors de mes premiers jours à Lausanne, alors que je voulais acheter quelque chose dans une chocolaterie, la dame à la caisse m’a dit plusieurs fois « cinq francs septante ». J’étais très troublée car je ne connaissais pas septante. Je n’arrêtais pas de demander : pouvez-vous répéter cela ? et elle a dit « cinq francs septante » à nouveau. « Septante » ne sonne pas très différemment de « siebzig » en allemand. Mais je ne m’y attendais pas et je n’ai donc rien compris.
Julia, Allemagne
Acheter du fromage et payer dans une boîte, un rapport de confiance !
Un jour après le déjeuner, les amis de mon oncle m’ont dit d’aller acheter du Gruyère dans un endroit spécial.
Quand nous sommes arrivés à cet endroit, j’ai réalisé que ce n’était pas un magasin et qu’il n’y avait pas de monde. Alors je leur ai demandé : « Et où allons-nous acheter le fromage ? », et ils me disent : « tu vois ce réfrigérateur ? c’est là qu’on l’achète. » et ils ont ri.
Je n’ai rien compris jusqu’à ce que j’ouvre le réfrigérateur et que je me rende compte qu’il y avait juste un pot pour laisser l’argent pour ce que vous achetiez. Là, j’ai réalisé à quel point on peut faire confiance aux gens en Suisse.
Alessia, Pérou
Les surprises linguistiques du français à l’anglais
J’ai remarqué que lorsque les gens de Suisse romande parlent en anglais, ils ont des expressions spécifiques qu’ils utilisent tout le temps, comme des tics verbaux, et généralement ils ne sont pas souvent utilisés en anglais. Par exemple, il est vraiment amusant et bizarre pour moi que les gens utilisent tout le temps l’expression « for sure » en anglais. Il est souvent répété comme « for sure, for sure ». Les gens l’écrivent même dans des courriels. En tant que personne britannique, je n’ai aucune idée d’où cela vient ou si la phrase est une traduction directe de quelque chose en français.
Philippa, Grande-Bretagne
Une histoire de dentifrice
Je suis allé au supermarché pour acheter un dentifrice. Comme j’étais en retard, je devais me débrouiller rapidement. J’en ai cherché partout, mais je n’ai rien trouvé, pas même un employé pour m’aider. Je n’ai vu qu’un produit qui ressemblait à un dentifrice, mais qui portait la marque « Candida ». J’ai pensé : « Non, ça ne peut pas marcher. » En portugais, « Candida » c’est le nom de la levure qui cause la candidose, une mycose qui affecte en particulier les organes génitaux féminins. Pensez-vous : se brosser les dents avec une pommade pour traiter une infection. Comment est-ce possible qu’un supermarché ne vende pas de dentifrice ? Intrigué, j’ai continué ma recherche (et j’ai raté mon rendez-vous). Après de nombreux va-et-vient dans les couloirs, j’ai décidé de vérifier ce produit et voilà : c’était bien un dentifrice. Enfin, j’en avais trouvé. Mais, juste au cas où, j’ai acheté une option qui avait un autre nom.
Olliver, Brésil
Surprise de l’hospitalité suisse
Une fois que j’étais à la maison, travaillant à domicile, j’ai entendu frapper à la porte. J’ai été surprise parce que personne ne frappe à ma porte. Je pensais que si c’était un ami, il ou elle aurait appelé avant de venir. J’ai quand même décidé d’ouvrir la porte. Devant la porte se trouvait une fille avec une boîte de chocolat à la main. Elle s’est présentée en disant qu’elle est ma nouvelle voisine et que si j’ai besoin de quelque chose, de ne pas hésiter à frapper à sa porte. J’étais nouvelle en Suisse et mon français n’était pas très bon. J’ai seulement dit merci et j’ai fermé la porte. Quand la porte a été fermée, je me suis dit à moi-même, « tu n’as pas dit ni ton nom ! » Je me suis sentie tellement embarrassée et je ne me suis jamais excusée !
Angeliki, Grèce
Quand manger au restaurant ?
J’ai fait un Erasmus en Suisse et un des premiers jours où j’étais là, nous avons décidé, avec des amis, d’aller manger dans un restaurant. On s’est retrouvés à 14h00 au restaurant et quand nous sommes entrés et que nous sommes allés commander, ils nous ont dit que la cuisine était déjà fermée. En Espagne manger à 14 heures est tôt ! Habituellement, nous mangeons à 15 heures mais nous dînons aussi plus tard que les Suisses. On ne pouvait pas manger et on a dû aller au supermarché pour acheter un sandwich. Depuis ce jour, on a vu que nous devions nous habituer à ce nouvel horaire.
Aina, Catalogne
Masqués oui, mais dans la diversité !
Quand je suis arrivée en Suisse j’ai été frappée par le fait que tout le monde ici porte des masques presque identiques. Oui, d’accord, il y a peut-être quelques masques bleus et quelques noirs, en de rares occasions un blanc, mais au-delà de cela, il y a vraiment peu de variété. Voir un masque unique est une chose rare ! Lorsque je suis partie d’Écosse, presque tout le monde portait des masques réutilisables de toutes les couleurs et motifs – avec des images, avec du texte, rayé, tartan, pailleté, tout ce qu’on peut imaginer. Quand je prenais le train ou que j’allais au cours à l’université, il était toujours intéressant de voir tous ces masques différents. Ici, ils sont tous les mêmes et c’est beaucoup moins intéressant.
Annie, Ecosse
Désespoir oscillo-battant
Je cuisinais dans l’appartement où je me suis installé au début de mon séjour à Lausanne. Comme je n’ai pas l’habitude d’utiliser une plaque à induction (qui n’est pas très commun au Brésil), j’ai brulé la nourriture, ce qui a produit beaucoup de fumée. Je me sentais trop nerveux. Alors, j’ai décidé d’ouvrir la fenêtre. Elle était un peu dure et je l’ai forcée. Ensuite, par ma surprise, la partie supérieure s’est ouverte. J’étais désespéré : « Mon Dieu, non, non, je viens d’arriver et j’ai déjà endommagé le bâtiment. Quelle malchance ! » Voici le dilemme : je fais comme si de rien n’était ou je reconnais mon erreur. Le surmoi a parlé plus fort que le ça. Alors, j’ai appelé la propriétaire pour lui expliquer la situation. J’étais très gêné. « Je suis désolé, mais j’ai abîmé la fenêtre. » Elle s’est contentée de rire. Après, j’ai constaté que cette ouverture était normale. Je peux dire que le fait se résume à ceci : un désespoir oscillo-battant.
Olliver, Brésil
Petit problème de prononciation
Je suis allée à la poste pour payer mon loyer. Je n’avais pas assez d’argent, alors j’ai demandé ou je pouvais trouver un “ATM” en anglais. L’employé de la poste parlait très bien l’anglais, mais il ne comprenait pas du tout ! On a pris beaucoup de temps pour trouver ce que je voulais dire. Finalement, j’ai expliqué avec une phrase et il m’a compris. Ce qui m’a surprise c’est que les abréviations sont très différentes en français et en anglais. Au japon, on parle beaucoup de l’“IOC”, mais ici c’est le CIO. Je pense qu’il me faudra beaucoup de temps pour apprendre ces choses.
Noemie, Japon
Les jeunes conducteurs
Après nous être finalement installés dans notre maison en Suisse, ma famille et moi avons décidé de faire une promenade pour explorer la ville dans laquelle nous avions emménagé. C’était une belle journée avec un ciel bleu, les routes étaient plutôt vides, peu de voitures circulaient… Jusqu’à ce qu’un énorme tracteur apparaisse, roulant sur la route principale de la ville. Pour quelqu’un qui a vécu à Singapour auparavant, voir un tracteur circuler sur la même route que les voitures était choquant. Non seulement cela, mais une fois qu’il s’est approché de nous, nous avons vu que c’était un enfant d’une dizaine d’années qui le conduisait avec sa petite sœur assise à côté de lui. Je me demande qui a la priorité dans cette situation.
Maria Fernanda, Brésil
Les trains et leurs pièges…
Au début, quand je suis arrivée ici, je n’étais pas familière avec le système des trains, et encore moins avec les plans des trains. Ils étaient vraiment déroutants. Durant ma première semaine à Lausanne, je voulais découvrir le chemin pour aller à l’Université. Donc, j’ai pris un train l’après-midi et le plan était de monter dans un train et après quelques arrêts de descendre et de monter dans un autre train. Du coup, j’ai pris le premier train et je suis descendue. Cependant, après je me suis perdue dans la gare principale de Lausanne. J’ai demandé à quelqu’un quel train je devais prendre et elle m’a indiqué le numéro de train. J’ai paniqué parce que le deuxième train était déjà parti depuis quelques minutes. Finalement, je l’ai trouvé et j’ai couru dans le train. Je me suis calmée pendant quelques minutes et j’ai profité de la vue, puis je me suis rendu compte que le train que j’avais pris partais en direction d’une autre VILLE. A la fin de la journée, je ne suis pas arrivée à l’université car il était tard et j’ai passé tout l’après-midi à essayer de rentrer à la maison.
Mahta, Iran
Le genre des prénoms…
L’histoire suivante concerne ma première rencontre avec mon partenaire tandem. Je l’ai rencontré grâce à la plateforme tandem à l’Unil et nous avons décidé de nous rencontrer à Ouchy. Il s’appelle Laurent et il est suisse. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui s’appelle Laurent avant. Je suis arrivée à Ouchy mais je n’ai trouvé personne. Il y avait un gars qui me regardait et j’ai pensé que c’était étrange. Soudain, il vient et me demande si je suis Angeliki ? J’ai pensé comment il connaît mon nom et je l’ai regardé sans réagir. Puis j’ai réalisé que c’est mon partenaire tandem. Laurent est un prénom masculin !!!
Angeliki, Grèce
Les horaires des repas…
On parle beaucoup des différences des horaires de manger que nous, les Espagnols, avons par rapport au reste des pays européens, la Suisse inclue. Et c’est tout à fait vrai, en Espagne on prend le déjeuner et le souper dans des horaires souvent difficiles à comprendre pour les autres gens. Souvent mes colocataires suisses rigolent de moi à propos de ça. Un jour, c’était 18 heures et je revenais d’un cours et je n’avais pas pris mon déjeuner. Donc je commence à cuisiner et une de mes colocs arrive pour cuisiner son souper. Elle me regarde et me dit avec un sourire : « c’est ton dîner ? » en pensant que c’était impossible. Et je réponds : « oui ». A partir de ce moment, elle ne demande plus si ce que je mange c’est mon dîner ou mon souper.
Arturo, Espagne
Mais oui, à Saint-Gall on paie avec des francs suisses… même si on parle allemand
Il y a quelques semaines, je suis allée à Saint-Gall avec des amis, et Saint-Gall est dans la partie allemande de la Suisse où tout le monde parle allemand.
Alors une fois là-bas, nous avons décidé d’aller marcher à la montagne, mais avant cela, nous sommes allés au magasin pour acheter des choses. Or, quand je suis arrivée à la caisse pour payer, j’ai dit à mon ami : « Je n’ai pas d’euros. Comment est-ce que je vais payer si je n’ai que des francs suisses ? » Et c’est là que tout le monde m’a regardé et que je n’ai rien compris.
La caissière m’a regardée et m’a dit : « Mais, donne-moi ce billet », et j’ai répondu: « Non, parce que ce n’est pas des euros » et j’étais très embarrassée. Elle m’a redemandé mon billet pour payer, et sans comprendre, je le lui ai donné.
Après, quand je suis sortie du magasin, j’en ai parlé à mes amis : « Je ne comprends pas comment elle a accepté les francs suisses, si on est en Allemagne ». Ils m’ont tous regardé et ont ri, puis j’ai réalisé que j’étais toujours en Suisse et qu’ils parlaient juste une autre langue.
Alessia, Pérou
L’art de traverser la route…
En Allemagne, les gens traversent simplement la route quand il n’y a pas de voitures qui arrivent, même si c’est rouge. Les gens s’arrêtent quand il y a des enfants. J’ai voulu franchir un feu rouge ici et mes amis, avec qui je voyageais, m’ont indignement retenue. Ici, les gens suivent vraiment toutes les règles de très près.
INTERVIEW · Julia Steinberger est professeure en sciences de l’environnement à l’Université de Lausanne depuis l’année 2020. Elle contribue parallèlement en tant qu’auteure principale au troisième groupe de travail du sixième rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), qui sera achevé en été 2022. Très active pour la cause climatique, elle a participé à la COP26 (Conférence des parties) alternative à Glasgow et vient de créer un groupe, Degrowth Switzerland, aux multiples ambitions dans le secteur du combat contre le réchauffement climatique.
Quel travail fait-on, en tant qu’auteure principale d’un groupe de travail du GIEC? Quel sera l’accent mis sur ce rapport?
Le GIEC est une structure hiérarchique administrée par un grand chef. Il y a ensuite trois groupes de travail. J’appartiens au groupe de travail III, qui étudie l’atténuation, soit comment éviter le réchauffement climatique. Le groupe de travail I s’occupe de la physique du réchauffement climatique. Le groupe de travail II considère les impacts du réchauffement. Les trois groupes de travail font chacun des rapports. L’assessment report combine les rapports des trois groupes, on en est au sixième assessment report du GIEC. Je n’ai pas participé aux cinq premiers. De temps en temps, il y a aussi des rapports spéciaux, qui peuvent être demandés par les gouvernements quand ils ont des thèmes particuliers qui les perturbent. Là, ce sont des auteur·e·s des groupes de travail existants qui sont recruté·e·s pour le faire. Il y a eu par exemple un rapport spécial sur 1,5°C, aussi récemment sur la Terre et la biosphère ou sur les eaux et la cryosphère. Je n’ai pas fait partie de ces rapports spéciaux, mais ils existent aussi.
Chaque groupe de travail a deux grand·e·s chef·fe·s, qui sont les cloturers. À l’intérieur du troisième groupe de travail, qui est celui où je suis actuellement, nous sommes divisé·e·s en chapitres. Les chef·fe·s de chapitre, les convening leader authors, sont au nombre de deux par chapitre. Je suis au niveau au-dessous de ça, soit au quatrième niveau hiérarchique du GIEC. Je travaille aussi sur un autre chapitre, mais en tant que collaboratrice; ce n’est donc pas le même rang qu’auteure principale.
Nous ne décidons pas des chapitres, ce sont des mouvements représentatifs de gouvernements et d’expert·e·s qui le font. Ils ont une scoping reunion, qui se passe d’habitude un an et demi avant le départ du rapport. Pendant cette session, ils décident des thématiques transversales les plus importantes à étudier, les aspects sur lesquels il faudra plus de précisions, etc. Ensuite, tout ceci est décrit sous forme de bullet items, qui sont les derniers documents publics du rapport et ont été publiés en 2018. À l’intérieur d’un chapitre, nous sommes censé·e·s regarder la littérature qui concerne le plus ces bullet points. On n’est pas uniquement tenus par ce contenu-là, mais on doit quand même se focaliser dessus. Surtout, on n’a pas le droit de faire de la nouvelle science à l’intérieur du GIEC; on ne peut que donner notre résumé de ce qui a déjà été publié. En fait, c’est un gros travail de synthèse.
C’est la première fois dans l’histoire du GIEC qu’on a un chapitre focalisé sur la demande.
Julia Steinberger
La thématique transversale la plus importante du 6e rapport du GIEC est le développement durable, donc le fait d’entrecroiser ce qu’il faudrait faire pour le réchauffement climatique et le développement durable. Savoir s’il y a des conflits, des synergies possibles, entre ces deux aspects. Le chapitre 5 sur la demande énergétique, en types de productions qui émettent des gaz à effet de serre, est l’autre point fort de ce rapport. La grande nouveauté: c’est la première fois dans l’histoire du GIEC qu’on a un chapitre focalisé sur la demande, pour déterminer s’il serait possible de la réduire. Pour l’instant, ce groupe de travail du GIEC s’était plutôt penché sur «comment produire autrement?», c’est-à-dire comment décarboner le secteur énergétique, du transport, du bâtiment, etc., mais sans réfléchir à la possibilité d’avoir une approche visant à réduire la demande pour les produits de ces différents secteurs.
Quand vous parlez de demande, considérez-vous la demande globale ou propre à chaque pays?
Ça dépend de ce qui a été trouvé dans la littérature, puisqu’ en tant qu’auteur du GIEC, on ne peut jamais faire plus que ce qui existe. Si on a de bons résultats au niveau national, on les utilise, si on a de bons résultats au niveau international, on les utilise aussi. En ayant participé à la rédaction d’étude, je sais qu’il y aura les deux, à la fois des dimensions nationale et internationale.
Quel est le destinataire principal du rapport du GIEC? Les gouvernements, les citoyens, les scientifiques?
On est mandatés par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), un organisme de l’ONU, et par les gouvernements. Donc en gros, les gouvernements sont les parties prenantes de la CCNUCC, notre auditoire principal est donc les personnes qui travaillent dans ces gouvernements. En même temps, c’est un rôle de publication scientifique publique. C’est clair que nous nous attendons à ce que tout le monde lise nos rapports, puisque tout le monde y a accès et aux données sous-jacentes. Il y a un certain effort de communication, qui permet à n’importe qui de s’intéresser à ce domaine et d’en savoir plus. On n’est pas très forts en communication générale, on n’a pas vraiment les budgets ou les capacités, mais on fait ce qu’on peut.
Le rapport se décline en plusieurs longueurs. Les chapitres font une centaine de pages chacun et ensuite la synthèse est là pour les décideur·euse·s, elle est probablement plus facile à lire. Au sein de l’équipe du GIEC, on sait que les grévistes du climat ou les ONGs vont notamment lire le rapport. On sait que l’on n’est pas que face à des gouvernements, mais aussi à la société civile et à d’autres scientifiques.
Selon vous, qui doit porter la lutte pour le climat, les citoyens par des manifestations ou les politiques par des résolutions?
Je pense que nous ne sommes pas à un point où on peut répondre à cette question par un·e seul·e acteur·rice. J’aime bien la façon dont en parle une de mes camarades, Emily Grossman, scientifique et l’une des fondatrices d’Extinction Rébellion: il y a un contrat social entre les scientifiques et les gouvernements. Notre job était d’informer les gouvernements, ceux qui ont le pouvoir de prendre des décisions pour changer la direction des économies, des lois, des règlements, etc. Ce contrat social a été bel et bien cassé parce que le travail d’information a été fait, maintenant depuis des décennies, et qu’on n’arrive toujours pas à changer de cap.
Il y a un contrat social entre les scientifiques et les gouvernements. Il a été cassé, car le travail d’information a été fait et on n’arrive toujours pas à changer de cap.
Julia Steinberger
Les émissions sont toujours en train de croître, même post-Covid. On aurait pu avoir la chance d’une reprise verte; beaucoup d’encre a coulé, beaucoup de propositions très concrètes ont été faites, y compris les miennes. On a vraiment essayé de faire ce travail d’information et de conseil, et ça n’a pas marché. Je pense que le constat que l’on peut faire, c’est que les gouvernements ne sont pas à la hauteur, et du coup, il faut que cela devienne une question citoyenne. Je ne sais pas quelle constellation d’acteur·rice·s sera en mesure de faire changer le cours des événements, mais c’est clair que les gouvernements tout seuls en sont complètement incapables. C’est une trahison complète de leur rôle de protection du public, d’ailleurs.
Quelles étaient vos propositions pour une reprise verte?
C’était une étude qui avait été menée par une collègue au Royaume-Uni, la professeure Milena Buchs, qui est à l’université de Leeds, où je travaillais avant. Beaucoup de personnes au niveau international y ont contribué. C’était une base de données pour répertorier les politiques positives qui avaient été mises en place post-Covid, pour la durabilité, le climat, l’équité sociale. Sur cette base, on avait mis en avant un «menu» de politiques qui seraient cohérentes au niveau social, sanitaire et écologie-climat. Cela avait été diffusé par un groupe qui s’appelle Wellbeing Economies Alliance. Cette ONG rencontre des gouvernements qui ont envie de se réorienter vers le bien-être de leur population, et arrêter de poursuivre une croissance économique à tout prix. D’ailleurs, j’aimerais bien encourager la Suisse à y adhérer, c’est un de mes projets pour l’année à venir. (Voir https://wellbeingeconomy.org/ten-principles-for-building-back-better-to-create-wellbeing-economies-post-covid et https://wellbeingeconomy.org/wp-content/uploads/2020/05/Wellbeing_Economics_for_the_COVID-19_recovery_10Principles.pdf )
En quoi consiste votre projet Living Well Within Limits?
C’est un projet de recherche académique, scientifique, de 5 ans qu’on m’a octroyé et qui est toujours en cours. Il a permis, à moi et mon équipe, de déterminer le niveau de ressources et d’énergie nécessaires pour avoir un bon niveau de vie. Un point principal était la question: est-ce qu’on peut observer ce niveau empiriquement, le modéliser à différentes échelles? On a fait énormément de progrès là autour et vraiment découvert de nouvelles choses. On a aussi examiné les côtés de la distribution et de l’inégalité de l’utilisation des ressources. Souvent, on s’intéresse aux moyennes nationales alors qu’à l’intérieur des moyennes nationales, il se passe beaucoup de choses différentes. On a aussi recherché du côté de l’économie politique, c’est-à-dire quels sont les obstacles à l’intérieur de nos systèmes économiques et politiques qui nous empêchent actuellement de poursuivre une trajectoire où on pourrait avoir des économies qui permettraient à chacun·e de bien vivre sans consommer trop de ressources. (Voir https://lili.leeds.ac.uk/publications/lili-publications/ )
Avez-vous déjà des conclusions sur ce projet?
Oui, on a énormément publié, et d’ailleurs très bien publié! Nos articles sont surtout sortis l’année passée et cette année. Par exemple, on a fait la première étude internationale qui considère l’inégalité des empreintes énergétiques divisée par revenu et par classe de produit. On a notamment pu montrer que les produits les plus énergivores et les plus sur-proportionnellement consommés par les plus riches appartiennent tous à des catégories de transport. Il a vraiment une dichotomie entre les catégories de transport et celles de logement. On a par exemple fait une modélisation pour savoir à quoi ressemblerait le monde si on redistribuait équitablement les revenus. On a montré que ce monde-là, sans pauvreté énergétique, serait en fait plus facile à décarboniser. On a aussi modélisé un avenir où tous les besoins énergétiques de tout le monde seraient satisfaits, en utilisant des technologies existantes et efficaces. On a montré que cela correspondrait à moins de la moitié de la consommation d’énergie finale actuelle.
Est-ce que vous pensez qu’il est nécessaire de changer de modèle économique pour avoir un avenir respectueux du climat?
Je fais partie de ceux et celles qui prônent la décroissance. Nous venons de fonder le groupe Degrowth Switzerland (Décroissance pour la Suisse). Notre événement de launch aura lieu le 10 décembre à Zurich. C’est une conclusion qui m’est venue en étudiant les données et la façon dont le système économique fonctionne actuellement: il faut absolument changer de cap. Nous sommes dans des systèmes économiques qui sont voués à la croissance. La croissance est une obligation parce que c’est un facteur de stabilisation des marchés capitalistes. Si on n’a pas de croissance, la façon dont nos marchés sont construits actuellement fait qu’on a des crises, des faillites.
Il faut absolument que nous décroissions notre consommation de ressources. Ce n’est pas du tout un drame.
Julia Steinberger
On utilise souvent comme argument que la croissance aide les plus pauvres et le programme social, mais cela ne s’avère pas du tout dans les faits. Bien sûr, il faut de la croissance dans les pays plus pauvres, mais dans les pays plus riches, la croissance participe à l’inégalité et à l’accumulation de richesses, parce que le 80% en plus de la croissance va vers les revenus les plus élevés. Ce sont ces derniers qui ont une responsabilité surdimensionnée par rapport à leur empreinte carbone et d’autres impacts environnementaux. Il faut absolument que nous décroissions notre consommation de ressources, ce qui aller de pair avec une décroissance de l’échelle de nos économies. Ce n’est pas du tout un drame. Il faut repenser la façon dont nous travaillons les uns pour les autres et dont nos économies sont organisées. C’est donc tout à fait possible de réfléchir à des politiques et des directions différentes, mais, pour moi, ce n’est pas du tout possible de concevoir d’aller vers un avenir durable et même survivable si on continue avec nos systèmes économiques actuels. (Voir https://degrowth-switzerland.ch/ )
Quel sera le rôle de Degrowth Switzerland?
C’est une association qui regroupe des personnes issues de tous milieux: académique, citoyen, ONG,… C’est une association à but ouvert. Il y a un but de communication: répondre aux questions, former le public aux études qui se passent dans la recherche et le monde universitaire. Ensuite, ce sera d’avoir un rôle de think tank. Des politiques ou des partis pourront venir vers nous pour essayer d’avancer plus concrètement et amener ces réflexions dans les discussions publiques et la pratique. Il est impératif de s’avancer dans cette direction, d’après moi et les autres collègues qui en font partie.
Tous les pays et différentes catégories sociales ont-ils les mêmes responsabilités et devoirs d’action envers le changement climatique? Comment les quantifier?
Il y a deux niveaux. On a des données au niveau national, qui peuvent se décliner au niveau territorial ou au niveau de la consommation. Par exemple, la Suisse a des émissions territoriales qui diminuent, mais des émissions par rapport à sa consommation, qui incluent les émissions à l’étranger causées par notre consommation, qui sont en train de croître. Les données peuvent informer sur différentes logiques, production et consommation. À l’intérieur d’un pays, on peut allouer des émissions et des impacts environnementaux à différentes classes de revenus, voire même à différents ménages.
Étiez-vous à la COP26?
J’ai été un jour à Glasgow. Je n’étais pas à la vraie COP, mais à celle des activistes et de la société civile, celle qui était organisée par la coalition de la COP26.
Qu’est-ce qui différencie ces deux réunions?
L’une est la réunion officielle, où les négociateur·rice·s parlementaires se parlent entre eux, avec divers groupes industriels. Il y avait souvent des délégué·e·s des énergies fossiles à l’intérieur des délégations nationales. Ils·Elles étaient même plus que 500, plus nombreux·euses qu’aucune délégation nationale. À l’extérieur, c’est la société civile, les grévistes du climat, les ONG et les représentant·e·s des groupements indigènes qui essaient de se parler pour communiquer leur perspective, pour informer le monde et essayer d’influencer le cours des événements. Les négociations sont vraiment très limitées dans ce qu’elles livrent d’habitude, on l’a vu les années précédentes et cette année l’a confirmé.
Comment voyez-vous votre rôle à cette COP26?
J’ai juste participé à un panel sur la justice climatique et j’ai assisté à d’autres événements en parallèle, comme celui de l’ONG Friends Of The Earth. C’est elle qui a mené Shell en procès et gagné, l’obligeant à réduire ses émissions de 45% d’ici à 2030. Bien sûr, Shell est en train de faire appel, mais le jugement tient pour l’instant. L’ONG a donc expliqué comment elle avait mené le procès, quels types d’informations elle avait utilisées et comment elle avait mené sa campagne.
La COP alternative était vraiment énorme!
Julia Steinberger
C’est ainsi une façon d’apprendre les uns des autres, d’avoir des stratégies pour affronter à la fois les gouvernements et les industries qui sont en train de bloquer l’action climatique. J’ai aussi assisté à une réunion de personnes provenant en particulier du Nigéria. Ce pays a de gros problèmes avec Shell, surtout dans le delta du Niger, dans la région nommée Ogoni. Il y a eu un énorme écocide, la vie des gens là-bas est vraiment détruite par cette extraction. Shell et le gouvernement nigérian se sont mis d’accord pour réprimer très durement toutes les personnes qui ont essayé de les arrêter. C’était le 26e anniversaire de l’exécution de Ken Saro-Wiva (ndlr: militant écologiste nigérian ayant reçu le prix Nobel alternatif) et de huit autres Nigérians de la région Ogoni. Cette réunion visait à imaginer à quoi ressemblerait un monde sans énergie fossile dans ces différentes régions. Il y avait deux semaines d’événements dans six ou sept lieux différents, toute la journée, y compris les grosses manifestations avec Greta Thunberg. La COP alternative était vraiment énorme!
Comment arriver à un accord mondial sur le climat alors que certains pays comme la Russie ou la Chine peuvent gagner des accès à diverses ressources par le réchauffement?
Dans ces négociations, tous les pays s’arrangent pour tirer leurs intérêts vers eux. Par exemple, les États-Unis, l’Union européenne, la Suisse et le Royaume-Uni ont été d’accord de dire qu’il aurait fallu arrêter le charbon. L’Inde et la Chine ont ensuite mis leur force de poigne pour garder le charbon. C’est la différence entre phase out et phase down, diminuer plutôt qu’éliminer. En même temps, les États-Unis, la Suisse, l’Union européenne et le Royaume-Uni se sont bien mis d’accord pour ne pas mettre en place de mécanisme compensatoire des impacts du changement climatique dont ils sont responsables. Je dirais même que cela arrange tous ces pays. Chacun utilise les faiblesses de l’autre pour se donner une excuse et continuer à faire les choses comme ils le voudraient.
Dans ces négociations, tous les pays s’arrangent pour tirer leurs intérêts vers eux.
Julia Steinberger
Les États-Unis, la Suisse, l’Union européenne et le Royaume-Uni n’ont pas mis en avant de langage pour dire qu’ils allaient abroger l’utilisation du pétrole et du gaz. Pour eux, le cas du charbon les arrangeait, donc ils ont gardé ça. Les pays les plus puissants se sont arrangés pour ne pas avoir d’obligation financière envers les pays plus pauvres. Il y a eu une fuite qui a montré que le gouvernement suisse, dans ses commentaires sur le rapport du GIEC, a demandé à affaiblir le langage sur l’obligation financière des pays plus riches envers les plus pauvres, pour qu’ils puissent atteindre leur objectif au sein de l’accord de Paris. Je pense que personne là-dedans n’est un acteur de bonne foi parfaite. Ils ont tous des constellations d’intérêts et pour finir, les choses continuent comme elles l’étaient avant.
Pensez-vous alors qu’il y ait un espoir que les choses changent à la prochaine COP?
Cela ne veut pas non plus dire qu’il n’y a pas eu de progrès cette COP-ci. Apparemment, c’est la première fois qu’on a un langage qui nomme directement les énergies fossiles, ce qui est quand même ahurissant, depuis une trentaine d’années que ces COPs existent! Il y a eu certains progrès. Il ne faut cependant jamais attendre la COP suivante. Il y a toujours la fausse idée que les gouvernements vont nous sauver ou vont comprendre dans quelle urgence absolue nous sommes. Ce n’est pas du tout le cas. Il faut que la société civile, les citoyen·ne·s, les activistes y mettent du leur pour exiger de leur gouvernement, de leurs industries et de leurs places financières de changer de cap. Il faut comprendre que la Suisse se donne bon ton, mais notre place financière essaie d’insister pour que nos banques puissent continuer d’investir dans les énergies fossiles à l’étranger. Nous sommes l’une des plaques tournantes de la finance pétrolière, parmi les plus grandes entreprises de ce secteur ont leur siège à Genève. Il y a beaucoup à faire ici avant d’attendre quelque COP que ce soit.
Quels cours dispensez-vous à l’Unil?
Je donne trois cours bachelor et un cours master cette année, avec d’autres collègues. Un cours de bachelor I traite des sciences de l’environnement et les introduit. Un cours de bachelor III est consacré à la gestion sociale des flux de matière, dont on cherche à comprendre les différent·e·s acteur·rice·s et secteurs, qui sont à la source des impacts environnementaux. En master, c’est un cours sur la politique économique des limites planétaires. Je m’apprête aussi à enseigner un nouveau cours en bachelor I sur le climat, qui débutera l’année prochaine.
Sans formation, a-t-on une voix au chapitre?
Je pense qu’il ne faut pas attendre d’avoir quoi que ce soit comme diplôme pour essayer d’avoir une influence et d’être actif·ve. N’importe qui à n’importe quel âge, niveau d’expertise, doit essayer de se lancer et d’avoir un impact sur ce qu’il se passe. D’autant plus les étudiant·e·s, qui ont des capacités de recherche et de pouvoir s’exprimer.
Vous avez fait initialement effectué un doctorat en physique, pourquoi ce changement d’orientation?
La physique ne m’intéressait plus. Il faut toujours suivre ses intérêts, même si je sais que ce n’est pas très courant en Suisse. Il est hors de question que je continue à travailler sur quelque chose simplement parce que je l’ai fait auparavant ou que j’ai une expertise en la matière, c’est une idée dont il faut se défaire. J’étais intéressée aux interactions entre la société humaine et l’environnement, en particulier au côté économique et politique de cette interaction. J’ai fait partie d’un groupe d’étudiant·e·s autour de la justice sociale pendant mon doctorat. J’ai organisé entre autres des visionnements de documentaires avec cette association.
Il faut toujours suivre ses intérêts. Il est hors de question que je continue à travailler sur quelque chose simplement parce que je l’ai fait auparavant
Julia Steinberger
C’étaient souvent des sujets qui montraient l’influence de la banque mondiale et du fonds monétaire international en Amérique latine, en Afrique, en Asie et aux Caraïbes. Cela montrait à quel point ces interventions avaient mené à des inégalités sociales et des déprédations environnementales aussi. On voyait à quel point les populations locales essayaient de se rebeller, par exemple contre les projets de privatisation de leur système d’eau. Elles souffraient quand elles n’arrivaient pas à changer le cours des événements, à la fois parce que leur environnement était dégradé et parce que ce système économique qui leur était imposé les empêchait d’avoir des services publics. Une fois que le fonds monétaire international arrive avec des fonds pour un pays en crise, il l’oblige à adopter un nouveau système économique néolibéral où les personnes doivent payer pour la santé et l’éducation, via les Structural adjustment programs. On voit tout de suite que l’éducation des filles tombe, que les gens sont enfoncés dans leur pauvreté et leurs dettes et n’ont pas moyen de pouvoir créer leur propre système économique, leur propre production. Voir ce désastre conjoint qui est toujours en train de se produire de par le monde, entre les systèmes globalisés, économiques, sociaux et environnementaux m’a donné envie d’étudier et de faire autre chose.
Souhaiteriez-vous ajouter quelque chose?
Je n’ai pas beaucoup enseigné la première année où j’étais ici. Cela m’a fait énormément plaisir de retrouver l’enseignement avec les étudiant·e·s de première année bachelor que j’ai en cours ce semestre. J’ai trouvé qu’ils·elles étaient fantastiques: éveillé·e·s, critiques, drôles, interactif·ve·s, tout ce qu’on veut! C’était magnifique, vraiment super de pouvoir leur apporter quelque chose et aussi d’avoir leur retour sur ce genre de questions. Je pense qu’il faut vraiment donner énormément de confiance et de capacités aux étudiant·e·s. Je vois mon rôle comme celui d’apporter des connaissances, des bases théoriques et pratiques, mais ce que j’ai surtout envie de faire, c’est de donner des capacités d’action et d’interaction. Je fais confiance aux étudiant·e·s de l’Unil pour faire autant que possible dans tous les domaines autour de la crise climatique, de la crise écologique et de la crise sociale, qui sont d’ailleurs des crises conjointes.
J’ai trouvé que les étudiant·e·s de première année bachelor étaient fantastiques!
Julia Steinberger
Il ne faut vraiment pas attendre un diplôme pour faire partie des personnes qui essaient de faire changer le cours des événements. Ça va être la chose la plus importante dans les décennies, le siècle, voire les siècles qui suivent. Il ne faut pas se laisser donner un seul rôle. Il y a tellement besoin d’avoir des personnes qui réfléchissent, agissent, interagissent et essaient de réfléchir à faire les choses différemment, qu’il ne faut pas se laisser donner des instructions et informations sans y réfléchir, les critiquer et vouloir s’engager. Les décennies à venir vont être difficiles, je suis désolée pour ça, mais on ne peut pas rester spectateur·rice. Cela m’a donné beaucoup de courage de voir ces étudiant·e·s qui avaient envie d’apprendre, de comprendre et d’interagir. On arrive dans une ère d’engagement et j’aimerais vraiment encourager les étudiant·e·s de l’Unil à faire autant qu’ils·elles le peuvent. Je pense qu’il y a vraiment beaucoup de capacités ici.