Partir en guerre

Photo : Maxime Hoffmann

Critique rédigée par : Maxime Hoffmann

Partir en guerre, un petit livre où l’anodin se heurte à l’extrême. Ce récit publié chez Allia en 2013 relate d’étranges scénettes à Saint-Pétersbourg. Elles sont perçues par un narrateur français qui vit en Russie depuis assez longtemps pour comprendre. Un œil habitué à trois bandes de couleurs bleu-blanc-rouge qui les regarde maintenant dans un autre ordre. Tout commence par un peu d’amour. Une silhouette féminine insaisissable nommée Esther a séduit le français. Celui-ci l’admire avec une fougue teintée de craintes. Elle a « un cœur de betterave bouillie ». Chez elle, tout est sanguin, mais mou. De la cuisine, elle lui dit posément : « Un poulpe ça ne pleure pas banane, et puis tu n’avais qu’à le tuer dans l’eau comme je t’avais dit de le faire ». Elle assène un coup de matraque, ignore l’œil qui roule sur le planché et qui se noie dans une eau orangée. La peur au ventre, mal à l’aise face à cette violence, le narrateur se présentera plus après : « Je suis le poulpe ». L’air est tendu de dispute. La femme se couche, l’homme n’a fait que s’allonger à côté d’elle en attendant de s’éclipser. Il s’en va. Il va se réfugier dans un appartement qu’une amie lui prête. Il traverse la ville dans un taxi qui progresse dans une nuit inondée de mélancolie. Le narrateur, le visage collé contre la verre sombre de la berline, baigne comme le poulpe derrière sa vitrine. Alangui par l’atmosphère humide de la ville, l’esprit de l’écrivain s’empare des détails du monde, les love avant de les recracher en petites touches d’encre. Conversations absurdes, situations absurdes, le monde est nuancé d’ironie et de tristesse.

            Enfin arrivé dans l’appartement, le français découvre qu’un groupe occupe les lieux. Un homme agité, une femme qui tient sur ses genoux un enfant se réchauffent, amassés dans la cuisine, avec un « four à gaz ouvert et réglé à 240° ». Ah ! on entend une quatrième personne dans une pièce adjacente. À peine surpris, le narrateur ose une politesse : « – Bonsoir… » et s’en suit des paroles vibrantes, entre rages et fatigues, qui vacille vers l’absurde.

            C’est un groupe d’artistes connu sous le nom de Guerre (vojna). Provocation est leur maître mot, le seul vocabulaire qu’ils ont trouvé pour exprimer leur colère. Pour provoquer, ils infiltrent des musées et s’y filment pratiquant un coït collectif. Pour provoquer encore davantage, ils se glissent sous le pont Liteïny et peignent – en 23 secondes – un gigantesque phallus de 65 sur 23m. Donnant sur les bureaux du FSB (Service fédérale de la sécurité et ancien KGB), le pont à bascule se lève et érige un symbole à la hauteur de ses adversaires : « Quelle gloire que ce sexe dont l’érection avait défié la besogne de la police en se dressant juste devant ses bureaux. Guerre avait moqué le cœur de la maladie russe. Guerre avait opposé un sexe à un autre sexe. Guerre avait fait s’affronter deux gorilles en rut. » Seulement, affronter un ennemi a un prix. Vojna vit dans une insécurité où les cris de l’enfant résonne chaque jour sous un toit différent et parfois couvert par les sirènes de la police qui les poursuit. Une vie de provocation donc, mais surtout d’incertitude. Dans le livre, le quatrième de la bande, Leonid le Fou, qui est aussi le poète mélancolique, se perd quelques instants à philosopher : « Il leva les yeux et regarda le ciel qu’il trouva embrumé et laid. Sa laideur n’était pas déterminée par quelque appréciation esthétique. Si le ciel était laid, selon Leonid, c’était parce qu’il buvait comme un buvard les aspirations des Russes. ». Partir en guerre, ce petit livre où l’anodin se heurte à l’extrême, n’assène pas un jugement sur la Russie. Il traduit un regard avec une foisonnante ironie et une compassion sincère. 

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