Guerre au Tigray: la destruction d’un peuple

GENOCIDE Pour assurer son assise sur l’Ethiopie, le Premier Ministre Abiy Ahmed, évince les anciennes forces politiques. La fusion des partis et la centralisation du pouvoir fédéral engendrent cependant de profonds conflits et le dirigeant instrumentalise et ravive d’anciennes tensions ethniques. De ces manœuvres résulte une guerre au Tigré, impliquant l’armée fédérale, des milices régionales et des troupes érythréennes. Ce conflit ne se limite pas aux moyens « usuels » : la famine, la santé et les violences sexuelles sont utilisés à des fins militaires. La répétition de ces actes contre un peuple caractérise les plus atroces des crimes définis par la Cour pénale internationale.

Située dans la Corne de l’Afrique, l’Ethiopie est un Etat fédéraliste. Chaque région possède une autonomie forte, incluant un droit à l’autodétermination et les circonscriptions correspondent aux ethnies, et à la tête de l’état se trouve le Premier Ministre,  détenteur des pouvoirs exécutifs suprêmes. Ces dernières années, les tensions politiques se sont accentuées au sein de l’appareil politique éthiopien, avant de se rediriger contre le Front de Libération du Peuple Tigré (FLPT) et le peuple de la région. Lors de l’automne 2020, la discorde s’accentue et un conflit armé éclate en novembre. D’abords annoncée comme une entreprise visant à destituer le gouvernement régional – considéré par l’état éthiopien comme illégitime – le conflit se mue rapidement en véritable guerre.

“Aucun média romand n’a accordé un espace à nos souffrances”

Depuis, les conflits armés n’ont de cesse et des outils des plus abominables sont utilisés à des fins militaires. L’auditoire a décidé de s’intéresser à cette tragédie, avec Kedir Seid pour intervenant – un approfondissement de cette thématique sera également proposé en format électronique. Originaire de la ville de Shire (Tigré), il entreprend depuis 2016 des études à l’Université de Lausanne, qu’il met en pause lorsque la guerre commence. Il est aujourd’hui porte-parole de la Communauté Tigréenne dans le Canton de Vaud, une association crée dans le but de médiatiser les tragédies en cours. Une tâche fastidieuse et épuisante : « aucun média romand n’a accordé un espace à nos souffrances ». Des rassemblements sont également organisés devant l’Office des Nations unies (ONU) à Genève, dont la prochaine aura lieu le dimanche 7 mai, pour dénoncer les violences sexuelles commises au Tigré et demander des investigations d’organismes indépendants.

L’âge de pierre

Au premier jour de la guerre, le Tigré est coupé d’électricité, d’eau courante, d’internet, de réseau téléphone, et l’aide humanitaire ne peut plus entrer sur le territoire – la majorité des témoignages proviennent ainsi de réfugiés ayant fuis la région (ils étaient 62’000 fin février). La mère de Kedir Seid, qui vit le conflit de l’intérieur et avec laquelle il n’a pu communiquer que deux fois en cinq mois, constate : «Si tu as des céréales et que tu n’as plus d’électricité, tu dois produire de la farine à la pierre. Il n’y a plus d’eau, on boit l’eau des rivières, sans aucun traitement. Le feu est pratiquement impossible à produire: pour des allumettes, tu dois aller en ville, débourser une fortune. Tous les déplacements se font à pied, il n’y a plus de transports publics, ni d’essence». La situation se complique lorsque les bombardements forcent les populations à fuir dans les campagnes avoisinantes et notre intervenant complète: «Les populations des villes et villages, de vieilles personnes, des femmes et des enfants, sont forcés de quitter leur maison du jour au lendemain sous les tirs de l’artillerie et les explosions des bombes». Ce sont plus de 2 millions de Tigréen·ne·s qui ont été forcé·e de quitter leur foyer. «Les familles quittent leur maison avec de faibles réserves de nourriture, elles errent des semaines dans la campagne. Femmes et enfants marchent des kilomètres, sans eau potable et, forcés par la faim, ils sont contraints de revenir à leur foyer, sous l’assaut des bombes» ajoute Kedir. La moitié des déplacés ont trouvé refuge dans les campagnes à la suite de la destruction de leur foyer et le retour ne porte que peu d’espoirs. L’absence de nourriture règne également dans les centres urbains et des soins élémentaires ne peuvent pas être procurés. Ceci, toujours coupé du monde, sans communications ni aides extérieurs. 

Rupture politique 

A partir de 1993, la politique éthiopienne avait acquis une certaine stabilité autour de la coalition du Front Démocratique Révolutionnaire du Peuple Ethiopien (FDRPE), au sein de laquelle le FLPT possédait une position de force. Meles Zenawi, membre de ce parti, est Premier Ministre de 1993 jusqu’à sa mort, en 2012. L’Ethiopie entre alors dans une phase de recalibrage politique. Son successeur, Haile Dessalegn, se trouve confronté à de nombreuses manifestations, auxquelles il répond par des mesures restrictives et coercitives. Cependant, la contestation gronde encore et les rassemblements continuent ; en 2018, il se trouve contraint de poser sa démission. Abiy Ahmed est alors sélectionné par le FDRPE en attendant les prochaines élections, prévues pour l’année 2020. Les premières mesures qu’il entreprend permettent au peuple de respirer, avec notamment la restauration des libertés de presse et de manifestation. Kedir Seid souligne ainsi: «Le public est enthousiaste à la suite de ce changement politique». L’emballement est à son comble lorsque un accord de paix est conclu avec Issayas Afewerki – dirigeant l’Erythrée d’une main de fer depuis 1991 –, et Abiy Ahmed recevra le prix Nobel de la Paix en 2019. Le soutien populaire dont il bénéficiait s’essouffle rapidement lorsque nombre de mesures libératrices sont révoquées et, en décembre 2019, la rupture politique se dessine lorsqu’il fusionne la coalition au pouvoir – le FRDPE – en un parti unique, le Parti de la Prospérité. «On passe d’une politique fédéraliste à une vision unitariste. La principale région à s’y opposer est alors le Tigré, en particulier le FLPT», complète Kedir Seid.

“On passe d’une politique fédéraliste à une vision unitariste.”

En 2020, la tension se généralise : de nombreux manifestations parsèment l’Ethiopie et la répression armée de ces dernières engendre des centaines de morts parmi les manifestants. La même année, les tensions entre le FLPT et le gouvernement fédéral atteignent leur paroxysme. Le mandat du Premier Ministre est prolongé avec le report des élections, sous couvert de crise sanitaire. En octobre, le comité du parti tigréen déclare qu’il n’y a «plus de gouvernement fédéral» et des élections régionales sont organisées; le pouvoir fédéral prévient d’avance que ce scrutin serait «nul et non avenu». Le 9 septembre, 2.9 millions de tigréens votent. Kedir Seid commente ainsi: «Les autorités tigréennes considèrent le gouvernement fédéral illégitime pour n’avoir pas fait d’élections et, à l’inverse, Abiy Ahmed considère le FLPT comme illégitime pour avoir effectué ce vote». Le conflit politique se transpose sur la scène militaire le 4 novembre 2020.

Une guerre éclair?

A la veille de la guerre, les troupes des armées fédérales éthiopiennes et érythréennes ainsi que des milices Amhara sont aux frontières tigréennes. La présence des troupes érythréennes dans ce conflit s’explique par le ravivement d’anciens conflits qui ont opposé le FLPT et l’Erythrée. Abiy Ahmed promet des opérations rapides et, le 29 novembre, lorsque Mekele, le chef-lieu tigréen, tombe aux mains du gouvernement fédéral, le pouvoir central met en place un gouvernement intérimaire. Xerrière ces déclarations, la guerre et ses horreurs se perpétuent. Par ailleurs, alors que le Premier Ministre éthiopien inscrivait le conflit comme une brève entreprise militaire, c’est un tout autre tableau qui s’est depuis dessiné. Ces opérations s’accompagnent de traitements inhumains, d’exécutions et d’attaques intentionnelles de civils, auxquels s’adjoignent la destruction, l’appropriation et la destruction de biens. Chacun de ces actes constituent un crime de guerre, tel que défini par l’article 8 du Statut de Rome, fondement du droit international pénal. Par le caractère généralisé et systématique, ces atrocités deviennent des crimes contre l’humanité, et puisque ces actes sont perpétués contre un peuple, ils pose les fondements de ce qui constitue un génocide, toujours en accord avec la Cour pénale internationale.

Une guerre génocidaire

Les premiers indicateurs proviennent d’Amnesty International qui dénonce des massacres de civils ayant lieu dès novembre 2020. Dans la ville d’Aksoum, les troupes érythréennes font face à une rébellion constituée de forces du FLPT et de villageois brandissant des armes improvisées. Rapidement contrecarrée par des militaires formés, la répression contre les habitants sera inhumaine. Les soldats érythréens marchent frénétiquement dans les rues d’Aksoum, exécutant sommairement des civils qui s’enfuient à leur vue. Les corps jonchent les rues et l’ONG recense 240 civils abattus. Cette description n’est pas singulière : en avril 2021, ce sont plus de 150 villes tigréennes qui ont été le lieu de massacres et le nombre de civils exécutés se comptabilisait à environ 2’000.

150 villes tigréennes qui ont été le lieu de massacres et le nombre de civils exécutés se comptabilisait à environ 2’000

Un bilan en deçà de la réalité, puisqu’il s’agit uniquement des meurtres inventoriés ; nombreuses sont les fosses communes et les habitants disparus. Les partis de l’opposition au Tigré avance un autre chiffre, celui de 50’000 homicides. Ce conflit se caractérise également par l’instrumentalisation de la faim et de la santé en armes de guerre. Le « docteur du Monde », Tedros Ghebreyesus, énonçait le 24 du mois passé : « La famine et les viols sont utilisés comme armes, les meurtres se font à l’aveugle ». La World Peace Foundation (WPF) dresse un rapport édifiant quant à la situation alimentaire : les animaux d’élevage sont abattus, les cultures sont détruites de façon systématique et les fermes sont occupées ; il est crédible qu’entre 50 et 100 personnes meurent de faim chaque jour. Selon l’ONU, ce sont 4.5 des 6 millions de Tigréen·ne·s qui ont urgemment besoin d’aide alimentaire.  Concernant la santé, Médecins Sans Frontières (MSF) observe que plus de 70% des établissements visités ont été pillé, et seuls 13% fonctionnent normalement. L’ONG mentionne une «attaque coordonnée contre l’ensemble du système de santé» et les témoignages sont sans équivoque: le centre de santé de Semema a été pillé deux fois, avant d’être incendié, et la salle d’accouchement de Sebeya a été détruite au lance-roquettes.

Mulugeta Gebrehiwot constate: Ils ont détruit le Tigré, littéralement

Les conséquences sont dévastatrices: les blessé·e·s parcourent, à pieds, de longues distances pour des soins élémentaires, les malades chroniques n’ont pas accès à leurs traitements, et les soins pré- et postnataux ne sont pas assurés. A la destruction du système de santé, s’ajoute celle de nombreuses écoles, universités, commerces et usines. Mulugeta Gebrehiwot, chercheur à l’Université de Victoria (Grande-Bretagne), constate: «Ils ont détruit le Tigré, littéralement». L’Europe External Programme with Africa (EEPA) complète ces horreurs d’une dimension plus sordide : 10’000 filles, femmes et personnes âgées auraient subi des violences sexuelles de novembre à mars 2021. Le seul hôpital d’Ayder, à Mekele, reporte plus de 750 cas de viols. Une estimation qui se sait limitée puisque d’innombrables cas ne sont pas reportés. A ceci, s’ajoute l’absence de moyens abortifs ou de soins pré- et postnataux. L’ONG rattache ces violences à une fin militaire: «les femmes et jeunes filles sont prises pour cible comme [futures] mères d’enfants qui pourraient prendre les armes contre l’envahisseur». 

L’Ethiopie se fissure

Lorsque le pays se cherche un nouvel équilibre à la suite de changements politiques, le Premier Ministre Abiy Ahmed tente la centralisation du pouvoir et l’unification des partis politiques. Le FLPT est la principale opposition, par son rôle historique et par sa contestation de la nouvelle vision proposée. En ravivant d’anciens conflits ethniques, le gouvernement fédéral orchestre un évincement de cette figure d’opposition, qui se mue progressivement en conflit militaire contre une région et l’extermination de son peuple.

Le plus envisageable est que le Tigré soit indépendant

Prédit par Abiy Ahmed comme une entreprise de courte durée, les faits se sont avérés différents et la guerre semble actuellement se trouver dans une impasse : le conflit pourrait se prolonger pendant des mois. Lorsque les armes seront déposées, la reconstruction de cette région sera l’affaire d’années, voire de décennies. Se pose alors également la question de la place du Tigré au sein de l’Ethiopie. Pour Kedir Seid : «Le plus envisageable est que le Tigré soit indépendant. Il n’y a plus de retour en arrière possible. Les peuples éthiopiens n’ont pas réagi, on ne peut plus vivre ensemble». Le rééquilibrage politique proposé par Abiy Ahmed semble ainsi diriger le pays vers une tout autre direction, celle de sa dislocation. Les conflits internes se multiplient et la mobilisation massive des troupes éthiopiennes aux frontières tigréennes a laissé d’autres régions désarmées, une porte ouverte à la réémergence d’anciens velléités territoriales.  En février 2020, Seye Abraha, ancien ministre éthiopien de la défense prévenait: «Le pays est déjà au bord de la désintégration. Si une guerre éclate, on pourra savoir où elle commence, mais impossible de déterminer quand et où elle se terminera».

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