• Le droit du sport face aux médias

    Le droit du sport face aux médias

    Rédigé par : Heidi Leclerc

    GÉOPOLITIQUE • Le sport est une pratique physique et sociale qui se consomme avec frénésie. Or, la dimension politique est souvent l’invitée d’honneur lors de compétitions internationales. Comment le cas Valieva aux JO de Pékin 2022 illustre-t-il cette tension entre sport et politique internationale ?

    Qui n’a pas entendu parler de Kamila Valieva ? La prodigieuse patineuse a perdu la 1re place au classement des Jeux olympiques en raison d’un violent scandale de suspicions de dopage, en dépit duquel elle est pourtant devenue une légende médiatique, atteignant le million d’abonnés sur Instagram, avec plus de 700’000 « followers » en moins de 10 jours, sans poster aucune publication ni « story » depuis janvier. La brutale campagne contre Valieva illustre de quel arsenal juridique les instances internationales du sport disposent pour protéger leurs athlètes contre ces pressions politico-médiatiques portant atteinte à leurs aptitudes et leurs talents.

    Le sport est un terrain d’affrontements et ne véhicule pas forcément un idéal historique de paix

    Ménage entre frontières et médias
    Les relations entre États forment un équilibre complexe oscillant entre pouvoirs et contre pouvoirs, dont les fluctuations ont des effets sur tout ce qui se pratique entre nations rivales, en particulier sur la compétition sportive internationale. La presse a longtemps constitué un contre-pouvoir face aux États, mais avec le développement des nouvelles technologies de l’information et des télécommunications, les super-pouvoirs de la presse, des médias et des réseaux sociaux peuvent constituer une menace. En particulier, dans le contexte de tensions et de désinformation entre les États-Unis, la Russie, l’Europe et l’Ukraine, le seul rempart pour protéger les athlètes reste l’application du droit par le juge.

    Aux origines de la trêve
    Le sport, vecteur de lien social, ne fait l’objet de politiques sociales que depuis les années 1920 et seulement dans de rares pays. L’Organisation des Nations Unies (ONU) et le Comité international olympique (CIO), dans le cadre d’un échange de bons procédés, présentent les JO comme une tradition grecque visant à faire baisser les armes le temps des Jeux entre cités et peuples grecs, qui autrement seraient en état de guerre perpétuel. En réalité, le message de la trêve olympique (ekecheiria) ne correspond pas à un appel du légendaire oracle de Delphes à interrompre le cycle des conflits tous les 4 ans, mais seulement à un sauf-conduit pour les pèlerins (athlètes et spectateur·ice·s).

    La nouvelle presse peut aujourd’hui constituer une menace

    Valieva face à la presse
    Aux JO de Pékin 2022, la jeune patineuse russe Kamila Valieva se trouve au centre d’une violente controverse. Les exigences esthétiques du patinage artistique sont telles que ce sport n’a rien de commun avec un sport de combat. Le contraste entre la grâce de la patineuse et l’indécence de la presse qui l’assaille est d’autant plus saisissant. Suite aux révélations le 7 février faites par la presse au sujet d’un échantillon de test antidopage effectué avant le début des JO, la presse et l’opinion publique internationales s’emparent d’une polémique au cœur de laquelle la petite prodige de 15 ans est plongée. Alors que la norme de traitement est de 20 jours dès réception de l’échantillon, les résultats du test ont été révélés hors délais. Le laboratoire suédois justifie la communication tardive en raison d’une quarantaine Covid-19 des laborantin·e·s. Tous les autres tests de la favorite pour la médaille d’or sont bons, mais les réactions sont barbares : un vent de révolte souffle parmi ses adversaires, les concurrentes envisagent même le boycott de la compétition. L’analyse a identifié de la TMZ, une substance illicite. Or, pour prouver le dopage, il faut au moins deux analyses avec des résultats concordants afin de tirer une conclusion « au-delà de tout doute raisonnable », selon le standard juridique applicable. Donc en présence d’un seul mauvais échantillon au lieu de deux, le degré de preuve est insuffisant.

    Le seul rempart pour protéger les athlètes reste l’application du droit par le juge

    Quid du droit du sport ?
    Les athlètes sont protégé·e·s par le droit du sport qui, combiné avec les plus hauts standards internationaux relatifs aux droits humains, sont un rempart solide contre les attaques. Le Tribunal arbitral du sport (TAS) a réussi dans un délai record à concilier lutte antidopage et droits fondamentaux. Suite aux révélations, l’Agence russe antidopage (ARA) a, conformément au droit du sport, suspendu la participation de Valieva. Puis, selon les règles de procédures applicables au recours de la patineuse contre la suspension, l’ARA a levé la suspension. Les instances internationales de patinage et antidopage ont recouru devant le TAS contre la décision de l’ARA. Valieva ayant moins de 16 ans, est une personne protégée au sens du Code mondial antidopage. Les concepts de faute non significative et négligence sont applicables, entraînant au mieux une réprimande sans suspension.

    La réhabilitation au prix de la pression mentale
    Après avoir interrogé la jeune femme durant 6h, avec une pause de seulement 20 minutes, et pour éviter de lui causer un préjudice irréparable au cas où elle serait innocentée après les JO, le TAS a décidé le 14 février qu’elle pourrait continuer la compétition. Mais dans quelles conditions physiques et psychologiques? Elle a donc présenté son programme court le 15 février, lui valant la première place au classement. Mais, au programme long le 17 février, ses nerfs lâchent et elle s’effondre, terminant 4e. La situation cauchemardesque dans laquelle Valieva s’est retrouvée a pour fondement un doute sans preuve suffisante, qui subsistera jusqu’après les JO, tant que l’affaire ne sera pas jugée au fond. S’il s’avère impossible scientifiquement de prouver la présence de TMZ, les instances sportives auront échoué et le préjudice irréparable aura alors été causé. À l’inverse, si les analyses prouvent la présence de la substance, sa 4e position arrange tout le monde.

    Sport et tensions politiques
    Le sport est un terrain d’affrontements et ne véhicule pas forcément un idéal historique de paix : les liens entre sport et tensions politico-médiatiques sont une réalité. Néanmoins, on peut espérer que toute instrumentalisation d’un·e athlète en machine de guerre par la presse cache une opportunité de défendre ses performances comme outil de dialogue et de réconciliation, de faire prévaloir le sport comme théâtre de l’expression des valeurs de l’humanité.

  • Le sport: un outil diplomatique?

    Le sport: un outil diplomatique?

    SOFT POWER · Le lien entre sport et politique existe depuis des siècles. De nos jours, il semble que les grandes manifestations sportives internationales, telles que les Jeux olympiques ou la Coupe du monde de football, soient mobilisées comme un instrument diplomatique. 

    «Du pain et des jeux!» C’est par ce vieil adage devenu maintenant célèbre, que Juvénal, poète satirique romain, se moquait de la plèbe, trop obnubilée par les divertissements sportifs offerts alors par l’empereur pour se soucier de la politique. À l’ère des Jeux Olympiques modernes, restaurés en 1894 à l’initiative de Pierre de Coubertin, la question du lien entre le sport et la politique demeure d’actualité. Aujourd’hui, il semble que les manifestations sportives internationales soient mobilisées par les États comme outil diplomatique. 

    Rivalités sous les drapeaux 

    Nul ne peut nier le sentiment d’identité nationale qui se dégage de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques, lorsqu’il est question d’admirer le cortège des drapeaux. Toutefois, concourir aux couleurs de sa patrie semble être l’héritage d’un contexte géopolitique mondial particulier: celui de la montée des nationalismes à la veille de la Grande Guerre et de la rivalité sportive du début du XXe siècle, particulièrement marquée entre l’Empire britannique et les États-Unis. «À ce moment-là, l’idée s’impose dans la presse internationale que la victoire sportive nationale exprime la supériorité d’un système sociopolitique. Cela d’autant plus qu’aux Jeux de Londres en 1908, c’est la première fois que des équipes concourent sous leur maillot national», explique Patrick Clastres, professeur spécialiste de l’histoire du sport à l’Unil. En quelque sorte, la réussite sportive serait le reflet de la réussite d’un État. Par ailleurs, la compétition sportive entre l’URSS et les États-Unis, durant la Guerre froide, symboliserait également la volonté d’établir la dominance d’un régime politique, économique et social.

    Capacité d’organisation

    Cela dit, Patrick Clastres rappelle que «depuis les années 1970, les États-Unis et l’Union soviétique rivalisent également pour avoir les Jeux». Il s’agit là de tout l’enjeu géopolitique autour de la capacité à organiser un événement sportif international. «À l’ère de la télévision de masse, les Jeux Olympiques, dans le contexte de la Guerre froide, sont un outil de diplomatie culturelle considérable. Les pays se saisissent de l’organisation des Jeux pour produire un grand récit national qui est adressé à l’ensemble de l’humanité, ce qu’on appelle le countrytelling», continue le professeur. De nos jour, la concurrence reste féroce afin d’obtenir l’organisation d’une manifestation sportive majeure, telle que les JO ou la Coupe du monde de football. Il s’agit d’une opportunité pour des pays émergents, comme le Brésil, qui souhaitent mobiliser cette capacité d’organisation pour s’imposer sur la scène internationale. Néanmoins, si la victoire sportive paraît dès lors moins importante dans les relations internationales, elle reste un vecteur de visibilité à l’échelle mondiale, favorable à de petits pays qui n’hésitent pas à investir massivement dans le sport, notamment en nationalisant des athlètes étrangers. 

    Importance stratégique

    De ce fait, loin d’être uniquement un divertissement, une compétition ou encore un business, le sport paraît comme un véritable soft power et revêt une importance stratégique, autant au niveau mondial que national. À ce propos, Patrick Clastres précise que «les compétitions olympiques sont un outil diplomatique assez puissant pour s’adresser aux nations du monde, ainsi qu’une manière de convaincre la population à l’intérieur du pays de la qualité du gouvernement et du régime mis en place». Le revers de la médaille serait peut-être d’être discrédité sur le plan international; une situation vécue actuellement par la Russie, incriminée pour dopage d’Etat. «Finalement, la capacité d’un pays à l’emporter en respectant le code d’honneur du sport, qui s’exprime dans le code antidopage adopté au sein de l’Unesco, est devenu un outil diplomatique encore plus puissant que la victoire sportive ou que la démonstration de la capacité d’un pays à organiser un grand événement. Il en va de l’honorabilité et de la moralité du gouvernement au pouvoir», conclut le professeur.

    Mathilde de Aragao