L’Ecole des femmes confinée

Le 18 novembre 2020, la Cie Acte V dévoile au public lors moyen-métrage, fruit d’un labeur sous la dictature de la Covid-19. Molière-19 articule la célèbre pièce de Molière L’École de femmes avec la Critique de l’École des femmes, dans un agencement bien réglé, amusant et salutaire pour l’esprit.

En décembre 1662, au cœur du Grand Siècle, Molière fit jouer sur scène une pièce que l’époque jugea immorale: L’École des femmes. Elle aurait pu être comme bon nombre d’œuvres d’antan nées de la plume d’un homme, c’est-à-dire un exercice de domination masculine. Or, «l’immoralité» est là, elle se veut défendre les femmes. Le XVIIe siècle ne semblait pas encore prêt. Des critiques entreprirent de fronder la pièce et Molière, alors ingénieux, attisa les ressentiments au point d’engendrer une «querelle», le valorisant ainsi dans la sphère du théâtre parisien. La rumeur circulait, il répondit, en juin 1663, par une pièce en prose intitulée La Critique de l’École des Femmes, où il opposa ses détracteurs et défenseurs.

La Cie Acte V, mise en scène par Josefa Terribilini et Marek Chojecki, a entrepris, dans le courant de l’année 2019, de préparer un projet qui jumellerait les deux pièces, les jouant l’une dans l’autre, l’une réagissant à l‘autre. Initialement pensé pour la scène, un destin capricieux a entravé cette ambition première. Le virus, qui en mars 2020 a plongé le monde dans une solitude forcée, enjoignant tout un chacun à demeure chez soi, a instauré une distance quasi totalement entre les êtres. Comment donc envisager de répéter avec de tels impératifs? Les gens chantaient de leur balcon et écrivaient leur propre Recherche du temps perdu, mais toute entreprise collective, notamment théâtrale, dut s’interrompre. C’était donc d’une situation dramatique, peu propice au théâtre, qu’est né Molière-19 – dont le titre porte l’excroissance de la maladie. Le cinéma se présenta alors comme une alternative et, quelques mois plus tard, avec les conseils avisés du réalisateur Marek Chojecki, la troupe projetait un moyen-métrage d’une quarantaine de minutes. Celui-ci reprend l’idée d’un contrepoint bien réglé entre des scènes de la pièce, alors filmées dans un appartement lausannois, et des extraits de la Critique, enregistrés par «webcams» qui surgissent intempestivement pour commenter l’action soudain figée.

Qu’aurait dit Molière? L’on peut, sans trop s’avancer, supposer qu’il aurait pu apprécier le labeur et l’infatigable sens d’adaptation qui ont porté, du début à la fin, le projet Molière-19. Il est l’une des premières productions d’une époque tourmentée, où les gens, affublés d’un masque, ne dévoilent leur visage qu’une fois chez eux. Arnolphe, l’anti-héros de la pièce, archétype de celui qui se voile la face, se retrouve confiné avec une femme, Agnès, à qui il semble être lié. Suspicieux et jaloux, il tente sans cesse d’enfermer cette jeune compagne dans une ingénuité, seule manière d’affirmer son joug. L’École des femmes est connue et Molière-19, devant sacrifier une majeure partie de la pièce à cause du format, garde, entre autres, les propos sur le potage, l’inavouable «le» et la lecture forcée des Maximes sur le mariage. Ces scènes, systématiquement interrompues, nourrissent des débats par écrans interposés où les personnages de la Critique se disputent la vérité

Les échos à l’actualité s’avèrent prégnants. Les connexions peinent à s’établir, se coupent, s’interfèrent, que ce soit numériquement ou humainement parlant. Les rires surgissent avec naturel devant l’absurdité d’un écran en cours de chargement ou de la disparition d’un membre au milieu d’une conversation. Les dialogues, librement adaptés de la Critique, éclatent et s’interrompent, et les personnages affirment leurs opinions sans argumenter, sans s’écouter. C’est un bruit difficile à supporter, à l’image de la pollution sonore d’une modernité hyperactive. Empreinte d’un humour folâtre, d’inspiration commedia dell’arte, la référence à la banalité sous le règne de la Covid-19, impose un agencement mécanique salutaire. Les rires naissent alors d’un retour sur soi, qui souligne l’invraisemblable d’une vie par écrans interposés. Le choix de modalités numérique invite le spectateur dans le lieu de vie des acteurs et actrices, brisant ce que l’on pourrait, sans doute abusivement, nommer: un cinquième mur. Ce surgissement dans l’espace privé engendre une forme d’authenticité qui nourrit des esthétiques personnelles, où trône un piano, une bibliothèque ou l’affiche d’un film «grand public». L’effet de réel est ainsi assuré par le réel.

La pièce de L’École des femmes souligne, quant à elle, une solitude pernicieuse. Arnolphe souffre d’être seul, s’adresse à qui il peut, parfois même à ce qu’il peut, et entrevoit dans chaque geste la potentielle résurrection de sa solitude. Que fait Agnès? Elle lit; son intellect fructifié, elle s’en ira sûrement. Elle rêvasse; elle fomente la braise de son imaginaire, duquel Arnolphe ne participe peut-être pas. Le comportement de ce dernier apparaît davantage comme les manifestations d’une psyché instable, voire névrotique. La pièce montre sous sa misogynie, sa soif de domination, une fragilité dont nul ne connaît la nature, mais que la solitude d’un confinement accentue tragiquement. 

Tragique, car Molière-19, sous les attraits d’un humour agréable, articule des problématiques hautement contemporaines: la dématérialisation des interactions humaines, la dilution de la réflexion et des débats dans un vacarme constant et la rencontre de soi avec soi après un ralentissement trop soudain. Molière, en son temps, fit éclater la discorde en soumettant au public une œuvre qui critiquait une vision patriarcale et insidieuse. Maintenant, Molière-19 réitère le geste, sur de nouveaux terrains. Le format du moyen-métrage, semble-t-il trop court, condense l’ensemble en quarante minutes et un peu plus de largesse aurait peut-être pu prolonger l’élan ou accentuer un point. Cela se comprend néanmoins et, malgré la brièveté imposée par le présent, surmonté par d’inlassables adaptations, l’on quitte la salle de projection avec le sentiment d’avoir vécu un agréable moment, enrichissant et drôle. Les heures suivantes, pensif l’esprit étudie encore cette fin si moderne. 

Maxime Hoffmann

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