• Biologiste tout-terrain

    Biologiste tout-terrain

    INTERVIEW · Biologiste de formation, Alexandre Buttler a effectué ses études, master et thèse de doctorat avec une spécialisation en écologie, à l’Université de Neuchâtel, avant d’aller faire un postdoctorat en Angleterre et au Canada. Après avoir occupé quelques années un poste de professeur en France, il est venu à l’EPFL et a enseigné l’écologie et dirigé le laboratoire des systèmes écologiques (ECOS). Officiellement à la retraite depuis 2019, il continue à effectuer des recherches et à dispenser quelques cours en ligne. Il a mené des projets dans le monde entier entre aides à l’agriculture à Madagascar, étude des plantations de palmiers à huile sans déforestation en Colombie, effet du réchauffement climatique sur les tourbières en Russie ou des impacts du snowfarming sur la végétation et les sols.

    La vidéo retranscrivant la Leçon d’honneur d’Alexandre Buttler est disponible à la fin de l’interview.

    Quels sont les projets que vous avez menés durant votre carrière et quels ont été les axes de recherche de votre laboratoire?

    Il y a eu, pour l’essentiel, quatre volets dans ma carrière: les marais et tourbières, les pâturages boisés, les cultures sur brûlis à Madagascar et les palmiers à huile en Colombie et au Cameroun.

    Expérience de réchauffement et d’assèchement du sol dans une tourbière en Pologne au moyen de petites serres appelées Open Top Chambers. Crédit: ECOS.

    Tourbières: J’ai beaucoup travaillé dans les zones humides, les tourbières en particulier, en Suisse et à l’étranger. J’ai mené un gros projet en Pologne, qui s’est étendu à la Sibérie. Nous y avons effectué la même expérience, avec des simulations de réchauffement et d’assèchement du sol. Pour ce faire, nous avons utilisé des mini serres de 1m50 de diamètre, nommées Open Top Chambers (OTC). Nous avons commencé avec un projet pilote dans le Jura, en France voisine, dans le cadre d’un projet du Centre National de Recherche Scientifique (CNRS). Nous y avons étudié à la fois l’effet du réchauffement sur la végétation et sa biodiversité, ainsi que sur les sols, en faisant par exemple des mesures d’échanges gazeux pour mesurer le bilan du carbone, et d’activité biologique du sol. L’intérêt était de comparer les processus sur un gradient allant d’un climat océanique à un autre plus continental.

    Pourquoi aller en Pologne et en Sibérie spécifiquement?

    D’abord parce que nous y avons trouvé des sites adéquats pour notre question de recherche. Ensuite, il est plus facile d’aller là où il y a des contacts établis. Pour la Pologne, c’est un ancien postdoc venu travailler à l’EPFL et qui est devenu professeur à Poznan qui m’y a convié. En Sibérie, c’était parce que j’avais des collaborations avec le CNRS, qui a développé là-bas un projet sur un site de l’UNESCO.

    En quoi les tourbières forment-elles un écosystème spécial et intéressant?

    Les tourbières stockent énormément de carbone. Évidemment, à l’échelle de la Suisse, c’est presque anecdotique. Mais il y a aussi les sols agricoles sur tourbe, notamment dans le Seeland. En revanche, à l’échelle globale, et en particulier dans l’hémisphère Nord, c’est énormément de carbone! Il y a presque le double de carbone dans les sols tourbeux du monde que dans tous les arbres des forêts du monde. Donc, avec le réchauffement climatique, si ce carbone contenu dans la matière organique commençait à être minéralisé et transformé en CO2, on aurait une contribution de gaz à effet de serre potentiellement énorme. C’est une bombe à retardement en fait, un peu comme le sont les pergélisols d’ailleurs. D’où l’importance d’étudier les processus de réchauffement et d’assèchement en tourbière. L’intérêt de le faire en Suisse provient du fait qu’on est dans la zone la plus au sud de la distribution des tourbières de l’hémisphère nord. Il y en a bien davantage à des latitudes plus élevées. Mais ce qui se passe chez nous peut être un signe avant-coureur de ce qui arrivera plus au nord avec le réchauffement climatique.

    Expérience de transplantation de sols et de plantes prélevés en altitude et adaptés au froid puis replacés à différentes altitudes plus basses pour simuler leur réaction à un climat plus chaud et sec. Crédit: ECOS.

    Pâturages boisés: Un autre axe de mes recherches est celui des pâturages boisés du Jura, qui sont des systèmes mixtes liant le pastoralisme et la foresterie. Nous avons travaillé à cette occasion avec des approches assez originales, qui nous ont valu un article dans le Monde. Nous y avons fait des transplantations, en prenant du sol avec leurs herbages dans différents habitats d’altitude plus ou moins densément boisés, correspondant à un gradient d’utilisation du sol. Nous avons ensuite transplanté ces milieux adaptés au climat froid d’altitude, comme celui du Marchairuz, à différentes altitudes plus basses, à Saint-Georges, à l’Arboretum d’Aubonne et à Bois Chamblard, tout en ayant un contrôle au Marchairuz. Nous avons fait une expérience similaire de transplantation avec de jeunes plants d’arbre, de hêtre et d’épicéa, adaptés au froid et mis dans des situations climatiques plus chaudes et plus sèches le long du même gradient d’altitude. De cette façon, on simule en quelque sorte certains scénarios du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) de réchauffement et d’assèchement du climat, le but étant de mesurer la réaction des plantes et du sol à ces nouvelles conditions. Par exemple, dans le cas des arbres, nous avons pu voir que le hêtre avait une capacité d’adaptation, nommée plasticité phénotypique, plus forte que l’épicéa. D’ailleurs, c’est le hêtre qui s’étend et monte en altitude actuellement. Il peut en effet changer la taille de ses feuilles, celles de ses stomates et l’épaisseur de sa cuticule foliaire de protection, ce qui lui permet de profiter à la fois du printemps quand il y a beaucoup d’eau pour augmenter la photosynthèse et de s’adapter à l’été sec en limitant les pertes d’eau.

    Avez-vous pu tirer d’autres conclusions de ces expériences de transplantation?

    Dans le projet sur les herbages, nous avons vu qu’il y avait une perte de diversité de plantes et de production de biomasse importante au bout de trois ans déjà à plus basse altitude. Nous avons aussi remarqué que le sol perd du carbone à plus basse altitude. Ce qui est étonnant, c’est que les sols transportés à basse altitude peuvent être plus froids en hiver, car ils ne sont pas recouverts de neige. Dans le site donneur, la protection hivernale avec la neige maintient par exemple le sol à environ 0°C alors qu’à plus basse altitude, il peut y avoir des cycles de gel/dégel qui affectent fortement l’activité biologique du sol, la respiration et la décomposition de la matière organique.

    Expérience de plantation de maïs à Madagascar, dans les régions de cultures sur brûlis et de forêts secondaires. Les placettes sont préparées de manière contrôlée avec soit des cendres, soit du compost, soit un mélange des deux, ayant comme référence le sol rouge naturel. Crédit: ECOS.

    Culture sur brûlis: Dans un autre volet du travail, plus récent, nous avons travaillé dans les cultures sur brûlis à Madagascar, dans des régions très pauvres du sud-ouest de l’île. Nous avons œuvré avec des agriculteurs pour essayer de les «sédentariser» sur leurs parcelles. En effet, l’un des problèmes de la culture sur brûlis est que les agriculteurs n’ont pas les moyens de s’acheter des engrais et brûlent la forêt, pour récupérer les cendres et cultiver avec celles-ci. Seulement, ceci ne peut durer que deux à trois ans, et ensuite le sol s’appauvrit. Ainsi, dans ces régions, la forêt primaire est considérée comme une réserve de terre, un concept impensable chez nous. L’agriculteur grignote progressivement la forêt tropicale intacte, ce qui aboutit au «mitage» de la forêt: les clairières augmentent de façon concentrique autour des villages. Nous nous sommes intéressés aux forêts secondaires, qui sont nombreuses, contrairement aux forêts primaires qui deviendront bientôt anecdotiques à Madagascar. Bien sûr, les forêts secondaires n’ont pas la même valeur en termes de biodiversité. Cependant, il y a des espèces d’arbres qui se régénèrent assez rapidement pour former des biomasses importantes avec des teneurs en nutriments intéressantes. On a essayé de viser ces espèces-là pour en faire du compost et le mélanger avec les cendres. Les essais expérimentaux, faits en partie avec les agriculteurs, ont montré qu’on arrive à un rendement bien plus intéressant qu’en ne mettant que des cendres. La préservation de  quelques arbres de couverture peut aussi être bénéfique. La grosse question dans ce genre de projet tient en ce que les agriculteurs arrivent à reprendre et appliquer ces mesures sur le plus long terme et à plus grande échelle une fois que nous sommes partis. Souvent, il manque un suivi sur le long terme; c’est un problème récurrent.

    Dans votre projet à Madagascar, le suivi sur le long terme a-t-il aussi manqué?

    On a pu prolonger le projet en travaillant avec les agriculteurs grâce à un financement de la FEDEVACO (Fédération vaudoise de coopération). Ainsi, nous avons pu payer des étudiant·e·s sur place qui ont continué pendant deux ans la collaboration avec les agriculteurs. De façon générale, un problème récurrent dans ce genre de pays c’est que les situations sont complexes. Nous traitions d’un problème biologique ou agronomique, mais sur place tout est bien plus compliqué: il y a des problèmes d’ethnies, de migrations, de droit de propriété des terres, de gouvernance, etc., qui rendent difficile le changement du cours des choses et des pratiques culturales. 

    Extraction artisanale de l’huile de palme dans une plantation familiale au Cameroun. Crédit: ECOS.

    Palmiers à huile: Un autre projet qui nous a occupés récemment est celui des plantations de palmiers à huile. Tout le monde a un avis sur l’huile de palme, car tout le monde connaît les énormes problèmes de déforestation en Asie, comme en Malaisie. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il y a d’autres pays où l’on fait de la culture de palmiers autrement, pas forcément au détriment de la forêt. C’est cet aspect-là qui nous a intéressés en Colombie, où il y a des plantations de palmiers à huile sur d’anciens pâturages ou savanes dégradées. 

    Sur un ou deux cycles de culture, ce qui correspond à une cinquantaine d’années, en comparant des plantations de différents âges, on a pu démontrer le fait suivant: entre le carbone que l’on perd au début dans le sol, qui est souvent pauvre en carbone dès le départ et celui qu’on gagne dans la biomasse, malgré le cycle de croissance (on coupe les arbres au bout de 25 ans pour des raisons pratiques, puis on replante), le bilan carbone était soit neutre, soit même légèrement positif, en moyennant sur les années des deux cycles. La leçon, c’est qu’on peut faire autrement pour l’huile de palme. Évidemment, l’immense majorité de l’huile de palme provient du défrichement, mais il faut aussi s’intéresser aux autres méthodes culturales. Surtout, il n’y a pas que les grosses agro-industries qui sont impliquées, mais aussi d’innombrables petits paysans pauvres qui en vivent.

    Quelles sont vos activités actuelles?

    J’écris encore des articles scientifiques, notamment sur l’un de ces projets en tourbières. Un autre projet qui m’intéresse actuellement est celui d’un «snowfarming» à Adelboden (BE). Une association regroupant les remontées mécaniques et le centre d’entraînement de ski a entrepris l’accumulation de 25’000m3 de neige naturelle pendant l’hiver, il y a maintenant trois ans. Conservée pendant l’été en un immense tas couvert par des panneaux isolants et un géotextile, cette neige sert à faire une piste d’entraînement dès le mois d’octobre. Cette piste est louée aux jeunes équipes de compétiteur·rice·s venant même des cantons voisins, à raison de trois équipes de deux heures par jour. Le problème, c’est que cela s’est fait sans demande d’autorisation initiale alors qu’un permis de construire serait nécessaire, puisqu’il s’agit d’un tas qui reste de façon permanente sur un pâturage. Cette technique de conservation de la neige se fait déjà à Davos, mais sur une place de gravier, et non pas sur un pâturage. En conséquence, il a fallu faire une étude d’impact et je me suis occupé de l’effet de ce tas de neige sur la végétation et les sols. 

    Projet de snowfarming à Adelboden, qui consiste à accumuler de la neige durant l’hiver et de la conserver durant l’été, pour préparer une piste d’entraînement dès le mois d’octobre suivant. Crédit: ECOS.

    Pendant les quatre ans de l’étude d’impact, on a demandé que le tas de neige soit déplacé d’un tiers de sa longueur chaque année, ce qui a libéré des surfaces qui ont été couvertes une année, deux ans et trois ans par la neige. Ainsi, on a pu voir l’effet sur la végétation, qui meurt évidemment, et qui régénère plus ou moins bien, et l’effet sur les sols et son activité biologique, fortement diminuée en l’absence d’apport de matière organique fraîche par les plantes. Notre conclusion a été qu’il vaut mieux laisser le tas au même endroit, plutôt que de le déplacer, ce qui permet de réduire la surface de sol impactée à environ 6’000 m2. Le jour où la technique sera abandonnée, le sol devra évidemment être régénéré, ainsi que sa végétation, parce qu’il y aura un grand risque d’érosion. 

    Sinon, j’apporte ma contribution, en tant que biologiste-écologue, aux collègues du laboratoire de chimie atmosphérique (LAPI) qui ont mis en place une étude sur le terrain de la Fondation Les Bois Chamblard de l’EPFL, à Buchillon. Des microcosmes, soit de petites serres avec du sol sur lequel on a fait pousser de l’avoine, permettent de tester l’effet des dépositions atmosphériques humides, apportées avec les pluies, et celles qui sont sèches, apportées par les poussières, sur le milieu. Dans une moitié des microcosmes, l’air est filtré et c’est donc de l’air propre qui rentre dans la serre. 

    Avez-vous déjà des résultats sur cette expérience sur les dépôts?

    On voit effectivement qu’en présence de polluants, notamment azotés, la végétation est stimulée, mais ce qui nous intéresse surtout c’est comment vont se passer les interactions entre les plantes, qui poussent plus ou moins bien, le sol et la chimie des dépositions atmosphériques. (voir https://actu.epfl.ch/news/mieux-saisir-l-effet-de-la-pollution-sur-la-croiss/ )

    Qu’est-ce qui change quand on conduit une étude dans un pays en développement ou en Suisse? Les résultats ont-ils plus ou moins d’impact?

    Quand on fait de la recherche scientifique, on doit publier, ceci fait partie du métier pour lequel nous sommes payés. 

    Je ferais la distinction entre les recherches qui se «vendent» très bien au niveau scientifique, dans les très bonnes revues internationales, car elles sont à la pointe des connaissances et très novatrices, même si parfois elles n’ont pas d’application immédiate, et les recherches plus communes ou moins originales, mais qui peuvent être très importantes pour la société ou dans un contexte local. Typiquement, ce que j’ai fait à Madagascar, par rapport à une perspective agronomique de chez nous, n’a rien de très original: on utilise du compost depuis longtemps. Mais transposé dans un contexte de pays pauvre où il n’y a pas d’engrais, avec des problèmes sociétaux complexes, ce genre d’étude est très utile. Aussi, dirais-je maintenant, en étant en fin de carrière, c’est qu’il faut plutôt viser en début de carrière des sujets de recherche qui vous mettent sous les projecteurs en raison de leur originalité ou de leur actualité, pour être publiés dans les revues prestigieuses comme Science ou Nature. Quand on a fait un bout de chemin de carrière, on peut, et heureusement, s’intéresser à des choses un peu moins «payantes» au niveau curriculum, mais ô combien utiles pour la société.

    Comment la flore suisse évoluera-t-elle dans les 20 prochaines années?

    La flore se banalise. Avec la pollution atmosphérique, il y a plus d’azote, ce qui fait que les espèces spécialisées des milieux plus pauvres en nutriments souffrent et tendent à disparaître. C’est le cas des prairies maigres, par exemple: il y a, depuis plusieurs décennies, une très forte pression à la fois en raison des fertilisants, de la pollution atmosphérique, mais aussi de l’utilisation des terres, qui font que ces milieux sont en forte réduction. Maintenant s’ajoute le phénomène du réchauffement climatique, qui fait que les espèces tendent à s’échapper par l’altitude pour s’adapter aux changements. C’est aussi ce que font les arbres: la montée de la limite des forêts s’observe déjà dans nos montagnes, le forestier le voit et le sait bien. Sauf que les organismes ne peuvent pas monter toujours plus haut, pas au-delà des sommets. On va donc perdre ces espèces-là, qui seront remplacées par les espèces de plaines, souvent plus banales. Les espèces de plaines, quant à elles, doivent faire face à la concurrence grandissante des espèces invasives. Donc, dans l’ensemble, oui, on assiste à un appauvrissement de la flore. Ça se passe déjà et ça continuera, malheureusement.

    Il y aura aussi moins d’eau durant l’été. D’après des simulations que nous avions effectuées pour les pâturages boisés du Jura afin de voir comment évoluera la végétation sur nos crêtes jurassiennes selon différents scénarios de changement climatique, on voit que l’épicéa va être remplacé par le hêtre et peut-être même plus tard par le chêne.

    Comment se prépare-t-on à ce changement?

    Pour ce qui est des espèces «utiles» de rendement, cultivées dans les champs ou présentes dans les forêts, il y a des recherches actives actuellement. Dans un projet à Apples où le WSL (Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage) est associé à des forestiers vaudois, on teste d’autres essences, comme du douglas ou du pin d’Espagne, qui ne sont pas natives, pour voir comment elles vont s’adapter. Le forestier est déjà en train d’adapter ses plantes à des conditions futures. L’agronome le fait aussi. J’ai lu qu’un mouvement politique se fait entendre qui veut reprendre le dossier des OGMs (Organismes Génétiquement Modifiés), actuellement interdits en Suisse par moratoire. Il y a maintenant des techniques beaucoup plus softs. On pense qu’il faudrait les explorer à nouveau pour l’agriculture, afin de pouvoir sélectionner des espèces qui vont mieux tenir le coup. Le réchauffement climatique pourrait donc ramener le dossier des OGMs sur l’échiquier politique; ce sera un débat à venir, avec toutes les questions des risques associés à cette technologie.

    Plus immédiatement, l’agriculteur a peut-être avantage à garder des arbres dans ses champs ou ses pâturages. On sait que quand il y a des arbres clairsemés dans un pâturage, il y a une protection, un microclimat qui se crée et qui permet de garder juste assez d’eau et d’humidité durant la période critique de l’été, pour permettre la croissance de l’herbe. On voit déjà des agriculteurs qui replantent des arbres, par exemple des fruitiers hautes-tiges, sur des champs cultivés. On observe aussi cette tendance à créer des microclimats à l’aide d’arbres dans les villes. Évidemment, je préférerais qu’on ne doive pas s’adapter et qu’on traite le problème des changements climatiques à la source, ce qui ne semble pas encore gagné, avec la conclusion de la COP26 à Glasgow.

    Avez-vous d’ailleurs un commentaire sur l’issue de la COP26?

    Je trouve que c’est déprimant de voir comme les changements sont lents, comme les intérêts des différentes nations dominent, alors que nous avons un problème planétaire. Évidemment, je peux comprendre que des pays comme l’Inde ou la Chine ne puissent pas se passer du charbon immédiatement puisqu’ils ont des régions en développement. Cependant, en tant que biologiste, je me dis: «Où va-t-on? Que faudra-t-il pour nous faire prendre conscience de l’urgence et pour initier des solutions globales ?».

    Les efforts entrepris en Suisse sont-ils suffisants?

    La première étape est de décarboner l’industrie et le transport. Heureusement, on a du potentiel en Suisse: entre l’énergie hydraulique, l’énergie solaire et le vent. En particulier dans l’hydraulique, on a encore une marge de développement. Bien sûr, on devrait faire plus et plus vite. Mais je pense quand même qu’on est en train de changer, comme la future interdiction des voitures thermiques dans les villes, l’isolation des bâtiments. Mais voilà, c’est plus facile pour un pays riche que pour un pays pauvre, c’est là que réside un des problèmes qui bloque dans ces conférences.

    Vous avez proposé de monétariser la nature. Pour vous, devrait-on utiliser ceci uniquement pour la comparer à des projets qui demanderaient sa destruction, ou en faire un bien économique réel?

    Le bien monétaire se fait déjà avec des crédits carbone. C’est surtout pour mettre dans le débat des valeurs comparables. Prenons une autoroute qui devrait traverser une zone à valeur biologique. Si on peut dire ce qu’on perd en argent en détruisant la nature et ses services écologiques, c’est plus facile de discuter entre partenaires, que de comparer le coût et le bénéfice économique de la route avec une notion vague de biodiversité ou d’esthétique du paysage. C’est dans la pesée d’intérêts qu’il faut avoir ce langage commun. Je pense que ça pourrait changer beaucoup de choses. Par exemple, si le travail de pollinisation des plantes utiles et cultivées par les abeilles était à faire manuellement, cela coûterait plusieurs milliards de dollars par année selon une étude internationale.

    La reconnaissance du changement climatique comme un problème majeur a-t-elle influencé vos axes de recherche et votre rapport au travail?

    Oui. Dans une carrière, le chercheur a naturellement tendance, mais pas exclusivement, à faire ses recherches sur des questions d’actualité; dans mon cas ce fut l’impact du changement climatique sur les écosystèmes. Toutefois, ce ne sont pas seulement l’intérêt du·de la chercheur·euse et du public qui jouent, mais aussi les possibilités de financement de la recherche. Actuellement, si le mot-clé «Changement climatique» apparaît dans un projet, il obtiendra probablement plus facilement un financement. Comme il fallait souvent avoir, dans les projets européens, une partie socio-économique pour une approche transdisciplinaire.

    À l’époque, quand j’étais tout jeune chercheur, il y avait eu l’initiative de Rothenthurm, pour revenir aux tourbières. Elle a conduit à une votation populaire en 1987. L’armée a voulu étendre la place d’armes de Rothenthurm (SZ), qui touchait un milieu naturel, une tourbière. Il n’y a pas beaucoup d’initiatives populaires qui passent, mais celle-ci l’a fait, car elle a rassemblé à la fois des protecteur·rice·s de la nature et les opposant·e·s à l’armée. Cet ajout des voix de deux bords totalement différents a fait que l’initiative a été acceptée. En conséquence, la  protection des biotopes tourbeux a été inscrite dans la Constitution. Ce mouvement, avec la révision de la loi sur la protection de la nature la même année, a engendré plusieurs inventaires fédéraux: des tourbières, des paysages marécageux d’importance nationale, des zones alluviales d’importance nationale, des praires maigres. Cela a donné des opportunités de travail dans le secteur privé (bureaux d’étude) et public (universités) et orienté considérablement la recherche en environnement et son application.

    Créer des tourbières ou des milieux naturels pour stocker le carbone serait-il envisageable?

    Créer des tourbières n’est pas vraiment réaliste au vu des conditions environnementales qu’il faudrait, mais une perspective intéressante et reconnue est celle d’augmenter le carbone des sols. Il existe une initiative des 4 pour 1000 qui est née en marge de la COP21 à Paris en 2015, dont le but est de favoriser la séquestration du carbone dans les sols, particulièrement dans l’agriculture. Avec l’intensification de cette dernière, les sols ont perdu beaucoup de carbone, ce qui constitue un gros problème. Le potentiel de récupérer du carbone dans les sols agricoles du monde est énorme, d’où l’importance d’avoir des pratiques culturales adaptées comme le non-labourage des sols, le sursemis ou l’apport d’engrais organiques. Refixer du carbone dans les sols sera à la fois bénéfique pour la séquestration du carbone et donc pour lutter contre le réchauffement climatique, mais aussi pour la fertilité à long terme des sols. L’autre option, bien sûr, c’est de planter massivement des arbres. Le problème, c’est que le carbone fixé dans les arbres est plus à risque que celui dans les sols, ce que l’on constate lors des feux de forêt. De toute évidence, il n’y a pas un seul remède miracle; je pense qu’il faut agir sur plusieurs plans: non seulement décarboner certains secteurs de la vie quotidienne, mais aussi fixer le carbone là où cela peut se faire naturellement.

    Propos recueillis par Killian Rigaux

  • #DoNotTouchMyClothes

    #DoNotTouchMyClothes

    Rédigé par : Murielle GUENETTE

    HABILLEMENT • Des femmes afghanes publient des photos sur les réseaux sociaux vêtues de robes traditionnelles colorées, en opposition avec le tchadri prôné par les talibans. Comment interpréter ce geste ? Les vêtements véhiculent-ils des messages non verbaux ?

    Bien que l’utilisation de vêtements soit quotidienne, les habits sont en réalité aussi multiples que les identités sociales : ils sont des marqueurs sociaux fondamentaux et on ne peut plus visibles, puisque c’est l’un des premiers détails que l’on voit lorsqu’on rencontre quelqu’un. En effet, la manière dont nous nous habillons dépend de nombreux facteurs : notre origine socio-économique, culturelle, géographique, mais aussi notre âge, religion, profession, ou encore l’identité de genre à laquelle nous nous identifions. L’habit fait donc bien le moine d’un point de vue sociologique. Nous portons des vêtements différents si nous sommes riches ou pauvres, une femme ou un homme, à 5 ou 65 ans ou si nous vivons au fin fond du canton de Glaris ou dans un quartier chic de Rio. D’ailleurs, pas même besoin d’aller aussi loin. En faisant un bref tour à l’Internef, puis à Géopolis, vous vous rendrez vite compte que les étudiant·e·s de la Faculté des Hautes études commerciales (HEC) ne s’habillent pas comme ceux en Géosciences et environnement (une « étude » on ne peut plus sérieuse affirme d’ailleurs que ces derniers portent significativement plus de « Birkenstock » que les étudiant·e·s de la faculté de droit…). Les vêtements que nous portons relèvent donc de la norme sociale, dans le sens où ils sont l’expression d’une identité sociale propre. Les contextes sociaux dictent eux aussi nos choix en matière de mode.

    Les habits sont des marqueurs sociaux fondamentaux

    Par exemple, si vous vivez en Occident, les normes sociales vous empêchent d’aller habillé·e en rouge à un enterrement, ou en robe blanche à un mariage, à moins que vous ne soyez la mariée.

    Les vêtements sont politiques
    En plus de leur importance identitaire, les habits sont aussi des vecteurs d’expression politique et culturelle. C’est justement le cas des photos de femmes afghanes en robes traditionnelles et colorées qui fusent sur Twitter. Nous pouvons identifier ces démarches comme une affirmation culturelle, un refus de soumission, une résistance identitaire. S’habiller avec ces vêtements, dans ce contexte précis, c’est un geste politique pour ces femmes. Mais cette communication va bien au-delà des frontières afghanes. Rosemarie Beck, professeure à l’Institut d’Études Africaines de l’Université de Leipzig, a effectué de nombreuses recherches sur un tissu nommé « kanga », arboré par des femmes dans des sociétés d’Afrique de l’Est. Selon elle, ces pagnes, sur lesquels sont inscrits des proverbes souvent d’origine religieuse, permettent aux femmes de communiquer à la société ou à des personnes spécifiques des messages qu’elles ne peuvent exprimer de manière verbale, car ceux-ci ne sont pas acceptables socialement. Ces communications concernent en général des relations hiérarchiques, comme entre une femme et son mari, et déplorent des problèmes relationnels divers, par exemple la jalousie.

  • Le cœur à fleur de peau

    Le cœur à fleur de peau

    Rédigé par : Valentine GIRARDIER

    EMOTIONS • L’hypersensibilité fait de plus en plus parler d’elle, mais est encore sujette à de nombreuses questions. Qu’elles soient scientifiques, médicales ou personnelles, ces interrogations présentent le sujet comme un nouveau champ psychologique à explorer.

    L’hypersensibilité, don ou malédiction ? Maladie ou fiction ? Commune ou d’ exception ? L’appellation interpelle, interroge et suscite une multitude de réactions. « Je me suis longtemps senti coupable de cette différence et je me suis structuré par rapport à cette culpabilité d’autant plus que mes différences sont si nombreuses que j’en perds la tête » confie le philosophe et écrivain Fabrice Midal dans son récent ouvrage intitulé Suis-je hypersensible ? C’est en effet le premier constat qui semble se dégager lorsque l’on s’intéresse à l’hypersensibilité ; elle est source d’obstacles quotidiens, mais il n’est souvent pas aisé de leur trouver un sens. Certain·e·s y trouvent pourtant une véritable force, alors comment ?

    Individus mouvants, définitions mouvantes
    Lorsque l’on se tourne du côté de la psychologie pour trouver quelques éléments de réponses à la grande question : qu’est-ce qu’être hypersensible ? L’on constate d’abord trois choses. La première, le terme d’« hypersensibilité » correspond à un tempérament défini cliniquement par la psychologue et chercheuse Elaine Aron, et ce depuis 1996. La seconde, C. G. Jung, l’éminent et renommé fondateur de la psychologie analytique parlait déjà de ce trait particulier qu’il nommait tantôt « sensibilité innée », tantôt « caractère enrichissant ». Enfin la troisième, malgré un ensemble clinique de caractéristiques et un historique de plus d’un siècle, l’hypersensibilité ne peut entrer dans une définition stricte ou se traduire en symptômes reconnaissables. En effet, les neuroscientifiques et psychologues s’accordent à dire qu’une forte sensibilité n’est pas à considérer comme pathologique, et que les sujets « ultrasensibles » présentent des profils bien différents, avec des particularités diverses.

    Le trop, parfois un fardeau
    Qu’il s’agisse de la sensibilité elle-même – sensorielle ou émotionnelle –, ou parce qu’elle se mêle à une timidité ou une introversion, les ultrasensibles peuvent être confronté·e·s à des difficultés personnelles et/ou sociales qu’il s’agit de ne pas minimiser. Des reproches virulents, des étiquettes pénibles à porter voire marginalisantes, ou pire, une ignorance qui peut être créatrice de violence envers soi, peuvent être mal vécus par les hypersensibles qui se sentent déjà « différent·e·s » de par leur caractère.

    « L’émerveillement est une chance inestimable que nous avons, nous les hypersensibles« 

    anonyme

    Si l’hypersensibilité n’est pas une maladie, elle existe pourtant bien et toucherait environ 20 à 35% de la population dont « 30% de HS sont extravertis et 70% de HS sont introvertis » comme le précise également E. Aron. Il est donc important, ne serait-ce qu’au nom du vivre ensemble, de considérer cette différence sans en faire un trait de discrimination sociale. Pour cela, les thérapeutes préconisent un changement de point de vue sur l’émotionnel afin de ne plus vivre dans la culpabilité de soi.

    Vivre à cœur ouvert
    « L’émerveillement est une chance inestimable que nous avons, nous les hypersensibles », confie un·e hypersensible anonyme. Ce témoignage traduit cette volonté, pour les ultrasensibles, de faire de leur particularité une force créatrice. L’hypersensibilité, comme l’hyperesthésie, fait de tout événement anodin de la vie quotidienne une aventure sans filtre, déferlant d’affects et de sensations dont l’imaginaire se nourrit aisément. Une vibration, une parole, une matière, un geste, une pensée ou une vision peuvent faire basculer le cœur d’un·e hypersensible, souvent jusqu’aux larmes – de tristesse comme de joie par ailleurs.

    Il est donné à tout un chacun et sans jugement, le droit de pleurer, d’être touché·e, attendri·e ou ému·e

    Si les hypersensibles peuvent de plus en plus compter sur la psychologie, qui légitime et accueille sans le blâmer ce trait de caractère, il est pourtant donné à tout le monde et sans jugement, le droit de pleurer, d’être touché·e, attendri·e ou ému·e, puisque les émotions sont ce qui nous unit et nous rendent humain·e·s.

  • Lumière sur les inégalités

    Lumière sur les inégalités

    Rédigé par : Nina PEREZ

    INFLUENCE • Les médias façonnent nos manières d’agir et de voir le monde. La représentation est en cela centrale pour offrir des modèles divers au public. Malheureusement, les médias, et particulièrement le cinéma et la télévision, exposent encore trop peu de modèles féminins riches et nuancés.

    La question des modèles féminins à l’ écran intéresse de nombreux·ses penseur·euse·s et les recherches se multiplient pour illustrer le problème en chiffres. Une étude menée en 2014 par le Geena Davis Institute on gender and media, a mis en lumière de profonds dysfonctionnements dans la représentation de genre au sein de films à succès sortis entre 2010 et 2013. Le premier constat est que les femmes sont tout simplement moins présentes à l’écran que les hommes. En effet, seuls 31% des personnages sont des femmes. La manière dont elles sont représentées pose également problème. Physiquement d’abord, 38% des femmes sont très minces contre seulement 16% d’hommes, 25% portent des tenues sexualisées (vs 9%) et 28% sont partiellement ou totalement nues (vs 11%).

    Seuls 31% des personnages à l’écran sont des femmes.

    Le constat est le même dans les activités montrées. Seuls 22% des personnages qui exercent un emploi sont des femmes et les domaines choisis sont principalement les services, la vente ou l’administration. La proportion chute dans la science, la finance, la politique et les postes de pouvoir. Selon Mireille Berton, chercheuse en cinéma à l’UNIL, « les représentations des genres à la télévision et au cinéma indiquent que les femmes et les hommes suivent des caractéristiques les opposant au sein d’un modèle dichotomique simple : les femmes sont soumises, émotives, maternantes, etc., alors que les hommes sont dans la domination, la violence, l’ambition, la confiance… »

    Le problème des personnages forts
    Il est toutefois nécessaire de mettre en lien ces résultats avec un second constat. Même lorsqu’un personnage féminin s’éloigne de ces codes, il peut demeurer problématique. En effet, un personnage de sexe féminin à l’écran a tendance à être valorisé seulement quand il incarne des valeurs dites « masculines » comme la force ou l’ambition. Cette tendance tend à déprécier les caractéristiques associées traditionnellement à la « féminité » comme la douceur ou l’empathie. Une femme ne semble pouvoir être admirée que si elle adopte un comportement « viril ».

    « La représentation de femmes « fortes » ne suffit pas à faire développer un discours féministe.« 

    Mireille berton

    Par ailleurs, lorsqu’un personnage féminin est fort et intelligent, il arrive régulièrement qu’il devienne le simple bras droit d’un personnage masculin, phénomène nommé « syndrome Trinity ». Comme le synthétise Mireille Berton, « la représentation de femmes « fortes » ne suffit pas à faire développer un discours féministe. Il faut que cette puissance soit compatible avec d’autres caractéristiques qui lui permettent d’occuper une place active au sein du récit, à égalité avec d’autres personnages masculins ». Selon la chercheuse, l’idéal serait d’éviter de définir les personnages féminins à travers leur appartenance à un genre, à la manière de Kim Wexler dans la série Better Call Saul. En effet, le personnage pourrait tout aussi bien être incarné par un homme, et il n’y aurait presque rien à réécrire.

    Pistes de solutions
    Divers outils et projets existent pour lutter contre cette disparité. Dans un premier temps, le célèbre Test de Bechdel reste un bon moyen d’évaluer la représentation des femmes dans une œuvre malgré certaines limites. De plus, diverses études ont montré que la présence d’au moins une femme dans l’équipe de scénaristes augmentait le temps d’écran des personnages féminins. Par ailleurs, divers collectifs agissent concrètement comme le Geena Davis Institute ou le ministère de la Culture en France qui travaille aux côtés du collectif 50/50 et du Centre National de la Cinématographie à un plan d’action pour la parité dans le cinéma français. Le problème est donc davantage abordé et les modèles évoluent. Néanmoins, il est nécessaire de continuer à être critique envers les productions anciennes comme les nouvelles, afin de toujours questionner les modèles féminins proposés.

  • Arkhaï : le nouveau volume

    Arkhaï : le nouveau volume

    Rédigé par : Valentine GIRARDIER

    COLLECTIF · L’association Arkhaï, éditrice de la revue, puis de volumes du même nom, a récemment publié son dernier ouvrage. Mélangeant les horizons comme les disciplines, l’ouvrage se veut collaboratif et unificateur. Somme toute, une diversité de regards philosophiques, artistiques et réflexifs qui invite à penser.

    L’association Arkhaï est un projet qui a vu le jour à l’Université de Lausanne en 1992. Elle est née d’une volonté d’unir les disciplines, il s’agissait de réunir tant des physicien·ne·s, des historien·ne·s, des mathématicien·nes que des poète·sse·s, des philosophes ou des artistes, au sein d’une œuvre collective, d’abord sous la forme d’une revue, puis, aujourd’hui, sous le même nom (Arkhaï), de véritables livres, mis en série, mais autonomes. Aujourd’hui, tout en poursuivant cette entreprise, elle a pour but de promouvoir la culture sur le campus. Elle va aussi au-delà des murs universitaires pour toucher l’univers romand plus largement au travers de diverses activités et ateliers, notamment en partenariat avec une école lausannoise, autour des questions sur la technologie. La revue Arkhaï fait particulièrement parler d’elle, car elle vient de publier son nouveau volume paru cet automne 2021. Cet ouvrage thématique regroupe des textes, des illustrations, des photographies et des réflexions philosophiques. Il est le fruit d’une collaboration étroite du nouveau comité directeur et éditorial avec des artistes venu·e·s des bancs de l’Unil, du canton de Vaud ou de France. Toujours dans l’idée d’offrir un contenu transdisciplinaire, le volume 2021 interroge les relations et les tensions entre le texte et l’image, sous l’angle d’« interface », notion très actuelle à l’ère du numérique.

    Texte-image-interface

    Le volume 2021 se présente avant tout comme introspectif et réflexif, interrogeant la place de l’image et du texte au travers de l’objet : le livre. L’esthétique graphique de l’ouvrage a, de ce fait, été travaillée pour capter le regard, interpeler la pensée, autant dans les illustrations qui parcourent le contenu que sur la couverture. Lorsque l’on se risque à ouvrir ledit livre, l’on découvre une composition en cinq parties ; graphes, cadres, planches, programmes et formes. Chacune d’elles permet de penser l’interface… Graphiquement, l’interface est paradoxale, à la fois répétition du sens et de la forme, mais sensible à l’irrégularité et à la mobilité du réel. L’interface, prise comme cadre, peut être pensée comme circonscription, comme limite ­– limitant quoi ? Que trouve-t-on en dehors ? Sur les planches, l’interface devient neutre, elle se donne comme surface, comme espace d’illustrations visuelles animées ou non, elle est un support à l’action. Encapsulée dans la notion de « programme », l’interface se double. Elle donne à voir ce qui n’est pas encore, mais elle est aussi un ensemble clos, un langage défini, programmé. Finalement, l’interface peut se faire forme. Au sens où elle devient canevas et contenant, mais aussi indissociable de son contenu – voire modelée par lui – c’est ainsi que l’interface se décline comme médium. Ceci n’est qu’un aperçu du profond voyage philosophique, à la jonction du texte et de l’image, que suggère le travail d’Arkhaï 2021. Pour en découvrir davantage, jetez-y vous-mêmes un œil curieux et suivez l’actualité de L’Auditoire. Rendez-vous sur https://www.arkhai.com/vol2021.php pour toute information complémentaire sur l’association et ses activités, ainsi qu’à Basta pour acquérir Arkhaï 2021. Texte – Image – Interface, au prix de 25 CHF.

  • Le sens social de la danse

    Le sens social de la danse

    Rédigé par : IRIS CAPPAI

    DANSE • Un divertissement, un rite, un moyen de s’émanciper… la danse peut revêtir une abondance de sens dans notre société. Nous verrons comment sa fonction sociale évolue au fil du temps et en quoi elle est créatrice de liens sociaux.

    Un·e danseur·euse étoile interprétant le rôle principal d’un ballet, les invité·e·s d’un mariage célébrant une danse traditionnelle ou encore l’ami·e toujours prêt·e à s’amuser en boîte de nuit… tou·te·s pratiquent la même activité : danser. Toutefois, le sens que nous accordons à la danse peut dépendre du contexte, du style de danse et de son histoire ou encore de l’expérience de chacun·e. En effet, pour certains il peut s’agir d’un travail ou d’un moyen de se divertir, pour d’autres, d’un art, d’une manière de s’émanciper et de s’exprimer. En somme, il existe « des » danses avec des pratiques, des fonctions et des formes diverses que l’on peut regrouper sous le terme générique de « la danse ». La danse au singulier se réfère à une pratique sociale et artistique qui est, selon Mariem Guellouz, chercheuse affiliée au Centre d’Anthropologie Culturelle à l’Université Paris Descartes, « fortement liée aux structures socioculturelles et aux liens entre les individus d’une même société ». Ainsi, la danse, et plus particulièrement son sens et sa fonction sociale, évoluent à l’image de la société.

    La danse, miroir de la société ?
    Les archéologues ont retrouvé des peintures rupestres attestant l’existence de danses primitives déjà à la période du paléolithique. A ce stade, il s’agissait avant tout d’un acte cérémonial et rituel adressé à une entité supérieure visant, par exemple, à célébrer la chasse. Selon l’ethnomusicologue Curt Sachs, c’est dans le cadre des premières cités-États antiques, lorsque les individus ont commencé à se penser en société, que la danse est considérée comme un art, une invention proprement culturelle.

    Son sens et sa fonction sociale, évoluent à l’image de la société

    Ainsi, la danse revêt un sens social avec des codes évoluant en même temps que les sociétés qui la pratiquent. A titre d’exemple, la danse au Moyen-Âge se soumet à une morale stricte limitant le moindre contact physique, tandis qu’elle commence à s’érotiser avec l’apparition des premières danses de couple au XVIe siècle. Selon le sociologue et danseur Christophe Apprill, l’individualisme s’étant imposé dans notre société, la danse est, aujourd’hui, davantage libérale. Cette transition est marquée, selon lui, par l’apparition du twist : plus besoin d’inviter son·sa partenaire, « on s’engage seul dans cette danse, dont le régime physique intense est radicalement opposé à celui des danses de couple fermées ».

    Danser seul mais avec les autres
    Ce n’est pas parce que la danse est devenue plus individualiste aujourd’hui qu’elle ne se pense pas avec les autres. Par exemple, une danse comme le HipHop, bien qu’elle se danse seule, se pratique presque toujours au milieu d’autres danseur·euse·s et est composée de nombreux moments de cohésion. Ainsi, comme le soulignait Jacqueline Robinson, danseuse et chorégraphe française, « par l’expression personnelle, la danse permet de se diriger à la rencontre de l’autre pour communiquer ses sentiments, partager ses émotions ».

  • Dans l’ombre de Matilda

    Dans l’ombre de Matilda

    Article par: CLEA CORTOLEZZIS

    SOCIOLOGIE • Retour sur l’Effet Matilda, concept sociologique analysant la tendance masculine à minimiser la contribution des femmes dans la recherche scientifique, point de départ d’une étude sociologique menée au coeur de l’Université de Lausanne.

    D’après une étude sociologique menée en 2008 au sein de la faculté de SSP de l’Université de Lausanne, sur une période s’étendant de 1990 à 2005, les femmes auraient plus de chances de faire carrière au sein d’une faculté dite de sciences humaines qu’au sein de celle de médecine, ou encore de biologie. Les données sont sans équivoque : en comparaison, ces deux dernières facultés comptent le moins de femmes occupant des postes importants. Quels sont les éléments expliquant ce phénomène systématiquement répété ?

    Des structures sociales à l’université
    Farinaz Fassa, Sabine Kradolfer et Sophie Paroz, qui ont mené à bien cette étude, affirment qu’un tel phénomène s’explique par le simple fait que les débouchés professionnels du cursus de médecine sont, la plupart du temps, des postes à plus grandes responsabilités que celles permises par un cursus, par exemple, de SSP. En effet, il semblerait qu’aujourd’hui encore, ce genre de poste soit plus facilement attribué à des hommes. Donc, bien que le milieu académique soit censé fonctionner en tant que système méritocratique (c’est ainsi qu’il se définit), les chercheuses relèvent que le mérite s’accorde encore et toujours avec les facteurs structurels externes à l’institution tels que le genre, l’origine sociale ou encore l’appartenance géographique des individus.

    Point de départ : l’effet Matilda
    Cette étude prend pour point de départ « l’effet Matilda », concept sociologique qui analyse la tendance des hommes à minimiser la contribution des femmes, voir même à s’attribuer leurs inventions dans le cadre de la recherche scientifique. Ce phénomène, observé pour la première fois en 1993 par Margaret W. Rossiter, a provoqué l’effacement, du moins au sein de la mémoire collective, de nombreuses femmes scientifiques.

    Dans l’ombre du génie
    Tout le monde connaît Albert Einstein, mais qui a déjà entendu parler de sa femme, Mileva, qui a contribué à la plupart des découvertes scientifiques attribuées uniquement à son mari ? Plus flagrant encore, le cas de Lise Meitner. Cette dernière découvre, en collaboration avec ses collègues masculins Otto Hahn et Fritz Strassman, le principe de fission nucléaire (ce qui permettra de créer la bombe atomique). Pourtant, lorsque qu’en 1944, le prix Nobel de Chimie est attribué à cette invention, seuls les deux hommes se sont vus couronnés du prestigieux mérite.

    Tout le monde connaît Albert Einstein, mais qui connaît sa femme, Mileva?

    Il est sans doute éclairant de considérer un tel héritage lors de l’analyse de l’état actuel de la présence des femmes au coeur du monde scientifique. Selon les trois chercheuses de l’UNIL, la plus grande cause de discrimination découlerait d’une vision des femmes les ramenant encore à la sphère familiale. Alors perçues comme des mères potentielles, leur engagement professionnel est considéré comme complémentaire à un engagement privé.

    L’idéal-type
    De plus, les analyses menées par l’étude révèlent qu’un idéal-type de ce que devrait être un·e professeur·e d’université influence le tri des dossiers de candidatures. Cet idéal-type est un être considéré comme ayant l’opportunité de mettre toute son énergie et tout son temps dans sa profession, il est donc forcément de sexe masculin.

    Les chercheuses relèvent que le mérite s’accorde encore avec les facteurs structurels tels que le genre ou l’origine sociale

    Aussi caricatural que ce raisonnement puisse paraître, c’est apparemment toujours sous l’influence de cet imaginaire que sont sélectionné·e·s les futur·e·s professeur·e·s au sein des universités.

    S’instruire pour mieux changer
    Mais alors, comment faire évoluer la situation ? Fassa, Kradolfer et Paroz proposent quelques pistes de réflexion en appelant principalement à remettre en question le schéma classique de la carrière ainsi qu’il est, de nos jours encore, ancré dans les mentalités. Comme première étape, il est possible de se rendre à l’exposition Femmes de sciences, présentée en plein air sur le campus jusqu’au 27 octobre, où sont exposés des portraits de femmes scientifiques.

  • Coup de main pour la jeunesse

    Coup de main pour la jeunesse

    SOCIAL • Souvent omis de l’espace public, de nombreux enfants et adolescent·e·s sont remis aux mains de la Protection de la Jeunesse. A l’instar de Caritas, ces solutions de placements sont-ils vraiment toujours la solution de dernière chance pour ces jeunes ?

    Nous ne rencontrons pas tous les jours des individus qui vivent ou qui ont grandi en famille d’accueil. C’est pourtant la réalité de près de 1’530 enfants ou adolescent·e·s en 2019 placés dans le canton de Vaud, selon les statistiques. Rupture scolaire, des parents biologiques instables psychologiquement et/ou financièrement, autant de raisons qui nécessitent une assistance ponctuelle ou plus durable. L’organisation Caritas Placement est présente en Romandie ainsi qu’en Suisse allemande et elle proposer des prestations pour les services de Protection à la Jeunesse. Pour la région romande, elle ne s’occupe que des jeunes de 12-18 ans.

    « nous pouvons parler de pénurie de foyers en Suisse »

    Barbara kaiser

    Caritas propose quatre différents types de placements selon les besoins spécifiques propre à chacun·e : celui moyenne-longue durée qui va de six mois à plusieurs années, le placement de crise s’étend sur trois mois souvent pour cas de rupture scolaire, le placement relais sur les weekends et vacances scolaires et enfin le placement de prestations personnelles qui consiste en travaux d’intérêts généraux où le·la jeune doit travailler pendant plusieurs jours. L’association caritative oeuvre en collaboration de trente familles dont près des deux tiers sont des agriculteur·rice·s qui se sont porté·e·s volontaires pour accueillir des jeunes à leur domicile. Cette contribution profite grandement aux jeunes, puisque vivre auprès de paysan·ne·s leur permet de s’occuper du soin aux animaux, mais également de labourer et travailler les champs.

    Une offre qui ne suit pas la demande
    Pour pouvoir offrir son hospitalité, il est nécessaire de remplir bon nombre de critères spécifiques et procéder à de nombreuses étapes qui peuvent prendre jusqu’à six mois si le processus administratif se déroule correctement, selon Barbara Kaiser, directrice d’antenne pour Caritas Placements. Il faut dans un premier temps que le Tribunal des Mineurs ou l’instance de Protection de la Jeunesse fasse une demande auprès de Caritas pour solliciter une maisonnée disponible pour un·e jeune. En général, il faut compter près de deux à quatre semaines pour qu’une place se libère. Finalement, la famille d’accueil, après avoir rempli les critères de sélection, doit être approuvée par Caritas et l’autorité cantonale responsable qui a son propre règlement. Le ménage sera lié ensuite par un contrat de travail et recevra une rémunération. Or, « nous pouvons parler de pénurie de foyers en Suisse » en effet, il y a très peu de place pour accueillir tou·te·s les mineur·e·s qui le nécessitent, relate Barbara Kaiser.

    Il est donc indispensable de garder contact

    Le deuxième trimestre de cette année a connu une augmentation de 40% des demandes notamment pour les placements relais ; ce qui pourrait s’expliquer par une nécessité lors des vacances d’été.

    Un accompagnement éphémère
    Dans l’art.4 de la loi sur la Protection des Mineurs, il est stipulé que le·la mineur·e capable de discernement doit être informé·e de tout processus décisionnel et doit pouvoir se positionner en conséquence. En effet, comme mentionne Barbara Kaiser : « le but ultime lors de quelconque placement, c’est que l’enfant ou le·la jeune puisse revenir un jour dans son chez-soi, dès que sa situation se sera améliorée ». Il est donc indispensable de garder contact et des liens avec ses ascendant·e·s dans l’espoir d’un jour pouvoir les retrouver. Barbara Kaiser insiste: « le grand enjeu de chaque placement reste que chaque situation est différente et exige donc un accompagnement bien spécifique ».

    « […] chaque situation est différente et exige donc un accompagnement bien spécifique.« 

    Barbara Kaiser

    Cela peut arriver que le comportement de l’adolescent·e se dégrade et ainsi l’accord avec la famille d’accueil se trouve en péril. C’est alors à l’assistance sociale d’intervenir pour essayer de trouver un terrain d’entente. Pour des individus ne pouvant pas grandir dans un environnement stable et aimant, la solution de placement est la meilleure. La complexité réside dans le manque de ménages prêts à s’engager pour abriter dans leur domicile.

    Jessica Vicente

  • Une jeunesse concernée

    Une jeunesse concernée

    Photo par Mat Napo

    FRAÎCHEUR • Des mobilisations au bénévolat en passant par l’implication dans des associations, les possibilités de s’engager dans la société sont nombreuses. Qu’est-ce qui caractérise ces différentes formes d’engagement ? Les chances d’accès aux postes à responsabilités au sein des associations sont-elles les mêmes pour tou·te·s ?

    Les mobilisations et grèves survenues au cours des dernières années peuvent donner le sentiment d’un éveil politique au sein de la jeunesse. Ces moyens d’expression remplaceraient-ils une participation politique des jeunes plus traditionnelle comme le vote ou les élections ? Pour Alexandre Dafflon, chercheur à l’Université de Lausanne, la réalité est plus complexe. Dans un premier temps, les jeunes votent moins que les autres générations. En effet, ils·elles sont moins intégré·e·s sur le marché du travail ou dans une vie de famille et ont donc moins le sentiment d’appartenir à la société, ce qui diminue leur intérêt pour la politique. Ce n’est cependant pas uniquement l’âge qui explique le nombre important de jeunes dans les mobilisations. Alexandre Dafflon explique dans un deuxième temps que cet engagement est lié à la disponibilité biographique des jeunes, qui ont davantage de temps et moins de contraintes matérielles à ce stade de leur parcours de vie. Une étude sur la participation politique des jeunes en Suisse révèle également qu’ils auraient tendance à s’engager dans des actions occasionnelles et brèves, moins en lien avec l’espace politique traditionnel. Le chercheur précise néanmoins que ces actions sont liées à un intérêt pour la politique et qu’il est probable que les jeunes se tournent ensuite vers des formes d’engagement plus institutionnelles comme le vote.

    Qui agit ?

    Ce n’est pas n’importe quelle jeunesse qui se mobilise. Alexandre Dafflon souligne que les individus qui participent aux manifestations sont également ceux qui votent. Ce sont des personnes qui possèdent souvent des hauts niveaux de diplôme, maîtrisent les codes de la politique et se sentent donc davantage capables d’exprimer leur opinion. « On se mobilise pour des choses qu’on comprend, qu’on peut discuter dans son entourage restreint », relève le chercheur. La socialisation des individus et leur environnement est également déterminant.

    61% de la population suisse était engagée dans une association en 2019

    Ainsi, l’univers politique dans lequel ils·elles grandissent et le rapport de leurs parents à la politique constitue un héritage familial qui influe sur leur participation politique.

    La Suisse, terrain fertile pour les associations

    Selon l’Office fédéral de la statistique, 61% de la population suisse était engagée dans une association en 2019. Ces dernières seraient-elles donc un cadre nouveau où la politique peut se faire différemment ? Le sociologue nuance cette hypothèse et relève que les associations sont avant tout caractérisées par l’évitement du politique. Les individus y développent cependant des visions du monde qui peuvent ensuite se traduire en positions politiques. Son enquête sur les sociétés de jeunesse campagnardes révèle qu’une écrasante majorité des individus entre 18 et 25 ans votent, alors que la politique n’est pas un sujet de conversation dans ces associations. « J’ai constaté que les jeunes développent un sens des responsabilités et du devoir civique. Faire partie des associations les amène à se sentir responsable du voisin, de la vie du village mais aussi de ses fondements culturels. Ils vont ensuite transposer ce sens des responsabilités au niveau national ». Ce ne serait donc pas l’appartenance à une collectivité qui influence la participation politique mais le milieu social dans lequel elle s’inscrit. Dans ce cas, le besoin des jeunes de paraître comme des « bon·ne·s citoyen·ne·s » en allant voter leur permet de se différencier d’autres groupes sociaux qui partagent les mêmes espaces. Enfin, Alexandre Dafflon souligne que même si les jeunes s’engagent dans des associations, cela ne signifie pas qu’ils·elles rejettent nécessairement la participation politique traditionnelle, ces deux dimensions étant étroitement liées.

    Le rôle des femmes dans les associations

    « On retrouve une division sexuée du travail associatif, les femmes font non seulement les tâches domestiques mais aussi tout ce qui relève du care et de la gestion des relations sociales », explique Alexandre Dafflon. De plus, elles sont également garantes de l’image publique de l’institution en contribuant à créer un groupe unitaire. Le chercheur prend l’exemple de son enquête dans les sociétés de jeunesses campagnardes, où les postes à responsabilités sont majoritairement occupés par les hommes. Les femmes ont peu de chances d’y accéder et celles qui y

    le besoin des jeunes de paraître comme des «bon·ne·s citoyen·ne·s» en allant voter leur permet de se différencier

    parviennent sont souvent intégrées dans des moments de tensions, où leurs compétences relationnelles sont sollicitées ou lorsque de nombreux postes à responsabilités sont vacants. De cette différenciation des tâches découlent des inégalités dans la valorisation des compétences acquises au sein de l’association, notamment dans le monde professionnel. De manière à première vue surprenante, les femmes de ce milieu associatif sont conscientes de faire des tâches différentes de celles des hommes mais n’ont pas le sentiment d’être discriminées, car elles maîtrisent des domaines indispensables pour l’association.

    Gaëlle Dubath

  • Entrevue avec Marion Curchod

    Entrevue avec Marion Curchod

    Crédit photo: Dan Sidler

    INTERVIEW · L’auditoire a rencontré Marion Curchod, l’autrice de l’ouvrage « Entre la nuit et le jour » publié en avril 2021, pour apprendre plus sur son expérience d’écriture.

    Pourquoi écris-tu ?

    Chez moi, le besoin d’écrire a évolué au fil des années. Je vais répondre différemment qu’avant la publication de mon recueil, car je me sens un peu plus légitime. Tout d’abord, j’aime écrire. Cela me permet de me confronter à des situations que je n’ai pas encore vécues, voire que je ne pourrais jamais vivre. Mes personnages m’offrent des occasions d’expérimenter des réactions et des émotions. Je ne suis pas forcément très expressive ni extravertie, surtout lorsqu’il s’agit de parler de mes sentiments. Je ne parle pas forcément de ce qui se joue en moi. L’écriture me permet donc de donner une forme à mes émotions. Cela dit, les sujets de mes nouvelles, ne sont pas biographiques. J’apprécie m’imaginer des scènes, y réfléchir et me demander « comment je réagirais face à telle ou telle situation ? ». Mon travail consiste surtout à me poser une question et à construire des parcours jalonnés d’épreuves puis à esquisser des solutions, trouver une manière de s’extraire de ces situations difficiles. Je crée un point de vue qui, je l’espère, aide les gens. Je voudrais transmettre un message positif et apporter de la lumière. Ce mot d’ordre devient de plus en plus important pour moi, au point qu’écrire est devenu une pratique régulière.

    Depuis quand écris-tu ?

    Toute petite déjà, dans l’enfance, je composais des petits poèmes. Plus tard à quatorze ans, j’ai effectué un stage au journal Le Messager. Cela m’a beaucoup plu, j’envisageais même après cela de devenir journaliste. Puis, au Gymnase, j’ai eu envie de construire un récit, ce que j’ai fait. J’avais alors montré mon texte à mon professeur de français qui a aimé ma petite création et m’a encouragée à continuer. Ensuite, préoccupée par d’autres choses, je me suis un peu éloignée de l’écriture pour la retrouver à l’Université. L’idée d’une nouvelle qui m’est venue dans le métro a servi de réveil à ma passion de l’écriture. En écrivant, j’ai affiné ma pratique et j’ai pris de plus en plus confiance. Maintenant, j’adore écrire.

    Couverture de l’ouvrage
    « Entre la nuit et le jour »

    Comment as-tu vécu la publication de ton recueil ? As-tu remarqué une différence depuis ?

    J’ai le même plaisir qu’avant. Je rêvais d’être publiée depuis un moment, sans nécessairement y croire. Il y a une joie à imaginer offrir une vision, un point de vue à un·e lecteur·trice et cela est devenu réalité. Dans le choix des mots et des manières de tourner les phrases, on donne un peu de nous. Or ce don de soi à travers l’écriture est à la fois beau et stressant, car en te lisant certaines personnes vont te découvrir sous un autre jour. J’avais déjà montré certains textes à des parents ou amis proches. Ils percevaient toujours tel ou tel détail de ma personne qu’ils lisaient entre les lignes. Ma parenté un peu plus éloignée a quant à elle été étonnée : « Ah ! mais tu écris, tu ne nous l’avais pas dit », s’étonnaient-ils. Quoi qu’il en soit, j’ai reçu des retours positifs sur mon recueil, j’en suis très heureuse. Les compliments ou les remarques sont souvent très touchants. J’accepte également les critiques et les conseils. Les lecteurs ont parfaitement le droit de ne pas être séduits. J’essaie de ne pas trop y penser, surtout lorsque j’écris. Le plus important, c’est que le texte me plaise. J’écris pour moi et le reste viendra peut-être. Je souhaite me préserver de la peur de plaire ou non, peur qui peut d’ailleurs bloquer l’écriture.

    Où trouves-tu tes idées ? As-tu des sujets, des images et phrases qui t’inspirent ?

    Quand j’écris, je n’ai pas nécessairement un sujet. C’est souvent une question ou une impression qui motive mon écriture. Par exemple, un soir en rentrant de l’UNIL en métro, fatiguée au point que l’énergie me manquait pour lire et même pour sortir mon téléphone, j’ai pris le temps de regarder autour de moi. Il y avait d’autres personnes comme moi, épuisées par la journée. On partageait un moment commun et nous allions sortir du métro, oublier cet instant. J’ai alors eu envie d’écrire une histoire qui parlait d’un instant partagé par des inconnus dans un métro. Je me suis imaginée la vie de chacun des passagers et j’ai écrit une nouvelle qui développe des détails sur leur vie et leur trajet commun. Ils ne savent rien sur les personnes qui les entourent, mais, à l’inverse, le lecteur est omniscient. Le métro m’avait fourni une situation de base à partir de laquelle tout a découlé. Généralement, le début s’impose à moi et je crée un récit à partir d’une scène première ou d’une phrase. Ensuite, les mots s’enchaînent comme une mélodie. Je ne structure pas de plan préalable. Il m’est arrivé de réfléchir à l’enchaînement des actions avant de rédiger, notamment dans À jamais avec toi, mais le monde se crée pendant que j’écris.

    Comment te sens-tu quand tu écris ?

    Écrire est pour moi facile. J’aime beaucoup cela. C’est comme si les mots utilisaient mon bras pour passer et se coucher sur la feuille. Je me sens bien. Je ne perçois pas de barrière qui m’entraverait. D’après moi, il ne faut pas trop se bloquer. Je visualise beaucoup les choses – où sont mes personnages, ce qu’ils font, à qui ils parlent, etc. et dès que mes idées sont assez claires, j’écris.

    Lorsque tu écris, est-ce que tu cherches un style particulier ?

    J’ai deux manières d’écrire, deux styles. Pour mes études et mon travail à l’Institut Benjamin Constant, j’utilise un style académique. J’essaie d’être structurée, de ne pas laisser les sentiments transparaître à travers mes mots et de penser avant tout à la personne qui me lira. À l’inverse, lorsque j’écris pour moi, j’accepte d’être portée par les émotions. Mon écriture se crée comme elle vient. Bien sûr, je retravaille mon texte, mais j’accorde beaucoup d’importance à la spontanéité. C’est ma façon de composer une prose fluide et naturelle. Quand je me relis, je sens directement si un mot détonne, comme une note qui sonne faux.

    Comment écris-tu ? À la main ou à l’ordinateur ?

    Pour mon recueil, j’ai écrit sur ordinateur. Depuis, je suis revenue aux petits carnets A5 avec un stylo bic très léger. Le contact avec le papier renforce le plaisir d’écrire. J’ai ainsi toujours de quoi écrire sur moi et je peux profiter d’une minute ou d’une idée, aussi fugaces soient-elles. Il n’y a jamais de « bon moment » pour écrire. Cette liberté me permet de saisir l’instant quand il vient. En parallèle, j’entretiens une pratique régulière, j’essaie d’écrire tous les jours. J’ai d’ailleurs une passion pour la papeterie. J’ai rempli six carnets qui contiennent un roman presque achevé ­­– il me reste à le relire et à le peaufiner.

  • Le Virus du Jazz

    Le Virus du Jazz

    MUSIQUE · L’auditoire a été convié à la conférence de presse du festival «Jazz onze +» qui se tiendra à Lausanne du 8 au 12 septembre 2021. En voici la narration en quelques lignes, l’occasion pour vous d’en découvrir davantage et de vous laisser séduire par ce voyage sonore qui annonce une programmation virtuose.

    Quelques notes jazzy pour nous accueillir. Quelques sons liquides, d’autres plus piquants, des vocalises tout juste soufflées. Sur scène, Louis Matute gratte les cordes. L’audience ne bouge, ne respire qu’au moment où l’écho finit de retenir et, là, les applaudissements éclatent. Cette expérience fut celle proposée pour ouvrir la conférence de presse donnée par les organisateurs du festival Jazz onze +, le 24 août dernier. Après une année 2020 difficile qui avait débouché sur l’annulation de la 33èmeédition, le festival revient en force, avec comme leitmotiv : «malgré tout». Malgré les perturbations connues de tou·te·s, malgré les obstacles et le silence pesant sur le monde de la culture et «malgré tout, nous sommes là!» confie Gabriel Décoppet, le président de l’association Onze +. La culture animera à nouveau les rues, la musique résonnera pour faire écho à une petite renaissance. Le jazz, plus viral que jamais, se répandra du 8 au 12 septembre prochain de l’espacejazz à la salle paderewski, en passant par auditorium de l’EJMA et ailleurs. Les températures encore clémentes permettront également des concerts à l’extérieur, gratuits qui plus est. La programmation est prometteuse : du jazz électrique, du jazz pop, classique ou avant-gardiste, jazz multiculturel ou sous les couleurs du panafricanisme, il y en aura pour tous les goûts et de tous les horizons. L’on nous annonce également une exclusivité inconnue du programme : un DJ set avec Alma Negra qui clôturera l’évènement le dimanche. De plus, une médiation culturelle sera également assurée par plusieurs évènements publics, pour lesquels la seule restriction sera la présentation d’un certificat Covid. Après ces annonces alléchantes, il n’y a plus qu’un pas pour vivre cette aventure de ces propres oreilles. Rendez-vous sur www.jazzonzeplus.ch et que le jazz vous accompagne !

    Valentine Girardier

  • Solution des « poètes-croisés »

    Merci d’avoir participé : ) Nous espérons que cette grille (digne du Canard enchaîné à certains endroits) vous aura plu.