Délestons le monde paysan

AGRICULTURE • Toujours plus préoccupé·e·s par les enjeux écologiques, les consommateur·trice·s cherchent à acheter des produits locaux et de saison. Cela concerne pour l’essentiel des denrées issues de l’agriculture helvétique. Mais qu’en est-il des producteur·trice·s? Quelles sont leurs préoccupations?

La terre s’éveille gentiment d’un hiver clément, bercée par les doux rayons d’un soleil printanier. Il est difficile de résister aux impératifs de confinement exigés par le Conseil fédéral, si bien que certain·e·s osent une discrète évasion dans la campagne pour y prendre l’air. Les quelques citadin·e·s qui s’y aventurent furtivement constatent avec surprise que si le monde entier retient son souffle, la paysannerie helvétique poursuit son inlassable activité: il faut fertiliser les sols, éliminer les mauvaises herbes et semer. Ce secteur d’activités rattaché à la nature devrait être idyllique, mais des statistiques alarmantes font tâche d’huile. Que ce soit le nombre d’accidents mortels (une quarantaine par année) ou le risque de suicide (+37% par rapport au reste de la population), ces chiffres montrent un stress et un certain malaise dans la profession. Quelles en sont les causes? Esquisse de ces poids qui broient les épaules des paysan·ne·s.

Le fardeau de l’incertitude économique

Dans une économie en perpétuelle quête d’accélération et de flexibilité, le monde agricole, dont le cœur bat au lent tempo des saisons, est submergé parce nouveau rythme effréné: ce qui était avant-gardiste il y a si peu de temps se retrouve dépassé aujourd’hui. Cette haute incertitude du lendemain est un poids terrible pour le·la paysan·ne qui, pour satisfaire les exigences de l’industrie et in fine des consommateur·trice·s, doit investir dans de nouvelles machines et reconvertir régulièrement ses infrastructures. Ces investissements structurels, indispensables à la survie d’une exploitation agricole, requièrent des sommes colossales, obligeant l’agriculteur·trice à s’endetter pour survivre. Malheureusement la demande change en quelques mois, laissant l’agriculteur·trice avec des machines flambant neuves et des dettes sur les bras. «C’est un système vicieux dont il est impossible de sortir», assure Christophe Spahr, agriculteur à Villars-le-Grand.

Le poids de l’Etat

Heureusement pour les paysan·ne·s helvétiques, l’Etat ne les laisse pas seul·e·s dans cette jungle libéraliste. En effet, pour compenser l’ouverture du marché agricole, la Confédération soutient les paysan·ne·s à l’aide de paiements directs contre des compensations, notamment écologiques. Ainsi l’agriculture suisse ne s’incline pas face à l’agriculture intensive et peu scrupuleuse de certains pays. Ces paiements représentent certes une manne pour les agriculteurs·trices, mais ils augmentent aussi les tâches bureaucratiques complexes puisque pour les obtenir, les conditions sont toujours plus pointues et spécifiques. De plus, ils changent au gré du vent politique tous les quatre ans, introduisant une fois de plus une marge d’incertitude dans les investissements structurels des agriculteur·trice·s. Finalement, ces dernier·ère·s se sentent constamment observé·e·s par le Big Brother étatique qui, par le biais de ses agents faisant des visites d’exploitation à l’improviste, n’hésite pas à pénaliser les paysan·ne·s qui ne sont pas en règle. «On se sent constamment observé, jugé» affirme un agriculteur.

Une société oppressante

Cette glaçante sensation d’être perpétuellement observé·e ne se limite malheureusement plus à l’Etat, mais s’étend désormais à un pan toujours plus large du monde social, et un néologisme a même été inventé pour caractériser ce harcèlement: l’agri-bashing. Avec la mouvance écologiste, de plus en plus de citoyen·ne·s désignent les agriculteur·trice·s comme des empoisonneur·euse·s ou des pollueur·euse·s, et ce malgré des conditions d’octroi de paiements directs toujours plus strictes sur ces thématiques. «Je me suis fait vilipender par un passant alors que je semais des engrais bios dans l’une de mes parcelles […] Avant on se réjouissait quand les gens venaient nous voir. Maintenant on a plutôt peur, on a de mauvaises appréhensions dès qu’une silhouette se dessine sur le pas de porte», expliquait un agriculteur vulliérain, la mine déconfite. De plus en plus de personnes en veulent au monde agricole, et lorsque la sonnette retentit, le·la paysan·ne retient son souffle: est-ce un·e créancier·ère, un·e contrôleur·euse ou un·e concitoyen·ne acrimonieux? •

Emile Spahr

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