• Guerre au Tigray: la destruction d’un peuple

    Guerre au Tigray: la destruction d’un peuple

    ARTICLE PAR LUCA SOLDINI

    GENOCIDE Pour assurer son assise sur l’Ethiopie, le Premier Ministre Abiy Ahmed, évince les anciennes forces politiques. La fusion des partis et la centralisation du pouvoir fédéral engendrent cependant de profonds conflits et le dirigeant instrumentalise et ravive d’anciennes tensions ethniques. De ces manœuvres résulte une guerre au Tigré, impliquant l’armée fédérale, des milices régionales et des troupes érythréennes. Ce conflit ne se limite pas aux moyens « usuels » : la famine, la santé et les violences sexuelles sont utilisés à des fins militaires. La répétition de ces actes contre un peuple caractérise les plus atroces des crimes définis par la Cour pénale internationale.

    Située dans la Corne de l’Afrique, l’Ethiopie est un Etat fédéraliste. Chaque région possède une autonomie forte, incluant un droit à l’autodétermination et les circonscriptions correspondent aux ethnies, et à la tête de l’état se trouve le Premier Ministre,  détenteur des pouvoirs exécutifs suprêmes. Ces dernières années, les tensions politiques se sont accentuées au sein de l’appareil politique éthiopien, avant de se rediriger contre le Front de Libération du Peuple Tigré (FLPT) et le peuple de la région. Lors de l’automne 2020, la discorde s’accentue et un conflit armé éclate en novembre. D’abords annoncée comme une entreprise visant à destituer le gouvernement régional – considéré par l’état éthiopien comme illégitime – le conflit se mue rapidement en véritable guerre.

    « Aucun média romand n’a accordé un espace à nos souffrances »

    Depuis, les conflits armés n’ont de cesse et des outils des plus abominables sont utilisés à des fins militaires. L’auditoire a décidé de s’intéresser à cette tragédie, avec Kedir Seid pour intervenant – un approfondissement de cette thématique sera également proposé en format électronique. Originaire de la ville de Shire (Tigré), il entreprend depuis 2016 des études à l’Université de Lausanne, qu’il met en pause lorsque la guerre commence. Il est aujourd’hui porte-parole de la Communauté Tigréenne dans le Canton de Vaud, une association crée dans le but de médiatiser les tragédies en cours. Une tâche fastidieuse et épuisante : « aucun média romand n’a accordé un espace à nos souffrances ». Des rassemblements sont également organisés devant l’Office des Nations unies (ONU) à Genève, dont la prochaine aura lieu le dimanche 7 mai, pour dénoncer les violences sexuelles commises au Tigré et demander des investigations d’organismes indépendants.

    L’âge de pierre

    Au premier jour de la guerre, le Tigré est coupé d’électricité, d’eau courante, d’internet, de réseau téléphone, et l’aide humanitaire ne peut plus entrer sur le territoire – la majorité des témoignages proviennent ainsi de réfugiés ayant fuis la région (ils étaient 62’000 fin février). La mère de Kedir Seid, qui vit le conflit de l’intérieur et avec laquelle il n’a pu communiquer que deux fois en cinq mois, constate : «Si tu as des céréales et que tu n’as plus d’électricité, tu dois produire de la farine à la pierre. Il n’y a plus d’eau, on boit l’eau des rivières, sans aucun traitement. Le feu est pratiquement impossible à produire: pour des allumettes, tu dois aller en ville, débourser une fortune. Tous les déplacements se font à pied, il n’y a plus de transports publics, ni d’essence». La situation se complique lorsque les bombardements forcent les populations à fuir dans les campagnes avoisinantes et notre intervenant complète: «Les populations des villes et villages, de vieilles personnes, des femmes et des enfants, sont forcés de quitter leur maison du jour au lendemain sous les tirs de l’artillerie et les explosions des bombes». Ce sont plus de 2 millions de Tigréen·ne·s qui ont été forcé·e de quitter leur foyer. «Les familles quittent leur maison avec de faibles réserves de nourriture, elles errent des semaines dans la campagne. Femmes et enfants marchent des kilomètres, sans eau potable et, forcés par la faim, ils sont contraints de revenir à leur foyer, sous l’assaut des bombes» ajoute Kedir. La moitié des déplacés ont trouvé refuge dans les campagnes à la suite de la destruction de leur foyer et le retour ne porte que peu d’espoirs. L’absence de nourriture règne également dans les centres urbains et des soins élémentaires ne peuvent pas être procurés. Ceci, toujours coupé du monde, sans communications ni aides extérieurs. 

    Rupture politique 

    A partir de 1993, la politique éthiopienne avait acquis une certaine stabilité autour de la coalition du Front Démocratique Révolutionnaire du Peuple Ethiopien (FDRPE), au sein de laquelle le FLPT possédait une position de force. Meles Zenawi, membre de ce parti, est Premier Ministre de 1993 jusqu’à sa mort, en 2012. L’Ethiopie entre alors dans une phase de recalibrage politique. Son successeur, Haile Dessalegn, se trouve confronté à de nombreuses manifestations, auxquelles il répond par des mesures restrictives et coercitives. Cependant, la contestation gronde encore et les rassemblements continuent ; en 2018, il se trouve contraint de poser sa démission. Abiy Ahmed est alors sélectionné par le FDRPE en attendant les prochaines élections, prévues pour l’année 2020. Les premières mesures qu’il entreprend permettent au peuple de respirer, avec notamment la restauration des libertés de presse et de manifestation. Kedir Seid souligne ainsi: «Le public est enthousiaste à la suite de ce changement politique». L’emballement est à son comble lorsque un accord de paix est conclu avec Issayas Afewerki – dirigeant l’Erythrée d’une main de fer depuis 1991 –, et Abiy Ahmed recevra le prix Nobel de la Paix en 2019. Le soutien populaire dont il bénéficiait s’essouffle rapidement lorsque nombre de mesures libératrices sont révoquées et, en décembre 2019, la rupture politique se dessine lorsqu’il fusionne la coalition au pouvoir – le FRDPE – en un parti unique, le Parti de la Prospérité. «On passe d’une politique fédéraliste à une vision unitariste. La principale région à s’y opposer est alors le Tigré, en particulier le FLPT», complète Kedir Seid.

    « On passe d’une politique fédéraliste à une vision unitariste. »

    En 2020, la tension se généralise : de nombreux manifestations parsèment l’Ethiopie et la répression armée de ces dernières engendre des centaines de morts parmi les manifestants. La même année, les tensions entre le FLPT et le gouvernement fédéral atteignent leur paroxysme. Le mandat du Premier Ministre est prolongé avec le report des élections, sous couvert de crise sanitaire. En octobre, le comité du parti tigréen déclare qu’il n’y a «plus de gouvernement fédéral» et des élections régionales sont organisées; le pouvoir fédéral prévient d’avance que ce scrutin serait «nul et non avenu». Le 9 septembre, 2.9 millions de tigréens votent. Kedir Seid commente ainsi: «Les autorités tigréennes considèrent le gouvernement fédéral illégitime pour n’avoir pas fait d’élections et, à l’inverse, Abiy Ahmed considère le FLPT comme illégitime pour avoir effectué ce vote». Le conflit politique se transpose sur la scène militaire le 4 novembre 2020.

    Une guerre éclair?

    A la veille de la guerre, les troupes des armées fédérales éthiopiennes et érythréennes ainsi que des milices Amhara sont aux frontières tigréennes. La présence des troupes érythréennes dans ce conflit s’explique par le ravivement d’anciens conflits qui ont opposé le FLPT et l’Erythrée. Abiy Ahmed promet des opérations rapides et, le 29 novembre, lorsque Mekele, le chef-lieu tigréen, tombe aux mains du gouvernement fédéral, le pouvoir central met en place un gouvernement intérimaire. Xerrière ces déclarations, la guerre et ses horreurs se perpétuent. Par ailleurs, alors que le Premier Ministre éthiopien inscrivait le conflit comme une brève entreprise militaire, c’est un tout autre tableau qui s’est depuis dessiné. Ces opérations s’accompagnent de traitements inhumains, d’exécutions et d’attaques intentionnelles de civils, auxquels s’adjoignent la destruction, l’appropriation et la destruction de biens. Chacun de ces actes constituent un crime de guerre, tel que défini par l’article 8 du Statut de Rome, fondement du droit international pénal. Par le caractère généralisé et systématique, ces atrocités deviennent des crimes contre l’humanité, et puisque ces actes sont perpétués contre un peuple, ils pose les fondements de ce qui constitue un génocide, toujours en accord avec la Cour pénale internationale.

    Une guerre génocidaire

    Les premiers indicateurs proviennent d’Amnesty International qui dénonce des massacres de civils ayant lieu dès novembre 2020. Dans la ville d’Aksoum, les troupes érythréennes font face à une rébellion constituée de forces du FLPT et de villageois brandissant des armes improvisées. Rapidement contrecarrée par des militaires formés, la répression contre les habitants sera inhumaine. Les soldats érythréens marchent frénétiquement dans les rues d’Aksoum, exécutant sommairement des civils qui s’enfuient à leur vue. Les corps jonchent les rues et l’ONG recense 240 civils abattus. Cette description n’est pas singulière : en avril 2021, ce sont plus de 150 villes tigréennes qui ont été le lieu de massacres et le nombre de civils exécutés se comptabilisait à environ 2’000.

    150 villes tigréennes qui ont été le lieu de massacres et le nombre de civils exécutés se comptabilisait à environ 2’000

    Un bilan en deçà de la réalité, puisqu’il s’agit uniquement des meurtres inventoriés ; nombreuses sont les fosses communes et les habitants disparus. Les partis de l’opposition au Tigré avance un autre chiffre, celui de 50’000 homicides. Ce conflit se caractérise également par l’instrumentalisation de la faim et de la santé en armes de guerre. Le « docteur du Monde », Tedros Ghebreyesus, énonçait le 24 du mois passé : « La famine et les viols sont utilisés comme armes, les meurtres se font à l’aveugle ». La World Peace Foundation (WPF) dresse un rapport édifiant quant à la situation alimentaire : les animaux d’élevage sont abattus, les cultures sont détruites de façon systématique et les fermes sont occupées ; il est crédible qu’entre 50 et 100 personnes meurent de faim chaque jour. Selon l’ONU, ce sont 4.5 des 6 millions de Tigréen·ne·s qui ont urgemment besoin d’aide alimentaire.  Concernant la santé, Médecins Sans Frontières (MSF) observe que plus de 70% des établissements visités ont été pillé, et seuls 13% fonctionnent normalement. L’ONG mentionne une «attaque coordonnée contre l’ensemble du système de santé» et les témoignages sont sans équivoque: le centre de santé de Semema a été pillé deux fois, avant d’être incendié, et la salle d’accouchement de Sebeya a été détruite au lance-roquettes.

    Mulugeta Gebrehiwot constate: Ils ont détruit le Tigré, littéralement

    Les conséquences sont dévastatrices: les blessé·e·s parcourent, à pieds, de longues distances pour des soins élémentaires, les malades chroniques n’ont pas accès à leurs traitements, et les soins pré- et postnataux ne sont pas assurés. A la destruction du système de santé, s’ajoute celle de nombreuses écoles, universités, commerces et usines. Mulugeta Gebrehiwot, chercheur à l’Université de Victoria (Grande-Bretagne), constate: «Ils ont détruit le Tigré, littéralement». L’Europe External Programme with Africa (EEPA) complète ces horreurs d’une dimension plus sordide : 10’000 filles, femmes et personnes âgées auraient subi des violences sexuelles de novembre à mars 2021. Le seul hôpital d’Ayder, à Mekele, reporte plus de 750 cas de viols. Une estimation qui se sait limitée puisque d’innombrables cas ne sont pas reportés. A ceci, s’ajoute l’absence de moyens abortifs ou de soins pré- et postnataux. L’ONG rattache ces violences à une fin militaire: «les femmes et jeunes filles sont prises pour cible comme [futures] mères d’enfants qui pourraient prendre les armes contre l’envahisseur». 

    L’Ethiopie se fissure

    Lorsque le pays se cherche un nouvel équilibre à la suite de changements politiques, le Premier Ministre Abiy Ahmed tente la centralisation du pouvoir et l’unification des partis politiques. Le FLPT est la principale opposition, par son rôle historique et par sa contestation de la nouvelle vision proposée. En ravivant d’anciens conflits ethniques, le gouvernement fédéral orchestre un évincement de cette figure d’opposition, qui se mue progressivement en conflit militaire contre une région et l’extermination de son peuple.

    Le plus envisageable est que le Tigré soit indépendant

    Prédit par Abiy Ahmed comme une entreprise de courte durée, les faits se sont avérés différents et la guerre semble actuellement se trouver dans une impasse : le conflit pourrait se prolonger pendant des mois. Lorsque les armes seront déposées, la reconstruction de cette région sera l’affaire d’années, voire de décennies. Se pose alors également la question de la place du Tigré au sein de l’Ethiopie. Pour Kedir Seid : «Le plus envisageable est que le Tigré soit indépendant. Il n’y a plus de retour en arrière possible. Les peuples éthiopiens n’ont pas réagi, on ne peut plus vivre ensemble». Le rééquilibrage politique proposé par Abiy Ahmed semble ainsi diriger le pays vers une tout autre direction, celle de sa dislocation. Les conflits internes se multiplient et la mobilisation massive des troupes éthiopiennes aux frontières tigréennes a laissé d’autres régions désarmées, une porte ouverte à la réémergence d’anciens velléités territoriales.  En février 2020, Seye Abraha, ancien ministre éthiopien de la défense prévenait: «Le pays est déjà au bord de la désintégration. Si une guerre éclate, on pourra savoir où elle commence, mais impossible de déterminer quand et où elle se terminera».

    Luca Soldini

  • La prise de la ZAD du Mormont

    La prise de la ZAD du Mormont

    Crédit photo: Nathan Valiquer.

    Il est 8h15, ce mardi matin : l’ultimatum adressé par les forces de l’ordre aux membres de la Zone à défendre du Mormont (ZAD) arrive à son terme. Le conflit qui oppose le cimentier Holcim et les défenseur·euse·s de la zone écologique de la Birette depuis le mois d’octobre 2020 s’apprête à connaître un dénouement. Les policier·ère·s entament alors l’assaut de la ZAD. Ils parviendront au cœur de la forteresse érigée pour l’occasion sur le Mormont aux alentours de 12h40. Un assaut mené en parallèle sur tous les chemins menant au faîte de la colline. La confrontation, à laquelle les deux camps s’étaient grandement préparés, a réuni une foule peu fréquente au sommet de la colline : aux quelques deux cents policier·ère·s et à un nombre équivalent de ZADistes, se sont ajoutés trente-deux journalistes et une centaine de spectateurs.

    La prise de la ZAD s’est jouée en de nombreux actes, au rythme des obstacles placés par les protecteur·trice·s de la Birette sur les diverses routes menant au sommet du Mormont. A 8h15, une manifestation surprise organisée par le groupe Extinction rébellion bloque la route au niveau du cimetière de La Sarraz. Des policier·ère·s évacuent ces derniers tandis que d’autres franchissent les murs du cimetière pour contrer le bloc. Certains observateur·trice·s s’indignent et s’inquiètent des imposantes combinaisons anti-émeutes portées par les membres des forces de l’ordre. C’est ensuite un ZADiste déguisé en Charlie Chaplin qui déclame le fameux discours du film Le dictateurdevant une troupe en attente d’ordres. Après 40 minutes et quelques centaines de mètres, un autre militant écologiste sort de son camp pour mettre feu aux divers ballots de paille et branches qui parsèment la route. Des camions-bulldozers balaient le tout alors que des binômes de policier·ère·s enfourchent leurs motos-cross et coupent à travers champs.

    10h30, une ligne composée d’une centaine d’éléments de la police fait face à la barricade de la ZAD, derrière laquelle se rassemblent les quelques deux cents manifestant·e·s. L’atmosphère est tendue et les porte-paroles des deux camps échangent sans cesse. Entre deux, un peu à l’écart, les journalistes enchaînent les interviews aux côtés des spectateurs. Parmi ces derniers, des familles s’inquiètent pour leurs enfants barricadés dans la ZAD, devant l’armada déployée : camion-bulldozer, pelleteuse, nacelle et canon à eau accompagnent une trentaine de véhicules de police.

    Peu après 12h, le bloc de police avance en essuyant un feu d’artifice, diverses briques, projectiles de peinture et des gaz fumigènes colorés. Les fortifications cèdent de toutes parts et les ZADistes se replient au centre de la colline. Certains se rendent, d’autres se réfugient dans les plateformes construites sur les arbres. Les derniers résistant·e·s se mettent alors à parler du haut de leur perchoir, expliquant leur vision du monde aux journalistes et policiers à leurs pieds. Pour Jacques Dubochet, spectateur de la scène, la véritable victoire du jour est celle de la non-violence de la résistance des ZADistes. Il est alors 14h et la tension se relâche. Policier·ère·s, ZADistes et spectateur·trice·s sont soulagés que l’intervention se soit déroulée sans heurt. Selon le bilan dressé par la police à 16h, 41 individus ont été interpellés.

    Daniel Develey, syndic de la commune de La Sarraz, rappelle cependant que l’affaire est loin d’être finie. C’est en effet à la commune d’évacuer les restes du campement, en prenant soin à ce que tous les objets de valeur demeurés sur place soient restitués à leurs propriétaires. L’une des ultimes occupant·e·s de la ZAD ne s’être pas encore réfugiée en hauteur confie pour sa part qu’elle espère que leur aventure aura permis d’éveiller les consciences.

  • Sortir pour mieux se recentrer

    Sortir pour mieux se recentrer

    DEHORS • Les adeptes des sports en nature se multiplient et la montagne devient un terrain de jeu de plus en plus convoité. La liberté y est grande, mais la responsabilité aussi. Si l’on enfreint les règles du jeu fixées par Dame Nature, c’est sa vie qu’on met en jeu.

    Confiné·e·s dans un espace restreint depuis bientôt une année, nombreux·euses sont celles et ceux à la recherche du grand air qui saisissent l’occasion dès qu’elle se présente. Au gré des saisons, le·la sportif·ive chausse alors ses baskets de course, glisse sur ses skis ou enfourche son vélo. Chacun·e profite du moindre rayon de soleil. Contrairement aux sports collectifs tels que le football, basketball, volley ou encore rugby, les sports qui se pratiquent en pleine nature ont cette particularité d’avoir un terrain de jeu sans limite. Les possibilités sont infinies puisqu’on joue avec tous les éléments de son environne- ment, on choisit son itinéraire à l’envie – tantôt sylvestre, tantôt alpin. Les seules règles du jeu sont celles qu’on s’impose à soi-même; un chrono à respecter, un sommet à atteindre ou une boucle à terminer pour retrouver la voiture. La liberté est a priori entière.

    La sage humilité

    Néanmoins, cette grande liberté que confère la pratique du sport en extérieur est indissociable d’une certaine responsabilité. La nature n’est pas seulement une source inépuisable de beauté et de silence de laquelle émergerait nécessairement la sérénité, elle est surtout majestueuse et souvent indomptable. Le meilleur comportement à adopter face à elle est l’humilité; il faut rester humble devant sa puissance, car un être humain rivalise difficilement lorsque les éléments naturels se déchaînent. Les tempêtes ou les avalanches sont destructrices, mais l’ego humain l’est encore plus. Beaucoup recherchent des sensations fortes, tout particulièrement en montagne où le terrain est abrupt et les pics acérés, mais rares sont celles et ceux qui savent renoncer au bon moment – quand le danger est trop élevé.

    Rester humble devant sa puissance

    Gravir certains sommets demande de l’engagement et un bagage technique important, car la responsabilité est grande. Jouer sur le fil du rasoir est exaltant, mais gare à l’épuisement. Défier les lois de la gravité a un coût qui se paie parfois de sa vie, guettant même les alpinistes les plus aguerri·e·s.

    L’effort révélateur

    Si l’on prend du recul et que l’on se détache de son ego destructeur, on ne conquiert plus les montagnes, mais son monde intérieur. Le célèbre traileur Kilian Jornet abonde dans ce sens: « »Conquérir » les montagnes est un mot très ironique. Nous ne les conquérons pas, nous pouvons nous conquérir nous-mêmes, et les montagnes sont ce grand miroir où nous pouvons nous voir, mais nous ne pouvons jamais prétendre que nous nous battons contre les montagnes ou contre la nature parce que nous en faisons partie.»

    «Les montagnes sont ce grand miroir où nous pouvons nous voir»

    C’est donc par l’effort qu’on dépasse ses limites, et, ce faisant, on acquiert une meilleure connaissance de soi. Le plaisir ne réside donc pas dans la domination des autres et de l’environnement, mais plutôt dans un gain de contrôle sur soi et d’élargissement de ses capacités. La joie résiderait sur le chemin vers le degré maximal d’épanouissement de soi-même.

    L’intense bonheur

    Ainsi, en se dépensant en pleine nature, l’on s’approche – en prenant gare à ne pas brûler ses ailes – du bonheur. Le développement de ses aptitudes physiques enrichit les pensées et développe aussi l’esprit; le corps et le mental s’harmonisent. Aussi, la beauté des paysages parcourus encourage souvent l’effort et la dynamique sportive n’en est qu’exaltée. De surcroît, si l’on respecte les règles du jeu de Dame Nature, toutes les dimensions et tous les éléments sont accessibles.

    Toutes les dimensions et tous les éléments sont accessibles

    Les montagnard·e·s s’amusent autant au vertical qu’à l’horizontal, mais aussi avec la glace, la neige et la roche; l’exploration de son terrain de jeu est vertigineuse tant les possibilités sont infinies. Au final, les pics escarpés les accueillent et les pentes raides s’adoucissent en leur compagnie; la félicité s’offre tout simplement à eux.

    Carmen Lonfat

  • Le conflit s’échauffe au Mormont

    Le conflit s’échauffe au Mormont

    A gauche: Début de la construction de la barrière faite par les membres de la Zone à défendre. A droite: La barrière érigée par la police.

    CONFLIT · Ce vendredi 5 mars au matin, la police vaudoise a dressé un barrage routier condamnant l’accès des voitures à la Zone à défendre du Mormont. Un acte aux multiples conséquences pour la communauté y étant établie depuis cinq mois.

    C’est avec stupeur que les habitant·e·s de la Zone à défendre (ZAD) de la colline du Mormont ont appris ce matin l’existence d’un barrage routier, alors que l’un d’eux s’en allait effectuer un IRM à l’hôpital de Saint-Loup, suite à une chute d’arbre. Dans la matinée, l’obstacle routier est d’abord constitué de voitures de police barrant la route. Il est vite substitué en début d’après-midi par une barrière jaune et rouge, dressée entre un mur de pierre et celui du cimetière de La Sarraz. Il condamne l’unique accès au sommet de la colline pour les véhicules routiers, isolant la ZAD.

    Ce barrage est le dernier épisode en date d’un série mouvementée ayant débuté dans la nuit du 16 au 17 octobre 2020, lorsque les premier·ière·s ZADistes se sont installé·e·s au sommet du Mormont, la colline située à proximité de La Sarraz. Le lieu dit, nommé le plateau de la Birette, est sujet à de nombreuses tensions entre le cimentier Holcim, les défenseurs de la zone et les communes avoisinantes. L’objet du contentieux réside en l’autorisation délivrée à Holcim d’un permis d’exploiter l’endroit pour agrandir sa carrière. Un recours à cette décision est déposé au Tribunal fédéral arguant que le plateau de la Birette est une zone protégée devant demeurer intacte. Divers militant·e·s accourent alors pour protéger le lieu dit en attendant que le recours ait été traité par le Tribunal fédéral. En réaction, Holcim dépose une plainte au motif de l’occupation illégale du terrain. La commune de La Sarraz une autre pour l’utilisation d’une maison abandonnée, transformée par les ZADistes en leur quartier général. Si les événements s’accélèrent, c’est parce qu’un ultimatum a été fixé au ZADistes au 17 mars pour l’occupation de la maison et au 27 mars pour celle du terrain.

    «Beaucoup de monde a apporté des matériaux en prévision de l’ultimatum donné», explique le syndic de La Sarraz Daniel Develey : «Le barrage permet de prévenir la recrudescence de véhicules» allant apporter vivre, matériel et nouveaux membres à la ZAD de la colline, dont le nombre est à la hausse ces derniers temps selon le syndic. «La police commence à resserrer l’étau», conclut-il. Jean-Christophe Sauterel, chef communication de la police vaudoise, abonde en ce sens. Il explique qu’un délai pour sortir les véhicules a été donné et que «cette mesure est prise d’un commun accord avec la commune afin de limiter les nuisances».

    Face au blocage de la route, c’est aussi le ravitaillement qui se voit perturbé. Avant, les ZADistes, allaient en voiture remplir des bidons de 110 à 200 litres d’eau tous les deux à trois jours pour subvenir aux besoins de la communauté, composée d’une quarantaine de membres. Les besoins proviennent principalement de la vaisselle, demandant de grandes ressources pour laver les ustensiles de la quarantaine de membres de la communauté. Certains ont pris les devants en utilisant une brouette et divers petits contenants, promettant une multiplication des trajets.

    Au cœur du camp des ZADistes, réunissant divers postes d’observation nichés dans les arbres, tentes et constructions de bois, la perplexité domine devant ce soudain tour de vis. Les défenseurs de la colline ont dû tenir une réunion de crise, permettant d’exprimer divers doutes et moyens de réponse. Un point inquiète principalement celles et ceux venus de France voisine, naviguant entre la ZAD et leurs familles. «On nous a fixé un ultimatum à 14h30 pour sortir nos voitures explique l’un, mais où les garer ? Nous avons aussi dû en garder certaines sur place, car des gens dorment dedans. Ils ne pourront plus redescendre», explique Loup (tou·te·s ont adopté des pseudonymes). Le parking coûtera surtout cher à celles et ceux habitant à la ZAD pour une durée indéterminée.

    D’autres ont décidé de dresser leur propre barricade en amont, à l’aide de troncs d’arbres et de pneus, contrastant avec le plastique utilisé plus bas. «On veut leur faire passer le message réciproque», clame l’initiateur de l’action, déambulant encagoulé afin d’éviter toute reconnaissance.

    Plus bas, le barrage routier a provoqué un attroupement de citoyens interloqués, venus apporter de la nourriture aux membres de la ZAD. De jeunes Morgien·ne·s échangent avec un groupe de personnes âgées, leur expliquant que les ZADistes espèrent du soutien de la population lors des ultimatums fixés, pour pouvoir résister face à l’expulsion, de manière non violente. Une déclaration d’une villageoise âgée interpelle : «Je ne vais jamais pouvoir monter les boîtes de conserves en haut sans voiture». Si la barrière n’empêche pas le passage de piétons, elle vise à dissuader l’aide citoyenne, les curieux et ceux venus pour un y séjourner le temps d’un week-end. Le message est fort. Chaque camp commence à serrer la vis et un ZADiste rapporte qu’un policier leur a promis « une surprise » dans les jours à venir, laissant entendre que le conflit se corse. Les jours à venir indiqueront si la mesure produira l’effet escompté, qu’on comptera au nombre de personnes s’opposant à l’expulsion des ZADistes.

    Killian Rigaux

  • Quand les journalistes racontent la pandémie

    Quand les journalistes racontent la pandémie

    CORONAVIRUS · La crise sanitaire a impacté la vie de tou·te·s, y compris celles et ceux «au front» de l’actualité qui ont dû s’adapter pour couvrir ce sujet bien particulier qu’est le Covid-19. Invité·e·s en décembre par l’ASSOPOL, deux journalistes livrent leurs regards sur la «période coronavirus», entre difficultés et esprit critique.

    Voilà bientôt une année qu’on ne peut allumer la télé ou la radio sans entendre parler du sempiternel virus. Alors que la crise sanitaire est sous le feu des projecteurs médiatiques, le travail des journalistes – pourtant lui aussi impacté – est resté dans l’ombre. Afin d’entendre la voix des «traqueurs de news», l’ Association des Alumni de Sciences Sociales et Politiques de l’Unil (ASSOPOL) a organisé en décembre une visioconférence intitulée «Les médias généralistes à l’ère du Covid-19». Respectivement correspond au Palais fédéral pour la RTS et journaliste indépendante spécialisée dans le domaine de la santé, Etienne Kocher et Catherine Riva témoignent du défi que constitue la période actuelle dans leur quête vers la vérité.

    Véritable challenge

    «Mon travail consiste à rendre compte, analyser et remettre en question les décisions des autorités politiques», explique Etienne Kocher. Journaliste généraliste, il a dû composer avec un sujet complexe et extrêmement pointu. «Nous ne sommes pas des spécialistes du coronavirus. Il a donc fallu s’adapter et se tourner vers des experts pour mieux comprendre les décisions qui ont été prises. Dans ma rédaction, on a également créé une rubrique spécialement dédiée à la couverture de la pandémie», livre le journaliste. Habitué à fournir des conclusions rapidement, Etienne Kocher souligne toutefois le défi que constitue la période actuelle à l’actualité des plus changeantes. «Dans les moments de crise comme celui qu’on vit, les décisions sont prises très rapidement. Le temps pour les analyser est donc limité. On a peu de temps pour prendre du recul. Et puis, l’actualité nous pousse à aller constamment de l’avant. C’est un peu contre intuitif de retourner sur des décisions qui ont été déjà prises», raconte-t-il. Si le travail du journaliste s’est révélé ardu, il est pourtant des plus essentiels. «Les autorités politiques ont tendance à cacher le côté choisi. Le gouvernement met en avant un discours qu’il dit justifié par la science, et on doit démêler ce qui constitue des faits et ce qui constitue des choix purement politiques. Dans un contexte comme celui-ci, le rôle du journaliste est extrêmement important. On doit montrer que ces décisions ne relèvent pas toujours de l’évidence et sont parfois de simple choix», explique-t-il.

    L’heure est à la critique

    Catherine Riva réprouve d’ailleurs le côté arbitraire de la gestion de la pandémie qui est, selon elle, particulièrement frappant. «Il n’y a aucun accompagnement scientifique des mesures sanitaires. Par exemple, aucun test à ce jour n’a prouvé l’efficacité de la distanciation sociale ou des masques. On a donc imposé des mesures contraignantes sur des bases scientifiques extrêmement fragiles», explique-t-elle. La journaliste déplore également le manque de transparence autour de la Task Force, la crème de la crème scientifique qui épaule le Conseil fédéral dans ses décisions. «Le peuple n’a pas été appelé pour nommer ces experts. On ne connaît pas bien leurs devoirs et leurs prérogatives», explique-t-elle, soulevant ainsi un problème de constitutionnalité et de reddition des comptes. Selon Catherine Riva, la mise en branle des institutions démocratiques suisses va encore plus loin. «Aujourd’hui, la population suisse est assez mal protégée. Elle n’a plus les outils qui lui permette de se défendre contre d’éventuels abus de pouvoir. Il y a notamment une réelle prise de pouvoir du côté de l’exécutif. Le législatif, que ce soit au niveau cantonal ou fédéral, n’a toujours pas repris la main», s’alarme-t-elle.

    Si la crise sanitaire a révélé certaines failles du système politique – au même titre que le système hospitalier ou économique – le journalisme lui, n’y a pas non plus échappé. Selon Catherine Riva, l’heure est à l’autocritique pour sa profession. «Je pense que le corps journalistique doit aujourd’hui se demander s’il a été à la hauteur de sa mission première: le quatrième pouvoir», déclare-t-elle. Ce relatif éloignement face à son rôle de contre-pouvoir ne serait pas le seul point critiquable de la profession. Selon Etienne Kocher, la pandémie a également aggravé un effet pervers propre aux médias: celui du zoom. «Comme la pandémie touche tout le monde, on a un vécu commun encore plus fort que d’habitude. Et puisque les médias se font la chambre d’échos de ces vécus communs, il y a un effet de groupe très fort. Tout à coup pendant une semaine le sujet va être les vaccins et tous les médias vont en parler», explique le correspond de la RTS, avant de relever les efforts continuels des journalistes pour contrecarrer cette tendance, notamment en partant à la quête de sujets inexplorés.

    Daphné Dossios

  • Femmes et littérature: Entretien avec Martine Reid

    Femmes et littérature: Entretien avec Martine Reid

    INTERVIEW • A-t-on oublié les femmes auteures de la littérature française? Si les grands écrivains sont étudiés exhaustivement dans les écoles et les universités, ce n’est pas si évident pour les Colette, Georges Sand et Olympe de Gouges de l’histoire littéraire. L’auditoire a rencontré Martine Reid, professeure de littérature à l’Université de Lille et spécialiste des écrits de femmes. L’ouvrage collectif qu’elle a dirigé, Femmes et littérature: Une histoire culturelle, paru en mars dernier aux éditions Gallimard («Folio essais», 2 vol., 1600 p. ill.), fait la somme de toutes les connaissances actuelles concernant les auteures françaises et francophones, du Moyen Âge à nos jours

    En mars 2020, vous publiez Femmes et littérature: Une histoire culturelle, un panorama littéraire qui retrace la place qu’ont toujours tenu les femmes dans le monde littéraire depuis le Moyen Âge. Quelle est la genèse de cet ambitieux projet?

    C’est en commençant à travailler beaucoup plus systématiquement sur les femmes auteures au XIXe siècle que j’ai remarqué qu’il n’existait pas de synthèse générale concernant leur place dans la vie littéraire, leur production et leur réception. Il existe quelques ouvrages intéressants en anglais, mais qui constituent des synthèses trop brèves et non traduites en français. J’ai donc pensé qu’une synthèse beaucoup plus ambitieuse était souhaitable, avec 200 ou 300 pages par siècle, qui ferait la somme de toutes les connaissances que nous avons aujourd’hui. De mon point de vue, il était absolument nécessaire que des Anglaises et des Américaines participent à ce projet, car c’est le domaine anglo-saxon qui a de loin été le plus actif dans la recherche sur les femmes auteures depuis plusieurs décennies maintenant. J’ai donc mis sur pied une équipe, rencontré un éditeur – en l’occurrence un éditeur de sciences humaines chez Gallimard, qui a été tout à fait favorable au projet – et nous avons commencé à travailler. Cela a pris plus de temps que prévu car nous nous sommes toutes individuellement heurtées au manque d’informations concernant les différents sujets que nous souhaitions traiter. Il a fallu faire des recherches considérables pour recueillir les informations que nous souhaitions inclure dans nos parties respectives. Le travail a duré trois ans, suivi d’un an et demi de relectures diverses, en plus de la traduction des parties des trois collègues américaines et la vérification de toutes les informations.

    Dans votre ouvrage Des Femmes en littérature (2010), vous dites que jusqu’aux années 1980, les femmes ont été minoritaires dans la littérature. Comment expliquer cela?

    Je pense qu’il y a deux facteurs essentiels sur lesquels mes collègues et moi sommes nécessairement revenues. Le premier, c’est la question de l’éducation. En effet, l’activité littéraire, depuis le XIIIe siècle jusqu’aux années 1980, demandait des connaissances très solides en littérature – et pendant des siècles, des connaissances en littératures grecque et latine, étrangères, etc. Si les femmes ont très peu ou pas d’éducation, elles sont par la force des choses tenues à l’écart de la littérature. Les premières auteures du Moyen Âge sont des exceptions. Etant des princesses ou des femmes de la cour, elles ont parfois eu l’occasion de recevoir une éducation particulièrement soignée. C’est pour cela que les auteures ont longtemps été, et le sont encore au XIXe siècle, principalement des bourgeoises et des aristocrates, à quelques rares exceptions près. Il y a donc d’abord le facteur de l’éducation. Dans un deuxième temps, il y a la question de ce qu’on peut appeler «l’imaginaire de la littérature.» Dès le Moyen Âge, on tient un discours négatif à l’endroit des femmes qui sont savantes d’une quelque manière, qui sont instruites et qui écrivent. Ce discours-là a un effet tellement puissant par moments que l’on se demande comment il y a jamais eu une femme pour oser publier quelque texte que ce soit! On retrouve là une manière de les rendre silencieuses, comme Michelle Perrot l’avait déjà fait valoir pour l’histoire: elle qui parle des Silences de l’histoire. La société française, et même des pays limitrophes ou de l’étranger, a considéré pendant des siècles que les femmes n’avaient pas à être savantes, n’avaient pas à écrire et à publier, n’avaient pas à se rendre célèbres de quelque manière. Elles devaient être discrètes. L’ensemble des discours tenus, discours religieux, moral et social, invitent les femmes à ne pas écrire. A partir des années 1980, grâce notamment aux mouvements féministes, qui s’occupent aussi de littérature (certaines de ces féministes sont elles-mêmes des écrivaines confirmées), les choses ont peu à peu changé, pour se trouver considérablement transformées aujourd’hui. Une telle situation a été bien expliquée par Delphine Naudier, qui, dans notre ouvrage, a travaillé sur la «décennie féministe». Assurément, cela a été très bénéfique pour la littérature, même si un certain nombre d’écrivaines n’ont pas souhaité se déclarer féministes ou adhérer à des visions très radicales et contestataires de la société, ce qui s’est d’ailleurs observé dès le début de ces mouvements.

    Et dans l’histoire littéraire? Comment expliquer que les femmes aient été les grandes absentes du discours et du canon littéraire français?

    De mon point de vue, il y a une sorte de double mouvement. D’un côté, elles n’ont pas été oubliées, elles n’ont pas été effacées. Par exemple, les œuvres de femmes du XVIIIe siècle continuent à être publiées au XIXe siècle. C’est tout à fait possible pour qui veut s’instruire sur les œuvres de femmes du 18e siècle de le faire; les textes de ces auteures sont disponibles. Il y a des anthologies, même si elles sont beaucoup moins connues que les auteures du XVIIe siècle, Lafayette, Scudéry et autres. D’une part, elles sont là, on en parle encore, on les lit encore. De l’autre, il y a le discours institutionnel, universitaire, qui va tenir sur les femmes en littérature des propos de plus en plus limités. Un tel mouvement s’observe au début du XIXe siècle et culmine avec l’ouvrage de Gustave Lanson, qui date de 1895, Histoire de la littérature française. Il constitue à la fois le début et la fin d’un mouvement qui va s’employer à montrer que de temps en temps, il y a eu en littérature une femme exceptionnelle mais que dans l’ensemble, il y a eu et il y a des auteurs masculins. Au moment où Lanson a publié son ouvrage, les femmes du début du XIXe , celles du XVIIIe , du XVIIe , du XVIe siècle étaient encore très connues. C’est lui qui a décidé de tenir un discours qui aura ensuite un poids et un impact absolument considérables.

    « L’ouvrage de Gustave Lanson, Histoire de la littérature français, est responsable de la vision très masculine de la littérature que nous avons encore aujourd’hui. »

    Il est donc directement responsable de cette vision très masculine de la littérature que nous avons encore, collectivement aujourd’hui. Politiquement, c’est très cohérent. En France, à ce moment-là, on est dans la troisième République, qui va prendre pour modèle la révolution française et opérer exactement de la même manière, c’est-à-dire en écartant les femmes de la vie publique (je renvoie sur ce point aux travaux de Geneviève Fraisse, notamment à Muse de la raison). Tout d’abord, je n’avais pas compris que toutes ces auteures n’étaient en réalité pas oubliées à l’époque; en travaillant sur la réception de leurs œuvres, j’ai mieux cerné le parti-pris de Lanson. Sa position est cohérente, politiquement et d’un point de vue institutionnel: il décide de tenir un discours de 1’200 pages qui met en place une lecture de la littérature française où il n’y a quasiment pas de femmes, et qui a ensuite été répétée à l’infini. C’est une grille de lecture qui n’a, depuis, guère été questionnée et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles les résistances en France à l’égard des femmes auteures demeurent très grandes.

    Diplômée de Yale University, vous avez pu constater une différence de traitement des écrits de femmes entre le domaine académique français et le domaine anglo-saxon, qui semble avoir une longueur d’avance. Pourquoi une telle résistance du côté français?

    Je dirais, après bien d’autres, qu’en effet, le monde anglo-saxon a une longueur d’avance. Depuis les années 1970, soit depuis un demi-siècle déjà, on s’est intéressé à élargir la notion de «canon» autant qu’il était possible, et ce de deux manières. D’abord, en élargissant considérablement la place des œuvres de femmes dans l’enseignement, en se préoccupant de l’état de l’édition de leurs textes, en en faisant l’objet d’ouvrages critiques, en s’interrogeant sur la manière de les enseigner, etc. De l’autre, on a ouvert le «canon» du côté de ce qu’on appelle désormais les francophonies. Le monde universitaire anglo-saxon s’est de plus montré, et ça n’a jamais été le cas en France, très réceptif au discours féministe.

    « Le monde universitaire anglo-saxon a une longueur d’avance. »

    Je crois que le premier département de Women’s studies apparaît en 1964 à l’Université de Cornell. En France, évidemment, c’est inimaginable, notamment parce que le fonctionnement du monde universitaire est extrêmement rigide. Quand on étudie la littérature, on étudie uniquement la littérature – française, bien entendu (les choses ont, un peu, changé aujourd’hui du fait de différents parcours amenant à des formations moins cohérentes). Aucun des hommes qui formaient le corps enseignant d’alors (qui demeure encore aujourd’hui majoritairement masculin au niveau des professeur·e·s) n’a jamais imaginé de faire entrer le féminisme à l’université et d’en peser les arguments en littérature. En France, pourtant, dans les années 1970, il y a eu une très grande créativité notamment dans le domaine de la théorie littéraire. Les années 1960-1970 tout particulièrement ont constitué un très grand moment pour l’avancée de la théorie, et même encore les années 1980. Il semble bien que la théorie a en quelque sorte bloqué l’entrée des questions féministes et francophones dans l’enseignement universitaire, avant que l’histoire littéraire et de nouvelles pratiques néopositivistes ne prennent le relais. Les théoriciens de la littérature n’ont travaillé que sur les grands auteurs masculins. Ils ont imaginé des manières tout à fait intéressantes de penser la littérature, mais force est de constater que tous les modèles ont été réalisés par Barthes, mais aussi par Todorov, Greimas ou Genette, l’ont été à partir des grands auteurs masculins. Aucun de ces théoriciens ne s’est jamais demandé pourquoi il travaillait sur Balzac, Flaubert, Zola ou Proust. Je pense, pour le dire ici de manière très schématique, que la modernité et l’inventivité sont, en France, passé par la théorie, alors que dans le domaine anglo-saxon, on s’est montré plus attentif, non seulement à la théorie venue de France, mais aussi aux questions qui relevaient des questions féministes, d’ordre colonial et post-colonial ainsi que tout ce qui relève des francophonies. Vues plus ouvertes, moins soucieuses sans doute de cohérence et de maîtrise. Ce sont les collègues américaines qui ont commencé à republier, afin de pouvoir les enseigner, des textes d’auteures françaises et francophones indisponibles en France, à l’exception de quelques rééditions aux Editions des femmes. Quand j’ai créé ma petite série «Femmes de lettres» en «Folio 2 €», j’ai rappelé cette situation à l’éditeur.

    Quels sont, selon vous, les moyens pour cesser de faire des œuvres des femmes une catégorie marginale, notamment dans l’enseignement?

    Il faut «genrer» l’enseignement de la littérature sous tous ces aspects et dans toutes ses manifestations, ce qui veut notamment dire qu’il faut cesser de faire des cours consacrés aux femmes auteures. Il y a des femmes en littérature, on en a désormais une idée très précise, il y a des sources d’informations multiples sur le sujet. Si l’on ne prend que notre ouvrage, mes collègues et moi avons proposé des dizaines de pages de bibliographie pour chaque siècle traité. Les textes deviennent progressivement disponibles, d’autres sont disponibles en ligne; par conséquent il n’est pas du tout impossible d’enseigner des textes de femmes, même si de sérieux progrès restent à faire, dont les éditrices et éditeurs ont désormais lieux de conscience. Il faut essayer de convaincre les collègues et la direction des départements de littérature française ou francophone, voire dans d’autres langues, que ce problème doit être pris au point de départ. Ne pas seulement se dire qu’on va ajouter quelques cours sur les femmes et leurs œuvres, mais équilibrer relativement bien les textes dans chacun des cours.

    « Il faut relativement bien équilibrer les textes dans chacun des cours. »

    Les femmes sont minoritaires, soit, mais quand on fait un cours de poésie et qu’on prend cinq poètes, il faudrait au moins qu’il y ait une ou deux femmes. Je pense que c’est cela qu’il faut faire, que d’entrée de jeu ce soit la condition. Isoler dans des corpus de femmes des cours sur les femmes auteures, c’est une tactique, mais elle doit être provisoire. Il n’y a en réalité qu’un seul discours à tenir à cet égard, et on s’étonne qu’il faille le répéter aujourd’hui encore: le champ littéraire est composé d’œuvres d’hommes et de femmes, il faut les considérer ensemble, et peser les conséquences de cette situation sur les corpus masculins comme féminins. C’est cela que j’appelle «genrer» l’enseignement pour ce qui est des corpus. Viennent ensuite des questions plus difficiles, mais dont nous avons jeté les bases avec notre travail, celles qui consistent à reconsidérer l’ensemble des outils utilisés pour commenter et penser correctement les œuvres et les pratiques littéraires, outils qui ont été constitués pour les œuvres écrites par des hommes. Comment redonner aux auteures une juste place dans le domaine littéraire? Concernant le milieu littéraire actuel, c’est plus difficile. En réalité, il n’y a pas de milieu unifié, c’est un ensemble de démarches locales, ponctuelles, liées à des enseignantes, en petit nombre. Les mouvements féministes récents, #MeToo et autres, ont néanmoins fait bouger les choses très vite et étonnamment fort, je trouve. En tout cas, tout le monde y est désormais très attentif, que ce soit les interlocutrices des maisons d’édition que je fréquente ou les quelques journalistes que je connais, hommes et femmes. Et ça, c’est vraiment nouveau. Le milieu universitaire français demeure dans l’ensemble extrêmement rigide, mais à l’extérieur, les choses commencent à bouger, et c’est sur cela qu’il faut compter, puisque dans les universités, la surdité ou l’indifférence à ces questions est encore très largement répandue. Mais, ce qui m’a rassurée, c’est que ce n’est pas le cas chez les étudiant·e·s. J’ai vu le public des études litéraires changer. Désormais, ce sont les étudiant·e·s qui réclament des œuvres d’auteures, des questionnements sur le genre… La révolution, on peut le penser, viendra non pas des enseignements, mais des étudiant·e·s!

    Pour terminer, dans cette démarche de révalorisation, pouvez-vous nous parler d’une auteure que vous affectionnez particulièrement?

    Il y en a beaucoup que j’affectionne, mais c’est sans doute Colette, mieux encore que George Sand, que je nommerais en premier, parce que je pense qu’elle a vraiment fait bouger les questions de genre. Les textes de Colette sont extrêmement ingénieux; certes il y a des interrogations très fines à ce propos chez Georges Sand (dans sa pièce de théâtre Gabriel, par exemple), mais chez Colette, la question de la «norme» est interrogée, défaite, reformulée d’une façon extrêmement neuve et inventive. Colette est volontiers considérée comme une écrivaine pour les écoles, ce qui n’est pas mérité du tout: son œuvre est complexe, très intéressante pour brouiller les frontières entre ce qui relève du masculin et du féminin, de l’hétérosexualité et de l’homosexualité, de l’animal et de l’être humain. Tout cela rend Colette extraordinairement moderne. De temps en temps, je l’enseigne et je me rends compte que les étudiant·e·s ne la connaissent absolument pas. Et pourtant, ses œuvres sont à placer dans les très grandes œuvres du XXe siècle; je n’hésiterais pas à la mettre à côté de Virginia Woolf. Colette a tout pensé, a tout interrogé. Elle n’est pas théoricienne, mais dans ses romans, elle a fait bouger les lignes inlassablement. Donc si vous disposez d’un petit temps de lecture, lisez Colette! •

    Propos recueillis par Fanny Cheseaux

  • Ginkgo

    Ce matin encore je te tenais dans mes bras.

    Toi qui étais si doux, toi qui faisais ma joie.

    Puis un véhicule passe, et tu n’es plus là.

    Je n’ai rien vu, j’aurais voulu empêcher ça.

    Certains peut-être ne comprendront pas,

    L’attachement que j’avais envers toi.

    Ils ne t’ont jamais eu sous leur toit.

    Tu étais comme un enfant pour moi.

    Je t’ai nourri, je t’ai élevé.

    Je t’ai laissé ta liberté.

    Tu avais ton lit et ton panier,

    Tes jouets et un collier.

    Je ne te verrai plus marcher.

    Ni courir et gambader.

    C’est si injuste et prématuré.

    Tu avais la moitié d’une année.

    Ta beauté plus grande que celle des rois,

    Tes petites dents mordillant mes doigts,

    Et tes miaulements par-ci par-là,

    Faisaient de moi comme un heureux papa.

    Tu me faisais rire en volant mes repas,

    En sautant sur la table et reniflant les plats.

    Un sacré numéro, avec tes patatras.

    Tu vas me manquer, mon gentil, mon petit chat.

  • L’Ecole des femmes confinée

    L’Ecole des femmes confinée

    Le 18 novembre 2020, la Cie Acte V dévoile au public lors moyen-métrage, fruit d’un labeur sous la dictature de la Covid-19. Molière-19 articule la célèbre pièce de Molière L’École de femmes avec la Critique de l’École des femmes, dans un agencement bien réglé, amusant et salutaire pour l’esprit.

    En décembre 1662, au cœur du Grand Siècle, Molière fit jouer sur scène une pièce que l’époque jugea immorale: L’École des femmes. Elle aurait pu être comme bon nombre d’œuvres d’antan nées de la plume d’un homme, c’est-à-dire un exercice de domination masculine. Or, «l’immoralité» est là, elle se veut défendre les femmes. Le XVIIe siècle ne semblait pas encore prêt. Des critiques entreprirent de fronder la pièce et Molière, alors ingénieux, attisa les ressentiments au point d’engendrer une «querelle», le valorisant ainsi dans la sphère du théâtre parisien. La rumeur circulait, il répondit, en juin 1663, par une pièce en prose intitulée La Critique de l’École des Femmes, où il opposa ses détracteurs et défenseurs.

    La Cie Acte V, mise en scène par Josefa Terribilini et Marek Chojecki, a entrepris, dans le courant de l’année 2019, de préparer un projet qui jumellerait les deux pièces, les jouant l’une dans l’autre, l’une réagissant à l‘autre. Initialement pensé pour la scène, un destin capricieux a entravé cette ambition première. Le virus, qui en mars 2020 a plongé le monde dans une solitude forcée, enjoignant tout un chacun à demeure chez soi, a instauré une distance quasi totalement entre les êtres. Comment donc envisager de répéter avec de tels impératifs? Les gens chantaient de leur balcon et écrivaient leur propre Recherche du temps perdu, mais toute entreprise collective, notamment théâtrale, dut s’interrompre. C’était donc d’une situation dramatique, peu propice au théâtre, qu’est né Molière-19 – dont le titre porte l’excroissance de la maladie. Le cinéma se présenta alors comme une alternative et, quelques mois plus tard, avec les conseils avisés du réalisateur Marek Chojecki, la troupe projetait un moyen-métrage d’une quarantaine de minutes. Celui-ci reprend l’idée d’un contrepoint bien réglé entre des scènes de la pièce, alors filmées dans un appartement lausannois, et des extraits de la Critique, enregistrés par «webcams» qui surgissent intempestivement pour commenter l’action soudain figée.

    Qu’aurait dit Molière? L’on peut, sans trop s’avancer, supposer qu’il aurait pu apprécier le labeur et l’infatigable sens d’adaptation qui ont porté, du début à la fin, le projet Molière-19. Il est l’une des premières productions d’une époque tourmentée, où les gens, affublés d’un masque, ne dévoilent leur visage qu’une fois chez eux. Arnolphe, l’anti-héros de la pièce, archétype de celui qui se voile la face, se retrouve confiné avec une femme, Agnès, à qui il semble être lié. Suspicieux et jaloux, il tente sans cesse d’enfermer cette jeune compagne dans une ingénuité, seule manière d’affirmer son joug. L’École des femmes est connue et Molière-19, devant sacrifier une majeure partie de la pièce à cause du format, garde, entre autres, les propos sur le potage, l’inavouable «le» et la lecture forcée des Maximes sur le mariage. Ces scènes, systématiquement interrompues, nourrissent des débats par écrans interposés où les personnages de la Critique se disputent la vérité

    Les échos à l’actualité s’avèrent prégnants. Les connexions peinent à s’établir, se coupent, s’interfèrent, que ce soit numériquement ou humainement parlant. Les rires surgissent avec naturel devant l’absurdité d’un écran en cours de chargement ou de la disparition d’un membre au milieu d’une conversation. Les dialogues, librement adaptés de la Critique, éclatent et s’interrompent, et les personnages affirment leurs opinions sans argumenter, sans s’écouter. C’est un bruit difficile à supporter, à l’image de la pollution sonore d’une modernité hyperactive. Empreinte d’un humour folâtre, d’inspiration commedia dell’arte, la référence à la banalité sous le règne de la Covid-19, impose un agencement mécanique salutaire. Les rires naissent alors d’un retour sur soi, qui souligne l’invraisemblable d’une vie par écrans interposés. Le choix de modalités numérique invite le spectateur dans le lieu de vie des acteurs et actrices, brisant ce que l’on pourrait, sans doute abusivement, nommer: un cinquième mur. Ce surgissement dans l’espace privé engendre une forme d’authenticité qui nourrit des esthétiques personnelles, où trône un piano, une bibliothèque ou l’affiche d’un film «grand public». L’effet de réel est ainsi assuré par le réel.

    La pièce de L’École des femmes souligne, quant à elle, une solitude pernicieuse. Arnolphe souffre d’être seul, s’adresse à qui il peut, parfois même à ce qu’il peut, et entrevoit dans chaque geste la potentielle résurrection de sa solitude. Que fait Agnès? Elle lit; son intellect fructifié, elle s’en ira sûrement. Elle rêvasse; elle fomente la braise de son imaginaire, duquel Arnolphe ne participe peut-être pas. Le comportement de ce dernier apparaît davantage comme les manifestations d’une psyché instable, voire névrotique. La pièce montre sous sa misogynie, sa soif de domination, une fragilité dont nul ne connaît la nature, mais que la solitude d’un confinement accentue tragiquement. 

    Tragique, car Molière-19, sous les attraits d’un humour agréable, articule des problématiques hautement contemporaines: la dématérialisation des interactions humaines, la dilution de la réflexion et des débats dans un vacarme constant et la rencontre de soi avec soi après un ralentissement trop soudain. Molière, en son temps, fit éclater la discorde en soumettant au public une œuvre qui critiquait une vision patriarcale et insidieuse. Maintenant, Molière-19 réitère le geste, sur de nouveaux terrains. Le format du moyen-métrage, semble-t-il trop court, condense l’ensemble en quarante minutes et un peu plus de largesse aurait peut-être pu prolonger l’élan ou accentuer un point. Cela se comprend néanmoins et, malgré la brièveté imposée par le présent, surmonté par d’inlassables adaptations, l’on quitte la salle de projection avec le sentiment d’avoir vécu un agréable moment, enrichissant et drôle. Les heures suivantes, pensif l’esprit étudie encore cette fin si moderne. 

    Maxime Hoffmann

  • Anecdotes des étudiant·e·s en échange en Suisse

    Anecdotes des étudiant·e·s en échange en Suisse

    La fondue… 

    J’étais en train de manger de la fondue avec mes colocataires et à la fin j’avais la sensation d’avoir trop mangé. J’ai traduit littéralement une expression qu’on a au Mexique et j’ai dit « J’ai la maladie du cochon ». Ils m’ont regardé en rigolant et je ne savais pas que ce n’était pas une expression ici. Alors j’ai dû expliquer qu’au Mexique on dit ça quand on a trop mangé et qu’on a envie de dormir parce qu’on ne peut même pas bouger. A partir de ce jour-là, ils disent toujours qu’ils ont la maladie du cochon. 

    Mariana, Mexique

    Prononcer à la francophone, même les mots anglais

    Il y a une chose qui est vraiment bizarre pour moi. On avait intégré beaucoup de mots anglais dans la langue française mais on prononce les marques anglaises à la française. Tout le monde dans le cours de programmation prononce Python comme le serpent et il y a quelques années quelqu’un a prononcé même les produits iPad ou iPhone avec un « i » français. En allemand on ne le fait pas. Nous utilisons toujours les prononciations originales des marques sauf pour une marque quin’est pas connue. Ça me gêne toujours si quelqu’un doit corriger ma prononciation. Pourtant si je dis que j’apprends la programmation avec Python (prononciation anglaise) il n’y a personne qui me comprend.

    Sandro, Suisse allemande

    Voitures volantes

    Les Alpes suisses sont les montagnes les plus célèbres au monde. En hiver, il n’y a pas de meilleur endroit pour skier et en été, elles sont parfaites pour randonner. Mais pour conduire ? Les endroits où les voitures et les bus peuvent se croiser me semblent insolites. La nuit, je pensais qu’il y avait des voitures volantes comme dans Harry Potter parce que je ne pouvais pas croire qu’il y avait des personnes qui conduisaient à cette hauteur. Au début, je pensais que j’allais mourir à chaque fois que je montais aux alpages ; maintenant je conduis presque comme un Valaisanne. 

                                                       Esther, Etats-Unis & Honduras

    Le contrôle des habitants, toute une histoire !

    Quand je suis arrivée à Lausanne, j’ai été informée d’une obligation fondamentale en Suisse. Tout le monde doit s’inscrire au Service du Contrôle des habitants. Même ce fait m’a choquée ! Avant, j’habitais aux États-Unis et en Angleterre, donc c’est très officiel à mon avis. Cependant, cette histoire ne concerne pas cela, mais plutôt ma confusion dans un nouveau pays !

    J’ai envoyé les dossiers au Service du Contrôle des habitants à Lausanne. Je me suis dit « Parfait, ce procédé était trop stressant, mais heureusement c’est terminé ! » Bien sûr, le jour suivant j’ai reçu un courriel qui disait « Madame, vous n’habitez pas à Lausanne. Vous habitez à Ecublens, et il faut envoyer vos documents au Service du Contrôle des habitants de cette ville. » C’est embarrassant que je n’aie eu aucune idée du fait que c’était deux communes différentes ! Ensuite, j’ai pu refaire complètement le procédé. C’était ennuyeux, mais au moins maintenant je ne confonds plus les deux !

    Taylor, Etats-Unis

    Un horaire pour faire la cuisine…

    Un jour, alors que je rendais visite à mon meilleur ami ici en Suisse, j’ai décidé de faire la cuisine pour notre dîner. Alors que je préparais les ingrédients pour la cuisson, mon ami m’a demandé combien de temps il faudrait pour préparer ce plat. Eh bien, à ce moment-là, j’ai remarqué que c’est une différence culturelle : le timing semble très important en Suisse, alors qu’il n’est pas le même en Asie. Nous ne mesurons jamais le temps nécessaire à la préparation d’un plat. Quand il est prêt, il est prêt pour nous. J’ai également été surprise d’apprendre par mes amis que toutes les activités doivent être effectuées dans le respect du temps en Suisse. 

    Susu, Birmanie

    L’amour de la randonnée

    Ici en Suisse, on adore la randonnée. Tout le monde fait de la randonnée: les petits, les plus âgés, les familles, les couples, tous. Et pourquoi pas? La Suisse est dotée d’une multitude d’espaces pour profiter de la nature majestueuse qui est présente dans le pays. Donc, pour en profiter moi aussi, je me suis mise en route pour faire une randonnée. On m’avait bien préparée bien sûr, en m’informant des chaussures appropriées qu’il faut mettre, de la nourriture qu’il faut apporter et d’autres informations importantes. Pourtant, on m’avait peut-être surestimé le niveau. Et donc, a commencé ma première randonnée suisse dure. J’étais souvent à bout de souffle, raison pour laquelle on a dû faire beaucoup de pauses. Quand je croyais qu’on était près de notre destination finale, on était quand même assez loin. En plus, à chaque pas, il me semblait que mon sac devenait de plus en plus lourd. Heureusement, quand on a enfin atteint notre destination, j’avais oublié toute la douleur que je venais de sentir pendant quelques heures. La vue a été une des plus belles vues que j’aie vue dans ma vie. Hélas, j’ai appris deux choses de cette expérience. La première, la randonnée est bien pour tout le monde en Suisse, mais bien sûr, en fonction de votre propre niveau (ce qu’il faut annoncer bien à l’avance). La deuxième, où que vous vous trouviez, et quelle que soit la douleur que vous sentirez, la destination finale, ainsi que les souvenirs que vous créerez pendant celle-ci, vaudront toujours la peine. 

    Khadija, Pakistan

    Nourriture épicée, non pas tant que ça !

    Quand je suis arrivée en Suisse, j’ai organisé un brunch avec mes colocataires avec des plats typiques du Mexique. Elles m’ont demandé s’il y avait quelque chose de piquant dans la nourriture et j’ai dit que ce n’était pas si piquant. On a commencé à manger et c’était trop piquant pour elles. Après elles ont dû boire un litre de lait. 

    Mariana, Mexique

    Comment devenir riche en vendant de l’eau !

    La première anecdote, je l’ai vécue (quand j’étais) dans un restaurant avec mes amis. L’Espagne est probablement l’unique pays en Europe où il n’existe pas l’option de demander de l’eau courante. Donc, quand le serveur nous a apporté une bouteille d’eau importée d’Italie, cela ne nous a pas surpris. Je sais que la vie en Suisse est plus chère que la vie en Espagne mais je n’aurais jamais imaginé que, quand le serveur nous a apporté l’addition, l’eau serait plus chère qu’une pizza ! Leçon apprise.

    Marti, Espagne-Catalogne

    Billets de banque, rares

    Une différence entre la Suisse et l’Angleterre que j’ai remarquée tout de suite, c’est les billets de banque. En Angleterre, notre plus gros billet de banque est de 50 livres, et actuellement ils sont extrêmement rares à trouver. Donc à mon arrivée en Suisse, c’était une vraie nouveauté pour moi de voir des billets de 100 et 200 francs ! Une fois, une de mes amies a payé son café avec un billet de 100 francs, et une autre amie a payé pour une tournée de boissons avec un billet de 200 francs ! Je comprends que ce n’est pas nécessairement une habitude suisse, mais en tant qu’Anglaise qui ne voit que des billets de 20 livres, je trouve cela assez amusant.

    Lauren, Angleterre

    La confiance, véritable ou naïve ?

    Depuis que je suis arrivée à Lausanne, j’ai raconté beaucoup de choses sur la Suisse et comme est ma vie ici, à mes amis espagnols. C’est vrai qu’ils ne me croient pas sur beaucoup de choses. Ils ne peuvent pas imaginer que les gens se promènent dans la rue sans masque ou ils ne peuvent imaginer qu’il n’y a pas de contrôle à l’entrée du métro (par exemple).

    Je suis très heureux de vivre en Suisse mais il me manque beaucoup de choses d’Espagne. Surtout en ce qui concerne la nourriture et la gastronomie espagnole.

    Marti, Espagne-Catalogne

    Boire du vin, une tradition en terre romande

    En Suisse allemande on aurait vraiment l’air d’être raffiné si on commandait un verre du vin pendant une sortie mais ici en Suisse romande ce n’est rien de spécial. Ici, on boit beaucoup plus de vin qu’en Suisse allemande. Chez nous, on boit seulement du vin avant ou après un repas et plutôt quand nous avons des invités. Moi, j’aime bien boire du vin rouge mais mes amis pensent toujours que c’est une blague quand je leur demande s’ils veulent partager une bouteille de vin quand nous sommes dans un bar.                

     Sandro, Suisse allemande

    Répartition entre travail, loisirs et shopping

    Traditionnellement, je travaille dur pendant la semaine et pendant les weekends je bavarde avec des amis, je dors, et plus important je fais les courses. Cette habitude ne fonctionne pas à Lausanne parce que les magasins sont fermés tôt le samedi et fermés complètement le dimanche ! Ça se voit, c’est un nouveau concept pour moi, et je l’ai appris à mes dépens malheureusement.

    J’ai décidé de faire du shopping samedi au lieu de vendredi. On peut deviner ce qui s’est passé ensuite. Bien sûr, le marché était fermé quand je suis arrivée samedi ! Je pense qu’il était 18.05. Avec tristesse je suis rentrée chez moi, et encore pire je n’avais pas de nourriture pour le dimanche. Au moins on peut toujours faire confiance aux restaurants fast-food ! Et comme je le sais aussi maintenant, il y a Aldi à la gare !            

                                       Taylor, Etats-Unis

    Un certain sens de l’orientation 😉

    Ma copine de Bâle, qui m’a rendu visite pour un week-end, et moi, nous étions à la recherche d’un restaurant chou près de la Place de l’Europe. Pas de problème, avons-nous pensé… nous avons saisi l’adresse du restaurant sur Google maps et l’application nous a indiqué que le restaurant se trouve à sept minutes de la Place de l’Europe. Avec une grande anticipation nous avons couru dans la direction supposée correcte. Lorsque nous avons atteint notre « destination », nous étions au milieu d’une rue sans aucun signe d’un quelconque restaurant. Nous avons examiné la carte de plus près et décidé, après des procédures d’exclusion, que le restaurant devait se situer au niveau inférieur. Nous avons changé le niveau et Google maps nous a montré de nouveau que nous étions juste devant le restaurant. Apparemment ! Devant nous il y avait tout sauf un restaurant. Troublées, nous avons encore une fois changé le niveau et lancé de nouveau Google maps. Cette fois, nous allions trouver le restaurant… ! Spoiler : jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons toujours pas trouvé le restaurant…

    À cause de l’élévation de la ville, il est assez facile de se trouver en dessous ou au-dessus de la rue que vous voulez atteindre. Les cartes en 2D ne nous ont pas beaucoup aidées, seule l’expérience en trois dimensions peut aider. 

    Fiona, Suisse allemande

    Starbucks et mon expérience du français

    « Si tu veux apprendre le français, tu dois essayer de parler la langue autant que possible. » Cette phrase je l’entends tout le temps. Donc, la première semaine où j’étais à Lausanne je suis allée au Starbucks et mon plan était de passer ma commande de la manière la plus authentique possible. Au début, ça s’est bien passé ; les boissons sont en tout cas écrites en anglais et « petit » ou « grand » n’était pas un problème. Mais le moment est venu où la serveuse m’a demandé quelque chose que je n’avais pas préparé… je lui ai demandé en français si elle pouvait répéter la phrase un peu plus lentement. Et pouf, elle a commencé à parler anglais avec moi. En anglais, qui était pire que mon français.  

    Une semaine après j’ai voulu réessayer de faire tout en français. Et je suis à nouveau tombée sur une question. Je me suis dit que ce n’était pas grave et je lui (c’était une autre serveuse) ai simplement demandé en français si elle pouvait répéter sa question. Et elle a commencé à me parler en anglais…

    Tout à coup, mon objectif est devenu de passer toute ma commande en français sans que la serveuse change en anglais. Comme ça Starbucks a également gagné un nouveau client régulier. 

    À partir de la troisième semaine je n’ai plus eu de serveuse au Starbucks qui m’a parlé en anglais !

    Fiona, Suisse allemande

    Le dimanche en Suisse 

    Quand Je suis arrivée en Suisse, j’ai été très surprise de découvrir que tous les magasins ferment le dimanche ici. Habituellement, le dimanche est le jour où nous faisons nos achats en Asie, car les écoles et les entreprises sont fermées. Mais j’ai pensé que c’était bien que les gens qui travaillent dans les magasins puissent aussi bien profiter du dimanche,comme les autres. Il y a aussi un aspect négatif, à savoir qu’il faut vraiment se dépêcher de faire les courses le samedi, et que les magasins sont aussi très encombrés. En plus de tous ces problèmes de shopping, j’ai eu une autre surprise ! le dimanche est aussi un jour où l’on ne peut pas faire de bruit dans son quartier. Une fois le dimanche, j’avais prévu de faire le ménage et de passer l’aspirateur dans ma chambre. Mais ma colocataire m’a avertie qu’il ne fallait pas passer l’aspirateur car cela dérangerait les voisins, parce que c’est le dimanche. 

    Susu, Birmanie

    Les horaires d’ouverture, une surprise

    Quelque chose qui m’a pris du temps à m’habituer, c’est le fait qu’en Suisse (et dans d’autres pays européens) tous les magasins et supermarchés sont fermés le dimanche. En Angleterre, les magasins sont toujours ouverts le dimanche, mais avec des horaires d’ouverture plus courts. Au cours de mes premières semaines en Suisse, j’oubliais toujours ce fait, et parfois je n’avais plus beaucoup de nourriture le dimanche. Maintenant je sais organiser mes courses pour avoir assez à manger lorsque les supermarchés sont fermés !

    Lauren, Angleterre

    Le sapin qui a causé une confusion 

    Après l’école obligatoire, j’ai passé une année à Yvonand pour apprendre la langue. J’ai travaillé dans une famille et je me suis occupée des trois petites filles. À la fin de l’année je suis tombée amoureuse d’un garçon suisse allemand qui faisait son apprentissage en Suisse romande. Nous passions beaucoup de temps ensemble et il est devenu mon copain. Le matin du premier mai 2013, j’étais en train de préparer le déjeuner, ma patronne ne pouvait pas arrêter de me sourire. Tout à coup Elle m’a alors dit de regarder par la fenêtre. J’ai obéi et je m’y suis dirigée. Là j’ai vu toute de suite pour quelle raison elle ne pouvait pas arrêter de rigoler. Dans le jardin, juste devant la maison, il y avait un grand sapin qui portait mon nom dessus. Il m’a fallu un petit moment pour comprendre mais la situation est devenue claire quand j’ai pris conscience de la date. Dans certaines régions de Suisse allemande (surtout des régions rurales) il existe une vieille tradition à ce sujet. Dans la nuit du 31 avril au 1er mai, les garçons qui sont amoureux d’une fille placent un sapin avec son nom dessus dans son jardin. Ils le décorent avec des rubans et ils l’attachent pour qu’il ne tombe pas. Le sapin reste pendant un mois et la fille ne sait pas qui l’a mis, jusqu’au moment où les garçons viennent le chercher. Afin de le remercier pour son grand effort, la fille préparera un souper pour toute l’équipe. Pour revenir à mon histoire, j’étais très heureuse de ce petit geste et j’étais très fière d’avoir un sapin même en Suisse romande. Un peu plus tard de ce jour-là, on a sonné à la porte et j’ai ouvert. Le visiteur était le pasteur. J’étais toute étonnée qu’il me rende visite. Il m’a présenté toutes ses félicitations pour le bébé qui était né et qui s’appelait « Yasmin ». Il m’a dit, avoir bien remarqué le sapin donc il a dû se renseigner. En riant, je lui ai expliqué que ce n’était pas un sapin de naissance mais un sapin d’amour. Il a bien aimé cette histoire et mon sapin est devenu célèbre dans tout le village. 😊 (En Suisse allemand on dit « Maitanndli», en allemand « Maibaum ») Voici la distinction

    Yasmin, Suisse allemande

    Des Suisses romands qui n’aiment pas l’allemand 

    La deuxième anecdote s’est déroulée de nouveau pendant mon année en Suisse romande. Une fois par semaine j’allais à l’école à Grange Verney. Là nous apprenions tout ce qui concerne le ménage et la santé. Mes amies et moi avons fait connaissance avec des jeunes en dehors de notre classe mais qui allaient à l’école à Grange Verney. J’ai rencontré un garçon qui était super gentil et serviable et je regrette que nous n’ayons plus de contact aujourd’hui. Mais ce que je veux dire c’est, qu’on parlait souvent ensemble et que c’était un peu gênant parce que je ne comprenais presque rien. Il me racontait son weekend et ses activités et je pouvais juste répondre avec les mains (surtout au début). Après quelques mois, quand mon français s’est amélioré, j’ai cherché (de nouveau), désespérée, le mot juste pour lui expliquer quelque chose. Avant que j’aie formulé une phrase, il a commencé à rigoler et il m’a aidé en ALLEMAND ! Et ce n’était pas de l’allemand cassé, appris à l’école obligatoire. Non, il m’a parlé parfaitement en suisse allemand (avec un accent zurichois). Mais ça va ou bien ?! Je devais lui raconter des trucs n’importe comment grâce à mon français sous-développé et il n’a jamais dit un mot en suisse allemand bien qu’il ait su le parler ! Avec un grand sourire il m’a dit que sa maman venait de Suisse allemande et c’est la raison pour laquelle il maîtrisait aussi cette langue. Bon, au début de cette révélation je l’ai grondé un peu mais en fait je pouvais plus profiter, car nous avons parlé de toute façon en français. Il a toujours refusé de parler en allemand. 

    Yasmin, Suisse allemande

    Les heures d’ouverture en Suisse

    En arrivant en Suisse, il est vrai qu’il faut s’adapter aux heures d’ouverture ici. Et, paradoxalement, ça prend du temps. En venant d’un pays chaud, où tout est ouvert jusqu’à tard, je n’étais pas du tout habituée aux fermetures tôt des magasins. Le pire, c’est qu’on était habitué à faire nos courses le dimanche ; ainsi, la première semaine en Suisse, on n’a pas beaucoup mangé. Au fil du temps, pourtant, on a appris. On a appris à décaler notre horaire quotidien pour que tout ce qu’il fallait acheter, on le fasse avant 18h30. On a appris à faire nos courses le samedi au lieu du dimanche et parfois, on les a même faites le jeudi. En outre, on a appris à se détendre. En Suisse, les fermetures tôt sont faites pour que les commerçants aient un horaire de travail 《vivable》 par rapport au reste du monde. Mais en vrai, cela pousse également le public, soit familles ou les individus, à profiter de leur temps libre. On peut passer du temps ensemble, faire une activité à l’extérieur ou bien tout simplement reprendre notre souffle après le stress de notre vie quotidienne. Au début, je m’énervais de ces heures d’ouverture. Mais, maintenant, je me rends compte que ça me fait plus de bien que de mal.

    Khadija, Pakistan

     

    Elections

    En Amérique, nous parlons toujours de démocratie, mais je pense que les Suisses ont un sens de la démocratie beaucoup plus inclusif. Chaque conversation familiale tourne autour de la politique, mais de manière inclusive. Cela m’étonne que les partis politiques doivent travailler ensemble même s’ils ne pensent pas de la même manière et qu’un électeur puisse choisir sans être lié à un seul parti politique. J’aime le fait que les électeurs prennent des décisions en étant informé. J’ai entendu des amis dire « je n’ai pas voté, parce que je ne me suis pas renseigné sur ce sujet ».

    Esther, Etats-Unis & Honduras

  • Prévention et action contre le SIDA

    Prévention et action contre le SIDA

    HUMANITAIRE · Un projet d’étudiant·e·s lausannois, CALWHA, collabore depuis 10 ans avec deux hôpitaux tanzaniens pour augmenter l’adhésion aux traitements administrés aux enfants atteints du SIDA et faire de la prévention contre la maladie. Exploration du fonctionnement de ce système d’entraide.

    «We can be heroes just for one day», chantait David Bowie à l’occasion du Live Aid for Africa, première opération de grande envergure visant notamment à récolter des fonds pour la lutte contre le SIDA. 35 ans plus tard, ce sont huit étudiant·e·s lausannois·es de médecine et de soins infirmiers qui apportent une aide de bien plus longue durée à cette cause. Membres du Mouvement des Etudiant-e-s Travaillant contre les Inégalités d’accès à la Santé (M.E.T.I.S), il·elle·s participent à un projet de longue haleine, intitulé Children and Adolescents Living With HIV/AIDS (CALWHA), qui consiste à aider de jeunes tanzanien·ne·s atteint·e·s du VIH/SIDA.

    Un projet en Tanzanie

    Depuis l’année 2010, les générations d’étudiant·e·s se succèdent chaque année pour apporter une aide continuelle aux hôpitaux locaux situés au Nord-Ouest du pays, près du lac Victoria. «La Tanzanie a été choisie par les fondateurs du projet car la prévalence du SIDA y est très élevée», précise Zénia Fisler, membre de CALWHA. Le projet, en relation avec deux hôpitaux locaux améliore l’adhésion aux traitements distribués et reçoit tous les trois mois un rapport rendant compte de la situation locale. Sur place, les informations sur le mode de diffusion du virus manquent. Les croyances populaires répandent que le VIH est transmis par les moustiques ou les sortilèges, compliquant la prévention. «Convaincre les enfants de la nécessité de venir prendre leur traitement sur place est aussi crucial», explique Julie Blant, responsable de CALWHA. «Les traitements sont uniquement distribués à l’hôpital. Certains enfants et adolescents doivent effectuer un long trajet pour s’y rendre.» Les journées de distribution de traitements, échelonnées sur deux jours, l’une pour les enfants et l’autre pour les adolescents, réunissent 300 personnes tous les mois. L’augmentation constante du nombre de participant·e·s depuis le lancement du projet, semble témoigner du succès de la prévention effectuée. Durant l’été, l’équipe se rend habituellement en Tanzanie pour aider les hôpitaux et faire de la prévention. Cette année cependant, le coronavirus a empêché la tenue du voyage et l’équipe espère pouvoir partir en 2021. Pour récolter l’argent nécessaire à l’organisation des journées, les idées ne manquent pas: «Nous organisons des ventes de pâtisseries, des vides dressings, des karaokés et nous recevons aussi des dons», égrène Romain Durand. «Cette année, à cause du coronavirus, nous n’avons pu effectuer aucune de ces activités et avons lancé un crowdfunding (https://wemakeit.com/projects/calwha) pour soutenir le projet.»

    Journée de prévention contre le SIDA

    Les membres du projet CALWHA participent aussi à la journée de lutte contre le SIDA, ayant lieu le premier décembre. D’habitude, ils collaborent avec le centre Unisanté lors de cette journée, pour organiser des dépistages gratuits et partager des connaissances sur la maladie. Trouvant regrettable que l’événement soit annulé cette année, les étudiant·e·s ont décidé d’organiser une campagne d’information sur les réseaux sociaux, étalés sur 3 jours, du 30 novembre au 2 décembre. Au programme des deux premiers jours, quizz sur le sujet et informations diverses seront diffusés sur les story de divers réseaux sociaux. Le 2 décembre sera consacré au projet CALWHA en tant que tel et signera le lancement officiel du crowdfunding destiné à récolter 3500.-, le tiers du budget annuel délivré aux hôpitaux tanzaniens. «Notre motivation, c’est de lutter contre les inégalités d’accès à la santé », affirment Allegra Massazza et Audrey Planche. «En Suisse, nous avons une très bonne qualité de vie, nous sommes privilégiés par rapport à d’autres parties du monde.» Ainsi, la chanson We Are The World résume à elle seule l’idéal guidant les membres du projet CALWHA.

    Killian Rigaux

    Instagram : @metislausanne, Facebook : Metis-Lausanne

  • Je suis qui je suis

    Je suis qui je suis

    ANTICONFORMISME • Se questionner sur le bien-fondé de certaines routines permet de mettre en exergue leur aspect aliénant et ainsi prendre du recul. Certain·e·s osent se détacher du regard des autres et du mode de vie considéré comme normal afin de suivre leur propre voie et atteindre un autre type de bonheur que celui prescrit par la société.

    L’automne supplantant la saison estivale, les souvenirs de vacances flétrissent; l’heure de la rentrée, ainsi que celle de la reprise, ont sonné. Les préoccupations considérées sérieuses reprennent, mais des songes virevoltent tels des feuilles mortes dans la conscience. Pourquoi s’infliger de telles obligations? Beaucoup sont enfermé·e·s dans une routine alliant métro, boulot et dodo, mais rares sont celles et ceux qui se questionnent sur son bien-fondé. En quoi consacrer sa vie entière à son travail est utile? D’un point de vue collectif, à part satisfaire le besoin accru de consommation qu’exige le modèle capitaliste, le travail rémunéré de tout un chacun n’est pas réellement nécessaire au bon fonctionnement de la société. Selon l’anthropologue David Graeber, le nombre de Bullshit jobs ne cesse de croître et le sentiment d’inutilité l’accompagne inévitablement. Dans ce contexte, la perspective individuelle ne s’en sort guère mieux, car la pression qu’exerce le modèle dominant empêche souvent une prise de conscience. Le manque de recul sert ainsi le système néolibéral aux dépens des individus. Cette aliénation s’explique aisément à travers le processus de socialisation qui forge l’être humain. Dès son plus jeune âge, il·elle est éduqué·e en vue de respecter les normes en vigueur dans la société. D’un côté, le respect d’un certain ordre est assuré, mais d’un autre, le conformisme induit empêche souvent l’action.

    L’action contre la peur

    Toutefois, afin de jouir d’une vie authentique, il faut se risquer à agir en vue de réaliser tout son potentiel. Selon le philosophe Charles Pépin, le célèbre «deviens ce que tu es» de Nietzsche nous encourage: «Ose devenir toi-même, assume ta singularité au cœur de cette société qui, par définition, valorise les règles. Il n’est pas surprenant que tu aies peur: la société, pour fonctionner, exige une soumission aux normes.» La peur de la transgression explique en grande partie pourquoi la majorité s’enlise dans des habitudes confortables, qui, souvent, ne mènent pas au bonheur. Être en marge effraie, car le risque d’échec est exacerbé et l’énergie à déployer en vue d’une justification d’un tel mode de vie est élevé. Pour Charles Pépin, «l’échec n’est certes pas agréable, mais il ouvre une fenêtre sur le réel, nous permet de déployer nos capacités ou de nous rapprocher de notre quête intime, de notre désir profond».

    Un échec construit des bases solides pour l’avenir

    Le rapport à l’échec infuse la société, mais il valorise seulement la performance et la productivité. Les politiques structurelles néolibérales l’appréhendent négativement en l’évitant alors que le philosophe, lui, nage à contre-courant, puisqu’il conçoit l’échec comme constructif, nécessaire et surtout fondateur. En effet, «il faut avoir déjà échoué pour savoir qu’on s’en relève: alors autant commencer tôt». Ainsi, il demeure préférable de suivre ses propres envies et passions, quitte à échouer et se réorienter plus tard; rien n’est jamais perdu. Par surcroît, si les échecs rencontrés ne sont pas exploités, ils sont davantage tranchants, car ils exacerbent les remords. Ainsi, un échec construit des bases solides pour l’avenir, le remords en revanche ne fait que ressasser les décisions greffées à jamais dans un passé morne et échu. Il en va de chacun·e de choisir sa préférence.

    De la simplicité au cœur de la nature

    Face à ce dilemme de vie, la figure du grimpeur est éclairante, car la pratique de l’escalade permet une réelle application du principe socratique «connais- toi toi-même». L’attention est totalement dirigée vers cette philosophie de vie et requiert un recul important face aux valeurs dominantes afin de les dépasser et de contrôler son parcours. Le grimpeur Tommy Caldwell résume les fondements de la discipline à une vie de «plein air et de rejet du matérialisme sournois qui domine notre société […] Je ressentais depuis quelques temps la pression d’une société qui nous incite à aller à l’université, à trouver un bon emploi, à gagner de l’argent. Il me semblait qu’il s’agissait d’un leurre, d’une perspective dénuée de sens. Aucune montagne ne me faisait aussi peur que la pensée de devoir me conformer à de telles normes et de renoncer à la vie d’aventures à laquelle j’aspirais.»

    Embrasser une cause plus importante que ses besoins matériels et atteindre la liberté

    Ainsi, ce retour aux valeurs plus essentielles permettrait d’être en accord avec l’environnement mais aussi avec ses motivations profondes et son corps. L’harmonie est parfaite entre l’effort physique et le respect de la nature. L’équilibre alors atteint permet d’oublier les préoccupations égoïstes afin de se fondre dans le paysage pour embrasser une cause beaucoup plus importante que ses besoins matériels et ainsi toucher du bout des doigts la liberté.

    Loin du regard des autres

    Néanmoins, l’être humain étant un animal social, le regard des autres importe beaucoup – trop pour certain·e·s. Ainsi, si l’on souhaite s’émanciper des routines aliénantes, la reconnaissance de soi doit venir de soi-même et non des autres. Le respect du principe d’ipséité permettrait de s’affranchir des pressions externes en exaltant «ce qui fait qu’un être humain est lui-même et non pas autre chose».

    La reconnaissance de soi doit venir de soi-même et non des autres

    En outre, il s’agit d’affirmer et d’aimer sa singularité, peu importe le contexte, les personnes ou encore la situation. Par exemple, pour un artiste musical, constamment soumis à la critique et aux regards des autres, l’ipséité se dresse comme une arme efficace. Damso, rappeur belge au succès fulgurant, lui consacre une place conséquente dans la globalité de son œuvre. Dans son dernier album sorti récemment, intitulé QALF (Qui Aime Like Follow), il sublime cette conception tout au long du projet. Il l’élève au rang d’une véritable philosophie: une ode à l’indépendance. Dans une interview, il explique que: «QALF, c’est une philosophie, fais ce qui te plaît jusqu’à ce que ça plaise aux autres, fais-toi plaisir, émancipe-toi de tout ce qu’on peut te dire, toi t’aimes, c’est l’essentiel, peut-être qu’à un moment les gens vont kiffer.» Assurément, l’ipséité fracture la conception hégémonique aliénante de notre rapport aux autres et ouvre la porte à l’émancipation libératrice ainsi qu’à L’insoutenable légèreté de l’être. •

  • À la rencontre de… Sébastien Wenk, du groupe Époque Bleue

    À la rencontre de… Sébastien Wenk, du groupe Époque Bleue

    INTERVIEW · L’auditoire a rencontré Sébastien Wenk, chanteur et guitariste du groupe Époque Bleue, créé au sein du collectif La Machinerie et qui vient de sortir son premier diptyque le 30 octobre passé.

    Pourrais-tu te présenter et décrire ton parcours musical ?

    Sébastien Wenk, je fais le chant et la guitare dans le groupe Époque Bleue. J’ai commencé à jouer du piano à 11 ans, mais je n’en ai fait que quelques mois. En fait, ma professeure enseignait essentiellement du classique et à l’époque ça ne m’attirait pas. Parallèlement, je faisais des cours de solfège que j’ai poursuivi jusqu’à leurs termes. Ensuite, j’ai commencé la guitare à 13 ans avec un professeur, avant de continuer à pratiquer seul. Et puis j’ai acheté une basse quelques années plus tard. Finalement, je me suis mis à composer vers mes 18-19 ans. Mes premières ébauches, je les faisais sur GarageBand. Pour ce qui est du chant, j’ai commencé par moi-même et j’ai quand même pris une année de cours à l’école Ton sur Ton, à la Chaux-de-Fonds.

    Qu’en est-il des autres membres du groupe?

    Il y a Arnaud Paolini qui fait la guitare, une deuxième voix et aussi beaucoup de prod’. Il a fait un bachelor en musiques actuelles à la HEMU et a également un autre projet musical qui s’appelle Chemical Fame. Puis, Maic Antoine qui fait la basse et avec qui j’ai joué dans un précédent groupe, Nocturn. En fait, Époque Bleue est un peu l’évolution de ce projet qu’on avait ensemble. Il a aussi étudié à la HEMU et s’investit dans plusieurs projets, comme Chuckles, Etienne Machine et Chemical Fame. Ensuite, Mathieu Nuzzo qui est aux claviers et aux synthétiseurs. Il est également passé par la HEMU. À la batterie, on retrouve Thibault Besuchet, qui est aussi à la HEMU. En fait, c’est là qu’ils se sont tous connus et qu’ils ont décidé de créer le collectif La Machinerie. Pour ma part, je les ai rejoints parce que je connaissais bien Maic et que le contact avec les autres s’est trop bien passé. Finalement, Alexis Sudan, qui travaille au A.K.A Studio au Flon, est l’ingénieur son et participe à la co-production du projet en nous donnant des idées ou des suggestions.

    Est-ce que tu pourrais dire quelques mots sur le collectif La Machinerie?

    C’est un collectif artistique lausannois, principalement musical, qui a été fondé il y a à peu près un an. Différents projets y sont rattachés tels que Etienne Machine, Chemical Fame ou encore Chuckles. Le collectif crée une sorte de cohésion et de force. Il permet de nous réunir souvent et d’élargir nos ambitions. À l’avenir, il pourrait agir comme un label, afin de produire les enregistrements sous notre nom, ainsi que mêler plusieurs arts en incluant des personnes qui feraient notamment des visuels.

    Comment est-ce que vous définiriez votre style musical et quelles sont vos principales influences?

    Je dirais que c’est une espèce d’indie pop francophone. Parfois, ça peut être un peu psyché dans les changements d’accords ou dans les tonalités. Mais je pense que c’est une musique assez accessible, « facile d’écoute ». Il y a aussi des influences dream pop, du style beach house, avec une rythmique assez répétitive, « c’est tout droit », un peu comme « une autoroute de rêve ». Le projet a principalement été influencé par des groupes et des artistes tels que Men I Trust, Mac Demarco, Beach Fossils ou encore Muddy Munk – actuellement actif sur la scène pop francophone suisse.

    Pourquoi l’idée du diptyque (une sortie à deux volets)? Et est-ce qu’il y a un thème ou des émotions récurrentes dans vos chansons?

    Au départ, j’étais venu vers Maic, Arnaud et Alexis avec des compos que j’avais faites dans ma chambre; certaines maquettes un peu toutes nues, d’autres déjà pas mal terminées. On devait sortir un EP avec 5-6 titres, qui étaient la base du projet. Mais ce n’était pas cohérent de les réunir toutes ensemble; ce ne sont pas des musiques qui ont été écrites avec une histoire commune. C’est pour donner du sens derrière ces titres qu’on a alors décidé de les diviser. De ce fait, j’ai pu assembler les titres, deux par deux, en fonction des émotions et d’une ambiance générale qu’ils semblaient partager entre eux. En tout, il y aura trois diptyques. Le premier, sorti fin octobre, s’appelle «La Pièce» et traite en quelque sorte de rêves dans un espace renfermé. Le deuxième sera peut-être un peu plus triste et profond, sans pour autant que ce soit une centrale de films déprimants (rires). Et le dernier, qui sera un peu plus joyeux et coloré, sortira l’été prochain.

    Pourquoi Époque Bleue?

    C’est Maic qui a proposé ce nom. Au début, ça ne me parlait pas plus que ça, sans pour autant que je n’aime pas l’idée. Puis, avec le temps et les différentes compos, ça m’a trop parlé. Les musiques sont assez nostalgiques et c’est une couleur qui s’y prête bien. Finalement, ça a été validé et je trouve ça original, sans pour autant que ce soit trop décalé.

    Sur quelles plateformes pouvons-nous vous écouter?

    Sur toutes les plateformes pour écouter de la musique: Spotify, Tidal, Apple Music, etc.

    Est-ce que la crise du coronavirus a été un frein au niveau du projet?

    Le coronavirus a un peu décalé tout le processus de production, car durant le confinement on ne pouvait même plus être trois au studio. On ne pouvait donc ni répéter, ni composer ensemble. Mais est-ce que ça a été un frein? Je pense que non. Ça nous a permis de prendre le temps de réfléchir sur la cohérence des titres et de travailler sur les visuels. Je dirais que ça nous a effectivement un peu repoussé mais c’était à notre avantage.

    Comment perçois-tu la scène musicale en Suisse romande? Est-ce que c’est difficile pour de jeunes musicien·ne·s de se lancer et de concrétiser un projet dans le monde musical actuel?

    J’ai l’impression que c’est toujours un peu difficile. Pour ma part, je n’ai pas vraiment un avis professionnel; les autres membres du groupe en savent davantage, notamment parce qu’ils ont des cours sur le sujet. Je trouve que la Suisse est un pays très « sport »; les aspects artistiques et culturels ne sont pas mis sur le devant de la scène. Avoir un réseau, ça aide, et La Machinerie nous permet justement de créer des contacts. Il y a aussi un côté administratif; il ne faut pas avoir peur de faire des mails pour contacter des radios, par exemple. Certaines répondent assez volontiers et rapidement. Alors, je dirais que c’est dur mais qu’il ne faut pas se décourager. Il faut y croire.

    Quelles sont les dates/informations à retenir?

    On aura un premier concert à la Case à Chocs à Neuchâtel le 22 janvier, si ce n’est pas annulé d’ici là – on espère. En fait, ce sera le premier concert du projet. Le premier diptyque est sorti fin octobre. Le deuxième sortira en début d’année prochaine, courant janvier-février-mars. Et le dernier, au début de l’été 2021.

    Propos recueillis par Mathilde de Aragao

    © Rosalie Evard

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