INTERVIEW · Olivier Voirol, maître d’enseignement et de recherche en SSP à l’Université de Lausanne, a participé à la grève de l’Université de Lausanne du mois d’avril 1997. 25 ans plus tard, il revient sur l’événement et les conditions d’études actuelles.
Voyez-vous comme un échec le fait que le mouvement de grève ne soit pas reparti à la rentrée?
Il est reparti, mais autrement, et moins fortement. Nous ne pouvions plus refaire le coup d’avril, une grève prolongée avec une mobilisation de tous les jours ! Cela demande beaucoup d’énergie ! Surtout, il y avait face à nous un pouvoir politique qui refusait d’entrer en discussion sur nos revendications. Sans interlocuteur politique, il fallait inventer de nouveaux moyens d’action.
Beaucoup de choses avaient été entreprises durant la grève, un moment formidable de débats et d’imagination politique ! Nous avions notamment pris des contacts avec d’autres universités, et des mobilisations à Zürich, Genève, Bâle, Neuchâtel, ont suivi. Durant la grève, d’ailleurs, plusieurs étudiant·e·s d’autres universités étaient venus voir, ahuris, ce qu’il se passait sur le campus de Dorigny. Ils·elles en ressortaient impressionné·e·s par l’ampleur du mouvement et électrisé·e·s par son enthousiasme, sa créativité et son humour, autant que par la qualité des débats politiques !
Le phénomène a donc débordé la scène locale pour se diffuser à l’échelon national et même international. Au plus fort de la grève, d’ailleurs, les messages de solidarité et de soutien affluaient de toutes parts !
Sur la question de l’échec ou non de notre mouvement, nous avons su bien plus tard qu’il avait tétanisé les autorités, en particulier universitaires. Et que certains projets qui étaient sur la table, comme la hausse drastique des taxes d’inscription, ont été enterrés. Des moyens supplémentaires ont été alloués à l’université dans les années qui suivirent.
Difficile de savoir au juste ce qui est le fait de la grève de 97 et plus généralement du mouvement étudiant. Et ce qui a joué dans les décisions politiques. C’est sûr, cependant, que nous avions réussi à constituer une sorte de « pouvoir étudiant » qui, même sans être convié à la table des négociations avec les autorités, était devenu un acteur incontournable. Sans doute assez casse-pieds pour les autorités et leur politique universitaire.
Même si les autorités ne nous écoutaient pas, elles ne pouvaient faire sans nous car nous avions désormais un pouvoir de nuisance, un pouvoir par la négative en quelque sorte, qui a marqué les autorités de l’époque. Et surtout qui a marqué tout une génération d’étudiant·e·s, sinon deux. La grève de 97 reste un événement biographique et collectif pour celles et ceux qui l’ont vécue ! La prise de contrôle effective des lieux a créé un fort rapport d’affinité entre le campus et les étudiant·e·s : c’était notre campus, notre lieu d’études, de recherche, d’activité politique et de vie !
Quelle était l’ampleur du mouvement sur le campus. Quelle proportion d’étudiant·e·s suivait le mouvement? Les professeurs étaient-ils·elles impliqué·e·s dans la grève?
Les assemblées générales quotidiennes rassemblaient, selon les jours, autour de 800 personnes amassées dans le grand auditoire de l’Anthropole (1031). Les actions symboliques réunissaient quotidiennement quelques centaines d’étudiants. Beaucoup plus pour les grosses manifs, et il en a eu plusieurs.
Côté enseignants, la grève n’a jamais pris, à de rares exceptions près. Le corps enseignant a été assez lâche, même si dans l’ensemble il était raccord avec les revendications étudiant·e·s. Les professeurs hostiles au mouvement étaient connu·e·s car on intervenait régulièrement dans les cours pour annoncer les manifestations, expliquer nos actions et nos revendications. Les profs rétifs ou les hostilités timides s’étaient déjà révélés ! Dans l’ensemble, le corps professoral nous a beaucoup déçus, mais nous n’attendions pas grand-chose non plus !
Comment se passaient les rapports avec l’université?
Nous voulions entrer en négociation avec le Conseil d’Etat, là où les décisions nous concernant se prenaient. L’Université n’était notre interlocuteur principal. Bien sûr, nous discutions avec le rectorat et d’autres instances, qui n’étaient pas ravis de tout ce chahut sur le campus. Ils s’en seraient bien passés. Même s’il était clair que nous nous battions – en « bons élèves »… – pour nos conditions d’étude, pour la recherche, l’enseignement, la critique, donc tout ce que l’université est censé défendre. Manifestement, nous lui donnions du fil à retordre, notamment à propos des bâtiments – les services techniques étaient assez angoissés.
Je ne saurais dire si de vraies options répressives ont été envisagées. De notre côté, que la police débarque pour nous déloger était de l’ordre du possible. Cela ne s’est pas passé, mais la police nous surveillait. Durant la grève, nos sorties impromptues en ville causaient de vraies perturbation, l’ordre public s’en trouvait affecté. Mais une intervention policière brutale aurait à coup sûr créé une explosion, ça n’aurait pas été une option très avisée.
Si vous étiez étudiant aujourd’hui, qu’est-ce qui vous amènerait à faire grève, en 2022 ?
Une protestation étudiante aujourd’hui pourrait avoir de multiples motifs très légitimes: les conditions d’études ne sont pas idéales, les études sont devenues une course aux « crédits », l’accès reste inégalitaire, le monde étudiant a été très affecté par la pandémie, les espaces qui rendent possibles une université démocratique, participative et engagée dans les grands enjeux politiques du présent se restreignent, etc. Tout un système de surveillance s’est mis en place au sein des universités, qui ressemblent de plus en plus à des grands magasins. Comme si les étudiant·e·s étaient eux·elles-mêmes une menace, ou des client·e·s à surveiller ! La création d’une sécurité interne s’est imposée, après bien des protestations. Et l’on s’y est fait, aux agents de sécurité un peu partout ! Surtout à l’heure de la pandémie. A l’époque, tout cela aurait été inimaginable, et aurait scandalisé le monde étudiant.
L’essoufflement des espaces de sociabilité étudiante où ces derniers se saisissent politiquement de leurs conditions d’études a de quoi inquiéter. La CAP a presque disparu et a vu ses activités réduites. Le campus s’est appauvri en termes d’espaces de discussion et de critiques sur les enjeux politiques actuels. Dans l’ensemble, le vécu étudiant en est affecté, de même que la capacité de s’engager. Cela affaibli la capacité des étudiant·e·s à s’organiser et à « politiser » leurs problèmes. La pression aux notes et aux crédits est constante. Avant, on ne s’inquiétait guère des examens avant le mois de mai, on se souciait uniquement des séminaires. Le reste du temps était plus relâché et rendait possible plein d’activités politiques, culturelles et autres sur le campus.
Vous êtes maintenant maître d’enseignement à l’Unil, la grève a-t-elle influencé votre parcours?
J’étais très investi dans les questions politiques parce que ne me sentais concerné par le devenir de l’université, et par les questions de société. La dégradation des conditions d’études me touchait, je m’identifiais à l’activité de recherche, de réflexion critique censée être promue par l’université. J’avais de fortes attentes envers l’université, sans doute en raison de mon parcours – je suis passé par le préalable. A seize ans, j’étais apprenti dans l’industrie des machines. Lecteur assidu, je me suis formé en autodidacte à la philosophie et à la sociologie. En études, j’idéalisais l’université comme lieu de connaissance, de réflexion, de savoir universel, mais aussi d’engagement et de critique raisonnée. J’avais de fortes attentes, qui furent souvent déçues. Mais je les ai encore aujourd’hui. Et chaque mesure qui affecte la liberté de pratique et d’accès et la recherche, à l’enseignement, et à la critique, me révolte autant qu’hier.
Avoir ces attentes élevées m’a par la suite motivé dans mes recherches ultérieures, jusqu’au doctorat. Je suis parti en Allemagne pour travailler sur la théorie critique de l’Ecole de Francfort, la face intellectuelle et scientifique de mon engagement pratique.
L’« esprit » de la grève de 1997 reste vivant en moi, même 25 ans plus tard. Et je suis loin d’être le seul : cette grève a été un révélateur pour ma génération, un détonateur, un moment politique intense, d’autonomie et d’imagination, d’action et d’intelligence collectives, mais aussi de débats disputés et de lutte raisonnée.
RECIT · En avril 1997 éclate une grève de trois semaines sur le campus de l’Unil, Un des acteurs de l’époque, Olivier Voirol, aujourd’hui maître d’enseignement et de recherche en SSP, retrace les causes, moments forts et conséquences du soulèvement qu’il a vécus en tant que membre du comité de grève.
Le climat d’avant-grève
Depuis le début des années 1990, les étudiant·e·s percevaient une dégradation de leurs conditions d’étude. Il y avait beaucoup d’activités sur le campus, quelques manifestations avaient eu lieu autour de 1993, lorsque j’ai moi-même commencé mes études, notamment des tentatives de connexions entre étudiant·e·s et apprenti·e·s. Les principales questions qui étaient discutées concernaient le programme de restriction budgétaire annoncé par l’Etat de Vaud et qui touchait près de 10% du budget de l’université.
La première mesure marquante était la hausse des « bons de repas », passés en l’espace d’un an de 4.50.- à 6.50, si je me souviens bien. Il était clair pour nous que nos conditions d’études commençaient à se dégrader et que ce n’était que le début. La suite s’annonçait mal, avec toutes les mesures annoncées par le Conseil d’Etat. Il y avait des problèmes de sureffectif dans les cours et séminaires, et un taux d’encadrement qui baissait d’année en année, particulièrement en SSP (Sciences Sociales et Politiques) et en Lettres, avec des effectifs en croissance, mais aussi dans d’autres facultés. Tout cela était très perceptible pour nous, on en voyait les conséquences immédiates, à la cantine et dans nos études ! Les annonces du Conseil d’état indiquaient qu’on était au tout début, et que ça allait s’empirer dans les années à venir.
Au début, peu d’étudiant·e·s étaient sensibles à ces questions. Mais la prise de conscience ne s’est pas fait tarder. Il y avait comme une évidence pratique. Fin 1993, se sont déroulés des « Etats généraux de la formation », une journée entière de réflexion sur le devenir de la formation universitaire et les réformes annoncées – qu’on n’appelait pas encore « néolibérales », mais qui en avaient tous les traits. C’était clair que tout ça allait nous tomber dessus.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
Une série d’actions ont alors été tentées pour inverser la tendance, notamment au niveau du taux d’encadrement: des pétitions au niveau politique en suivant les canaux classiques, du côté de la FAE (Fédération des Associations d’Etudiant·e·s), de l’AESSP (Association des étudiant·e·s en sciences sociales politiques) ou d’autres. Plusieurs manifestations ont eu lieu, encore petites par rapport à ce qui a suivi, mais qui regroupaient quand même 500 à 600 étudiant·e·s. C’était une réaction à la pression induite par le fait que nous allions au-devant d’une logique de coupes budgétaires dans le service public et donc aussi le secteur de la formation. Tout cela se cristallisait autour du plan « Orchidée II » décidé par l’Etat de Vaud, dont l’objectif était de réaliser d’importantes économies dans le secteur public.
Le contexte social et politique
La grève est née de ce sentiment, qui était partagé par beaucoup d’étudiant·e·s, même si nous n’étions qu’une poignée au départ. Un comité de liaison contre Orchidée à l’Université (CLOU) s’était mis sur pieds, en lien avec les syndicats et les mobilisations du service public. Les réunions hebdomadaires, durant la pause de midi, regroupaient une trentaine de personnes. Il y avait plusieurs groupes, plusieurs tendances et manières de voir les choses. Ça discutait beaucoup et nous n’étions pas forcément d’accord. Mais pour nous tous, le programme « Orchidée » incarnait tout ce que nous ne voulions pas, l’esprit de ce qu’on a appelé plus tard le « néolibéralisme » : les coupes dans le service public au nom des « caisses vides » et de « l’esprit d’entreprise », arguments que nous avions appris à torpiller.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
Un campus actif
Le mouvement sur le campus était donc connecté à ce qu’il se passait en dehors de l’université et surtout dans la fonction publique. Mais pas seulement. Le campus était très animé au milieu des années 1990. Plusieurs groupes organisaient régulièrement des débats ou conférences, qui étaient très suivis. Il y avait un collectif féministe, les Bad girls go everywhere, qui portait la question genre et critiquait le sexisme à l’université. Le Groupe regards critiques portait quant à lui un discours critique sur la question sociale et la politique universitaire. Dans le sillage de la grève apparurent d’autres groupes, comme les Insurgées ou encore des groupes de solidarité avec l’Amérique latine. Des journaux ou revues sont nés dès 1995, comme Flagrant délit. A l’Anthropole, il y avait surtout la CAP (Cafétéria Autogérée Provisoire), qui organisait quotidiennement des repas avec des associations. C’était un lieu central de rencontres, de discussions et de débats politiques. La CAP a joué un rôle absolument décisif dans tout le mouvement étudiant ainsi que dans la logistique de la grève.
Un nouvel horizon politique
Et puis, il y avait tout le contexte de l’époque. Nous sortions à peine de la séquence « chute du Mur » (de Berlin), de la guerre froide, tout cela semblait signifier une ère de paix retrouvée, en étant présentée par certains idéologues conservateurs comme la « fin de l’histoire ». Or, au même moment, se déployait à droite une attaque sans précédent contre l’Etat social et les appels au détricotage du service public étaient légion.
Fin 1995, les grandes mobilisations du secteur public en France furent un catalyseur. Le sociologue Pierre Bourdieu sortait en prononçant un discours devant les cheminots en grève de la Gare de Lyon. Il y parlait de « rupture de civilisation » incarnée par le « néolibéralisme » et appelait à combattre ce dernier. C’était très stimulant et donnait du sens à nos impressions. Mais Bourdieu était loin d’être le seul à s’exprimer de la sorte. Cela mettait des mots sur ce que nous percevions assez vaguement comme une vraie régression. Et puis émergeaient aussi, çà et là, de nouveaux mouvements sociaux et politiques, portant des formes politiques inédites, comme par exemple le zapatisme au Mexique dès 1994, l’Action mondiale des peuples à Genève, Reclaim the streets, plus tard Attac, etc.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
On avait l’impression assez étrange d’entrer, d’un côté, dans une nouvelle ère, cette prétendue « fin de l’histoire », alors que, de l’autre, le capitalisme continuait à engendrer ses inégalités et ses injustices. L’énorme programme de restructurations et de détricotage de l’état social et du service public, articulé à un nouvel imaginaire politique émergeant produisait comme un clash dont l’expression ne pouvait être que de nouvelles révoltes sociales et de nouveaux conflits politiques.
Les éléments déclencheurs
A ce moment, toutefois, l’idée d’une grève sur le campus paraissait assez saugrenue. Les grands mouvements ne sont devenus une habitude que plus tard. Cependant, autour de 1995, tout avait déjà été tenté pour faire valoir la cause étudiante, notamment du côté de la FAE où une certaine impatience se faisait sentir. Au sein du mouvement, certain·e·s voulaient passer à des modes d’action plus décidés. D’autres préféraient continuer sur les mêmes modalités (faire des rapports, signer des pétitions, interpeller les autorités, etc.), mais leurs arguments ne portaient plus.
En novembre 1995, la grande manifestation du service public a joué un rôle décisif. Il y a eu une grosse mobilisation sur le campus, les bâtiments étaient recouverts de banderoles aux slogans percutants et drôles. Le matin, une action coup de poing des étudiant·e·s avait bloqué la ligne de métro (M1) à l’aide de barricades, tout était perturbé. Nous sommes beaucoup intervenu·e·s dans les cours pour parler des revendications et inciter les étudiant·e·s à rejoindre la manifestation.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
Cela a très bien pris en Lettres et en SSP, un peu moins dans les autres facultés, et à l’Internef où parfois les feuilles volaient dans les auditoires occupés. Une manif de plusieurs centaines de personnes a ainsi serpenté le campus d’un bâtiment à l’autre, en s’allongeant sans cesse. On s’est ensuite rendus au bas de l’Anthropole (qui s’appelait « BFSH II » à l’époque, le « B2 » disions-nous) et c’était bourré de monde. Une assemblée s’est tenue dans un 1031 bondé avant de monter en ville pour participer à la grande manif de la fonction publique, qui rassemble plus de 15’000 personnes. Un vrai succès. Ce fut un moment galvaniseur. La mobilisation avait pris sur le campus, pour durer, et un mouvement se développait dans tout le canton.
Un sleep-in à Anthropole…
Un autre événement important ayant préparé la grève est le sleep-in en janvier 1996, une occupation de l’Anthropole pendant trois jours, en y dormant, pour marquer notre opposition aux politiques en cours. Ce qui nous a permis de prendre nos marques dans le bâtiment et d’apprendre à organiser toute une logistique qui allait se révéler décisive par la suite. Durant ces trois jours de résistance, de discussions intenses, de « contre-séminaires », mais aussi de fête, nous discutions de l’université qu’on ne voulait pas et de celle que nous voulions !
Source: archives de 1997 de L’auditoire
Tout cela nous a mis en confiance et montré que nous étions capables d’habiter le bâtiment en le gérant par nous-mêmes. D’y vivre et pas seulement d’y étudier. On a vu que la CAP (Cafétéria Autogérée Provisoire) permettait d’assurer des repas pour beaucoup de monde et d’être une sorte de plaque-tournante d’activités multiples. Sur le moment, nous n’en étions pas pleinement conscients, mais ça a été décisif pour préparer la grève. On se rendait compte de tout ce qu’on pouvait faire collectivement et nous étions devenus maîtres dans l’appropriation des bâtiments du campus, qui étaient vraiment devenus les nôtres.
Pour une « autre université »
Un des points centraux de nos revendications était le retrait de la LUL, la nouvelle loi sur l’université, qui faisait reculer nos droits et signait l’entrée de l’université dans une gestion « néolibérale ». Nous étions opposé·e·s à une gestion axée sur un contrat de prestations entre l’Unil et l’Etat de Vaud, nous demandions l’arrêt immédiat des plans d’austérité visant l’Unil et le secteur public, et parapublic. Nous demandions à ce que le gouvernement s’engage à créer de nouveaux postes pour revenir au taux d’encadrement antérieur aux mesures d’économie – dont, on l’a dit, les effets sur nos conditions d’études étaient perceptibles. Nous demandions en outre le développement du pluralisme des savoirs, ce qui passait notamment à nos yeux par la création de chaires d’enseignement d’économie alternative et d’études féministes. En bref, nous ne nous opposions pas seulement au programme d’économies, nous questionnions aussi l’université dans son fonctionnement, ses contenus, avec une forte attente et exigence de ce qu’elle pourrait – et devrait – être à nos yeux ! Une « autre université » était possible !
Source: archives de 1997 de L’auditoire
L’entrée en grève
Les gens ont fini par être de plus en plus remontés, et prêts à passer à des modes d’actions plus radicaux. La question de la grève était donc posée, mais elle apparaissait comme le dernier recours. Nous discutions de plusieurs variantes pour débloquer la situation et faire avancer le mouvement. On voyait peu de perspectives et la fonction publique bougeait beaucoup, ça parlait de plus en plus de grève.
Début avril 1997, le vendredi 9 plus exactement, une AG s’est tenue dans un 1129 presque-plein. La question est très discutée, et disputée. Si bien que nous décidons de voter. Il a fallu compter les voix par deux fois tellement c’était serré ! Et tout à coups c’était clair : une majorité était pour la grève ! On s’est alors regardé les uns les autres : « On l’a vraiment fait? On a voté la grève? Ouais, c’est ça ! Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait? ». On l’avait votée pour lundi matin, on était vendredi. Sur le moment, nous étions un peu dépassés par notre propre décision collective ! Mais nous nous vite organisés et ce fut un boulot intense tout le week-end. C’était comme une étincelle, les gens se sont réveillés d’un coup. Le lundi matin, il y avait des piquets de grève aux principales entrées du campus. L’Anthropole était quasi bloquée. On a rédigé et sorti des tracts présentant nos revendications et c’est là que le mouvement a pris tout à coup une tout autre ampleur.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
A ce moment, l’Anthropole et le bâtiment des sciences étaient recouverts en permanence de grandes banderoles sprayées de slogans percutants, drôles, parfois très travaillés. On a constitué différents sous-groupes, dont un « groupe action », un comité de grève composé de cinq à sept personnes, dont je faisais partie. Il préparait les assemblées générales quotidiennes, aidait à structurer les discussions, synthétisait des options ou des scénarios, assurait le suivi des problématiques.
Le comité d’action a inventé des formes d’action très originales et qui ont très vite permis de rendre visible le mouvement en ville, où l’on sortait en manif quotidiennement. La journée, il y avait des discussions un peu partout sur le campus, sur des thèmes comme « une uni non sexiste », l’accès à la formation, « une autre uni », la destruction du service public, l’économie alternative, l’enseignement critique, etc. La discussion était permanente, c’était un peu un « séminaire autogéré » sans fin. L’après-midi se tenait l’assemblée générale suivie d’une manif ou d’« actions symboliques » au centre-ville. Le matin, nous étions très tôt déjà sur les piquets aux différents postes sur le campus, pour empêcher les étudiant·e·s d’aller en cours et les convaincre à participer au mouvement.
Au début, c’était compliqué, certains étudiant·e·s passaient à travers les barrières. D’autres n’étaient pas d’accord et voulaient se rendre dans les amphis sans se soucier des questions posées par la grève. Parfois ça chauffait au peu. Il fallait convaincre, argumenter et s’organiser. On a fait un monstre boulot d’information. Il y avait aussi la nécessité d’organiser la logistique: permettre aux gens de se nourrir et de dormir sur place pour assurer l’occupation du lieu. C’étaient des journées qui commençaient à 6h du matin et se terminaient tard dans la nuit, souvent autour d’une bière à la CAP. Au comité de grève, nous nous voyions parfois vers 6h le matin, en particulier lorsqu’il fallait organiser le contact avec les médias, pour préparer nos interventions en public. Pour ma part, durant ces trois semaines, j’ai dormi max. 3 heures par nuit, et j’ai terminé cette période de grève complètement exténué !
Source: archives de 1997 de L’auditoire
Pour beaucoup, la grève fut un immense moment de discussion, de débats, mais aussi de conflits et de disputes politiques entre différentes propositions et modes d’action. Mais ce fut aussi un immense moment d’échanges, de créativité et d’imagination politiques. Ce fut aussi un moment « poétique », peuplé d’ateliers-slogans, de confections de banderoles, d’inventions de chants, de slogans, mais aussi de musique, de concerts, de réappropriation des bâtiments et de toute sorte de choses par cet « esprit de grève ». Certains soir, la fête dura la nuit entière à l’Anthropole. A coup sûr, certain·e·s personnes ont vécu la grève autant comme un moment politique que comme une sorte d’explosion festive jour et nuit.
Chaque jour, on décidait si on reconduisait la grève ou non, par un vote en AG. Ce n’était pas toujours très clair, sans cesse rediscuté, quotidiennement. Les enjeux étaient importants : il fallait parvenir à faire avancer nos revendications, gérer les étudiant·e·s soucieux·euses de reprendre les cours et inquiet·ète·s pour les examens. Bref, c’était une démocratie à l’état brut, rejouée au jour le jour, avec son côté explosif et très créatif, mais aussi ses tensions et ses prises de décisions disputées. Et puis, quelques étudiant·e·s politisés à droite, en HEC et Droit, avaient constitué un comité antigrève qui intervenait assez régulièrement en AG ou ailleurs pour saper le mouvement en exigeant l’arrêt immédiat de la grève. Ça ne nous facilitait pas la tâche.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
Notre objectif était d’entrer en négociation avec le Conseil d’Etat sur la base de notre plateforme de revendications : l’abandon de la LUL, le retour à un taux d’encadrement d’avant les coupes budgétaires, l’abandon de la logique « néolibérale », etc. C’était aussi la défende de l’idée d’une université ouverte d’accès, critique dans ses contenus, participative dans son fonctionnement, et pleinement démocratique. Nous demandions également la création d’une chaire d’études genre et une chaire d’économie alternative, représentant un point de vue critique en économie. Il faut dire qu’en HEC à l’époque, certains profs très médiatisés appuyaient fortement les mesures d’économie – alors qu’ils étaient eux-mêmes financés par le service public ! Il n’y avait aucune place pour un autre discours en sciences économiques. Nous attendions mieux de l’institution que nous défendions.
En trois semaines de grève, nous avons tout fait pour obtenir des négociations avec le Conseil d’Etat. Très vite, cependant, ce dernier a temporisé. La première semaine, on n’a eu aucune réponse, pas de tentative d’écoute, les autorités ont fait mine de ne rien voir ni entendre. Mais dès la deuxième semaine de grève, le mouvement s’est radicalisé. Toutes les salles ont été condamnées, chaises et tables sorties et entassées en barricades. Bref, l’uni était désormais bloquée, en tous cas dans l’Anthropole et le bâtiment des sciences. Ce n’était plus possible de dispenser et suivre des cours. Les portes étaient condamnées par un système ingénieux, même les techniciens n’y accédaient plus.
Et puis, dès ce moment, les médias qui avaient jusque-là boudé le mouvement ont commencé à s’y intéresser. Il y avait tout à coup des journalistes partout dans le bâtiment. Ce n’était pas évident à gérer, mais cette « visibilité » nouvelle décuplait notre énergie et notre volonté d’obtenir ce que nous exigions.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
La phase des « négoscussions »
A moment donné, nous avons fait une manifestation en ville qui a abouti devant le bâtiment du département de l’enseignement, à deux pas du Château. Tout le monde criait: « Négociations! Négociations! ». Soudain, une personne sortit du bâtiment et tout le monde s’y engouffra. En quelques minutes, il y avait des étudiant·e·s partout dans le bâtiment. Deux conseillers d’état s’y trouvaient encore et ont tenté de s’enfuir par une porte arrière. Ils furent vite rattrapés et encerclés. C’est ainsi que Jean-Jacques Schwaab, le Conseiller d’Etat responsable du département de l’éducation, entouré de plus de deux-cents manifestants criant « négociations ! », s’est engagé à venir sur le campus pour discuter d’un calendrier de négociations.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
Lorsqu’il arrive sur le campus, le grand auditoire 1031 est bondé. Il y a des gens jusque tout en haut dans la cafétéria. C’était clair : nous voulions entrer en négociation, il n’était pas question de « discutailler » avec un conseiller sans mandat politique du gouvernement. Nous ne voulions pas de « négoscussions » comme nous disions. Il fallait donc s’assurer que ce conseiller d’Etat avait bel et bien un mandat et qu’il n’était pas là seulement pour nous « écouter ».
Face à un bon millier d’étudiant·e·s, ce dernier commença à dire qu’il avait connaissance de nos revendications et qu’il entendait nos protestations. Vincent Bourquin, du comité de grève et de la FAE, lance alors : «Etes-vous prêt à entrer en négociations, avez-vous mandat du Conseil d’Etat? ». Il ne répond pas, on insiste. «Monsieur Schwaab, répondez, êtes-vous prêt à négocier avec le mouvement, oui ou non?». Après un silence hésitant, un « non » timide sort de sa bouche.
Source: archives de 1997 de L’auditoire
A ce moment, tout le monde se lève et quitte la salle. Laissant le conseiller d’Etat seul sur sa chaise, bouche-bée, littéralement ahuri. Les gens sont ensuite partis en manif, 1’500 personnes en colère, remontant à pied depuis le campus jusqu’au centre-ville, où tout est resté bloqué toute la soirée. C’était un moment très fort. Mais nous savions aussi que ça serait très compliqué désormais. Que le gouvernement refusait toute entrée en matière et que nous n’avions pas d’interlocuteur pour fixer un cadre politique de négociations.
Que faire dans une telle situation ? Renoncer ou radicaliser le mouvement, c’était l’alternative. Il n’y avait pas d’autre d’issue politique, on en cherchait une comme « faire une pause » et repartir, mais ce n’était pas très crédible. Et puis, radicaliser, le mouvement ? Nous avions déjà atteint degré assez élevé pour le canton de Vaud. Et nous commencions à nous épuiser, les examens approchaient et l’inquiétude étudiante était de plus en plus difficile à gérer.
La seule solution qu’on a trouvée a été de faire une pause et repartir plus fort à la rentrée. Mais nous avions atteint une sorte de paroxysme durant ces trois semaines, et nous n’avons jamais réussi à recréer une telle dynamique, une telle intensité par la suite. Mais nous avions déjà fait quelque chose d’incroyable.
Du 11 au 15 mars, REESPire – l’association écologique de la Haute École de Travail Social (HETS & Sa – EESP), à Lausanne – organise une Semaine de la Durabilité. Conférences, projections, discussions : de la fabrication de cosmétiques naturels à l’écoféminisme, la semaine promet d’être riche en découvertes. Interview avec l’un des membres, Marc-Henri Jaques.
En quelques mots, est-ce que tu peux présenter l’association ?
REESPire a vu le jour en mars 2016, suite à la COP21 de 2015. L’objectif était de mettre à l’ordre du jour la question de l’environnement et de l’écologie dans les études en travail social et en ergothérapie à la Haute École de Travail Social. L’association est ouverte aux étudiant-e-s et aux membres du personnel, et de nombreuses activités sont proposées.
Quels types d’activités, par exemple ?
Un jardin biologique, la fabrication de cosmétiques naturels, des sorties nettoyage en nature… Nous militons également auprès de la direction de l’école, pour inclure davantage une préoccupation écologique dans les formations proposées. Nous souhaitons rendre ces dernières plus en phase avec les enjeux climatiques et sociétaux actuels.
Depuis quand est-ce que vous organisez la Semaine de la Durabilité ?
L’édition 2019 est la première. L’idée d’en proposer une est apparue sur les derniers mois de l’année 2018. Nous souhaitions mettre sur pied un cycle de conférences et de projections de films, et nous avons décidé de nous greffer à cet événement quand nous en avons entendu parler. L’organisation a suivi.
Qui participe à l’organisation ?
Les membres de REESPire, mais également d’autres associations telles que Mouv’Burkina, Eespace Libre ou le groupe biblique de l’EESP. Nous collaborons aussi avec les membres de la bibliothèque, le réseau de compétences Genre et travail social ainsi que le collectif de la grève des femmes, toujours de l’EESP. Notre but était de réunir un maximum de personnes de notre école dans ce projet.
Avez-vous des projets communs avec Unipoly, qui organise une Semaine de la Durabilité sur le campus Unil-EPFL ?
Nous nous sommes concerté-e-s dans un premier temps avec les membres d’Unipoly, qui nous ont fait part de leur expérience et de leurs conseils. Toutefois, nous avons convenu de ne pas prévoir nos Semaines de la Durabilité en même temps, afin d’éviter de nous faire « concurrence ». Ainsi, tout le monde aura la chance de participer aux activités de l’Unil-EPFL et de l’EESP. Pour les années à venir, peut-être que l’on pourra envisager des projets communs, ce serait enrichissant.
Quel est l’objectif principal visé ?
Rassembler sur une semaine ce que REESPire fait déjà pour tout ce qui concerne l’implication dans les questions écologiques. Nous voulions également proposer de nouvelles activités, notamment des conférences, afin d’atteindre un public moins sensible à la cause environnementale. Il s’agit aussi de mettre en place des moments plus informels, pour créer une émulsion créative dans un climat positif.
Quels thèmes allez-vous aborder ?
Le travail social vert, l’écoféminisme, la grève pour le climat, les pratiques socio-sanitaires durables, la décroissance, les Conversations Carbone… La liste est longue, tout le détail se retrouve dans le programme!
Quels événements sont prévus ?
Hormis les nombreuses conférences sur les thématiques mentionnées plus haut, il s’agit de créer des moments informels et conviviaux pour échanger librement. Des ateliers sur le jardinage, la confection de cosmétiques naturels et autres sont proposés, afin d’apprendre par la pratique et de s’engager pour un nouveau monde, plus en harmonie avec l’environnement.