DÉRIVES · Si certain·es optent pour des vacances paradisiaques, d’autres explorent sciemment des endroits macabres ou dangereux. Cette pratique, appelée dark tourism, fascine toujours plus de curieux·euses, mais soulève également des questions éthiques.
Le dark tourism, ou tourisme sombre, consiste à visiter des lieux associés à la mort, à la souffrance, ou à des catastrophes, passées ou contemporaines. Son origine remonte avant celle du tourisme moderne car, dès le début de notre ère, les pèlerinages religieux attiraient déjà des foules vers des sites marqués par le martyre ou le sacrifice. De nos jours, outre des cimetières ou des catacombes, des zones à risque (Syrie, Afghanistan, Corée du Nord, etc.) sont également prisées par des touristes de l’extrême, non sans conséquences.
L’adrénaline de l’inconnu
En juin 2025, alors qu’il traversait l’Iran à vélo, Lennart Monterlos, un touriste franco-allemand de 19 ans, a été arrêté pour avoir commis un délit, d’après les autorités iraniennes. Cette affaire, dont l’issue demeure inconnue à ce jour, rappelle les dangers encourus par les voyageur·euses dans des régions considérées comme risquées, en raison des conflits armés et de l’aide consulaire limitée. Pourtant, le Département fédéral des affaires étrangères observe un nombre croissant de la population suisse voyageant dans des pays déconseillés, à l’instar de Tim Messner, un étudiant en histoire et géographie à l’UNIL, qui a séjourné en Iran en août 2025. Passionné par la culture persane, il a plusieurs fois reporté son voyage à cause des crises traversées par le pays.
«Le dark tourism permet également de porter un ‘regard sur nous-mêmes’»
Nathanaël Wadbled
L’énième escalade de tensions avec Israël l’a paradoxalement motivé à se rendre sur place, de peur que le patrimoine qu’il rêvait de découvrir ne disparaisse un jour. En outre, il souhaitait se faire son propre avis sur la situation, sans le prisme des médias occidentaux. «Il faut distinguer l’État de la population», affirme le jeune homme de 28 ans, qui s’est senti en sécurité, malgré la méfiance des autorités. Il a notamment dû passer par une agence de voyage iranienne pour obtenir un visa et un tour organisé, de quoi s’interroger sur la commercialisation de ces destinations.
Tourisme noir vs travail de mémoire
En ce qui concerne les lieux figés dans le passé, il convient de rappeler que le dark tourism comporte différents degrés. Dans l’émission Forum de la RTS, Emmanuel Salim, maître de Conférences en géographie à l’Université de Toulouse et chercheur associé à l’UNIL, a souligné deux principales questions éthiques. D’une part, celle de la temporalité – difficile à mesurer –, c’est-à-dire déterminer le moment à partir duquel il devient moralement «acceptable» de se rendre sur les lieux d’un drame et, d’autre part, celle de l’attitude du·de la visiteur·euse. En effet, si le respect et le recul critique relèvent du tourisme mémoriel, prendre des selfies et se mettre en scène dans un endroit chargé de souffrances, tel qu’Auschwitz, s’apparentent davantage à un voyeurisme déplacé. Cela dit, le dark tourism permet également de porter un «regard sur nous-mêmes», notre histoire et l’horreur dont l’humanité est capable, selon le chercheur français Nathanaël Wadbled, au micro de la RTS. Les voyages vers des destinations «obscures» ne sont donc pas systématiquement blâmables, à condition que notre bon sens ne se fasse pas la malle.
Justin Müller
