• Boycotte du 2 mai

    Boycotte du 2 mai

    Photo : ©Hansjörg Keller

    Propos recueillis par : Maxime Hoffmann

    Le 2 mai 2022, le Conseil national suisse a invité huit chercheur·se·s pour présenter leurs recherches sur le dérèglement climatique et ses conséquences sur la biodiversité. Or une partie des élu·e·s n’était pas là pour cette séance. Antoine Guisan, professeur à l’Unil, nous fait part de son expérience.

    Qui n’a pas eu chaud l’été dernier ? Sous le soleil brûlant, les gens slalomaient entre les ombres en quête de fraîcheur. S’apercevaient-il·elle·s qu’il·elle·s piétinent les herbes jaunies et les feuilles cramoisies étrangement tombées avant l’automne ? Sans doute, car la cause – le déréglément climatique – est un phénomène devenu sensible. La planète et ses biosphères en subissent chaque année plus durement les conséquences.

    Rappelons-le : les activités humaines provoquent des changements climatiques incontrôlés et dangereux pour la vie sur terre. Des quantités massives de gaz à effet de serre sont projetées dans l’atmosphère. Parmi ces gaz se trouve, en premier lieu, une molécule connue : la vapeur d’eau (H2O). Celle-ci est naturellement présente puisqu’elle compose, à l’état liquide, majorité de la surface terrestre. Seulement, d’autres gaz comme le carbone (CO2), le méthane (MH4) et l’azote (N2O), tous trois extraits des sous-sols par l’exploitation minière ou issus des productions agraires, s’accumulent eux-aussi dans l’atmosphère. Leur concentration croissante a pour conséquence l’augmentation de l’absorption des rayonnements solaires, ce qui entraîne, entre autres, l’élévation de la température sur terre. Les dérèglements qui en découlent légitiment ce que beaucoup nomment « l’urgence écologique ».

         Pour en parler, le 2 mai 2022, le Conseil national suisse a organisé une séance dédiée à l’évolution du climat sur le territoire helvétique et son impact sur la biodiversité. Huit chercheur·se·s ont été invité·e·s pour présenter leurs travaux. Or, séance mal agendée ou thématiques aux antipodes de certaines convictions, une partie significative des représentant·e·s étaient absente ce jour-là. Nous avons recueilli l’expérience de deux acteurs importants de cet événement : Guillermo Fernandez, activiste du climat qui a fait une grève de la faim sur la place Fédérale à Berne et Antoine Guisan, professeur spécialiste de la biodiversité à l’Unil

    Vos recherches portent sur l’environnement. Pourriez-vous nous en dire davantage ?

    Mes recherches se situent dans le domaine de la biogéographie, et donc de la géographie du vivant. Et plus particulièrement dans la compréhension et la prédiction des distributions d’espèces au moyen de modèles statistiques appliqués dans un contexte géographique. Ces modèles permettent ensuite de prédire les changements de distribution attendus selon différents scénarios de changements environnementaux, tels que le climat, l’utilisation des terres, la pollution ou les invasions biologiques. Ce sont donc des outils importants pour identifier et anticiper les menaces actuelles et futures sur la biodiversité.

    Vous avez participé à la séance du Conseil national du 2 mai. Quelles sont les problématiques et solutions que vous avez présentées aux membres du Conseil national ?

    Nous étions huit scientifiques à présenter huit courtes interventions sur les différentes facettes de ce que nous avons appelé « la double crise du climat et de la biodiversité ». Une vingtaine d’autres scientifiques étaient également présents dans la salle, tou·te·s expert·e·s sur le climat ou la biodiversité. Les interventions étaient groupées en deux blocs : l’état de la situation d’abord, puis les solutions possibles. Nous avions aussi préparé un document (handout) résumant le contenu de nos interventions. Tout ce matériel dédié à cet événement est présent sur le site de l’Académie Suisse des Sciences Naturelles : https://sciencesnaturelles.ch/trendwende.

    Pour ma part, j’ai présenté l’état actuel de la biodiversité en Suisse et dans le monde, ainsi que les principaux facteurs qui la menacent : destruction d’habitats, surexploitation des ressources naturelles, pollution, changement climatique et invasions biologiques. En raison de ces multiples pressions négatives, l’état de la biodiversité est très préoccupant à l’échelle mondiale, comme l’avait révélé le premier rapport global du Panel Intergouvernemental sur la Biodiversité et les Services Ecosystémiques (IPBES) publié en 2019, mais il est également très préoccupant en Suisse, au contraire d’un mythe malheureusement toujours bien répandu (voir notamment : https://www.pronatura.ch/fr/2022/suisses-sous-estiment-la-crise-de-la-biodiversite). Il est donc important pour les scientifiques de communiquer de manière beaucoup plus importante sur l’urgence de stopper le changement climatique et l’érosion de la biodiversité.

    Qu’avez-vous ressenti en constatant qu’une majeure partie des membres du Conseil étaient absent·e·s le 2 mai 2022 pour écouter des scientifiques présenter leurs recherches sur l’évolution du climat et des biodiversités ?

    Tout d’abord, je tiens à souligner que des parlementaires de tous bords nous ont aidés à préparer et étaient présent·e·s à cet événement, et que ceux·celles qui étaient là ont interagi de manière constructive, quel que soit leur parti. Il est cependant regrettable que la date de l’événement n’ait malheureusement pas pu être bloquée fermement dans l’agenda des parlementaires, et donc que des commissions et séances de travail aient notamment pu avoir lieu en parallèle. Et comme dans toutes les sessions parlementaires, certain·e·s peuvent aussi simplement manquer en raison d’autres obligations privées ou professionnelles. Il était donc déjà assez réjouissant d’avoir eu un bon tiers du Parlement présent. Bien sûr, si certain·e·s avaient volontairement boycotté l’événement, on devrait alors légitimement s’interroger – au vu de l’ampleur de ces deux crises conjointes – sur leur sens des responsabilités. Quoi qu’il en soit, avec le fait que toutes les interventions sont désormais disponibles sous forme de vidéos accessibles librement sur internet, et soutenues par un document synthétique également accessible, les parlementaires ne pourront plus à l’avenir dire qu’il·elle·s n’étaient pas au courant ! En ce sens, c’est une étape assez cruciale qui a été franchie.

    Pensez-vous, comme l’affirment certain·e·s, que l’on puisse, voire doive, distinguer la science de la politique ? Est-il possible de créer un dialogue et de collaborer ?

    Oui, je pense qu’il faudrait effectivement dépolitiser le débat, car la science n’est pas politisée, et les messages que nous avons rapportés ce jour-là sont purement scientifiques, basés sur des faits et des analyses, et devraient impérativement être entendus de tou·te·s les parlementaires. Cet événement du 2 mai devrait au final plutôt rester inscrit comme le début d’un dialogue, de plus en plus intense, entre science et société, plutôt que comme une finalité en soi. Le processus est lancé et nous devons le maintenir, pour impérativement et très rapidement trouver des solutions aux immenses défis qui nous font face. Cela ne peut être obtenu qu’en mettant tous les acteur·ice·s des changements nécessaires autour d’une même table. Des pistes ont été proposées, que nous allons explorer plus en détail durant les mois à venir.

    Quel est, d’après vous, le chemin à prendre face aux évolutions climatiques à venir ?

    Une chose est claire, car elle ressort de notre intervention et est exprimée sans aucune ambiguïté dans les derniers rapports du GIEC : nous devons absolument tout faire pour stopper le changement climatique et maintenir le réchauffement en-dessous de 1.5°C, au plus 2.0°C. Le même raisonnement peut être appliqué au déclin de la biodiversité, qu’il faut également endiguer aussi vite que possible. Sans cela, des points de bascule pourraient être franchis, amenant des effets qui affecteraient de manière disproportionnée et possiblement irréversible la biodiversité et les écosystèmes ainsi que le fonctionnement de nos sociétés, et donc à terme notre qualité de vie et notre bien-être. Stopper le changement climatique et le déclin de la biodiversité sont des objectifs qui, tous deux, nécessitent des transformations assez radicales de la société, notamment concernant le fonctionnement de l’économie et la gouvernance. C’est ici à mon sens que les universités peuvent aussi jouer un rôle majeur, en tant que catalyseurs de la réflexion et sources des solutions nécessaires pour effectuer les virages salutaires. Développer une telle culture du changement est précisément un des objectifs du Centre de Compétence en Durabilité (CCD) de l’Unil, mais celui-ci ne pourra être atteint à mon sens qu’avec l’aide de l’ensemble de la communauté académique universitaire, des étudiant·e·s aux enseignant·e·s, et de la société.

    Rencontre avec Guillermo Fernandez, activiste du climat qui a fait une grève de la faim de 39 jours sur la place Fédérale à Berne en novembre et décembre 2021.

    Le 1er novembre 2021, vous avez entamé une grève de la faim qui a duré 39 jours. Votre objectif était alors d’inciter les autorités politiques suisses à ouvrir un dialogue avec des scientifiques sur les évolutions du climat présentes et à venir. Pourriez-vous décrire l’expérience d’un jeûne aussi long et les réflexions qui étaient les vôtres lorsque le Conseil national a accepté votre requête ?

    Oui. Contrairement à ce que j’avais anticipé, une grève de la faim de cette durée ne représente pas une vraie douleur physique. Rien de comparable à un accouchement (dont je ne sais rien mais qui m’inspire le plus grand respect vu de l’extérieur) ou à un calcul rénal (dont j’ai l’expérience). La partie la plus douloureuse physiquement est venue par après, avec la reprise de l’alimentation et la remise en marche de mon appareil digestif.

    Au cours de ma grève, trois sentiments saillants m’ont accompagné dès le 18 novembre 2021 :

    Le premier. Après la visite de Madame Sommaruga, j’avais compris qu’elle me laisserait mourir sur place. Notre dialogue fut celui du pouvoir qui n’a pas besoin d’écouter, puisque c’est lui qui a les canons (en l’occurrence quatre policiers bien armés). Je me suis donc raffermi dans ma volonté d’aller jusqu’au bout, puisque dans mon calcul, même ma mort porterait des fruits, à l’image d’Erbu Timtik, dont la mort permit la libération d’autres prisonnier·ère·s politiques. Un gréviste de la faim, en se posant en sacrifice impuissant, en appelle à l’humanité de ses interlocuteur·ice·s, pour qu’il·elle·s écoutent sa requête et l’évaluent avec sincérité. J’ai trouvé cette humanité auprès de nombreux·ses citoyen·ne·s, de nombreux·ses scientifiques, de nombreux·ses Kurdes et Irlandais et citoyen·ne·s du monde, et de quatre courageuses parlementaires. Pas dans notre exécutif fédéral.

    Le deuxième sentiment fut la joie, l’amour, la bienveillance permanente, l’espérance de toutes ces personnes merveilleuses qui sont venues me soutenir et lutter pour donner un avenir à nos enfants. C’est grâce à elles que j’ai vécu 39 jours d’intense bonheur, et que j’ai acquis la certitude qu’avec des êtres humains comme cela, même en enfer, nous pourrons construire le paradis.

    Le troisième fut le malaise de recevoir les remerciements de centaines d’enfants, venant parfois par classes entières, parfois accompagnés de leurs enseignant·e·s, parfois non. Ils venaient me dire merci, merci d’être un adulte qui prend enfin leur avenir au sérieux. C’est à ces moments-là que la trahison de ma génération, de celle de mes parents, m’apparaissait avec le plus d’acuité. Et j’en souffre par solidarité générationnelle et incompréhension. Comment des adultes responsables peuvent-ils abandonner ainsi leurs descendant·e·s ? Un jour, une jeune fille, restée en retrait, me dit en pleurant, que mes enfants avaient de la chance de m’avoir pour père. Il faut mesurer la profondeur du sentiment d’abandon, de trahison et de désespoir d’une telle enfant, pour estimer que mes enfants avaient de la chance d’avoir un père en train de mourir pour eux. J’en ai eu le cœur brisé, et j’ai aussi pleuré.

    Le jour de la victoire fut un moment très étrange. La veille encore, je savais que des individus étaient prêt·e·s à tout faire capoter. Je sais leurs noms. En mon coeur, je les considère comme ayant délibérément voulu me tuer. Pour parodier Anonymous, je n’oublie jamais, mais je pardonne à qui fait amende honorable.

    Je suis donc entré dans ma nuit, puis dans cette journée du 9 décembre, en évacuant toute anticipation de ce qui allait se passer. Un échec eût été trop dur à vivre si j’y avais investi trop d’espoir. Quand la merveilleuse héroïne qui devait confirmer l’issue m’appela sur mon téléphone, j’ai eu un sentiment plutôt plat : voilà, c’est fait. Ce n’est que plus tard que j’ai pu vivre pleinement la joie d’avoir survécu, de retrouver mon épouse et mes enfants, pour qui je dois faire mon devoir : créer un futur dans lequel l’espoir existe, et leur léguer un ancêtre dont ils pourront être fiers et qui leur servira de repère pour s’orienter dans des temps difficiles.

    Entre la fin de votre grève de la faim et la séance du Conseil national qui a eu lieu le 2 mai, avez-vous entretenu un dialogue avec le Conseil ?


    Non. Aucun dialogue. J’ai passé mon temps à récupérer et à aimer mes enfants et mon épouse. J’ai été invité par un sénateur français pour l’aider à défendre un projet de loi similaire à ce que la Suisse a fait. J’ai soutenu et conseillé d’autres grévistes de la faim dans d’autres pays (ils ont tous gagné, la même chose qu’en Suisse). J’ai aussi passé du temps à faire des fresques du climat. J’en ai fait à des adultes, sans problème, il·elle·s sont responsables. J’en ai fait à des jeunes (16-18 ans), trop. Les jeunes me brisent le cœur, parce qu’à chaque débrief, il·elle·s me renvoient cette certitude que ma génération, leurs parents, les ont abandonnés. A ma dernière fresque, une jeune femme de 17 ans m’a demandé : « Si vous aviez su ce que je sais aujourd’hui, il y a 20 ans, auriez-vous fait vos enfants ?”

    J’ai répondu : “Sincèrement, je ne sais pas. C’est vrai que cela fait peur. Mais maintenant qu’ils sont là, je dis oui. L’histoire de l’humanité vaut encore la peine d’être racontée. Ils pourront faire de belles vies. Je me bats pour eux, pour vous.”


    Quand elle m’a répondu ”Vous ne connaissez pas mes parents et leurs amis. Je ne ferai jamais d’enfants.”, mon âme s’est brisée, j’ai pleuré, je suis resté 4 semaines en dépression.

    Qu’avez-vous ressenti en constatant qu’une majeure partie des membres du Conseil étaient absent·e·s le 2 mai 2022 pour écouter des scientifiques présenter leurs recherches sur l’évolution du climat et des biodiversités ?


    Une grande joie.


    Les buts de cette présentation étaient les suivants:

    1. Créer un consensus scientifique inattaquable, facile à communiquer, pour la Suisse, qui serait la référence pour la presse, les citoyens et les politiciens
    2. Révéler quels parlementaires ne se soucient pas assez de l’avenir de nos enfants et de la Suisse pour recevoir un topo sur la situation
    3. Établir un état de fait informationnel tel que les citoyens puissent savoir ce que les parlementaires devraient savoir et ainsi juger si leurs actions sont conformes à ce que l’on peut attendre d’eux pour affronter la situation.


    Pour 1), nos scientifiques ont fait un travail sensationnel, et je recommande à tout le monde d’en lire le rapport[1].

    Pour 2), cela s’est passé mieux que je ne l’espérais. La presse romande a joué son vrai rôle, et a mis la droite absente en demeure de justifier son absence. Dans leur arrogance, il·elle·s n’avaient pas anticipé qu’il y aurait un prix politique à payer pour se montrer indifférent à la science et à l’avenir de nos enfants et de la nation. Mal préparé·e·s à la question, il·elle·s nous ont offert quelques charmantes prises de tapis. M. Matthias Michel a pu donc nous apprendre qu’il ne fallait pas “regarder le nombre, mais la qualité, de ceux qui étaient venus”. Il est vrai qu’il est un des rares PLR de qualité.

    M. Philippe Nantermod a dû aussi révéler, parmi ses justifications maladroites, qu’il côtoyait des thèses complotistes fumeuses, en accusant nos scientifiques de pratiquer une “messe anticapitaliste décroissante” et que le GIEC était douteux, rappelez-vous du climategate[2].

    In fine, le PLR et l’UDC ont fait tomber le masque, et leur désintérêt pour notre futur les hantera.

    Il reste néanmoins à traverser le röstigraben. La presse suisse alémanique est restée curieusement plus distante que[DB1]  pendant la grève de la faim elle-même. Je ne sais dire si elle est plus servile ou captive que la presse romande.


    Pour 3), c’est du travail en cours. Propager et diffuser cette information auprès de la population, afin qu’elle puisse exiger de prendre ses responsabilités.

    Pensez-vous, comme l’affirment certain·e·s, que l’on puisse, voire doive, distinguer la science de la politique ? Est-il possible de créer un dialogue et de collaborer ?

    Très clairement, la science n’est pas la politique. La science décrit la réalité, décrit les moyens d’agir dessus. Elle peut même aujourd’hui, grâce aux progrès de l’informatique, jouer des scénarios pour évaluer comment une décision politique impacterait la réalité dans le futur.


    La politique sert à définir quels sont nos buts, quels sont les changements que nous voulons opérer et qui seront les gagnants et les perdants de ces changements.

    La réalité nous pose un problème très bien décrit par la science. Pour le résumer, je citerai M. Antonio Guterres, secrétaire  général de l’ONU qui en a donné une formule compacte[3] : “Nous pouvons soit sauver notre monde, soit condamner l’humanité à un avenir infernal.” Les politiques actuelles du PLR et de l’UDC nous conduisent à cet “avenir infernal”. La science sait prédire cela. Leur absence le 2 mai montre aussi leur indifférence au bien-être de nos enfants. Assez simplement, cette politique a défini que les gagnants du changement seraient ceux qui ont le capital pour surfer sur l’enfer. Les perdants seront tou·te·s les autres (classes moyennes, défavorisés) et particulièrement nos enfants.

    Les buts poursuivis sont simples : garder l’échelle hiérarchique telle qu’elle est. Que ceux·celles qui sont puissant·e·s (dotés en capital, riches) aujourd’hui, le restent demain, même si c’est au prix de l’habitabilité de la terre.

    On peut imaginer facilement une politique différente, qui déciderait que le but premier est de “sauver notre monde”. Les premier·ère·s perdant·e·s seraient, à l’évidence, tous ceux·celles dont le pouvoir dérive d’énergies fossiles. Elle pourrait aussi définir que nous voulons que cela se passe bien pour la majorité (classes moyennes, défavorisés) et donc prélever chez celui·celle qui peut, pour aider celui·celle qui a besoin.

    Ce choix est politique.

     
    La science peut simplement prévoir que le premier choix conduit à un futur où la vie sur terre sera dégradée, misérable et sans espoir, puisque les températures continueraient à monter durant la vie de nos enfants et petits-enfants, au moins.


    La science peut aussi prévoir que si c’est la deuxième voie politique que nous choisissons, nos enfants auraient encore des moments durs à passer, mais les dégâts seraient maîtrisés, et de leur vivant, les températures commenceraient à baisser.


    La science ne juge pas de ce qui est bien, elle prédit ce qu’il advient en fonction des paramètres choisis, politiquement. C’est nous, au travers de qui nous élisons, de comment nous votons, qui jugeons. Et à la fin, ce seront nos enfants qui, vivant les conséquences de nos choix, nous jugeront.

    Quelle est, d’après vous, le chemin à prendre face aux évolutions climatiques à venir ?

    D’abord en parler, le plus possible, sur le ton de la responsabilité adulte, et du devoir transgénérationnel, celui que les ancêtres doivent à leurs descendant·e·s. On ne brûle pas la maison et les champs de ses héritier·ère·s, on n’empoisonne pas leurs puits.

    • Si on est jeune, mettre ses parents devant leurs responsabilités. C’est dur et inconfortable, mais c’est leur avenir qui se joue.
    • Si on est parent, éduquer ses enfants pour qu’il·elle·s aient envie de se battre pour un avenir digne, plutôt que de s’anesthésier par la consommation en brûlant ce qu’il reste à brûler. Faire vis-à-vis de ses propres parents comme les jeunes devraient le faire avec les leurs.
    • Si on est grand-parent, mettre ses enfants devant leurs responsabilités. Qu’il·elle·s fassent ce qu’il faut pour sauver leurs petits-enfants. 

    Sur les méthodes, nous sommes tellement tard, notre fenêtre d’action est tellement petite[4], que nous devons tous y aller avec courage et entrain.

    Les intérêts fossiles ont la puissance. Ils ont de l’argent pour financer leurs campagnes. Ils ont des parlementaires comme Albert Rösti, président de Swissoil. Ils ont des lobbies qui courtisent le parlement et le Conseil fédéral en permanence. Ils ont des agences de communication qui parasitent sans cesse les canaux de communication : web, réseaux sociaux, journaux, radio, télévision, murs. La publicité elle-même répète inlassablement le même message : “Consomme. La liberté c’est la satisfaction immédiate de ta pulsion.” Et la pulsion, c’est bien la publicité qui la crée. La publicité est une machine à transformer des adultes responsables en enfants capricieux·ses, incapables de différer leur plaisir.

    Dans ce contexte, traverser ce mur de bruit et distractions, sans budget, exige le courage et la solidarité : désobéissance civile, blocage d’autoroutes, grèves de la faim, du travail, des impôts, etc. C’est le seul moyen qui permet de toucher la conscience du public, de créer la “news” mobilisant la presse.
    Pour ceux qui ont de l’argent, une âme, et le souci de leur héritage, investissez tout pour soutenir les héros engagés dans la désobéissance civile, et promouvoir le contenu du 2 mai dans tous les canaux de communication.
    Pour ceux qui ont une position sociale en vue, l’utiliser pour mettre la population, les institutions et les politiques face à leurs responsabilités.
    Pour ceux·celles qui ont moins d’argent, mais assez pour des vacances en avion, arbitrer entre des vacances ou financer les amendes de zadistes.
    Pour ceux·celles qui n’ont pas encore trouvé assez de courage, manifester. C’est le minimum syndical.


    Pour tous et toutes, rejoindre des groupes de lutte pour sauver l’avenir.

    Finalement, voter correctement. Le PLR et l’UDC se sont discrédités dans la perspective de donner un avenir qui ne soit pas désespérant et désespéré à nos enfants.

    Dès 2030, nos enfants sauront, scientifiquement et sans doute, où nous les aurons menés.
    Si leur futur sera éternellement infernal, il·elle·s poseront la question à leurs parents, avec ressentiment :”Qu’as-tu fait pour éviter cela?”. Les adultes responsables qui auront eu le courage d’être les héros d’aujourd’hui sauront quoi répondre. Il·elle·s auront, de plus, offert à leurs enfants le compas moral, dont il·elle·s auront besoin pour traverser des temps difficiles et désespérants.

    Si nous les avons mis sur la bonne voie, il·elle·s sauront qu’il·elle·s auront eux·elles-mêmes encore des efforts à faire et des difficultés à surmonter, mais il·elle·s sauront que leurs propres enfants vivront dans un monde où la température baisse et où les catastrophes diminuent avec le temps.

    Nous sommes à la croisée des chemins. Nous vivons le moment le plus historique que l’humanité ait jamais connu. Nos actions d’aujourd’hui auront des conséquences pour les milliers d’années à venir.

    Nous écrivons l’Histoire. A nous de choisir, si dans les yeux de nos enfants, nous en serons les héros, ou les salauds.


    [1] https://scnat.ch/fr/scnat/for_the_network/corporate_design/uuid/i/a5ae57bd-0b54-5e38-ac56-431d034af10f-Inverser_la_tendance_dans_les_domaines_du_climat_et_de_la_biodiversit%C3%A9

    [2] Conspiration datant de 2009, où suite au piratage du serveur de mail du Climatic Research Unit, des agences de communication négationnistes en avaient fait des montages pour faire croire que les températures étaient manipulées. Je ne connais personne, à part des conspirationnistes, qui se rappellent en 2022 de cette hisoire.

    [3] https://twitter.com/antonioguterres/status/1443704909300371457?lang=en

    [4] Rapport SCNAT 2002.05.02 – p.18: « Afin de limiter le réchauffement à 1,5 °C, les émissions mondiales doivent atteindre leur niveau maximal avant 2025, puis être réduites de moitié par rapport à leur niveau actuel d’ici 2030 et atteindre zéro d’ici 2050. »

  • Populistes ? Comment parler de l’extrême droite en Europe ?

    Populistes ? Comment parler de l’extrême droite en Europe ?

    Propos recueillis par : Mathias Cadena

    POLITIQUE · Pour discuter de la résurgence de l’extrême droite en Europe, souvent qualifiée de populiste, L’auditoire a rencontré Antoine Chollet, Maître d’enseignement et de recherche à la faculté des sciences sociales et politiques de l’université de Lausanne, spécialiste de pensée politique.

    Quelle analyse faites-vous de la récente montée de l’extrême droite en Europe ? En tout cas, quels sont les jalons à retenir de ces 20 dernières années ?

    Il est difficile de faire une analyse globale et qui mélangerait tous les régimes parce que les situations sont assez différentes d’un pays à l’autre. Il y a certes des victoires importantes de l’extrême droite ou de la droite radicale dans de nombreux pays, mais il y a aussi des défaites. On vient de le voir au Brésil par exemple, où la défaite de Bolsonaro n’était pas du tout gagnée d’avance, mais on l’a aussi vu aux États-Unis avec l’élection de Biden en 2020. On peut supposer que sans le COVID-19, Trump aurait été réélu. Les trajectoires sont donc différentes de pays en pays. Malgré cela, il est absolument incontestable que l’extrême droite est menaçante dans la plupart des pays européens et américains. Hors de ces continents, on a pu le voir en Inde, où Modi est assez proche de l’extrême droite, ou aux Philippines, ou encore en Australie.

    Il est impossible de donner une explication unique à cette montée, mais on peut au minimum avancer quelques éléments. Pour commencer, il faut relever l’omniprésence depuis des années de tous les thèmes propres à l’extrême droite, non seulement chez ses représentant·e·s, mais aussi dans les autres familles politiques et dans les médias : racisme, peur de l’immigration, mentalité obsidionale, culte de la force, virilisme et misogynie, conspirationnisme, etc. En agitant en permanence ces sujets, de très nombreux·ses acteur·ice·s politiques font le jeu de l’extrême droite depuis longtemps.

    « Le problème de l’usage du terme de « populisme », c’est de suggérer que le peuple voterait spontanément pour l’extrême droite »

    – Antoine Chollet, Maître d’enseignement et de recherche à la faculté des
    sciences sociales et politiques de l’université de Lausanne

    Il faut mentionner ensuite l’affaiblissement des partis sociaux-démocrates et, plus généralement, de la gauche. Cela ne signifie pas, les sociologues le démontrent depuis longtemps, que l’électorat de gauche se soit simplement déplacé vers l’extrême droite. L’idée que les ancien·ne·s électeur·ice·s communistes voteraient désormais pour le Rassemblement national, dans le cas de la France, est, dans une assez large mesure, une erreur d’analyse. Ce qui doit être noté, c’est que l’affaiblissement des partis sociaux-démocrates a eu une série d’effets sur la droite, la conduisant à se radicaliser et à se rapprocher progressivement de l’extrême droite, déplaçant ainsi tout le spectre politique et banalisant cette dernière.

    Enfin, il faut rappeler les effets qui se font de plus en plus clairement sentir des politiques économiques et de destruction des assurances sociales et des services publics qui ont été initiées dans les années 1970 et qui se sont surtout déployées à partir des années 1980. La pandémie les a révélées avec une acuité particulière, mais ces effets étaient déjà très sensibles auparavant. Ces politiques ont conduit à une paupérisation de larges secteurs de la société qui avaient auparavant des situations qui étaient relativement confortables et qui ont depuis chuté dans la pauvreté (ou craignent d’y tomber). On le voit très clairement aux États-Unis, où une bonne partie de l’électorat de Donald Trump était composée par ces catégories, notamment les ancien·ne·s ouvrier·ère·s. Aux États-Unis, les ouvrier·ère·s de l’industrie automobile avaient une bonne situation, possédaient une maison et plusieurs voitures, bénéficiaient de plans de retraite très avantageux, etc. Toutes ces protections qui avaient été mises en place après la Seconde Guerre mondiale (et un peu plus tôt aux États-Unis) ont été détruites ou considérablement affaiblise ces dernières décennies. Cette situation socio-économique rend l’ascension de partis d’extrême droite plus facile, puisqu’il y a une détresse sociale et économique et que les forces politiques qui, traditionnellement, travaillaient pour les catégories les plus vulnérables de la population, sont très affaiblies. L’extrême droite y apporte ses soi-disant explications, en désignant des boucs émissaires. Le vieux slogan du Front national des années 1980 est toujours d’actualité : « X millions de chômeur·euse·s, c’est X millions d’étranger·ère·s en trop ».

    J’ajouterais aussi que la Suisse a été un laboratoire de cette ascension de l’extrême droite. Elle y commence à partir des années 1990. Surtout autour du vote sur l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE) en 1992, où l’UDC blochérienne prend le pouvoir à l’intérieur de l’UDC et va commencer son ascension, qui va en faire le premier parti du pays à partir de 1999. Une bonne partie des leaders de l’extrême droite européenne et même mondiale sont venu·e·s en Suisse, ou se sont intéressé·e·s au cas de la Suisse, pour savoir comment l’UDC était parvenue à ces résultats. L’UDC a apporté une spécificité aussi, plutôt nouvelle au sein de l’extrême droite et que l’on retrouve chez les partisan·nne·s du Brexit en Angleterre, chez Trump ou dans l’extrême droite néerlandaise : le mélange entre une xénophobie et un racisme tout à fait assumés et une position économique ultralibérale. L’UDC blochérienne ne s’est jamais opposée aux accords de libre-échange avec le monde entier, ni avec la Chine, ni avec les États-Unis. C’est l’alliance des thématiques traditionnelles de l’extrême droite avec une forme de « libertarianisme », qui demande la disparition pure et simple de l’État. Cela convainc une partie de l’électorat parce qu’à partir du moment où l’on a complètement fracassé toutes les protections sociales et les services publics, l’État n’apparaît plus que comme un collecteur d’impôts et de taxes, sans redistribution. La Suisse a aussi été un laboratoire sur la question de la démocratie directe, qui intéresse également beaucoup l’extrême droite depuis 20 ou 30 ans. On crédite l’ascension de l’UDC à son utilisation des outils de démocratie directe, ce qui est en partie faux. Mais ce qui intéresse surtout l’extrême droite européenne, c’est que la démocratie directe a permis de maintenir la Suisse en dehors de l’Union européenne, ce qui est correct. C’est l’aile blochérienne de l’UDC qui a d’abord fait capoter l’accord sur l’Espace économique européen, puis a déroulé le discours anti-européen qui nous a amené dans la situation qu’on connaît aujourd’hui, après le succès de l’initiative de 2014.

    Selon vous, cette dynamique est-elle susceptible de continuer ? Pourrait-on, par exemple, voir Marine Le Pen devenir présidente en 2027 ?

    Les recherches sociologiques qui travaillent sur l’extrême droite en France tendent à montrer qu’une victoire de Marin Le Pen en 2027 est de plus en plus probable. Le résultat de 2022 était déjà un cataclysme d’un point de vue électoral ; elle avait alors gagné plus de 7 points et plus de 2,5 millions de voix par rapport à 2017. Ce résultat a certes été aidé par Emmanuel Macron qui, en réalité, a fait campagne pour le Rassemblement National pendant tout son quinquennat. Il savait qu’il perdrait contre à peu près tous les autres candidats, et il a donc fait le calcul purement électoraliste de renforcer constamment le RN pendant son premier mandat, mettant sa réélection au-dessus de l’avenir démocratique de la France et confirmant ainsi son absence totale de scrupules. Mais faire porter à Emmanuel Macron la seule responsabilité des scores électoraux du RN serait manquer l’essentiel, à savoir que ce parti a désormais un véritable ancrage social et dispose d’un électorat solide et croissant. Cependant, il n’y a pas de fatalité historique et les résultats de 2027 dépendront des politiques qui seront menées d’ici là.

    Car on peut faire une autre politique face à l’extrême droite, l’histoire nous l’a déjà enseigné. Dans les années 1930, c’est exactement ce qui s’est passé en France et aux États-Unis. Il faut des programmes de redistribution et de réduction des inégalités. Il faut des programmes qui actualisent réellement l’idée selon laquelle chacun·e contribue à une collectivité, qui ensuite redistribue les richesses produites en commun à l’ensemble de celle-ci, et que ses nouveaux·elles membres ne diminuent pas cette richesse commune mais l’augmentent.

    Peut-être que de telles politiques vont être menées. Encore une fois, il n’y a pas de fatalité, mais la situation, ou plutôt la tendance actuelle, est évidemment extrêmement inquiétante. L’extrême droite est au pouvoir en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Suède. Elle est aux portes du pouvoir en France et aux États-Unis, peut-être aussi en Allemagne. Cette situation a des conséquences potentiellement catastrophiques pour la politique intérieure de tous ces pays, mais aussi, spécialement en ce qui concerne les États-Unis, pour la politique internationale. On ne sait jamais à quoi est prêt un pouvoir d’extrême droite qui, une fois qu’il est au pouvoir, va tout faire pour ne pas le perdre.

    Sur ce point aussi, il faut préciser une chose sur la Suisse. Elle a été un laboratoire de l’émergence de l’extrême droite, mais, en même temps, le système politique y est tellement conservateur que l’UDC n’est jamais parvenue à monopoliser le pouvoir. Elle a culminé aux alentours de 30%, et tout le monde sait très bien que l’UDC ne prendra jamais le pouvoir en Suisse, qu’elle n’aura jamais à elle seule de majorité au Parlement et au Conseil fédéral. Le parti pourrait éventuellement, avec un raz-de-marée sur deux ou trois élections successives, obtenir un troisième siège, ce qui paraît déjà très peu probable, mais un quatrième siège est complètement inimaginable. Donc, si la Suisse a servi de modèle à tout le monde, elle pourrait aussi devenir une espèce d’îlot constitutionnel et libéral, garantissant les libertés individuelles et les libertés collectives, au milieu d’une Europe qui aurait basculé du côté de l’extrême droite.

    Pensez-vous que la notion de populisme soit adéquate pour parler de ces mouvements ?

    La réponse est non. Non seulement elle n’est pas pertinente, mais en plus elle renforce l’extrême droite. C’est une des choses que je vais montrer dans un livre qui va paraître l’année prochaine, nommé « L’antipopulisme ou la nouvelle haine de la démocratie » et publié aux éditions Textuel. Utiliser le terme de populisme pour qualifier l’extrême droite pose deux problèmes principaux. Le premier de ces problèmes, c’est d’identifier ou de confondre sous un même terme des mouvements d’extrême droite et des mouvements qui sont plutôt à gauche, ou qui sont transpartisans, comme le Mouvement 5-étoiles en Italie, en posant que toute critique du système politique est équivalente. En les présentant comme des mouvements protestataires, clownesques, dirigés par des matamores qui font des discours enflammés mais qui en réalité, n’ont pas véritablement de programme, on minimise la menace que certains d’entre eux font peser sur l’ordre constitutionnel. Plutôt que de parler d’extrême droite, de fascisme ou de néofascisme, on parle donc de populisme, on l’a vu avec Georgia Meloni ou Donald Trump.

    « Il faut simplement les nommer par leur nom : ce sont des partis d’extrême droite »

    – Antoine Chollet, Maître d’enseignement et de recherche à la faculté des
    sciences sociales et politiques de l’université de Lausanne

    Le second problème de l’usage du terme de populisme, c’est de suggérer que le peuple voterait spontanément pour l’extrême droite, pour des partis autoritaires, antidémocratiques, antilibéraux, anticonstitutionnels, etc. L’usage de ce terme prétend donc défendre la démocratie contre le populisme, mais défend en réalité le pouvoir en place contre la démocratie et contre l’intervention populaire dans les affaires politiques. Pour le dire autrement, il est complètement absurde de prétendre défendre la démocratie en critiquant ses principes les plus fondamentaux. Le discours antipopuliste essaie de faire exactement cela, avec le succès que l’on sait : la double atteinte du second tour par Marine Le Pen et son potentielle élection en 2027, les victoires de Trump, Bolsonaro, Orban, les démocrates de Suède et les fascistes italiens au pouvoir, pour ne prendre que quelques exemples. Le moins que l’on puisse dire, c’est que 20 ou 30 ans de rhétorique antipopuliste ne nous ont guère protégés contre les ennemi·e·s de la démocratie. Il ne faut pas s’étonner de cette conséquence cependant, puisque ce n’est pas une rhétorique qui cherche à défendre la démocratie, mais uniquement les pouvoirs établis.

    Imaginez-vous une notion plus pertinente pour parler de ces mouvements ?

    S’agissant des partis de droite et d’extrême droite, il faut simplement les nommer par leur nom. Ce sont des partis d’extrême droite, fascistes pour certains. On peut ensuite discuter de nuances plus fines. Est-ce que c’est du néofascisme, du crypto-fascisme, du proto-fascisme, par exemple ? Ces distinctions sont parfois un peu byzantines. Je pense que Trump par exemple est une figure fasciste, comme il l’a clairement montré lors de l’assaut contre le Capitole le 6 janvier 2021. Bolsonaro aussi est une figure fasciste, tout comme Orban. Il est toujours plus difficile d’estimer le degré de fascisme des personnalités ou des partis avant qu’ils n’atteignent le pouvoir. En effet, il·elle·s ne déploient tous leurs effets qu’une fois qu’ils y sont, c’est-à-dire une fois qu’il·elle·s contrôlent directement la police, l’armée, une partie de la justice et différentes autres institutions. Je pense donc qu’il faut réutiliser le terme de fascisme, éventuellement en le qualifiant, dans les cas qui s’y prêtent, et qu’il faut utiliser les termes d’extrême droite, de droite radicale ou autoritaire dans les autres cas. Nous disposons de tout un vocabulaire qui demeure tout à fait utilisable et qui évite de désigner par le terme de populisme des phénomènes qui n’ont rien à voir avec son sens historique.

  • Découvrez en quelques mots la gagnante du Prix de la Sorge 2022

    Propos recueillis par : Killian Rigaux auprès de la lauréate du Prix de la Sorge, Solène Perriard, autrice du texte « Le garçon à la culotte rouge »

    Dans quelle Faculté étudies-tu ? As-tu déjà des plans pour l’avenir ?

    En parallèle à mes études de musique, je suis en première année de master en lettres à l’Unil (français moderne et histoire). J’aimerais devenir professeure de littérature afin de transmettre ma passion pour les lettres, développer l’esprit critique de mes élèves et qu’ils puissent avoir autant de plaisir que moi à écrire.

    Quel a été le point de départ de ton texte ?

    C’était la première fois que j’écrivais un texte en iel. Je me suis mise dans la peau de ce personnage non-binaire par le biais de différents témoignages que j’avais entendus. Le texte est né comme le résultat d’une douleur identitaire mais est également un baume réparateur.

    Est-ce ta première expérience d’écriture ?

    L’écriture fait partie de ma vie depuis bientôt dix ans dans une pratique privée, mais c’est la première fois que je participais à ce concours. C’est à partir de cet été et en rejoignant l’association Plume que je commence progressivement à développer une plume publique.

    Qu’as-tu cherché à transmettre à travers le texte ?

    J’ai cherché à dépeindre un être sensible, indéfinissable et par conséquent unique. Le lecteur·ice peut éprouver de l’empathie pour ce iel. J’espère ainsi contribuer à l’ouverture d’esprit sur cette thématique actuelle par un angle poétique.

  • Rencontre avec Masvida

    Rencontre avec Masvida

    Photo : screenshot du court métrage Sur la Croix de Masvida (David Gonseth et Samuel Damiani), 2022

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    Est-ce que vous suivez une formation de cinéma ? Si oui, laquelle et depuis combien de temps ?

    David: On a deux formations différentes. Du coup, moi, je suis à l’ECAL en première année en cinéma, j’ai fait ma propédeutique, c’est l’année préparatoire. Et puis là je commence ma première année de bachelor.

    Samuel: En soit, on a commencé Masvida quand j’ai commencé l’uni, au premier semestre, donc en vrai on n’a pas commencé à travers des études, c’était plutôt en autodidacte. Là, je fais un master en ciné avec spécialisation 120 crédits. Dans ce master là on fait un peu plus de pratique, on commence un peu, mais c’est surtout théorique ; l’histoire du cinéma etc. En vrai notre pratique a toujours été en parallèle de ça, même si on a des formations complémentaires maintenant.

    Quels sont les avantages d’une formation officielle en cinéma, dans votre production de film ?

    David: Déjà, que tu peux faire ça à plein temps. Dans le sens où, si t’enchaine avec un autre travail, si tu dois payer un loyer ou ce genre de chose, être indépendant, c’est compliqué de faire les deux. Et en vrai, faut pas se mentir, mais y’a le regard des parents aussi, ça les rassure ; Mon enfant, il fait du ciné mais il est encadré dans un truc un peu sérieux, c’est pas juste lui qui s’amuse avec sa caméra. Après, y’a tout l’aspect du matériel aussi, ce qui est cool c’est que tu peux en louer. T’as les studios à disposition et la formation en soi.

    Samuel: De base je voulais quand même faire l’ECAL ou une école de ciné, mais en soi j’ai commencé l’uni, parce que j’ai pas été pris à l’ECAL et ça s’est vite enchainé et ça m’a plu aussi. Je dirais que l’avantage c’est que tu baignes tout le temps, là en tout cas je fais que ça, quand je me lève le matin je sais que je vais faire ça et c’est vraiment ce qui me passionne, au moins t’as tout le temps la tête dans le guidon.  Ça aide pour les parents mais aussi peut-être pour le milieu, ça peut être un tampon, ‘Ah ok il a une certification’ et ça va t’apporter des contacts etc. Mais en soi dans notre expérience, on était beaucoup plus indépendants des études et ça marche aussi très bien. Mais je pense que les études c’est aussi une manière de se rassurer et de se dire au moins je fais ça, du coup y’a une formation qui va déboucher sur un truc professionnel.

    David: Pour les contacts aussi des gens de ce milieu-là, ça te permet d’être en contact avec d’autres étudiants, ça t’ouvre aussi tellement de portes, d’autres visions étant donné que le cinéma c’est un métier où t’es obligé de travailler en équipe, c’est hyper cool déjà à ce stade-là d’avoir un agenda hyper rempli.

    Samuel: Mais t’as aussi les intervenants qui viennent à l’ECAL ou à l’Unil. Là j’ai un cours pratique du scénario avec une scénariste française qui est venue et puis on a aussi des trucs assez cools. Mais aussi t’as des cours bien précis, un enseignement de qualité sur un truc précis – que peut-être sur des tuto YouTube tu peux apprendre aussi comment faire et t’apprends aussi par l’expérience – mais c’est bien d’avoir des gens qualifiés qui t’apportent une vision, une manière de faire, etc…

    David: La culture en soi ; je sais que l’ECAL nous pousse vraiment à regarder des œuvres que j’aurai jamais regardé. 

    Samuel: C’est vrai qu’à l’Unil, j’ai bouffé trop de films, de textes, un discours sur la manière d’aborder des films. Ça t’ouvre aussi à ça et ça te force aussi d’aller dans des directions où tu ne serais peut-être pas allé.

    Quelles sont vos influences (réalisateur·trice, genre de cinéma, pays, période) ?

    Samuel: On regard beaucoup de films ensemble mais on a pas forcément les mêmes influences. Moi j’aime bien les films de Harmony Korine, un réalisateur américain, c’est vrai que ça m’a ouvert les portes à un cinéma un peu différent. J’essaie de voir un peu de tout.

    David: J’ai toujours de la peine de répondre à cette question. Parce que je n’ai pas l’impression de suivre un genre de cinéma, qu’on ne suit pas un style de cinéma ou une période. On se fait influencer un peu par tout ce qu’on regarde.

    Samuel: Récemment un truc qui nous a marqué les deux – on est allé au festival de Venise cet été, on a vu Bones and All, le nouveau film de Lucas Guadagnino, le réalisateur de Call Me By Your Name. Dans le genre, c’est un peu horrifique mais en même temps c’est un film d’amour, c’était trop stylé.

    David: Ce genre de films un peu pleins de vie, où y’a vraiment tout un périple de personnages qui mélangent pleins de genres différents. 

    Samuel: On aime bien les films qui inspirent vraiment la vie. Waves [de Trey Edward Shults], c’est un film qu’on kiffe les deux d’ouf. C’est un film assez récent. On a aussi pleins de références qui viennent d’anciens [films] mais c’est vrai que le cinéma qui se fait maintenant [nous plaît].

    Dans la production de vos courts métrages, quels sont vos rôle(s) ?

    Samuel: Généralement on se partage tous les rôles, après on est que deux comme équipe technique, donc basiquement on s’est dit que c’est lui [David] qui faisait l’image et moi le son sur le plateau. Mais après au niveau de la direction des acteurs c’est nous deux. Vraiment on essaye de tout taffer à deux, même l’image et le son.

    David: Arrivé au stade final t’as juste besoin que quelqu’un tienne physiquement la caméra et que quelqu’un tienne physiquement le son, donc pour ça il faut se répartir les rôles mais en soit tout le travail se fait à deux, sur tous les plans. On va vraiment réfléchir l’idée de base à deux, on va écrire à deux, on va faire le découpage à deux et sur le tournage on va réfléchir l’image à deux, même si c’est moi qui actionne la caméra et vice-versa au niveau du son. Ça va être un travail complémentaire sur tous les aspects.

    Samuel: Je pense on a aussi de la peine à déléguer le travail.

    David: C’est aussi, vu qu’étant-donnée qu’on a commencé ensemble au même niveau, qui était le niveau zéro, y’avait aussi ce truc de : On voulait apprendre à tout faire, donc c’est aussi compliqué de se dire ‘bah vas-y allez occupe-toi de la lumière’ alors que t’as envie d’apprendre à faire la lumière, et c’est aussi en faisant que t’apprends donc forcément c’est hyper compliqué de se dire ‘vas-y fais ça tout seul’. 

    Samuel: Typiquement, les quatre courts-métrages qu’on a sorti cet été, y’en a deux à David, deux à moi. En vrai on a taffé les deux comme on taffe d’habitude. On s’est dit vas-y toi t’écris ton truc et t’as peut-être plus une vision de réalisateur, et c’est peut-être plus ton projet – comme ça t’as plus une vision, un point de vue. Bien sûr, on s’est toujours aidé. Typiquement même sur les miens, c’était toujours moi qui faisais le son et lui [David] à la caméra – ça, ça ne change pas.

    David: Mais y’avait quand même l’un des deux qui avait le dernier mot sur toutes les décisions. 

    Samuel: C’était cool aussi mais en vrai ça n’a pas vraiment changé notre manière de travailler.

    Quand et comment est-ce que le collectif Masvida a été créé ?

    Samuel: Fin 2019, début 2020. Enfin, la première vidéo qu’on a mis en ligne était fin 2020.

    David: En soit ça date de l’Australie ; pas Masvida en soit, mais l’envie de créer quelque chose à deux. On a fait la maturité bilingue en 2017-2018. On s’est rencontré là-bas – on était voisins à la base – mais c’est là-bas qu’on est devenu vraiment potes. Et du coup, c’est là qu’on a essayé une première vidéo, au téléphone.

    Samuel: On a fait un court-métrage avec un téléphone. Après ça a quand même pris du temps avant qu’on s’achète du matos. On était aussi dans la même année au gymnase. Mais là je crois qu’on ne parlait pas trop de faire du cinéma. C’était vraiment à la fin [du gymnase]… Je crois que l’idée de créer un collectif est venue un peu naturellement, dans le sens où on voulait apprendre et à deux c’est toujours plus cool que de se lancer tout seul dans un truc.

    David: Et le cinéma c’est un métier d’équipe donc si tu peux commencer avec un pote y’a rien de mieux. Je pense c’est aussi plus rassurant de te dire que tu es accompagné. 

    Samuel: C’est pas toi [David] qui disait si on avait pas trouvé le nom de Masvida on aurait pas vraiment fait de collectif ?

    Mais il vient d’où le nom ?

    Samuel: En vrai c’est un peu un anagramme de nos deux prénoms, Mas (Sam) et Vida (David) et ‘mas vida’ ça veut dire plus de vie en espagnol et c’est un peu que la vie augmente en faisant du cinéma… On faisait tellement ça parallèlement à nos activités que c’était limite un autre niveau de vie qu’on s’est imposé mais c’est que du kiffe.

    David: C’est très juste. Même par rapport aux influences, dans l’optique dans laquelle on fait les films c’est aussi…[Samuel] des moments un peu précieux de la vie, où tu sens que y’a plus d’ampleur. Ce principe que la vie augmente, ce truc vivant – même si souvent y’a de gens qui meurent dans nos courts-métrages.

    Vous mettriez vos productions cinématographiques dans quel genre ?

    Les deux: C’est souvent des drames, des thrillers, y’a souvent des problèmes un truc un peu dark.

    Combien de courts métrages avez-vous déjà réalisé ?

    Samuel: Une dizaine, je pense. Mais c’est que y’a beaucoup de projets qu’on a jamais sorti, des fois des trucs qu’on tourne mais qu’on a pas monté.

    David: Mais typiquement – on était parti, presqu’une semaine, cinq jours à la montagne, dans un chalet, dans l’optique de tourner un court-métrage. On s’était dit : On a cinq jours pour trouver une idée, tourner et après on monte au retour. En vrai l’expérience était incroyable, c’était vraiment trop bien. On avait le chalet pour nous. Dans la neige, il faisait 0° ou -2° degrés. Les conditions étaient un peu compliquées.

    Samuel: Y’a mon frère qui jouait, on l’a enterré dans la neige pour un plan et tout. Mais on ne l’a jamais sorti [le court-métrage].

    David: On la même pas monté le truc.

    Samuel: Y’a des trucs qui sont pas sortis, qui vont jamais sortir. Y’en a d’autres qu’on a prévu de sortir : Par exemple, «Sur la Croix» c’est le grand court métrage qui nous a pris tout l’été qui va bientôt sortir.

    Vous avez gagné un prix pour votre court métrage «Sers-moi un Rêve» au festival Aventiclap, est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur l’expérience ?

    Samuel: C’était trop bien. On s’y attendait pas du tout, on l’avait déjà mis sur YouTube il y avait à peu près un an. On avait envoyé le court-métrage à l’organisateur du festival pour un retour et il nous avait dit : ‘Essayez de le présenter l’année prochaine’ et on a été pris. On a essayé qu’à celui-là et on est allé et on a ramené tous nos potes, notre famille. 

    David: C’était trop bien, parce que tu fais des rencontres. On a rencontré Jacob Berger, un réalisateur suisse, avec qui on a gardé contact.

    Samuel: C’était aussi la première fois qu’on voyait notre travail sur un grand écran.

    David: Tu peux le défendre sur scène, le présenter. C’est un peu la vraie concrétisation d’un projet.

    Samuel: Ça faisait bizarre un peu, vu que ça faisait quasiment un an qu’il était sorti.  [David: Tu redécouvres presque ton projet]. «Sers-moi un Rêve», on l’adore maintenant, mais c’est vrai que quand on l’a fait c’était hyper instinctif. Donc il y a pleins de trucs qui sont pas mal amateurs. Du coup c’était dur de défendre un projet alors qu’on avait déjà un peu passé à d’autres choses.

    David: C’était notre premier ‘gros’ projet. Dans le sens, qu’on avait fait ça pendant les vacances d’été, ça nous avait pris plus de temps que nos autres projets. Vu que nous, on est en train d’apprendre, qu’on est au tout début de notre ‘carrière’, on évolue assez rapidement. D’un projet à un autre, on apprend tellement de choses, parce qu’on a encore tout à apprendre. Donc forcément quand tu finis un projet, tu as déjà appris tellement de tes erreurs que y’a des trucs de ton projet dont t’es plus trop fier. Donc un an après, t’as un peu l’impression que c’est un truc que t’as fait il y a dix ans.

    Samuel: D’ailleurs là ils l’ont fait cette année, puis ils nous ont réinvité à la cérémonie d’ouverture parce qu’on s’est tou·te·s bien entendus. Il y avait vraiment une bonne ambiance et de bons souvenirs. C’est vrai qu’aussi la victoire ça nous a permis d’avoir une marque ou un tampon. Même si y’a pleins de gens [avec qui on travaille] qui nous connaissent, là on nous prend plus au sérieux. C’est aussi plus simple maintenant de se présenter, parce que là y’a vraiment une carte de visite reconnue.

    David: Même quand t’approches des acteur·rice·s pour qu’il·elle·s jouent dans tes projets, c’est plus rassurant pour eux·elles de se dire : ‘Ok ils ont présentés en festival, ils ont gagnés en plus, je me lance avec des gens qui font ça sérieusement’. C’est vrai qu’il y en a beaucoup qui ne font pas ça sérieusement et c’est juste une perte de temps.

    Comment trouvez-vous des acteur·rice·s pour filmer vos projets ?

    David: Soit tu fais une annonce sur les réseaux sociaux que tu cherches un profil, soit on cherche sur des sites.

    Samuel: Je remarque qu’on ne s’est jamais disputé sur un choix de casting. Et des fois, on écrit des rôles pour des gens qu’on n’a même pas encore contacté. 

    David: C’est aussi plus facile quand t’as quelqu’un en tête et que quand t’imagines la scène t’as déjà un visage clair en tête. 

    Samuel: Je crois qu’on a fait une seule fois des vrais castings, où on a auditionné plusieurs gens pour un même rôle. J’avoue que l’expérience n’était pas top non plus, j’ai l’impression qu’il faudrait qu’on l’aborde différemment. Parce que de base c’est vraiment qu’on a des acteurs fétiches, avec lesquels on aime bien jouer. C’est souvent – on écrit un truc pour quelqu’un et on lui envoie dès que c’est écrit et on lui dit : ‘ouais s’il te plaît tu peux faire ça et tout’ et ça a toujours marché, je crois on a jamais pas eu quelqu’un qu’on voulait.

    Est-ce facile ?

    Samuel: Je dirais que ça peut être assez compliqué. On tourne souvent avec les mêmes personnes donc ça peut être dur de chercher quelqu’un de nouveau. Dans «Sers-moi un Rêve» y’avait zéro vrai acteur – c’était nos potes, mon frère, mon père. Du coup, on a quand même l’habitude de travailler avec des gens qui ne sont pas acteur·trice·s de base. On a plus du mal à travailler avec des vrais acteur·trice·s, lorsque c’est leur métier et aussi juger qui va correspondre à un rôle etc.

    David: C’est aussi par rapport à l’ambiance du tournage et l’optique dans laquelle on tourne. On est toujours attiré par des gens qu’on connait, parce qu’on essaye vraiment de créer une ambiance à la cool, où tout le monde prend du plaisir et effacer un peu ce truc de ‘travail’. Donc instinctivement on se tourne vers les mêmes acteur·trice·s avec lesquel·le·s on sait que ça matche trop bien.

    Samuel: À notre niveau, en tout cas, on a peut-être peur ou on se sent pas forcément légitime d’aborder des gens connus au niveau de l’acting et de leur proposer de venir jouer […] Nous, on tourne chez nous. Ce n’est pas très ‘professionnel’. Quand on a commencé y’avait donc peut-être une gêne d’appeler quelqu’un du milieu et de travailler de manière vraiment hyper carrée. On est hyper carré, mais on va plutôt créer un esprit de famille sur le tournage.

    Considérez-vous qu’il existe suffisamment d’opportunité en Suisse pour que les jeunes réalisateur·trice·s montrent leur travail au public ?

    Samuel: Nous, notre court-métrage [«Sur La Croix»] on a essayé de l’envoyer mais après c’est vrai que c’est plutôt à des festivals en France. En Suisse, pour les ‘amateur·trice·s’, c’est un peu moins accessible. Après si tu veux être dans les festivals, ce sont des trucs assez institutionalisés. Il y en a pleins quand même – Locarno, le NIFF, Visions du Réel. Il y a vraiment pas mal de festivals qui font la promotion de court-métrages. Mais c’est vrai qu’après, typiquement les court-métrages de la HEAD et de l’ECAL rentrent plus facilement, parce que y’a une marque, un tampon qui dit que ça a été fait en école. Mais si on fait des court-métrages autoproduits, il y a un peu moins de chance [d’être pris], simplement parce qu’il y a tellement de choses envoyées, qu’on n’a pas vraiment un nom [ou une institution derrière nous] et que la qualité est peut-être aussi en dessous. Après il y a quand même pas mal d’événements qui se font autour du cinéma amateur ; que ce soient des projections privées et autres.

    David: Y’en a pas mal, mais après c’est aussi une question de format – c’est très régulé. Quand t’es dans une tranche de 15-20 minutes, dans certains festivals, ils vont dans tous les cas pas te prendre parce que y’a tout un système, un programme – et t’empêche d’en mettre trois de 5 minutes. Donc en soit tu peux être pris dans n’importe quel festival, mais il faut bien réfléchir à l’avance à ton format, ton sujet.

    Samuel: Après vraiment pour le côté amateur; si t’as une boîte de production associé à ton projet t’as directement plus de chance.

    Est-ce que vous voyez poursuivre une carrière à Lausanne ou en Suisse ?

    Les deux : oui

    David: Déjà en terme de formation – elles sont tellement poussées les formations en Suisse. On a tellement de chance en termes de matériel, de contacts et même de financement. On a la chance d’avoir un pays si petit, que forcément le milieu est également petit. Y’a un truc où tout le monde se connaît, donc tu fais deux fois les festivals pour limite connaître tout le milieu – évidemment je grossis les traits, mais c’est un peu ça. Du moment que tu travailles avec une personne, tu la recroises à un festival, elle te présente les gens avec qui elle est et assez rapidement tu crées ta toile de contact, ce qui peut être plus difficile de faire à Paris, par exemple.

    Samuel: En tout cas pour nous, je pense qu’on a encore pleins de cartes à jouer en Suisse, soit travailler avec une boîte de production pour faire un court-métrage ou un long-métrage avant d’aller peut-être se délocaliser, ça fait pas trop de sens maintenant. Après s’il y a une opportunité pourquoi pas.

    David: On est pas pressé de partir.

  • A la rencontre de Christophe Terribilini

    A la rencontre de Christophe Terribilini

    Photo : ©Inès Terribilini

    Propos recueillis par : Furaha Mujynya

    Dans quel genre placerais-tu tes livres ?

    C’est justement la grosse question. La première fois que je suis arrivé chez Payot on m’a demandé « on le met dans quel rayon ? » Soit ce sont les romans, soit ce sont les polars, soit c’est l’histoire de l’art, soit c’est histoire et c’était difficile à [déterminer]. Le dernier livre qui est sorti, la maison d’édition elle fait un truc roman noir, même si ce n’est pas vraiment noir noir, comme ça, c’est catalogué et ça part dans les thrillers et c’est clair dans l’histoire. Donc ce n’est pas lié à l’histoire de l’art ou à l’histoire en général mais c’est catalogué dans les thrillers. Ça c’est une option qu’ils ont choisie, parce que c’est vrai qu’aussi les lecteurs ça marche un peu mieux dans les thrillers que dans d’autres domaines.  Pour certains [livres] c’est plus énigmatique et moins policier ou roman noir etc. D’ailleurs je n’aime pas rester dans un genre.

    Pourquoi est-ce que l’art se trouve toujours au centre de tes romans ?

    Enfaite c’est parce que j’adore l’art, j’adore lire –bon la pièce de théâtre [Le Journal de Franck], elle est pas du tout dans le même domaine – mais c’est venu un peu par hasard, j’ai toujours aimé l’art et puis c’est sur la recherche d’une œuvre que je suis arrivé à écrire.

    Pourquoi lier art et crime ?

    Quand j’étais plus jeune j’adorais les Yann Pierce, c’était un auteur qui écrivait sur un commissaire à Rome, qui était dans le secteur des œuvres d’art, des recèles d’œuvres d’art ou des choses comme ça, avec son inspectrice, et puis il y avait encore un consultant anglais qui arrivait là. C’était toujours dans ce domaine, justement il y avait une œuvre qui disparaissait et j’adorais ce mélange-là, j’ai toujours été titillé par ce genre de roman là, donc voilà. Comme je suis libre d’écrire ce que je veux, j’écris dans le domaine que j’aime.

    Quel est le travail historique que ce type de roman demande ?

    Ça dépend tout du roman, surtout de l’œuvre par laquelle je démarre, alors c’est chaque fois en fonction de l’œuvre – ça va faire des recherches sur internet, dans les bibliothèques, dans les voyages, je vais sur place, je vais dans les musées et bibliothèques sur place ou encore dans les lieux. Par exemple la première œuvre, elle est partie en Angleterre, je l’ai fait analyser etc. ça part un petit peu dans toutes les recherches. C’est ça que j’adore ; je pars d’une petite idée, soit une œuvre soit une idée, puis là tu vas creuser et plus tu creuses et plus y’a des choses extraordinaires plus y’a des choses qui se relient entre elles et c’est là que ça crée l’histoire toute seule, derrière les recherches et c’est ça le côté intéressant, c’est vraiment d’aller chercher les infos, et puis creuser, c’est le bon moment avant d’écrire. 

    Dans ces récits, est-ce que la réalité historique se mélange à la fiction ou s’agit-il de narratifs complétement fictionnels ?

    C’est ce que j’aime : laisser le doute aux gens, on me pose souvent la question. Non mais bon, ce qui se passe dans le présent c’est généralement narratif, c’est inventé, je crée mes personnages et mes histoires sur le présent et tout ce qui est historique, 80-90% de ce qui est historique est vrai. C’est aussi ce qui m’intéresse, je ne vais pas inventer des vies complétement farfelues à des personnages historiques, donc le contexte, les personnes, [sont réels]. Si on veut creuser les petites choses, je vais aller très profond pour être sûr d’avoir les informations, que celui-là a pu rencontrer celui-ci à cette époque, à cet endroit et que y’a des documents etc. J’aime bien aller apporter quelque chose de réel dans ce qui est historique. 

    Est-ce que tu as toujours été passionné par l’art ?

    J’ai été baigné dans l’art. Depuis tout petit j’ai été baigné dans la Toscane, la Florence et les musées en général donc ça fait partie de moi. 

    Pourquoi présenter les œuvres dans un contexte fictionnel et pas une étude historique traditionnelle ?

    Et bah ça a débuté normalement ; par une étude, justement la première œuvre c’était une fresque qu’on a dans la famille – enfin un banc de fresque qu’on a hérité quand j’étais tout petit dans la famille – et puis je me suis dit, y’a maintenant pas mal d’années, mais on dit toujours que c’est « notre Léonard de Vinci » mais qu’est-ce qu’il en est vraiment ? Et puis un moment donné, mon père était déjà décédé, je me suis dit je vais un peu chercher l’histoire de cette fresque, d’où elle nous est venue, qui nous l’a légué, pourquoi, qu’est-ce qui avait comme documents – il y avait déjà des recherches qui avaient été faites dans les années soixante – comment elle a été retrouvée et pis tout son pedigree et je suis allé la rechercher et puis cette fresque, je voulais avoir un avis professionnel, je l’ai donné à Christie’s à Genève qui ont trouvé très intéressant et ils m’ont donc demandé s’il pouvait la faire analyser à Londres, donc elle est partie à Londres et puis elle est partie [se faire analyser] sous toutes les coutures ; carbone 14, test des pigments d’encres. Donc effectivement le support est d’époque, c’est de la Renaissance, c’est très proche d’un dessin que Léonard De Vinci avait fait à Milan. Donc je suis allé à Milan, voir le musée qui m’a ouvert les portes pour aller voir les dessins préparatoires qui étaient dans les tiroirs. Je suis allé à Rome, parce que c’est là qu’elle a été découverte, retrouvée, amenée. Donc j’avais quelques objets historiques et c’est en cherchant toutes ces informations-là, c’est après ces recherches où je me suis dit « nan mais c’est extraordinaire, j’ai toute l’histoire de cette fresque qui est là, il manque quelques petits bouts à raccommoder » et puis est-ce que je vais livrer ça à ma famille – parce que le but c’était savoir ce qu’il en était vraiment de cette fresque – le côté théorique avec les recherches et ce qui est en est. Et puis je me suis dit, il suffit de rajouter un petit peu de sauce autour et puis ça fait un roman, donc j’ai à peine rajouté quelques éléments et ça m’a fait mon premier roman. C’était pour offrir donc cette étude que j’ai fait sur cette fresque à mon entourage, aux personnes que ça intéresse, sous une forme un peu plus ludique que juste un travail de recherche simple et puis je me suis pris au jeu.

    Quelles sont tes influences dans le monde littéraire et le monde de l’art ?

    Dans le monde de l’art, à la base, c’est vraiment la Renaissance italienne, c’est vrai que c’est resté encré en moi, l’impressionnisme, le postimpressionnisme, le 20ème siècle. Après justement en fonction de mes recherches et des lieux que j’ai étudié, je me suis intéressé à d’autres lieux, d’autres périodes de l’histoire de l’art. Toutes les périodes sont intéressantes quand on s’y plonge. Après la littérature, chez nous c’était une bibliothèque entière, mon père qui lisait jour et nuit, toujours un livre dans la main, on a aussi toujours été baigné là-dedans, j’ai une approche littérature assez éclectique, ça va des classiques français – des Balzac, Anatole France au plus modernes américains, ou Frédéric Lenoir ou Jonathan Coe. C’est assez divers, j’aime bien changer, varier les genres, des auteur·e·s suisses aussi, j’aime bien découvrir des noms qu’on connaît pas. Y’a les prix de Lausanne, y’a des gens qui sont proches qui écrivent des choses, y’a tellement de bouquins qui sortent chaque année qu’on n’entend jamais en parler. On ne pioche pas toujours quelque chose de magnifique mais parfois y’a des petites merveilles, donc je pars à gauche à droite.

    En quoi la pièce de théâtre « Le Journal de Franck » diffère des autres récits que tu as publié ?

    C’est une pièce de théâtre. Le journal de Franck ; je me baladais dans un parc et j’ai eu une idée un peu saugrenue, qui n’avait rien à avoir avec l’art et je me suis dit ah bah tiens je vais creuser quelque chose, puis je me suis dit une forme de pièce de théâtre ça peut être sympa et je peux me lâcher et c’est un peu d’humour noir. Je travaillais à la revue de Lausanne, et on s’amusait à écrire des sketchs et des chansons et de les jouer. On écrivait quand même pas mal de sketchs, rarement des pièces de théâtre comme ce n’était pas le style qu’on faisait. Je me voyais déjà sur les planches à imaginer mes personnages dans un humour un peu particulier.

    Quelle est l’idée de départ de cette pièce ?

    Je me voyais un personnage ignoble, et un jeune qui souffrait et qui s’est dit « J’aimerais qu’une fois mon père soit bon » mais d’une façon cuisinée. C’est parti de ça.

    Que fut le processus de création derrière ton dernier roman Le Vol de la Muette ?

    Le déclic, c’était un voyage en famille, on revenait de vacances du sud de l’Italie et on est passé par Pesaro et on s’est dit on va aller à Urbino qui n’est pas loin, parce que c’est quand même la ville natale de Raphaël. Au palais Ducal, dans la ville natale de Raphaël, il n’y a qu’un seul tableau de lui ; c’est la Muette. Puis il y a un petit explicatif écrit à côté, [qui explique que] longtemps il était attribué à son maître Perugino [Le Pérugin] et non pas Raphaël, ensuite on n’est pas sûr du sujet, on ne sait pas qui c’est, on ne sait pas qui a commandité le tableau, donc il y a beaucoup de peut-être. Normalement on n’écrit rien ou on écrit des certitudes, mais là y’a beaucoup d’incertitudes. Après y’avait un dessin à côté qui montrait qu’il y avait eu des retouches plus tard du tableau. Y’a beaucoup de choses comme ça qui m’ont titillé. Déjà ce tableau il est sympa, c’est une période quand même assez particulière et puis ils attribuaient la commande à quelqu’un, où ça m’étonne en fonction de l’époque. J’ai fait mes propres recherches et je n’arrive pas aux mêmes conclusions que le musée Ducal. Quand j’arrive à creuser à gauche à droite, et je vois un peu l’historique, je n’arrive pas aux mêmes conclusions qu’eux sur qui a commandité l’œuvre et puis qui peut-être le sujet de l’œuvre. Donc je me suis dit autant l’écrire sous forme de roman.

    Est-ce que Le Vol de la Muette est le premier roman qui a été édité par Cohen&Cohen ?

    Oui c’est mon premier. Là je suis tombé sur un bouquin chez Payot, de chez Cohen&Cohen, justement dans le milieu de l’art, une aventure policière avec énigmes etc. Et je me dis tiens intéressant, c’est un peu mon domaine. Là je vais voir sur le site de l’éditeur, et c’est exactement ce qu’ils font. Donc c’est une petite maison d’édition parisienne spécialisée dans les livres d’art, les beaux livres. Ils ont justement beaucoup de prix pour les livres qu’ils font, parce que ce sont vraiment des beaux ouvrages. Mais ils ont aussi une collection parallèle sur des policiers et autres romans noirs, dans le domaine de l’art. Et je me dis, c’est exactement mon domaine. Et là effectivement je les ai contactés et c’est passé tout droit. Pour moi c’est quand même assez honorifique, que mon travail soit reconnu, parce que ce sont des spécialistes du monde de l’art.

    Est-ce que c’est plutôt avec des éditions suisses que tu as travaillé auparavant ?

    Alors moi, les premiers bouquins, j’ai fait en auto-édition. Y’a pléthores de possibilités, évidemment ce n’est pas une garantie d’égalité parce qu’on peut éditer son bouquin, mais au moins on peut sortir son bouquin et puis le proposer. Ce n’est pas trop cher, parfois ça coûte même rien du tout. Ça permet quand même de pouvoir diffuser son bouquin facilement. […] Tous les bouquins sont disponibles par internet, en passant par les Amazon, par Fnac, par Payot, partout. Toutes les librairies [en ligne] sont accessibles même en auto-édition, les bouquins sont tous accessibles. Mais au moins avec un éditeur, le bouquin est présent dans les librairies.

    Tu as écrit nouveau roman qui va bientôt sortir « Le Goût de Rembrandt », est-ce que celui-ci rentre dans le même genre que tes romans précédents ?

    Il est en attente chez l’éditeur et devrait voir le jour bientôt. Et je viens d’en terminer un autre [artiste], un ancien italien ; Arcimboldo. Je viens de le terminer et il sera un peu plus gore comme roman. 

    C’est un bouquin [le goût de Rembrandt], où je ne suis pas parti d’un tableau, je suis parti de l’absence d’un tableau. J’ai lu un article qui disait qu’on vient de retrouver un Rembrandt, vendu aux enchères aux États-Unis ou à Paris. Il a été vendu à une quelque centaine d’euros, parce qu’on croyait que c’était un vieux tableau [anonyme]. Il a été découvert qu’il s’agissait d’un Rembrandt de ses premières œuvres. Il avait fait 5 œuvres, les cinq sens de Rembrandt, ce sont ses premières œuvres reconnues, mais peu connues et elles ont disparues avec le temps et une ou deux ont été retrouvées, et celle-là a été justement retrouvée il y a quelques années par ce biais-là. Et il en manque un ; le goût, pour faire les cinq sens. Il y a une exposition qui s’est faite à Oxford, où sont exposées les cinq et il y avait un cadre vide pour le goût et les enfants ou les adultes pouvaient s’amuser à dessiner comment est-ce que le tableau aurait pu représenter le goût par rapport aux autres sens. Et c’est justement retrouver ce tableau-là ; j’ai fait les recherches pour comment on y arriverait. On est donc plus dans l’histoire inventée que dans le réel. En attendant de retrouver le goût, moi je l’ai retrouvé dans mon bouquin.

  • Rencontre avec Adrien Bürki

    Rencontre avec Adrien Bürki

    Propos recueillis par : Maxime Hoffmann

    Est-ce que vous vous considérez écrivain ?

    La question est compliquée, car elle touche à la légitimité sociale qu’une personne a de se dire ou non écrivain. Fut un temps, je ne me serais jamais imaginé être « écrivain ». Maintenant, après plusieurs publications et après avoir adapté ma manière de travailler, je me l’autorise dans certains contextes, notamment littéraires. J’essaie néanmoins de ne pas rendre ce statut anodin et j’évite de l’employer à tort et à travers. Je peux parfois avoir l’impression que c’est une carte que je joue, ce qui me gêne : il serait trop facile de l’utiliser comme une étiquette que l’on m’a accordée une fois et qui persisterait toujours. On peut d’ailleurs s’interroger face à des personnes qui, après avoir pris part à des scènes médiatisées – comme The Voice ou d’autres espaces de légitimation –, se revendiquent « artistes ». Pour moi, le terme ou le statut se rattache surtout à une pratique qui est, en l’occurrence, l’écriture. C’est un mode de vie qui prend plus ou moins de place dans mon quotidien et, comme pour un boulanger ou un facteur, c’est en travaillant que je peux m’associer à une profession. Le statut d’écrivain jouit néanmoins d’une connotation plus « prestigieuse » qui rend son usage parfois prétentieux, très convoité par certains. De mon côté, je tente de rester modeste. Pendant longtemps, j’ai été un peu paresseux et le fait d’avoir publié mon recueil Sur la Chapelle, qui a reçu le Prix Georges-Nicole, m’a permis de me sentir plus légitime et de développer une éthique de travail. Ça a été une prise de conscience. Ce n’est sans doute pas anodin que, quand j’écris, je dis que je travaille : c’est cette implication qui pour moi légitime le terme d’écrivain.

    Pourquoi écrivez-vous ? Et pourquoi allez-vous jusqu’à publier ?

    J’écris parce que je lis. Le passage de la réception à la création littéraire s’est fait naturellement : j’ai beaucoup lu, depuis un très jeune âge, et l’envie d’écrire mes propres histoires s’en est ensuivie. J’ai des souvenirs forts liés à des lectures d’enfance. Rétrospectivement, je me dis que c’est en partie de là que vient la grande importance que j’attache à la fiction, qui me semble constitutive en termes à la fois d’émotions et de clefs de lecture du monde. Je ne suis pas sûr, contrairement à ce qu’on entend souvent, que « la réalité dépasse la fiction », et je crois qu’il y a énormément à gagner, individuellement et collectivement, à se nourrir de récits et à savoir les lire.

    En ce qui concerne la publication, la réponse est simple : pour moi, raconter n’a pas de sens sans un public. Chercher à partager ce que l’on écrit avec d’autres que soi me paraît logique. Pour ma part, outre la participation à des concours, j’ai d’abord écrit des textes pour des proches, des gens qui me connaissaient bien. L’étape de la publication est aussi confrontante (et stimulante), ajoute à ce public familier un public potentiel qui n’a pas de bienveillance amicale a priori.

    Comment décrivez-vous le rapport entre la lecture et l’écriture ?

    Comme je l’ai dit plus tôt, c’est pour moi un rapport primordial : mon envie d’écrire vient de mon goût pour la lecture. J’ai des goûts éclectiques : en bon ancien étudiant en Lettres, il y a des classiques auxquels je reviens toujours, comme Flaubert ou Laurence Sterne, mais j’apprécie aussi des auteurs plus populaires comme San-Antonio. Je suis en autres fasciné par les écrivains qui maîtrisent l’art du récit long et qui ont l’endurance d’écrire de gros romans : je pense entre autres à John Irving, mais aussi à un chef-d’œuvre absolu comme Cent ans de solitude. Mais un auteur fondamental pour moi est George Perec, que j’ai découvert au gymnase, en particulier son roman La Vie mode d’emploi. Cette lecture a été pour moi fondatrice, j’ai été fasciné par les possibilités d’exploration formelle qu’offre sa vision de la littérature. C’est grâce à lui que j’ai découvert les possibilités offertes par la contrainte ; il est très rare que j’écrive sans contrainte, sans une structure formelle qui guide la création de mon texte. Et, aussi surprenant que cela puisse paraître, s’imposer des règles est à la fois une stimulation pour la créativité et une libération. Par exemple, pour mon récit La Couronne boréale écrit et publié en ligne sous la forme d’un roman-feuilleton au cours du confinement de 2020, je me suis astreint à improviser quotidiennement un épisode pendant trois mois, en m’obligeant jusqu’au bout à ne prévoir aucun plan. La contrainte était ici d’ordre organisationnel et non formel. C’était aussi un moyen de me discipliner, de créer une routine d’écriture, et en fin de compte cela a abouti à un roman d’aventures, qui sera publié en fin d’année.

    Que pensez-vous de la notion d’inspiration ? Existe-t-elle ? Ou est-ce le travail qui prime ? Si elle existe, comment faites-vous pour la stimuler ?

    Fondamentalement, je ne crois pas à l’inspiration, du moins au sens romantique du terme. Je pense plutôt que l’écriture est la recherche active de quelque chose, que l’on essaie de concrétiser. Comme dans tout travail, il y a des jours avec et des jours sans. Parfois on coince. Cela dépend du type de texte que j’écris. J’ai surtout besoin de me mettre en condition, de créer un environnement qui me permette de me concentrer, de réfléchir et de laisser l’imagination travailler. Je me dis : « Là, je vais écrire », et je construis consciemment un climat propice à la création. Généralement, je n’écris pas chez moi. Je préfère les cafés : le bruit ambiant m’aide à former une bulle où je me sens à l’aise pour écrire. Et, cela peut paraître cocasse, mais je me sens un peu contraint par la foule, par la présence d’autrui : si je ne fais rien, les autres s’en apercevront. Cette idée est totalement fausse, c’est bien sûr l’imagination qui joue des tours, mais c’est une forme de pression qui fonctionne et aide à tenir bon. En gros, je ne suis pas visité par la Muse, je vais la chercher au bistrot ! J’essaie aussi d’entretenir une routine. Sans elle, il m’est difficile de tenir un projet sur le long terme.

    Comment décrivez-vous votre geste d’écriture ?

    Généralement, je prends des notes à la main, puis je les retravaille en les tapant à l’ordinateur. C’est à l’ordinateur que je rédige le texte, la plupart du temps. Un temps, j’écrivais à la machine à écrire. Je trouvais la démarche intéressante et expérimentale sur certains aspects : on vit le temps d’une autre manière, le rythme de l’écriture ralentit et la pensée se synchronise plus facilement avec les mains qui tapent. Le stylo ou le clavier d’ordinateur filent parfois un peu trop rapidement ! Au final, il est toutefois très rare que l’élaboration d’un texte ne passe pas par une étape sur papier, qui lui donne pour moi une forme d’assise.

    Mon plaisir à construire des histoires me pousse assez naturellement à produire une structure avant de me mettre à rédiger. Je réfléchis à une intrigue et je prends des notes pour préparer l’écriture, nourrir mon récit. Je crée un cadre en prenant soin de ne pas me perdre dans l’attente et l’accumulation de documents. C’est un écueil dangereux duquel je dois me sortir dès que possible. Ensuite, je me mets à écrire sur la base du matériel, en prenant soin de garder une souplesse. Le cadre est une contrainte structurelle qui permet, quand on y pense, une plus grande ouverture à la surprise. Cela dit, il m’arrive de me lancer de façon beaucoup plus libre ; c’est une expérience différente, plus spontanée, ce qui a un impact sur mon écriture.

    Retouchez-vous beaucoup ?

    Pas assez, clairement. C’est une étape assez laborieuse pour moi, un peu trop besogneuse en comparaison avec l’euphorie du premier jet. J’admire, tout en ne les enviant pas totalement, ceux qui sacrifient allègrement des paragraphes entiers. C’est peut-être un paradoxe chez moi : viser la maîtrise tout en étant attaché au premier élan. J’y travaille, mais il est difficile, par exemple, de sabrer mes adverbes alors que c’est un de mes plaisirs coupables !

    Auriez-vous un conseil pour celles et ceux qui souhaiterait écrire ?

    Je ne pense pas avoir la légitimité de donner des conseils, d’autant qu’il n’y a pas de recette universelle, et que c’est au contraire à chacun et chacune de trouver sa motivation et sa voix. Si je me fonde sur ce qui a fonctionné et fonctionne chez moi, je dirais en premier lieu de beaucoup lire, et de relire. Ça forge l’œil, le rythme et l’envie. Ensuite, il faut se donner activement les conditions matérielles d’écrire, notamment le temps : le temps pour écrire peut vite passer à la trappe si on ne le réserve pas pour cette activité. Enfin, on peut trouver avantage à désacraliser le projet d’écrire, et à y prendre du plaisir. Pour citer Raymond Queneau : « On n’écrit pas pour emmerder le monde ». Autant commencer par s’appliquer ce précepte à soi-même.

  • Le twirling, quésako ?

    Le twirling, quésako ?

    Propos recueillis par : Ylenia Dalla Palma

    SPORT · Le twirling bâton, mais quel est ce sport ? Alors que le club de Lausanne emmène ses athlètes à la Coupe d’Europe, l’Auditoire est allé à la rencontre de Nicole, sa présidente, et Jocelyne, monitrice, afin d’en apprendre plus sur le fameux lancé de bâton. 

    Pouvez-vous me parler du twirling ? Qu’est-ce que ce sport exactement ?

    J : Le twirling bâton est un mélange de gymnastique au sol avec un engin qui est le bâton, de danse et de théâtre. Il prend beaucoup de bases dans la danse classique, mais plus le niveau évolue, plus le bâton vient se mêler aux mouvements de ballet et de gymnastique. C’est un sport à la fois technique et artistique qui se pratique autant en solo, en duo qu’en team. 

    Pouvez-vous me présenter votre club ? Comment est-il organisé et quel rôle vous-même y jouez-vous ?  

    J : Pour ma part, lorsque j’étais petite j’ai fait du twirling qui tirait plus vers du majorette, à Fribourg. Petit à petit, je me suis plutôt dirigée vers le twirling bâton, plus attirée par l’aspect danse et chorégraphie de la discipline. Ensuite, à l’adolescence, j’ai arrêté et suis venue à Lausanne. Cependant, lorsque j’ai eu ma fille, je l’ai premièrement présentée à la danse lorsqu’elle avait 4 ans, mais je ne trouvais pas cela très intéressant. Je lui ai donc proposé de s’inscrire au club de twirling de Lausanne, ce qui lui a beaucoup plu. Je l’ai donc suivie dans son parcours et de fil en aiguille, j’ai commencé la formation Jeunesse et Sports afin de devenir monitrice pour pallier le manque de professeur·e·s du club. Cela fait donc vingt-trois ans maintenant que je suis monitrice, et je suis par ailleurs devenue également présidente du club de twirling d’Ecublens depuis une année. 

    C’est un sport à la fois technique et artistique qui se pratique autant en solo, en duo qu’en team. 

    Jocelyne Cuviello Sciboz

    N : C’est bien plus par hasard que je suis arrivée au club de twirling de Lausanne. Je n’avais en effet jamais pratiqué la discipline auparavant. C’est en rencontrant une maman au Conservatoire de Lausanne que j’ai eu connaissance du twirling. Ma curiosité piquée, j’ai été voir de moi-même les athlètes en salle de gym et je me suis laissée séduire par cet alliage de danse et de lancer de bâton. Je suis donc entrée dans le club et cela fait maintenant 35 ans que j’y suis. C’est un sport qui m’a permis de m’épanouir au niveau administratif puisque, de fil en aiguille, j’ai également pu entrer dans la Fédération de Twirling en tant que secrétaire. Maintenant, cela fait quatre ans que je suis présidente du club de Lausanne 

    Comment le club s’est organisé durant la pandémie de Covid-19 ? 

    J : Après la fin du confinement, les salles de gym sont restées fermées environ deux semaines, puis la commune de Lausanne a décidé d’ouvrir à nouveau les salles pour permettre aux jeunes de moins de 16 ans de continuer à pratiquer leur sport. Nous avons donc pu continuer à travailler avec nos athlètes, en appliquant les restrictions, évidemment. Cependant, avec l’annulation des compétitions, nous avons senti une grosse baisse de motivation dans la team, notamment chez les nouvelles qui ont été démotivées par le manque de but. Il y a donc une partie des athlètes qui ont abandonné à la suite de cette période difficile. 

    N : Donc, après la fin des restrictions contre le Covid, nous nous sommes posés beaucoup de de questions, notamment avec cette perte d’athlètes. Recruter à Lausanne reste difficile puisqu’il existe beaucoup d’offres de sports au sein de la ville. Nous avons donc eu l’idée, pour attirer de nouveaux·elles membres, d’ouvrir le club d’Ecublens. 

    Elles sont une chouette équipe très soudée qui se réjouissent les unes pour les autres. 

    Nicole Lagrotteria

    Quels sont les objectifs du club quant à ses athlètes ? 

    J : Notre objectif est toujours de les amener en compétition, mais on discute au préalable avec chacune d’entre elles ainsi qu’avec les parents pour connaître leurs préférences, mais aussi leur faire part de ce que nous voyons comme parcours pour elles. Donc, nous préparons toutes les filles pour y arriver mais elles ne se lancent pas toutes en même temps dans le grand bain des concours de twirling. 

    N : Pour y arriver, nous faisons appel à des spécialistes à la fois sportifs, chorégraphes, mais aussi de la santé afin d’avoir une équipe complète autour de nos filles. Nous avons par ailleurs un partenariat avec le département du sport du CHUV qui prend régulièrement soin de nos athlètes, car il est à la fois important de se dépasser physiquement mais aussi de prendre soin de son corps. Il y a un grand besoin de suivi personnel dans le sport de haut niveau, et en cela les monitrices du club sont essentielles. Le travail sur chaque athlète est presque unique puisque chacune d’elles aura des émotions et des interprétations différentes, et donc des besoins différents. On fait donc une sorte de tournus entre monitrices pour qu’elles puissent avoir diverses manières d’être coachées. 

    Quelle ambiance règne au sein du club alors que plusieurs athlètes se retrouvent à la coupe d’Europe ? 

    J : Ces deux dernières semaines étaient très sérieuses mais nous avons fait en sorte de créer un lien entre les athlètes, c’est-à-dire que nous sommes par exemple allées faire une sortie bowling. Nous avons aussi sympathisé avec le club de Nyon qui est également parti à la coupe d’Europe. Nous avons donc réellement réussi à créer une unité positive entre nos filles. D’ailleurs, aux premières nouvelles, cela a l’air de se passer très bien pour elles. 

    N : En compétition, en tout cas au niveau national, une athlète encourage l’autre. Il y a donc beaucoup de soutien les unes envers les autres. Elles sont une chouette équipe très soudée qui se réjouissent les unes pour les autres. 

    Mais que deviennent les athlètes à la fin de leur carrière ? 

    J : Plusieurs de nos anciennes athlètes sont devenues monitrices, comme moi, après avoir passé leur brevet Jeunesse et Sports. D’autres sont également devenues juges de compétitions. Il y a donc tout un groupe d’anciennes qui sont restées au club ou dans le milieu du twirling, ce qui est très chouette. 

    N : Oui, c’est comme une famille. Même celles qui ne reprennent pas forcément de poste de monitrice ou de juge restent d’une certaine manière dans l’association, en venant aider pour les ventes de pâtisseries par exemple. Cependant, je trouverais cela génial si ces anciennes athlètes allaient ouvrir elles-mêmes d’autres clubs de twirling en Suisse, afin de faire connaître ce sport et attirer plus de membres. En effet, le nombre d’athlètes de twirling stagne depuis plusieurs années, et nous espérons réussir à avoir plus d’adeptes. 

    Finalement, quel est votre plus beau souvenir au sein du club ? 

    J : Alors, j’en ai pleins mais je dirais que la plus belle expérience que j’ai eue était avec la team en finale à la coupe internationale au Canada. C’était une année compliquée mais nous avons réussi à entre dans les six finalistes et cela a été vraiment un bel accomplissement. 

    N : Au niveau plus administratif, l’un de mes plus beaux souvenirs est lorsque j’ai défendu aux États-Unis la possibilité pour les athlètes étrangères de concourir au niveau international. Bien qu’elles étaient résidentes suisses avec un permis B ou C, on ne voulait pas les accepter dans les compétitions sous l’étendard de la nation. La Fédération Suisse de twirling m’avait donc chargée de m’occuper de cette affaire et j’ai profité de la séance du mondial pour défendre leur cause. À partir de là, ces athlètes ont enfin pu participer pour la Suisse dans les compétitions internationales. C’est un très bel accomplissement pour notre sport. 

    Plus d’informations sur : https://twirling-lausanne.com

  • Rencontre avec Jérôme Meizoz

    Rencontre avec Jérôme Meizoz

    Photo : © Yvonne Böhler

    Propos recueilli par : Maxime Hoffmann

    Depuis quand vous sentez-vous écrivain ?

    Longtemps, j’ai eu de la peine à me dire écrivain, malgré plusieurs livres publiés. Dans mon cas, c’est venu de l’extérieur, lorsque que l’on m’a désigné comme « écrivain ». Aujourd’hui encore, je n’y adhère pas entièrement. Pour faire simple, cela fait environ une dizaine d’années que j’ai pris l’habitude d’être considéré comme écrivain. C’est un rôle parmi d’autres. J’ai aussi un métier d’enseignant à l’Université de Lausanne et, parfois, il faut dissocier les deux fonctions. Dans certaines situations, se présenter avec une fonction ou une autre facilite les choses. Aussi, être écrivain est flatteur et, en même temps, pas tant que cela. De nos jours, beaucoup se revendiquent écrivains. On ne sait pas très bien ce que cela signifie. Et puis on y entend ce petit mot : « vain ». Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : j’ai le sentiment d’aimer l’écriture et ce geste change la perception de la vie quotidienne. C’est pour moi un besoin, c’est ma tendance graphomane. Mais mon intérêt n’est pas seulement associé à une fonction sociale. Le social s’est plaqué par surcroît sur ma pratique personnelle de l’écriture.

    Comment décrieriez-vous le rôle social que vous venez d’évoquer ?

    Je pense qu’être perçu comme écrivain désamorce le pouvoir d’action. Dans les débats et plus largement dans le monde médiatique suisse, l’écrivain est neutralisé. On se dit que c’est quelqu’un qui a un vague avis personnel sur quelque chose et qu’il a l’habitude de l’exprimer. Ce n’est ni un expert, ni une élite politique, ni un scientifique. Être désigné comme écrivain peut faire passer une parole pour moins épaisse que celle d’autres personnes. Cette hiérarchie tient à un fait historique : la Suisse n’est pas une nation littéraire, c’est-à-dire qu’elle ne s’est pas fondée autour d’un imaginaire de la culture littéraire, comme c’est le cas pour la France. Les historiens appellent « nation littéraire » un pays où la pratique de la littérature, les références à un patrimoine littéraire et l’imaginaire qui en découle sont fondateurs et sont présents dans tout le champ politique. En France, les hommes politiques écrivent des romans et les présidents de la République ont été des amateurs de littérature, voire des spécialistes. Le ministre Xavier Darcos a rédigé des manuels de littérature pour l’enseignement. C’est une singularité française. La Suisse ne partage pas cet intérêt. Le rôle de l’écrivain n’est pas valorisé. Le monde politique suisse se fiche éperdument de la culture ; il la subventionne, mais n’y voit pas un domaine d’investissement politique réel. La culture est une sorte de divertissement qui occupe une partie de la population d’une manière qui ne valorise pas la critique. Je m’identifie quant à moi plutôt à une tradition critique, assez politisée. Je ne suis pas très optimiste quant à la fonction accordée aux écrivains. C’est peut-être ce qui me gêne avec ce statut : le fait d’être neutralisé.  

    Pourquoi alors écrivez-vous ? Et surtout pourquoi faire l’effort de publier ?

    Malgré ce désintérêt de la Suisse pour la culture, j’ai toujours eu envie d’écrire ici et de publier ici. La Suisse romande est mon milieu politique. De plus, j’écris des textes de genres variés : de la critique littéraire, des essais, des romans, etc. Ces œuvres s’adressent à des espaces de débats qui s’avèrent eux aussi divers. Ça peut être un format journalistique qui porte sur l’intérêt d’un livre. Ça peut relever de la politique et se centrer sur des aspects culturels. Ça peut encore être un objet strictement littéraire qui se construit autour de l’imaginaire du roman. Après, à la question « pourquoi j’écris », je me dis « sait-on jamais pourquoi on fait les choses ». Dans mon cas, comme je l’ai dit, j’ai tôt aimé écrire. À un moment, mon geste a été légitimé par le cadre dans lequel je me trouvais. Par exemple, j’ai rencontré un éditeur qui souhaitait jeter un œil à mon travail. J’ai reçu beaucoup d’encouragements de l’extérieur. L’envie d’écrire est liée à un mode de vie, car c’est grâce aux textes (lus et écrits) que je métabolise la vie sociale. Ce mode de vie aurait pu rester une activité privée, j’aurais pu tenir un carnet ou un journal, mais, des acteurs du milieu des lettres (écrivain·e·s, éditeur·trice·s, des revues et professeur·e·s) m’ont invité à leur montrer quelques textes et ça m’a plu. Il y a aussi, certainement, un besoin de reconnaissance, sans pour autant que ce soit maladif. À partir de ce constat, j’ai eu besoin de savoir dans quelle direction me mènerait ce besoin d’être validé par autrui. Je ne voulais pas devenir Joël Dicker. Je ne voulais pas non plus écrire de la poésie très rare. J’avais envie d’avoir un certain public, de créer un dialogue et, finalement, ce dialogue s’est instauré avec les gens qui m’entourent.

    Quel est le rapport entre la lecture et l’écriture ? La lecture est-elle une inspiration d’ordre formel ou thématique ? Nourrit-elle des imaginaires ? Vous parliez de mode de vie…

    En tout cas, je lis beaucoup. Et je crois qu’écriture et lecture vont ensemble. J’organise des ateliers d’écriture et je dis souvent à celles et ceux qui veulent écrire que les deux activités sont des vases communicants. C’est difficile de concrétiser un projet d’écriture si on ne lit pas régulièrement, ou si on n’est pas imprégné d’autres horizons, d’autres langues que les nôtres. De mon côté, j’ai beaucoup lu depuis le gymnase. Ça vient souvent avec l’école, ça ne tombe pas du ciel. Mais je ne lis pas pour m’inspirer. Ce sont soit des lectures professionnelles pour l’université, soit des lectures personnelles, toujours hétéroclites. J’adore lire selon mes envies, sans aucun ordre et avec une grande confiance au hasard : les livres que l’on nous donne, les livres qui attendent plusieurs années avant de faire leur effet. J’ai lu des livres il y a vingt ans et n’en n’avais alors rien tiré. Puis, un jour, ils se sont avérés décisifs. Sans doute, ne sommes-nous pas toujours prêts à entendre ce qu’il y a dans les livres.

    Vous avez un exemple d’auteur ?

    (Un instant) Oui, Claude Simon. La première fois que je l’ai lu, ses livres m’avaient semblés difficiles. Je l’avais brièvement rencontré aux Journées littéraires de Soleure en 1995. Des amis le connaissaient. On avait passé un moment à lui poser des questions. D’une certaine manière, on l’interviewait et cela l’ennuyait profondément. Il restait pourtant très charmant. Malgré cette rencontre, face à ses œuvres, je me disais : « C’est difficile. C’est réservé à un si petit public. Et d’où vient cette forme ? ». Plus tard, j’ai compris. Elle vient, entre autres, de Faulkner. On apprend les choses dans le désordre. Il m’a fallu attendre vingt ans pour vraiment comprendre ce que signifiait Claude Simon par rapport à l’histoire littéraire et entrevoir les ressources que son œuvre pouvait offrir : une liberté dans la syntaxe, la capacité d’écrire à partir d’une matière très autobiographique, sans pour autant faire le récit plat de son existence. C’est comme des munitions qui sont utilisables seulement à un certain moment. J’avais bien vu qu’il y avait un stock, mais je ne savais pas les insérer dans mon fusil…

    Vous avez dit que les livres n’étaient pas une source d’inspiration. Est-ce que, d’après vous, l’inspiration existe ou le travail seul fait l’œuvre ?

    Dans mon expérience très concrète, il y a un mélange des deux, c’est-à-dire je ne crois pas à l’inspiration au sens romantique : le truc qui tombe du ciel. En revanche, il existe des situations qui offrent quelque chose ou des états mentaux dans lesquels on est plus disposé à imaginer et à écrire. On peut penser à des états d’hypnose ou, plus simplement, à des rêveries par exemple dans un train. Sinon, l’instant avant de s’endormir ou lorsqu’on nage longuement à la piscine. Comme beaucoup d’auteurs, j’ai des moments de page blanche. Pendant trois semaines ou un mois, on n’y arrive pas. La natation, la marche, c’est connu, cela permet de stimuler l’activité créatrice. Ainsi, pour moi, l’inspiration est une disponibilité psychique à certaines forces qui sont, la plupart du temps, entravées par la vie diurne, les obligations du quotidien et le stress. Cela étant, le travail est essentiel. L’inspiration est utile : elle permet des notes intéressantes, mais ça ne va pas plus loin. Comme la plupart des auteurs, je prends des notes. Je les transcris. Je commence à rédiger des petits passages. Mon écriture n’est pas du tout linéaire – je crois d’ailleurs que c’est assez rare. J’écris par petits morceaux. Je sais que je veux raconter une histoire qui s’articule peut-être autour d’un personnage, mais je crée des fragments qu’ensuite je colle les uns avec les autres. Après cinq ou six lignes, je n’ai généralement plus d’énergie. Je n’arrive plus à symboliser, à réunir le sens. Le propos s’étiole. Ça part en eau de boudin. Alors, je coupe et je reprends les morceaux qui ont la plus forte intensité. C’est rhapsodique ! Dans la version finale, il ne faudrait pas voir les coutures. Dans mes derniers romans, j’essaie de numéroter des paragraphes. C’est comme des micro-chapitres, ils se suivent. On pourrait oublier les chiffres. On pourrait tout coller. Mais j’aime bien qu’il ait un espace pour les lecteurs. Et comment éviter la prose plate ? J’enlève beaucoup.

    Si on parle de l’écriture comme geste physique, comment travaillez-vous ? Avec une plume sur du papier ? Avez-vous des lieux propices à l’écriture ? Des moments de la journée ?

    Je n’ai aucun rituel d’écriture. Ma vie est active, je ne peux pas me permettre de m’asseoir tous les soirs au même endroit, à la même heure. Et je n’ai pas la discipline pour vivre comme Valéry : se lever à quatre heures du matin et écrire deux heures avant de commencer la journée. Impossible. J’écris tout le temps, en marchant, dans le train, que sais-je. Si j’ai un petit moment le matin, j’en profite. Mais c’est complétement aléatoire. J’écris mes premières notes dans un carnet. C’est ma matière première. Ensuite, pour réunir et organiser ce stock d’idées, je saisis dans un fichier d’ordinateur les éléments qui correspondent à un projet précis. Je cherche ensuite à leur donner une forme, à passer du fragment à un tout cohérent. Mes idées sont souvent très générales et je ne sais pas très bien où je vais. Par exemple, je voudrais écrire un texte sur l’école : un récit autour de la vie scolaire. J’ai déjà pris plein de notes, mais je ne sais pas du tout ce que ce sera. Même la forme me reste inconnue. Est-ce que je vais écrire un roman, un récit d’enfance, qui sait ? J’ai une réserve d’expériences, des réflexions et de lectures qui nourrissent mon projet, mais j’avance sans avoir la moindre idée de la fin. C’est au fur et mesure que j’essaie, que je trace, que je modifie. L’aléatoire joue un rôle. Un article de journal peut me pousser à rajouter une ou deux scènes. Saisir le réel autour et le transformer, sans pourtant le planifier.

    Si on prend comme exemple votre texte Haut Val des loups (2015), l’aspect fragmentaire apparaît très clairement. Le lecteur est transporté d’une époque à l’autre, sans nécessairement comprendre la logique qui sous-tend ces déplacements. Est-ce à dessein que vous maintenez ce caractère fragmentaire ?

    Oui, c’est volontaire. Le texte est conçu pour désarçonner. Mon cerveau fonctionne comme cela, par fragments, par sauts d’intensité. Dans ma tête, je n’ai pas un récit continu. Comme je sais que c’est ainsi, j’essaie de trouver une forme pour restituer ce phénomène. Sans me comparer à lui, ce pourrait être une similitude avec Claude Simon : on fait connaître aux lecteurs le processus parfois chaotique et analogique qui concrétise l’envie de raconter quelque chose. Chez Claude Simon, le lecteur subit cela – avec plus ou moins de plaisir, on est bien d’accord. J’aimerais faire vivre à mon lecteur ce que je vis en écrivant. À mes risques et périls ! Heureusement, il y a un moment d’équilibrage avec l’éditeur. Celui-ci peut me dire « n’oublie pas que ton texte sera lu par des personnes qui doivent pouvoir te suivre ». On travaille ensuite pour trouver un équilibre. Je pourrais suivre totalement la demande et produire un texte linéaire au cours duquel je prends par la main le lecteur, du début à la fin. On trouve plein de livres comme ça. Ils sont parfois très bien, mais je m’ennuie profondément dès la deuxième page. Je préfère chercher une forme qui a son sens par rapport à mon propos et qui le justifie. Parfois, c’est vrai, il faut lire deux fois. Je reconnais, c’est parfois difficile pour le lecteur. Mon but n’est pourtant pas de produire une difficulté gratuite pour embêter le lecteur. Je ne peux pas lui donner autre chose à lire qu’un projet reflétant mes processus mentaux. Sans cela, je me trahirais complètement.

    D’ailleurs, loin de laisser le lecteur seul, vous commentez souvent cette non-linéarité avec ironie ou avec un regard critique. Est-ce que vous procédez ainsi pour signaler que vous êtes conscient du foisonnant, de l’irrégularité et de la densité ?

    Oui, c’est une mise en scène, celle du type qui se perd dans ce qu’il raconte. Elle me plaît. Je peux ainsi créer une symétrie entre des faits émotionnellement très troublants et leur impact sur celui qui raconte. J’essaie de montrer l’effet de l’un sur l’autre : comment le narrateur est affecté par ce qu’il vit. On s’éloigne de la pseudo-maîtrise du narrateur tout puissant qui déroule le tapis rouge aux lecteurs – je n’aime pas cela du tout.

    Aussi, dans beaucoup de vos textes, il est tentant de céder au pacte autobiographique et d’associer la voix du narrateur à la vôtre. La frontière est souvent floue ?

    Oui, d’autant plus que ces textes sont en partie autobiographiques. Alors, oui, la frontière est floue. Je ne cherche pourtant pas à le faire consciemment. C’est comme cela que les choses se présentent. J’entretiens des rapports ambigus avec le récit autobiographique. On classerait plutôt mes textes parmi les autofictions, c’est-à-dire qu’il existe bel et bien un ancrage biographique à l’origine de la fiction, des images, des événements, mais, qu’à partir de cela, j’ai besoin d’un dispositif qui ne soit pas strictement autobiographique. L’autobiographie revient à raconter sa vie. Mais est-ce qu’on a le droit d’imposer sa vie aux autres ? La vie que l’on a est le plus souvent très banale et, très vite, on peut se demander si cela vaut la peine. Je ne pense pas être un écrivain de fiction fondamentale, d’imaginaire profond. Ce n’est pas mon rayon. J’ai besoin de partir d’une expérience concrète, pas forcément vécue, mais au moins vue. Ensuite, je la transforme en autre chose dans un dispositif où il y a une place pour l’invention. En fonction des habitudes de lecture de chacun, cela peut en effet être désécurisant. Mon dernier roman, Malencontre, joue aussi ce jeu. C’est un anti-polar. Ce genre du polar est très codifié. Je suis un fan absolu de James Ellroy, le Shakespeare du polar. En lisant cet auteur, on se dit qu’on n’a pas le niveau, que ce genre de polar, on ne saura pas l’écrire. J’ai cherché à faire autre chose, à m’amuser avec les codes du genre…

    Un dernier point, votre style ! Vous avez quelque chose de dépouillé, de taciturne. On sent une économie du mot, avec très peu d’excès. Est-ce recherché ?

    Alors, c’est clairement ma façon d’écrire et ma conception du style. J’aime être elliptique, presque formulaire, parfois frappé, assez simple. Ça peut donner une impression péremptoire, mais je n’aime pas les longs développements. Je n’arrive pas à en faire. On m’a parfois demandé « pourquoi tu ne développes pas davantage cette scène ? ». Si je la croque en cinq phrases, tout est dit, le reste est du ressort du lecteur et de son imagination. Je trouve que plus on en dit, pire c’est. J’ai la stratégie inverse : dire peu, mais demander la participation du lecteur. Pour qu’il y ait de l’intensité, il faut que ce soit court, que ce soit comme une flèche qu’on lance. Dans le texte, il doit y avoir beaucoup de flèches. Le lecteur doit en recevoir énormément et retenir une sorte d’impression d’intensité entrecoupée, plutôt que d’un grand flot bavard. J’écris souvent un peu plus dans mes premières versions, puis après j’enlève tout ce qui dépasse. Je ne suis pas un disciple d’Hemingway, mais j’aime beaucoup son image de l’iceberg : l’écriture, c’est juste la pointe, et elle vous fait ressentir tout ce qui est caché dessous… Si cela marche, c’est très fort. J’aime aussi écrire de petits poèmes, car cette forme tolère volontiers l’ellipse, voire l’appelle. Dans un poème, on construit rarement une phrase avec de longues subordonnées. C’est vertical et minéral.

    Finalement, pour tou·te·s les amateurs et amatrices d’écriture, j’aimerais savoir ce qu’après toutes vos expériences d’écriture vous retiendriez en particulier ?

    (Un instant) La première chose qui me vient à l’esprit, ce serait de faire attention aux modèles un peu idéalisés que l’on a au début. Les grandes admirations sont très importantes, car, sans elles, on n’écrirait sans doute pas. Mais elles sont aussi très stérilisantes si on les reproduit ou si on se croit obligé d’écrire dans leur sillage. Je dis cela parce que je me suis moi-même beaucoup questionné à ce sujet. On parlait de Claude Simon. On peut parler de Faulkner : quand je le lis, ça me donne envie d’arrêter d’écrire. C’est si bien ! Il faut faire autre chose, sans oublier l’effet que produisent ces lectures. J’adore aussi Tchekhov. On peut lire dix fois chacune de ses nouvelles, tout à l’air parfaitement banal et, à la fin, c’est inoubliable. Il faudrait pouvoir s’en inspirer sans se laisser prendre au piège.

    Jérôme Meizoz : auteur de Malencontre, Genève, Zoé, 2022, 154 p.

  • SafeCap : votre protection de nuit

    SafeCap : votre protection de nuit

    Logo : © Solène Gamey –  Instagram @remede.ai 

    Propos recueillis par : Natalia Montowtt

    VIE NOCTURNE Aller en boîte de nuit est associé à un moment de partage avec ses ami·e·s, des rencontres sympathiques, on entend de la musique et on danse… c’est la fête ! Cependant, il ne faut pas oublier qu’il existe toujours des personnes mal attentionnées malgré l’ambiance amusante d’un endroit où l’on va pour se détendre et oublier tous ses soucis. C’est dans cette idée qu’a été lancé SafeCap. Dans cette interview Aline Pagani, sa principale fondatrice, nous raconte le chemin fait derrière ce projet.

    Peux-tu me dire qui se cache derrière SafeCap ? Quel est ton parcours de vie et est-ce ton activité principale ?

    Je travaille dans la restauration depuis maintenant 4 ans et j’adore ça : le contact client, rencontrer du monde, etc. J’ai lancé le projet SafeCap l’été dernier. Ça a été difficile, car j’ai fait une maturité gymnasiale. J’avais aucune notion d’informatique : « comment faire un site internet » je n’en avais aucune idée. Vers qui se tourner ? Comment faire un moule pour créer les Caps ? Et tant d’autres aspects. Ce n’est pas mon activité principale, même si j’aimerais bien. Malheureusement SafeCap n’a pas de fonds, c’est nous qui avons économisé et financé le projet. Concrétiser un tel projet prend beaucoup de temps et d’argent. On a donc avancé en fonction de nos moyens.

    Qui consitue l’équipe SafeCap ?

    J’ai rencontré Panariti K., qui a fait une formation dans le marketing. Il avait les connaissances nécessaires pour créer un site internet, donc on s’est associés et nous avons lancé le projet en juin. C’est lui qui a trouvé notre producteur qui se trouve à l’étranger. Malheureusement on s’est rendu compte qu’à deux on n’allait pas y arriver car c’est quand même une charge de travail importante. Pour le visuel, j’ai pensé à une amie qui est en 3ième année d’apprentissage de graphisme, Solène Gamey. Au début, Panariti K. s’occupait des échanges avec le producteur et du site internet. Mais comme c’était trop pour une personne, j’ai demandé de l’aide à mon père qui a une carrière dans le business/marketing – il était directeur financier. Il nous aide avec la paperasse et les échanges avec notre producteur. La plus grande difficulté, c’est qu’on a fait que d’investir mais on a encore aucun revenu sur ce projet. Je n’ai pas envie de donner aux autres trop de travail alors que pour l’instant je ne peux pas les rémunérer. Dans l’idéal, ce serait de recevoir un salaire au fur et à mesure des ventes. On se rencontre de temps en temps et on va bientôt inaugurer la finalisation de notre travail. Nous sommes une équipe de jeunes et on est tou·te·s sensibilisé·e·s par la cause. D’ailleurs, c’est toujours un plaisir de travailler avec des gens que l’on connait. L’ambiance est différente et c’est sympathique car ça reste professionnelle mais on y prend tou·te·s du plaisir. Mon père nous a aussi beaucoup aidé car ce n’est pas facile de ne pas se « faire avoir », comme on travaille avec des gens qu’on n’a jamais vu ; il est évident qu’ils nous ont vendu quelque chose, donc comment savoir si c’est fiable ?

    Quelle est l’histoire du produit et d’où est venue l’idée ? Est-ce ton entourage ou ta propre expérience qui t’a poussée à lancer ce projet ?

    J’ai commencé à travailler dans la restauration de Lausanne. Au fur et à mesure, j’ai vu qu’il y avait de plus en plus de personnes qui se faisaient droguer. Malheureusement, le sujet devenait très tabou. Il  y avait une partie des gens qui y croyaient, d’autres pas, puis certains disaient que malheureusement ça arrive lorsqu’on a trop bu… Certaines personnes croient que les victimes sont toujours des femmes et je trouve cela dommage… D’un autre côté, on est conscient que ça existe mais pas à quelle échelle, puisque c’est compliqué d’avoir des chiffres exacts. Nous savons que c’est un problème, donc qu’il y a une demande derrière. Avant même de lancer le projet j’ai posé la question autour de moi pour voir si c’était quelque chose qui pourrait fonctionner. Je me suis rendu compte que des femmes principalement, mais aussi certains hommes, seraient intéressé·e·s par la SafeCap. Donc ce projet est partiellement lié au travail, car je suis directement confrontée à ces pratiques. Avant, je travaillais toujours dans des bars, donc c’étaient des horaires de jour. Maintenant que je travaille dans une boîte de nuit je vois encore plus à quel point c’est un problème mais aussi qu’il existe une demande de mise en place de solutions ; que ce soit des Cap ou de la sensibilisation au niveau de la sécurité. C’est justement quelque chose qu’on aimerait faire aussi par la suite ; on ne veut pas juste faire de la vente de produit. Sur notre site internet il y a un espace témoignage, où les gens peuvent venir en parler. On est aussi allé·e·s vers des associations pour essayer de faire de la sensibilisation. En ce qui me concerne, j’ai été droguée deux fois : une fois au Paléo, et heureusement j’étais avec des ami·e·s donc rien n’est arrivé. Une autre fois à Amsterdam et c’était un peu plus compliqué comme j’étais à l’étranger. Je « connais » ma consommation d’alcool et ce soir-là j’ai bu deux bières et le lendemain je me suis retrouvée dans un sale état. J’étais jeune, j’ai dû laisser mon verre quelque part car je n’avais pas encore la présence d’esprit qu’il y a des gens qui veulent me faire du mal. Nous avons aussi fait des interviews en début de cette année : nous avons collecté sept témoignages qu’on a filmé à visage couvert pour garder l’anonymat. Il y a eu des sales histoires… Tout ça nous motive encore plus car nous constatons que c’est un réel problème. En plus le GHB est quelque chose qui se vend comme des petits pains dans les rues, c’est une drogue qui ne coûte pas cher et pour moi c’est comme une arme qui est vendue… On ne sait pas si avec les Cap on peut faire en sorte que ça se passe moins, mais je l’espère. Après ce sera toujours à la personne de décider si elle veut mettre ça sur son verre, mais on espère au moins sensibiliser les gens sur le sujet.

    J’ai bien vu que sur vos story Instagram vous demandiez des témoignages ?

    Oui, justement car il n’y a pas beaucoup d’espaces de paroles. Il y a quelques associations qui se mettent gentiment en place… mais notre but est d’expliquer aux gens ce qu’il faut faire lorsqu’on se fait droguer. Tu peux aller à l’hôpital pour faire un prélèvement d’urine par exemple – sauf qu’il faut le prendre en charge très vite, car le GHB ça ne reste pas longtemps dans le sang et dans l’urine. Par contre, toute la structure qui est en place à l’hôpital pour les personnes potentiellement droguées est fort compliquée et malheureusement on n’a pas le remède miracle pour cela. Alors on offre surtout un espace où les personnes peuvent en parler sous l’anonymat.

    Photo : ©SafeCap

    À quoi sert exactement la SafeCap ? Comment l’utiliser et est-ce réutilisable ?

    Elles sont réutilisables donc on peut la garder sur soi. C’est du silicone assez épais qui ne se détériore pas facilement. Il est aussi possible de la passer à la machine à laver. La SafeCap est surtout faite pour les boissons qui se boivent avec une paille : au milieu il y a une entaille pour l’introduire.

    Quelle est votre clientèle cible ?

    Des gens qui sortent en soirée, les boîtes de nuit, les festivals ou des terrasses ouvertes où les gens se baladent ou restent debout. On a vu des concurrents qui font un produit similaire aux USA : le produit est chouette, ce sont des chouchous qui renferment une Cap. Cependant, ce qui me dérange c’est que c’est un produit super centré sur les femmes. Je n’ai rien à redire sur le produit mais je voulais faire quelque chose d’unisexe, où il y a pas de rose et que tout le monde peut utiliser en étant à l’aise. C’était important que ce soit à la portée de main de tout le monde. C’est environ à partir d’août qu’on avait une idée du logo, des couleurs et visuel qu’on voulait faire autour de la marque. On s’est vite rendu compte qu’on voulait faire quelque chose de pas trop glauque, car c’est quand même un sujet un peu difficile. C’est un produit pas évident à vendre non plus, donc on a choisi des couleurs très flash. On voulait faire comprendre que notre produit n’a pas pour but de terrifier des gens ; on peut quand même profiter et s’amuser !

    Où est-ce qu’on peut le commander ou acheter ? Est-ce disponible seulement en ligne ?

    Notre but principal c’est de le vendre aux particuliers en ligne à partir de notre site internet. Il est possible d’acheter un paquet avec trois Caps minimum. Nous avons aussi discuté avec des directeurs de boîtes de nuit et ils avouent être conscients que ce genre d’incident arrive. Pour nous il est important de sensibiliser les gens, donc que les Caps soient données en boîte de nuit. L’exemple que je donne tout le temps, ce sont les festivals où l’on donne toujours des boules-caisses : nous on essaye de faire la même chose avec des Caps. Par contre, je me vois mal de collaborer avec un festival et que ce dernier les revende derrière, ce n’est pas le but. On est des jeunes et ce projet nous a coûté deux bras mais le but n’est pas de gagner de l’argent. Notre objectif c’est que ce soit distribué aux gens.

    Mais ton employeur actuel a dit qu’il serait peut-être possible de les vendre dans sa boîte de nuit ?

    Nous nous sommes dirigé·e·s vers des patrons de boîtes de nuit et ils ont considérés notre proposition pour que la Cap soit présentée comme une plus-value auprès de leur clientèle. Ils semblent intéressés mais ce n’est pas toujours évident de pouvoir donner ça à sa clientèle en tant que directeur, car du moment où l’on donne cela, ça signifie qu’il y a un risque dans son établissement. C’est un argument qu’on nous a beaucoup sorti et je comprends que dans les boîtes de nuit il se passe beaucoup de choses et que tout n’est pas contrôlable. S’il y a des gens qui veulent entrer avec de la drogue ils vont y arriver car ils savent comment la faire passer à travers la sécurité. Même si Lausanne est très bien sécurisé – je trouve que la sécurité fait un très bon boulot – mais quand tu mets de l’alcool, des mauvaises intentions et une boîte de nuit avec de la musique, il y a des choses qui restent incontrôlables. Voilà mon avis sur le sujet [rire].

    Je voulais aussi savoir s’il existe plusieurs modèles ? Je vois que là il y a trois couleurs.

    Pour l’instant on a commandé la « première version » du produit, j’aimerais plus tard faire d’autres couleurs comme l’orange, ainsi que d’autres modèles avec des paillettes puis un avec le logo en tourbillon. Peut-être qu’on pourrait aussi faire le packaging de différentes couleurs. Mais pour l’instant les 3 couleurs c’est déjà bien !

    Comment s’est déroulé la création du côté technique du produit ? Avez-vous fait face à plusieurs difficultés ?

    Ce n’était pas évident car c’est un produit qui n’existe pas. Alors on a essayé d’aller vers plusieurs producteurs, mais ils doivent s’assurer qu’ils aient des bénéfices sur la production. On leur a plus ou moins expliqué le projet mais pour le produire il faut créer un moule qui coûte très cher. On a dû trouver un producteur qui était d’accord de nous créer ce moule et ensuite pouvoir nous le mettre de côté pour pouvoir le reprendre le jour où on en aurait de nouveau besoin pour faire de nouvelles commandes. C’était une première chose, mais il ne faut pas oublier qu’on communique avec des personnes à l’étranger donc qui ne parlent pas français. On communiquait en anglais et on parlait via une plateforme. Ce n’est pas évident de se faire comprendre et à expliquer l’intention du produit par message. On a eu plusieurs échantillons qui étaient arrivés qui ne nous plaisaient pas, par exemple ils m’avaient envoyé des Caps qui étaient beaucoup trop fines et qui se cassaient facilement. Ce n’est vraiment pas évident de partir de zéro pour créer quelque chose de matériel. Au moins maintenant on sait comment faire les choses. De toute façon dans le marketing tu sais que tu auras toujours un milliard de problèmes et un million de solutions. Finalement on a réussi à trouver une personne qui nous fait les deux étapes : les Caps et les packagings. Je ne voulais surtout pas qu’on produise les Caps à un endroit, qu’on nous les envoie pour qu’ensuite on doive les renvoyer pour les packaging – pour des questions écologiques et de perte de temps.

    Donc tout cela se passe en Europe ?

    Malheureusement non. Mais par la suite on aimerait vraiment que ce soit fait en Suisse ou aux alentours. On a regardé en Allemagne et Hollande, mais on s’est rendu compte que ce n’était pas vraiment possible pour nous en tant que jeune entreprise. J’ai cherché des sponsors ou des personnes qui pourraient nous aider, mais c’était tellement d’argent qu’on s’est dit que pour l’instant on ferait comme ça, et si le projet se développe on essaiera de faire quelque chose de plus local. Si je pouvais le faire ici je le ferais avec grand plaisir !

    Veux-tu dire autre chose à nos lecteur.ice.s ?

    Oui, plein de choses ! [rire] Quand les gens sortent en boîte, j’aimerais qu’il·elle·s se rendent compte qu’il peut y avoir des gens mal intentionnés. Le monde n’est pas tout mignon et plein de paillettes. Même à Lausanne, quand on sort « chez soi » on pense qu’on ne risque rien, mais malheureusement que ce soit de la drogue ou autre chose… il faut juste faire attention et s’assurer d’être bien entouré. Couvrir son verre avec sa main, ne jamais laisser ses potes tou·e·s seul·e·s, ne pas laisser son verre et toujours avoir une personne de contact autour de soi. C’est sympa de faire la fête mais il y a plein de choses auxquelles il faut faire attention car la situation peut très vite dégénérer.

    Site de SafeCap pour plus d’infos : https://safe-cap.ch/

  • Entrevue avec Josefa Terribilini

    Entrevue avec Josefa Terribilini

    Propos recueillis par : Maxime Hoffmann

    En décembre 2020, L’auditoire a rencontré Josefa Terribilini, comédienne, metteuse en scène et assistante diplômée à l’Université de Lausanne. En 2019, en collaboration avec Marek Chojecki et la Cie Acte V, elle a consacré de son énergie pour réaliser Molière-19. Cette pièce de théâtre avait comme objectif de faire se rencontrer L’École de femmes et La Critique de l’école des femmes. Suites aux confinements de 2020, la Cie Acte V a dû choisir : se résoudre à tout abandonner ou s’adapter. En octobre 2020, il·elle·s présentaient au public leur film Molière-19, fruit d’un travail collectif rythmé par les incertitudes d’une pandémie mondiale. Josefa nous explique son expérience de metteuse en scène chahutée par la tourmente de la Covid-19.

    Pourquoi aimez-vous le théâtre ? Car c’est bien cela qui doit vous motiver dans votre travail.

    [Rire] Ce sont toujours les questions les plus simples en apparence qui sont en réalité les plus délicates. Je crois pouvoir vous donner deux réponses qui se recoupent. D’une part, je dirais que j’aime la magie créée par l’artifice même de la scène. Je m’explique : quand on est au théâtre, la scène devient un lieu des possibles, un monde prend forme sous nos yeux. Cela concerne aussi bien des seuls en scène que des « superproductions ». Avec trois fois rien, les spectateur·trice·s arrivent à voyager et à être projeté·e·s dans un nouvel univers, alors qu’ils·elles savent que tout est joué. Je trouve cela fascinant et j’apprécie tout particulièrement les spectacles qui exhibent l’artifice. Ensuite, je crois qu’il y a quelque chose de l’ordre du jeu commun entre les spectateur·trice·s et les acteur·trice·s qui me plaît énormément. Le théâtre est évidemment cet art de la coprésence dans lequel tout le monde se rencontre en un même lieu. Je trouve cela très beau. Mais il s’agit aussi de partager un jeu ; les comédien·ne·s jouent leur rôle et les spectateur·trice·s le leur, en acceptant d’y croire. Puis, j’ai très vite eu envie de suivre des cours de théâtre. Voilà, j’ai toujours adoré jouer.

    Comment avez-vous découvert le théâtre ?

    Ma mère était comédienne. Quand j’étais petite, nous allions souvent assister à des pièces et, même si je ne comprenais pas tout, j’adorais aller voir des spectacles. On peut donc dire que j’ai été bercée là-dedans. Ensuite, j’ai suivi des cours dans une école pendant huit ans, de mes onze à mes dix-neuf ans, au TJP de Pully. C’est une école de comédie musicale. Je voulais surtout faire du théâtre, mais j’ai apprécié ce mélange de jeu, de danse et de chant qui formaient un tout. (Le chant est d’ailleurs resté l’une de mes passions et j’ai continué de chanter dans des chœurs comme, entre autres, celui de l’Université de Lausanne.)

    Durant ces huit années, lisiez-vous du théâtre ou vous consacriez-vous uniquement au jeu scénique ?

    J’ai surtout lu du théâtre dans le cadre scolaire et j’adorais ça. Mais, dans mon temps libre, je lisais plutôt des romans. Ce goût m’est venu plus tard, plus ou moins en entrant à l’Université. En revanche, je n’ai jamais cessé d’aller voir des spectacles. À présent, je travaille sur un corpus théâtral pour ma thèse et je ne fais plus que lire des pièces [rire]. Cela dit, au-delà de ma thèse, j’en retire beaucoup de plaisir. D’ailleurs, ma dernière lecture en date était une pièce de García Lorca.

    Pour revenir à votre travail de metteuse en scène, quel est votre lien avec la Cie Acte V (avec qui vous avez monté Molière-19) ?

    C’est une compagnie que j’ai cofondée avec Marek Chojecki en 2017 à l’occasion de notre premier spectacle : Le Procès d’Horace (2018). Ce projet est né d’un séminaire de littérature française que nous avions suivi à l’Unil et qui nous a donné l’idée de notre mise en scène. Les autres membres de la troupe étaient des personnes avec qui nous avions déjà joué ou que nous avons dénichées grâce à des appels. Aujourd’hui, la compagnie mêle des profils très différents : des étudiant·e·s qui n’avaient jamais fait de théâtre auparavant, des comédien·ne·s amateur·e·s et deux actrices professionnelles. Ce mélange fait notre richesse, notre identité. Nous avons finalement une belle unité. En ce qui me concerne, dans le cadre du Procès d’Horace et de Molière-19, je me suis uniquement occupée de la mise en scène (et de la réalisation) avec Marek Chojecki. Rien ne m’empêcherait pourtant de changer de rôle car, au sein de la compagnie, les postes ne sont pas fixés. Je reste ouverte aux propositions venues de la troupe et c’est d’ailleurs ce qui semble se profiler pour le prochain projet. Je risque plutôt d’y participer en tant que comédienne et je dois avouer avoir très envie de rejouer.

    Et comment vivez-vous la différence entre être metteuse en scène et comédienne ?

    Au début, prendre la casquette de metteuse en scène m’a beaucoup perturbée, après avoir été comédienne dans plusieurs compagnies de théâtre universitaire. La dynamique au sein du groupe change inévitablement ; on n’a plus le même statut, on doit porter le projet, gérer l’organisation et l’administration. De fait, cela implique un autre rapport avec les comédien·ne·s. De plus, en tant que metteuse en scène, je reste un peu à l’extérieur du spectacle au moment de la représentation, à regarder jouer. Ce jour-là, l’expérience change énormément, car, sur scène, le trac s’évapore après quelques minutes, alors que, pour le ou la metteur·se en scène, il perdure tout au long du spectacle. On suit tous les détails, on envisage tous les éventuels problèmes, c’est une vision qui engendre un stress très différent. Quoi qu’il en soit, je suis très fière d’avoir réussi, avec le soutien de mes camarades, à mettre en action de tels projets. Maintenant, je serais contente de jouer et d’avoir un peu moins de responsabilités [rire].

    En tant que metteuse en scène, comment faites-vous pour passer de la théorie à la pratique, de l’imaginaire au concret ?

    Ça a été un apprentissage. Au début, on a de grands projets, on s’imagine l’impossible, et puis on se heurte de plein fouet aux contraintes pratiques, aux réalités techniques. Je ne maîtrisais d’ailleurs que peu l’aspect matériel des spectacles, les lumières, le son, et quand j’ai rencontré des technicien·ne·s pour leur présenter mes idées, il·elle·s m’ont très vite dit : « Ah non, mais ça, ce n’est pas possible ». On apprend alors à s’adapter. Je trouve que l’on apprend aussi à réfléchir d’une nouvelle manière aux textes de théâtre. Lorsqu’on lit, on ne se rend pas toujours compte de l’influence du passage au plateau ou des contraintes techniques sur l’élaboration des pièces. Dans le cadre de ma mise en scène de La Critique de l’École des femmes (devenue Molière-19), par exemple, j’ai dû réécrire des passages. Et alors qu’ils fonctionnaient bien sur le papier, on a constaté qu’ils ne marchaient pas du tout quand les comédien·ne·s s’en sont emparés pour les interpréter lors des répétitions. J’ai donc dû les reprendre et le texte s’est petit à petit transformé. En faisant de la mise en scène, on apprend donc l’impact que la pratique peut avoir sur le texte, sur la théorie. (Je dis cela, mais je n’ai en réalité jamais écrit une pièce entière, j’en ai seulement eu un petit aperçu).

    Dans votre projet Molière-19, il semble que La Critique bascule entre deux esthétiques, l’une typique du XVIIe siècle et l’autre plus moderne. Comment expliquez-vous ce choix ?

    Les premières scènes de La Critique, dans Molière-19, sont tirées du texte original de Molière et les scènes suivantes ont été réécrites dans un français modernisé. L’effet était voulu depuis le début : pour la réécriture de ces passages, j’ai demandé aux comédien·ne·s d’improviser sur la base d’un scénario minimal qui correspondait en substance aux scènes de La Critique. J’ai repris certaines de leurs phrases ou leurs manières de parler. Puis j’ai également paraphrasé certaines répliques de Molière en remplaçant les mots et les expressions datées, avant de tout mélanger pour produire un nouveau texte.

    Pourquoi avez-vous voulu mettre Molière en scène ?

    C’est le travail sur la rencontre entre La Critique de L’École des femmes et L’École des femmes qui m’intéressait – et pas forcément Molière lui-même. Bien sûr, j’apprécie beaucoup ses pièces, dans lesquelles je trouve de nombreuses possibilités comiques et scéniques : ses œuvres me paraissent susceptibles de mille adaptations (d’ailleurs, j’ai toujours été attristée de voir que Molière, parce qu’on l’aborde généralement par le biais des cursus scolaires, est souvent associé à quelque chose de « poussiéreux »). Mais Molière a été tellement joué et rejoué que c’était pour moi un véritable challenge de réussir à créer une mise en scène originale. C’est donc presque un hasard si mon choix s’est porté sur ses textes : ce qui me plaisait avant tout, c’est le fait qu’une pièce (La Critique) ait été écrite sur une autre pièce (L’École des femmes), par un même auteur, à la manière d’un métadiscours. D’ailleurs, si Molière avait écrit La Critique du Misanthrope ou du Bourgeois gentilhomme, je les aurais mis en scène avec plaisir, indifféremment. Ce qui comptait était donc ce dialogue entre deux œuvres, et j’ai voulu les présenter se battant pour un même plateau.

    Et votre but premier était d’actualiser ces pièces ?

    Du moment que ces deux pièces occupaient une même scène, tout en représentant deux espace-temps différents, il fallait bien les différencier. J’avais très envie de faire de La Critique un objet qui résonne avec notre époque, dans ses préoccupations (sociopolitiques, morales, artistiques) comme dans son esthétique ; j’ai ainsi adapté la langue, ne serait-ce que pour accentuer l’écart entre l’écriture en prose de La Critique et celle en vers de L’École de femmes. Cela crée un contraste entre un parler très moderne d’un côté, et, de l’autre, une langue écrite typique du XVIIe siècle. Pour renforcer cette opposition, nous avons aussi travaillé la différence de jeu entre les comédien-ne-s interprétant L’École des femmes, qui s’inspiraient de la commedia dell’arte sur le plan gestuel, et ceux-celles incarnant La Critique dont le style de jeu était plus « naturaliste ». Ils·elles s’habillaient d’ailleurs à la mode d’aujourd’hui et devaient être dispersé·e·s dans le public, au départ, pour souligner les jeux échos entre les critères de jugement et les manières de parler du XVIIe siècle et d’aujourd’hui.

    Vous parliez de réécriture, L’École des femmes et La Critique sont deux pièces assez longues, comment avez-vous fait pour adapter le format ?

    Il y a eu un premier travail d’élagage facilité par l’aspect répétitif de certaines scènes, car le comique de Molière s’articule pas mal autour d’une mécanique du retour : nous pouvions donc aisément supprimer certains dialogues sans que cela ne nuise à l’intrigue. Ensuite, concernant L’École des femmes, je voulais surtout en interpréter les premiers actes. Cela permettait de bien présenter les personnages et les enjeux de la fiction première, avant de laisser plus de place au métadiscours. La Critique devait alors petit à petit s’imposer sur scène, marquant un basculement d’une pièce à l’autre. C’est à partir de ces idées que j’ai pu sélectionner les passages les plus importants. Pour combler les « trous » au niveau du déroulement de l’histoire, nous avions aussi envisagé qu’un personnage de La Critique relate les parties manquantes de l’intrigue de L’École des femmes et synthétise ainsi tout ce que l’on n’aurait pas vu. Quant à La Critique, j’avais rédigé des résumés des scènes que j’ai donnés à lire aux comédien·ne·s. Je leur ai demandé ensuite d’improviser à partir de là, et cela a permis de ne conserver que la substance des scènes en les réduisant considérablement.

    Comment avez-vous reçu et appliqué l’annonce du confinement en mars 2020 ?

    Je suppose que, comme tout le monde, nous n’avons pas tout de suite pris la mesure de la situation ; nous pensions que le confinement ne durerait que trois ou quatre semaines. Nous avons donc décidé de continuer à répéter, à la même heure, mais en vidéoconférence. Il s’agissait de travailler le texte, de le garder en mémoire. L’application de la vidéoconférence nous a d’ailleurs beaucoup inspiré·e·s pour La Critique ; le jeu fonctionnait bien (moins pour L’École des femmes), et le medium apportait quelque chose de très spontané dans l’échange, et aussi de plus moderne. Lors de l’annulation des représentations, nous avons donc réfléchi, avec les comédien·ne·s, envisageant soit d’abandonner le projet, soit de trouver une autre solution, et nous avons choisi de produire un film. Nous voulions alors conserver la distinction entre les deux niveaux diégétiques (L’École des femmes vs La Critique). À partir de ce constat, nous avons hésité entre deux possibilités : nous pouvions soit réaliser une captation de L’École des femmes dans une salle de théâtre vide, soit en produire un petit film, commenté par La Critique en vidéoconférence. Nous avons évidemment eu envie de choisir l’option la plus compliquée et donc de produire un réel « double » film. Cela a nécessité de tout repenser. Heureusement, Marek était à nos côtés pour nous aider. Nous avons dû supprimer des parties entières qui avaient été très travaillées pour la scène, notamment une chorégraphie entre les personnages d’Alain et Georgette que nous avions millimétrée. Les contraintes imposées par la situation ont cependant favorisé l’émergence de nouvelles idées et nous ont poussés à explorer encore plus de possibilités esthétiques.

    Pour parler plus en détail du cinéma, qu’avez-vous gagné ou perdu en changeant de médium ?

    Au niveau du contenu, le projet a gagné un meilleur ancrage dans l’actualité. Grâce à l’usage de la vidéoconférence, notamment, la spontanéité des dialogues s’affirme davantage. Et puis, d’un point de vue dramaturgique, ce nouveau format rend le projet encore plus clair et compréhensible, car la distinction entre les deux mondes n’était pas toujours évidente sur un seul et même plateau. Concernant les inconvénients, il y a quelque chose du plus solitaire dans l’expérience cinématographique. On est coupé·e·s du public. On progresse à l’aveugle. Parce que, sur scène, le public guide et influence beaucoup le jeu par ses réactions et par ses rires. L’interprétation des comédien·ne·s a également été difficile à adapter. L’École de femmes se basait, dans la version scénique, sur un comique de geste parfois proche de la pantomime, et les attentes, au cinéma, sont soumises à des contraintes de réalisme qui rendent ce jeu comique un peu surprenant, voire inapproprié. Il a donc fallu modifier notre façon de jouer. Et puis il y a aussi, évidemment le problème de la durée. J’aurais aimé produire un projet de 1h30 (c’était la durée prévue pour le spectacle initial), mais nous manquions de temps et de compétences pour atteindre ce but, et nous avons donc dû sacrifier beaucoup de scènes. Le travail de montage était déjà colossal pour un moyen-métrage de 40 min.

    Est-ce que vous vous attendiez à ce que votre projet prenne tant de sens en écho avec notre présent ?

    Nous avions de toute façon l’intention d’actualiser les pièces, mais le passage au cinéma a amplifié cette résonance avec le présent. L’usage de la vidéoconférence pour La Critique et les références à la Covid-19 au sein du film de L’École des femmes ont beaucoup participé à cette modernisation. Lorsque nous nous sommes tou·te·s rencontré·e·s pour discuter du projet, alors entravé par la pandémie, nous nous sommes questionné·e·s sur l’intérêt de référer à notre réalité, celle de l’année 2020. Nous avons décidé de pousser ces références au maximum, tout en restant prudent·e·s et en conservant une démarche artistique, afin que Molière-19 ne devienne pas qu’un témoignage. C’était donc un choix. Nous nous demandions tout de même comment le projet allait être reçu et, finalement, après discussion avec des membres du public, je crois qu’il a été compris et apprécié. Il semblerait qu’il y ait un effet d’exutoire qui plaise au · à la spectateur·trice et nous avons été enchanté·e·s de cette réception.

    Site : https://compagnieacte5.wordpress.com

    Instagram : https://www.instagram.com/cieacte5/

    Trailer Molière-19 : https://www.youtube.com/watch?v=AMNYAkyA4Cs

  • Des études, mais à quel prix?

    Des études, mais à quel prix?

    Crédit: Olivier Voirol

    INTERVIEW · Olivier Voirol, maître d’enseignement et de recherche en SSP à l’Université de Lausanne, a participé à la grève de l’Université de Lausanne du mois d’avril 1997. 25 ans plus tard, il revient sur l’événement et les conditions d’études actuelles.

    Voyez-vous comme un échec le fait que le mouvement de grève ne soit pas reparti à la rentrée?

    Il est reparti, mais autrement, et moins fortement. Nous ne pouvions plus refaire le coup d’avril, une grève prolongée avec une mobilisation de tous les jours ! Cela demande beaucoup d’énergie ! Surtout, il y avait face à nous un pouvoir politique qui refusait d’entrer en discussion sur nos revendications. Sans interlocuteur politique, il fallait inventer de nouveaux moyens d’action. 

    Beaucoup de choses avaient été entreprises durant la grève, un moment formidable de débats et d’imagination politique ! Nous avions notamment pris des contacts avec d’autres universités, et des mobilisations à Zürich, Genève, Bâle, Neuchâtel, ont suivi. Durant la grève, d’ailleurs, plusieurs étudiant·e·s d’autres universités étaient venus voir, ahuris, ce qu’il se passait sur le campus de Dorigny. Ils·elles en ressortaient impressionné·e·s par l’ampleur du mouvement et électrisé·e·s par son enthousiasme, sa créativité et son humour, autant que par la qualité des débats politiques !

    Le phénomène a donc débordé la scène locale pour se diffuser à l’échelon national et même international. Au plus fort de la grève, d’ailleurs, les messages de solidarité et de soutien affluaient de toutes parts !

    Sur la question de l’échec ou non de notre mouvement, nous avons su bien plus tard qu’il avait tétanisé les autorités, en particulier universitaires. Et que certains projets qui étaient sur la table, comme la hausse drastique des taxes d’inscription, ont été enterrés. Des moyens supplémentaires ont été alloués à l’université dans les années qui suivirent. 

    Difficile de savoir au juste ce qui est le fait de la grève de 97 et plus généralement du mouvement étudiant. Et ce qui a joué dans les décisions politiques. C’est sûr, cependant, que nous avions réussi à constituer une sorte de « pouvoir étudiant » qui, même sans être convié à la table des négociations avec les autorités, était devenu un acteur incontournable. Sans doute assez casse-pieds pour les autorités et leur politique universitaire.

    Même si les autorités ne nous écoutaient pas, elles ne pouvaient faire sans nous car nous avions désormais un pouvoir de nuisance, un pouvoir par la négative en quelque sorte, qui a marqué les autorités de l’époque. Et surtout qui a marqué tout une génération d’étudiant·e·s, sinon deux. La grève de 97 reste un événement biographique et collectif pour celles et ceux qui l’ont vécue ! La prise de contrôle effective des lieux a créé un fort rapport d’affinité entre le campus et les étudiant·e·s : c’était notre campus, notre lieu d’études, de recherche, d’activité politique et de vie !

    Quelle était l’ampleur du mouvement sur le campus. Quelle proportion d’étudiant·e·s suivait le mouvement? Les professeurs étaient-ils·elles impliqué·e·s dans la grève?

    Les assemblées générales quotidiennes rassemblaient, selon les jours, autour de 800 personnes amassées dans le grand auditoire de l’Anthropole (1031). Les actions symboliques réunissaient quotidiennement quelques centaines d’étudiants. Beaucoup plus pour les grosses manifs, et il en a eu plusieurs.  

    Côté enseignants, la grève n’a jamais pris, à de rares exceptions près. Le corps enseignant a été assez lâche, même si dans l’ensemble il était raccord avec les revendications étudiant·e·s. Les professeurs hostiles au mouvement étaient connu·e·s car on intervenait régulièrement dans les cours pour annoncer les manifestations, expliquer nos actions et nos revendications. Les profs rétifs ou les hostilités timides s’étaient déjà révélés ! Dans l’ensemble, le corps professoral nous a beaucoup déçus, mais nous n’attendions pas grand-chose non plus !

    Comment se passaient les rapports avec l’université?

    Nous voulions entrer en négociation avec le Conseil d’Etat, là où les décisions nous concernant se prenaient. L’Université n’était notre interlocuteur principal. Bien sûr, nous discutions avec le rectorat et d’autres instances, qui n’étaient pas ravis de tout ce chahut sur le campus. Ils s’en seraient bien passés. Même s’il était clair que nous nous battions – en « bons élèves »… – pour nos conditions d’étude, pour la recherche, l’enseignement, la critique, donc tout ce que l’université est censé défendre. Manifestement, nous lui donnions du fil à retordre, notamment à propos des bâtiments – les services techniques étaient assez angoissés.

    Je ne saurais dire si de vraies options répressives ont été envisagées. De notre côté, que la police débarque pour nous déloger était de l’ordre du possible. Cela ne s’est pas passé, mais la police nous surveillait. Durant la grève, nos sorties impromptues en ville causaient de vraies perturbation, l’ordre public s’en trouvait affecté. Mais une intervention policière brutale aurait à coup sûr créé une explosion, ça n’aurait pas été une option très avisée.

    Si vous étiez étudiant aujourd’hui, qu’est-ce qui vous amènerait à faire grève, en 2022 ?

    Une protestation étudiante aujourd’hui pourrait avoir de multiples motifs très légitimes: les conditions d’études ne sont pas idéales, les études sont devenues une course aux « crédits », l’accès reste inégalitaire, le monde étudiant a été très affecté par la pandémie, les espaces qui rendent possibles une université démocratique, participative et engagée dans les grands enjeux politiques du présent se restreignent, etc. Tout un système de surveillance s’est mis en place au sein des universités, qui ressemblent de plus en plus à des grands magasins. Comme si les étudiant·e·s étaient eux·elles-mêmes une menace, ou des client·e·s à surveiller ! La création d’une sécurité interne s’est imposée, après bien des protestations. Et l’on s’y est fait, aux agents de sécurité un peu partout ! Surtout à l’heure de la pandémie. A l’époque, tout cela aurait été inimaginable, et aurait scandalisé le monde étudiant.

    L’essoufflement des espaces de sociabilité étudiante où ces derniers se saisissent politiquement de leurs conditions d’études a de quoi inquiéter. La CAP a presque disparu et a vu ses activités réduites. Le campus s’est appauvri en termes d’espaces de discussion et de critiques sur les enjeux politiques actuels. Dans l’ensemble, le vécu étudiant en est affecté, de même que la capacité de s’engager. Cela affaibli la capacité des étudiant·e·s à s’organiser et à « politiser » leurs problèmes. La pression aux notes et aux crédits est constante. Avant, on ne s’inquiétait guère des examens avant le mois de mai, on se souciait uniquement des séminaires. Le reste du temps était plus relâché et rendait possible plein d’activités politiques, culturelles et autres sur le campus.

    Vous êtes maintenant maître d’enseignement à l’Unil, la grève a-t-elle influencé votre parcours?

    J’étais très investi dans les questions politiques parce que ne me sentais concerné par le devenir de l’université, et par les questions de société. La dégradation des conditions d’études me touchait, je m’identifiais à l’activité de recherche, de réflexion critique censée être promue par l’université. J’avais de fortes attentes envers l’université, sans doute en raison de mon parcours – je suis passé par le préalable. A seize ans, j’étais apprenti dans l’industrie des machines. Lecteur assidu, je me suis formé en autodidacte à la philosophie et à la sociologie. En études, j’idéalisais l’université comme lieu de connaissance, de réflexion, de savoir universel, mais aussi d’engagement et de critique raisonnée. J’avais de fortes attentes, qui furent souvent déçues. Mais je les ai encore aujourd’hui. Et chaque mesure qui affecte la liberté de pratique et d’accès et la recherche, à l’enseignement, et à la critique, me révolte autant qu’hier.

    Avoir ces attentes élevées m’a par la suite motivé dans mes recherches ultérieures, jusqu’au doctorat. Je suis parti en Allemagne pour travailler sur la théorie critique de l’Ecole de Francfort, la face intellectuelle et scientifique de mon engagement pratique. 

    L’« esprit » de la grève de 1997 reste vivant en moi, même 25 ans plus tard. Et je suis loin d’être le seul : cette grève a été un révélateur pour ma génération, un détonateur, un moment politique intense, d’autonomie et d’imagination, d’action et d’intelligence collectives, mais aussi de débats disputés et de lutte raisonnée. 

    Propos recueillis par Killian Rigaux

  • À la rencontre de Matteo Salvadore

    À la rencontre de Matteo Salvadore

    © Gustave Deghilage

    Propos recueillis par Ylenia Dalla Palma

    INTERVIEW · Alors que Matteo Salvadore est actuellement étudiant en Lettres, il est aussi, dans son temps libre, un jeune talent d’écriture. Récemment gagnant du troisième Prix de la Sorge 2021, c’est à l’occasion de la publication de son premier roman intitulé Larmes de renard que L’auditoire est allé à sa rencontre. Qui est cet étudiant-écrivain ?

    Quelle est la trame de ton roman ?

    C’est un polar qui se déroule entre Vevey et Aigle. Il se passe un meurtre violent et les policiers retrouvent sur la maison de la porte un renard cloué. Il y a donc une enquête de police qui se déroule à Vevey.

    Comment tu as eu l’idée de l’élaborer ? Comment est-ce que cela a commencé?

    J’aime bien écrire de la fiction et je me suis dit qu’un jour, ce serait bien que j’essaie d’écrire un gros projet, plutôt que des petites nouvelles. En effet, avant j’écrivais plutôt des petits textes et je me suis ensuite lancé dans ce polar.

    Pourquoi le choix d’un polar ?

    Le polar est ce que j’aime lire, donc c’est aussi ce que j’aime écrire. C’est sans doute comme la musique, où tu joues le style de musique que tu préfères écouter.

    Comment s’est passée la rédaction ?

    J’ai commencé par faire un plan de la trame avec l’intention de le suivre, mais je n’ai réussi à respecter que les trois premiers points. J’ai donc changé d’approche et y suis allé au feeling. C’est un peu comme pour les travaux académiques où le fil rouge change durant la rédaction. Pour moi, faire un plan ne m’a pas vraiment été utile, j’avais tous mes personnages en tête. Cela étant dit, je pense que la rédaction dépend de la personnalité de l’écrivain·e.

    J’ai mis longtemps à avoir le déclic par rapport à un certain événement de mon roman, mais à partir de là, cela m’a pris environ deux mois et demi pour l’écrire, durant l’hiver 2020-2021. Parfois, il faut trouver la motivation, vu qu’à l’uni, surtout en Lettres, on lit et écrit déjà énormément. On n’est donc pas forcément motivé·es à le faire dans notre temps libre. Une fois trouvée, c’est génial.

    Est-ce que tu as eu des inspirations particulières ?

    Je pense que j’ai été très inspiré par les polars que j’ai lus. Pour l’ambiance de la brigade avec la cheffe policière, je pense avoir été imprégné par les romans de Fred Vargas. Disons que ma trame ne ressemble pas aux siennes, mais les dynamiques se rapprochent.

    Comment s’est passée la prise de contact avec ta maison d’édition ?

    J’ai simplement envoyé un mail aux éditions locales Plaisir de lire. Cela a pris un peu de temps pour avoir une réponse, entre la lecture, les avis et les relectures. J’ai essayé avec d’autres maisons d’édition mais certaines m’ont refusé car je n’étais pas, selon eux·elles, dans leur lignée éditoriale. Plaisir de lire ont été les premiers à me répondre, j’ai donc décidé de travailler avec eux·elles. Je pense que ce qui a joué pour ma candidature, se sont surtout mon jeune âge et le fait que ma trame se déroule dans la région. J’ai ensuite pu suivre tout le processus d’édition. C’est quelque chose qui te fait mûrir par la même occasion, c’est ça qui est génial. Il y a eu une impression d’environ 800 exemplaires du roman et il va être vendu à Payot et Basta. Par ailleurs, cette maison d’édition cherche des nouveaux·elle·s jeunes écrivain·e·s, si certain·e·s sont intéréssé·e·s. Ils·elles sont très avenant·e·s, il suffit de leur envoyer un mail et ensuite ils·elles viennent en aide aux écrivain·e·s durant tout le processus d’édition et de publication. Je sais que certain·e·s ont honte de montrer ce qu’ils·elles ont écrit, mais il faut savoir se lancer.

    Pourquoi as-tu choisi Basta pour ta dédicace ?

    La maison d’édition m’a conseillé d’organiser quelque chose pour la sortie du livre. Je me suis dit que cela pourrait être sympa de faire une séance de dédicaces à Basta, étant donné que j’étudie ici, à l’Anthropole. Cela aura donc lieu le 7 avril de 14h à 16h. J’espère vraiment qu’il y aura du monde, ce serait génial.

    As-tu des projets futurs dans l’écriture ?

    J’aimerais bien publier la suite de mon roman. Je suis déjà en train de l’écrire, donc j’aimerais bien, si possible, que l’aventure puisse continuer. En faire un métier sérieux ce serait incroyable mais cela risque d’être difficile. Cela étant, il y a plusieurs moyens de devenir professionnel·le, par exemple en publiant plusieurs écrits dans différents styles, mais c’est clair que cela reste difficile.

    Pour en savoir plus sur l’auteur, rendez-vous sur

    www.matteosalvadore.ch