BIOÉTHIQUE • Alors que les avancées scientifiques poussent les chercheur·euse·s à aller toujours plus loin, la bioéthique intervient pour étudier et réguler les problèmes moraux qu’elles peuvent soulever. Jusqu’où peut-on aller dans les interventions ? Quels sont les dilemmes posés ?
En mars dernier, le premier génome humain complet a été officiellement publié, ouvrant ainsi de nouveaux territoires génétiques jusqu’alors inexplorés. Les progrès scientifiques, à l’instar de cette avancée en génétique humaine ne cessent de s’intensifier. Se posent alors certaines questions : qui est en mesure de décider comment vont être utilisées ces découvertes ? Comment gère-t-on leurs applications sur le corps humain ? C’est ainsi que la notion de bioéthique entre en jeu. En effet, il s’agit d’un concept né au début des années 60-70, période à laquelle on commence à penser les nouveaux risques liés à l’essor des essais cliniques de greffes et transplantations cardiaques, ainsi qu’à la découverte de l’ADN et de son séquençage. La bioéthique est une discipline qui intervient donc pour étudier et résoudre les problèmes moraux soulevés par la recherche biologique et médicale.
Qui peut décider comment vont être utilisées ces découvertes ?
Elle s’intéresse à des sujets tels que la procréation médicalement assistée, le clonage d’embryons humains, l’euthanasie et bien d’autres encore. Ces réflexions impliquent la collaboration d’une diversité d’acteur·ice·s dont des philosophes, des sociologues ou des juristes. Depuis 1993, il existe un comité international de bioéthique (CIB) dépendant de l’UNESCO, composée de 36 expert·e·s indépendant·e·s publiant des recommandations et réflexions sur l’éthique de divers questionnements scientifiques.
Le concept de dignité humaine au cœur des réflexions Comme le souligne Roberto Andorno, écrivain et professeur spécialisé sur les questions de bioéthique à la faculté de droit de l’Université de Zürich, les textes internationaux sur la bioéthique adoptés ces dernières années, tels que ceux de l’UNESCO, accordent un rôle central à la notion de dignité humaine. Selon le professeur, « elle joue le rôle d’idée directrice de l’éthique médicale, car elle est l’exigence de la non-instrumentalisation de l’être humain. Selon le célèbre philosophe Emmanuel Kant, la dignité réside dans le fait qu’une personne doit toujours être traitée comme une fin en soi et jamais simplement comme un moyen ». Cette fameuse formule régit alors bon nombre de réflexions bioéthiques. Par exemple, jusqu’où peut-on aller pour améliorer notre savoir sur un traitement qui sauverait des milliers de personnes ? Si l’on s’en tient à l’impératif kantien, il serait inacceptable de traiter un individu, même le·la pire des criminel·le·s, comme un moyen d’apporter des connaissances utiles sur le développement d’un nouveau traitement en lui faisant subir des expérimentations scientifiques à but non-thérapeutique.
Jusqu’où peut-on aller pour améliorer notre savoir sur un traitement ?
Le cas échéant, on se servirait de cette personne comme d’un instrument pour parvenir à nos fins, ce qui se trouverait être une pratique contraire au principe de dignité. Dans des cas moins extrêmes, l’idée de dignité humaine régit également la pratique médicale quotidienne : le·la malade n’est pas traité·e comme un « cas » mais bien comme un individu unique. Ainsi, « ce n’est pas l’homme qui est fait pour servir la médecine ; c’est la médecine qui est faite pour servir l’homme », affirme Roberto Andorno.
Le fantasme de l’enfant parfait L’une des préoccupations des communautés bioéthiques concerne le fantasme de « l’enfant parfait », d’autant plus qu’actuellement, les chercheur·euse·s ont mis la main sur les pièces manquantes du génome humain. Ainsi, il est inévitable qu’il sera un jour possible de « corriger une prédisposition à une maladie, voire de “renforcer“ certains traits physiques ou comportementaux jugés souhaitables », soulignent Sophie Boukhari et Amy Otchet, journalistes au Courrier de l’UNESCO. Elles déclarent que certain·e·s expert·e·s parlent « d’eugénisme démocratique » pour désigner « le tri que les individus […] seront capables d’opérer dans leurs enfants à naître ». Ainsi, on constate que les réflexions relevant de la bioéthique s’appliquent même à des scénarios futuristes, la science étant en constante évolution.
Médecine et genre · L’hôpital et la médecine – au masculin depuis des millénaires – sont au sexisme ce que la boite de Petri est au microbe. J’ai eu l’occasion d’en parler avec Joëlle Schwarz, co-responsable de l’Unité médecine et genre à Unisanté et chargée de cours à la Faculté de biologie et de médecine (FBM).
La grève des femmes du 14 juin 2019, les 50 ans de suffrage féminin et la mise en place du Collectif de Lutte contre les Attitudes Sexistes en milieu Hospitalier (CLASH) ont pu montrer que le genre et l’inclusivité (remise au centre du mouvement féministe, particulièrement lors du 14 juin 2020) ne sont pas que sujets de mode aisément contournables.
Résumé chronologique de l’implantation de la thématique du genre dans les études de médecine à Lausanne
C’est dans les années nonantes, correspondant aux prémices de la troisième vague féministe, que Lausanne et Bâle débutent enfin un travail de fond pour mettre en place des enseignements liés aux genres. C’est seulement en 2005 qu’un cours « santé et genre » est mis en place pour les étudiant·e·s de premières années de médecine. Pas nécessairement inclusif, ce cours vise surtout à souligner dans une optique binaire les différences entre hommes et femmes que l’on retrouve dans le monde de la santé. La non-binarité du genre est quant à elle abordée dans un second temps.
En plus de représenter une reconnaissance institutionnelle de la thématique, un financement alloué par la faculté de biologie et de médecine permet d’intégrer des cours sur le genre ainsi que d’engager un expert en sciences sociales puis Joëlle Schwarz, qui répond à mes questions pour cet article. Des fonds obtenus de l’UNIL pour l’innovation pédagogique permettent eux l’établissement d’un cours sur les biais de genre dans les pratiques cliniques pendant les cours blocs. En parallèle, une commission médecine et genre voit le jour en 2017. Deux étudiant·e·s en médecine peuvent y participer et suggérer des améliorations sur les enseignements liés au genre. Des cercles de qualité constitués de médecins assistant·e·s sont également mis en place, et offrent à ceux-ci et celles-ci l’opportunité de discuter de cas concrets concernant cette même problématique.
Les objectifs d’enseignement de médecine en Suisse définis au niveau fédéral sont révisés en 2017. Une personne impliquée dans cette révision propose à la Commission médecine et genre – présidée par la Professeure Carole Clair – d’ajouter des objectifs liés au genre. Remédiant à la situation, elle permet la fixation de sept objectifs liés à cette thématique.
Le genre et l’inclusivité ne sont pas que des sujets de mode aisément contournables
Au printemps 2018, quatre étudiantes en médecine ont été témoins d’attitudes sexistes lors de leurs stages en milieu hospitalier. Elles décident alors de sonder leurs pairs dans l’optique de déterminer quel pourcentage aurait connu la même situation. Plus de la moitié de celles et ceux ayant répondu le font par la positive. Ces résultats sont médiatisés et le CHUV est forcé de réagir mettant en place charte, antenne téléphonique et campagne de sensibilisation au harcèlement sexuel. En 2019, la FBM instaure un enseignement skills obligatoire pour tou·te·s sur le sujet du harcèlement sexuel.
Actuellement, la thématique du genre est de plus en plus ancrée dans les études de médecine en Suisse, alors que la France n’en est qu’aux prémices. L’année passée, une synergie s’est établie entre les écoles de médecine de Suisse quant aux questions de genre. On remarque ainsi que la FBM de Lausanne serait plutôt en avance par rapport aux autres, un enseignement médecine et genre y ayant été instauré dans cinq des six années d’études de médecine. L’avance de certaines écoles de médecine par rapport à d’autres donne une impulsion politique aux retardataires.
Actuellement, la thématique du genre est de plus en plus ancrée dans les études de médecine en Suisse
Pour ce qui est du futur, il faudrait déjà convaincre certains médecins de ne plus pratiquer leur art dans une optique androcentrée. C’est seulement ensuite que l’on pourrait commencer à modifier cette approche actuellement excessivement binaire en termes biologiques, en invoquant également l’implication des caractères sociaux, d’âge, d’ethnie, etc. pour expliquer ce que l’on peut voir.
En conclusion non, on ne se débarrassera probablement pas du sexisme avant que le réchauffement climatique nous rattrape, mais ça vaut quand même la peine de lutter.
HUMANITAIRE · Diplômé en sciences économiques et politiques, Laurent Ligozat a œuvré toute sa carrière dans le domaine humanitaire. Après avoir effectué des opérations de terrain pendant une dizaine d’années pour le compte de diverses organisations non gouvernementales, du Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) et de Médecins sans frontières (MSF), il a rejoint la cellule d’urgence de la branche suisse de MSF. Laurent Ligozat a ensuite exercé le rôle de directeur adjoint des opérations pendant dix ans. Il est maintenant senior advisor à MSF et s’occupe spécifiquement de l’engagement et de la négociation.
Comment vous y prenez-vous pour intervenir dans les zones de conflit?
A Médecins Sans Frontières (MSF), nous conduisons deux grosses familles de projets: les projets réguliers, qui durent en général plusieurs années, et ceux d’urgence. Pour certaines opérations, nous sommes ainsi déjà présents dans le pays. Par exemple, en tant qu’organisation médicale, nous pouvons mener des projets sur la tuberculose, le VIH ou d’autres maladies, sur une période de dix à quinze ans. Des fois, dans ces pays, il y a de l’instabilité ou un conflit qui se créent et on réagit à ces crises-là. D’autres fois, on décide d’aller dans des pays où l’on n’est pas présents, parce qu’un conflit éclate. MSF suisse est présent dans plus de 25 pays; pour le mouvement MSF global, c’en est environ 70.
Quelles sont les précautions à prendre lors d’une intervention?
En premier, nous évaluons la plus-value que nous pouvons amener. La deuxième étape consiste à s’assurer que nous serons tolérés, acceptés par les belligérants. C’est très important, car si ce n’est pas le cas, on peut devenir une cible. On s’assure donc qu’il y a une certaine acceptance de notre intervention, qui implique en général l’engagement d’une discussion et des négociations avec les acteurs. Il faut savoir que notre espace de travail n’est pas donné. Ce n’est pas parce qu’on est MSF et qu’on arrive avec des principes de droit humanitaire international que les acteurs vont nous laisser travailler. En troisième lieu, on évalue les besoins. On va regarder là où l’on aura le plus grand impact par rapport à la capacité de réponse locale, nationale ou d’autres acteurs internationaux. Il faut aussi prendre en compte ce qu’on sait faire par rapport aux besoins des populations, car on a l’expertise dans certains domaines et pas dans d’autres. Ensuite, on décide collectivement ce qu’on va faire, au niveau du département des opérations, du département médical et avec les équipes sur le terrain: quelles stratégies à mettre en place, comment et avec quels moyens financiers et matériels.
Martissant (Haïti), 15 janvier 2010. Crédit: Julie Remy.
Concrètement, y a-t-il eu beaucoup de situations où l’on vous a refusé de travailler?
Notre espace de travail n’est jamais acquis. Par exemple, MSF n’a jamais réussi à travailler en zone gouvernementale en Syrie. On opérait dans les pays limitrophes, au Liban, en Jordanie, en Irak, ou dans les zones d’oppositions, mais on n’a jamais pu exercer en zone gouvernementale. Le gouvernement syrien ne le voulait tout simplement pas. Il y a des pays ou des régions où certains acteurs ne veulent pas nous voir. C’est à travers la négociation, l’explication de qui on est, ce qu’on fait, pourquoi on est là et quel impact on peut avoir pour les populations qu’on obtient un accès, mais ce n’est pas quelque chose de garanti. Cela nécessite toujours un engagement et une discussion avec les acteurs.
Quels sont les critères utilisés pour définir quand vous allez effectuer une intervention?
Notre premier objectif est de réduire la mortalité liée soit au combat soit à ses conséquences, surtout en situation d’urgence, soit à des pathologies. C’est l’indicateur le plus basique. En zone de guerre, il y a beaucoup de gens qui ne meurent pas directement des violences, mais parce que les systèmes de santé ne fonctionnent plus. Il y a des problèmes d’accès aux soins médicaux basiques, à l’eau et d’hygiène. En zone de conflit, MSF peut agir sur les conséquences directes des violences et des conflits, donc les blessé·e·s, mais aussi sur ses conséquences indirectes, c’est-à-dire les déplacements des populations, le manque d’accès aux soins, à la nourriture, à des abris, les gens étant déplacés dans des camps. Donc, le choix des interventions qu’on peut faire est assez large, on essaie toujours d’aller là où il y a les besoins les plus aigus. On parle beaucoup de mortalité, parce que notre objectif est bien évidemment de sauver des vies, en tant qu’organisation médicale. Après, on va parfois plutôt travailler sur des morbidités, des maladies associées à la vulnérabilité des gens, parce qu’ils sont déplacés à cause du conflit. Là, c’est une prise en charge médicale un peu plus classique. Par exemple, les soins maternels-infantiles. On sait que les premières victimes des zones de conflit sont souvent des femmes et des enfants parce qu’ils sont les plus vulnérables. S’il n’y a pas de soins spécifiques pour les moins de 5 ans, il peut y avoir une mortalité très importante à cause de maladies comme la rougeole. Ce n’est pas une conséquence directe du conflit, mais le déplacement de populations non vaccinées augmente le risque d’épidémies. C’est à travers une évaluation des besoins, une discussion avec les acteurs et la communauté que l’on va décider de ce qu’on fait en priorité.
Quand vous êtes en intervention, travaillez-vous exclusivement avec des équipes suisses ou aussi avec des équipes locales?
Les trois quarts du personnel MSF sont des locaux, nationaux. C’est-à-dire que le personnel international que l’on envoie de l’extérieur n’est qu’une toute petite proportion de l’équipe. C’est une caractéristique de MSF. Ces dernières années, MSF a essayé d’apporter une attention particulière aux personnels nationaux et de leur permettre d’évoluer dans l’organisation, car ils sont indispensables à notre fonctionnement. Je pense que nous sommes une organisation qui a une certaine idée de ce qu’est l’humanitaire et qui a les moyens de travailler.
Est-ce problématique d’avoir des personnes locales qui seront peut-être plus impliquées dans le conflit que des personnes externes?
Pour MSF, c’est très important de ne pas s’impliquer dans les conflits. On n’est pas là pour adhérer à la cause d’un parti ou d’un autre, mais on demande à nos personnels d’adhérer aux principes, aux valeurs, de MSF: l’impartialité, la neutralité, l’indépendance et le respect de l’éthique médicale. Evidemment, les gens ont le droit d’avoir des opinions, mais ils ne doivent pas se positionner par rapport à une situation pendant qu’ils travaillent. Dans notre charte, c’est très clair: on ne prend pas en compte le genre, la religion, l’ethnie, l’origine. On est humanitaire, ce qui compte c’est l’humain. Si une personne a besoin d’une prise en charge médicale, on le fait. Indépendamment de qui elle est et représente.
Des agents de santé enfilent leur équipement de protection avant d’intégrer la zone rouge d’un Centre de traitement d’Ebola supporté par MSF, où ils contrôleront des patients, le 3 novembre 2018 à Butembo (RDC). Source: John Wessels.
Comment s’y prend-on pour garantir la neutralité sur le terrain, lorsque des blessé·e·s sont dans les deux camps?
Rester complètement neutre, c’est très difficile. Pour l’être le plus possible, on essaie toujours de travailler des deux côtés quand il y a un conflit. Comme cité précédemment, en Syrie, ça n’a pas été possible: on a travaillé en zone d’opposition et dans les pays limitrophes, mais le gouvernement syrien n’a jamais voulu que MSF travaille en Syrie, à Damas. De fait, on peut dire que là, notre neutralité est mise à mal, mais ce n’est pas faute d’avoir essayé pendant des années et des années de travailler en zone gouvernementale. Même si on a tous nos opinions par rapport au rôle de chaque acteur·rice du conflit. En Syrie surtout, il y avait des groupes armés qui faisaient des choses qui étaient très discutables. On n’est pas là pour prendre position, on a travaillé dans ces zones-là indépendamment des agendas religieux et politiques des groupes armés. Donc la neutralité, c’est ce vers quoi on tend, mais en général, c’est quand même très difficile à atteindre.
MSF est une organisation médicale, mais fait aussi du témoignage. Quand on est face à des abus massifs, à des exactions contre des populations, MSF va dénoncer ces faits-là. Ceci pose des fois problème, car le fait de dénoncer des situations où il y a un abus massif contre les populations peut mettre nos équipes en danger ou nous bloquer l’accès. Mais on s’est donné la responsabilité, en tant qu’organisation médicale, de dénoncer, de témoigner aussi, de la situation des gens auxquels on essaie d’apporter une assistance.
Est-ce déjà arrivé qu’on vous interdise l’accès à une zone à la suite d’un témoignage?
Oui, MSF a été expulsé de plusieurs pays, par exemple d’Ethiopie. Des collègues d’autres sections MSF on été expulsé·e·s du Soudan à l’époque du Darfour. Récemment, il y a une autre section qui a été bloquée dans un pays francophone africain parce qu’ils essayaient justement de travailler des deux côtés. Ça arrive malheureusement que des fois, on se fasse expulser d’un pays parce qu’on dénonce une situation ou parce que l’assistance médicale qu’on amène aux populations qui en ont besoin ne plaît pas à l’une des parties.
Kailahun (Sierra Leone), centre de traitement Ebola de MSF. Deux membres du staff médical transportent un patient qui a été en contact avec une personne infectée par Ebola. Crédit: Sylvain Cherkaoui/Cosmos pour MSF
Utilisez-vous du matériel médical local ou suisse?
On attache beaucoup d’importance à la qualité des médicaments d’une part et des matériels et des équipements qu’on utilise d’autre part. MSF a une centrale d’achat et logistique assez importante qui est basée à Bordeaux, qu’on partage avec MSF France. Là, ils font des kits, ils achètent des médicaments, du matériel, des voitures, des radios et aussi du matériel non-médical. Leur rôle, c’est d’envoyer ce matériel là où l’on en a besoin. On essaie de faire de plus en plus des achats locaux, mais c’est parfois compliqué, car on veut qu’ils soient certifiés, pour s’assurer de leur qualité. Malheureusement, dans le monde aujourd’hui, il y a beaucoup de faux médicaments ou de médicaments de mauvaise qualité. Donc très souvent, on préfère importer les médicaments pour qu’on ait une garantie sur leur qualité.
Lorsque vous intervenez, quelle est votre image auprès des populations?
C’est un aspect très important pour notre organisation. Très souvent, on arrive dans des zones où les gens ne savent pas très bien qui est MSF. Pour avoir une bonne acceptance des populations, il est très important de donner de la visibilité à qui on est, pourquoi on est là et ce qu’on fait. Ce qu’on souhaite aussi surtout expliquer aux populations et aux belligérants d’ailleurs, c’est notre indépendance. MSF est l’une des rares organisations humanitaires qui a la chance d’être complètement indépendante des gouvernements. C’est lié à notre financement, qui est constitué de fonds privés à plus de 95%. Ils proviennent de gens qui nous versent de 20 francs par mois ou par an, à plusieurs de centaines de milliers de francs parfois. Le fait qu’on ne dépende pas des financements institutionnels venant des gouvernements ou des organisations internationales, nous donne une vraie indépendance. On essaie toujours d’expliquer aux belligérant·e·s et aux populations qu’on assiste que si on est là, c’est parce qu’on en a fait le choix et qu’on a estimé qu’on pouvait amener une plus-value. On arrive donc à avoir une bonne perception auprès des populations qu’on aide et ça, c’est essentiel: s’il y a un problème de perception et qu’on est perçu comme soutenant un parti, un groupe, un gouvernement, non seulement ça peut nous créer des problèmes d’accès, mais aussi de sécurité, on peut devenir une cible. Donner de la visibilité auprès des belligérant·e·s et des populations est surtout essentiel en zone de conflit, où il y a un clivage important entre les populations, les groupes ethniques ou les groupes armés.
De combien de personnes est constitué un groupe MSF lors d’une intervention?
Ça dépend, il peut y avoir des projets où il y a 3-4 internationaux et une centaine de personnels nationaux, d’autres où il y a 30 expatriés et 1000-1200 personnels nationaux, c’est très variable. Il y a aussi des pays où le mouvement MSF a plusieurs dizaines d’internationaux et des milliers d’employé·e·s. Dans le monde, MSF en compte plus de 60’000 au total.
En intervenant en tant que structure externe, n’y a-t-il pas le risque que vous bloquiez les structures internes?
Evidemment, MSF n’a parfois pas le choix de faire de la substitution pure, c’est-à-dire qu’on amène des moyens financiers, humains et matériels pour être efficace. C’est en particulier le cas quand on intervient sur des urgences aigues. A côté de ça, quand on est impliqués sur des projets à long terme, de plusieurs années, on essaie de s’insérer dans un système de santé déjà existant. Ce qui est très important, c’est qu’on est une organisation humanitaire. On n’est pas là pour faire du développement ou soutenir un système qui est déjà en place. C’est la différence entre l’action humanitaire et l’aide au développement. Cette dernière va essayer de soutenir un système, de l’améliorer, de le rendre plus efficace. En tant qu’organisation humanitaire, ce qui est important, ce sont les patients, les humains. Ils sont notre priorité. Cependant, sur les projets à long terme, on travaille avec le ministère de santé et d’autres partenaires pour essayer de s’insérer dans un système. L’objectif n’est pas de complètement changer le système.
Cette stratégie d’insertion dans le système médical local a-t-elle fonctionné?
C’est nécessaire. On est toujours tolérés, invités, dans un pays. Si un système de santé est en place, on ne peut pas faire n’importe quoi, on est obligés de regarder quelles sont les politiques sanitaires nationales, quels sont les objectifs des gouvernements. On ne fait pas ce qu’on veut, il faut l’accepter. C’est à travers la négociation, la discussion, qu’on crée cet espace-là et qu’en général on collabore. Ce partenariat est indispensable. C’est comme si une ONG voulait venir en Suisse et décider de faire ce qu’elle veut. Il y a des lois, des protocoles, des politiques sanitaires qu’on doit respecter pour pouvoir travailler.
Altaf, 4 ans, a subi un accident de voider et a été emmenée par son père à l’hôpital Ad Dahi (Yémen), le 25 octobre 2020. L’équipe médicale aide la fille dans la salle d’urgences et l’oriente vers une opération. En 2020, MSF a admis plus de 18’900 patients dans la salle d’urgences à l’hôpital de campagne Ad Dahi. Crédit: MSF/Majd Aljunaid.
Les invitations émanent-elles plutôt des pays, des belligérants ou bien des populations elles-mêmes?
Des fois, en effet, on est invités par les gouvernements pour travailler, mais c’est plutôt une tolérance. On est invités à travailler dans le pays dans la mesure où il accepte qu’on soit présents, parce que si ce n’est pas le cas, les États étant souverains, ils ont la pleine capacité de nous expulser, comme c’est déjà arrivé dans le passé.
Qu’est ce qui vous a le plus marqué lors de vos interventions?
J’ai longtemps travaillé dans la cellule d’urgence, qui ne traite que les crises aiguës. A la différence des projets long terme, celles-ci nécessitent une intervention rapide. En général, cela concerne les épidémies, les crises nutritionnelles ou famines, les tremblements, les catastrophes naturelles ou les conflits. Il y a eu des moments où ce n’était pas facile. Je dirais que la dernière intervention qui reste assez marquante pour moi, c’est un tremblement de terre en Haïti. J’ai fait partie des premières équipes qui sont arrivées. On est venus dans une ville avec des niveaux de destruction très importants. Surtout, ce qui est vraiment marquant, ce ne sont pas seulement les dégâts en infrastructure qui se sont écroulées ou humains, puisqu’il y avait plein de gens dans la rue qui n’avaient pas eu de soins et étaient décédés sur place, mais c’était surtout l’abattement des gens. Le traumatisme pour la population était énorme. Il a fallu plusieurs jours pour voir les gens se remettre de ce choc qu’a été ce tremblement de terre, qui a fait plus de 250’000 morts. C’était vraiment impressionnant de faire partie des premières équipes de sauvetage.
Dans ce cas-là, est-ce compliqué de s’arrêter de travailler à la fin de la journée et se convaincre d’aller dormir, alors qu’il reste des gens à soigner?
En général, surtout dans une situation comme ça, on ne dort pas beaucoup les premiers temps parce qu’il y a beaucoup de travail. Je crois qu’il faut faire la part des choses. On donne le maximum et d’ailleurs ça arrive des fois que les gens n’arrivent pas à gérer la situation. Il n’y a alors pas d’autre solution que de les renvoyer parce qu’il faut des personnes efficaces. Si les gens n’arrivent pas à gérer ces situations-là, qui sont difficiles, il vaut mieux qu’ils rentrent. Aujourd’hui, on est des professionnels, donc on est plus habitués. Notre objectif, c’est de faire mieux, plus, plus vite. C’est ce moteur qui nous fait avancer, travailler tous les jours, 20h, 22h, 24h, surtout au début. D’habitude, on ne dort pas très bien, on ne mange pas beaucoup, puis après les choses s’améliorent petit-à-petit quand on est un peu plus organisés.
En Haïti, combien de temps êtes-vous resté sur place?
Je suis resté 3 semaines. Au bout, j’étais épuisé et d’autres gens sont venus me remplacer. C’est normal, surtout sur les phases très aiguës des interventions où il faut être disponible non-stop. Emotionnellement aussi, c’est assez lourd. Au bout d’un moment, si on ne sort pas, c’est le burn-out. En plus d’être inefficace, on devient même une contrainte pour le reste des équipes. Il faut accepter de donner la place à ceux qui arrivent et sont frais.
Carrefour, zone de fortune pour la chirurgie hors du bâtiment de l’hôpital de Carrefour, où le centre opérationnel d’Amsterdam de MSF est actif (Haïti, 17 janvier 2010). Crédit: Julie Remy.
Quel est votre travail quand vous êtes en Suisse et pas en intervention?
J’ai été longtemps directeur adjoint des opérations. Maintenant, je m’occupe plus de ce qui est de la négociation et l’engagement avec les autres acteurs et belligérants. On a toujours besoin de négocier, notre espace de travail n’est pas acquis. C’est à travers la discussion et la négociation qu’on crée notre espace de travail. Je supervise aujourd’hui cette activité-là. Ce qui est très important, c’est de créer une relation et si possible de confiance. En général, ce sont des choses qui se font à travers un échange régulier sur la durée. Je soutiens les équipes sur le design de leur stratégie de négociation. Néanmoins, ça m’arrive de négocier. Par exemple, au mois de septembre, je suis allé en Iran pour traiter avec les autorités iraniennes pour voir si MSF Suisse pouvait travailler dans ce pays. Je suis parti avec un médecin, car je ne suis pas un membre de l’équipe médicale, et on a rencontré les autorités iraniennes pour voir si c’était possible de travailler dans leur pays. En général, c’est plutôt les gens qui vont rester longtemps sur place qui doivent s’en charger. Il faut que cette relation se crée. Les négociations nécessitent du temps ce qui est parfois en contradictions avec nos volontés d’intervenir vite.
Qu’est-ce qui est dit durant ces négociations?
Très souvent, les gens vont négocier de manière réactive et intuitive alors qu’on sait que si l’on est préparé, si l’on a des objectifs très clairs ou pourquoi pas des compromis, si l’on a des lignes rouges qu’on ne veut pas franchir, c’est essentiel. Ce que je dis souvent aux gens, la chose la plus importante en négociation, c’est «préparez-vous, préparez-vous, préparez-vous!» Qu’est-ce que vous voulez? Quels sont vos besoins? Quels sont vos intérêts? C’est aussi très important de se mettre dans les chaussures de notre interlocuteur. Si on arrive à évaluer ses besoins et intérêts, à identifier des points de convergence et de divergence, ça va d’autant plus faciliter la négociation. C’est une démarche essentielle quand on parle de négociation que de savoir ce qu’on veut et ce que les autres veulent.
En quoi consistent les lignes rouges de MSF?
Les lignes rouges les plus importantes pour MSF, ce sont le non-respect de l’impartialité, une remise en cause de notre indépendance et tout ce qui touche à l’éthique médicale: la confidentialité, la protection du personnel et des structures médicales, la confidentialité médicale. C’est vraiment primordial pour nous. Si l’un de ces aspects est remis en cause, ce sera très délicat pour MSF d’agir.
Lors d’interventions avec quels autres partenaires agissez-vous?
On collabore avec d’autres organisations internationales et humanitaires, comme d’autres ONGs, le CICR, des agences des Nations Unies, par exemple le PAM (Programme Alimentaire Mondial). On n’est pas pour l’isolationnisme. C’est très important d’être ouvert aux autres et de ne pas se mettre tout seul dans son coin. Même si l’on a souvent des agendas, des stratégies différentes, il est quand même important d’être dans cette communauté-là.