Détour par les arcanes climatiques

INTERVIEW · Julia Steinberger est professeure en sciences de l’environnement à l’Université de Lausanne depuis l’année 2020. Elle contribue parallèlement en tant qu’auteure principale au troisième groupe de travail du sixième rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), qui sera achevé en été 2022. Très active pour la cause climatique, elle a participé à la COP26 (Conférence des parties) alternative à Glasgow et vient de créer un groupe, Degrowth Switzerland, aux multiples ambitions dans le secteur du combat contre le réchauffement climatique.
Quel travail fait-on, en tant qu’auteure principale d’un groupe de travail du GIEC? Quel sera l’accent mis sur ce rapport?
Le GIEC est une structure hiérarchique administrée par un grand chef. Il y a ensuite trois groupes de travail. J’appartiens au groupe de travail III, qui étudie l’atténuation, soit comment éviter le réchauffement climatique. Le groupe de travail I s’occupe de la physique du réchauffement climatique. Le groupe de travail II considère les impacts du réchauffement. Les trois groupes de travail font chacun des rapports. L’assessment report combine les rapports des trois groupes, on en est au sixième assessment report du GIEC. Je n’ai pas participé aux cinq premiers. De temps en temps, il y a aussi des rapports spéciaux, qui peuvent être demandés par les gouvernements quand ils ont des thèmes particuliers qui les perturbent. Là, ce sont des auteur·e·s des groupes de travail existants qui sont recruté·e·s pour le faire. Il y a eu par exemple un rapport spécial sur 1,5°C, aussi récemment sur la Terre et la biosphère ou sur les eaux et la cryosphère. Je n’ai pas fait partie de ces rapports spéciaux, mais ils existent aussi.
Chaque groupe de travail a deux grand·e·s chef·fe·s, qui sont les cloturers. À l’intérieur du troisième groupe de travail, qui est celui où je suis actuellement, nous sommes divisé·e·s en chapitres. Les chef·fe·s de chapitre, les convening leader authors, sont au nombre de deux par chapitre. Je suis au niveau au-dessous de ça, soit au quatrième niveau hiérarchique du GIEC. Je travaille aussi sur un autre chapitre, mais en tant que collaboratrice; ce n’est donc pas le même rang qu’auteure principale.
Nous ne décidons pas des chapitres, ce sont des mouvements représentatifs de gouvernements et d’expert·e·s qui le font. Ils ont une scoping reunion, qui se passe d’habitude un an et demi avant le départ du rapport. Pendant cette session, ils décident des thématiques transversales les plus importantes à étudier, les aspects sur lesquels il faudra plus de précisions, etc. Ensuite, tout ceci est décrit sous forme de bullet items, qui sont les derniers documents publics du rapport et ont été publiés en 2018. À l’intérieur d’un chapitre, nous sommes censé·e·s regarder la littérature qui concerne le plus ces bullet points. On n’est pas uniquement tenus par ce contenu-là, mais on doit quand même se focaliser dessus. Surtout, on n’a pas le droit de faire de la nouvelle science à l’intérieur du GIEC; on ne peut que donner notre résumé de ce qui a déjà été publié. En fait, c’est un gros travail de synthèse.
C’est la première fois dans l’histoire du GIEC qu’on a un chapitre focalisé sur la demande.
Julia Steinberger
La thématique transversale la plus importante du 6e rapport du GIEC est le développement durable, donc le fait d’entrecroiser ce qu’il faudrait faire pour le réchauffement climatique et le développement durable. Savoir s’il y a des conflits, des synergies possibles, entre ces deux aspects. Le chapitre 5 sur la demande énergétique, en types de productions qui émettent des gaz à effet de serre, est l’autre point fort de ce rapport. La grande nouveauté: c’est la première fois dans l’histoire du GIEC qu’on a un chapitre focalisé sur la demande, pour déterminer s’il serait possible de la réduire. Pour l’instant, ce groupe de travail du GIEC s’était plutôt penché sur «comment produire autrement?», c’est-à-dire comment décarboner le secteur énergétique, du transport, du bâtiment, etc., mais sans réfléchir à la possibilité d’avoir une approche visant à réduire la demande pour les produits de ces différents secteurs.
Quand vous parlez de demande, considérez-vous la demande globale ou propre à chaque pays?
Ça dépend de ce qui a été trouvé dans la littérature, puisqu’ en tant qu’auteur du GIEC, on ne peut jamais faire plus que ce qui existe. Si on a de bons résultats au niveau national, on les utilise, si on a de bons résultats au niveau international, on les utilise aussi. En ayant participé à la rédaction d’étude, je sais qu’il y aura les deux, à la fois des dimensions nationale et internationale.
Quel est le destinataire principal du rapport du GIEC? Les gouvernements, les citoyens, les scientifiques?
On est mandatés par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), un organisme de l’ONU, et par les gouvernements. Donc en gros, les gouvernements sont les parties prenantes de la CCNUCC, notre auditoire principal est donc les personnes qui travaillent dans ces gouvernements. En même temps, c’est un rôle de publication scientifique publique. C’est clair que nous nous attendons à ce que tout le monde lise nos rapports, puisque tout le monde y a accès et aux données sous-jacentes. Il y a un certain effort de communication, qui permet à n’importe qui de s’intéresser à ce domaine et d’en savoir plus. On n’est pas très forts en communication générale, on n’a pas vraiment les budgets ou les capacités, mais on fait ce qu’on peut.
Le rapport se décline en plusieurs longueurs. Les chapitres font une centaine de pages chacun et ensuite la synthèse est là pour les décideur·euse·s, elle est probablement plus facile à lire. Au sein de l’équipe du GIEC, on sait que les grévistes du climat ou les ONGs vont notamment lire le rapport. On sait que l’on n’est pas que face à des gouvernements, mais aussi à la société civile et à d’autres scientifiques.
Selon vous, qui doit porter la lutte pour le climat, les citoyens par des manifestations ou les politiques par des résolutions?
Je pense que nous ne sommes pas à un point où on peut répondre à cette question par un·e seul·e acteur·rice. J’aime bien la façon dont en parle une de mes camarades, Emily Grossman, scientifique et l’une des fondatrices d’Extinction Rébellion: il y a un contrat social entre les scientifiques et les gouvernements. Notre job était d’informer les gouvernements, ceux qui ont le pouvoir de prendre des décisions pour changer la direction des économies, des lois, des règlements, etc. Ce contrat social a été bel et bien cassé parce que le travail d’information a été fait, maintenant depuis des décennies, et qu’on n’arrive toujours pas à changer de cap.
Il y a un contrat social entre les scientifiques et les gouvernements. Il a été cassé, car le travail d’information a été fait et on n’arrive toujours pas à changer de cap.
Julia Steinberger
Les émissions sont toujours en train de croître, même post-Covid. On aurait pu avoir la chance d’une reprise verte; beaucoup d’encre a coulé, beaucoup de propositions très concrètes ont été faites, y compris les miennes. On a vraiment essayé de faire ce travail d’information et de conseil, et ça n’a pas marché. Je pense que le constat que l’on peut faire, c’est que les gouvernements ne sont pas à la hauteur, et du coup, il faut que cela devienne une question citoyenne. Je ne sais pas quelle constellation d’acteur·rice·s sera en mesure de faire changer le cours des événements, mais c’est clair que les gouvernements tout seuls en sont complètement incapables. C’est une trahison complète de leur rôle de protection du public, d’ailleurs.
Quelles étaient vos propositions pour une reprise verte?
C’était une étude qui avait été menée par une collègue au Royaume-Uni, la professeure Milena Buchs, qui est à l’université de Leeds, où je travaillais avant. Beaucoup de personnes au niveau international y ont contribué. C’était une base de données pour répertorier les politiques positives qui avaient été mises en place post-Covid, pour la durabilité, le climat, l’équité sociale. Sur cette base, on avait mis en avant un «menu» de politiques qui seraient cohérentes au niveau social, sanitaire et écologie-climat. Cela avait été diffusé par un groupe qui s’appelle Wellbeing Economies Alliance. Cette ONG rencontre des gouvernements qui ont envie de se réorienter vers le bien-être de leur population, et arrêter de poursuivre une croissance économique à tout prix. D’ailleurs, j’aimerais bien encourager la Suisse à y adhérer, c’est un de mes projets pour l’année à venir. (Voir https://wellbeingeconomy.org/ten-principles-for-building-back-better-to-create-wellbeing-economies-post-covid et https://wellbeingeconomy.org/wp-content/uploads/2020/05/Wellbeing_Economics_for_the_COVID-19_recovery_10Principles.pdf )
En quoi consiste votre projet Living Well Within Limits?
C’est un projet de recherche académique, scientifique, de 5 ans qu’on m’a octroyé et qui est toujours en cours. Il a permis, à moi et mon équipe, de déterminer le niveau de ressources et d’énergie nécessaires pour avoir un bon niveau de vie. Un point principal était la question: est-ce qu’on peut observer ce niveau empiriquement, le modéliser à différentes échelles? On a fait énormément de progrès là autour et vraiment découvert de nouvelles choses. On a aussi examiné les côtés de la distribution et de l’inégalité de l’utilisation des ressources. Souvent, on s’intéresse aux moyennes nationales alors qu’à l’intérieur des moyennes nationales, il se passe beaucoup de choses différentes. On a aussi recherché du côté de l’économie politique, c’est-à-dire quels sont les obstacles à l’intérieur de nos systèmes économiques et politiques qui nous empêchent actuellement de poursuivre une trajectoire où on pourrait avoir des économies qui permettraient à chacun·e de bien vivre sans consommer trop de ressources. (Voir https://lili.leeds.ac.uk/publications/lili-publications/ )
Avez-vous déjà des conclusions sur ce projet?
Oui, on a énormément publié, et d’ailleurs très bien publié! Nos articles sont surtout sortis l’année passée et cette année. Par exemple, on a fait la première étude internationale qui considère l’inégalité des empreintes énergétiques divisée par revenu et par classe de produit. On a notamment pu montrer que les produits les plus énergivores et les plus sur-proportionnellement consommés par les plus riches appartiennent tous à des catégories de transport. Il a vraiment une dichotomie entre les catégories de transport et celles de logement. On a par exemple fait une modélisation pour savoir à quoi ressemblerait le monde si on redistribuait équitablement les revenus. On a montré que ce monde-là, sans pauvreté énergétique, serait en fait plus facile à décarboniser. On a aussi modélisé un avenir où tous les besoins énergétiques de tout le monde seraient satisfaits, en utilisant des technologies existantes et efficaces. On a montré que cela correspondrait à moins de la moitié de la consommation d’énergie finale actuelle.
Est-ce que vous pensez qu’il est nécessaire de changer de modèle économique pour avoir un avenir respectueux du climat?
Je fais partie de ceux et celles qui prônent la décroissance. Nous venons de fonder le groupe Degrowth Switzerland (Décroissance pour la Suisse). Notre événement de launch aura lieu le 10 décembre à Zurich. C’est une conclusion qui m’est venue en étudiant les données et la façon dont le système économique fonctionne actuellement: il faut absolument changer de cap. Nous sommes dans des systèmes économiques qui sont voués à la croissance. La croissance est une obligation parce que c’est un facteur de stabilisation des marchés capitalistes. Si on n’a pas de croissance, la façon dont nos marchés sont construits actuellement fait qu’on a des crises, des faillites.
Il faut absolument que nous décroissions notre consommation de ressources. Ce n’est pas du tout un drame.
Julia Steinberger
On utilise souvent comme argument que la croissance aide les plus pauvres et le programme social, mais cela ne s’avère pas du tout dans les faits. Bien sûr, il faut de la croissance dans les pays plus pauvres, mais dans les pays plus riches, la croissance participe à l’inégalité et à l’accumulation de richesses, parce que le 80% en plus de la croissance va vers les revenus les plus élevés. Ce sont ces derniers qui ont une responsabilité surdimensionnée par rapport à leur empreinte carbone et d’autres impacts environnementaux. Il faut absolument que nous décroissions notre consommation de ressources, ce qui aller de pair avec une décroissance de l’échelle de nos économies. Ce n’est pas du tout un drame. Il faut repenser la façon dont nous travaillons les uns pour les autres et dont nos économies sont organisées. C’est donc tout à fait possible de réfléchir à des politiques et des directions différentes, mais, pour moi, ce n’est pas du tout possible de concevoir d’aller vers un avenir durable et même survivable si on continue avec nos systèmes économiques actuels. (Voir https://degrowth-switzerland.ch/ )
Quel sera le rôle de Degrowth Switzerland?
C’est une association qui regroupe des personnes issues de tous milieux: académique, citoyen, ONG,… C’est une association à but ouvert. Il y a un but de communication: répondre aux questions, former le public aux études qui se passent dans la recherche et le monde universitaire. Ensuite, ce sera d’avoir un rôle de think tank. Des politiques ou des partis pourront venir vers nous pour essayer d’avancer plus concrètement et amener ces réflexions dans les discussions publiques et la pratique. Il est impératif de s’avancer dans cette direction, d’après moi et les autres collègues qui en font partie.
Tous les pays et différentes catégories sociales ont-ils les mêmes responsabilités et devoirs d’action envers le changement climatique? Comment les quantifier?
Il y a deux niveaux. On a des données au niveau national, qui peuvent se décliner au niveau territorial ou au niveau de la consommation. Par exemple, la Suisse a des émissions territoriales qui diminuent, mais des émissions par rapport à sa consommation, qui incluent les émissions à l’étranger causées par notre consommation, qui sont en train de croître. Les données peuvent informer sur différentes logiques, production et consommation. À l’intérieur d’un pays, on peut allouer des émissions et des impacts environnementaux à différentes classes de revenus, voire même à différents ménages.
Étiez-vous à la COP26?
J’ai été un jour à Glasgow. Je n’étais pas à la vraie COP, mais à celle des activistes et de la société civile, celle qui était organisée par la coalition de la COP26.
Qu’est-ce qui différencie ces deux réunions?
L’une est la réunion officielle, où les négociateur·rice·s parlementaires se parlent entre eux, avec divers groupes industriels. Il y avait souvent des délégué·e·s des énergies fossiles à l’intérieur des délégations nationales. Ils·Elles étaient même plus que 500, plus nombreux·euses qu’aucune délégation nationale. À l’extérieur, c’est la société civile, les grévistes du climat, les ONG et les représentant·e·s des groupements indigènes qui essaient de se parler pour communiquer leur perspective, pour informer le monde et essayer d’influencer le cours des événements. Les négociations sont vraiment très limitées dans ce qu’elles livrent d’habitude, on l’a vu les années précédentes et cette année l’a confirmé.
Comment voyez-vous votre rôle à cette COP26?
J’ai juste participé à un panel sur la justice climatique et j’ai assisté à d’autres événements en parallèle, comme celui de l’ONG Friends Of The Earth. C’est elle qui a mené Shell en procès et gagné, l’obligeant à réduire ses émissions de 45% d’ici à 2030. Bien sûr, Shell est en train de faire appel, mais le jugement tient pour l’instant. L’ONG a donc expliqué comment elle avait mené le procès, quels types d’informations elle avait utilisées et comment elle avait mené sa campagne.
La COP alternative était vraiment énorme!
Julia Steinberger
C’est ainsi une façon d’apprendre les uns des autres, d’avoir des stratégies pour affronter à la fois les gouvernements et les industries qui sont en train de bloquer l’action climatique. J’ai aussi assisté à une réunion de personnes provenant en particulier du Nigéria. Ce pays a de gros problèmes avec Shell, surtout dans le delta du Niger, dans la région nommée Ogoni. Il y a eu un énorme écocide, la vie des gens là-bas est vraiment détruite par cette extraction. Shell et le gouvernement nigérian se sont mis d’accord pour réprimer très durement toutes les personnes qui ont essayé de les arrêter. C’était le 26e anniversaire de l’exécution de Ken Saro-Wiva (ndlr: militant écologiste nigérian ayant reçu le prix Nobel alternatif) et de huit autres Nigérians de la région Ogoni. Cette réunion visait à imaginer à quoi ressemblerait un monde sans énergie fossile dans ces différentes régions. Il y avait deux semaines d’événements dans six ou sept lieux différents, toute la journée, y compris les grosses manifestations avec Greta Thunberg. La COP alternative était vraiment énorme!
Comment arriver à un accord mondial sur le climat alors que certains pays comme la Russie ou la Chine peuvent gagner des accès à diverses ressources par le réchauffement?
Dans ces négociations, tous les pays s’arrangent pour tirer leurs intérêts vers eux. Par exemple, les États-Unis, l’Union européenne, la Suisse et le Royaume-Uni ont été d’accord de dire qu’il aurait fallu arrêter le charbon. L’Inde et la Chine ont ensuite mis leur force de poigne pour garder le charbon. C’est la différence entre phase out et phase down, diminuer plutôt qu’éliminer. En même temps, les États-Unis, la Suisse, l’Union européenne et le Royaume-Uni se sont bien mis d’accord pour ne pas mettre en place de mécanisme compensatoire des impacts du changement climatique dont ils sont responsables. Je dirais même que cela arrange tous ces pays. Chacun utilise les faiblesses de l’autre pour se donner une excuse et continuer à faire les choses comme ils le voudraient.
Dans ces négociations, tous les pays s’arrangent pour tirer leurs intérêts vers eux.
Julia Steinberger
Les États-Unis, la Suisse, l’Union européenne et le Royaume-Uni n’ont pas mis en avant de langage pour dire qu’ils allaient abroger l’utilisation du pétrole et du gaz. Pour eux, le cas du charbon les arrangeait, donc ils ont gardé ça. Les pays les plus puissants se sont arrangés pour ne pas avoir d’obligation financière envers les pays plus pauvres. Il y a eu une fuite qui a montré que le gouvernement suisse, dans ses commentaires sur le rapport du GIEC, a demandé à affaiblir le langage sur l’obligation financière des pays plus riches envers les plus pauvres, pour qu’ils puissent atteindre leur objectif au sein de l’accord de Paris. Je pense que personne là-dedans n’est un acteur de bonne foi parfaite. Ils ont tous des constellations d’intérêts et pour finir, les choses continuent comme elles l’étaient avant.
Pensez-vous alors qu’il y ait un espoir que les choses changent à la prochaine COP?
Cela ne veut pas non plus dire qu’il n’y a pas eu de progrès cette COP-ci. Apparemment, c’est la première fois qu’on a un langage qui nomme directement les énergies fossiles, ce qui est quand même ahurissant, depuis une trentaine d’années que ces COPs existent! Il y a eu certains progrès. Il ne faut cependant jamais attendre la COP suivante. Il y a toujours la fausse idée que les gouvernements vont nous sauver ou vont comprendre dans quelle urgence absolue nous sommes. Ce n’est pas du tout le cas. Il faut que la société civile, les citoyen·ne·s, les activistes y mettent du leur pour exiger de leur gouvernement, de leurs industries et de leurs places financières de changer de cap. Il faut comprendre que la Suisse se donne bon ton, mais notre place financière essaie d’insister pour que nos banques puissent continuer d’investir dans les énergies fossiles à l’étranger. Nous sommes l’une des plaques tournantes de la finance pétrolière, parmi les plus grandes entreprises de ce secteur ont leur siège à Genève. Il y a beaucoup à faire ici avant d’attendre quelque COP que ce soit.
Quels cours dispensez-vous à l’Unil?
Je donne trois cours bachelor et un cours master cette année, avec d’autres collègues. Un cours de bachelor I traite des sciences de l’environnement et les introduit. Un cours de bachelor III est consacré à la gestion sociale des flux de matière, dont on cherche à comprendre les différent·e·s acteur·rice·s et secteurs, qui sont à la source des impacts environnementaux. En master, c’est un cours sur la politique économique des limites planétaires. Je m’apprête aussi à enseigner un nouveau cours en bachelor I sur le climat, qui débutera l’année prochaine.
Sans formation, a-t-on une voix au chapitre?
Je pense qu’il ne faut pas attendre d’avoir quoi que ce soit comme diplôme pour essayer d’avoir une influence et d’être actif·ve. N’importe qui à n’importe quel âge, niveau d’expertise, doit essayer de se lancer et d’avoir un impact sur ce qu’il se passe. D’autant plus les étudiant·e·s, qui ont des capacités de recherche et de pouvoir s’exprimer.
Vous avez fait initialement effectué un doctorat en physique, pourquoi ce changement d’orientation?
La physique ne m’intéressait plus. Il faut toujours suivre ses intérêts, même si je sais que ce n’est pas très courant en Suisse. Il est hors de question que je continue à travailler sur quelque chose simplement parce que je l’ai fait auparavant ou que j’ai une expertise en la matière, c’est une idée dont il faut se défaire. J’étais intéressée aux interactions entre la société humaine et l’environnement, en particulier au côté économique et politique de cette interaction. J’ai fait partie d’un groupe d’étudiant·e·s autour de la justice sociale pendant mon doctorat. J’ai organisé entre autres des visionnements de documentaires avec cette association.
Il faut toujours suivre ses intérêts. Il est hors de question que je continue à travailler sur quelque chose simplement parce que je l’ai fait auparavant
Julia Steinberger
C’étaient souvent des sujets qui montraient l’influence de la banque mondiale et du fonds monétaire international en Amérique latine, en Afrique, en Asie et aux Caraïbes. Cela montrait à quel point ces interventions avaient mené à des inégalités sociales et des déprédations environnementales aussi. On voyait à quel point les populations locales essayaient de se rebeller, par exemple contre les projets de privatisation de leur système d’eau. Elles souffraient quand elles n’arrivaient pas à changer le cours des événements, à la fois parce que leur environnement était dégradé et parce que ce système économique qui leur était imposé les empêchait d’avoir des services publics. Une fois que le fonds monétaire international arrive avec des fonds pour un pays en crise, il l’oblige à adopter un nouveau système économique néolibéral où les personnes doivent payer pour la santé et l’éducation, via les Structural adjustment programs. On voit tout de suite que l’éducation des filles tombe, que les gens sont enfoncés dans leur pauvreté et leurs dettes et n’ont pas moyen de pouvoir créer leur propre système économique, leur propre production. Voir ce désastre conjoint qui est toujours en train de se produire de par le monde, entre les systèmes globalisés, économiques, sociaux et environnementaux m’a donné envie d’étudier et de faire autre chose.
Souhaiteriez-vous ajouter quelque chose?
Je n’ai pas beaucoup enseigné la première année où j’étais ici. Cela m’a fait énormément plaisir de retrouver l’enseignement avec les étudiant·e·s de première année bachelor que j’ai en cours ce semestre. J’ai trouvé qu’ils·elles étaient fantastiques: éveillé·e·s, critiques, drôles, interactif·ve·s, tout ce qu’on veut! C’était magnifique, vraiment super de pouvoir leur apporter quelque chose et aussi d’avoir leur retour sur ce genre de questions. Je pense qu’il faut vraiment donner énormément de confiance et de capacités aux étudiant·e·s. Je vois mon rôle comme celui d’apporter des connaissances, des bases théoriques et pratiques, mais ce que j’ai surtout envie de faire, c’est de donner des capacités d’action et d’interaction. Je fais confiance aux étudiant·e·s de l’Unil pour faire autant que possible dans tous les domaines autour de la crise climatique, de la crise écologique et de la crise sociale, qui sont d’ailleurs des crises conjointes.
J’ai trouvé que les étudiant·e·s de première année bachelor étaient fantastiques!
Julia Steinberger
Il ne faut vraiment pas attendre un diplôme pour faire partie des personnes qui essaient de faire changer le cours des événements. Ça va être la chose la plus importante dans les décennies, le siècle, voire les siècles qui suivent. Il ne faut pas se laisser donner un seul rôle. Il y a tellement besoin d’avoir des personnes qui réfléchissent, agissent, interagissent et essaient de réfléchir à faire les choses différemment, qu’il ne faut pas se laisser donner des instructions et informations sans y réfléchir, les critiquer et vouloir s’engager. Les décennies à venir vont être difficiles, je suis désolée pour ça, mais on ne peut pas rester spectateur·rice. Cela m’a donné beaucoup de courage de voir ces étudiant·e·s qui avaient envie d’apprendre, de comprendre et d’interagir. On arrive dans une ère d’engagement et j’aimerais vraiment encourager les étudiant·e·s de l’Unil à faire autant qu’ils·elles le peuvent. Je pense qu’il y a vraiment beaucoup de capacités ici.
Propos recueillis par Killian Rigaux