• Portrait de Sylvain Arlettaz, jeune agriculteur suisse

    Portrait de Sylvain Arlettaz, jeune agriculteur suisse

    INTERVIEW – Dans le Chablais, sur la paisible commune de Collombey-Muraz, L’auditoire est allé à la rencontre de Sylvain Arlettaz, un jeune agriculteur qui travaille avec ses parents sur l’exploitation familiale. Ils ont mis en place un innovant projet: un poulailler mobile et un magasin de vente directe. Il décrit le paysage d’une agriculture suisse en nous parlant de son parcours, des difficultés actuelles des agriculteur·trice·s, du futur du métier et de potentielles solutions. 

    Récit du parcours de Sylvain Arlettaz & de la Ferme des Arlett’

    • Tout d’abord, peux-tu te présenter et expliquer ton parcours?
      • Je m’appelle Sylvain Arlettaz, j’ai 24 ans et je viens de Collombey-Muraz. J’ai toujours été passionné par l’agriculture et j’ai toujours aidé à la ferme familiale qui appartenait à mon grand-père. Quand j’ai eu l’âge de faire mon CFC, je voulais absolument devenir agriculteur mais mes parents m’ont déconseillé ce métier, car ils disaient que c’était un métier trop dur, et que l’on n’est jamais sûr de l’avenir… Alors, j’ai d’abord fait un CFC de charpentier, puis j’ai travaillé deux ans comme ouvrier. Mais je passais tous mes congés et mes week-ends à aider à la ferme familiale. J’ai ensuite obtenu mon CFC d’agriculteur. Au final, je ne regrette pas: je suis fier d’avoir fait deux formations et j’ai beaucoup appris en travaillant ailleurs et en rencontrant d’autres gens. En 2018, j’ai fini mon CFC d’agriculteur et je suis  en train de faire le Brevet fédéral de chef d’exploitation agricole.
    • C’est possible de faire le Brevet en emploi?
    • Oui! Les cours se déroulent en hiver et tu peux choisir les modules que tu veux faire, par exemple un module plutôt bétail ou sur les poules, ou encore sur les cultures. En parallèle, il y a des modules obligatoires comme la comptabilité, la gestion du personnel, le marketing, etc. L’examen final se présente sous forme d’un dossier sur l’exploitation: c’est une analyse de la rentabilité de chaque branche de production, par exemple combien te coûte une vache. C’est très intéressant et très complet.
    • Qu’est-ce que tu apprécies dans ce métier?
      • J’apprécie l’indépendance que donne ce métier. Je peux faire le programme de mes journées comme je préfère. Ensuite, j’adore les animaux, les machines et travailler avec la terre et la nature en plein air. C’est un métier qui est passionnant, il y a tous les jours des défis à relever. C’est aussi un plaisir (la plupart du temps) de travailler en famille. Il y a aussi la fierté de participer à la société en nourrissant la population et en entretenant le paysage. Mais c’est également beaucoup d’administratif, il faut savoir gérer les deux aspects à la fois. En tant qu’indépendant, il faut tout gérer: les assurances, la comptabilité, le vétérinaire… Il faut savoir faire énormément de choses.
    • Quelle est l’histoire de ta ferme, la Ferme des Arlett’?
      • C’est mon grand-père qui a créé cette ferme. Mon oncle a ensuite repris l’exploitation. Il est malheureusement décédé d’une maladie en 2004. Cette ferme tenait à cœur à mes parents et ils ne voulaient pas la laisser partir. Mon père a donc décidé de reprendre la ferme avec son meilleur ami afin que l’exploitation reste dans la famille. Cette collaboration n’a malheureusement pas fonctionné et mon père s’est retrouvé seul sur l’exploitation. Il voyait que j’étais motivé à reprendre derrière lui et mes parents se sont toujours battus un peu pour moi. Il a bossé très dur pendant plusieurs années sur l’exploitation avec l’aide de ma mère et la mienne, mais j’étais encore très jeune. La Ferme des Arlett’ est réellement née en novembre 2019, à la suite de l’arrêt de la production laitière en décembre 2018, qui n’était vraiment pas rentable. On faisait du lait à 52 centimes le litre pour un coût de production autour des 1.–, 1,10.– le litre. J’avais calculé et on travaillait environ pour 3.– de l’heure. Au niveau familial et horaire, c’était extrêmement compliqué. On commençait à 5 heures du matin, on finissait vers 19–20 heures le soir et on n’avait pas de week-ends, et jamais de vacances… Il a donc fallu se réinventer et nous nous sommes tournés vers un poulailler mobile et la vente en direct à la ferme d’œufs dans un magasin self-service que nous avons nommé La Ferme des Arlett’.
    • Comment t’est venue l’idée du poulailler mobile?
      • Au début, on avait le projet d’un grand poulailler industriel de 10’000 poules pondeuses. On cherchait une solution pour remplacer les vaches laitières. Mais après réflexion, l’idée ne nous a pas tant plu que ça car nous n’étions pas dans l’optique de repartir dans un élevage hyper intensif. En plus j’avais peur des poules! Quelques années plus tard, dans le cadre du module marketing du brevet fédéral, je devais étudier et développer un projet. Je suis tombé par hasard sur les poules pondeuses et sur un poulailler mobile dans le canton de Vaud. J’ai flashé là-dessus et nous sommes allés visiter à Nyon ce projet à taille humaine qui nous a beaucoup plu. Puis j’ai fait une étude de marché sur la population de ma commune et les 250 personnes qui m’ont répondu étaient très intéressées par l’idée. On s’est ensuite lancé dans l’aventure, un peu tête baissée… C’était évident pour nous de créer un self-service pour vendre nos produits à un prix correct!
    • Quelle a été ton expérience avec ces projets?
      • En Valais, on était les premiers à faire ça. Dans le canton de Vaud, c’est déjà quelque chose qui se développe. Au début, j’avais peur des poules… J’avais été attaqué par une des poules de ma grand-mère quand j’étais petit et ça m’avait marqué! Et à 18 ans, pour rire, mes copains m’avaient offert une poule pour mon anniversaire et je n’osais pas la porter… Mais ce projet m’avait vraiment plu. Quand les poules ont été livrées, je ne faisais pas le malin, j’avais des gants jusqu’au coude et je les portais sans les regarder, puis en travaillant tous les jours avec, j’ai vu que c’était des animaux passionnants. Je n’ai donc plus peur des poules et nous sommes très fiers de ce projet. Quand on a vu que le projet marchait bien, on a investi dans un deuxième poulailler car les gens nous ont bien soutenus.
    Arrivée à La Ferme des Arlett’ à Collombey-Muraz

    Les problématiques actuelles pour les agriculteur·trice·s

    • Quelles sont les problématiques principales actuellement dans le monde de l’agriculture?
      • Je dirais qu’un des problèmes en Suisse, ce sont les changements fréquents de la politique agricole qui demandent beaucoup d’adaptation dans un domaine où il est très compliqué de changer rapidement. Les politiques changent tous les 4–5 ans. C’est plus facile pour les exploitations qui ont des liquidités importantes, mais les petites exploitations qui ont peu de liquidités ont vraiment de la peine à s’adapter. Et on est obligé de suivre toutes les politiques pour pouvoir toucher les contributions, car il est impossible de faire tourner un domaine sans ces contributions.
      • Je pense aussi qu’il y a un manque de connaissance sur l’agriculture de la part d’une partie de la population qui a perdu la connaissance de ce métier ancestral. Avant, tout le monde avait deux vaches et un bout de jardin, tout le monde avait un peu la main dans la terre. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que 2 à 3% de la population à être agriculteur·trice. Il y a des gens qui se parquent dans l’herbe haute et ne se rendent pas compte qu’il y aura une perte d’herbe pour les paysan·ne·s, ou qui prennent des épis de blés pour faire des décorations de table. Certain·e·s ramassent des bidons de terre dans les champs sans avoir l’impression de voler un outil de production… Si tout le monde fait ça, on ne s’en sort plus. Je pense que c’est dû au fait que de moins en moins de gens s’intéressent à ces métiers. Ce ne sont pas des mauvaises intentions mais plutôt un manque de connaissances.
      • Par exemple, nous avons eu quelqu’un d’un chantier qui est venu entreposer de la terre dans notre champ sans nous demander. On est presque passé pour des malhonnêtes quand on est allé se plaindre. L’ouvrier nous a dit qu’il allait remettre le terrain en place, mais nous avons quand même dû aller semer à nouveau par après… Il ne se rendait pas compte que l’herbe ne pousse pas comme ça!
    • En fait, les gens sont moins au contact de la nature, vivent plus dans les villes et sont mal informés…
      • Oui, c’est le problème. Les gens des villes proposent des initiatives, comme arrêter tous les pesticides avec l’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèses». Oui bien sûr, l’idée est géniale, mais comment allons-nous faire? En Suisse, on serait un modèle car on n’utilise pas de pesticides. Mais il y a de nombreuses cultures qu’on ne pourrait plus faire ou qu’il faudrait faire à toute petite échelle, ce qui nous amènerait à importer le reste des produits. Mais j’ai l’impression que les gens ne se rendent pas compte. Par exemple, ici, dans la région, certains agriculteur·trice·s font de l’agriculture biologique. Mais sans pesticides, il faut aller désherber à la main. Et il n’y a pas de Suisse qui va désherber à la main, c’est du personnel étranger qui s’en charge: on les voit en plein soleil sur leur chariot, couché·e·s par terre avec un parasol en train de désherber. C’est extrêmement dur… Après, bien sûr, il faut qu’on aille de l’avant et que l’on trouve des solutions, mais vouloir que la Suisse arrête de traiter avec des pesticides, c’est une initiative un peu folle et qui nous amènerait à importer beaucoup de produits d’ailleurs. Les votations à venir représentent un défi pour les agriculteurs et les agricultrices suisses. Par exemple, l’initiative «Non à l’élevage intensif en Suisse», contre laquelle on doit se défendre pour pouvoir continuer à travailler avec les techniques que l’on a aujourd’hui.
    • Y a-t-il des problématiques spécifiques au Chablais?
      • Le gros problème spécifique au Chablais, c’est la disparition des terres. Le Chablais est une enclave entre les Alpes, la place est limitée et les industries prennent de la place au détriment des terres, qui sont de bonnes terres arables, faciles à arroser avec la nappe phréatique droit dessous. Mais les terres sont en train de disparaître comme des petits pains. Il y a par exemple le projet «Rhône 3», qui a débuté et qui a pour but d’élargir le Rhône, ce qui supprimerait beaucoup de terres agricoles. Notre domaine est concerné de 6 hectares.. Le problème, c’est que sur nos 46 hectares, seuls 27 hectares sont labourables et productifs en plaine. Et si on perd nos terres en plaine, on n’aura plus assez de surface pour nourrir nos bêtes en montagne. Voilà le problème du Chablais. D’autres régions de Suisse n’ont pas ce problème, par exemple dans le Gros de Vaud, où il y a assez de surface. Ici, nous sommes beaucoup trop d’agriculteur·trice·s par rapport au nombre de surfaces disponibles, qui de plus ne cessent de diminuer.
    Vue du ciel de la Ferme des Arlett’
    • Penses-tu qu’il y a un problème d’agribashing (une attitude dénigrante et méfiante à l’égard de l’agriculture par le public notamment) en Suisse?
      • On voit que dans les pays environnants, par exemple en France, il y a de fortes attaques envers les paysan·ne·s, comme le tabassage d’un paysan qui purine ou l’empêchement de travailler le dimanche. Il n’y a pas encore eu ce genre de faits divers en Suisse et j’espère qu’il n’y en aura pas… Mais dans notre quotidien ici, certaines personnes ont des gestes insignifiants mais blessants et dévalorisants pour notre travail. Par exemple, dans notre exploitation, nous sommes proches des villas et il y a des gens qui se mettent l’écharpe sur le nez quand on purine ou quand on met de l’engrais. C’est en même temps un peu contradictoire, car la plupart des gens veulent du bio mais ils ne se rendent pas compte que le jour où on complètement au bio, les meilleurs engrais existants sont le purin et le fumier. Et maintenant, il y a des parcelles et des endroits où je n’ose plus aller… Ce qui nous amène à mettre des engrais chimiques, car on est obligé de mettre quelque chose.
      • J’ai aussi noté un problème avec les réseaux sociaux. Les gens ont tendance à donner leur avis ou des conseils, comme s’ils étaient agriculteurs et agricultrices. Imaginons qu’une bête dehors fassent malheureusement une crise cardiaque et qu’un·e passant·e prenne une photo, en mettant la photo sur les réseaux sociaux cela peut détruire le·la paysan·ne… Ou bien, j’ai vu passer sur les réseaux un agriculteur dont le troupeau a été attaqué par un loup et qui a posté une photo car il était dévasté; les gens disaient «en voilà encore un qui n’a pas su protéger son troupeau»… Sur les réseaux sociaux, tout le monde est agriculteur et a des bons conseils, mais au final, personne ne veut être agriculteur… C’est un stress en plus pour nous.
    • Quelles sont les pressions sociétales ou environnementales sur les paysan·ne·s?
      • Ce qui est dur, c’est que l’on doit produire toujours plus, avec des contraintes toujours plus strictes et pour des coûts plus bas. On a des normes très élevées à suivre et beaucoup de pressions qui s’augmentent avec les journalistes, les antispécistes, les reportages sur l’agriculture… Il y a aussi le regard et la méconnaissance du métier par les gens. Le marketing, par exemple les publicités à la télévision, présentent l’image d’une agriculture idyllique, avec des poules qui pondent directement devant chez le grand distributeur… Cela ne montre pas une image réelle de notre travail et les gens sont ensuite choqués quand ils voient la réalité du métier dans nos exploitations, malgré le fait que les normes soient respectées.

    Futur et solutions potentielles

    • Quelles sont selon toi les potentielles solutions à ces problèmes?
      • Je pense qu’il faut sensibiliser la population au métier et aux pratiques, pour qu’ils se rendent compte de notre quotidien, par exemple, en faisant de la vente directe. Bien sûr, ce n’est pas la solution magique, mais c’est un des moyens pour rétablir le lien avec les consommateur·trice·s et pour l’agriculteur·trice de vendre ses produits à un prix correct et décent. Les gens viennent poser des questions, ils voient les poules dehors… C’est important d’établir un lien avec les consommateur·trice·s et d’améliorer la communication avec la population. D’ailleurs, on a beaucoup parlé de la population qui critique les agriculteur·trice·s, mais il n’y a pas que des gens comme ça. Avec notre magasin de vente directe, il y a beaucoup de gens compréhensifs et qui jouent bien le jeu.
    • Comment t’adaptes-tu à ces changements?
      • En fait, on cherche toujours à innover, notamment en développant ce projet de poulailler mobile. On essaie de se diversifier, de se détacher des autres, de sortir du lot, d’innover mais ce n’est pas toujours facile de trouver le petit truc qui va fonctionner, avec lequel on pourra s’en sortir financièrement. On se dit qu’on pourrait ajouter d’autres produits dans notre magasin de vente en directe: on avait fait de la soupe à la courge l’année passée, ce qui avait plutôt bien marché. En tant qu’entrepreneur·euse, on se demande toujours comment améliorer l’entreprise, et je me vois plutôt partir dans de nouvelles idées que de retourner dans un système intensif à fond. Je préfère vendre en direct avec des gens, plutôt que de construire une nouvelle ferme pour 500 taureaux d’engraissements par exemple.
    Entrée dans le magasin self-service où les œufs et d’autres produits sont vendus
    • Y a-t-il beaucoup de jeunes dans le métier et comment se sentent-ils·elles?
      • C’est difficile pour moi de répondre à la question car j’ai beaucoup d’agriculteur·trice·s dans mon entourage, donc je n’arrive pas trop à me rendre compte. Mais c’est vrai qu’au brevet, nous sommes quand même pas mal de jeunes intéressé·e·s par le métier. C’est un métier passionnant, où l’on travaille avec la terre et il y a beaucoup de débouchés, comme représentant·e des grandes cultures, production animale… Il y a beaucoup de spécialisations possibles. Mais je constate qu’il y a beaucoup de jeunes qui font la formation d’agriculteur·trice sans avoir aucune exploitation, par exemple familiale, à reprendre. Ils·elles finissent l’apprentissage à 18 ans et redémarrent à zéro. Le problème, c’est que c’est très difficile financièrement de commencer une exploitation agricole. Les terrains ont beaucoup de valeur, les machines, les bêtes, tout ça est très cher: racheter une exploitation, c’est quelque chose de monumental. De plus, ce n’est pas vraiment possible de commencer avec 5 hectares; pour faire vivre une personne ou une famille, il faut un grand investissement de départ.
      • Après, je pense que le regard des gens n’est pas toujours facile pour les jeunes dans le métier, même de la part d’autres jeunes. Et je pense qu’on va rentrer dans un conflit générationnel entre une génération qui a vécu un système plus intensif et une nouvelle génération qui a une autre vision.
    • Quel est selon toi le futur de ce métier en Suisse?
      • Je pense que nous nous dirigeons vers une agriculture qui n’aura pas forcément comme objectif de nourrir le plus grand nombre de personnes possible. Mais vers des exploitations qui seront soit de très grandes tailles, très intensives, soit de toute petite taille, plus artisanales, coopératives, où il est indispensable d’avoir un autre travail à côté. Une agriculture qui doit savoir tout faire:  son produit, le vendre, faire de «l’hôtellerie», de l’agritourisme… Je pense que dans le sens où l’on va, ça va être difficile pour les exploitations «entre deux». Par exemple, nous, nous sommes une petite exploitation et comme les terrains vont disparaître, on ne sait pas trop où l’on va. Il faut aussi savoir que les terres que l’on a, nous n’en sommes pas propriétaires, tout est à la commune, à des privés. Donc si ces personnes décident de les vendre ou de faire un projet dessus, il faudra quitter nos terres.
      • Donc dans le futur, je vois plutôt des énormes exploitations et des petites, qui pratiquent des formes d’agricultures plus alternatives. Ce sera peut-être comme à Zurich, où il y a des petites fermes et des petits jardins où les citoyen·ne·s paient pour venir y travailler. L’agriculture deviendrait un hobby. Les gens de la ville seront peut-être tout contents de venir cultiver leurs fruits et leurs légumes…
    • Comment les consommateur·trice·s peuvent-ils·elles participer à une agriculture plus durable et plus étique?
      • Consommer local, ou du moins suisse. S’informer sur la réalité du métier et être prêt·e à accepter de payer un juste prix! Nos coûts de production sont beaucoup plus élevés par rapport à l’étranger, c’est pourquoi nos prix aussi sont un peu plus élevés. Et cela ne s’applique pas qu’aux légumes et à la viande, mais aussi au prix des restaurants. On trouve souvent le restaurant cher, mais si le restaurant se fournit en œufs étrangers, le prix du plat ne sera pas le même que s’il achète des œufs suisses élevés en plein air!

    Propos recueillis par Fanny Cheseaux

  • Le Vorace, avide de local

    Le Vorace, avide de local

    ALIMENTATION · Un nouveau magasin, le Vorace, sis dans le Vortex, s’apprête à ouvrir boutique au mois d’octobre. Composée presque exclusivement de produits locaux, la boutique est gérée par une association qui suit un modèle de fonctionnement participatif.

    Le Vortex prend progressivement vie en ce début d’automne. Alors que nombre d’étudiants ont intégré leurs nouvelles résidences dans divers étages du complexe à la fin de la période estivale, un local situé au rez-de-chaussée se destine à devenir leur magasin. Le lieu fourmille d’activité : des bénévoles s’affairent, transportant des constructions en palettes destinées à accueillir différents produits. C’est une première pour cette équipe composée d’étudiant·e·s de l’Unil, qui a décidé de mettre sur pied cette épicerie durable, nommée le Vorace. Enthousiaste, Margaux Krieg, membre de l’association, expose tour à tour le futur rôle des structures constituées en palettes parsemant le magasin, de celles qui accueilleront le pain frais, à celles destinées aux légumes. Seule une dernière étagère, un peu à l’écart et destinée aux produits de première nécessité, crée une légère entorse à la provenance locale des marchandises, car certaines ne sont proposées par aucun producteur local. L’épicerie restera d’ailleurs fermée le mardi, jour de marché à l’Unil, pour éviter de faire de la concurrence aux marchands.

    Avantages pour les bénévoles

    Le Vorace a adopté un modèle de fonctionnement participatif, « une sociocratie dans laquelle tous les postes sont tirés au sorts et doublés, pour satisfaire les exigences légales » explique Margaux Krieg. Si pour l’instant l’association compte sept membres officiels, c’est une trentaine de personnes qui participent à la construction du magasin. Les bénévoles bénéficieront de 15% de rabais sur les produits de l’épicerie sur les produits vendus, en échange d’une participation de trois heures par mois à l’épicerie. Les horaires d’ouverture dépendront ainsi du nombre de membres, que Margaux Krieg espère suffisant, afin de pouvoir concurrencer les grands commerces situés non loin, sur le campus.

    Un financement en cours

    Le financement du projet est aussi source d’inquiétudes. Si l’Unil affiche son soutien par divers dons et en exonérant l’association de loyer jusqu’en décembre, les membres du Vorace ont lancé le 24 août un crowdfunding afin de financer l’équipement de base du magasin. Des 40’000.- demandés, 30’865.- ont été récoltés (19.09, https://wemakeit.com/projects/epicerie-le-vorace?locale=fr). Seulement, « si nous n’arrivons pas à récolter la totalité de la somme demandée avant l’échéance du 28 septembre, tout l’argent sera redonné aux donateurs. L’ouverture, prévue au début du mois d’octobre, serait alors compromise», appréhende Margaux Krieg. L’association étant à but non lucratif, elle prévoit de progressivement baisser les prix de ses produits, au fur et à mesure que les investissements initiaux auront été remboursés. A terme, les membres du projet voient déjà leur épicerie comme un lieu au cœur de la vie locale, dans laquelle les riverains viendront faire leurs commissions, en plus des résidents du complexe estudiantin. L’emplacement du Vorace résume d’ailleurs cette volonté : une porte s’ouvre sur le centre du Vortex et l’autre sur la rue menant aux habitations de la commune voisine.

    Killian Rigaux

  • Prix de la Sorge 2020: Conditions de participation

    Prix de la Sorge 2020: Conditions de participation

    Retrouvez ici toutes les conditions de participation au Prix littéraire de la Sorge, édition 2020.

    Comme chaque année, le traditionnel concours littéraire organisé par L’auditoire est ouvert à toute la communauté universitaire! Pour participer, il suffit donc d’être étudiant·e, assistant·e, professeur·e, alumni ou membre du personnel administratif et technique, à l’Unil ou à l’EPFL.

    Les lauréat·e·s du Prix de la Sorge d’une année ne peuvent pas participer au concours l’an suivant. Un seul texte peut être envoyé. Celui-ci doit être rédigé en français (ou des dérivés compréhensibles pour des francophones : argot, voire néofrançais). Le thème ainsi que le genre du texte sont libres. La longueur maximale du texte est de 25’000 caractères (espaces compris). Le texte ne doit pas avoir déjà été primé ou publié. De même, un texte ayant déjà participé à ce concours ne peut être envoyé une nouvelle fois.

    Prix et jury

    Le Prix de la Sorge est réparti entre trois lauréat·e·s. Le jury se donne le droit de constituer des prix spéciaux. Il peut également décider d’augmenter ou diminuer la dotation des prix.

    Le jury ne connaîtra en aucun cas l’auteur ou l’autrice du texte jusqu’à la remise des prix. Un·e membre du comité de L’auditoire s’occupera de réceptionner les textes, de les remettre aux juré·e·s et d’entrer en contact avec les participant·e·s au concours. Nous vous prions donc de ne pas mettre votre nom sur les exemplaires destinés aux juré·e·s.

    Envoi

    Les participant·e·s sont prié·e·s d’envoyer leur texte en 4 exemplaires papiers (un exemplaire pour chaque membre du jury) ainsi qu’un exemplaire PDF par mail.

    Pour que nous puissions vous contacter, veuillez s’il vous plaît joindre à votre envoi une enveloppe fermée dans laquelle vous indiquerez les points suivants : Nom, prénom, date de naissance, adresse, téléphone, adresse de courrier électronique, faculté, école, section(s), numéro d’immatriculation.

    Avec cette mention au bas : «Je confirme que les données ci-dessus sont exactes, que [titre du texte], envoyé pour le Prix de la Sorge, n’a pas déjà été publié ou primé et qu’il a été composé par mes soins. J’autorise les organisateurs du concours à publier mon nom, mon texte ou des extraits de leur choix et, dans le cas où je serai primé, à communiquer aux médias mon nom, mon texte et mes coordonnées.» Suivie de la date et de votre signature.

    L’ultime délai pour l’envoi d’un texte est fixé au 14 octobre 2020, le cachet de la poste faisant foi.

    Adresse de l’envoi papier :
    L’auditoire Prix de la Sorge
    Bureau 1190, Bâtiment Anthropole
    UNIL – Quartier Chamberonne
    1015 Lausanne

    Adresse de l’envoi PDF :
    auditoire@gmail.com

  • 100 ans et tous ses étudiants

    ANNIVERSAIRE · L’Union des étudiant·e·s suisses célèbre un siècle de combat pour la cause des étudiant·e·s des hautes écoles suisses. Retour sur les moments marquants de son histoire.

    Entre instauration des cours en ligne, examens déplacés en plein été ou échanges universitaires supprimés, les étudiant·e·s peinent à faire entendre leur voix dans le flot de décisions prises par les universités et le Conseil fédéral. L’Union des étudiant·e·s suisses (UNES) a fort à faire pour sauvegarder les intérêts des étudiant·e·s. Elle a ainsi publié une liste de revendications sur certains points clés (https://www.vss-unes.ch/wp-content/uploads/2020/04/2020-04-06_f_Statement_SR20200402.pdf). Une action parmi pléthore d’autres : cela fera bientôt un siècle que l’association milite pour l’égalité des chances, la promotion de la participation des étudiant·e·s aux décisions universitaires, la promotion de la durabilité dans les hautes écoles et l’intégration de l’espace européen de l’enseignement supérieur, en représentant aussi politiquement les étudiant·e·s au niveau national.

    500 briques pour soutenir les logements

    L’UNES fête ainsi son existence séculaire le vendredi 19 juin 2020. Sur les cent ans d’histoire de l’association, Laura Bütikofer, la responsable des événements décentralisés, retient une date symbolique : « Le 1er juillet 2019, lors de l’Assemblée des délégué·e·s de Berne, l’Association des Organisations Estudiantines des Hautes Ecoles Pédagogiques Suisse rejoint l’UNES. Ainsi, les trois types de hautes écoles y sont représentés. » L’unification des voix de toutes les sortes d’institutions suisses survient après une longue lutte pour l’égalité des chances des étudiant·e·s, notamment par le biais de revendications. Ainsi, l’UNES lance en 1972 la première d’une série de trois initiatives afin d’harmoniser les montants accordés par les différents cantons, variant fortement. En 1987, l’association dépose une pétition visant à maintenir les abonnements ferroviaires à prix réduit pour les étudiant·e·s âgé·e·s de plus de 25 ans. Trois ans plus tard, en 1990, une semaine d’action a pour thème la demande de plus de logements abordables ; elle est conclue par l’envoi provocateur d’une pétition accompagnée de 500 briques au chef du département fédéral des affaires intérieures. Depuis 2015, l’UNES soutient les étudiant·e·s réfugié·e·s voulant être admis dans les études tertiaires. Active en Suisse, elle noue aussi des relations avec des associations estudiantines étrangères, notamment dans le cadre des échanges universitaires, un sujet devenu sensible.

    Soutien du programme Erasmus+

    En effet, les échanges, mis à mal par la votation du 9 février 2014 sur l’immigration de masse, constituent l’une des revendications présentes de l’association : le retour de la Suisse dans le programme Erasmus+. Actuellement, la Suisse renégocie son statut, mais Laura Bütikofer s’inquiète : « L’UE devra présenter dans les mois à venir un programme de mobilité européen à la Suisse, qui pourra entamer les négociations d’adhésion pour éviter d’avoir le statut de pays tiers. Ce dernier serait catastrophique car la solution suisse offre nettement moins de possibilités ». L’UNES a lancé une pétition pour inciter la Confédération à reprendre les négociations et ainsi éviter de conserver le modèle actuel, la solution suisse, proposant une offre nettement réduite par rapport à Erasmus+ ( https://act.campax.org/efforts/erasmus ).

    Un siècle après la création de l’UNES, Laura Bütikofer affirme que l’association a toujours des raisons bien réelles d’exister, notamment en « rassemblant et coordonnant les diversités linguistique, culturelle et structurelle des hautes écoles pour les amener au niveau national. » De sa naissance du temps de la grippe espagnole au coronavirus, l’UNES est ainsi aujourd’hui plus que jamais nécessaire pour défendre les intérêts des étudiant·e·s.

    Killian Rigaux

  • Interview de Jean-Cosme Delaloye: des bancs de l’Unil à New York

    Interview de Jean-Cosme Delaloye: des bancs de l’Unil à New York

    INTERVIEWL’auditoire a rencontré Jean-Cosme Delaloye, journaliste et réalisateur suisse vivant à New York. Retour sur son parcours de Monthey à New York et sur les difficultés de retransmettre la situation américaine au public européen.

    Jean-Cosme, notamment correspondant américain pour le 24 heures, a réalisé une série documentaire nommée Moi, mon chien et Donald Trump où il se donne l’objectif d’aller à la rencontre de cette Amérique qui a voté Trump en partant de ce constat:

    «Qu’est-ce que Donald Trump n’a pas mais que tous les autres présidents des Etats-Unis ont eu? Un chien!» Ainsi, en partant avec sa fille de 10 ans à la rencontre de citoyen·ne·s et de leurs chiens dans tous les USA, il dresse un portrait très humain de cette Amérique qui est parfois difficile à comprendre pour les Européen·ne·s.

    Tu es maintenant correspondant à New York pour 24 heures et la Tribune de Genève, ainsi que réalisateur. Quel est ton parcours?

    Je suis né à Monthey mais j’ai grandi à Lausanne. J’ai fait le gymnase à Chamblandes, à Pully, spécialisé dans les langues et après j’ai fait la fac à Lausanne à l’Unil en Lettres. J’avais l’allemand comme branche principale et histoire et journalisme. Et le journalisme, c’était entre Lausanne et Fribourg. Très tôt, vers la fin de mes études, j’ai commencé parallèlement à 24 heures, j’avais 22 ans et j’étais à la rubrique internationale. Quand j’ai terminé la fac, j’ai fait mon stage à 24 heures dans les deux ans qui ont suivi puis j’ai rejoint la rubrique «Monde». J’ai fait pas mal de reportages en Israël, en Afrique, en Irlande du Nord; à l’époque où il y avait des conflits, je suis allé au Rwanda… Et en 2002, j’ai été nommé ici à New York. Pendant cinq ans, j’ai été à plein temps pour 24 heures et la Tribune de Genève. Puis ils ont voulu que je revienne en Suisse, mais je ne voulais pas. Donc je suis devenu indépendant, j’ai quitté mon emploi et créé une boîte de production et me suis mis à faire de grands reportages radio et surtout du film. Et j’en suis maintenant à mon cinquième film, Harley, qui devait sortir à Tribeca, le Cannes Américain. Mais j’ai toujours continué à faire de la correspondance pour la Tribune de Genève et 24 heures.

    Pourquoi New York?

    Le poste de la Tribune de Genève était à Washington à la base. Ils voulaient plutôt le transférer à New York car j’étais un très jeune journaliste quand ils m’ont envoyé ici et ils voulaient que je développe des choses un peu plus sociales, plus de reportages. On se disait qu’il se passait plus de choses à New York. Et effectivement, je pense que c’était la bonne décision, car le travail de correspondance, c’est plutôt d’essayer de trouver des histoires d’Amérique que de suivre toutes les conférences de presse de la Maison Blanche. Ça, ce sont plutôt les médias américains et les grandes télévisions qui s’en chargent. Et donc quand je suis venu ici, j’ai commencé à travailler avec des photographes, ce qui est possible à New York, parce qu’il y a tellement de talents, de gens qui viennent ici pour tenter leur chance; j’ai donc pu trouver des gens qui étaient prêts à se lancer. New York a changé ma vie, parce que quand j’ai fini la fac à Lausanne et que je suis allé à 24 heures, j’avais ma carrière toute tracée. Mais New York m’a changé puisque je me suis mis à faire du film, alors que je n’ai aucune formation pour ça à la base. C’est quelque chose de propre à New York, je pense, il y a moins de murs entre les professions, entre les gens.

    Comment appréhendes-tu la tâche de retransmettre la situation américaine à la Suisse? Il y a un certain clivage entre la manière dont les Américain·e·s perçoivent leurs politiques et l’opinion internationale, surtout concernant Donald Trump. Quels sont les challenges d’expliquer l’Amérique aux Européen·ne·s?

    C’était un peu l’idée de ma série documentaire Moi, mon chien et Donald Trump, finalement. Quand je suis venu la dernière fois en Suisse, l’été dernier, je me suis rendu compte que les Européen·ne·s, et les Suisses en particulier, riaient presque de ce qui se passait ici. Ils se disaient «Donald Trump est un grand clown» et «les Américain·e·s n’ont que ce qu’ils méritent». Il y avait une idée de prendre ça un peu à la légère alors que c’est très grave ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis, même avant le coronavirus. Il y a un affaiblissement brutal de toutes les institutions gouvernementales. Les freins qui étaient dans la Constitution Américaine sont en train de lâcher les uns après les autres ou sont, en tout cas, mis à mal car il y a un parti républicain et des sénateur·trice·s qui refusent de contredire le Président – qui peut dire tout et son contraire en une phrase sans qu’il y ait de conséquences. L’idée que l’on a eue, c’était donc de chercher quelque chose qui permette d’identifier à la fois les Européen·ne·s et les Américain·e·s, un chien et une activité qu’ils et elles ont en commun: sortir le chien.

    A la rencontre d’Anne et de son chien Rocky en Pennsylanie dans l’épisode 6 de « Moi, mon chien Donald Trump »

    Cela permet d’amener un cadre de légèreté mais cela montre comment les Américain·e·s portent cette présidence. Et le fait d’avoir une enfant, ma fille, qui pose les questions fait qu’ils·elles s’expriment différemment. Tu parles différemment à une enfant de 10 ans qu’à un journaliste. Moi, ils voudront toujours me convaincre; ils vont me dire n’importe quoi. Les Trumpistes me diront toujours la même chose, qu’il a fait énormément pour les paysan·ne·s car c’est en tout cas l’image qui est véhiculée par un certain nombre de médias dont FoxNews, la chaîne d’information la plus regardée, et qui livre cette image sans filtre qu’une partie des Américain·e·s prennent telle quelle. Donc, le but de ma correspondance, c’était de montrer et d’essayer de faire comprendre que la présidence de Donald Trump n’est pas une plaisanterie mais une chose qui a un profond impact sur la société américaine. L’impact va de ma fille qui a 10 ans aux retraité·e·s qui voient leurs retraites fondre, à une personne comme moi qui a une assurance maladie qui augmente chaque année de 20%. Donc le but était de montrer ces impacts, mais aussi le fait que les Américain·e·s ne sont pas ignares et qu’en plébiscitant Trump à l’époque, ils·elles avaient l’idée – qui n’a pas marché – de casser le carcan politique que les démocrates voulaient pérenniser avec Hillary Clinton, le retour de cette Amérique des dynasties comme les Bush auparavant. C’est pour ça qu’ils se sont sentis safe de faire ça. C’est donc un équilibre assez délicat: il faut d’un côté montrer que la situation est difficile, qu’il y a des ramifications énormes mais que de l’autre, les Américain·e·s ont fait un choix, et ne sont pas différent·e·s des Européen·e·s, des Français·e·s qui ont voté pour Macron; s’ils·elles ont votés pour Trump, ce n’est pas non plus parce qu’ils·elles sont complètement inconscient·e·s.

    C’est vrai que cela semble être l’opinion de beaucoup avec un œil extérieur, concernant les Américain·e·s…

    Il faut comprendre que le rêve américain que tu peux voir à New York, avec les buildings, etc., ne représente pas la situation du pays. Dès que tu sors de New York, dans le New Jersey, en Pennsylvanie, il y a des gens qui vivent dans des caravanes et pour eux, le rêve américain, c’est la galère. Et soudain, il y a quelqu’un qui arrive, qui a mis son nom partout, même sur des hamburgers, des bouteilles de vin et qui leur promet la lune. Quand tu n’as pas le choix, tu te dis que tu vas essayer d’attraper la lune. Même nous, en tant que journalistes, on est tous passés à côté. En 2016, je couvrais Trump, je voyais ses meetings à 20’000 personnes, puis je voyais les meetings à 400 personnes d’Hillary Clinton. Malgré cela, on se disait que ce n’était pas possible. Trump ne peut pas terminer une phrase, il dit n’importe quoi, tient des propos racistes… On se disait que ce n’était pas possible après avoir vécu Obama. Et finalement, on s’est tous trompés. Le but de ces quatre dernières années, c’était pour moi d’aller à la rencontre de cette Amérique qui avait voté Trump et de lui donner la parole, d’essayer de la comprendre et faire en sorte de ne pas la juger, tout en n’étant pas naïf non plus – car toi tu vois des choses qu’ils n’ont pas vues ou ne voient pas. La difficulté de cette correspondance ces dernières années, c’était vraiment d’expliquer la présidence de Trump, toujours en pouvant la critiquer dans les éditoriaux mais en ne se moquant pas d’elle. Parfois, le regard européen peut être un peu injuste, car avant Trump, il y a eu Obama. Obama n’était pas possible en France, il n’était pas possible en Suisse, il n’était pas possible dans tous les pays Européens. Un président noir… Quand tu penses aux Etats du Midwest, au cœur du pays, qui plébiscitent un homme Noir et revotent pour lui. Il y a eu une sorte de complaisance de la part de beaucoup qui se disaient: «Voilà, on est arrivés à Obama». Puis il y a eu le réveil de celles et ceux pour qui Obama n’a pas fonctionné. Et puis il y a eu Trump. Ils représentent en quelque sorte les deux côtés de la médaille et c’est important de toujours replacer le contexte et de montrer que certes les Américain·e·s ont fait ce choix, que la grosse majorité des Européen·e·s désapprouvent, mais ils·elles avaient aussi auparavant fait le choix que les Européen·e·s adoraient.

    C’est vrai qu’il est facile d’oublier Obama au vu de la situation actuelle. C’est très intéressant d’utiliser le symbole du chien, quelque chose qui réunit tout le monde, pour aller à la rencontre de cette Amérique.

    Exactement, c’est un petit détail mais c’est un filtre pour pouvoir parler, car je m’étais rendu compte que les gens ne pouvaient plus parler de politique entre eux… Certes à New York, tu peux en parler, tout le monde va s’arracher les cheveux sur Donald Trump, mais en Virginie-Occidentale, ce sera «Oh Donald Trump, le Messie». Et quand tu leur demandes: «Mais qu’est-ce qu’il a fait pour toi?», ça devient un peu plus vaseux. Mais si tu mets ensemble un·e New-Yorkais·e et un·e citoyen·e de Virginie-Occidentale et que tu les fais parler, c’est compliqué. Enfin, je schématisme mais l’idée était de se dire que si on les met avec leur toutou dans un parc, ils pourront se parler. Un éditorialiste du New York Times avait justement parlé de ça l’année dernière; il racontait ses sorties avec son chien Regan et comment ça lui avait permis de rapprocher les gens, dans son article Dogs Will Fix Our Broken Democracy. Donc, Moi, mon chien et Donald Trump, c’était vraiment ça.

    Mais nous avons mis le projet entre parenthèses. Donald Trump a été pendant trois ans et demi le centre du monde, le centre des Etats-Unis, tout le monde en parlait, il était omniprésent. Encore maintenant, d’une certaine manière, mais ce n’est pas ce qui préoccupe les Américain·e·s le plus. Maintenant, c’est le coronavirus et comment s’en sortir. Et donc pour moi, ça faisait un petit peu décalé – même si on aurait pu le faire depuis notre maison et juger de l’action ou de l’inaction de Donald Trump en cette période de crise, mais ça ne semblait pas juste. Ça reprendra quand/si on a une campagne plus ou moins normale.

    Photo de Axel Dupeux

    Le coronavirus va-t-il bouleverser les élections et le paysage politique?

    Oui, bien sûr. Là, il n’y a pas de campagne. Les républicains ont commencé à dire qu’ils voulaient limiter le vote par correspondance, parce qu’il y avait des fraudes. Ce n’est pas anodin, au moment où les gens sont cloîtrés chez eux. Si on doit continuer à être cloîtré·e·s comme ça, tout le monde ne pourra pas aller voter – des dizaines de millions d’Américain·e·s n’ont pas de couverture, ou une mauvaise couverture d’assurance maladie. Vont-ils·elles aller voter et prendre le risque? Cette question s’est posée la semaine dernière. Une primaire était organisée dans le Wisconsin et les démocrates ont demandé qu’elle soit reportée, alors que les républicains se sont battus pour qu’elle ait lieu. Ils se battaient pour avoir un siège à la Cour Suprême de l’Etat, un organisme très important: il y a la Cour suprême américaine puis la Cour suprême de chaque Etat, et les décisions de la Cour suprême font quasiment loi – et les républicains voulaient absolument conserver leur majorité. Ils voulaient limiter le nombre de démocrates au bureau de vote et donc la possibilité de voter, car la plupart sont restés chez eux·elles. La primaire a donc eu lieu malgré les protestations démocrates qui disaient: «Faut-il risquer sa vie pour aller voter?»., car l’électeur·trice républicain·e lambda a plutôt les moyens et une couverture de santé. C’est ça l’idée; c’est un risque calculé d’aller voter alors que par exemple les Afro-Américain·e·s et les autres minorités qui se battent déjà pour survivre n’ont pas forcément de couverture maladie, ont perdu leur emploi en pleine crise… Vont-ils·elles aller voter? Ça a donc un impact énorme sur la campagne, surtout si ça se prolonge. On n’est même pas sûr·e d’avoir les conventions de partis, où des milliers de personnes se réunissent – il y a de fortes chances qu’elles se passent en ligne, en tout cas chez les démocrates. Et l’on verra encore ce que Trump fait, parce que jusqu’ici il n’a reculé devant rien pour se faire réélire. On n’est pas encore au moment où on se dit «tiens, il va peut-être essayer d’annuler ou de repousser les élections», mais il y a quand même des Américain·e·s qui se posent des questions… Donc ça flotte dans l’air pour l’instant. Mais l’impact sera énorme dans tous les cas. •

    Crédits Photos : Axel Dupeux

    Propos recueillis par Fanny Cheseaux

  • Fragments d’un espoir amoureux

    Fragments d’un espoir amoureux

    FOUGUE • L’amour est une entité mystérieuse et difficile à appréhender, car elle n’a pas de milieu et est trop extrême. Soit on l’idéalise à outrance, soit on la déprécie injustement; il s’agit alors de cristalliser sa réalité afin de mieux la comprendre et de provoquer une certaine catharsis amoureuse.

    Le printemps ranime la nature et les âmes restées longtemps engourdies; les fleurs éclosent et les nouvelles relations fleurissent. Même si selon Roland Barthes, «vouloir écrire l’amour, c’est affronter le gâchis du langage: cette région à la fois trop et trop peu», sa transcription, lorsqu’elle se veut objective, défie son idéalisation ainsi que sa dépréciation.

    Paradoxe désespéré

    Actuellement, le taux de divorces flambe et les relations se fragilisent, mais pourtant l’on recherche toujours le grand amour. Face à ce paradoxe, nombreux·ses sont celles et ceux qui désespèrent. Les théories – telles que l’amour liquide de Zygmunts Bauman ou la théorie du chaos d’Elizabeth Beck-Gernsheim – foisonnent afin d’expliquer comment concilier la liberté individuelle avec la dissolution dans le couple, mais elles négligent souvent le cœur du problème.

    «Deux solitudes qui l’une l’autre se protègent, se circonscrivent et se saluent»

    «Bien des jeunes gens aiment comme il ne faut pas, c’est-à-dire en se conten- tant de s’abandonner et en fuyant la solitude», rédige l’écrivain Rainer Maria Rilke. L’amour ne peut être viable si l’on oublie son dessein au profit du couple; pour se lier à autrui, il faut d’abord s’autosuffire et affronter sa propre solitude. Dès lors, «aimer n’a rien d’une absorption, d’un abandon ni d’une union avec l’autre, c’est une sublime occasion pour l’individu de mûrir, de devenir quelque chose en lui-même, de devenir pour l’amour d’un autre un monde pour lui- même, et l’appelle à l’immensité». Le couple n’est donc pas salvateur lorsque les deux parties s’y dissolvent, pouvant dériver jusqu’à une dévastatrice abnégation. Grâce à un travail sur soi de respect, de confiance et d’écoute sincère, les deux solitudes deviennent ensemble «deux solitudes qui l’une l’autre se protègent, se circonscrivent et se saluent».

    Idéalisation excessive

    Néanmoins, le phénomène de l’idéalisation amoureuse explique pour- quoi l’être humain succombe sou- vent à la passion. La puissance excessive de l’amour renverse comme un coup de foudre et exalte des propriétés sublimes sur l’amant·e. Stendhal explicite ce mouvement dans sa théorie de la cristallisation: «C’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.»

    L’idéal s’écroule sous les coups de l’ego; l’amant·e est aveugle

    Mais ce sont des traits irréalistes qui sont projetés sur l’amoureux·se, car ce processus psychologique a justement pour vocation de corriger ses défauts inhérents. L’écrivain décrit métaphoriquement ce qui se passerait si on laissait travailler la tête d’un·e amant·e pendant vingt-quatre heures: «Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes: les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.» Mais malheureusement, l’idéal s’écroule sous les coups de l’ego; l’amant·e est aveugle car il·elle éprouve uniquement son propre sentiment et ne perce pas les mystères de l’esprit de l’autre. Il·elle aime à admirer sa propre image reflétée dans les yeux chéris – miroir de l’âme.

    Réalisme adoré

    Afin de dépasser cet idéalisme inadéquat, Vladimir Jankélévitch clame que «l’amour ne veut rien savoir sur ce qu’il aime; ce qu’il aime, c’est le centre de la personne vivante, parce que cette personne est pour lui une fin en soi, ipséité incomparable, mystère unique au monde. J’imagine un amant qui aurait vécu toute sa vie auprès d’une femme, qui l’aurait aimée passionnément, et ne lui aurait jamais rien demandé et mourrait sans rien savoir d’elle.» L’amour véritable est sans pourquoi; dès qu’on lui assène une raison, il y est subordonné. Alors si celle-ci venait à disparaître, l’amour s’évanouirait en un éclair. Insolent mais pragmatique, le philosophe milite en faveur d’un amour réaliste au sein duquel l’être humain doit être une composante active. Pour que l’amour dure – plus que trois années selon la doxa – Jankélévitch précise que «tout est dans l’art de renouer avec l’étonne- ment dans la quotidienneté»; maintenir les braises ardentes au milieu des cendres de la routine et attiser la flamme originelle liant les deux âmes au cœur d’un même foyer.

    L’amour véritable est sans pourquoi; dès qu’on lui assène une raison, il y est subordonné

    Par exemple, bien qu’Ulysse retourne à Ithaque deux décennies après son Odyssée, le héros antique embrasse le regret et la nostalgie. Ses attaches ont vieilli de vingt ans; Pénélope n’est plus la même femme qu’il a laissé au départ de son voyage – tant physiquement que moralement. Le lendemain, Ulysse s’ennuie; dès lors, le vrai amour devient l’entretien du feu initial, même lorsque l’âpreté du réel surgit, afin de retrouver les saveurs du charme d’antan.

    L’entretien du feu initial, même lorsque l’âpreté du réel surgit

    Pour ne pas perdre de plumes face à l’ardente passion, il faut se jeter à l’eau – car l’on y gagne toujours plus que l’on y perd – et ainsi se réchauffer au soleil de l’audace jusqu’à l’aube naissante d’une nouvelle relation équilibrée entre l’idéal et le banal. •

    Carmen Lonfat
    et Adis Sabanovic

  • Avancement

    Avancement

    Éclatante dans ta beauté
    Œil désireux est attiré
    Un appel de la liberté
    M’a donné envie de glisser
    Le moment présent est dansé
    Tant bien que le vent est chanté
    Si j’en rêve à quoi bon nier
    Et pourquoi ne pas se lancer

    Si je t’ai aperçue au loin
    Je ne me bousculerai point
    Je suivrai mon propre chemin
    Nous nous croiserons un matin
    Est-ce là l’œuvre du destin
    À cela je ne suis sûr de rien
    Ainsi ai-je raté le train
    Eh bien je prendrai le prochain

    Je serai à destination
    Je suis déjà dans le wagon
    Oui ça y est je vis pour de bon
    En cas de barrage ou bouchon
    Descends du convoi sans façon
    Reprends à pieds vers l’horizon
    Je pourrai y remonter voyons
    Même y rajouter du charbon

    Mais se mentir serait barbant
    J’avoue me planter tout le temps
    Je continuerai nonobstant
    Avec ou malgré le courant
    N’écoutons pas les diffamants
    L’important est le mouvement
    Vivons ici et maintenant
    Marchons là indéfiniment

    Et tombons jusqu’au firmament

  • Ode à mes seins

    Ode à mes seins

    A votre naissance,
    vous ne faisiez qu’acte de présence.
    Vous étiez là,
    tout plats.
    Personne ne vous regardait,
    ne vous jugeait laids
    ou vous sexualisait.

    Vous étiez libre d’être montrés
    par une belle journée d’été,
    ou camouflés
    sous un joli pull doré.

    Personne ne portait sur vous
    aucune exigence,
    votre existence n’était pas taboue
    mais ça c’était avant l’adolescence.

    Ce serait mentir,
    que de vous dire,
    que je n’ai pas souhaité de tout coeur
    que vous soyez aussi gros que ceux de ma soeur.
    A cette époque je voulais que vous ressembliez,
    à ceux que je voyais dans les publicités.

    J’ai vite compris que vous aviez quelque chose de mystique,
    qui de manière automatique,
    pouvait me procurer cette reconnaissance
    que je cherchais à outrance.

    Pourquoi, vous deux vulgaires bouts de gras,
    étiez plus adulés que de la pizza?
    A cet âge-là,
    Je ne le comprenais pas.

    Et quand vers mes douze ans
    vous êtes devenus captivants,
    aux yeux de tous ces vieux
    qui essayaient de ne paraître vicieux,
    quand ils vous observaient silencieux,
    Quand mes camarades de classe
    vous regardaient en susurrant « bonnasse »,
    Quand en me baladant
    j’entendais ces mots que je prenais pour glorifiants
    accompagnés d’un son strident de klaxon
    j’ai pris tous ces actes incessants
    pour quelque chose d’honorant.
    Sans évidemment bien comprendre
    à cet âge-là, cela m’aidait à prendre confiance.

    C’est aux alentours de mes douze ans, je pense,
    que j’ai conscientisé ce non-sens.
    J’ai compris qu’en étant objet de désir,
    je pouvais beaucoup plus de chose obtenir:
    l’attention
    de tout ces petits cons,
    qui jusqu’à là m’ignoraient
    et jamais ne m’écoutaient,
    l’envie
    de toutes ces filles
    qui ne vous avaient pas encore vue grandir.

    Je n’avais aucun pouvoir sur votre évolution
    et pourtant vous provoquiez une modification,
    dans mon morne quotidien de jeune fille
    essayant d’affronter la dure réalité de la vie.

    J’arborais des hauts qui vous laissaient entrevoir
    un peu des passants qui marchaient avec moi sur les trottoirs.
    Je vous compressais dans des soutien-gorge rembourrés,
    qui vous donnaient une forme galbée.
    Dans les magasines futiles
    qui me servaient de Bible,
    ils conseillaient de prendre une taille inférieure
    de soutif pour rendre votre apparence meilleure.

    Vous n’étiez plus qu’une partie de mon corps
    vous étiez LA partie qui valait de l’or.
    Celle que je pouvait un peu exhiber
    et qui attirait les regards intéressés.

    A cette époque je n’éprouvait aucune volonté
    d’avec qui que ce soit forniquer.
    Non, je faisais cela uniquement pour me valoriser
    au même titre que je passais du temps
    à lisser mes cheveux dorés,
    et à les secouer à l’air agréable du printemps.

    Vous étiez devenus sexuels
    sans même que je le comprenne.

    Un jour ma prof de sport,
    m’a reproché le port,
    d’un petit décolleté,
    qui empêchait les garçons de se concentrer.
    forcée de porter un t-shirt XXL
    pour arrêter de provoquer chez ces garçons des envies charnelles,
    C’est la première fois que ça m’est arrivé
    de me faire slutshamer.

    Et ça ne s’est jamais arrêté:
    Constamment jugée,
    parce que soi-disant trop dénudée
    vous m’étiez volés
    vous n’étiez plus ma propriété

    vous n’étiez plus naturels
    vous étiez sexuels.

    « On voit ces bretelles
    ça se voit qu’elle veut du sexe, elle !»
    « C’est pas en étant vulgaire
    que tu vas lui plaire! »
    « Tu devrais te respecter
    sinon faudra pas t’étonner de te faire violer! »
    Phrases qui resteront gravées
    dans mes pensées,
    qui seront difficile à éradiquer
    malgré leur stupidité.

    Nous vivons donc une relation ambivalente
    qui ne fut à vivre pas évidente.
    Dans mon quotidien je n’osais vous regarder
    juste après ma douche je me précipitais pour vous cacher
    de toute façon vous ne faisiez pas
    la même taille et ça a eu le don de me complexer. Vous arboriez même des traces dégueulasses
    de votre développement,
    marque rouge que je ne pouvais regarder dans la glace
    sans me dévaloriser affreusement.

    Quel fut mon étonnement,
    quand vers mes 20 ans,
    pour la première fois
    j’ai arboré des soutien-gorge plats.
    Et je n’eus plus cette constante impression
    que vous n’étiez qu’objets d’attraction.
    Que je vous ai replacés à cette juste place la même que ma face.

    la même que ma face.
    Vous n’étiez plus une partie différente,
    vous étiez comme les autres juste présente.

    Je peux désormais vous regarder,
    vous sexualiser,
    quand j’en ai envie
    tout comme les autres parties
    de cette chair qui entoure mes os
    et qui forme ma peau.
    Vous n’êtes pas sexuellement supérieurs
    ou inférieurs aux autres parties de mon corps.

    Je ne peux m’empêcher,
    de repenser
    à cette fois ou vous avez provoqué,
    une engueulade enflammée
    avec mon ancien copain,
    qui marqua de notre relation la fin.
    Ils vous reprochait de vous être montrés
    sur un plage dénudés,
    et argumentait que le plaisir de vous admirer
    lui était strictement réservé.
    Il voulut de vous faire sa propriété. Dans quel monde vit-on pour qu’il ait assimilé
    qu’il avait le droit de décider
    que vous n’aviez pas le droit de bronzer?

    Je ne veux pas l’incriminer
    car il ne fait malheureusement pas part d’une minorité.
    De nos corps beaucoup pensent pouvoir diriger
    ce qui est autorisé d’effectuer.
    Et si d’un élan de liberté
    nous allons contre leur volonté;
    nous serons stigmatisée
    de dépravée. hystérique nonne ou frustrée.

    A mes vingt et un ans
    J’ai fait un truc étonnant
    avec une amie d’enfance.
    Pour me marrer je me suis amusée
    dans du plâtre à vous mouler.
    Et vous êtes désormais affichés
    à mon mur comme une fierté.

    A mes vingt-deux ans pour la première fois
    je vous ai utilisés, ma foi,
    pour essayer de déconstruire,
    ce que la société continue à instruire.

    J’ai écrit sur vous, un message essentiel;
    JE NE SUIS PAS SEXUELLE.

    C’était si plaisant de sentir les rayons du Soleil
    réchauffer pour la première fois, mon torse fier.
    Torse, qui pour une fois n’était pas instrumentalisé
    dans un but grossier de sexualité
    mais bien pour un message fort, délivrer.

    Cette étrange journée
    où j’ai osé vous montrer,
    elle fut bien compliquée. Compliqué
    de vous dévoiler après tant d’années.
    Peur du jugement
    que lors de ce 14 juin les gens
    allait porter sur vous, porter sur cette action.

    Mais c’est accompagnée
    d’une multitude de femmes fortes
    que j’ai osé de la sorte
    regagner du pouvoir,
    sur cette partie de mon corps que la société croyait m’avoir
    subtilisée à coup de normes insensées.

    Et même si malheureusement
    vous continuez à vivre la majeur partie de votre temps
    sous mille couches cachés,
    car le regard des autres, lui n’a pas changé,

    dans mon esprit vous êtes maintenant différents.
    Et ça c’est le plus important.

    Vous avez un parcours complexe
    parfois utilisé dans une partie de sexe.
    Une fois grâce à vous j’ai eu un orgasme,
    vous m’avez fait ressentir d’intenses spasmes.

    Mais la plupart du temps
    vous n’êtes pas importants.
    Vous n’êtes que deux vulgaires tas de graisse
    et je suis heureuse d’être enfin à l’aise,
    de vous considérer comme ce que vous êtes
    et pas comme cette idée réductrice que l’humanité a en tête.

    Le chemin sera long pour que toutes les personnes porteuses de seins puissent avec eux entretenir un rapport sain.
    Et comme pour beaucoup d’autres réalités insensées
    j’espère que sur ce point notre société va évoluer.

  • Du choix et de l’importance des mots

    Du choix et de l’importance des mots

    Les messages contradictoires : dé-cor-ti-quer

    Alors qu’il y a de cela à peine un mois et demi les mots « confinement » et « déconfinement » ne faisaient pas partie de notre vocabulaire, voici que nos vies sont à tout coup conditionnées, façonnées et changées par ces deux termes qui nous dictent nos comportements, nos habitudes quotidiennes, notre travail, nos déplacements, nos relations sociales. Bref, ces deux termes affectent toutes les sphères de notre vie.

    Jusqu’à la mi-avril, les messages de nos politiques suisses se voulaient relativement clairs. #stayathome lisait-on sur les réseaux sociaux. « Confinement » était le mot d’ordre et en sous-titre « Ne sortez que pour aller travailler, faire vos courses ou si vous devez aller aider quelqu’un dans le besoin. » A part quelques réfractaires, le message est passé et chacun le comprenait de la même façon.

    Cependant, depuis les déclarations du Conseil Fédéral du 16 avril, présentant le « déconfinement » en trois étapes, les messages suivants peuvent donner une impression de contradiction et laissent une part de flou et d’interprétation. Ceci va, de ce fait, susciter de la confusion et une impossibilité d’agir selon les règles puisque deux choses opposées sont demandées en même temps.

    En effet, d’un côté il y a ce « déconfinement » en trois étapes : dès le 27 avril, la réouverture des coiffeurs, des physiothérapeutes, des jardineries et des crèches, un retour à l’école le 11 mai et dès le 8 juin la promesse d’une réouverture de tous les commerces, ainsi que des lieux de divertissements et des hautes écoles. De l’autre côté, « Il faut encore « un régime strict » pour le week-end à venir, prévient l’OFSP le 24 avril. » Ces différents messages véhiculés peuvent être nommés de la « communication paradoxale ».

    « La communication est paradoxale lorsqu’elle contient deux messages qui se qualifient l’un l’autre de manière conflictuelle. » (Mucchielli 1995 : 109)

    Autrement dit et en caricaturant, « Déconfinons, sortons de la crise, retournons au travail, reprenons les transports en commun MAIS restons chez nous si possible, respectons les normes de distance sociale et d’hygiène et surtout, ne sortons pas ce week-end. » Cette période que nous entamons est quelque part, plus anxiogène que la précédente puisque désormais nous ne recevons plus un message clair de nos politiques, mais des messages peu précis qui nous invitent à décortiquer, sans doute interpréter différemment la situation, et donc rendent difficile de comprendre ce qu’il est attendu de nous. 

    Finalement, notons que le terme « déconfinement » n’est peut-être pas des mieux choisis puisqu’il suppose une opposition au confinement, et à ce dernier mois vécu comme tel. Or, la période que nous allons vivre désormais n’est certainement pas encore à des kilomètres de ce que nous avons vécu ces dernières semaines, puisque la distance physique est toujours de mise et les rassemblements de plus de 5 personnes sont toujours interdits. Un terme comme « l’assouplissement de certaines mesures » serait peut-être plus judicieux.

    Ref. Mucchielli Alex, « La communication paradoxale », dans : , Psychologie de la communication. sous la direction de Mucchielli Alex. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « Le Psychologue », 1995, p. 109-118. URL : https://www.cairn.info/psychologie-de-la-communication–9782130466581-page-109.html

  • COVID-19: et après?

    COVID-19: et après?

    ÉCONOMIE · Durement touchée par la pandémie actuelle, l’économie mondiale retient son souffle. L’heure est maintenant aux mesures d’aide de la part des gouvernements, afin d’éviter une crise économique encore pire que sanitaire.

    «Pandémie d’une ampleur sans précédent», «crise sanitaire mondiale» ou encore «crise du siècle»: nombreux sont les superlatifs pour qualifier ce que nous vivons actuellement. Un chiffre pourrait résumer l’ensemble de la situation: depuis début avril, plus de trois milliards de personnes sont ou ont été touchées par des mesures de confinement à des degrés plus ou moins stricts. Notre quotidien s’en retrouve bouleversé, et ce n’est pas sans conséquence pour l’économie mondiale, qui tourne au ralenti depuis maintenant plusieurs mois. Pour ralentir l’épidémie, le nombre d’interactions sociales doit être divisé par quatre selon un consensus de scientifiques, alors plus question de multiplier les sorties hebdomadaires. Restaurants, bars, compagnies aériennes et de transport, commerces en tous genres et le tourisme ont aussitôt été les premiers à essuyer les pertes et parfois à déposer le bilan. Même avant que des assouplissements des mesures aient été décrétés en Suisse – ils l’ont été par le Conseil fédéral, qui a la maîtrise effective de cette crise, comme le prévoit la Loi fédérale sur les épidémies, entrée en vigueur en 2016 -, le pays, similairement à ses voisins européens et comme le monde entier, a plongé inévitablement dans une crise économique. Il s’agit maintenant de réduire au minimum les effets des mesures d’urgence.

    Une ampleur mondiale

    La crise économique qui nous guette est inévitable parce que depuis voilà plusieurs semaines, des secteurs entiers sont mis à l’arrêt. Chaque pays se distingue grâce à des infrastructures différentes pour répondre à des situations tendues et encaisser des chocs plus ou moins rudes, mais l’enjeu majeur pour tous est désormais de «limiter la casse» le plus possible, de manière à ce que la crise ne soit ni trop sévère ni trop longue. Cette crise ne ressemble à aucune autre de notre Histoire récente : la crise dite des subprimes de 2008 a été causée par l’effondrement d’une bulle immobilière et, maintenant presque un siècle auparavant, le krach boursier de 1929 était dû à l’implosion d’une bulle spéculative. Il faut dire que depuis la grippe espagnole, qui a frappé le monde entre 1918 et 1920, de l’eau a coulé sous les ponts et le monde n’a plus affronté de pandémie de cette ampleur, jusqu’à aujourd’hui.  Dès lors, il est difficile d’estimer l’ampleur de la crise attendue. Un exemple: en mars dernier, le SECO (Secrétariat d’État à l’Économie) prévoyait comme première estimation un recul du PIB de 1.3%. Désormais, depuis mi-avril, le SECO s’attend bien plutôt à ce que le PIB se contracte de 7 à 10%. «Les récessions sont déclenchées habituellement par une contraction de la demande globale», explique Claudio Sfreddo, de HEC Lausanne. «Dans de tels cas, il suffirait de stimuler la demande pour que l’économie reparte. En revanche, la récession que nous vivons maintenant touche les deux côtés de l’économie : la demande et l’offre».

    La Suisse au ralenti

    La Suisse est partiellement à l’arrêt depuis les premières mesures ordonnées par le Conseil fédéral à la mi-mars. En effet, les écoles, les restaurants et tous les commerces non indispensables ont dû fermer du jour au lendemain. De nombreux secteurs se retrouvent donc avec des diminutions brutales du taux d’activité, parfois de plus de 50%. L’une des priorités du gouvernement est désormais clairement affichée: il faut aider les PME (petites ou moyennes entreprises) et les indépendants, notamment, à faire face. Pour cela, la Confédération a alloué un montant de plus de 60 milliards d’aide. «Les mesures à prendre sont celles qui permettent aux entreprises de survivre malgré la baisse de l’activité, de façon à ce qu’elles puissent reprendre leur l’activité une fois que la demande redémarrera», souligne Claudio Sfreddo. «Les mesures d’aide aux entreprises décidées par la Confédération vont donc dans la bonne direction», conclut-il. Cependant, les indépendants et les PME ne sont pas les seuls à être en peine. Le secteur aérien affiche des pertes spectaculaires, d’autant que de nombreuses compagnies dites «low-cost» tablent sur des taux de remplissage proches de la saturation pour réaliser leur bénéfice. Les start-ups se retrouvent également fragilisées et en péril. Le gouvernement est cependant forcé de procéder par tâtonnements. Il ne faut pas non plus négliger la situation sanitaire au profit de la situation économique: un autre écueil qu’il faudra éviter est un retour de flammes et une deuxième vague de l’épidémie, dans les semaines qui suivront les mesures d’allégement du confinement.

    Marine Fankhauser

  • L’attrait du cloisonnement

    L’attrait du cloisonnement

    LITTÉRATURE • Sujet à véritable résonnance actuelle, le confinement a souvent inspiré dramaturges et écrivains. Si, contrairement au théâtre, la littérature ne s’est pas munie de véritables règles,  nombreux sont ceux à s’être frottés à une telle expérimentation.

    «À quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement sur une chaise ?» Par cette simple phrase tirée de son roman À rebours, Joris-Karl Huysmans, écrivain français et critique d’art de la fin du XIXe, résume peut-être ce à quoi nombre de personnes concluent après plusieurs semaines passées dans un état de liberté de mouvement considérablement restreint, dû à une crise sanitaire mondiale maintenant bien connue sous le nom de «COVID-19». Il faut dire qu’en une telle période, les distractions restreignent leur champ de possibilité et bien souvent, la seule évasion de la réalité encore possible se fait par la lecture. L’on peut alors se glisser dans la peau d’un mousquetaire de chez Dumas, suivre les facéties de Gavroche du côté de chez Victor Hugo, ou encore maudire les ambitions du vicomte de Valmont de Choderlos de Laclos, tout cela sans quitter physiquement un seul instant le monde réel. Ce qui n’est pas forcément visible à la première lecture, surtout focalisée sur l’intrigue, c’est que bien souvent, nombreux sont les auteurs qui mettent un point d’honneur à attacher leur trame autour d’un lieu, clos ou non, bien précis et indissociable.

    Un cloisonnement bien réglementé

    Au théâtre du XVIIe siècle, parfois appelé « théâtre classique », une règle d’or a vu le jour, s’inspirant du théâtre antique: il s’agit de la règle d’unité. In concreto, cela signifie que dans toute nouvelle pièce de théâtre devra être consacrée une unité de lieu, de temps et d’action pour toute la durée de la pièce, ceci afin d’éviter d’ennuyer les spectateurs de détails futiles et de les perdre avec quantités de lieux et de dates qui, au final, n’ont pas grand rapport avec la trame. La pièce de théâtre s’en retrouve pour ainsi dire d’une certaine manière cloisonnée dans un espace limité. Ces règles ne sont pas le fruit du hasard: elles interviennent au XVIIe siècle, suite à une montée en puissance d’un besoin de vraisemblance, qui témoigne d’une maîtrise de la raison.  Les classiques s’inspirèrent d’Aristote, qui dans sa Poétique avait créé une sorte de doctrine des arts poétiques. Le théâtre antique voit un renouveau via la tragédie. Peu après, en 1637, suit l’épisode historique baptisé «la querelle du Cid», où Corneille est accusé d’avoir délibérément fait fi des conventions en vigueurs. Parmi les chefs d’accusation fomulés par M.Charpelain, l’œuvre contient notamment plusieurs distorsions temporelles, où certaines actions se déroulent extrêmement vite, d’autres, peut-être mineures, sont détaillées plus longuement.

    Et dans la littérature ?

    Moult œuvres mériteraient d’être abordées ici sous l’angle du cloisonnement: pourtant, deux sont retenues comme illustres exemples du phénomène. Jean-Paul Sartre, en écrivant Huis clos en 1944, choisit comme seul décor pour Inès, Estelle et Garcin un salon «style Louis XVI». Ces trois personnes, que tout oppose, se retrouvent condamnées à vivre en enfer dans cette pièce sans miroirs, où seul le reflet de l’un dans les yeux d’un autre est possible. D’une autre manière, Joris-Karl Huysmans expérimente lui aussi le confinement. Le héros de son roman À rebours, des Esseintes, s’enferme dans une maison de Fontenay avec pour seule compagnie deux domestiques taciturnes, aussi peu présents que possible, et une tortue, qu’il fait sertir de pierres précieuses, pour faire chatoyer les décorations de la pièce qu’il a si soigneusement choisies… Mais la tortue rend son dernier souffle peu après, écrasée sous le poids du luxe. Elle n’aura pas supporté ce changement radical de nature. Hormis l’épisode de la tortue, l’une des caractéristiques majeures de ce roman est qu’il se distingue par une quasie absence d’actions. En effet, Huysmans se contente de dresser un catalogue des plaisirs et déplaisirs de son personnage principal. Si Sartre et Huysmans ont les deux publié une de leurs œuvres majeures avec comme thème sous-jacent l’enferment, ce ne sont de loin pas les seuls à s’y être intéressés, de près ou de loin. De nombreux auteurs ont réalisé des œuvres si intimement liées à un lieu précis qu’il en est devenu aussi significatif que l’histoire elle-même. Par exemple, imaginerait-on le théâtre des aventures d’Heathcliff et de Catherine, des Hauts de Hurlevent, en bord de mer ? Non, trois fois non: les landes, vastes étendues austères de bruyère, sont aussi indissociables de l’œuvre que par exemple les cyprès et les pins de la Côte d’Azur dans Bonjour Tristesse de Françoise Sagan.

    – Marine Fankhauser


  • I’m lovin’ it: l’obésité, cette épidémie des pauvres

    I’m lovin’ it: l’obésité, cette épidémie des pauvres

    SANTEEn 2030, on estime que la moitié de la planète sera obèse ou en surpoids. Maladie chronique suivant une progression de plus en plus rapide, l’obésité est devenue un problème de santé publique majeur à l’échelle internationale. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a décrété l’obésité comme la première épidémie non infectieuse de l’Histoire.

    Le phénomène de l’obésité concerne aujourd’hui la quasi-totalité de la planète, et la difficulté pour les gouvernements internationaux d’y faire face vient notamment du fait que ses causes sont complexes et multiples. L’OMS le définit comme une accumulation anormale ou excessive de graisse corporelle qui représente un risque pour la santé. A l’échelle mondiale, le nombre de cas d’obésité a presque triplé depuis 1975 et en 2016, plus de 1,9 milliards d’adultes étaient en surpoids. Sur ce total, plus de 650 millions étaient obèses. L’Université de Washington estime que 3,4 millions de personnes décèdent chaque année de maladies causées par l’obésité ou le surpoids, car ceux-ci prédisposent à la survenue de maladies cardio-vasculaires, de diabète voire même de certains cancers. Autrefois considérés comme un problème de santé publique spécifique aux pays industrialisés et ayant une économie développée, les organisations scientifiques constatent désormais une l’obésité sont en constante augmentation de ce type de problèmes de santé dans les pays en voie de développement, voire au sein des territoires les plus démunis. En Afrique – continent souvent associé à la famine – se situent huit des vingt pays où le taux d’obésité chez les adultes est le plus élevé. L’obésité et le surpoids sont la conséquence directe de changements sociaux-économiques profonds, qui ont entraînés depuis les dernières décennies un mode de vie plus sédentaire et une consommation accrue d’aliments hautement caloriques.

    L’OMS tire la sonnette d’alarme

    Selon l’Organisation Mondiale de la Santé,  la moitié de la population mondiale sera obèse ou en surpoids d’ici 2030, entraînant une explosion de maladies chroniques comme le diabète, mais aussi des maladies cardio-vasculaires et certains cancers. Mais alors comment expliquer l’accroissement vif et brutal de l’obésité? Comment est-il possible que les différents Etats n’aient pas réussi à mettre en œuvre des politiques publiques efficaces afin d’endiguer le problème de santé le plus grave au monde? Les individus en surpoids doivent affronter quotidiennement une stigmatisation et des discriminations sociales omniprésentes, notamment à cause d’une simplification à outrance des causes de l’obésité. Bien souvent, on conseille à une personne présentant des signes de surpoids de pratiquer du sport plus régulièrement ou encore de suivre des régimes drastiques, sans prendre en considération la force des facteurs sociaux et environnementaux.

    La responsabilité des industries agro-alimentaires

    Il est ainsi essentiel d’analyser ce défi sanitaire sous l’angle comportemental et environnemental. Pour combattre les idées reçues, plusieurs enquêtes s’intéressent notamment à l’industrie agroalimentaire, pointant les effets de la «malbouffe» sur la santé. L’apparition sur le marché d’aliments ultra-transformés et de chaînes de restauration rapide – où parfois plus de 50% du menu correspond à des plats dépassant de loin un certain seuil de gras, de sucre, de sel ou de calories est directement corrélée à une augmentation significative des cas d’obésité. Tous ces aliments sont fabriqués par de puissantes entreprises agro-alimentaires, qui orientent leur marketing sur le manque de temps des consommateur·tice·s ainsi que la facilité et la rapidité d’utilisation de leurs produits. Même s’ils connaissent l’impact désastreux sur la santé de leurs client·e·s, les industriels continuent à mettre en vente des aliments addictifs, savoureux, pré-préparés et donc faciles à cuisiner et surtout de moins en moins chers.

    La pauvreté favorise-t-elle l’obésité?

    Car effectivement, le prix de ces aliments est une étape clé de l’analyse. La corrélation entre pauvreté et obésité est désormais établie, car plus les individus sont pauvres, plus ils seront propices à vivre dans un environnement dit «obésogène»; soit une piètre qualité des aliments industriels, une exposition accrue aux substances chimiques ou encore une consommation augmentée de médicaments. En effet, le panel de choix en matière de produits alimentaires dans les quartiers les plus démunis est extrêmement limité. L’accès aux produits frais est parfois très difficile, voire impossible, notamment dans les «déserts alimentaires», ces zones où les commerces sont absents et où l’offre alimentaire émane principalement de distributeurs, ne proposant que des boissons sucrées ou des paquets de chips, et non pas des fruits, ou encore des légumes frais. L’économiste britannique Kate Pickett démontre bien que les disparités de revenu sont responsables d’un grand nombre de maladies sociales, et que si la pauvreté facilite l’obésité, cette dernière constitue quant à elle un facteur important de paupérisation. Pour ne citer qu’un exemple, les femmes obèses ont deux fois moins de chance d’aller à l’université, et donc d’accéder à une formation nécessaire pour sortir de la pauvreté.

    Des changements profonds de notre mode de vie et de nos habitudes

    Au-delà du régime alimentaire qui constitue néanmoins la pierre angulaire de l’obésité et du surpoids, nous vivons dans un monde de plus en plus favorable au développement de comportements dangereux pour notre santé. En effet, l’augmentation du poids est directement liée à la baisse très importante, notamment dans les 20 dernières années, de l’activité physique. Ce que l’OMS appelle une épidémie de sédentarité touche principalement les jeunes: 80% des moins de 18 ans pratiqueraient moins d’une heure d’activité physique par jour, seuil minimal fixé pour avoir un développement physique et cognitif complet. Une des causes majeures est l’émergence dans presque tous les foyers ­– peu importe la classe sociale – d’un accès à internet, à la télévision, ainsi que l’utilisation grandissante de tablettes, smartphones, et cela dès le plus jeune âge. Les classes populaires sont les plus touchées par la baisse de l’activité physique, car les revenus des parents ne permettent pas toujours d’accéder à des activités extrascolaires physiques, du moins quand celles-ci sont disponibles.  De plus, la pollution environnementale, accentuée depuis les dix dernières années, serait également une cause de l’obésité car les polluants présents dans l’air dégradent de manière profonde notre santé, en plus d’être stockés par le corps. Ce facteur de risque est, à nouveau, plus important pour les populations les plus précaires. Enfin, le stress, entraîné par des rythmes de vie très denses, est sur le long terme néfaste tant pour la santé psychique que physique. Le manque de sommeil et les préoccupations quotidiennes peuvent entraîner peu à peu une surcharge pondérale, voire de l’obésité. Concernant l’actualité, l’obésité et le surpoids sont à nouveau un enjeu essentiel, puisqu’ils constituent un facteur à haut risque face à la pandémie du Covid-19. En effet, l’obésité entraînant souvent d’autres pathologies qui font partie des facteurs aggravants du Covid-19, elle constitue un facteur de vulnérabilité important. Ainsi, Le Monde révélait que 83% des patient·e·s en réanimation seraient en surpoids selon les données recueillies par le réseau européen de recherche en ventilation artificielle. Finalement, nous faisons face au paradoxe d’une société qui est à la fois obésogène, mais également obésophobe. L’obésité ou le surpoids constituent en effet un marqueur social important, et sont soumis à des préjugés et des discriminations omniprésentes. Les causes de l’obésité étant multifactorielles, il est essentiel que les politiques publiques s’orientent dans un développement social et économique favorisant de meilleures habitudes et préférences alimentaires, en les rendant notamment accessibles aux populations les plus précaires. Cet effort passera tout d’abord à travers des programmes de sensibilisation à l’alimentation menés dans des écoles, l’environnement scolaire des jeunes enfants étant un facteur clé dans la prévention de l’obésité infantile. L’éducation scolaire est essentielle dans leur socialisation, et dans la lutte contre le surpoids elle permettrait de leur apprendre à avoir des réflexes alimentaires plus sains et une meilleure connaissance des causes de l’obésité. •

    Alexandra Vittoz