Fragments d’un espoir amoureux

FOUGUE • L’amour est une entité mystérieuse et difficile à appréhender, car elle n’a pas de milieu et est trop extrême. Soit on l’idéalise à outrance, soit on la déprécie injustement; il s’agit alors de cristalliser sa réalité afin de mieux la comprendre et de provoquer une certaine catharsis amoureuse.

Le printemps ranime la nature et les âmes restées longtemps engourdies; les fleurs éclosent et les nouvelles relations fleurissent. Même si selon Roland Barthes, «vouloir écrire l’amour, c’est affronter le gâchis du langage: cette région à la fois trop et trop peu», sa transcription, lorsqu’elle se veut objective, défie son idéalisation ainsi que sa dépréciation.

Paradoxe désespéré

Actuellement, le taux de divorces flambe et les relations se fragilisent, mais pourtant l’on recherche toujours le grand amour. Face à ce paradoxe, nombreux·ses sont celles et ceux qui désespèrent. Les théories – telles que l’amour liquide de Zygmunts Bauman ou la théorie du chaos d’Elizabeth Beck-Gernsheim – foisonnent afin d’expliquer comment concilier la liberté individuelle avec la dissolution dans le couple, mais elles négligent souvent le cœur du problème.

«Deux solitudes qui l’une l’autre se protègent, se circonscrivent et se saluent»

«Bien des jeunes gens aiment comme il ne faut pas, c’est-à-dire en se conten- tant de s’abandonner et en fuyant la solitude», rédige l’écrivain Rainer Maria Rilke. L’amour ne peut être viable si l’on oublie son dessein au profit du couple; pour se lier à autrui, il faut d’abord s’autosuffire et affronter sa propre solitude. Dès lors, «aimer n’a rien d’une absorption, d’un abandon ni d’une union avec l’autre, c’est une sublime occasion pour l’individu de mûrir, de devenir quelque chose en lui-même, de devenir pour l’amour d’un autre un monde pour lui- même, et l’appelle à l’immensité». Le couple n’est donc pas salvateur lorsque les deux parties s’y dissolvent, pouvant dériver jusqu’à une dévastatrice abnégation. Grâce à un travail sur soi de respect, de confiance et d’écoute sincère, les deux solitudes deviennent ensemble «deux solitudes qui l’une l’autre se protègent, se circonscrivent et se saluent».

Idéalisation excessive

Néanmoins, le phénomène de l’idéalisation amoureuse explique pour- quoi l’être humain succombe sou- vent à la passion. La puissance excessive de l’amour renverse comme un coup de foudre et exalte des propriétés sublimes sur l’amant·e. Stendhal explicite ce mouvement dans sa théorie de la cristallisation: «C’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.»

L’idéal s’écroule sous les coups de l’ego; l’amant·e est aveugle

Mais ce sont des traits irréalistes qui sont projetés sur l’amoureux·se, car ce processus psychologique a justement pour vocation de corriger ses défauts inhérents. L’écrivain décrit métaphoriquement ce qui se passerait si on laissait travailler la tête d’un·e amant·e pendant vingt-quatre heures: «Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes: les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.» Mais malheureusement, l’idéal s’écroule sous les coups de l’ego; l’amant·e est aveugle car il·elle éprouve uniquement son propre sentiment et ne perce pas les mystères de l’esprit de l’autre. Il·elle aime à admirer sa propre image reflétée dans les yeux chéris – miroir de l’âme.

Réalisme adoré

Afin de dépasser cet idéalisme inadéquat, Vladimir Jankélévitch clame que «l’amour ne veut rien savoir sur ce qu’il aime; ce qu’il aime, c’est le centre de la personne vivante, parce que cette personne est pour lui une fin en soi, ipséité incomparable, mystère unique au monde. J’imagine un amant qui aurait vécu toute sa vie auprès d’une femme, qui l’aurait aimée passionnément, et ne lui aurait jamais rien demandé et mourrait sans rien savoir d’elle.» L’amour véritable est sans pourquoi; dès qu’on lui assène une raison, il y est subordonné. Alors si celle-ci venait à disparaître, l’amour s’évanouirait en un éclair. Insolent mais pragmatique, le philosophe milite en faveur d’un amour réaliste au sein duquel l’être humain doit être une composante active. Pour que l’amour dure – plus que trois années selon la doxa – Jankélévitch précise que «tout est dans l’art de renouer avec l’étonne- ment dans la quotidienneté»; maintenir les braises ardentes au milieu des cendres de la routine et attiser la flamme originelle liant les deux âmes au cœur d’un même foyer.

L’amour véritable est sans pourquoi; dès qu’on lui assène une raison, il y est subordonné

Par exemple, bien qu’Ulysse retourne à Ithaque deux décennies après son Odyssée, le héros antique embrasse le regret et la nostalgie. Ses attaches ont vieilli de vingt ans; Pénélope n’est plus la même femme qu’il a laissé au départ de son voyage – tant physiquement que moralement. Le lendemain, Ulysse s’ennuie; dès lors, le vrai amour devient l’entretien du feu initial, même lorsque l’âpreté du réel surgit, afin de retrouver les saveurs du charme d’antan.

L’entretien du feu initial, même lorsque l’âpreté du réel surgit

Pour ne pas perdre de plumes face à l’ardente passion, il faut se jeter à l’eau – car l’on y gagne toujours plus que l’on y perd – et ainsi se réchauffer au soleil de l’audace jusqu’à l’aube naissante d’une nouvelle relation équilibrée entre l’idéal et le banal. •

Carmen Lonfat
et Adis Sabanovic

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